DE L'ESC I.V YACK U\ ETATS-UNIS
spectres noirs qui s'agite dans les ténèbres; elle ne sent pas la fumée qui passe déjà à travers les fentes.
Chemin faisant, le marchand de chair continue son commerce. 11 vend Le petit enfant d'une négresse qui est dans si cargaison, et, fidèle à ses habitudes d'humanité, il a soin de le faire disparaître à une station du bateau, pendant que la mère a le dos tourné :
« — Lucy, dit-il à la mère, votre enfant n'est plus là. J'aime mieux vous le dire tout de suite. J'ai eu la chance de le vendre à une famille très-bien, qui l'élèvera bien mieux que vous.
« Le marchand était arrivé à ce degré de perfection politique et chrétienne que certains prédicateurs et orateurs recommandent, où on arrive à triompher complètement de toute faiblesse et de tout préjugé. Son cœur était précisément à ce point où le vôtre ou le mien pour- 1 aient arriver avec la culture nécessaire. Le regard égaré d'angoisse et de désespoir que la mère jeta sur lui aurait pu troubler quelqu'un de moins habitué, mais il le connaissait déjà. 11 avait déjà vu ce regard-là plus de cent fois
« 11 se promena de long en large, s' arrêtant de temps en temps pour la regarder : « — Elle le prend un peu vivement, se disait-il; mais elle est tranquille. Oh! cela lui
passera » La nuit vint, calme, immobile, éclatante,
faisant briller ses solennels et innombrables yeux d'anges, scintillants, mais silencieux. Ce ciel, si haut et si loin, n'avait pas une parole de pitié... Quelque chose de noir glissa rapidement le long du bord, et on entendit un bruit dans l'eau. Le pauvre cœur saignant avait trouvé le repos, enfin! Et la rivière descendait aussi calme et aussi
•Jli DE L'ESCLAVAGE W\ ETATS-UNIS.
brillante que si elle ne se lût pas refermée par-dessus. i Patience! patience! vous dont les cœurs s'indignent! Pas un sanglot, pas un déchirement, pas une larme de l'opprimé ne seront oubliés par l'Homme des Douleurs, par le Seigneur de la Gloire. Dans sa patiente et généreuse poitrine il porte l'angoisse d'un monde. Souffrez, comme lui, en esprit de charité et de patience, car, aussi sûr qu'il est Dieu, le jour de ceux qu'il a rachetés viendra. »
En passant des Etals du Nord dans les États du Sud, nous faisons connaissance avec de nouvelles figures et tout un nouveau monde. Tom a la bonne fortune de tomber aux mains d'un riche Louisianais qui l'emmène à la Nouvelle-Orléans. Sainte-Claire, l'aimable, généreux et paresseux créole, représente les qualités et les faiblesses de sa race. C'est une noble nature gâtée par l'éducation, ou plutôt par les institutions qui l'entourent. 11 voit et sent le mal, il en souffre cruellement quelquefois, mais il n'a pas la force de le combattre. Il a de fréquentes discussions avec une cousine méthodiste qu'il a ramenée du Nord et qui le prêche comme un ministre, et nous voulons en citer ici quelques passages :
« — Dans un pareil état de choses, dit Sainte-Claire, que voulez-vous que fasse un homme de sentiments honorables et humains, sinon fermer les yeux tant qu'il pourra et endurcir son cœur? Je ne puis pas acheter tous les malheureux que je rencontre. Je ne puis pas me fair ; chevalier errant et redresseur de tous les torts que je vois. Tout ce que je puis faire est de lâcher de m'en garer.
i Voyez-vous, ma chère, la vérité est que sur cette
question abstraite de l'esclavage nous pensons tous la même chose. Les planteurs dont c'est la fortune, le clergé
qui veut plaire aux planteurs, les hommes politiques qui ont besoin des autres pour parvenir, pourront philosopher là-dessus de la manière la plus spécieuse; ils enrôleront, s'il le faut, la nature et la Bible à leur service, mais, après tout, ils n'en croient pas eux-mêmes le premier mot. C'est une œuvre de l'enfer, voilà le fait...
« Je vous le jure, dit-il en s'arrètant subitement devant sa cousine, il y a eu des moments où j'ai pensé que si la terre pouvait crouler et engloutir cette masse de misère et d'iniquité, je disparaîtrais volontiers avec elle. Quand je voyageais de côté et d'autre, et quand je pensais que chaque misérable, brutal, dégoûtant individu que je rencontrais avait de par nos lois le droit et le pouvoir de disposer d'autant d'hommes, de femmes et d'enfants qu'il en pouvait acheter avec de l'argent volé, quand je voyais de pareilles créatures devenir devant moi propriétaires absolus d'enfants, de femmes et de jeunes fdles sans défense, oui, je me sentais prêt à maudire mon pays et à maudire le genre humain...
« Il y a eu un temps, reprit-il, où j'avais des idées de faire quelque chose en ce monde, où je rêvais de devenir un émancipateur. Tous les jeunes gens, je crois, ont eu ce petit accès de fièvre... Mais je ne sais comment, au lieu de devenir un régénérateur, je devins un morceau de bois mort, et j'ai llotté de droite et de gauche depuis ce temps-là...
« Il y en a beaucoup comme moi. Il y en a qui pensent comme moi dans le fond du cœur sur l'esclavage. C'est un poids sous lequel la terre gémit, et c'est un mal aussi
grand pour le maître que pour l'esclave. Il n'y a pas besoin de lunettes pour voir que la présence d'une nation d'êtres vicieux et dégradés au milieu de nous est \um' plaie aussi fatale pour nous que pour eux. Ils sont dans nos maisons, ils sont les compagnons perpétuels de nos enfants, et ils les forment bien [dus vite que nous, car c'est une race à laquelle les enfants s'attacheront et s'assimileront toujouis. Aussi bien pourrions-nous les laisser' ravager par la petite vérole et croire que nos enfants ne h prendraient pas, que les laisser croupir dans l'ignorance et le vice, et croire que nos enfants ne s'en ressentiront pas. Mais nos lois défendent tout système d'éducation générale des esclaves; et elles font bien, car commencez une fois et apprenez à lire à une seule génération, et tout l'édifice sautera aux quatre points cardinaux. Si on ne leur donne pas la liberté, ils la prendront.
