PAR MADAME DE SEAKDFORT
Décembre 1855.
Je connais des Français qui n'aiment pas L'Angleterre, parce qu'ils y rencontrent, non pas trop de brouillards, mais trop d'Anglais. J'en connais aussi qui sont très-scan.dalisés de ce que les habitants de Londres, qui ont une rivière comme il y en a une à Paris, s'obstinent à l'appeler la Tamise au lieu de l'appeler tout simplement la Seine, comme tout le monde. Ils regardent cette excentricité comme un signe d'orgueil national. J'ai en ce moment sous les yeux un petit livre d'un voyageur, ou d'une voyageuse, qui est très-offusquée de ce que l'Amérique soit peuplée d'Américains, et qui parait en vouloir mortellement au nouveau monde de ne pas être un daguerréotype de l'ancien. Je n'ai ni l'honneur ni le plaisir de connaître l'auteur de ['Autre Monde, et par conséquent je ne m'occupe que de son livre, je devrais dire de son pamphlet. Je m'empresse de dire que c'est une diatribe pleine d'esprit et pleine de verve, se laissant lire très-agréablement. Me voilà, je l'espère, tout à fait en règle; non-seulement
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L'auteur est v\ne femme, mais je dirai que sous ce rapport tous les auteurs sont des femmes. Dites à une femme qu'elle est douée des sept péchés capitaux, pourvu que vous lui disiez en même temps qu'elle est belle, elle vous pardonnera de tout son cœur. Les orateurs, dans le temps où il yen avait, consentaient à avoir dit toutes les sottises du monde, pourvu qu'on les trouvât bien dites; et un auteur, qu'il fasse de la prose ou des vers, sera toujours plus heureux qu'on lui reconnaisse de l'esprit que du sens commun.
Les physiologistes nous apprennent que les objets extérieurs, en se réfléchissant sur ce qu'on nomme la rétine de l'œil, y sont renversés. Ainsi vous rencontrez dans la rue un de vus semblables; vous croyez que, comme vous, il marche sur ses pieds ; pas du tout, il marche sur la tète. Fort heureusement vous ne le voyez pas dans cet état; sans quoi vous éprouveriez une sensation désagréable, surtout en pensant que vous avez dans son œil la même position, et que vous êtes incessamment menacé d'apoplexie. Eh bien! ii y a ainsi des observateurs de la nature humaine et des mœurs et coutumes des nations qui n'y voient pas, je ne dirai pas plus loin que leur nez, mais plus loin que leurs yeux. 11 parait que les Américains se permettent quelquefois de s'étendre dans des fauteuils en mettant leurs pieds sur les tables ou sur les cheminées, lou jours plus haut que leurs tètes, et je me souviens à ce propos d'un très-amusant passage de Dickens :
a II y avait, dit-il, une galerie de bois, ou verandah, sur laquelle on n'apercevait qu'une quantité de bottes et de souliers, et la fumée d'un grand nombre de cigares, sans aucun autre symptôme d'habitation humaine. Feu
L'AUTRE MON li i;. 'J5
à peu cependant on \U apparaître quelques lètes et quelques épaules qui, en s'ajustent aux hottes et aux souliers, laissèrent découvrir quelques habitants qui se passaient la fantaisie de mettre leurs talons là où dans d'autres pays on met habituellement sa tête, et qui prenaient le Irais à leur manière. »
Je veux bien convenir que celte attitude est en effet peu convenable pour des hommes, même pour des Américains, même encore pour des Américaines quand elles ne portent point ce qui n'a pas de nom dans leur langue. Mais est-ce une raison pour en conclure que la société américaine marche à l'envers? Sans aller bien loin, il y a à Paris des salons de café et de restaurateurs qui ont des glaces au plafond, et pendant que vous êtes tranquillement à déjeuner, vous voyez, au grand péril de votre digestion, les passants qui ont l'air de se promener sur la tôle. Estce leur faute, ou la faute de la glace? Les physiologistes vous expliquent le phénomène des objets renversés dans l'œil en vous disant que l'inversion n'est qu'un ternie relatif qu'il est impossible de concevoir sans le rapporter à quelque chose qui n'est pas renversé. Rien ne peut être renversé quand rien n'est droit , et les deux idées n'existent que par opposition. La question est donc de savoir qui est droit et qui est à l'envers, et pour prouver que les Américains mettent la morale et les convenances comme le roi Dagobert mettait autre chose, il faudrait d'abord prouver que c'est nous qui les mettons à l'endroit.
