M DCCC LXXXIV
Droils de reproduction et de traduction réservés.
PRÉFACE
Il y a vingt-sept ans, je publiai, sous le titre d' Études d'histoire religieuse, une série de morceaux relatifs aux croyances de l’antiquité, du moyen âge et de l’Orient. Voici quelques autres travaux du même genre, qui peuvent être considérés comme une suite de ceux qui furent accueillis avec faveur en 1857. L’antiquité grecque et latine est, dans ce volume, assez peu représentée; mais j’y ai mis un long travail sur le bouddhisme, et quelques questions se rapportant au moyen âge y sont minutieusement discutées.
Le travail sur le bouddhisme fut composé dans les derniers mois de la vie d’Eugène Burnouf. Il était destiné à la Revue des Deux Momies, et ce fut le premier travail que je présentai à ce recueil. M. Buloz, le moins bouddhiste des hommes, nie loua sur quelques accessoires; mais, pour le fond, il ne voulut pas croire que ce lut vrai. Un bouddhiste réel, en chair et en os, lui parut chose inadmissible.
I' UÉFACE.
A toutes mes preuves, il répondit inflexiblement; « Il n’est pas possible qu’il y ait des gens aussi bêtes que cela. » Burnouf mourut, et le morceau resta dans mes cartons. Je l’en ai tiré, parce qu’il m’a semblé que l’absence du bouddhisme était une lacune dans mes études d’histoire religieuse. J’ai joint à l’analyse des vues de Burnouf l’exposé des beaux résultats auxquels sont arrivés plus récemment de jeunes et vaillants travailleurs, en particulier .M. Senart.
Presque toutes les pièces de ce volume relatives au moyen âge concernent le mouvement extraordinaire de réforme religieuse qui remplit le xiiP siècle, et disparaît au xiv' ou au xv% sous le poids de l’orthodoxie officielle. Le centre de l’agitation révolutionnaire était dans l’ordre de Saint-F’rançois ; mais l’histoire des sectes franciscaines est inintelligible, si l’on ne s’est préalablement fait une idée sur Joachim de Flore, puisque Joachim, s’il ne fut pas créé de toutes pièces par les franciscains exaltés, comme l’a récemment soutenu M. Preger, devint pour eux un sujet de légendes, un précurseur en grande partie apocryphe. J’ai repris le travail que j’avais publié sur ce point de critique en 1<S6G, et je l’ai complété en profitant de tout ce qui a paru sur la matière en ces dernières années.
L’article sur François d’.Vssise résume mes idées sur un sujet que j’aurais aimé à traiter avec plus d’étendue. Cet essai parut au plus fort des controverses auxquelles donna lieu la Vie de Jésus, et il fut, dans ma pensée, une réponse à certaines objections. Il plut à quelques personnes; il me valut, du
PRÉFACE
moins, un brevet d’indulgence qui, j’espère, me sera compté quelque jour à l’égal des faveurs de la Porlioncule. Un capucin, qui avait lu l’article dans les Débats, dit à la princesse avec laquelle il causait souvent de moi : « Il a écrit sur Jésus autrement qu’on ne doit; mais il a bien parlé de saint François. Saint François le sauvera. » J’ai toujours eu, en effet, beaucoup de dévotion pour François d’Assise, le considérant comme l’homme qui, après Jésus, a eu la religion la plus immédiate de la nature. Un critique éminent, M. Scherer, s’est plusieurs fois étonné de mon goût pour ce mendiant, si complètement en révolte contre les saines idées de l’économie politique. C’est qu’à vrai dire les sympathies en histoire, comme dans la vie réelle, se forment bien plus par la communauté des défauts que par celle des qualités. Les défauts qui eussent très vite ruiné l’œuvre de François d’Assise, si l’Église universelle ne lui eût donné de la consistance et de la fixité, en la faussant, sont bien ceux qui ne m’ont laissé d’autre action sur mes contemporains que de les avoir un moment amusés. Un idéaliste, pour fonder quelque chose de durable, doit être doublé d’un intrigant. Je n’ai pas eu de frère Élie. Je n'aurais réussi dans l’ordre temporel que si une force très égoïste se fût emparée de moi et m’eût exploité à son profit. Gomme le patriarche d’Assise, j’ai traversé le monde, sans attache sérieuse au monde, à l’état de simple locataire, si j’ose le dire. Tous deux, sans avoir rien eu en propre, nous nous sommes trouvés riches. Dieu nous a donné l’usufruit de l’univers.