« — Et quelle sera, dit la cousine, la fin de tout ceci?
« — Oh! je n'en sais rien, dit-il. Il y a une chose sûre, c'est qu'il y a un grand remuement, des masses dans le monde entier. Il y a un (lies irx qui vient, et qui viendra tôt ou tard C'est la même chose en Europe, en Angleterre, et ici aussi. Ma mère me disait souvent dans mon enfance qu'il viendrait un millenium, qui serait le règne du Christ, dans lequel tous les hommes seraient libres et heureux. Elle m'apprenait à répéter: « Que votre règne arrive. » J'ai pensé quelquefois que tous ces soupirs, tous ces gémissements et ces frémissements, étaient les avantcoureurs de ce qu'elle m'avait prédit...»
Nous voudrions citer encore un fragment d'une conversation de Saintes-Claire avec son frère, un aristocrate
comme il y en avait en France avant 89, brave, orgueilleux, et décidé à la résistance finale :
« — Il faut, dit Alfred, que nous mettions une fin à tout ce bavardage à propos d'éducation. La basse classe ne doit pas avoir d'éducation.
« — Il n'est plus temps, dit Augustin. Elle en aura une; seulement c'est à nous de voir laquelle. Notre système leur donne l'éducation de la barbarie et de la brutalité. Nous brisons en eux tous les liens de l'humanité, et nous faisons d'eux des bètes brutes. Si jamais ils ont le dessus, voilà ce qu'ils seront.
« — Ils ne l'auront jamais, dit Alfred.
« — C'est bien, marchons, dit Sainte-Claire. Forçons la vapeur, fermons la soupape, asseyons-nous dessus, et nous verrons où nous irons.
« — Eh bien ! dit Alfred, nous verrons. Je n'ai pas peur de m'asseoir sur la soupape tant que les chaudières seront fortes et que la machine ira bien.
« — Oui, les nobles du temps de Louis XVI en disaient autant; et aujourd'hui Pie IX et l'empereur d'Autriche en disent autant ; et un beau matin vous pourrez vous rencontrer tous en l'air, quand les chaudières auront éclaté... Le temps des révoltés viendra, et ils seront les maîtres que vous les aurez faits. La noblesse française avait voulu avoir un peuple de sans-culottes, et elle a eu des maîtres sans-culottes à son cœur joie. Le peuple d'Haïti...
« — Oh! ne me parle pas de cet abominable et méprisable Haïti, dit Alfred. Les Haïtiens n'étaient pas des Anglo- Saxons, sans quoi c'aurait été une autre histoire. La race anglo-saxonne est la race dominante du monde, et le sera dans l'avenir.
?i DE L'ESC! WAl.F. AUX ÉTATS-UNIS.
« — Eh bien, soit. Mais il y a une assez forte infusion de sang anglo-saxon dans nos esclaves aujourd'hui. Il y en a un bon nombre d'entre eux qui ont juste assez du sang africain pour donner de la chaleur tropicale à notre puissance calculatrice. Si jamais vient l'heure de Saint- Domingue, c'est le sang anglo-saxon qui prévaudra. Les fils de pères blancs, avec tous nos hautains sentiments brûlant leurs veines, ne se laisseront pas éternellement vendre et revendre. Ils se soulèveront, et ils soulèveront avec eux la race de leurs mères... »
Ce que nous venons de citer explique suffisamment le caractère du créole de la Louisiane. Sainte-Claire vit comme un joueur au milieu du tourbillon, laissant aller le courant qu'il ne peut plus arrêter, et fermant les yeux pour ne pas voir le mal dont il est l'instrument involontaire. Mais on n'est pas impunément l'instrument même involontaire du mal : on en devient nécessairement ou le complice ou la victime. A côté de Sainte-Claire, il y a sa fille, une petite fille qui a le doux nom d'Eve, et qui est la création angélique de ce roman. Eve aussi, comme son père, plie et succombe sous le poids des iniquités qui sont l'héritage de sa race et la loi de son pays. Eve a lame trop choisie, trop fine, trop idéale pour supporter longtemps l'air vicié qui souffle autour d'elle; elle en meurt. En face de cet enfant blanc, et dont l'âme est blanche comme la peau, il y a, comme contraste, une petite négresse qui est l'idéal de la dégradation noire. Topsy, comme on l'appelle, est aussi un des caractères les mieux trouvés et les mieux peints. Tous les bas-fonds des civilisations ont une cruelle et sanglante ressemblance de famille. En présence de cet enfant perdu et de cette na-
turc dépravée par l'ignorance, par la servitude, par le vice, par la souffrance et les mauvais traitements, notre souvenir se reporte forcément sur les affreux mystères de noire propre monde. Ce petit monstre, l'affront et le remords vivant de l'état social qui l'a créé, c'est l'enfant de la hotte et de la houe qu'on décore du nom de gamin de Paris: c'est le voleur précoce, le malfaiteur prématuré qui Fermente et qui grouille dans les caves de Liverpool et île Manchester.
Sainte Claire prend Topsy pour mettre à l'épreuve l'esprit philanthropique et propagandiste de sa cousine du Nord. La cousine Oplièlie lui dit :
« — Voyons, Augustin, qu'est-ce que vous voulez que je lasse de cela? La maison est déjà si pleine de ces petites pestes, qu'on ne peut pas faire un pas sans marcher dessus... Au nom du ciel, pourquoi apportez-vous encore celle-là?
« — Mais, dit-il, c'est pour que vous fassiez son éducation. Vous prêchez toujours à propos d'éducation. Je croyais vous faire un vrai cadeau en vous donnant un si beau sujet.
— Je n'en veux pas, à coup sur; j'ai déjà bien assez à faire avec ce que j'ai.
« — Ah ! vous voilà bien, dit-il, vous autres chrétiens. Vous monterez une association, et vous enverrez quelque pauvre missionnaire passer sa vie au milieu des païens. Mais montrez-moi un d'entre vous qui prenne une de ces créatures dans sa maison et qui en entreprenne lui-même la conversion. Oh! que non! quand il faut en venir là, vous les trouvez trop sales et désagréables, et cela donne trop de peine, et ainsi de suite.
