‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 118 sur 124 · Sainte-Beuve, I, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, I, p

POUï-nOYAL.

Sales, les compromis de Bossuet, le salut mis en exploitation régulière selon la méthode des jésuites, les indulgences des Borgia et des Médicis, deviennent des non-sens devant cette hardie suppression de tout ce qui servait de prétexte à la faiblesse ou de consolation à la fragilité.

Voilà l’incomparable coup d’éclat de Saint-Gyran; voilà le secret de cette influence extraordinaire qu’il exerça sur l’àme de ses contemporains. La contradiction apparente d’une théologie qui écrase l’homme et d’une morale qui le relève ne doit pas nous arrêter. La nature particulière du christianisme explique cette singularité, qui s’est plusieurs fois reproduite dans le cours de son histoire. Le danger le plus grave, en effet, que le christianisme renferme en son sein, la cause qui a souvent relâché les ressorts de cette grande machine religieuse, a toujours été l’importance extrême qu’on y attribue à l’établissement officiel et extérieur. Le prêtre, le pape, l’Église, les saints, sont, dans l’institution chrétienne, des pièces si capitales, que, pour peu qu’on néglige d’y prendre garde, elles aspirent sans cesse à éclipser Dieu et à transporter hors de lui toute l’afiaire du salut. Best certain que le catholique qui veut se sauver a plus alfaire à l’Église qu’à Dieu. Quand Richelieu faisait emprisonner Saint-Gyran pour avoir soutenu que l’a-

PORT-nOYAL.

mour de Dieu était nécessaire dans Vattrition, le cardinal n'était puéril que dans l’apparence. Louis XIII, qui avouait naïvement ne pas aimer Dieu, échappait à son confesseur et par conséquent au cardinal, si la doctrine de l’abbé prévalait. Cette substitution de l’homme à Dieu, et, si j’ose le dire, cette suppression de la Divinité étant le grand mal qui mine sans cesse l’œuvre du Christ, toute réforme du christianisme, tout réveil de l’esprit chrétien a consisté dans un retour à la sévère doctrine de la grâce. Au xiv” et au XY“ siècle (les bas siècles du christianisme), le mal fut à son comble. La Réforme y opposa sa doctrine de la justification par le Christ. Au xvii“ siècle, l’influence jésuitique et espagnole ayant de nouveau obscurci par la politique la foi de saint Paul et de saint Augustin, Saint-Cyran fut le Calvin qui prit en main la cause de Dieu. L’expérience a prouvé que l’homme ne déploie jamais mieux sa liberté que quand il se croit enchaîné par le dogme de la grâce. Ce réactif énergique produisit une fois encore ses effets ordinaires, ün mâle christianisme apparut comme une protestation contre la faiblesse et la corruption de l’Église officielle; la religion devint vraiment une affaire de l’âme; le simple prêtre reprit sa dignité; on put espérer que l’Eglise cesserait d’être un compromis entre les papes et les rois; une grande

PORT-ROYAL

république religieuse, ayant pour principe Ibndamental l’élection des évêques, tendit à se constituer. Il est facile de comprendre quel enthousiasme cette aurore d’une renaissance chrétienne excita dans un petit cercle d’élus; mais on ne voit que trop aussi les inévitables obstacles qui attendaient les nouveaux apôtres, au moment où ils tenteraient de transporter dans le champ de l’Église universelle leur idéal de christianisme pur et d’austère spiritualité.

DEUXIÈME \RTICLE, 30 AOUT 1800

La réforme janséniste, bien différente en cela de celle du xvi° siècle, ne réussit que dans les écoles et les monastères. La résolution arrêtée chez ses fondateurs de ne pas sortir du catholicisme coupait court à tout grand avenir. Le parti résista, parce que le catholicisme, à cette époque, était encore profond, sincère, fruit d’une conviction personnelle; mais il ne put réaliser au dehors aucune de ses aspirations, parce que la contradiction entre le but à atteindre et la réserve qu’on s’imposait dans le choix des moyens était trop flagrante. Si l’analogue de Saint-Cyran, .sous le rapport des tendances doctrinales, est Calvin,