PRÉFACE
et nous nous sommes contentés de jouir sans posséder. Une telle disposition fait des conservateurs peu sûrs et des révolutionnaires peu redoutables. Les abus qui me choquent, par exemple, sont ceux qui atteignent la jouissance, bien plus que ceux qui atteignent la propriété. Une barrière interdisant l’accès d’une belle vallée, un ruisseau qu’on salit pour l’assujettir au service d’une manufacture, un mur qui convertit en propriété quelque coin du vague champ de Dieu, tout ce qui fait de la beauté un apanage personnel, de la vérité une propriété individuelle, tout cela me répugne; car tout cela est un amoindrissement de la jouissance commune du monde. La vaine pâture, qui est le domaine des pauvres évangéliques, en est amoindrie. Mais il est clair que ceux qui croient qu’il y a ici-bas des cités durables doivent tenir pour dangereuse cette façon d’imiter les oiseaux du ciel. Admirateurs attardés du Discours sur la montagne, ne demandons pas de l’écompense civique pour nous être nourris d’une chimère. Non seulement nous n’avons rendu aucun service à la cause de l’ordre, mais peut-être plus d’un réfractaire, dans sa révolte contre l’ordre établi, a pu s’autoriser de nous. Nous n’avons contribué à consolider la propriété de personne ; les bourgeois de l’avenir ne nous devront pas de reconnaissance.
Les fleurs de l’bistoire religieuse sont des Heurs étranges, et les héros de cette histoire sont le plus souvent des malades. L’étude sur Christine de Stommeln présente un beau cas de pathologie mys-
PRÉFACE
tique et une touchante histoire d’amour. Je crois que, si quelque jeune homme de l’École des Charles voulait extraire la correspondance amoureuse qui est dans les Bollandistes, en revoir le texte et trouver la juste manière de le traduire, cela ferait un petit volume extrêmement agréable.
Les saints de Port-Royal n’avaient pas les folles visions de la pauvre hallucinée du moyen âge. Ce sont des convulsionnaires corrects, des hystériques raisonnables. On trouvera dans ce volume trois études que je leur ai consacrées. J’ai mis à la suite le discours que je fus appelé à prononcer à La Haye, lors du deuxième centenaire de la mort de Spinoza. Spinoza, comme je l’ai compris, appartient plus à l’histoire religieuse qu’à l’histoire philosophique. Il a son église, plus encore qu’il n’a son école, église pleine d’une lumière crue, comme toutes les constructions du xviP siècle, froide parce qu’elle a trop de fenêtres, triste parce qu’elle est claire. La Grèce seule a su mettre dans la religion la gaieté, la couleur, la chaleur et la vie.
A défaut de la gaieté, la théologie a quelquefois le ridicule. Les Provinciales sont d’immortelles comédies, qui n’ont qu’un défaut, c’est d’avoir trop bien réussi; c’est le seul cas où l’on ait vu la comédie faire disparaître le travers auquel elle s’attaque. Pour égayer l’austérité de ce volume, j’y ai inséré un jeu que m’inspirèrent, au sortir de Saint-Sulpice, mes souvenirs de théologie scolastique. Le sujet, ce sont les célèbres congrégations De auxiliis divinægratice, qui furent l’origine des interminables con-
PRÉFACE
troverses du jansénisme. J’ai voulu montrer, dans ce petit récit, une des singularités de la théologie romaine, qui est d’associer bizarrement les prétentions à rinlaillibilité avec l’ergoterie la plus subtile. L’infaillibilité devrait au moins n’être pas disputeuse. Quoi de plus naïf que de suer sang et eau pour trouver la vérité, quand on est sûr d’avance que ce qu’on décidera sera la vérité ?
