‹ Nouvelles études critiques et biographiquesChapitre 33 sur 43 · DE M \I» LME RÉC \M1KP · texte numérisé non relu

DE M \I» LME RÉC \M1KP

et plus elle s'y sont attirée. Ce qui précisément devait plaire à madame Récamier, comme il serait arrivé pour tontes les femmes, c'était la violence et L'orgueil de ce nouvel adorateur qui faisaient un si grand contraste avec la patience el la soumission des autres. Dans ce qu'on pourrait appeler la vie publique de madame Récamier, on la voit constamment secourir le faible et l'opprimé, et braver la force et l'injustice; et c'est le beau et noble côté de son caractère. Une lâche plus difficile, et par conséquent plus attrayante, lui était réservée dans sa vie privée, celle de dompter, d'adoucir et d'apprivoiser ce lion ennuyé, dégoûté de l'univers et de lui-même, toujours prêt à dire avec Macbeth : i I begin to be aivearij of Ûit 'sun, je commence à être fatigué du soleil, >• et avec Hamlet : a (/homme ne me plait pas, ni la femme non plus! »

Dés ce moment, madame Récamier devint une véritable garde-malade. L'office lui plaisait; en général, les femmes ont la rage de soigner-, c'est chez elles une vocation, quand ce n'est pas une maladie ; elles sont nées sœurs de charité. Il est vrai qu'elles s'y entendent divinement ; et de même' qu'il y a des plaies qui ne peuvent être touchées que par leurs mains légères et délicates, il y aussi des blessures de l'âme qu'elles seules peuvent calmer.

Mais l'incurable blessé, qui était toujours le René d'autrefois, n'était pas aussi facile à conduire que ses deux tranquilles rivaux. On peut déjà juger de la différence des passions par la différence de leur langage. M. de Chateaubriand écrit des petits billets courts, saccadés, qui étaient bien loin de la période respectueuse de M. de Montmorency et de Rallanche. Voici, par exemple, un billet de jour de l'an :

r.'.O SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE

« Combien de fois vous ai-je déjà souhaité la bonne année depuis que je vous aiine?Cela fait frémir. .Mais ma dernière année sera pour vous, comme aurait été la première si je vous avais connue... »

Autre billet :

« Encore conseil. Les affaires me tueront, surtout si je suis longtemps sans vous voir; mais lundi sera le jour de ma délivrance. Demain pourtant, dût l'Europe aller au fond de l'eau, je vous verrai. A vous! à vous! »

Et, encore :

a J'ai passé trois quarts d'heure seul dans la petite cellule, vous espérant, vous appelant, et pourtant heureux de nie trouver au milieu de vos livres, de vos fleurs et de tout ce qui vit avec vous. Il faut pourtant arranger notre vie autrement, car je ne sais que devenir sans vous. Si on avait laissé ce malheureux ministère rue du Bac, je serais à votre porte. Tâchez de m'écrire un petit mot. Comment avez-vous pu sortir à notre heure? Ne pouviez vous pas m'attendre un peu? 11 vous est bien facile de vous passer de moi. Moi j'avais tout quitté pour venir à vous. »

Ces lettres sont de l'année où M. de Chateaubriand était ministre des affaires étrangères. 11 est visible qu'à cette époque René avait fini par ne pas se trouver satisfait avec l'idéal, et qu'il était devenu plus exigeant et plus pressant que ne le voulait son aimable amie. Madame Récamier essaya de l'absence, et elle partit pour l'Italie. On peut se'figurer le bonheur avec lequel M. de Montmorency et Ballanche la mirent en voiture pour la sauver du feu;

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Ballanche partît avec elle; Mathieu de Montmorency se promit d'aller la rejoindre. Quant à M. de Chateaubriand, il lui écrivait :

« Je serai jeudi à Paris, et vous n'y serez plus. Vous l'aurez voulu. Me relrouverez-vous à votre retour? Apparemment peu vous importe. Quand on a le courage, comme vous, de tout briser, qu'importe en effet l'avenir? »

« Je ne vous répéterai pas le lieu commun que ce

sont ceux qui restent qui sont le plus à plaindre. Vous avez pris votre parti si vite, que vous avez sans doute été persuadée que vous seriez heureuse; peu importe le reste »

Madame Récamier resta près de deux ans en Italie. Quand elle revint à Taris, ses amis étaient inquiets de savoir dans quelles dispositions elle y retrouverait M. de Chateaubriand : « Vous me manderez, lui écrivait If. de Montmorency, quand vous aurez vu pour la première fois le mélancolique René, comment cela se sera passé. »

Cela se passa ainsi :

« Un mot de madame Récamier, dit l'auteur des Souvenirs, apprit à M. de Chateaubriand qu'elle était rentrée dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Il y accourut le jour même, à son heure accoutumée, comme s'il y fût venu la veille. Pas un mot d'explication ou de reproche ne fut échangé ; mais en voyant avec quelle joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, madame Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était imposé... »

