‹ Nouvelles études critiques et biographiquesChapitre 2 sur 43 · PAR MADAME HENRIETTE BEECHER STOWE · texte numérisé non relu

PAR MADAME HENRIETTE BEECHER STOWE

Octobre l>i'ôl.

Voici un petit livre qui contient en quelques centaines de pages tous les éléments d'une révolution. Ce livre plein de larmes et plein de l'eu fait en ce moment le tour du monde ; c'est multiplié par centaines de mille qu'il parcourt les deux hémisphères, arrachant des pleurs à tous les yeux qui le lisent, faisant frémir toutes les oreilles qui

l'entendent et trembler toutes les mains qui le tiennent. C i st le coup le plus profond peut-être qui ait jamais été porté à cette institution impie : l'esclavage; et ce coupa été porté par la main d'une femme.

Quand elles s'en mêlent, ces remines sont de terribles révolutionnaires; il n'y a qu'elles pour trouver le chemin des cœurs et le secret des passions. Vous avez tous entendu parler de ces êtres spécialement doués qui devinent la place des sources sous la terre avec une simple baguette de coudrier. Les femmes possèdent aussi celte sorte de divination magnétique; elles savent où sont les sources cachées, elles ont la baguette magique qui ouvre le mystérieux réservoir des larmes. C'est là ce qui l'ait d'elles des instruments irrésistibles de propagande. Du haut de la chaire ou du haut de la tribune, dans les livres, dans les journaux, dans tous les pays, dans toutes les langues, des voix éloquentes ont dénoncé le crime de l'esclavage; mais voici qu'au milieu de cet universel concert, une note aiguë et perçante traverse l'air comme une flèche et fait frissonner toutes les cordes sensibles de l'humanité ; c'est le cri de la femme et de la mère, le cri des entrailles qui domine les voix les plus hautes et les plus puissantes. Ce petit livre qui est là devant nous fera plus pour l'affranchissement des noirs que n'ont fait tous les discours, tous les sermons, ou tous les traités, ou toutes les croisières. Pourquoi? Simplement parce qu'il fait pleurer. Et non-seulement il parle aux cœurs, mais il parle aux yeux. Les maximes philosophiques ne touchent que le petit nombre des esprits lettrés et cultivés; mais la peinture, mais le drame agissent sur la masse, sur tout le inonde. Or ce livre est une suite de tableaux vivants, de tableaux de martyrs qui se lèvent l'un après

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l'autre en montrant leurs blessures, et leur sang, et leurs chaînes, et qui demandent justice au nom de l'humanité, et surtout au nom du Dieu qui a souffert et qui est mort pour eux comme pour nous. Rien ne peut égaler L'effet de

cette démonstration brûlante où respire sans cesse et sans repos le souffle sacré de la Bible. Ce que n'avaient pu taire les plus grands philosophes, une chrétienne vient de le faire. Elle a élevé les esclaves au rang des créatures humaines; elle a montré qu'ils avaient une âme, comme il fallut le montrer autrefois, dit-on, pour la femme; elle les a fait parler le même langage, éprouver les mêmes sentiments que les maîtres; elle a montré qu'il y avait chez les noirs des pères, des mères, des maris, des femmes, des enfants, absolument comme chez les blancs. Je sais bien qu'on l'avait dit depuis longtemps, mais on ne l'avait pas encore montré d'une manière aussi saisissante par des images, c'est-à-dire par ce qui instruit le plus vite le peuple comme les enfants. Désormais, avec la popularité immense dont jouit l'Onde Tom, il n'y aura pas, à la vue d'un marché à esclaves, il n'y aura pas une mère qui ne serre plus fortement son enfant contre son sein, pas une jeune tille qui ne rougisse de colère et de pudeur, pas un homme qui ne frémisse d'indignalion et de honte.

