‹ Nouvelles études critiques et biographiquesChapitre 32 sur 43 · SOUVENIRS ET CORRESPONDANT; DE MADAME RÈCAMIER · texte numérisé non relu

SOUVENIRS ET CORRESPONDANT; DE MADAME RÈCAMIER

Au moment do la mort de madame Rècamier, en 1849, nous eûmes l'occasion de consacrer quelques lignes à sa mémoire. Nous y retrouvons ces mots : « Le salon de madame Rècamier était comme un de ces asiles du moyen âge, où les plus grands et les plus illustres venaient chercher un abri contre les blessures du inonde et contre les orages du cœur. C'était là qu'ils trouvaient la paix, la sérénité, et cette musique de l'âme qui suspend les larmes et endort la douleur. .Madame Rècamier fut toujours entourée d'adorations ; mais on ne saurait dire si elle ne fut pas plus aimable encore qu'elle ne fut aimée. On ne rencontre point dans sa vie ces tempêtes sublimes qui dévorent en même temps qu'elles illuminent le cœur; on y retrouve plutôt cette sérénité et celle douceur qui répondent à l'idée de l'ordre, de la proportion et de la perfection dans la beauté.... Si elle n'avait été que belle, même de cette beauté souveraine dont le souvenir vit encore, elle n'aurait eu qu un règne passager; mais elle avait aussi la beauté morale et la grâce immortelle que le temps n'atteint point.... Les plus illustres génies et les esprits les plus distingués de ce siècle ont subi celte charmante influence, d'autant plus irrésistible qu'elle ne se laissait ni voir ni sentir. Elle a inspiré leurs plus belles œuvres; et, quand peutêtre ils croyaient l'idéaliser, ils ne faisaient que la prendre pour idéal. D'aucune femme on n'a pu dire avec autant de

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vérité qu'elle était plus que poëte, car elle était la poésie.» En reproduisant ces mots, notre unique objet est de mettre notre jugement d'autrefois sous la protection de l'homme qui a le plus aimé et le mieux connu madame Récamier, nous voulons dire Ballanche. Ce doux penseur, ce tendre et profond rêveur écrivait à l'idole de sa vie : « S'il y a quelque chef-d'œuvre de caché dans le secret de mon âme, c'est vous seule qui pouvez faire qu'il se réalise. J'ai comme vous besoin de calme et de repos; j'ai besoin d'études tranquilles, de paisibles loisirs. C'est vous qui me procurerez tout cela. Votre présence si pleine de charme, les doux reflets de votre âme, seront pour moi une inspiration puissante; vous êtes une poésietoul entière, vous êtes la poésie même. Votre destinée à vous est d'inspirer; la mienne est d'être inspiré... Vous êtes un ange qui s'est un peu fourvoyé eu venant sur une terre d'agitation et de mensonge... »

Il écrivait encore: « ...Il est des femmes qui ont une grande puissance d'imagination, d'autres une grande finesse de taetr d'autres un esprit très-délicat; mais de toutes les femmes qui ont écrit, nulle n'a réuni à la fois toutes ces qualités diverses. Tantôt c'est la raison qui manque, tantôt c'est l'étendue et la profondeur du sens moral; en vous la rêverie, la grâce, le goût, seront toujours d'accord; je suis séduit d'avance par une harmonie si parfaite... Il vous sera donné de faire comprendre ce qu'est en soi la beauté; on saura que c'est une ebose toute morale; il ne sera plus permis de douter que c'est un reflet de l'âme. Voilà ce qui explique ce qu'il y a d'immortel dans la beauté.... »

ï.a lecture de ces deux volumes de correspondance n'a point modifié notre première impression. Jamais peut-être

