I. LDTRE HORDE
WhitehalJ la statue de Jacques Stuart montrant du doigt la place où tomba la tête de son père. Et celte remarque ne s'applique point seulement aux monuments, aux signes historiques, aux curiosités visibles et tangibles; elle s'applique également aux mœurs, aux coutumes, aux habitudes, à tout ce qui t'ait la vie sociale d'un peuple. On a toujours le droit d'être badaud chez les autres, c'est même une politesse à leur faire ; hors de chez soi, on a le droit d'aller partout, le droit de tout voir, le droit de se tromper, et sinon le droit, au moins la permission de se compromettre. Si donc vous voulez connaître votre pays, votre ville, votre rue, j'allais dire votre maison, dans tous leurs détails, lisez les relations des voyageurs et les tableaux de mœurs des étrangers.
C'est dans cette louable pensée de m'édifier sur la France et sur Paris que je me suis mis à lire un volume publié dernièrement à Philadelphie, et intitulé The Ins and Outs of Paris, ce que l'on peut traduire par « le Dessus et le Dessous de Paris. » Ayant pris l'autre jour des tableaux de mœurs américaines dans un livre parisien, j'ai cru que l'impartialité me commandait de prendre des tableaux de mœurs parisiennes dans un livre américain, et j'ai même poussé l'esprit d'équité jusqu'à chercher la France, comme j'avais cherché l'Amérique, dans l'œuvre d'une femme.
L'auteur, madame Julie de Margueritles, a du moins sur madame de Grandfort l'avantage d'une indulgence et d'une tolérance à toute épreuve. Si l'une, malgré son antipathie pour Y Oncle Tom, voit tout en noir, celle-ci voit tout en rose, et en rose tendre :
« Je crois, dit-elle, que les étrangers en savent plus long sur les mœurs domestiques des habitants des îles
tôt L'Ain as MONDE.
Sandwich que sur celles des Parisiens; j'affirmerai même que l'opinion générale est que les Parisiens n'ont pas de mœurs domestiques du tout, mais que les maisons de Paris sont faites uniquement pour offrir un asile momentané pour la nuit, et que la vie des habitants se passe dans la rue, dans les cales et dans les théâtres. C'est pour corriger ces erreurs, c'est pour montrer les Parisiens tels qu'ils sont, scrupuleux dans toutes les vertus qui sont le lien de la société, sincères dans toutes les relations domestiques, dévoués à tous leurs devoirs de famille, que j'ai écrit ces chapitres, pour servir de guide non pas aux monuments de Paris, mais à ses cœurs et à ses loyers. Les Français, quoique de manières cordiales et polies, sont réservés et peu démonstratifs... C'est peut-être la première fois que la vie domestique des Parisiens aura été décrite; et bien que le mot home n'ait point d'équivalent dans la langue française, la chose, elle-même est essentiellement française, de même que le mot ennui ne peut pas être traduit en anglo-saxon, bien que la chose soit incontestablement un produit indigène du sol anglais... »
Il y a si longtemps (pie j'entendais appeler le peuple français un peuple né malin, un peuple ayant inventé le vaudeville, un peuple léger, volage, galant, spécialement spirituel, un peuple modiste, coiffeur et cuisinier, que ce changement de perspective m'a fait un certain plaisir; j'étais curieux (h; voir les Parisiens et les Parisiennes transformés en modèles de toutes les vertus domestiques et économiques. Je voyais aussi que l'auteur mettait son livre sous L'invocation des dieux lares, et le dédiait « à ses tilles, Marie et Noèmi de Marguerittes, » et ma seule
L'AUTRE MONDi;. 105
erainle était d'avoir à parcourir un traité d'éducation à
l'usage des jeunes demoiselles.
Ur, j'ai été un peu surpris, je l'avoue, du genre d'initiation que madame de Margueriltes avait choisi pour mademoiselle Marie et mademoiselle Noéini. Je n'ai pas plus L'honneur de connaître l'auteur de ce tableau de Paris que l'auteur de Y Autre Monde, et celte fois encore je demande la permission de ne m'ocouper que du livre; je ne suis qu'un vulgaire lecteur. Le lecteur se promène donc avec madame de Marguerittes sur le boulevard, et il la laisse raconter ses impressions. Nous sommes au marché aux fleurs de la Madeleine :
« A travers les rideaux de verdure, vous apercevez de charmantes rerames qui choisissent des fleurs. Elles sont parmi les plus célèbres de Paris. Elles forment à elles seules une société. Elles ont à leur disposition les plus grandes forlunes de Paris. Elles vivent au milieu de ces célébrités dont une seule ferait mourir de curiosité une ville de province. Les artistes les plus renommés immortalisent leur beauté par la peinture et par la sculpture; la nature leur a donné l'esprit comme la beauté, et chez elle une éducation anormale a souvent développé des talents d'un ordre peu Ordinaire. Voyez avec quel goût, avec quelle exquise simplicité elles sont mises; comme leur maintien et leur tenue sont modestes et distingués. Savez- vous quelle classe de femme vous avez devant vous? La classe qui prend son nom à l' église-boudoir qu'elle fréquente... Le sanctuaire révéré de Notre-Dame, au bout de la rue Laffilte, a pour disciples les lorettes. C'est un luxe bien dispendieux à Paris, et dangereux si vous êtes eu deçà de vingt-cinq ans, car les lorettes captivent quelquefois sérieusement, quand elles