PORT-KOYAL.

c’est à Lamennais qu’il faut le comparer, si l’on veut se rendre compte de sa fausse position dans l’Eglise et de son peu de succès. Comme Lamennais, Sainl-Cyran voulut réformer l’Église par des prêtres et des laïques pieux, plutôt que par les voies ordinaires de la hiérarchie. Comptant avant tout sur l’attachement sans bornes qu’ils savaient inspirer et sur l’importance sociale et le talent de leurs disciples, tous deux évitèrent l’épiscopat, qui eût en un sens limité leur action libre sur les âmes, et aspirèrent à régenter l’Église au moyen d’une agence centrale sans caractère défini. En cela, ils se trompèrent : ils ne virent pas que, dans une société très organisée comme la nôtre, on ne renverse la hiérarchie qu’en y entrant. Tous deux condamnés par l’Église officielle, en dehors de laquelle ils cherchaient à se placer tout en reconnaissant son droit divin, furent victimes de leur naïve confiance dans le pouvoir de la nue vérité. Mais les hasards de la mort et la diversité des temps mirent entre leurs fins une sensible différence. Saint- Cyran mourut au moment critique, comme si Lamennais fût mort avant les Paroles d’un Croyant. Lamennais se survécut à lui-même et lutta vingt ans contre le poids de son passé. La protestation de Saint- Cyran se continua par ses disciples; elle créa une tradition qui s’est à peine éteinte de nos jours. L’école

PORT-ROYAL

(le Lamennais fut tuée d’un seul coup, et la sentence qui frappa le maître ne lui laissa plus un seul disciple. Notre siècle n’a pas assez de foi pour produire une hérésie. La résistance du jansénisme, qui scandalise si fort les calholiques de nos jours, prouve au fond combien l’esprit chrétien était vivace au xvii° siècle. On se fiait à la raison; la croyance était l’œuvre de chacun; il y avait place encore dans l’orthodoxie pour des opinions particulières. De nos jours, la foi est devenue l’abdication de la raison; on la reçoit, on ne se la fait plus. Dans un tel état de choses, il est clair que toute secte serait une absurdité. Le principe d’autorité a pris de nos jours de telles propoi’tions, que désormais, dans l’Église catholique, résister, c’est rompre. Nulle opposition n’y est possible sans que l’on soit rebelle; tonte remontrance y est justement taxée de témérité.

Là est la grande leçon d’histoire religieuse qui nous est donnée par Port-Royal. L’avortement de la tentative de Saint-Cyran et de ses disciples doit découragera jamais ceux qui rêvent la possibilité de réformer le catholicisme sans en sortir. Le jansénisme aura été la dernière des hérésies; Port-Royal le dernier château féodal que l’unité catholique aura rencontré. L’orthodoxie a triomphé sur ses ruines; qu’elle j)renne garde : le jour où l’unité monarchique

PORT-ROYAL

triomphait de l’extinction du dernier reste d’indépendance locale, elle était à la veille de la Révolution. Je ne sais pourquoi ce silence effrayant qui s’est fait dans le catholicisme me rappelle la France de Louis XV. Le catholicisme périra par quelque chose qui sera en religion ce que la Révolution a été en politique. S’il tombe, il tombera tout d’une pièce pour avoir éteint dans son sein toute vie et toute voix.

En somme, Port-Royal n’a guère exercé en France qu’une influence littéraire. Le style de Port-Royal, simple, vrai d’une absolue vérité, même quand il est un peu lâche et négligé, a donné le modèle de la prose qui se rapproche le plus de la façon d’écrire des anciens. Je ne partage pas entièrement l’opinion de M. de Sainte-Beuve quand il préfère au style des solitaires le style de l’école académique. L’ouvrage accompli est celui où il n’y a aucune arrière-pensée littéraire, où l’on ne peut soupçonner un moment que l’auteur écrit pour écrire, -en d’autres termes, où il n’y a pas une trace de rhétorique. Or Port- Royal est le seul réduit du xvii® siècle où la rhétorique n’ait pas pénétré. La sévérité de ces parfaits chrétiens a eu ici d’excellents effets; ils eussent cru donner quelque chose à la vanité et se défier de la grâce en prêtant à la vérité de frivoles ornements.