Sa SOUVENIRS BT CORRESPONBANCE

Voici donc l'intraitable lîené amené à la soumission, et désormais l'ordre règne dans l'Abbaye-aux-Bois. Pendant l'absence de madame lîécamier, la carrière politique de M. de Chateaubriand avait été très-agitée; tout le monde sait de quelle façon sommaire il avait été renvoyé du ministère et quel amer désir de vengeance il en garda. En 1828, il s'en alla comme ambassadeur à Rome, à la place du duc de Laval, car il fallait toujours qu'il prit la place de quelqu'un, et ce pauvre M. de Laval s'en plaignait à madame Récamier avec un désespoir qui fait sourire :

g Votre ami René, écrivait-il, m'a certainement enlevé la meilleure situation. Puisse-l-il en jouir et me la rendre lorsque l'ambition, le dégoût, ou peut-être plus encore son inconstance, l'appelleront ailleurs! »

Ces derniers mots caractérisent fidèlement M. de Chateaubriand. On peut dire de lui qu'il s'ennuya depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Ambassadeur, ministre ou amoureux, il reste toujours René, et parle toujours comme ce premier enfant de son imagination. Le voici qui part pour Rome; il arrive à Fontainebleau :

« J'ai traversé, dit-il, une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel aussi était bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite chambre d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée, si vous aviez besoin de l'être... Les grands chemins ne me font plus de joie. »

Et à Rome :

a 11 y a eu un premier bal chez Torlonia. J'y ai rencontré tous les Anglais de la terre ; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les Anglaises ont l'air de figu-

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rantes de ballets engagées pour danser l'hiver à Paris, à Rome, à Milan, à Naples, et qui retournent à Londres après leur engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les mœurs uniformes que la grande société porte partout, sont des choses bien étranges. Si j'avais encore la ressource de me sauver dans les déserts de Rome! Mais ces déserts ne me parlent plus, et je ne fais que passer d'ennui en ennui. »

M. de Chateaubriand s'était mis entête, pendant qu'd était à Rome, de faire jouer à Paris une triste tragédie qu'il avait commise dans sa jeunesse j propos de Moïse. C'était devenu sa principale préoccupation. Ses amis, qui savaient que la pièce était mauvaise, craignaient de compromettre par une chute au théâtre ses chances de retour au pouvoir, et ne se donnaient pas beaucoup de mal pour faire représenter Moïse. René était profondément aigri par cette indifférence, et il écrivait à son amie :

« Si on nous avait laissés faire, vous et moi, nous aurions donné Moïse... Au lieu de cela, pour me faire courir après une place imaginaire, et que je refuserais si elle m'était offerte, on m'empêche d'ajouter peut-être quelque chose aune innocente couronne littéraire... Il était clair, et je l'ai toujours dit, que le ministre ne changerait pas... »

M. de Chateaubriand passait son temps à refuser le ministère qu'on ne lui offrait pas. Dans cette solitude qui le suivait toujours, il se demandait à chaque instant : i Que dit-on de moi là-bas? » Il disait qu'il se retirait avec M. de La Ferronnays, et il ajoutait :

« (".'est cette déclaration connue qui a tant gêné les

prétendants; car que faire de moi? Quel maudit homme je suis!...

« Je veux me retirer sans bruit et sans éclat. Je n'enverrai point ma démission... ce serait trop dur; je demanderai simplement un congé... »

a J'ai commencé une fouille... Vous représentez-vous toutes les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux abandonnés? 11 y avait des esclaves et des maîtres, des heureux et des malheureux, de belles personnes qu'on aimait, des ambitieux qui voulaient être ministres ; il y reste quelques oiseaux et moi, encore pour xm temps fort court; nous nous envolerons bientôt... Il n'y a de bon que la retraite et de vrai qu'un attachement comme le vôtre... Voilà les Débats du 2:> qui disent qu'il y aura un ministre des affaires étrangères nommé le dimanche suivant... C'est donc fini ! Dieu soit loué!... »

« ... Le pape vient d'expirer. N'est-il pas singulier que Pie VII soit mort tandis que j'étais ministre des affaires étrangères, et que Léon XII meure lorsque je suis ambassadeur à Home!... »

« Écoutez bien ceci : Si par hasard on m'offrait de me rendre le portefeuille des affaires étrangères, ce que je ne crois nullement, je ne le refuserais pas. J'irais à Paris, je parlerais au roi, j'arrangerais un ministère dont je ne serais pat... Je pense, vous le savez, qu'il convient à mon honneur ministériel, et pour laver l'insulte que m'a faite Villèle, que le portefeuille des affaires étrangères me soit un moment rendu... »

Terminons ici ces citations de M. de Chateaubriand; nous les avons faites parce que le style c'est l'homme même. Ici le style n'est point fait pour faire aimer l'homme;

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il respire \u\ sentiment personnel qui va jusqu'à la dureté et un ègoïsme qui a quelque chose de cruel. Et encore nous passons l'épisode de cette Anglaise autrefois aimée par le jeune émigré, et plus tarda peine reconnue par le ministre. 11 y a là une lettre de femme d'une tendresse, d'une fierté et d'une douleur si accablantes, que jamais l'homme qui a pu la mériter ne s'en relèvera.