A entendre l'auteur de l' Autre Monde, on devrait croire que toutes les jeunes Américaines ont l'habitude d'aller s'asseoir sur les genoux du premier venu, qu'elles vont faire des parties fines chez le traiteur avec toutes leurs
nouvelles connaissances, qu'elles se laissent prendre la taille, prendre les cheveux, prendre le menton. J'ai quelquefois rencontré, il est vrai que c'était en Europe, des Américaines très-agréables; je suis obligé d'avouer qu'à mon grand regret elles n'ont point commencé par s'asseoir sur mes genoux. Peut-être en allant dans leur pays, auraisje plus de chance ; cela vaut bien le voyage. Dans tous les cas, je ne vois pas trop pourquoi une femme se plaindrait tant d'un pays dont elle dit ceci :
« C'est une justice à rendre aux sociétés américaines, on ne s'y occupe nullement de ces mille commérages qui défrayent si souvent nos conversations françaises. Les femmes, loin de se déchirer mutuellement, se soutiennent avec ardeur, et malheur à l'imprudent ou au malhabile qui oserait glisser contre la vertu de l'une d'elles la plus petite insinuation. Honni de toutes parts, il se verrait immédiatement fermer les portes amies. Si une jeune fille a été trompée par un homme, on la plaint et on la console, tandis que son séducteur est abandonné de tous. L'Amérique est bien réellement le royaume des femmes; néanmoins, pour nos rêveuses françaises, Quimper Corentin vaudrait encore mieux que New-York. »
Après tout, il me semble qu'un état social où la portion de l'humanité réputée la plus faible sait si bien se défendra, n'est pas absolument mauvais. Ces réunions qui ne connaissent point le commérage ne valent-elles pas ces quatre à six où il se fait une consommation de médisances et une dépense de jugements téméraires dont l'addition effrayerait les plus forts statisticiens? Et la société où l'homme qui trahit une jeune fille est honni et abandonné
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ne vaut-elle pas celle où les hommes comptent les succès pur les trahisons et où ils affichent la réputation des Femmes comme des plumets à leurs chapeaux ou des œillets
à leur boutonnière? On médit qu'en Amérique les jeunes tilles passent leur vie à courir après le mari qui leur apportera le plus de dollars; les Américains pourraient aussi bien répondre qu'en Europe les hommes passent leur temps à courir, non pas après une femme, mais après une dot. Lequel des deu\ systèmes est le droit, lequel est le renversé? C'est une question d'optique. Les uns et les autres adorent les beaux yeux de la cassette, et la seule différence est dans le sexe de la cassette. Dans l'autre monde, au moins dans le livre, une jeune fdle de New-York écrit cette lettre :
i Vous êtes un charmant garçon... Si vous aviez quelques centaines de mille dollars, vous feriez un gentleman accompli et très-couru de nos femmes. Mais, hélas! ici nous ne sommes plus en France, et votre esprit, quelque brillant qu'il soit, ne vous fera pas trouver une riche héritière. Nous autres Américaines, nous ne demandons point d'un homme à marier s il est aimable, s'il est poète, s'il est orateur, non; mais simplement : Combien vaut-il? Or la réponse nous décide selon le nombre de chiffres dont elle se compose. . Une chaumière et un cœur nous paraissent très-insipides... Un mari n'est point pour nous un amant; c'est un homme qui paye nos dettes... »
C'est très-joli et très-léger; mais maintenant faites la contre-épreuve et supposez que la lettre soit écrite par une Américaine parlant de la France, au lieu d'une Française parlant de l'Amérique; il suffit de changer le genre,
et à la place deCombien vaut-il? vous aum Combien vaut' elle? A la place de l' Américain sans dollars vous aurez la Française et le terrible Sans dot.