PORT-ROYAL

La poésie leur manque, il est vrai, si ce n’est cette poésie de Tàme qui n’est jamais plus profonde que quand elle ne cherche pas à s’exprimer; ces vers latins de Santeul, qu’ils inspiraient, ou du moins qu’ils admiraient, me font l’elfet des odes de Boileau ; l’àge de la poésie chrétienne était passé. Mais, dans l’expression d’une pensée tempérée, moyenne et discrète, jamais on n’a été plus à l’unisson du sujet. Pascal lui-même, qui certes ne leur doit pas son génie, leur doit sa vérité; si le hasard l’eût jeté dans l’école académique, il n’eût pas, je pense, été si exempt de toute afféterie. La note moyenne de la prose académique du xvif siècle est au ton de Sénèque. Le bon effet que produisent, traduites en français, les œuvres de cet habile rhéteur et même les déclamations tragiques qu’on met sous son nom, m’ont toujours paru quelque chose d’alarmant. Sénèque, prenons-y garde, est notre modèle; quand nous ne sommes qu’à son diapason, nous passons pour sobres. Port-Royal seul a connu la simple allure de la belle antiquité, ce style qui laisse chacun à sa taille, ne donne pas les airs du génie à celui qui n’en a pas, mais, comme un juste vêtement, est l’exacte mesure de la pensée, et ne cherche d’autre élégance que celle qui résulte d’une rigoureuse propriété.

La destruction de cette grande école de bon sens et de vertu est l’un des actes dont il faut faire au gouvernement de Louis XIY les plus sérieux reproches. Jamais ne se dévoila plus tristement le défaut essentiel des pays centralisés, quelle que soit la forme de constitution qui les régisse, je veux dire la jalousie de l’État, son hostilité contre ce qui existe par soimême, sa haine de toute indépendance. Saint-Cyran était un homme sans prises, sur qui ni caresses ni menaces ne pouvaient rien. Il avait refusé un évêché; or les pouvoirs despotiques regardent toujours comme séditieux ceux qu’ils ne peuvent gagner. On dut l’arrêter. « Feu M. le cardinal de Richelieu était pour lors à Compiègne, racontait à ce sujet aux religieuses elles-mêmes l’archevêque de Paris; j’étais son maître de chambre; il m’appela ce jour-là et me dit : « Beaumont, j’ai fait aujourd’hui une chose qui ') fera bien crier contre moi; j’ai fait arrêter ce ma- » tin, par ordre du roi, l’abbé de Saint-Cyran. Je » prévois que tout ce qu’il y a de savants et de gens » de bien s’élèveront contre moi, car il faut demeu- » rer d’accord qu’il a ces deux qualités, il est savant » et homme de bien. Ainsi tous ceux qui le connais- » sent, et quantité de personnes de condition qu’il .') conduit, trouveront que j’aurai fait une grande in- » justice... » Et M. le cardinal ajouta ; « Quoi qu’on

PORT-ROYAL

» puisse dire de moi dans cette occasion, je suis per- » suadé que l’Eglise et l’Etat me doivent savoir gré » de ce que j’ai fait, et que je leur ai rendu un » grand service; car j’ai été bien averti que cet abbé » a des opinions particulières et dangereuses, qui » pourraient quelque jour exciter du bruit et de la » division dans l’Eglise, et c’est une de mes maximes » que tout ce qui peut faire du trouble dans la re- » ligioii en peut aussi causer dans l’État, etqu’ainsi » c’est rendre un service important à tous les deux » que de prévenir cela. »