« — Eh bien, dit-elle, il y a peul-êlre un peu de vrai là-dedans. »
\'A en effet, il y a beaucoup de vrai là-dedans. Le grand mérite du livre dont nous nous occupons ici, c'est l'impartialité avec laquelle les préjugés des pbilosophes abolilionnistes y sont châtiés aussi sévèrement que ceux des propriétaires d'esclaves. La puritaine du Nord, la prêcheuse de la Nouvelle-Angleterre, est un type admirablement caractérisé de cette classe philanthropique qui fait la propagande de l'abolition par principe et par devoir beaucoup plus que par charité et par sympathie. Nous voulons transcrire ici son portrait, car ii est frappant et même cruel de réalité :
« Miss Ophélia était grande, de-formes carrées et anguleuses. Ses traits étaient maigres et un peu pointus; ses lèvres pincées, comme celles d'une personne habituée à prendre une résolution sur toutes choses. Ses yeux noirs et perçants avaient un mouvement inquisiteur et se promenaient sur tous les objets, comme s'ils eussent cherché quelque chose à garder et à soigner. Tous ses mouvements étaient, roides, décidés et énergiques; elle parlait peu, mais tous ses mots allaient au but. Dans ses manières, elle était la vraie personnification de l'ordre, de la méthode et de l'exactitude. En fait de ponctualité, elle était exacte comme une pendule, inexorable comme une machine à vapeur... Quant à sa culture intellectuelle, elle avait un esprit clair, robuste, actif; elle était Irèsversée dans l'histoire et dans les classiques de sa langue ; elle savait penser fortement dans un cercle étroit. Ses doctrines théologiques étaient rangées et étiquetées
connue ses affaires dans sa malle; il y en avait tant, et jamais* plufi... El au-dessus, et au-dessous, et au milieu de tout cela, et avant tout au monde, il y avait le premier moteur de tout sou être, il y avait le sentiment de la conscience. Nulle part le sentiment de la conscience n'est si dominant et si absorbant que cbez les femmes de la Nouvelle-Angleterre. C'est le bloc de granit qui est à la fois la base et le couronnement, et qui perce au-dessus des plus liantes montagnes... Elle était l'esclave absolue, l'esclave pieds et poings liés du mot « devoir. » Une fois sûre d'être, comme elle disait, dans le droit chemin, ni le feu ni l'eau ne l'en aurait détournée; elle serait allée tout droit au fond d'un puits ou à la bouche d'un canon pour arriver à son but... »
Nous avons voulu reproduire cette petite esquisse, parce qu'elle peint toute une race. On disait proverbialement du duc de Wellington qu'il ne connaissait que le devoir, et il était le type fidèle du véritable Anglais. Eh bien ! on retrouve aussi dans le nouveau monde le merveilleux témoignage de la persistance avec laquelle celte race porte et laisse partout son indélébile empreinte. Dans les États du Nord, dans ceux qui formaient primitivement la Nouvelle-Angleterre, la descendance anglosaxonne a gardé son caractère originel, et on vient de voir le portrait d'une fille de la Nouvelle-Angleterre qui ressemble d'une manière frappante au duc de Wellington.
Assurément ce caractère national comporte de grandes qualités, de grandes vertus si l'on veut, mais il lui manque quelque chose, quelque chose d'indéfinissable, de moins régulier, de moins vertueux, mais enfin de meilleur.
m DE L'BSCLAVAGE MX ETATS-UNIS.
Ainsi, voilà cette digne et pieuse personne, la cousine Ophélia, qui se fera missionnaire lant qu'on voudra pour prêcher l'émancipation des nègres, niais elle n'en a pas moins une horreur instinctive et incorrigible de la peau noire; c'est à peine si elle ose y toucher avec des pincettes, et elle ne dissimule pas son invincible dégoût quand elle voit la petite fille de la maison jouer familièrement avec ses esclaves et embrasser une négresse.
Après la mort de Sainte-Claire, tous ses noirs sont envovés au marché pour y être vendus ; car voici encore un des pires côtés de l'esclavage, c'est que, par la mort du maître, le sort des esclaves peut être à chaque instant changé de fond en comble. Le marché, le Slave-Warehouse, est exposé à nos yeux dans toute son horreur. Ce n'est pas une caverne, c'est une maison bien tenue ; sous un hangar extérieur se tiennent rangés en ordre des hommes et des femmes à vendre qui servent d'enseigne à l'établissement. Et alors, dit l'auteur :
« Alors vous serez poliment invité à entrer, à regarder et à examiner, et vous trouverez une nombreuse collection de maris, de femmes, de frères, de sœurs, de mères et de jeunes enfants, tous « à vendre séparément ou par « lots, à la convenance de l'acheteur; » et cette âme immortelle, jadis achetée au prix du sang et du martyre par le fils de Dieu, alors que la tene trembla, que les pierres se fendirent, et que s'ouvrirent les sépulcres, celle âme sera vendue, louée, mise en gage, ou échangée contre des épiceries, selon la hausse ou la baisse des fonds ou le caprice de l'acheteur. »
Ecoulez encore cet épisode, car il parail qu'il est vrai et que c'est de l'histoire commune :
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« Dans un coin, et à part du reste, il y a deux femmes qui inspirent an intérêt particulier. L'une est vne mulâtresse qui a l'air décent et respectable... L'autre esi une jeune fille de quinze ans, sa fille. C'est une quarteronne, comme on peut le voir à son teint beaucoup plus blanc, quoiqu'on puisse bien discerner su ressemblance avec si mère, (le sont les mêmes yeux doux et noirs, avec de plus longs cils, et scs cheveux bouclés sont du brun le plus riche. Elle est bien mise, et ses mains blanches et délicates montrent peu de familiarité avec, le travail servile. Toutes deux vont être vendues aux enchères; et la personne à laquelle elles appartiennent, et à qui le prix de la vente sera envoyé, est un membre d'une église chrétienne de New-York, qui recevra l'argent, qui ira ensuite recevoir le sacrement de son Dieu, de leur Dieu, et qui ne s'en occupera plus.
« Os deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emma, avaient été au service d'une aimable et pieuse dame delà Nouvelle-Orléans. Elles avaient par ses soins reçu nue bonne et chrétienne éducation, et leur sort avait été aussi heureux qu'il pouvait l'être. Mais le fils unique de leur protectrice avait dilapidé sa fortune... et elles avaient élé mises en vente.