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il a'a été donné aune femme d'exercer une influence aussi étendue, aussi persistante, aussi doucement dominante que celle qu'exerça madame Hécamier; jamais non plus d'inspirer autant de passions ardentes et désintéressées, rarement vaincues, toujours domptées. 11 y a de temps en temps de ces femmes qui sont faites pour être adorées encore plus que pour être aimées, pour être l'objet d'un culte plus que d'une passion ; on serait plus disposé à leur faire sa prière qu'à leur faire une déclaration. Si on les touchait on les ternirait, et elles sont comme du cristal qui s'obscurcit quand la respiration s'en approche. Une légende du Midi raconte l'histoire d'une jeune femme nommée, je crois, la belle Paule, et qui était si belle que dans les jours de colère ou de misère publiques les magistrats lui ordonnaient de se montrer à son balcon pour calmer ou consoler le peuple par la vue de sa beauté. Ainsi nous nous figurons la jeune Juliette, apparaissant avec le cortège de ses quinze printemps dans ce monde encore peuplé des ombres sanglantes de la Révolution, svelle et rose comme Diane, blanche et pure comme Cymodocée, n'ayant qu'à se montrer pour sécher les larmes des malheureux et pour faire tomber les heureux à ses pieds. .Nous voudrions qu'il nous fût permis de parler de madame Hécamier comme d'une femme appartenant à l'histoire, n'ayant plus de contemporains, et de ne la juger que sur les deux volumes de souvenirs qui ont été donnés au public. Nous aborderions alors directement une question délicate et sérieuse. Ce qui nous est dit dans L'introduction avec toute la finesse naturelle à la main qui l'a écrite, et ce que nous avons le droit de traduire plus clairement, c'est que la femme la plus belle et la plus adorée de sou temps n'eut ni mari ni amant. Nous nous faisons

sans doute comprendre en disant que sa tombe eul la blancheur de son berceau. Quant à nous, nous admettons sans hésiter la vérité de ce qui nous est dit, parce que nous y trouvons l'explication la plus simple de toute la vie de madame Récamier. L'empire que cette aimable femme exerça sur elle-même explique celui qu'elle exerça sur les autres. L'inaltérable sérénité qui fut le trait principal de sa vie et qui fit toujours régner dans ses horizons une si douce clarté, elle la dut au soin avec lequel elle fuyait les orages du cœur et avec lequel elle se préserva de ce qui apporte aux femmes leur chère servitude. En transportant dans une région plus noble ce que nous voyons tous les jours dans le monde, où la femme qui veut garder tous ses adorateurs n'en favorise aucun, et où celle qui prend un maître perd en même temps tous ses esclaves, nous avons la philosophie du long régne de madame Récamier, de l'ascendant non interrompu qu'elle exerça sur tous les hommes qui lavaient une fois aimée, et de la soumission avec laquelle, à leur tour, ils acceptèrent le partage et pour ainsi dire la dissémination de son cœur. Assurément, dans l'échelle de son cœur, il y eut des amis, je devrais dire des amoureux, placés sur des degrés plus élevés que d'autres, mais à aucun n'était donné ce dentier abandon que tous les raisonnements et toutes les subtilités de la terre n'empêcheront pas de tenir la première place dans la vie d'une femme.

Nous ne voulons point dire toutefois que dans cette souveraine impartialité il y eût un calcul de coquetterie vulgaire. On peut observer à chaque instant, dans le caractère de madame Récamier, un trait qui se reproduit si souvent qu'il finit par en devenir le fond : c'est celui d'une profonde et incurable méfiance) non pas des autres, mais

d'elle-même. C'est un sentiment qui chez elle va jusqu'à la défaillance. Elle doute de sa beauté, elle doute de sou esprit, elle doute même de son cœur. Si jamais femme dut être convaincue qu'elle était belle, c'était celle à qui tant d'hommages le disaient sans cesse; et cependant elle ne voulut point que Ganova fit son buste parce qu'elle ne se trouvait point les traits conformes aux règles classiques. Ce fut en vain aussi que ses amis, qui étaient les hommes les plus illustres de leur temps, essayèrent de la faire écrire; il lui répugnait d'écrire même des lettres, et dans ces deux volumes de souvenirs et de correspondance, nous rencontrons à peine quelques mots de sa main.

Nous comprenons, nous respectons cette retenue de la beauté, cette timidité de l'intelligence; on peut les appeler de la modestie. Non pas ainsi de ce qui regarde le cœur. Or ce découragement, ce scepticisme qui pesaient sur les facultés de madame Récamier enchaînaient aussi ses sentiments. Elle semble n'avoir pas eu plus de confiance dans la capacité de son cœur que dans la correction de ses traits ou dans la pureté de son orthographe. L'amour lui causait une impression qu'on ne saurait comparer qu'à celle de la peur; elle avait peur d'aimer, peur d'être aimée, et l'on eût dit que l'amour était un aussi grand trouble dans sa vie quand il venait des autres que s'il fût venu d'elle-même. Ainsi, il y eut un moment dans sa vie où elle fut près de se donner : ce fut quand le prince Auguste de Prusse lui demanda de divorcer et de l'épouser. Elle s'interrogea beaucoup, longtemps, et elle refusa. a Elle sentait bien, nous dit-on, en sondant son propre cœur, qu'elle ne répondrait qu'imparfaitement à l'ardeur des sentiments qu'elle inspirait. . . » Ce fut, nous le croyons, la vraie raison qui la fit reculer devant ce roman;

beaucoup plus que la crainte d'affliger l'homme dont elle portail le nom, ou celle do scandaliser le monde.