Cette erreur du grand cardinal fut fort exagérée sous le règne suivant. De plus en plus l’État devint le pacificateur universel, chargé de prévenir les divisions par l’extinction de ce qui fait le prix de la vie, le libre mouvement de l’esprit. L’administration en vint à s’envisager comme solidaire de tout ce qui se disait et sc faisait dans le royaume, si bien qu’un couvent ne pouvait se réformer ni une querelle religieuse se vider sans elle. Port-Royal, il faut bien le dire, avait donné prise à ces tracasseries. La mère Angélique commit une faute toute française, le jour où, ne pouvant donner suffisamment cours à ses idées de discipline austère sous l’empire des bonnes coulunies de Gîteaux,elle sollicita en cour de Rome la translation de son monastère sous la juridiction de l’ordinaire. .A.u premier coup d’œil, quoi de

POKT-ROYAL.

plus légitime? Les bonnes coutumes de Cîteaux, que le parti relâché voulait maintenir, étaient ce qu’on appelle des abus.Ln sainte abbesse crut sans doute faire un acte de politique chrétienne en s’appuyant pour les détruire sur le roi et sur le pape. On n’avait pas appris encore par de dures expériences que les abus valent mieux que les réformes, quand celles-ci se font par le principe administratif et par l’appel aux pouvoirs éloignés. La perte de Port-Royal fut la conséquence de cette faute capitale. Pour échapper aux relâchements de Cîteaux, on se soumit à l’archevêque : c’était se soumettre à la cour. Port-Royal fut sans défense le jour où son indépendance fit om brage et où la cour put croire que des âmes capables de penser par elles-mêmes habitaient dans ses murs.

La petitesse des motifs qui guidèrent Louis XIV en cette circonstance serait incroyable si elle ne nous était attestée par les exécuteurs mômes de ses volontés. Pressé par les religieuses, M. de Harlay finit par tout avouer : « Eh ! mon Dieu! s’écria-t-il, ne le voit-on pas bien? On parle toujours de Port- Royal, de ces messieurs de Port-Royal : le roi n’aime pas ce qui fait du bruit. Il a fait dire depuis peu à M. Arnauld qu’il ne trouvait pas bon que l’on fit chez lui des assemblées, qu’on ne trouve pas mauvais

PORT-ROYAL

qu’il voie toute sorte de personnes indifféremment, comme le reste du monde; mais à quoi bon que certaines gens se rencontrent toujours chez lui, et qu’il y ait tant de liaisons entre ces messieurs? S’il l'ait des ouvrages, il peut en prendre l’avis des personnes publiques qui sont établies pour cela ; pourquoi avoir toujours besoin de communiquer avec CCS messieurs? Le roi ne veut pas de ralliement : un corps sans tête est toujours dangereux dans un État; il veut dissiper cela, et qu’on n’entende plus toujours dire : Ces. messieurs, ces messieurs de Porl-Iloyal. » Il répéta huit ou dix fois ce terme de ralliement, et il le mettait à tout. « Non pas qu’on blâme, avait-il soin de remarquer, aucune de ces personnes prises isolément; au contraire, on peut dire, à considérer chacune en particulier, qu’elles sont toutes bonnes; mais, lorsqu’elles viennent à se rallier, il s’en fait un corps sans chef. »

Ainsi le vrai crime de Port-Royal fut son importance. C’était une société qui se suffisait et vivait de soi. Dès lors, il y eut entre le roi et les solitaires une sorte de défi. Le roi déclara « qu’il viendrait à bout de la cabale, qu’il en faisait son affaire, que cela regardait sa personne, et qu’il serait en cela {)lus jésuite que les jésuites ». Il tint parole. Une pauvre vieille religieuse à l’agonie voulant revoir

PORT-ROYAL

son confesseur expulsé, on s’adresse à l’archevêque. Celui-ci répond « qu’il ne peut en aucune façon du monde accorder la demande, cela dépendant du roi ; que, si l’on veut, il en parlera au roi, mais qu’il peut répondre par avance que le roi le refusera ». Le duc de Luynes avait deux filles à Port-Royal. Colbert lui conseille de les retirer, disant « qu’on ne ferait jamais rien pour leurs autres enfants tant que ces deux-là seraient à Port-Royal ; que tous ceux qui y avaient des filles pensionnaires pouvaient s’attendre à ne point faire leurs affaires à la cour.