Nous demandons pardon aux chrétiens de parler ici de Jésus-Christ et de l'Évangile; ce n'est point pour suivre la mode. Nous y sommes forcé par la nature même du livre dont nous nous occupons, et qui estime émanation directe de l'esprit chrétien. L'unique morale de ce livre, c'est celle de l'Evangile, c'est celle qui dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux... Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés... Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la

justice... Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent. » I es mots nouveaux, surnaturels, ces sublimes paradoxes qui autrefois donnèrent aux esclaves et aux opprimés la force de vivre, et tombèrent comme un baume consolateur sur les plaies du genre humain, ils sont encore [es seuls qui aient le don de calmer et de consoler les esclaves modernes, et qui aient le secret de leur faire prendre patience. L'Oncle Tom, le héros du livre, traîné de maître en maître, de marché en marché, de supplice en supplice, emporte partout et toujours avec lui une petite Bible. Il sait à peine lire; mais L'enfant de son premier maître lui avait fait autrefois la lecture du livre saint, et Tom avait fait des marques aux passages qui l'avaient le plus vivement frappé, llépéle les mots en les suivant avec son doigt, et les prononce lentement. Le voilà sur le bateau qui l'emmène vers le sud; il ne sait encore à qui il sera vendu ; assis dans un coin, il ouvre sa Bible, et il lit : « Que votre cœur ne se trouble point. Il est plusieurs demeures dans la maison de mon père. Je vais aller vous y préparer une place. » Un autre jour, Tom, voulant consoler une esclave qui boit et qui s'abrutit pour oublier, lui dit : « Pauvre créature, est-ce qu'on ne t'a jamais parlé de Jésus-Christ? — .lésus-Chrisl! qu'est-ce que c'est que cela? — Mais, dit Tom, c'est le Seigneur. Est-ce qu'on ne t'a jamais parlé du Seigneur Jésus, qui t'a aimée et qui est mort pour toi? Ne t'a-t-on jamais dit qu'il pouvait te secourir et que tu pouvais aller au ciel, et te reposer enfin? » Voilà donc toute la philosophie de ce livre; c'est que Jésus- Christ est venu pour racbeter tous les hommes, sans distinction de couleur; c'est qu'il a donné son sang pour la plus humble comme pour la plus élevée des créatures.

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L'auteur d'Uncle Tom ne l'ait point de prédication démocratique; son point de départ, c'est le principe de la sainteté et de l'inviolabilité de l'âme humaine. Elle a trèsbien compris qu'il fallait se maintenir sur ce terrain purement moral, et elle s'est bien gardée, en choisissant hardiment un esclave, un nègre, pour le héros de son livre, de faire de lui un des rois de la création. Le vieux Tom n'est ni un grand penseur, ni un grand orateur, ni un grand soldat; il n'a rien de ce qui fait les héros dans l'histoire ou dans les romans. 11 naît, vil et meurt esclave, et toujours nègre. Il est humble d'esprit, doux de cœur, comme il faut être pour gagner le royaume des cieux. 11 n'est grand qu'aux yeux de Oieu, grand par la patience, parla souffrance, par l'humilité. On prétend que le personnage de Tom ne pourrait pas exister, qu'on ne trouverait pas un pareil noir dans tout l'univers. Nous accorderons même qu'on n'y trouverait pas un pareil blanc; mais qu'est-ce (pie cela prouve? La question n'est pas si le personnage est réel, mais s'il est vrai. Quand vous contemplez les merveilles du marbre, ou du dessin, ou de la couleur, vous dites : « Cela n'existe pas, » et pourtant c'est vrai. L'idéal ne se touche pas avec les mains, ne se voit pas avec les yeux du corps; il n'existe pas; en est-il moins vrai?