« — Emma, dit la mère, si nous ne nous revoyons pas demain, si nous sommes vendues séparément, rappelletoi toujours comment lu as été élevée, cl tout ce que Madame te disait. Emporte la Bible et ton livre de Psaumes; et si tu es lidèle au Seigneur, il r.e t'abandonnera pas...
m Ainsi parle la pauvre âme découragée, car elle sait que demain, n'importe quel individu, quelque \il et brutal qu'il soit, sans Dieu et sans pitié, si seulement il a de
M DE L'ESC! \v\r,L MX ETATS-UNIS.
quoi la payer, deviendra le propriétaire de si lille, corps et àme; et alors comment l'enfant restera-t-elle honnête?
Klle pense à tout cela en serrant si fille dans ses bras, et elle se prend à désirer qu'elle fût moins belle et moins attrayante. C'est presque une douleur de pins pour elle de songer comme elle a été élevée purement et pieusement et au-dessus de sa condition...
« Le marchand, avec son cigare à la bouche, se promène en examinant ses articles : — Qu'est ceci? dit-il en regardant les deux femmes. Hé ! fille, où sont vos boucles?
« La fille regarda timidement sa mère, qui répondit avec la finesse soumise particulière à sa classe : — Je lui ai dit hier de mettre ses cheveux en bandeaux, cela lui donne l'air plus décent.
« — Aii diable, dit l'homme. Allons, vite, allez boucler vos cheveux et faites-vous belle ; et vous, allez l'aider. Eh ! ses boucles me feront une différence de cent dollars...
« Au moment des enchères arriva un individu, gros, court, taillé carrément, qui se fit jour à travers la foule... Ed le voyant, Tom ressentit une horreur instinctive... 11 saisit Tom parla mâchoire, lui ouvrit la bouche pour examiner ses dents ; puis lui fit retrousser ses manches pour montrer ses muscles; puis le fit tourner et sauter en l'air pour juger de son élasticité... Il s'arrêta devant Suzanne et Emma. 11 étendit sa lourde et sale main, et tira la jeune fille devant lui; il passa la main sur son cou et sur son buste, tàta ses bras, regarda ses dents, puis la rejeta contre sa mère dont la figure déchirante montrait les angoisses qu'elle ressentait à chaque mouvement du hideux étranger... »
Cet homme devient le maître de la jeune et belle fille
DK L'ESCLAVAGE AUX LTATS-INIS. TA
sur laquelle il a jeté des regards et des mains de convoitise, et qu'il achète sans sa mère; c'est lui aussi qui devient le nouveau maître de Tom. Nous assistons alors à la vie des esclaves dans les plantations, très-différente de la vie dans les villes ou dans les fermes. C'est une justice que nous voyons universellement rendre à l'auteur à'Unele Tom, que jamais on n'avait si fidèlement et si heureusement peint les mœurs domestiques des nègres. Les nègres qui se rassemblent pour écouter des lectures ou chanter des chansons ou des cantiques, ceux qui encoinhrent les riches maisons des villes de leurs mains inutiles, ceux qui vont le matin dans les plantations pour rentrer le soir accablés de fatigue et de coups, tous ont leur place vivante dans ce vivant tableau. Ils y sont avec leurs vertus et avec leurs vices, avec toutes les infirmités de leur nature et avec toutes celles que la servitude a développées en eux.
Car le héros de ce livre, le nègre Tom, est une exception; c'est, nous l'avons déjà dit, un nègre plus qu'idéal. Ainsi les derniers temps de sa vie sont remplis par des scènes de torture et par des prodiges de patience et de courage comme on n'en peut voir que dans les Vies des Saints. Devenu la proie d'un maître qui est une monstruosité, il saigne et meurt jour par jour, heure par heure, sous les coups. Le fils de son premier maître, George Shelby, arrive au fond de la plantation pour le racheter, il ne peut que recevoir son dernier soupir; et quand il menace le meurtrier de la vengeance des lois, l'autre fait claquer ses doigts et lui dit d'un air de défi : « Allez, je voudrais bien vous y voir. Et où prendrez-vous des témoins ? Comment prouverez-vous la chose, hein? » Et le jeune homme n'a rien à dire, car il n'y a pas dans la plan-
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talion un seul blanc. ; el dans tous les tribunaux du Sud le témoignage des noirs ou des gens de couleur n'est pas admis.
Ainsi finit le pauvre Tom, après de longs jours de supplice, après une longue agonie qui est pour ainsi dire calquée >ur le récit de la Passion. Sans doute le personnage est tant soit peu invraisemblable et exagéré; ce nègre modèle convertit un peu trop tout le inonde. Nous pourrions aussi, sans beaucoup de peine, trouver la raison d'un sourire dans bien des inexpériences de composition, et, par exemple, dans la banalité du denoument, où tous les personnages épais dans le coins du roman finissent par se retrouver, se reconnaître et s'embrasser comme à la fin d'un vaudeville. Mais qu'importent ces faiblesses? elles sont dominées, et de très-haut, par la grandeur morale, la sensibilité ardente et le brûlant amour de la justice qui font de ce livre un cbef-d'œuvre. C'est une Marseillaise, disions-nous ; mais c'est une Marseillaise chrétienne, avec des paroles empruntées à la parole de Dieu. Les esclaves ne la liront pas : ils ne lisent pas; mais dans toutes les parties du inonde, tout homme qui aura un cœur libre ou seulement un cœur humain répétera cet hymne enflammé de la justice.