Peut-être peut-on dire de l'aimable femme dont nous parloBS qu'elle étaif inférieure plutôt que supérieure aux passions; peut-être son défaut fut-il île n'avoir pas assez à se vaincre. L'amour était de plusieurs degrés au-dessus de sa température, qui était celle dans laquelle vivent les orangers. Elle ne dit jamais sou mot, jamais ne livra son secret; c'était un charmant sphinx qui dévorait à belles dents blanches, et sans les faire, crier, tous ceux qui venaient l'interroger. Mais le mystère qu'elle ne voulait pas (lire, elle-même ne l'apprit pas. Son Platon domestique, Ballanche, lui écrivait: « Ce qu'il y a eu de séparé dans votre existence n'est pas ce qui vous en eût le mieux convenu si vous en aviez eu le choix. Le phénix, oiseau merveilleux, mais solitaire, s'ennuyait beaucoup, dit-on. Use nourrissait de parfums et vivait dans la région la plus pure de l'air; et sa brillante existence se terminait sur un bûcher de bois odoriférants dont le soleil allumait la flamme. Plus d'une fois sans doute il envia le sort de la blanche colombe parce qu'elle avait une compagne semblable à elle. Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'êtes : l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-même; vous vous enivrez des parfums que l'on brûle à vos pieds. Vous êtes ange en beaucoup de choses; vous êtes femme en quelques unes. »

C'était l'ange, en effet, qui l'emportait en elle, et c'est la raison pour laquelle elle inspire peut-être plus d'admiration que d'amour. Elle ressemble trop à l'astre gracieux des nuits qui répand ime clarté sereine et douce, mais ne donne point de chaleur. Il y a un mot d'un de ces Montmorency qui, durant trois générations, furent tous amou-

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reux d'elle; c'esl M. le duc de Laval qui disait : i Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » C'est un peu l'impression que cette gracieuse figure produit sur tout le monde; on en est frappé, mais on n'en meurt pas. Il lui manque quelqu'un qui en meure; tous ses amoureux, même le plus violent et le plus impérieux de tous, finissent par s'apprivoiser, et se laissent charmer parla musique de sa voix. Ce qui lui manque à elle-même, c'est un peu de celte faiblesse qui est la condition de notre nature et qui seule appelle notre sympathie. Conservée et pour ainsi dire embaumée dans sa douceur, dans sa bonté et dans son inaltérable sérénité, on voit son cœur, comme son visage, résister aux atteintes du temps et de la fortune, et c'est en vain qu'on y chercherait la ride amoureuse, la patte d'oie, ce signe de l'ardeur et de la souffrance. Nous ne savons pourquoi, en regardant cette vie si sage et si heureuse, en contemplant ce lac si pur et si tranquille, le souvenir de mademoiselle de Lespinasse nous est involontairement revenu. Il ne saurait assurément y avoir entre ces deux femmes d'autre rapprochement que celui du contraste; elles vivaient d'une vie différente et ne parlaient pas le même langage. Les iettres de mademoiselle de Lespinasse furent publiées en 1814; madame Kécamier recevait à cette époque les visites du duc de Wellington, et nous trouvons dans un journal écrit par elle ces notes rapides sur le grand Anglais : « Il m'écrit des petits billets insignifiants qui se ressemblent tous. — Je lui prête les lettres de mademoiselle de Lespinasse qui venaient de paraître. — Son opinion sur ses lettres. » Nous aurions été extrêmement curieux de connaître cette opinion; malheureusement la révélation ne va pas plus loin. 11 paraîtrait que le duc de Wellington, pour avoir

une opinion sur mademoiselle de Lespinasse, attendait que madame Récamier voulût bien lui donner la sienne. A i n > i du moins pouvons-nous le supposer d'après celte lettre qu'il lui écrivait, et qui commence comme celle du roi d'Espagne dans un des drames de .M. Victor Hugo :

Madame, il fait grand vent, et j'ai tué six loups.