« 11 est étrange, ajoutait Colbert, que je vous aie si souvent parlé de cela et que vous ne vous en mettiez pas plus en peine; vous avez sept enfants, vous devez y penser. »

Le duc de Luynes retira ses deux filles. Le président Guedreville voulut cependant connaître le motif de ces rigueurs. 11 alla trouver l’archevêque pour savoir si l’on avait découvert dans l’éducation de Port-Royal quelque chose de répréhensible. L’archevêque commença, selon son habitude, à faire un pompeux éloge de la sainte maison. Le président ayant insisté : « Eh! monsieur, vous ne m’entendez pas, repartit l’archevêque, et c’est pour cela même qu’on y a été obligé. Cette maison avait trop de réputation : on se pressait d’y mettre des en-

PORT-ROVAL.

l'ants; des personnes de qualité leur en donnaient; on se disait les uns aux autres la satisfaction qu’on en avait; cela leur faisait des amis qui s’unissaient avec ceux de cetle maison, et qui faisaient ensemble des pelotons contre l’État. Le roi n’a pas agréé cela ; il croit que ces unions sont dangereuses dans un Ktat; c’est ce que l’on a voulu dissiper. » Pressé de nouveau, l’archevêque résuma ainsi les griefs que l’on avait contre Poi’t-Royal. « Le premier, que ces messieurs entretenaient un commerce avec les étrangers de toute sorte de pays; le second, qu’au dehors de Port-Royal des Champs, il y avait des logements de quoi loger deux cents personnes; le troisième, que, le revenu de ce monastère étant peu r-onsidérable, on y entretenait néanmoins une grande communauté qui subsistait, et que cela donnait lieu de conjecturer qu’il fallait que ce fût par des assistances que les religieuses recevaient de leurs amis, ce qui faisait craindre au roi que l’on ne pût se servir de ces mêmes aumônes dans des occasions (jui ne lui plairaient pas. »

Fatale conséquence du despotisme! Voilà un souverain doué de rares qualités, voilà le maître de l’Europe, au lendemain du traité de Nimègue, occupé des salons dévots du faubourg Saint-Jacques, surveillant les relations de ses sujets, déclarant la

l'O RT- ROYAL.

gueiTe à un couvent où se groupe autour de quelques âmes d’élite une inoffensive coterie ! Certes, il faut faire dans ces petitesses une large part à l’étroite vanité qui fut un des défauts les plus sensibles de Louis XI Y. Mais je suis bien plus frappé encore de ce qu’avait de déplorable et de faux la position d’un souverain, obligé, par suite du principe qu’il représentait, de descendre à de telles tracasseries L Louis XIV eût été exempt de toute faiblesse personnelle, qu’il eût été amené à se faire théologien. Le souverain investi de l’omnipotence de l’État doit avoir en toute chose une opinion et en toute chose le dernier mot. Les atrocités de la persécution protestante, les rigueurs dont Port-Royal fut l’objet, la ridicule insistance que le roi mit à presser la sentence de Rome dans l’affaire du quiétisme, furent des faits déplorables, mais parfaitement lo-

1. Je trouve, dans le Journal inédit du marquis de Torcy, récemment publié par M. Frédéric Masson (Paris, 1884), le récit suivant du début de la séance d’un des conseils du roi (10 novembre 1709), où furent traitées les plus graves affaires : « Comme je commençais la lecture des lettres, le roi dit qu’il était arrivé une espèce de miracle à Amiens. Une religieuse, de celles qu’on avait dispersées de Port-Royal des Champs,.... avait témoigné un

repentir sincère de son opiniâtreté Enfin elle était morte dans

ces sentiments de douleur et de pénitence comme une sainte. » Ce qu’on avait raconté au roi sur la rétractation de la vieille religieuse était au moins douteux. Dom Clémencet, Jlist. génér. de P. R., t. IX, p. 50:2 et suiv.

l'ORT-ROYAL.

giqiies. La notion de T État était portée à un tel degré d’exagération, qu’un pensionnat bien achalandé était devenu un rival de la royauté et un danger pour la société.