Le juste et pur Ballanche le jugeait d'une manière irrémédiable, quand il disait :

« ... Il se survit, et rien n'est plus triste que de se survivre; pour ne pas se survivre, il faut s'appuyer sur le sentiment moral. Ainsi donc votre douce compassion sera encore sou meilleur asile. J'espère que vous le convertirez au sentiment moral; vous lui ferez comprendre que les plus belles facultés, la plus éclatante renommée ne sont que de la poussière si elles ne reçoivent la fécondité du sentiment moral. »

L'un après l'autre tombent et se brisent ces trois appuis sur lesquels avait reposé la vie de madame Récamier. Le premier qui disparaît, et qui dut faire le plus grand vide, c'est Mathieu de Montmorency. 11 mourut subitement et doucement, un vendredi saint, à l'église, pondant qu'il pliait. Il arriva devant Dieu à genoux et la prière sur les lèvres.

Ballanche disparut le second. Dans une lettre adorable qu'il écrivait de Naples à son amie, il lui avait dit :

« Vous savez bien que vous êtes mon étoile et que ma destinée dépend de la vôtre. Si vous veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à

mon tour. Que Perais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la première ; dans tous les cas, il me parait impossible que je vous survive. »

En effet, ce fut lui qui passa le premier. 11 s'était logé en l'ace de L'Abbaye- au-Bois ; ses fenêtres dominaient l'appartement de madame lîéeamier. Quand il tomba tout à fait malade, son amie, dont la vue était déjà trèsalfaiblie, vint s'installer à son chevet, et y pleura tant qu'elle acbeva de perdre ses beaux yeux, qui avaient ravi tous les hommes et charmé toutes les femmes. Elle donna une place au corps du pauvre Ballanche dans son tombeau, où elle le rejoignit quelques années plus tard. Ce fut là qu'il l'embrassa pour la première fois. Enfin!

Madame Récanner ne se rattachait plus à la vie que par les soins qu'elle avait à donner à M. de Chateaubriand. L'ennui pesait de plus en plus sur le grand vieillard; il avait envie de faire une seconde partie à llené : « un vieux René, » disait-il. Un jour il s'en va à Dieppe, puis il revint le lendemain, et il écrit à madame Lenormant :

« Je suis revenu comme j'étais parti; après avoir

vu passer quelques vaisseaux sur la mer, je me suis ennuyé et je suis revenu, sans autre raison que mon impossibilité de tenir à quelque chose »

11 s'éteignit à son tour. Son amie était auprès de lui; il ne pouvait plus lui parler, et elle ne pouvait plus le voir, car elle était devenue presque entièrement aveugle. Klle ne lui survécut pas une année.

.Nous voudrions laisser un peu au lecteur la tâche de te former un jugement sur cette figure si à part, si en

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dehors de tuul terme de comparaison. Nous en voyons les beautés, nous en voyons aussi les défectuosités. On ne peut pas ôtreamoureui de la mémoire de madame Récamier comme on l'eût été de sa personne. 11 faut que celte femme ail été irrésistiblement séduisante, parce que les faits sont là pour l'attester; l'histoire est son témoin. On ne peut pas avoir été si profondément aimée sans avoir été profondément aimable. Le dirons-nous? c'est l'universalité même de cette adoration qui à nos yeux en diminue L'objet. On disait d'un souverain très-populaire : « Il a pour lui le suffrage de tous, il ne lui manque que le suffrage de quelques-uns. » On pourrait dire de cette adorable femme : « Elle aimait tout le monde, il ne lui manqua que d'aimer quelqu'un. » On voudrait voir sur cette figure de neige et d'hermine un grain noir, un grain de beauté et de faiblesse. Le paradis n'eut de prix que quand il fut le paradis perdu. On ne peut s'empêcher de trouver que la vie de madame Kécamier fut plus agitée que son cœur ; on est presque jaloux de la voir garder tous ses adorateurs et n'en désespérer aucun. Comme on reconnaît l'animation d'une bataille par le nombre des morts laissés sur le terrain, de même on reconnaît l'empire qu'exerça cette souveraine beauté par le nombre des blessés qui tombèrent à ses pieds. Mais si l'amour, ainsi que le dit le proverbe, guérit les blessures qu'il fait, ici ce fut l'amitié qui guérit les blessures de l'amour. C'est beau, l'amitié, mais ce n'est pas la même chose.

ôi8 LE DOCTEUR JOHNSON

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