Le morceau qui ouvre le volume a été composé dans des circonstances que je raconte à mes amis quand je veux les faire sourire, et dont je me souviens certes avec plaisir, puisqu’elles me firent pour un jour le collaborateur de MM. ïaine, Max Müller, Emerson. Je l’écrivis dans la persuasion que personne ne lirait cela en France. M. Taine, je crois, lit de même, et il en résulta des morceaux plus gaillardement enlevés que la plupart de ceux qu’on écrit en vue d’un public connu d’avance. Les événement^ du Mabdi m’ont depuis confirmé dans cette idée ({u’on pourrait faire, en Asie et en Afrique, des expériences religieuses du plus grand intérêt, avec des sommes qui ne dépasseraient pas vingt ou trente millions.
Je suis beureux, en donnant, au bout d’un quart de siècle, cette continuation à mes premières Etudes, de signaler un jirogrès considérable de l’esprit public. L’opinion éclairée n’a rien perdu de la curiosité qui l’entraînait vers ces sortes de recberebes; elle y porte plus de modération et de maturité. Les malédictions qui accueillirent mes premiers essais
PRÉFACE
VM
ne se comprendcaient plus, à l’iieure qu’il est. Des thèses pour lesquelles je fus anathématisé, au début de ma carrière, sont maintenant adoptées par des écrivains prétendant rester catholiques. Le temps est un collaborateur nécessaire de la raison. Il suffit de savoir attendre. J’ai reproduit en ce volume quelques pages que j’écrivis autrefois sur Galilée, uniquement pour faire comprendre cette nuance. Galilée est le plus grand homme qu’il y ait jamais eu, dans l’ordre du vrai; il fut courageux; cependant ce ne fut pas un héros, et il eut raison de ne pas l’être. On s’étonne quelquefois que Galilée ait été un peu l'aihle, qu’il ait consenti à rétracter comme erronées des propositions qu’il savait bien être vraies. C’est qu’il voyait que sa mort ne servirait de rien à la démonstration de ces certitudes. On n’est martyr que pour les choses dont on n’est pas- bien sûr. Si les systèmes pour lesquels le pauvre Giordano Bruno se laissa brûler, au Champ de Flore, eussent été aussi vrais que ceux de Galilée, peut-être n’eùt-il pas jugé à propos de les affirmer au prix de sa vie. Tel théorème d’Archimède n’aurait rien gagné à ce qu’Ari-himède se fût fait tuer pour lui. Quand on tient la vérité, il n’y a pas de zèle à faire. La vérité n’a pas besoin d’être proclamée; il suffit de l’énoncer.
Ainsi des méthodes que toutes les routines conjurées déclaraient, il y a trente ans, frivoles et dangereuses, sont maintenant devenues des lois pour tous les bons esprits. Cette vérité : « 11 ne se passe pas, dans le monde accessible à l’expérience de l’homme, de faits surnaturels, » s’impose déplus en plus à la
1* KÉFACE.
conscience du genre humain. Le genre humain arrive à prier de moins en moins^; car il sait bien qu’aucune prière n’a jamais été suivie d’eftet. Les témoignages ne prouvent rien dans une question de ce genre. S’il y a une divinité dont la puissance soit établie par des documents en apparence irréfutables, c’est la déesse Rahbal Tanil de Carthage. Près de trois mille stèles attestant des vœux faits à celte déesse sont sorties de terre; elles sont maintenant pour la plupart déposées à la Bibliothèque nationale, à Paris ; toutes constatent que'Rabhat Tanit « a écouté la prière » qu’on lui avait adressée. Eh bien, ces trois mille témoins d’une prière ayant atteint son but se trompent assurément. En effet,* Rabbat Tanit, étant une fausse divinité, n’a jamais pu exaucer personne. L’efficacité du quinquina est jirouvée, parce que, dans une infinité de cas, le quinquina ou ses équivalents ont changé la marche de la fièvre. A-t-on jamais prouvé cela pour la prière? Non, certes. Et pourtant le fait est facile à expérimenter, car il s’adresse au Ciel des millions de prières par jour.