C’est à la vue de telles énormités qu’on s’explique cet effondrement, sans exemple depuis le temps des Sassanides, d’une société brillante, polie, éclairée, s’écroulant en un jour de fond en comble et pour jamais. On s’est habitué à traiter de critiques chagrins ceux qui demandent un compte sévère des destinées de la France au gouvernement que le concert des esprits superficiels proclame le type idéal de notre histoire. On oublie que ce gouvernement acheta sa grandeur éphémère en dévorant l’avenir! La Révolution n’a fait que continuer sa faute, qui a été l’extinction violente de tout développement individuel, la poursuite d’une uniformité fatale, l’application, en un mot, de ce principe que tout ce qui crée un lien entre les hommes est un crime contre l’Etat. Les dernières générations goûteront les fruits de cette politique viagère et à courte vue. On guérit de tous les maux, excepté de l’abdication de soimème. Les individualités une fois délimites par l’Etat ne se reconstituent pas; car les libertés que l’Etat a englouties, l’État ne les rend jamais.

Une pensée triste accompagne le lecteur durant

PORÏ-ROYAL.

tout le cours de cette belle histoire, que M. Sainte- Beuve a si finement racontée. Ces saints et ces saintes qui, en plein xyiC siècle, ont ramené les jours antiques, qui ont créé une Thébaïde à deux pas de Versailles, à quoi ont-ils servi? Les réformes pour lesquelles ils ont froissé la nature, foulé aux pieds les plus légitimes instincts, bravé le sens humain, encouru l’anathème, nous paraissent puériles. Cet idéal de vie qu’ils croyaient le seul bon n’est plus le nôtre. Nous sommes pour les abus ([u’ils réformèrent, et la sœur Morel, qui scandalisa si longtemps toute la maison en ne voulant pas céder son petit jardin, ne nous paraît pas fort coupable. Bien plus, en les voyant se séparer à ce point de la condition humaine, de ses joies et de ses tristesses, nous regrettons en eux quelque chose, et leur perfection nous semble voisine de la sécheresse du cœur. Le Maistre de Sacy confessant sa mère au lit de mort, sainte Françoise de Chantal abandonnant ses enfants pour suivre François de Sales, madame de Maintenon enlevant les filles à leur mère pour le salut de leur âme, nous paraissent avoir péché contre la nature. A quoi donc servent les saints?* A quoi ont servi les stoïciens? A quoi ont servi tant de belles âmes de l’antiquité mourante? A quoi ont servi ces bouddhistes de l’Inde, si

PORT ROYAL-

doux que leurs adversaires ont pu faire disparaître jusqu’à leur trace? On ne sortirait pas de ce doute, si l’on s’en tenait à une conception étroite de la vie humaine. Les plus beaux miracles de dévouement et de patience ont été infructueux; mais, quand on s’esl rendu compte de ce qu’est le devoir, on arrive à croire qu’en morale l’eiïort vaut mieux que le résultat. Le résultat n’a de valeur que dans le tenips; l’effort vaut pour l’éternité. Témoignages vivants de la nature transcendante de l’homme, les saints sont ainsi la pierre angulaire du monde et le fondement de nos espérances. Ils rendent nécessaire l’immortalité; c’est grâce à eux que le découragement moral et le scepticisme pratique peuvent être invinciblement réfutés. La sœur Marie-Claire rendant le dernier soupir en s’écriant : « Victoire! victoire ! » put être soutenue par des principes qui ne sont plus les nôtres; mais elle prouva que l’homme crée par sa volonté une force étrange dont la loi n’est pas celle de la chair ; elle révéla l’esprit par un argument meilleur que tous ceux de Descartes, et, en nous montrant l’âme se détacher comme un fruit mûr de sa tige, elle nous apprit à ne pas nous prononcer légèrement sur les limites de sa destinée.

PORT-ROY AL

Page 1