M""' Henriette Beecher Stowe a rempli son but. Elle a fait une affaire populaire, une affaire domestique, une affaire de cœur de ce qui n'était qu'une afiaire de théorie et de philosophie. Elle dit dans son langage pathétique :
« Je n'ai l'ail quedonner une esquisse faible et imparfaite delà douleur et du désespoir qui en ce moment même déchirent des milliers de cœurs, accablent dos milliers do familles, el entraînent dans la frénésie et le désespoir une
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race impressionnable et sans ressourcé. Il y en a parmi
vous qui connaissent des mères que cette institution maudite a forcées de tuer leurs enfants, et de chercher ellesmêmes dans le suicide un refuge contre des maux pires que la mort. On ne peut ni écrire, ni raconter, ni concevoir de tragédie qui égale L'horrible réalité des scènes qui se passent touslesjoursetà toute heure sur nos rivages, à l'ombre de la loi américaine, et à l'ombre de la croix du Christ. « Et maintenant, hommes et femmes de l'Amérique, est-ce là, je vous le demande, une chose qu'on puisse traiter à la légère ou passer sous silence? Fermiers de Massachusetts, de New-Hampshire, de Vermont, de Connecticut, vous qui lisez ce livre à la lueur de votre feu d'hiver; et vous, braves et généreux marins du Maine, avez-vous le cœur de soutenir et de défendre de pareils crimes? Courageux et intrépides enfants de New-York, fermiers du riche et prospère Ohio, répondez, est-ce vous qui vous en ferez les champions? Et vous, mères américaines, vous qui avez appris, auprès du berceau de vos petits enfants, à avoir des entrailles pour tout le genre humain, ah! par l'amour sacré que vous avez pour votre enfant, parla joie ineffable que vous donne sa pure enfance, par la tendresse maternelle avec laquelle vous guidez ses premiers pas, parles anxiétés que vous sentez en le voyant grandir, par les prières que vous faites à Dieu pour le salut de son âme, je vous en conjure, ayez pitié de la mère qui n'a pas un seul droit légal pour protéger, pour guider, pour élever l'enfant de ses entrailles! Au nom de l'agonie de votre petit enfant, au nom de ces regards mourants que jamais vous ne pourrez oublier, au nom de ces sanglots suprêmes qui déchirèrent votre sein quand vous n'aviez plus d'espoir, au nom de la désolation
DE L'ESCLÀ\ IGE Al IX BTATS-UHIS
de ce berceau vide et de ce petit dortoir silencieux, je vous en conjure, ayez pitié de ces pauvres mères auxquelles le commerce des esclaves arrache leurs enfants! »
Cet émouvant appel serat-il entendu? C'est malheureusement ce qu'on appelle « une question. »
Nous n'avons plus rien à dire, du roman; nous ajouterons seulement que nous ne regrettons en aucune façon d'avoir contribué au grand succès populaire d'un livre que certains conservateurs regardent comme antisocial, probablement [tarée qu'il attaque l'institution la plus destructive de toute société, l'esclavage.
Avec le roi Louis-Philippe et le duc de Wellington, la Vieille Europe a vu disparaître les deux plus grands, presque les deux derniers il" ses modérateurs; avec Henri Clay et Daniel Webster, la jeune Amérique vient à son tour de voir descendre dans la tombe les derniers de ses pacificateurs.
Ces deux illustres citoyens, dans ce fougueux, avide et ardent nouveau monde, représentaient la politique de transition, de transaction, et, pour nous servir d'un mot anglais et américain, de compromis. Tous deux avaient interrogé ce redoutable problème de l'esclavage qui est le point malade de la jeune république, qui est pour elle ce que l'Irlande a été pour l'Angleterre; et tous deux avaient, dans ces derniers temps, attaché leur nom à un acte législatif appelé compromis, et qui était une sorte de traité et de capitulation entre le parti de l'esclavage et le parti de l'abolition. Ils ne seront plus là pour défendre leur œuvre ; mais quand bien même ils auraient vécu, ils n'auraient pas eu longtemps le pouvoir de la protéger et delà maintenir.
DI I KM I W \i,K \l\ LT kTS-l KIS
L'acte de compromis est nue loi par laquelle les habitants des États Hbressonl obliges non-seulement de restituer, mais d'aider à reprendre les escl m > échappés qui
se réfugient chez eux. F.h bien, c'est précisément celte loi de capitulation, cette loi de politique, cette loi de juste milieu, qui a été la raison et l'origine de ce livre dramatique. Pendant longtemps, dit l'auteur, ,i'ai évite déparier de l'esclavage, comme d'un sujet trop pénible. M tis depuis l'acte législatif de 1850, quand j'ai vu. avec une consternation égale à ma surprise, une nation humaine et chrétienne ordonnant la restitution des esclaves fugitifs comme un devoir de bon citoyen, quand j'ai vu des gens honnêtes et estimables raisonner et délibérer froidement sur ce devoir de chrétien, je me suis dit seulement : Ils ne savent pas ce que c'est que l'esclavage, car s'ils le savaient, ils ne délibéreraient pas.
El alors il a fallu leur dire ce que celait. Ils le savent maint, nant ; et l'éternel honneur de ce livre, de ce roman superbe île réalite, sera de le leur avoir appris. Ainsi, c'est un cri de guerre contre la loi existante, contre la loi établie, et pour être sorti du cœur et des lèvres d'une femme, ce cri n'en sera que plus puissant. Cette loi ne vivra pas parce qu'elle a contre elle la nature, le cœur bu* main, et parce que, toute loi qu'elle est, elle est l'injustice. Quoiconque a une âme, ou des entrailles, ou des larmes, se fera un devoir et une vertu de la violer. Les épisodes que nous lisons dans le roman sont des réalités. 11 s'est déjà formé dans les États libres îles sociétés pour secourir les esclaves fugitifs et les faire passer au Canada, sur la terre anglaise. On les emmène la nuit, à cheval ou en chariot, à travers les campagnes, de ferme en ferme; et, de station en station, en faisant la chaîne, on les mène
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jusqu'au sol libre. Ce fermier, dont L'auteur nous dépeint la stature gigantesque et l'infatigable courage, c'était, diton, x\n quaker bien connu sur la frontière, qui était un libêrateur d'esclaves, et qui est mort à la peine, ruiné par les amendes qu'il avait encourues de par la loi 11 y a, dans ces mêmes Etats, un fonds commun appelé fonds de secours pour les fugitifs, et qui est incessamment alimenté par des souscriptions volontaires. Nous disons que de pareilles lois ne sont pas faites pour vivre. Tout chrétien, l'Évangile à la main, et au nom de saint Paul, se fera honneur d'y désobéir et se rangera avec l'esprit qui vivifie contre la lettre, qui tue.