Comment l’avenir conciliera-t-il ces vérités, désormais acquises, avec le besoin qu’a l’homme de s’incliner devant un idéal supérieur? C’est ce qu’on ne saurait dire; mais, autant en pareille matière la théorie est obscure, autant la pratique est
1. Je prends ici le mot « prière n dans le sens ordinaire de requête adressée au Ciel pour un objet spécial, non dans le sens de méditation, d’entretien intérieur avec les principes abstraits du devoir.
PRÉFACE
évidente. Cette pratique se résume toute en la liberté. La religion doit devenir une chose entièrement libre, c’est-à-dire une chose dont l’Etat ne s’occupe pas, une chose aussi individuelle que la littérature, l’art ou le goût. Si, par hasard, sous prétexte de religion, il se commet des délits de droit commun, des lois existent pour les punir. La perfection serait qu’il n’y eût pas une seule loi spéciale sur les matières religieuses, pas plus qu’il n’y en a pour régler le costume, les lectures, les divertissements privés des citoyens. L’État neutre en religion est le seul qui ne puisse jamais être amené au rôle de persécuteur.
Lors même qu’un tel absolu sei’ait fort éloigné de nous, ce ne serait pas une raison pour ne point y aspirer ; car il est également fâcheux, dans les choses humaines, de n’avoir aucun but idéal, et de croire l’idéal susceptible d’être atteint immédiatement. En fait, l’idéal de liberté dont nous parlons est plus qu’à demi réalisé en France, puisque aucune religion ne s’impose, chez nous, au citoyen; qu’on peut, par exemple, jouir de tous les droits de Français sans appartenir à tel ou tel culte, sans même appartenir à aucun culte.
Un pas ultérieur reste à faire sans doute. Il consisterait à mettre tin au régime concordataire et à supprimer les allocations inscrites au budget général pour frais de cultes particuliers. Rien ne serait plus logique, et c’est là une révolution qui s’accomplira; car je suis persuadé, malgré bien des apparences contraires, que l’avenir en Europe est à la
l'KÉFACK.
liberté. L’Ëlat conçu à la façon moderne, comme une simple garantie d’ordre pour l’exercice de l’activité individuelle, l’Etat, dis-je, ainsi conçu, n’a pas plus de raisons pour avoir des concordats avec les religions que pour en avoir avec le romantisme, ou le réalisme, ou le classicisme, ou telle autre opinion qu’il est permis d’avoir ou de ne pas avoir. Mais la dénonciation des concordats supposerait votée une bonne loi sur les associations, les fondations et l’existence légale des personnalités morales. Or une telle loi non seulement n’existe pas, mais le parti démocratique ne paraît nullement disposé à la voler. C’est en Angleterre ou dans les États les j)lus libéraux de l’Amérique du Nord qu’il en faudrait chercher le modèle. Ni les démocrates anticléricaux, ni le parti catholique ne veulent d’une telle solution. Le parti anticlérical a pour programme de supprimer les privilèges du clergé, sans lui donner en échange la liberté de s’organiser à sa guise. Le parti catholique réclame tous les privilèges du concordat najjoléonien, sans en accepter les charges. Il veut être libre comme en Amérique et officiel comme il a toujours été habitué à l’être en France. On ne saurait jouir à la fois d’un statut exceptionnel et du droit commun. Si demain la liberté d’association était établie en France, il faudrait qu’un article stipulât que les avantages de ladite loi ne seraient acquis à aucune corporation ayant avec l’État des concordats spéciaux, à aucun collège conférant à ses membres une apparence quelconque de fonctionnaires de l’Etat. Le lendemain du jour où les
PRÉFACE
confessions religieuses renonceraieiU à leurs concordats, elles jouiraient du droit commun. Le temps finirait par leur montrer que la liberté de tous est encore la meilleure et la plus sûre des chartes.
