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Son Altesse Royale le prince Alexandre des Pays-Bas

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ration instinctive. Le matin de son dernier jour, il descendit selon son habitude chez ses hôtes; c’était un jour de service religieux ; le doux philosophe s’entretint avec ces braves gens de ce qu’avait dit le ministre, l’approuva fort et leur conseilla de s’y conformer. L’hôte et l’hôtesse (nommons-les. Messieurs, ils ont, par leur honnête sincérité, leur place en cette belle idylle de La Haye, racontée par Golerus), le mari et la femme Yan der Spyk retournèrent à leurs dévotions. Quand ils revinrent chez eux, leur paisible locataire était mort. L’enterrement eut lieu le février, comme s’il se fût agi d’un fidèle du Christ, dans la nouvelle église sur le Spuy. Tous les gens du quartier regrettèrent fort la disparition du sage qui avait vécu au milieu d’eux comme l’un deux. Ses hôtes gardèrent religieusement son souvenir et ceux qui l’avaient approché ne parlaient jamais de lui sans l’appeler, selon l’usage, « le bienheureux Spinoza ».

Qui aurait pu, vers le même temps, démêler le courant d’opinion qui s’établissait dans les cercles prétendus éclairés du pharisaïsmc d’alors, aurait vu, par un étrange contraste, ce philosophe, si aimé des simples et de ceux qui avaient le cœur pur, devenir l’épouvantail de l’étroite orthodoxie qui prétendait posséder le privilège de la vérité. Un scélérat, une peste,

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un suppôt de l’enfer, le plus méchant athéiste qui fut jamais, un homme couvert de crimes, voilà ce que devint dans l’opinion des théologiens et des philosophesbien pensantslesolitaire de Pavilioengracht.Des portraits de lui se répandirent, où on le montrait « portant sur son visage les signes de la réprobation ». Un grand philosophe, aussi hardi que lui, mais moins conséquent et moins complètement sincère, l’appela « un misérable ». Mais la justice eut son tour. L’esprit bumain, en arrivant vers la fm du xviii® siècle, surtout en Allemagne, à une théologie plus modérée et à une philosophie plus large, reconnut en Spinoza le précurseur d’un Évangile nouveau. Jacobi mit le public dans la confidence d’une conversation qu’il avait eue avec Lessing. Il était allé chez Lessingdans l’espérance que celui-ci lui viendrait en aide contre Spinoza. Quel fut son étonnement quand il trouva dans Lessing un spinoziste avoué! « Év -kv, lui dit ce dernier, voilà toute la philosophie. » Celui qu’un siècle entier a déclaré athée, Novalis le trouve « ivre de Dieu ». Ses livres oubliés, on les publie, on les recherche avidement. Schleiermacher, Goethe, Hegel, Schelling proclament tous d’une seule voix Spinoza le père de la pensée moderne. Il y eut peutêtre quelque exagération dans ce premier élan de réparation tardive; mais le temps, qui met tout à sa

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place, a consacré au fond l’arrêt de Lessing, et il n’est plus aujourd’hui un esprit éclairé qui ne salue dans Spinoza l’homme qui eut à son heure la plus haute conscience du divin. C’est dans cette pensée, Messieurs, que vous avez voulu que cette tombe humble et pure eût son anniversaire. C’est l’affirmation commune d’une foi libre dans l’infini qui réunit en ce jour, aux lieux mêmes témoins de tant de vertu, la réunion la plus choisie qu’un homme de génie puisse grouperautour de lui après sa mort. Une souveraine aussi distinguée par les dons de l’intelligence que par ceux de l’àme, est présente en esprit au milieu de nous. Un prince, juste appréciateur de tous les mérites, a voulu, en faisant par sa présence l’éclat de cette solennité, témoigner qu’aucune des gloires de la Hollande ne lui est étrangère, et qu’il n’y a pas de pensée si élevée qui échappe à son jugement éclairé, à sa philosophique admiration.