Les Américains ont, à ce qu'il parait, encore un autre défaut: ils célèbrent leurs anniversaires avec des pétards. Quand je dis leurs anniversaires, au pluriel, je devrais me servir du singulier, car ils n'en ont qu'un. Les innocents! ils en sont encore à leur k Juillet! Ils n'ont qu'un Juillet! nous en avons bien d'autres ! Ils en sont encore, ces sauvages, à fêter le jour sacré où ils ont déclaré leur indépendance, et où ils ont inscrit en tète de leur Constitution cet axiome superbe : « We hold thèse truths to be self évident, thad ail men arecreated equal; nous tenons pour certain de soi-même que tous les hommes sont nés égaux. »
Si du moins ils avaient l'esprit ou le nez de célébrer leur anniversaire avec des lampions! Mais pas du tout, ils aiment mieux les pétards; des pétards qui ont l'impolitesse de partir dans les jambes ou dans les yeux des passants. Ici encore je prendrai la liberté de me mettre à la place d'un Américain. Il vient dans ce qu'il appellerait, lui aussi, l'autre monde, c'est-à-dire dans notre vieux monde. Il arrive à Londres, par exemple, le jour où les Anglais font les funérailles de Wellington. Il voit les Anglais, tout de noir habillés, faire consciencieusement un premier déjeuner, un second déjeuner, un goûter, puis un dîner, puis un souper, et tout cela en regardant solennellement passer la pompe funèbre. Il s'imaginera peut-être que les Anglais jouent la comédie ! pas du tout, c'est leur manière d'être tristes, c'est leur façon de célébrer les anniversaires. Ils dînent pour la révolution, ils dînent pour la restauration, ils dînent pour les Polonais, ils dînent pour la Bible, ils dînent pour di-
ner, et quand ils portent « la santé i d'un mort célèbre, celle de Shakspeare ou celle de Nelson, ils la boivi'nt in solemn silence, dans un silence solennel, ce qui est la dernière expression du deuil. Il s'est formé dernièrement en Angleterre une Société qui a fondé un cimetière aux environs de Londres, sur une ligne de chemin de fer où elle a établi des trains spéciaux appelés burial trains, trains d'enterrement (je demande la permission de ne pas dire convois); et l'ouverture des trains a élé inaugurée par un dîner de directeurs et d'actionnaires. Que voulez vous? c'est la manière de notre monde; et ce serait pourtant bien le cas de l'appeler une manière de l'autre monde. Supposez maintenant l'Américain venant en France, et arrivant un jour d'anniversaire. Il commencera probablement par demander lequel; nous en avons tant! Si ceux qui sont nés depuis seulement trente ou quarante ans célébraient tous les anniversaires, ce serait tous les jouis fête; le calendrier n'y suffirait pas. Nous n'avons pas le pétard, c'est vrai, mais nous avons le lampion; et nous sommes si spirituels que nous trouvons le moyen de le mettre en chansons. Figurez-vous un citoyen de l'autre inonde arrivant à Paris un soir de février; il voit les boulevards illuminés et il croit qu'il s'agit d'une fête; puis le premier venu, n'importe qui, à la lueur des lampions, donne un croc-en-jambe à l'édifice social qui fait la culbute et qui commence une descente de montagnes russes dont Dieu seul sait le terme. L'Américain verra des lampions pour le roi, des lampions pour la République, des lampions pour l'Empire, et il se dira : Voilà un peuple qui a beaucoup de lampions! Erreur! c'est toujours le même lampion. 11 y a dans notre vieille société des gens qu'on pourrait appeler des lampions inextinguibles; ils
ont retrouvé le l'eu grégeois, et ils ont beau être noyés, ils se rallument toujours. Nous aurions demain ime révolution qu'ils illumineraient encore, et qu'ils retrouveraient dans leurs vieux tiroirs des vieilles chandelles pour exprimer leur enthousiasme toujours ancien et toujours nouveau.