En somme, l’état actuel de la législation religieuse, bien que fort incohérent, donne une liberté suffisante à tous. Celui qui n’appartient pas au culte censé de la majorité n’a pas à se plaindre. Quant au catholicisme, il a tort également, selon moi, de crier à la persécution. En réalité, il est privilégié; or à tout privilège correspond une charge. Qui sentit commodum débet sentire et incommodum. L’organisation concordataire n’admet que le diocèse et la paroisse; dans un tel état de choses, les congrégations religieuses ne peuvent exister sans autorisation de l’État. Cela est illibéral; cela est tout à fait contraire à la liberté, comme nous l’entendons, comme nous la désirons. Nous voudrions une législation où chacun lut maître de se vêtir, de se loger, de vivre de la manière qui lui paraît la meilleure. Mais le premier pas vers un tel régime serait l’abandon du Concor dat, puisque le Concordat est la négation même de la théorie de l’Etat, entendu comme un mainteneur de libertés, étranger à toute opinion religieuse ou littéraire. Les liens qui enserrent le catholicisme sont, en réalité, les liens de ses privilèges, liens qu’il a été si heureux de contracter il y a quatrevingts ans, et auxquels il ne tient pas du tout à renoncer aujourd’hui.
L’étal présent de la législation religieuse est donc très supportable, et, les années que nous traversons
PRÉFACE
n’étant nullement propres aux grandes réformes, il ne faut point pousser à des changements fondamentaux, qui pourraient avoir de graves inconvénients. Des retouches de détail peuvent suffire. Dans le système légal actuel, je ne vois les principes libéraux violés sérieusement chez nous que par les obligations scolaires. L’État à le droit d’enseigner à tous les degrés, à condition que nul ne soit forcé de suivre son enseignement. Quelques-unes des prescriptions actuellement en vigueur sur les examens de l’enfant qui ne va pas à l’école publique pourront devenir très vexatoires. L’obligation qu’a le père de donner l’instruction élémentaire à ses enfants n’exige pas de mesures préventives. Le père a aussi le devoir de donner à son fds la nourriture suffisante, sans qu’une surveillance soit exercée pour vérifier la manière dont il remplit ce devoir.
Une comparaison rendra ma pensée. Chaque commune a une fontaine publique, où l’eau est distribuée gratis. Nul pour cela n’est forcé d’y puiser. Un citoyen a même tout à fait le droit de dire : « L’eau de la fontaine publique est très mauvaise ; venez prendre de l’eau à mon puits, » et les habitants sont bien libres de répondre à son appel. Mais, si le propriétaire du puits vient ensuite tenir ce langage : « Vous le voyez, tout le monde préfère l’eau de mon puits; supprimez la fontaine publique, et donnez-moi l’argent qui sert à l’entretenir, » il faut lui répondre carrément Non. La chose publique ne doit être une gène pour aucun effort individuel;
PRÉFACE
mais elle ne doit être dans la dépendance d’aucune force ou d’aucune volonté privée.
La meilleure garantie de la liberté, c’est le progrès général des lumières. Si l’on considère l’ensemble de l’Europe, ce progrès, quoi qu’on dise, est réel. Nous pourrons voir de fortes réactions religieuses ; nous ne verrons pas un retour de vrai fanatisme. Le fanatisme n’est possible qu’avec la foi des masses. Or la foi des masses s’est fort aftaiblie, et il n’est pas probable que, même sous le coup de grands désastres sociaux, elle se ranime sensiblement. Supposons les plus affreux malheurs ; on aurait encore de la peine à persuader au peuple que la cause de cesmalheurs, ce sont les gens qui ne vont pas à la messe et qu’il faut leur courir sus. Les croyances surnaturelles seront minées lentement par l’instruction primaire et par la prédominance de l’éducation scientifique sur l’éducation littéraire. Ces deux faits ne sont pas le résultat de tel ou tel régime politique, de théories vraies ou fausses répandues par les publicistes; ils sont Inconséquence de la marche des sociétés modernes vers un état où l’individu, pour vivre, a besoin d’une certaine instruction positive. Autrefois, le paysan, ne sachant ni lire, ni écrire, ni compter, vivait tout de même, protégé par le patronage et par une sorte d’esprit patriarcal généralement répandu. Maintenant la lutte pour la vie condamne un individu placé dans de telles conditions à mourir de faim. De même, l’homme qui aura fait ses classes de grec et de latin, mais qui ne sait pas la géographie, les éléments des sciences, les
PllÉFACE.