Le duc écrivait donc, et en français :

« J'étais tout hier à la chasse, madame, et je n'ai reçu votre billet et les livres qu'à la nuit, quand c'était trop tard pour vous répoudre. J'espérais que mon jugement serait guidé par le vôtre dans une lecture des lettres de mademoiselle Espinasse, car je désespère de pouvoir le former moi-même... »

Je le crois sans peine. Le duc de Wellington et madame Récamier devaient certainement n'y rien comprendre, et on se figure l'effet que devaient produire dans ces deux esprits si bien rangés et ces deux cœurs si bien en ordre les cris d'amour de cette femme brûlante et brûlée. Ce devait être pour eux comme le spectacle d'une éruption du Vésuve.

Si l'on peut juger madame Récamier d'après cette imparfaite esquisse, on verra que c'est une figure qui prête très-peu à une définition, et qui avait elle-même le plus grand soin de s'y dérober. Elle ne peut être facilement rendue ni par la peinture ni par l'écriture; il n'y avait peut-être que la musique capable de rendre cette chose vague et indéterminée.

La beauté a son royaume comme le génie, comme le succès, comme le crime. Madame Récamier régna; elle régna par la grâce, et elle eut un peuple de sujets. Sa vie

fut mêlée à celle îles personnes les plus grandes, les plus célèbres, les plus considérables de son temps; avec sa biographie on pourrait faire de l'histoire : ce n'est point ce que nous tentons de faire ici. Nous voudrions simplement la suivre dans sa vie privée, et, laissant de côté l'étude historique, ne faire sur elle qu'une étude psychologique, la prendre dans ses rapports intimes avec les trois hommes qui ont tenu la plus grande place dans son âme et dans sa vie. A vrai dire, trois noms seulement dominent celte histoire d'une femme : Mathieu de Montmorency, Ballanche, Chateaubriand. Ce sont ces trois noms que nous prenons pour nous guider dans l'étude de cette vie qui fut unique.

Ce Mathieu de Montmorency était le même qui avait joué le principal rôle à l'Assemblée constituante de 1789, dans cette nuit où la noblesse de France, entraînée par un beau mouvement de philosophie, sacrifia sur l'autel de l'égalité les souvenirs de ses aïeux et de son histoire. Par un effet de réaction fort compréhensible, les excès sanglants de la révolution rejetèrent M. de Montmorency dans l'aversion de cette liberté dont il avait salué l'aurore; quand il vit 1793, il eut horreur même de 1789, et de la théophilanthropie il passa à l'extrême dévotion.

En le jugeant simplement sur les lettres que nous avons sous les yeux, il n'est pas douteux pour nous qu'il n'ait été passionnément, profondément, éperduinent amoureux de madame Récamier. Quand ce qu'il y avait de terrestre dans cet amour eut été dompté et anéanti, l'élément céleste qu'il contenait se dégagea et régna seul dans ce noble cœur. Mathieu de Montmorency est, des trois principaux amoureux de madame Récamier, celui qui inspire la plus vive sympathie. Ballanche l'aimait comme il eût aimé

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Béatrix; Chateaubriand l'aimail comme une psyché dans laquelle il se regardait; Mathieu de Montmorency se conduisit avec elle connut' le duc de Nemours avec la princesse de ('lèves; c'était le même respect, la même adoration, la même tendresse polie et réservée. Quand il eut renoncé à l'aimer comme on aime en ce inonde, il se résigna à l'aimer dans l'autre; il ne lui parla plus que de son salut et du soin de son âme; il lui Taisait des sermons de directeur amoureux :

« Je ne saurais vous le dissimuler, disait-il; j'emporte u\\ profond sentiment de tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée de perdre en vrai bonheur et moi en amitié. Dieu et vous me défendez de me décourager tout à fait; j'obéirai. Je le prierai sans cesse; lui seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un cœur qui l'aime véritablement n'est pas si vide que vous semblez le penser. Lui seul peut vous inspirer un véritable attrait, non de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des œuvres qui seraient en effet bien appropriées à la bonté de votre cœur.... »

Que d'amour et que de jalousie il y a au fond de ces autres paroles :

( Je compte les jours qui vous séparent encore de

cette régénération tant désirée par vos plus vrais amis. Je compte aussi tout bonnement les jours qui se passeront sans vous voir