Voilà donc la guerre ouverte entre la loi et la justice, entre les commandements de l'homme et les commande' ments de Dieu. Or il faudra bien tôt ou tard que l'homme cède, et qu'il reconnaisse et confesse son maître. Mais, comme il a violé ses lois, comme il a outragé sa justice éternelle, il faudra qu'il en soit puni, et qu'il subisse l'expiation de sa révolte, lit ce sera le mal même dont il aura été l'auteur qui sera l'instrument implacable de sa punition. L'ancienne société européenne avait laissé croupir le peuple dans la misère, dans l'ignorance et dans la corruption; et c'est cette misère, c'est celte ignorance et cette corruption qui ont été son plus épouvantable châtiment. Quand elle se voilait la lace devant les crimes de la Révolution, la Révolution vengeresse s'est levée devant elle et lui a dit : « Tu ne veux pas me reconnaître, mais je suis ta fille; je suis le fruit de tes entrailles, l'héritière de plusieurs siècles d'iniquités et d'une masse accumulée de représailles. » C'est ainsi que naguère encore nous vivions tranquillement sur la surface de la terre sans regarder sous nos pieds; et un jour la terre s'est ouverte, et les
pavés se sont soulevés, et Pansa vomi sur nous ses mystères. C'est ainsi que l'Irlande, exaspérée et dégradée par deux, cents ans d'oppression, est devenue à son tour pour l'Angleterre une malédiction et un remords; et l'Angleterre elle-même ne sait pas quels éléments de future révolte s'amassent aujourd'hui dans le fond de ses fabriques et de ses usines. Il en sera toujours ainsi; toujours les sociétés qui auront semé le vent recueilleront la tempête, et toujours les Agrippines expieront le crime ou le malheur d'avoir engendré les Gérons.
Voilà donc ce irai arrivera avec l'esclavage. Les maîtres sont obligés, absolument obligés de maintenir leurs esclaves dans un état moral inférieur à celui de la race humaine et ;'i peu prés semblable à l'état de la brûle. Ils y sont obligés par la première de toutes les lois naturelles, celle de la conservation personnelle. Il ne faut point que l'esclave puisse s'élever dans l'échelle morale, car le lendemain il voudrait s'élever aussi dans l'échelle sociale; il ne faut point qu'il acquière le sentiment de la dignité humaine, parce qu'en mémo temps il prendrait la contagion de la libellé qui en découle nécessairement. Il faut qu'il ignore qu'il a une âme, une conscience, peut-être aussi une intelligence, car, le jour où il le saura, les maîtres sont perdus.
.Mais là encore le mal porte dans ses propres flancs son châtiment. Ainsi maintenu et perpétué au prix de la corruption, l'esclavage devient un amas de matières putrides qui un jour engendreront une combustion spontanée. La fermentation seule de la pourriture suffira ; et alors de cet amas de misères, de crimes, de vices, de cruautés, jaillira un incendie que des flots de sang n'éteindront pas.
Nous savons bien qu'on reproche aux partisans de l'a •
bolition de troubler la paix publique par leur propagande et par leurs prédications. C'est encore et toujours la vieille formule : il y a mille huit cent cinquante-deux ans que nous la connaissons, et l'antiquité la connaissait aussi. Nous voudrions bien qu'on nous montrât un seul progrès de l'humanité qui n'ait pas dérangé l'ordre établi. Les hommes politiques peuvent chercher des transactions; c'est même leur devoir; mais il y a un devoir antérieur et supérieur : c'est de combattre le mal, le mal absolu, partout où il est. Or il y a des cas, et l'esclavage en est un, où le bien et le mal, le juste et l'injuste, sont aussi faciles ,i distinguer que le jour et la nuit, que le blanc et le noir. Il n'y a point d'intérêts existants, de droits acquis qui puissent prévaloir contre la justice absolue, et la longue impunité d'un crime n'en fondera jamais la légitimité.
11 en est d'autres qui diront qu'il n'y a que les nègres qui puissent porterie poids du soleil et produire le coton, le sucre et le café. De telle sorte, que parce qu'une moitié du genre humain ne voudra pas se gâter le teint ou s'exposer à des fièvres cérébrales, il faudra que l'autre moitié désespère et meure; il faudra que, pour la plus grande gloire de l'épicerie et du calicot, des millions de créatures, dis millions d'âmes, soient éternellement sacrifiées. Les plus grands philosophes de l'antiquité ont, dit-on, justifié l'esclavage; mais c'est précisément pour cela qu'un nouvel ordre de choses est venu qui a remplacé l'ancien, au risque de. déranger quelque peu les intérêts établis. Les abolitionnistes ont raison quand ils prennent l'Évangile pour leur grand instrument de propagande. 11 y a dans la liturgie catholique, dans les Prières pour les agonisants, une prière qui dit : '< Seigneur, reconnais ta créature,... et que le prix que tu as payé pour sa rédemption éternelle
ne soit point perdu. » Voilà ce qui, aux yeux <lo la religion chrétienne, est la condamnation de L'esclavage : c'est l'universalité de la rédemption; c'est la valeur infinie que l'Ame humaine a acquise parle prix infini payé pour elle. El c'esl ce sentiment de la sainteté et de l'inviolabilité de l'âme qui inspirait au prédicateur américain Channing celte magnifique apostrophe :
« Devant Dieu et devant la justice, l'homme ne peut pas être une propriété, parce qu'il est un être raisonnable, moral, immortel, parce qu'il a été créé à l'image de Dieu, et qu'il est son entant dans le sens le plus élevé du mot, parce qu'il a été créé pour développer des facultés divines, et pour se gouverner lui-même suivant une loi suprême, écrite dans son cœur et que la parole de Dieu a une seconde fois promulguée. Toute sa nature défend qu'on s'en saisisse comme d'une propriété. C'est insulter son auteur, c'est porter un coup fatal à la société. Dans tout être Immain Dieu a mis un souffle immortel plus précieux que toute la création extérieure. 11 n'y a pas de langage ni de la terre ni du ciel qui puisse exagérer la valeur d'un homme... Quelle injure pour lui, quelle offense au Créateur quand on le force et qu'on le brise pour en faire un instrument des jouissances.