langues vivantes, deviendra moins bien armé dans le struggle for life que celui qui aura une éducation plus moderne, plus grossière et plus pratique. L’éducation classique n’assurera une supériorité qu’à ceux qui veulent écrire, c’est-à-dire à un bien petit nombre.
Or l’éducation usuelle et commune, qui deviendra celle des foules, sera moins conservatrice des croyances suinalurelles que le vieil humanisme complaisant, qui se souciait peu qu’une phrase fût vraie ou fausse, pourvu qu’elle fût bien tournée. L’homme qui n’a pas fait ses classes se dégage des langes du surnaturel plus facilement que le demi-lettré; car ce dernier à été élevé dans l’admiration e.xclusive du XVII' siècle, et ses maîtres, la moitié du temps, n’ont pas eu assez de force d’esprit pour lui faire faire une distinction entre le type excellent de style en prose que le xvii^ siècle a créé et l’enfantillage intellectuel où nous tiennent souvent les œuvres littéraires de ce temps. L’homme vaut maintenant en proportion de ce qu’il sait; or les meilleurs écrivains du xvii" siècle savaient peu de chose et ne peuvent presque rien nous apiu’endre. Les sciences historiques étaient à l’état naissant; les grandes sciences de la nature n’existaient que dans la tête de quelques rares génies. Un écolier de notre temps, avec son manuel, en sait plus que Bossuet, sur une foule de ])oints de première importance. Cette nouvelle éducation fei'a des générations moins lettrées, mais en somme plus éclairées que celles qui doivent leurs habitudes d’esprit aux humanités. C’est la faute des
PRÉFACE
humanités, qui n’ont pas su inaugurer pour leurs adeptes une prise sérieuse de la robe virile, un acte de majorité intellectuelle, consistant à dépasser la littérature et à la remplacer par la culture positive de l’esprit humain. Dans de telles conditions, la superstition pourra disposer encore de très grandes forces; mais elle ne sera plus qu’une gêne sociale. Le fanatisme, qui a pu, il y a trois cents ans, décapiter un grand pays comme l’Espagne, est un Typhon vaincu, devenu désormais impuissant pour le mal.
Il faut savoir envisager de sang-froid ces éventualités, qui vont, dans quelques années, assaillir brutalement notre siècle près de finir. Le but de la vie humaine restera toujours saint. S’il est vrai de dire que désormais la culture intellectuelle, même à son degré le plus humble, exclura la croyance au surnaturel, il est vrai de dire aussi que la plus haute culture ne détruira jamais la religion entendue dans le sens élevé. L’homme ne dépend pas d’un maître capricieux, qui le fait vivre, mourir, prospérer, souffrir. Mais il dépend de l’ensemble de l’univers, lequel a un but et fait tout converger à ce but. L’homme est un être subordonné; quoi qu’il fasse, il adore, il sert. La vertu, c’est de contribuer avec joie et empressement au bien suprême. Le mal, c’est de servir sans grâce, de ressembler au soldat médiocre, qui murmure contre son chef, tout en allant au feu comme les autres. On pourrait prouver que le plus mauvais des hommes collabore encore plus aux vues providentielles par son action
PRÉFACE
inconsciente qu’il ne les contrarie par sa révolte et ses méfaits.