« Mon dernier vœu, que vous me pardonnerez, c'est que vous ayez toujours un peu d'ennui de vos soirées et

de bien des personnes qu'on appelle aimables Je ne

suis pas sans crainte sur les effets journaliers de cet en-

tourage de futilités qui ne vaut rien pour vous et vaut bien moins que vous le vous préviens que je serai sévère pour ces misérables distractions qui vraiment ne méritent pas le nom de consolations, qui sont des espèces de jeux où l'on ne conçoit pas bien le sérieux ni d'un < ùlé

ni de l'autre. Mais ce que je redoute avant tout c'est

le découragement. Le divin maître que nous servons ne nous permet pas de désespérer quand nous avons un vrai désii de marcher sous ses étendards »

A côté de ce parfait modèle des preux vient se placer, comme une ombre sortie des Champs élyséens, la placide figure de Rallanche, le plus doux des hommes, le meilleur des grands enfants, .le crois volontiers que de tous ses adorateurs celui que madame Ilécamier préféra fut ce bon Ballanche, parce qu'il était le plus désintéressé. 11 suffit de se rappeler et sa figure et sa tournure pour être convaincu qu'il ne dut jamais être ni importun ni exigeant; il était de ceux qui ne demandent que la permission d'aimer, et qui aiment non-seulement sans espoir, mais même sans désir de récompense. Il regardait l'objet de son adoration comme il aurait regardé une image ou une vision, entourée d'une gloire ou d'une auréole ; il est toujours à genoux et en extase comme dans les tableaux de sainteté.

« Vous êtes bien, écrivait-il, la plus excellente des femmes. Je dois vous l'avouer, madame, il m'est arrivé assez souvent de me trouver tout étonné des bontés que vous avez eues pour moi. Je n'avais point lieu de m'y attendre, parce que je sais combien je suis silencieux, maussade et triste. Il faut qu'avec votre tact infini vous ayez bien vite compris tout le bien que vous deviez me faire. Vous qui êtes l'indulgence et la pitié en personne,

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vous avez vu en moi une sorte d'euilé, el vous avea compati à cet exil du bonheur..., »

« Je vous le jure, écrivait-il encore, il ne reste en

moi de sentiment vif que l'amitié que je vous ai vouée. J'ai besoin de savoir par vous, le plus souvent qu'il sera possible, que ce sentiment ne fera pas encore mon malbeur. J'avoue que toutes les fois que j'y pense, j'en éprouve une soi'te de terreur dont je ne suis pas le maître. Il me vient souvent dans l'idée que vous croyez avoir de rattachement pour moi, mais que vous n'en avez réellement pas... Vous êtes si bonne et vous avez une telle bienveillance pour le- êtres souffrants, que je me range tout de suite dans la classe de ces êtres souffrants vers lesquels vous aimez à descendre... »

Ce sentiment de superstition avec lequel il tremblait devant la femme aimée se retrouve jusque dans les incidents les plus puérils. Il ôtait ses souliers pour entrer dans la chambre de madame Hécamier, comme un musulman ôte ses babouches pour entrer dans une mosquée. Voici une anecdote qui peint l'homme :

« Les souliers de M. Ballanche, raconte madame Lenormant, avaient été passés à je ne sais quel affreux cirage infect, dont l'odeur, d'abord très-désagréable à madame Récamier, finit par l'incommoder tout à fait. Surmontant, non sans difficulté, l'embarras qu'elle éprouvait à lui parler de ce prosaïque inconvénient, elle lui avoua timidement que l'odeur de ses souliers lui faisait mal. M. Ballanche s'excusa humblement, en regrettant qu'elle ne l'eût pas averti plus tôt, et sortit; au bout de deux minutes, il rentrait sans souliers, et reprenait sa place et la conversation où elle avait été interrompue. Quelques personnes

qui survinrent le trouvèrent dans cet équipage et lui demandèrent ce qui lui était arrivé. « L'odeur de nies souliers incommodait madame Récamier, dit-il, je lésai quittés dans l'antichambre. »

Un autre jour qu'il était allé rejoindre madame Récamier à Rome, on se promenait le soir au Colisée, et madame Récamier s'aperçoit qu'il était nu-tête : « Monsieur Ballanche, dit-elle, et votre chapeau? — Ah! répondit-il, il est resté à Alexandrie. » On ne trouverait pas mieux dans la vie. de La Fontaine, et jamais on n'a mieux réalisé cette définition que René faisait des poètes : « Leur vie est ù la fois naïve et sublime... ils expliquent les lois de l'univers et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie... » Ballanche se caractérisait lui-môme d'une façon charmante quand il écrivait :