L’illustre Haruch de Spinoza naquit à Amsterdam au moment où votre république atteignait le plus haut degré de sa gloire et de sa puissance. 11 appar-

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tenait à cette grande race qui, par l’inilaence qu’elle a exercée et par les services qu’elle a rendus, occupe une place si exceptionnelle dans l’histoire de la civilisation. Miracle à sa manière, le développement du peuple juif prend place immédiatement à côté de cet autre miracle, le développement de l’esprit grec; car, si la Grèce a réalisé d’abord l’idéal de la poésie, de la science, de la philosophie, de l’art, de la vie profane, si j’ose m’exprimer ainsi, le peuple juif a fait la religion du genre humain. Ses prophètes inaugurèrent dans le monde l’idée de justice, la revendication des droits du faible, revendication d’autant plus âpre que, toute idée de rémunérations futures leur étant étrangère, ils rêvaient sur cette terre et dans un avenir prochain la réalisation de l’idéal. Un juif, Isaïe, 750 ans avant Jésus-Christ, ose dire que les sacrifices sont de peu de conséquence et qu’une seule chose importe, la pui'eté du cœur et des mains. Puis, quand les événements de la terre semblent contrarier d’une façon irrémédiable ces brillantes utopies, Israël a des volte-face sans pareilles. Transportant dans le domaine de l’idéalisme pur ce royaume de Dieu que la terre ne comporte pas, une moitié de ses fils fonde le christianisme ; une autre continue, à travers les bûchers du moyen âge, cette imperturbable protestation ; « Ecoute, Israël;

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Jéhovali, ton Dieu, est unique; saint est son nom. » Cette puissante tradition d’idéalisme et d’espérance contre tout espoir, cette religion qui obtient de ses adhérents les jilus héroïques sacrifices sans qu’il soit dans son essence de leur rien promettre de certain au delà de la vie, fut le milieu sain et fortifiant dans lequel se développa Spinoza. Son éducation fut d’abord tout hébraïque ; la littérature d’Israël fut sa première et, à vrai dire, sa perpétuelle maîtresse, la méditation de toute sa vie.

Comme il arrive d’ordinaire, la littérature hébraïque, en prenant le caractère d’un livre sacré, était devenue le sujet d’une exégèse conventionnelle, où il s’agissait bien moins d’expliquer les vieux textes au sens de leurs auteurs, que d’y trouver un aliment pour les besoins moraux et religieux des temps. L’esprit pénétrant du jeune Spinoza vit bientôt tous les défauts de l’exégèse de la synagogue; la Bible qu’on lui enseignait était défigurée par plus de deux mille ans de contre-sens accumulés. Il voulut percer au delà. Au fond, il était avec les vrais pères du judaïsme, et en particulier avec ce grand Maimonide, qui avait trouvé moyen d’introduire dans le judaïsme les plus fortes hardiesses de la philosophie. Il entrevoyait avec une sagacité merveilleuse les grands résultats de l’exégèse critique qui devait,

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cent vingt-cinq ans plus tard, donner l’intelligence véritable des plus belles œuvres du génie hébreu. Était-ce là détruire la Bible? A-t-elle perdu, cette littérature admirable, à être comprise dans sa physionomie réelle, plutôt que reléguée hors des lois communes de l’humanité? Non, certes. Les vérités révélées par la science dépassent toujours les rêves que la science détruit. Le inonde de Laplace l’emporte, j’imagine, en beauté sur celui d’un Cosmas Indicopleustès, se figurant l’iinivers comme un cofl're, sur le couvercle duquel les étoiles filent dans des rainures à quelques lieues de nous. La Bible, de même, est plus belle quand on sait y voir échelonnés, sur un canevas de mille années, chaque aspiration, chaque soupir, cliaque prière de la plus haute conscience religieuse qui fut jamais, que quand on s’oblige à y trouver un livre comme il n’y en eut jamais, rédigé, conservé, interprété au rebours de toutes les règles ordinaires de l’esprit humain.

.Mais les persécutions du moyen âge avaient produit dans le judaïsme l’elïet ordinaire des persécutions; elles avaient rendu les esprits éti'oits et timicles. Quelques années auparavant, à Amsterdam, l’infortuné Uriel Acosta avait expié cruellement des hésitations que le fanatisme trouve aussi coupables que l’incrédulité avouée. Les hardiesses du jeune

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