En définitive, le sermon de saint François d’Assise aux oiseaux est le résumé de toute bonne théologie. « Mes petites sœurs hirondelles, vous avez de bien grandes obligations à Dieu votre créateur, et en tout temps vous devez le louer, parce qu’il vous a donné la liberté de voler en tout lieu, et parce qu’il vous a munies d’un double et triple vêtement, et surtout à cause de l’élément de l’air qu’il vous a destiné. Vous ne semez ni ne moissonnez ; et Dieu vous nourrit, et il a préparé les fleuves et les fontaines pour votre soif ; il vous a donné les monts et les vallées pour votre refuge, et les hauts arbres pour y faire vos nids, et, bien que vous ne sachiez ni filer ni coudre. Dieu vous fournit le vêtement, à vous et à vos petits; d’où l’on voit bien combien votre créateur vous aime. Et, partant, gardez-vous bien, mes petites sœurs, du péché d’ingratitude, et appliquez-vous toujours à louer Dieu » Voilà la vérité. Le monde est un chœur im-
mense, où chacun de nous a une note à tenir. La religion consiste pour chacun à faire son œuvre en chantant, à louer Dieu du matin au soir par la gaieté, la bonne humeur, la résignation.
L’oiseau, comme l’a très bien vu François d’Assise, est à cet égard dans une situation favorisée; car le chant lui est en quelque sorte naturel, et il ignore les soucis d’une existence compliquée. Mais tous nous pouvons, à des degrés divers, l’imiter pendant quelques heures. Les femmes, d’abord, pour s’élever au culte pur, n’ont qu’à rentrer en elles-mêmes et à
PRÉFACE
écouler les voix intimes de leur sexe, ce sexe étant par lui-même une sorte de profession miséricordieuse, un acte de piété perpétuel. La femme est religieuse par la simple observation des bienséances de son état. La robe et la ceinture de la femme sont les insignes d’un ordre, un vêtement de sainteté. L’homme aussi a son oraison jaculatoire, sa virile prière, qui, s’élevant du plus chaud de la bataille de la vie, perce le ciel d’un accent bref, sec et dur. On prie dès qu’on n’est pas égoïste; or l’homme n’est pas toujours égoïste. S’il murmure contre la Providence, c’est qu’il ne la trouve pas assez juste. Son reproche est le plus souvent un acte de foi; ses blasphèmes, en tout cas, sont plus agréables à l’Élernel que l’hommage hypocrite du dévot. La jeunesse a des traits de feu, des flèches aux pointes de diamant, comme celles du séraphin qui transverbéra le cœur de sainte Thérèse. Même à l’âge où l’on marque d’un signe blanc les jours où l’on n’a pas souffert, il y a le rêve (triste manière d’adorer, à défaut d’autres); il y a de longs restes d’ardeur, de chaudes braises éteintes, une secrète affirmation que la nuit absolue elle-même, comme de récents explorateurs viennent de l’établir pour les profondeurs de l’Océan, n’est peut-être pas sans chaleur et sans vie.
Tout compté, il est peu de situations, dans le vaste champ de l’existence, à la surface de ce gros boulet de fer qu’on appelle la planète Terre, où la balance du Doit et Avoir ne se liquide encore par un petit surplus de bonheur. Et cela, en une période de l’histoire du monde où Dieu, s’il était un autocrate,
PRÉFACE
oevrail être considéré, d’après son gouvernement, comme un souverain médiocrement intelligent et peu juste. Combien l’adhésion cordiale, l’hommage et la louange deviendront plus faciles, quand la raison régnera davantage dans l’univers, quand le mal sera plus décidément vaincu, le bien plus fort; quand le nombre des êtres pour lesquels l’existence est un cadeau funeste sera devenu presque nul!