« Le genre de mon talent, je le sais, ne présente aucune surface. D'autres bâtissent un palais sur le sol, et ce palais est aperçu de loin ; moi je creuse un puits à une assez grande profondeur, et l'on ne peut le voir que lorsque l'on est tout auprès... »

Et il ajoutait :

<■ Votre domaine, à vous, est aussi l'intimité des sentiments; mais, croyez-moi, vous avez à vos ordres le génie de la musique, des fleurs, des longues rêveries et de l'élégance. Créature privilégiée, prenez un peu de confiance, soulevez votre tête charmante, et ne craignez pas d'essayer votre main sur la lyre d'or des poètes... »

Ces derniers mots appellent quelques explications. Un nouvel élément venait d'entrer dans la vie de madame Ré-

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camier, un élément perturbateur, sous la forme do M. de Chateaubriand. Ce fut comme l'invasion d'un épervier dans une volière où des oiseaux harmonieux gazouillaient tranquillement autour d'une colombe. Qu'on se ligure la consternation avec laquelle les amoureux qui occupaient la place et s'y étaient si patiemment fait leur nid virent arriver cet ouragan dévastateur! M. de Montmorency conseilla la prière et une demi-heure par jour de lecture spirituelle1. Ballanche conseilla le travail et suggéra une traduction de Pétrarque. Mais Laure ne s'y prêtait pas.

M. de Chateaubriand prend immédiatement la première place dans le cœur et dans la vie de madame Récamier, et s'y installe en dominateur. Ce grand et altier sauvage ne vent voir que lui, lui seul, dans la maison; il y veut son trône solitaire, il y prend son heure, sans partage:

« Personne, dit l'auteur de ces Mémoires, n'a jamais eu le goût des habitudes méthodiques et réglées au point où le portait cet écrivain de génie, chez lequel l'imagination était si brillante et si dominante; ainsi chaque matin il adressait de bonne heure un billet à madame Récamier, chaque jour invariablement il arrivait chez elle à trois heures; il y venait le plus souvent à pied, et son exactitude était telle qu'il prétendait que les gens réglaient leur montre en le voyant passer. M. de Chateaubriand, sauvage par nature et exclusif, n'admettait à son heure qu'un très-petit nombre de personnes; c'était donc après dîner que madame Récamier recevait, mais sa porte était ouverte tous les soirs. »>

Rien n'est plus intéressant et rien n'est plus attendrissant que le spectacle du désordre que jeta dans ce paisible royaume des cœurs l'entrée de cet orgueilleux usurpa-

teur. On suit les progrès du mal dans coite Lettre si tristement et si doucement jalouse de M. de Montmorency :

« Il me semble que ce n'était pas un mauvais sentiment qui me faisait craindre de provoquer moi-même une explication et de me plaindre le premier. Mais quel droit n'avais-je pas cependant de détester les premiers fruits de ces choses mauvaises que je ne veux pas caractériser, soit coquetterie ou sentiment... Ces regards d'hier au soir ont été purement involontaires... Pardon de ces regards, de ces paroles, qu'il y a de la bonté à vous à vouloir bien craindre, et dont je me dis quelquefois que je n'ai nullement le droit. Mais je me trompe, j'ai la conscience d'avoir tous les droits, au nom du plus pur des sentiments, au nom d'une amitié qui Voudrait être aussi constante que vive, et qui ne désire que votre bonheur sur cette terre et au delà. Peut-être cette affection pure et inaltérable vaut-elle bien toutes ces illusions passagères qui vous fascinent en ce moment.... Ah! madame, quel rapide progrès a fait en quelques semaines ce mal qui vous fait craindre vos plus fidèles amisi Cette pensée ne vous fait-elle pas frémir? Ah! recourez, il en est toujours temps, à Celui qui donne la force, quand on le veut bien, de tout guérir, de tout réparer. Dieu et un cœur généreux peuvent tout ensemble. Je le supplie du fond de mon âme, et par l'hommage de tous mes vœux, de vous soutenir, de vous éclairer, de vous empêcher, par un secours puissant, d'enlacer de vos propres mains un lien malheureux qui en ferait d'autres encore que vous. »

Cet amoureux sermon était et devait être peine perdue. La plus simple notion du cœur humain suffit pour faire comprendre que plus on montre à une femme le danger,

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