La Case de V oncle Tom n'est pas un roman et n'est pas un drame : on n'y trouve ni intrigue, ni action, ni unité de temps et de lieu ; c'est, nous l'avons dit, une suite de tableaux. Les premières scènes se passent dansleKentucky, un État à esclaves, mais presque le paradis terrestre de l'esclavage. Le nègre Tom a une jolie cabane avec un jardin, des fruits, des (leurs, et il y vit heureux avec sa femme el ses petits négrillons. Tom est un prédicateur dans son genre, ou plutôt un catéchiste. L'enfant de son maître lui

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a appris à lire la Bible; les esclaves viennent, après le travail du jour, se réunir dans sa cabane et chanter des hymnes. Ce sont des cantiques qui parlent des rives du

Jourdain, et de la terre promise, et de la Jérusalem nouvelle, et de toutes sortes de choses vagues et romantiques qui ravissent les imaginations primitives. Rien que ces chants et ces paroles mystiques suffisent pour faire pleurer, ou rire, ou danser, ou sangloter ces grands enfants. Le maître de Tom, M. Shelby, est bon et humain; il traite bien ses noirs, et aucun ne chercherait à fuir. Sa femme est adorée de tous ses serviteurs; enfin, c'est la pastorale de l'esclavage. Mais M. Shelby a des dettes; et de même qu'eu Europe il vendrait une terre ou une maison, en Amérique il vend des noirs, qui ne sont pour lui que des choses. Nous voici en présence d'un nouveau personnage, un traitant d'esclaves, et celui-là n'est point encore de la pire espèce. C'est un être vil, et chez lequel le sens moral est complètement oblitéré, mais il apporte encore certains procédés dans l'exercice de son infâme métier II a certains égards pour sa marchandise, parce que c'est sa marchandise, et qu'il a intérêt à la maintenir en bon état. La chose se place mieux, non-seulement quand elle a bonne mine, mais aussi quand elle est de bonne humeur. Haley, le trafiquant de chair, sait qu'il ne faut pas pousser les gens jusqu'au désespoir, parce qu'ils se tuent; et alors c'est une perte sèche. Au fond, cet honnête marchand d'hommes a la meilleure opinion de lui-même et de son bon cœur; il est bien près de trouver sa marchandise ingrate à son endroit, car il la soigne aussi bien que possible. En ce moment il veut acheter à M. Shelby l'enfant d'une de ses esclaves, et il lui dit :

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« Voyez-vous, on a quelquefois beaucoup d'ennui avec ces femmes: Moi, je hais lea scènes, al eu général je m'arrange pour les éviter. Par exemple, si vous pouviez éloigner la mère pour un jour, ou une semaine, l'envoyer quelque part? Alors nous ferions la chose tranquillement, et tout serait fini avant son retour. Votre femme pourrait lui donner quelques boucles d'oreilles, ou une robe neuve, pour arranger cela avec elle. — J'ai peur que non, dit M. Shelby.

« — Laissez donc, dit llaley, ces créatnres-là ne sont pas comme des blancs, vous savez bien. Elles se consolent pourvu qu'on sache s'y prendre. Voyez- vous, on prétend que ce commerce-là endurcit les sentiments; je n'ai jamais trouvé cela. Le fait est que je ne pourrais pas faire comme j'ai vu taire à d'autres. J'en ai vu qui arrachaient un enfant des bras de sa mère, et qui le vendaient pendant qu'elle criait de toutes ses forces. Mauvais moyen; cela gâter l'article, il n'es! bon à rien pour longtemps... Il vaut toujours mieux être humain, monsieur, voilà mon système.

« Ici le marchand se renversa sur sa chaise en croisant les bras, avec un air de résolution vertueuse, se regardant probablement comme un second Wilbei force. Et il reprit:

« — Je sais bien qu'il ne l'ont pas avoir l'air de se vanter, mais je le dis parce que c'est vrai. Je crois que je suis connu pour apporter toujours sur le marché les meilleurs lots de nègres; tous en bon état, gras et bien portants, et je perds aussi peu que qui que ce soit. Tout cela vient de mon système, et j'ose dire, monsieur, que l'humanité est la base de mon système. Voyez-vous, monsieur, on s'est moqué de moi quelquefois, et de mes préjugés; mais j'y tiens, et je m'en trouve bien...