« Quoi donc ! posséder un être immortel créé pour con* naitre et adorer Dieu, destiné à survivre au soleil et aux astres! Asservir à nos besoins les plus bas un être fait pour la vérité et la vertu ! Convertir en un instrument brutal toute cette nature intelligente, qu'illumine, comme un rayon, l'idée du devoir, et qui est une plus noble image de Dieu que le monde tout entier! Non; tout peut être possédé dans l'univers; mais un être moral, raisonnable, ne
peut jamais être une propriété. Le soleil el les étoiles peuvent être possédés, mais non pas l'esprit le plus bas. Touchez à tout, hormis cela. Ne mettez pas la main sur celte créature a qui un père céleste a donné la raison. Le monde spirituel tout entier vous crie : Prenez garde! Les intelligences les plus élevées reconnaissent leur nature et leur droit dans le plus humble des hommes. Au nom de cel esprit inestimable, de cet esprit immortel qui demeure en lui, au nom de sa ressemblance avec Dieu, ne l'écrasez pas dans la poussière, ne le confondez pas avec la brute. »
Nous disons que voilà la vérité et la justice, et qu'il n'y a pas de convention humaine ni de transaction politique qui puissent prévaloir contre ce droit divin de l'âme. Nous entendons dire encore que des livres comme celui qui a dans ce moment un si grand succès font tort à la cause qu'ils étaient destinés à servir, et que l'animadversion jetée sur les maîtres ou les trafiquants d'esclaves ne fait que doubler leur irritation et les pousser à des excès. C'est comme si l'on disait qu'il faut que la justice se taise et que la loi s'abstienne de sévir de peur d'irriter les coupables. 11 est possible, en effet, que dans les États à esclaves la lecture de ce petit livre soit sévèrement punie comme celle d'il!) pamphlet incendiaire; il est possible que, dans le fond de quelque plantation, quelque être barbare, loin des yeux des hommes, loin de la peur et de la honte, se venge par de nouvelles cruautés du stigmate qui lui est imprimé; mais tout cela sera payé plus tard, dans ce inonde ou dans l'autre. Nous croyons, d'ailleurs, que la question de l'esclavage ne peut pins se résoudre pacifiquement. L'antagonisme est trop profond et trop tranché
DE L'ESCLAVAGE Al IX ÉTATS-UNIS. il
pour admettre des capitulations; il y aura un effort terrible et sanglant, une guerre servile. Et comment en seraitil autrement? Ce petit livre lui-même, qui est devenu un drapeau d'émancipation, se termine par une conclusion désespérée et désespérante. L'auteur veut libérer les esclaves; mais, une fois libres, elle ni' suit plus qu'en faire; elle ne sait où les mettre, où les faire vivre, où leur trouver une place dans la société humaine; et, en fin de cause, elle est obligée de les renvoyer en Afrique, dans la république nègre de Libéria! Le mulâtre échappé dit à la lin du livre :
« Je pourrais vivre tranquillement avec les blancs au Canada, car ma teinte de sang noir est bien légère, et celle tle nia femme et de mes enfants est à peine perceptible. Mais je ne le désire pas. Mes sympatbies ne sont point pour la race de mon père, mais [tour celle de ma mère. Pour Zut, je n'étais qu'un beau cbeval ou un beau chien; pour ma pauvre désolée, mère, j'ai été un enfant... Je ne désire donc pas devenir un Américain; c'est delà race opprimée et asservie d'Afrique que je veux être solidaire. J'ai l'ambition d'une nationalité africaine... »
Et alors l'esclave libéré s'embarque pour l'Afrique. Nous disons que cette conclusion est elle-même une satire poignante du livre et un présage de guerre servile. Les noirs, une fois libres, n'en seront pas plus admis dans l'état social des blancs. Le Nord les repousse autant que le Sud; la démocratie les rejette autant que l'aristocratie. Les deux races sont séparées dans l'échelle morale comme elles le sont à table. Même pour les abolitionnistes, les noirs ne sont pas des hommes comme les autres; ils n'ont pas
iJ DE L'ESCLAVAGE AUX ETATS-UNIS.
le même sang, nous dirions presque qu'ils n'ont pas la même âme. La plupart dY ces démocrates qui prêchent l'abolition prêchent pour l'honneur du principe plutôt que pour l'amour de leurs semblables, car ils ne regardent pas les noirs comme leurs semblables. VA sous ce point de vue il y a entre les esclaves et les abolitionnisles les germes latents d'une hostilité aussi profonde et plus amère peut-être qu'entre les esclaves elles maîtres; car, si l'esclave a la bonne fortune' d' échoir à un maître humain, ii trouve sa place au coin du foyer domestique et y rencontre de la bonté, de la familiarité, de la sympathie. Mais pour le philosophe abolitionniste, il n'est qu'une abstraction. Le démocrate poursuit le triomphe de l'idée; l'idée est blanche et ne déteint pas, mais il mettrait des gants pour toucher à un noir. Eh bien, il y a dans cette répulsion hautaine et instinctive du blanc libre à l'égard du noir libre quelque chose de plus humiliant et de plus dur encore que la domination du maître sur l'esclave. Les abolitionnistes ne paraissent pas comprendre que l'émancipation n'est pas seulement la jouissance de la liberté personnelle, niais aussi l'introduction et l'admission dans la société commune. C'est de ce malentendu incurable que sortira la guerre. Comme tous les grands problèmes de ce monde, le problème de l'esclavage sera résolu par le fer et par le feu ; et Spartacus ramassera encore son droit de cité dans la poussière et dans la cendre des batailles. C'est le pris de toutes les grandes initiations.