Dans ce petit livre de Y Autre Monde je n'ai pris que ce qui concerne les manières, les mœurs et coutumes des différents peuples, c'est-à-dire les choses secondaires de ce monde et de l'autre. (Iliaque peuple a sa cuisine; les Chinois mangent des nids d'hirondelle accommodés avec de l'huile de ricin, et probablement ils trouvent cela meilleur que les produits de Chevet ou de Potel. Tout ce que l'on me dit sur la civilité puérile et honnête des Étals-Unis ne me prouve qu'une chose, c'est que les Américains sont des Américains et que les Français sont des Français. Les Américains prononcent Mississipi au lieu de prononcer Seine-et Oise, c'est un grand tort ; mais qui sait? ce n'est peut-être pas la même rivière.
Quant à ce qui regarde les choses plus sérieuses, l'esclavage, par exemple, qu'il me soit permis de n'en pas parler. Les noirs n'ont pas d'âme, les noirs ne sont pas des hommes, les noirs sont des bêtes ; quand la question est posée dans ces termes, nous serions bien naïfs de la discuter. Nous subissons depuis quelque temps une petite réaction contre l'Oncle Tom. C'est le retour, je ne dis pas le juste retour des choses d'ici-bas. Je me souviens d'avoir vu Auriol, au Cirque-Olympique, s'amusanl à sauter sur son cheval, mais sautant si fort qu'il retombait de lautre côté. L'esprit français ressemble à Auriol : au lieu de rester en selle, il saute toujours par-dessus sa monture. L'Oncle Tom a eu du succès, il en porte la
peine, el ce qu'on a nommé l'Oncle-Tomerie a passé de modo. Hier le noir était bien porté, aujourd'hui c'est à qui se débarbouillera. Cela n'est pas plus sérieux que les manches plates remplaçant les manches à gigot, el les petits chapeaux Pamèla détrônant les chapeaux de quakeresses. Je ne veux pas faire de politique, sans quoi j aurais à fournir bien d'autres « illustrations. »
Je me serais volontiers dispensé de mêler à ces observations un peu mondaines des noms qui doivent s'y trouver déplacés ; je me borne à reproduire comme échantillon de style grave cette petite légèreté :
« En conscience, on ne doit pas, ou ne peut pas laisser passer plus avant cette société difforme qui n'aspire à mettre le pied en Europe que pour changer nos monuments en entrepôts et élever sur nos places publiques quatre murs uns, au milieu desquels un long révérend à cravate blanche viendrait chaque jour nous lire la Bible, livre auguste sans doute, mais auquel ni vous ni moi nous ne pardonnerons jamais d'avoir inspiré ni même fait naître le sensible Oncle Totn. »
Ce qu'on peut faire de plus indulgent pour ce genre de propos, c'est d'en rire tout doucement. Allons, madame, ayez la bonté. de pardonner à la Bible, et la Bible vous le rendra. Si la Bible est coupable de V Oncle Tom, elle a fait bien d'autres péchés dans sa vie, et, Dieu aidant, elle n'est pas au bout.
Décembre 1855.
Nul n'est curieux, je pourrais dire nul n'est badaud dans son pays. Je connais quelques-unes des villes capitales de l'Europe, et j'y ai visité tout ce qu'on doit et tout ce qu'on peut y voir; mais je ne possède que très-imparfaitement mon Paris, et ce que j'en connais le mieux, ce sont des étrangers qui me l'ont fait voir. En revanche, il m'est souvent arrivé d'être converti par des amis en Guide du voyageur à Vétranger, quelquefois même de faire participer des indigènes à cette exploration de leur propre territoire. C'est, je crois, le cas de beaucoup de monde; et dans cette ignorance des choses qui sont sous nos yeux, sous nos mains et sous nos pas, il n'y a ni originalité, ni affectation, ni calcul. Nous n'allons pas voir ce qui est tout près, parce que c'est trop près: nous pourrons toujours y aller demain. Il y a probablement plus d'Anglais, de Français et d'Allemands que de Romains qui ont vu le triste pan de muraille représentant aujourd'hui la roche Tarpéienne, et il y a beaucoup d'Anglais très-surpris quand on leur fait voir dans la petite cour humide et sombre de