« Voyez-vous, monsieur, je tâche, quand je le puis, de prendre quelques précautions dans les cas désagréables, comme quand je vends des enfants, par exemple. Ainsi, j'envoie les tilles quelque part; loin des yeux, loin du cœur, vous savez; et quand l'affaire est faite, et qu'elles n'y peuvent plus rien, naturellement elles s'y font... Dans le Kentucky, vous gàlez vos nègres. C'est par bonne intention, mais c'est de L'humanité mal entendue. Un nègre, voyez-vous, qui doit rouler à droite et à gauche, être vendu à Pierre ou à Paul, ou à Dieu sait qui, il n'y a pas de charité à lui donner des illusions, ou à le trop bien élever, parce que cela lui parait plus dur après... »

C'est à ce philanthrope que M. Shelby vend le petit garçon d'une de ses esclaves, d'une belle quarteronne qui est un peu l'enfant gâté de la maison. Elisa a tout entendu; elle se précipite dans sa chambre, enveloppe l'enfant, et l'emporte effarée comme dans les tableaux du massacre des Innocents. Elle va fuir; mais avant de partir, elle passe parla cabane de Tom. L'enfant n'est pas la seule victime des dettes de M. Shelby; Tom aussi, le fidèle Tom, a été vendu; comme il était laborieux, patient, honnête, il était naturellement de meilleur placement. Tom refuse de fuir; il se résigne à son sort; mais quand il jette les yeux sur le lit de ses enfants, sa douleur éclate :

« Alors il cacha sa figure dans ses larges mains. Des sanglots durs, profonds, retentissants, secouèrent sa chaise, et de grosses larmes tombèrent par terre à travers ses doigts. Des larmes, monsieur, comme vous en avez répandu sur la bière où était étendu votre premier-né; des larmes, madame, comme vous en avez versé quand vous entendiez les cris de votre petit enfant mourant.. »

DE L'ESCLAY tGE \l'\ ÉTATS-UNIS. 0

Nou> passons par-dessus les incidents de la fuite de la quarteronne. Elle arrive jusqu'à l'Oliio, pourchassée comme une bète fauve par son nouveau maître. Se voyant près d'être atteinte, elle serre frénétiquement son enfanl dans ses bras, et bondil sur les glaçons que charrie la rivière. EHe passe et elle nous mène dans l'Etat d'Ohio.

Ou sail que les États-Unis ont une législation qui donne aux maîtres le droit de réclamer l'extradition des esclaves fugitifs; qui, de plus, interdit, sous de fortes peines, aux habitants des Étals libres de donner secours ou asile aux esclaves qui parviennent à se réfugier chez eux. Nous voici dans l'Oliio, chez un sénateur qui revient du Congrès, après avoir appuyé de son éloquence et de son vote celte loi humaine et chrétienne. Il a parlé et volé à son banc de sénateur avec toute la tranquillité d'un théoricien et avec la conscience d'un défenseur de l'ordre qui professe le plus grand respect pour la propriété; mais il se trouve un peu embarrassé en présence de sa femme, une petite femme qui a le malheur d'avoir un hou cœur, un esprit droit, et de lire sa Bible :

« J'ai bien entendu parler, dit-elle, d'une loi semblable, mais je n'ai jamais cru qu'une législature chrétienne oserail la voter.

« — Mais, Marie, savez-vous bien que vous devenez uno femme politique?

« — Allons donc ! je ne donnerais pas une chiquenaude de toute votre politique; mais je maintiens que ceci est décidément inhumain et antichrétien...

« — Voyons, .Marie, écoulez un peu. Vos sentiments sont excellents, el je ne vous en aime que mieux pour

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cela; mais voyez ■ \ oiis, ma chère, il ne Tant pas permettre à nos sentiments d'égarer noire jugement. Réfléchissez bien que œ n'est pas là une affaire de sentiment personnel : il s'agit de graves intérêts publics.

« — Tenez, John, je ne connais rien à la politique, mais je puis lire ma bible; et j'y vois que je dois nourrir celui qui a faim, vêtir celui qui est nu et consoler celui qui est affligé; et je compte bien suivre la Bible...

« — Marie, ma chère, laissez-moi vous raisonner un peu.