Hier encore je voyais dans un journal américain le récit de la poursuite d'esclaves fugitifs, et j'y lisais ceci :
« Les fugitifs avaient pris un bateau à voiles pour passer au Canada. Les poursuivants n'ont pas trouvé dans la ville un seul marinier qui ait voulu leur prêter ni ses bras
DE L'ESCLAV Mil". \' \ l l \TS-IMS ;:,
ni son canot... L'un d'eux s'est emparé d'uni' jeune femme qui emportait dans ses liras son enfant de huit ou neuf mois. Elle s'est brusquement dégagée, s'est mise à courir, puis a jeté son enfant par terre, est revenue se laisser prendre et a été conduite à la mairie. \ln de nos concitoyens avait ramassé l'enfant: un des poursuivants l'a réclamé comme sa propriété, mais le magistrat n'a pas voulu le livrer sans preuves. L'enfant a été porté à la mère, et la mère a déclaré solennellement qu'il n'était pas à elle. Reconnaître son enfant, c'était le livrer; elle a mieux aimé le renier. »
Comment peut-on sérieusement croire que de pareilles violations de la nature supporteront longtemps la lumière du soleil? Ouvrez Tito Live et relisez l'histoire de Virginie; c'est celle des esclaves fugitifs. « Appius Gandins, dit l'historien romain, s'enflamma d'un amour criminel
pour une jeune plébéienne et il eut recours aux voies
cruelles et odieuses de la violence. Marcus Claudius, son client, fut chargé de réclamer la jeune fille comme son esclave.... Virginie se rendait au Forum, où se tenaient les écoles. L'affalé du décemvir, le ministre de sa passion, met sur elle les mains, et s'écrie que, fille de son esclave,
esclave elle-même, elle doit le suivre » Et Tite Live
rapporte ensuite comment le père et le fiancé font appel à la foule et remuent la cité, et comment le décemvir, de son côté, déclare « que par des avis certains il est convaincu de l'existence de conciliabules secrets. ... qu'il est descendu au Forum avec des hommes armés, non pour tourmenter de p:ii:>ibles citoyens, mais pour réprimer ceux qui troubleraient l'ordre. » Et vous savez ensuite comment Virginius frappe sa fdle et s'écrie : « Appius,
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paï ce sang je dévoue ta UMe aux dieux infernaux ! »
Ce doux et harmonieux philosophe, Ballancfae, avait
admirablement compris le sens mystique de l'histoire de
Virginie, et il a laissé sur ce sujet quelques fragments d'une poésie charmante.
Virginie est amenée devant le décemvir, qui lui parle ainsi :
« — Je ne veux point t'effrayer, je veux seulement Rapprendre ton devoir.. .. Écoule, ma fille, car en ce moment je tiens la place de ton patron; ton nom même t'enseigne ta condition obscure, subordonnée, sans droit
— Suffoquée de sanglots, la jeune fille répond : « Ne dois-je pas aussi honorer mon père? Apprendre à louer les dieux en paroles harmonieuses, pourrait-ce être un crime pour sa fille?
— Jeune fille, reprend le décemvir, celui que tu dis ton père, sans doute est le père que t'a donné la nature; chose insuffisante, puisque lui-même n'a pu te revêtir d'un nom. Mais voici le père que t'ont donné les saintes lois de Home; c'est lui qui l'a nommée. Non, ce n'est pas un crime d'apprendre à louer les dieux immortels ; toutefois il faut bien que tu le saches, tu appartiens à une race sans culte et sans dieux, car elle est inhabile à toute religion qui lui soit propre.
« La jeune fille avait mis sa tête dans ses mains pour cacher ses larmes. — Race sans culte et sans dieux! disaitelle à voix basse; fils et filles sans pères! ajoutait-elle, toujours à voix basse, est-ce ainsi qu'est la condition plébéienne dans sa cruelle réalité? Et cependant ne sais-je pas admirer et aimer? Il y a là un terrible mystère. »
Le déeemvir prononce l'an et, el adjuge la jeune fille ù son patron, qui est son père légal; alors Virginius commence avec sa fille un entretien à voix basse :
i — Écoute, dit Virginius, Le jour est venu de nous soustraire à l'antique anathème Nous ne pouvons prétendre à des mariages consacrés par la renommée, qui seule l'ait la famille; voilà pourquoi le nom cher et sacré que ton amour me donne m'est contesté. Icilius l'est promis en mariage, et la même condition vous sera imposée. Le mariage ne pourra être pour vous la communication des choses divines et humaines; bannis de la science et de la gloire des noces solennelles, vous ne pourrez être que des époux obscurs dans l'enceinte du contuberniiun sous la loi
ignominieuse du patron 11 faut mourir La mort,
ô ma fille, ne t'affranchira pas seule : elle brisera la barrière qui nous sépare de l'humanité
« 11 saisit le couteau et plonge la lame tout entière dans le soin de la vierge infortunée... Le père malheureux retire le couteau de l'horrible blessure, et, le montrant avec fureur au déeemvir, il dit d'une voix concentrée : — Suisje père enfin? Puis il s'écrie : Ma fille a refusé de prononcer l'anathème, c'est moi qui le prononcerai: Anathème donc à des lois odieuses!
« — Anathème à des lois odieuses ! crie en frémissant la multitude. »
En lisant la vie des nègres en Amérique, en lisant le code qui protège cet ordre de choses, l'histoire de Tile bive et la fiction de Ballanche nous revenaient à la mémoire par d'incessantes coïncidences. Connue dans la Home antique, L'esclave ne peut être, aux yeux de la loi,
16 DE L'ESC! A V vu: .w \ ET V TS \ M s.
ni père ni mère, ni époux ni épouse, ni fils ni fille; l'ordre dt' l,i nature el de la société lui est étranger. Mais le jour pourra venir aussi où une victime vengeresse, une Virginie sanglante et propitiatoire sera sacrifiée pour sa rédemption terrestre.
Que cette mère dont nous parlions tout à l'heure, et qui refusait de reconnaître son enfant ramassé dans la rue, entende seulement le petit être crier eu pleurer dans des mains étrangères, et elle oubliera tout, et elle tendra les bras au fruit de ses entrailles, même au prix de sa vie et de sa liberté. Mais le cri de la nature ne retentira pas toujours en vain, et un jour il montera comme l'électricité jusqu'aux mains de Dieu pour en arracher et en faire descendre le tonnerre. Lin jour il arrivera que quelque jeune et belle fille née dans la servitude, et dont la loi de l'État ne reconnaîtra ni l'âme ni l'honneur, viendra chercher un refuge sur la place publique ; et le maître l'y poursuivra, la loi à la main, et le juge la restituera à son maître selon la loi ; et son père ou son fiancé, Virginius ou Icilius, arracheront par un coup de couteau la victime à la honte et sa race à l'esclavage, et la multitude prendra d'assaut le Capitole en répétant le cri d'autrefois : « Anathème à des lois odieuses! »