« — Je déteste raisonner, John ; surtout sur de pareils sujets. Vous autres hommes politiques, vous avez des façons de tourner et tourner autour d'une chose claire et simple ; mais vous ne croyez pas vous-mêmes à ce que vous faites, quand il s'agit de l'appliquer. Je vous connais bien, John. Vous ne croyez pas plus que moi que c'est juste, et vous ne le feriez pas plus que moi. »

Et, en effet , voici la fugitive qui arrive chez le sénateur. Elle raconte comment elle a miraculeusement traversé la rivière sur les glaçons ; et elle jette cette exclamation superbe : « Le Seigneur m'a secourue. Ah ! on ne sait pas jusqu'à quel point Dieu peut vous secourir, avant de l'avoir essayé! » Toute la maison pleure; le pauvre législateur va se mettre à la fenêtre, tousse, se mouche, essuie énergiquement ses verres de lunette; puis il met ses grandes boites, et il fait atteler pour conduire lui-même les fugitifs en lieu sûr. Et ici nous rencontrons une de ces petites scènes religieuses et tendres qui abondent dans ce livre, et qui en expliquent l'immense succès de sentiment :

" Marie, dit !e sénateur, je ne sais pas ce qui vous en

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semble, mais il y a là le tiroir qui est plein des affaires de... de... du pauvre petit Henri. »

Et en disant cela, il tourna vite sur ses talons et ferma la porte après lui.

« Sa femme ouvrit la petite chambre à coucher qui était près de la sienne, et elle posa la lumière sur la table. Elle prit dans un coin une petite clef, la mit pensivement à un tiroir et fit une soudaine pause pendant que ses deux petits garçons, qui L'avaient suivie l'interrogeaient silencieusement des yeux. Oh! mère qui lisez ceci, n'avezvous jamais eu dans votre maison un tiroir, une petite chambre que vous ne pouviez ouvrir sans qu'il vous semblât rouvrir une petite tombe? Ah! si vous pouvez dire que non, vous êtes bien heureuse !

a Elle ouvrit lentement le tiroir. Il y avait là des petites bardes de toutes les façons, des piles de petits tabliers, des rangées de petits bas, et une paire de petits souliers, usés par le bout, enveloppée dans du papier; il y avait un petit cheval de bois, une toupie, une balle; souvenirs recueillis avec bien des larmes et bien des crèveycœur. Elle s'assit auprès du tiroir et se mit à pleurer; puis elle se leva tout à coup, fit à la hâte un choix des choses les plus nécessaires, et en fit un paquet.

« — Maman, dit l'un des enfants, est-ce que vous allez donner cela ?

« — Mes chers enfants, dit-elle, si notre pauvre petit Henri nous voyait du haut du ciel, il serait content de ce que nous faisons. Je n'aurais pas eu le cœur de donner cela à quelqu'un d'heureux ; je le donne à une mère plus triste et plus misérable encore que moi, et j'espère que Dieu nous bénira. »

Tendant que la quarteronne s'enfuit, son mari est aussi,

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de son côté, sur la route du Canada. Nous disons son mari Faute d'un autre mot, car, pour les esclaves, il n'y a pas de mariages; il y a un assortiment qui peut être dissous e1 renouvelé selon le changement de résidence ou le bon plaisir du maître. La quarteronne avait épousé de cette manière un jeune mulâtre, esclave sur une propriété voisine, et que les mauvais traitements de son maître ont forcé à la fuite. George Harris représente l'esclave intelligent et révolté; et ce doit être un personnage flatté, car l'esclavage en lui-même suffit pour tuer dans leur germe les qualités nobles et supérieures. Mais tel qu'il est, nous le mentionnons en passant, parce qu'il exprime le côté politique, le côté démocratique de la question. C'est lui qui dit à un de ses anciens maîtres :

« Vous me parlez des lois de mon pays; est-ce que j'ai un pays? Vous en avez un, vous. Mais pour nous, nés de mères esclaves, est-ce qu'il y a une patrie? Qu'est-ce que vos lois pour nous? nous ne les faisons pas, nous n'y consentons pas; elles ne sont faites que contre nous, pour nous écraser. Est-ce que je n'ai pas entendu tous vos discours le 4 juillet? Est-ce que vous ne dites pas, une fois par an, que les gouvernements ne tiennent leurs droits que du consentement des gouvernés. Et vous croyez que cela ne nous donne pas à penser?... Regardez-moi; est-ce que je ne suis pas un homme connue vous? Eh bien! écoulez ce que je vais vous raconter : J'ai eu un père, un de vos gentlemen du Kentucky, qui ne fit pas assez de cas de moi pour m'empêcher d'être vendu avec ses chevaux et ses chiens quand il mourut. Je vis ma mère mise en vente avec ses sept enfants. Ils furent vendus devant elle, l'un après l'autre, et à des maîtres différents; et j'étais le plus jeune. Elle se mit i\ genoux devant le maître qui m'a-

rail acheté, el le supplia de L'acheter avec moi, afin qu'il lui restât ;ui moins un enfant ; il la repoussa d'un coup de sa lourde botte. Je l'ai vu. Et la dernière chose que j'entendis, ce furent les cris et les pleurs de ma mère quand on m'attacha au cou d'un cheval pour m'emporter. Eh bien donc ! mon maître lit un marché, et acheta ma sœur BÎnèe. C'était une lionne et pieuse lille. Elle était de l'église des baptisles, et aussi belle que l'avait été ma pauvre mère. Elle avait été bien élevée et avait de bonnes façons. D'abord je fus content qu'elle eût été achetée, car je n'avais personne avec moi; mais j'eus bientôt lieu de le regretter. J'étais contre la porte, et je l'entendais fouetter; c'était connue si chaque coup avait porté sur mon cœur à nu ; et je ne pouvais rien faire pour la secourir. Et elle était fouettée, pourquoi? Pour avoir voulu mener une vie chrétienne telle que vos lois ne la permettent pas à une lille esclave ; et je l'ai vue à la fin enchaînée dans la bande d'un trafiquant d'esclaves, et envoyée au marché de la Nouvelle-Orléans, envoyée là pour ce seul crime. El depuis ce temps-là, je n'ai plus entendu parler d'elle. Eh bien! d'année en année je grandis; sans père, ni mère, ni sœur, sans une âme qui s'occupât de moi plus que d'un chien; toujours battu, fouetté, affamé. J'ai eu tellement faim quelquefois que j'étais heureux de ramasser les os qu'on jetait aux chiens. Et pointant quand j'étais petit, et que je passais de longues nuits sans dormir, ce n'était pas à cause de la faim, ce n'était pas à cause du fouet que je pleurais. Non : C'était après ma mère et après mes sœurs; c'était parce que je n'avais pas une âme au monde pour nf aimer. Je n'ai jamais su ce que c'était que le repos ni le bien-être, jusqu'au moment où je suis venu chez vous. Vous m'avez bien traité; et Dieu sait si je vous

i ; de i ' i: s c i \ v a g e a r \ È r a ts-vm s.

en >uis reconnaissant. C'est alors que je trouvai ma femme. Vous l'avez vue, vous savez comme elle est

belle Mais vient un nouveau maître, et cet homme se

met entre moi et ma femme, et me signifie que j'aie à la quitter et à prendre une autre femme. Et tout cela, vos lois lui donnent le droit de le faire, en dépit de Dieu et des hommes. Entendez bien ceci! 11 n'y a pas une de ces choses qui ont brisé le cœur de ma mère, et de ma sœur, et le mien, et celui de ma femme, pas une que vos lois n'autorisent et ne donnent à tout homme le pouvoir de faire, sans que personne puisse lui dire non. Est-ce cela que vous appelez les lois de mon pays? Je n'ai pas de pays, pas plus que de père... Je me battrai pour ma liberté jusqu'à mon dernier souffle. Vous dites que vos pères l'ont fait; s'ils étaient dans leur droit, je suis dans le mien. »

Dans celte éloquente sortie, il y a un mot d'une vérité inexorable : « La loi permet tout cela ! » Ce mot est la condamnation de l'esclavage.

Oui, la loi permet des barbaries, autorise des horreurs qui font rougir la nature humaine, et si les hommes ne vont pas toujours jusqu'au bout de la loi, c'est parce qu'ils le veulent bien ; c'est parce que leur intérêt mieux entendu les en empêche, ou parce qu'ils ont encore des entrailles, parce qu'ils ont, sinon du cœur, au moins des nerfs. Mais ils le pourraient. Ils peuvent martyriser, tuer légalement. Il ne faut pas dire que les mœurs corrigent les lois-, non, ce sont les lois qui corrompent et dénaturent les mœurs. Dans l'esclavage, c'est l'institution ellemême qui est la fontaine, l'origine du mal; c'est ellemême qui contient le poison qui se communique à l'homme.

DE L'ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS. i:>

Le pouvoir absolu de l'homme sur L'homme est aussi ratai à celui qui l'exerce qu'à celui qui le subit. La somme limitée de raison, de gouvernement de soi-même, qui a été donnée à la créature humaine ne lui permet pas de posséder impunément des attributs et des facultés qui n'appartiennent qu'à Dieu. Ouvrez l'histoire, vous y verrez que la possession d'un pouvoir sans limites rend fou. Tibère, .Néron, Caliguiasont devenus ce que nous dit l'histoire, parée qu'Us étaient tout-puissants; et alors ils ont cessé d'être des hommes, mais au lieu de devenir des dieux, ils sont devenus des monstres, des monstres dans le vrai sens du mot, c'est-à-dire quelque chose en dehors de la nature. Néron était bon, doux et clément dans sa jeunesse; il est devenu une bête féroce sur le trône, parce que son trône était trop haut pour un homme; c'est l'élévation qui lui a donné le vertige. Les orgies d'imagination par lesquelles il épouvantait l'univers n'étaient que l'égarement, en quelque sorte le déraillement de la raison et de la volonté sans contrôle; il était autre chose que cruel, il était fou; c'était purement et simplement un aliéné.

Eh bien, c'est en vertu de cette loi supérieure que l'institution de l'esclavage est non-seulement un crime en elle-même, mais pour ainsi dire la mère du crime. On ne peut point dire de tout le cortège d'horreurs qui accompagne l'esclavage, prolem sine maire creatam. Il y a quelque chose de plus outrageant pour l'humanité que les barbaries dont nous voyons le tableau, c'est qu'il y ait une loi qui les consacre. L'homme voudrait être innocent, que la loi le rendrait coupable; elle le fait cruel par cela seul qu'elle lui donne le pouvoir de l'être. Il faudrait des saints pour ne pas succomber, et on ne dit pas que les propriétaires d'esclaves soient des saints.

Dans ce livre religieux et vengeur dont nous nous occupons ici, il y a des récits qui fout frémir. Mais remarquez bien que pour démontrer le caractère radicalemenl vicieux et nécessairement criminel de l'institution de l'esclavage, il n'est pas même nécessaire de dérouler le tableau des cruautés qu'elle comporte. La démonstration t st aussi complète dans le cas d'un maître humain et généreux que dans celui d'un trafiquant de chair. Voici, par exemple, le maître de Tom qui traite bien ses esclaves, et qui ne demanderait pas mieux que les garder. Mais il a des échéances, et il ne peut payer ses dettes (pieu vendant ses noirs. Après tout, il pourrait, aux yeux du monde, sinon aux yeux de Dieu, se justifier par des raisons plausibles. Que voulez-vous? Lui aussi il a de la famille; il ne peut pas se laisser exproprier et laisser mettre sa femme et ses enfants sur la paille. Il ne peut être bon père et bon époux qu'en vendant des hommes, qu'en trafiquant du corps et de l'âme de ce pauvre nègre qui l'a toujours honnêtement et fidèlement servi. Kh bien! voilà ce qui condamne irrémédiablement l'institution de l'esclavage. Que cet homme fasse cela, ce n'est pas un crime pour lui; mais qu'il* puisse le faire, qu'il en ait le droit, voilà le crime de la loi, de tous ceux qui l'ont faite et de tous ceux qui la maintiennent; un crime qui crie justice jusqu'à ce qu'il crie vengeance.

Ce livre est profondément imprégné et comme saturé de l'esprit de la Bible; et c'est ce qui en explique le prodigieux succès en Amérique et en Angleterre. Au point de vue de l'art et de la composition, c'est une œuvre très- défectueuse et accusant beaucoup d'inexpérience; mais c'est en même temps quelque cliose d'essentiellement émouvant et pathétique qui va droit au but, c'est-

DE l.'RSr.l.WMii: Al IX ÉTATS-BRIS. 17

à-dire nu cœur; un coup de marteau qui frappe juste

sur la tète du clou. On y trouvera de la déclamation si l'on veut, mais il ne faut pas oublier que c'est, dans le sens noble du mot, un pamphlet; un pamphlet comme en a fait Juvénal. Il ne faut pas y chercher ce qu'on appelle l'art pour l'art. Le livre a un but : c'est d'inspirer l'horreur de l'esclavage. Et ce but est atteint; et dans les deux mondes ce petit poème est devenu une Marseillaise au bruit de laquelle crouleront des institutions maudites de Dieu et des hommes.

Nous avons besoin d'expliquer un peu le genre de succès d'Uncle Tom, parce qu'il ne saurait être aussi grand en France qu'il l'est aux États-Unis et en Angleterre. Nous avons dit que ce livre respirait la Bible par tous ses pores, et par là il a un caractère particulièrement anglais et américain. Tout le monde sait qu'en Fiance, en Italie, et en général dans les pays catholiques, on ne fait pas abus de la Bible. Chez les peuples protestants, au contraire, et surtout chez les Anglo-Saxons, la Bible est le livre élémentaire, le livre familier et domestique par excellence, celui qu'aux jours commémoratifs la mère donne à son enfant et le mari à sa femme, le lait nourricier de l'enfance, la sève généreuse de l'âge mûr, le vin fortifiant de la vieillesse. Le caractère scriptural est donc par lui-même un élément de popularité dans ces pays.

De plus, la question de l'esclavage a perdu presque tout intérêt pour la France, tandis qu'elle était hier encore en Angleterre et qu'elle est aujourd'hui en Amérique, dans toute la force du terme, une question brûlante. C'est elle qui contient le germe des plus grandes convulsions auxquelles soit réservé le nouveau monde. 11 ne faut

IS DE L'ESC! WACi: \l\ KTATS-IMS

donc point s'étonner que la publication à'Urtde Tom ait été, aux États-Unis» un véritable événement politique.

N.ms avons laissé Tom descendant le Mississipi avec son nouveau maître. Haley, le trafiquant d'hommes, emmène un troupeau noir qu'il compte vendre dans le Sud. Selon son système, il tâche de maintenir ses articles en bon état et en bonne humeur, et il leur dit :

« — Allons, mes garçons, un peu d'entrain! Conduisez-vous bien avec moi, et je me conduirai bien avec vous. »

« Les noirs répondaient l'invariable « Oui, maître, » qui, depuis des siècles, est le mot de passe de la pauvre Afrique; mais, à dire vrai, ils n'avaient pas l'air excessivement gais. Ils avaient divers petits préjugés à propos de femmes, de mères, de sœurs, d'enfants qu'ils avaient vus pour la dernière fois, et la gaieté ne venait pas. »

Le bateau descend fièrement la rivière, le drapeau de la grande république l'ombrage de ses plis étoiles, les passagers sont pleins de gaieté, les femmes en toilette brillante, les hommes fumant leur cigare, les enfants jouant et dansant. Mais au-dessous, dans l'entrepont, il y a une autre nation, entassée pêle-mêle entre deux planches, qui souffre, qui pleure et qui maudit. La société établie, celle qui a pour devise « la religion, la famille et la propriété, » aspirant librement le grand air, descend tranquillement et gaiement le fleuve de la vie, et elle ne voit pas cette autre société souterraine qui fermente sous ses pieds; elle n'entend pas ce monde de

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