Chacun alors adhérera du fond du cœur à la voix solitaire du prêtre quand il chante à la messe : Yere dignum et juslum e.s*/, œquum et sahilare nos tibi seniper et ubique gvalias agere. L’existence se soldera pour tous, comme pour les oiseaux de François d’Assise, en un immense trop-plein d’amour et de reconnaissance. Les dogmes tristes ne trouveront personne pour les croire. La joie de vivre, maintenant si souvent oblitérée par la souffrance, éclatera de toute part. Le nihilisme, causé par l’effroyable fond do tristesse que des siècles accumulés de violence et de dureté entretiennent au centre de notre ancien continent, disparaîtra, ou plutôt n’aura plus de raison d’être. Quand le monde sera meilleur, quand la gaieté régnera en Russie comme elle règne, aux bons moments, en Bourgogne ou en Normandie, les protestations héroïques seront inutiles : on ne sera plus athée par piété, destructeur par esprit de justice, criminel par amour du bien; les plus fanatiques adeptes du néant deviendront les meilleurs soldats de l’idéal. Puissions-nous voir, avant de mourir, (juelque aurore de ces beaux jours!
Ma joie, sur le déclin de ma vie, est de songer que
PRÉFACE
j’ai pu servir en quelque chose à cette fin excellente. Comme je n’ai jamais écrit en vue de faire prévaloir par des habiletés d’avocat telle ou telle solution, mais que j’ai toujours cherché à provoquer loyalement le libre jugement de mon lecteur, en lui mettant sous les yeux les éléments de la question, j’ai l’assurance que, même quand je me suis trompé, i’ai été utile. J’ai servi mes adversaires autant que mes adhérents, et, si les études catholiques se relèvent un jour, on reconnaîtra, j’espère, que j’aurai contribué à ce résultat. Si, au contraire, les croyances surnaturelles, consommant leur divorce avec la méthode rationnelle, sortent de plus en plus du champ de l’esprit humain, il aura été utile qu’une enquête sérieuse et bienveillante ait été faite sur un ordre d’idées cpndamnépeut-êtreàperdre son importance, mais qui fut tout autrefois. L’histoire religieuse, en effet, acetavantage qu’elleresteraitnécessaire, même dans le cas où la religion viendrait à disparaître. Pour ne pas croire à la mythologie des poèmes homériques, nous n’enlisons pas moins ces poèmes avec charme. Les leçons de morale données par les religions n’ont besoin que d’une simple transposition pour devenir une très saine philosophie, ou, pour mieux dire, l’excellente philosophie morale dont on fait honneur au christianisme, n’est-ce pas nous qui, de notre vieux fonds de bonté et de dévouement instinctif, la lui avons prêtée? Le christianisme nous a faits; oui, sans doute; mais nous avons fait aussi le christianisme. En cherchant à recueillir les éléments d’une piété rationnelle en dehors
PRÉFACE
(les dogmes particuliers des Eglises, nous ne faisons donc que reprendre notre bien là où nous le trouvons.
Les dogmes sont passagers; mais la piété est éternelle. Saint Nil arrangea, pour les besoins de la vie chrétienne, le manuel d’Épictète. Je forme quelquefois un projet analogue, quoique d’un ordre infmimentplus modeste. Quelques personnes m’ayant témoigné avoir lu avec contentement certains passages de mes écrits, et les ayant trouvés susceptibles d’édifier et de consoler,jc songerais à extraire ces passages des volumes dont ils font partie, et à les publier en un petit livre, sous le nom de Lectures pieuses. Je diviserais la matière en cinquante-deux parties, pour les cinquante-deux dimanches de l’année. Il y aurait, pour chaque dimanche, un extrait des Evangiles et des Pères de la vie spirituelle, une prière et un bouquet spirituel, à la façon de François de Sales; plus tard, des images pourraient venir s’y joindre. Une femme pieuse ne s’apercevrait qu’à certaines omissions de la différence d’un pareil livre avec le Paroissien qu’elle porte avec elle à l’église. Peut-être finirait-elle, à quelques égards, par le préférer.
Ce serait là une bien belle victoire. Je ne cacherai pas, en effet, que, de tous les livres, celui qui me fait le plus d’envie, c’est le livre de messe. Sûrement, ce livre renferme de fort belles choses. Il faut avouer cependant que sa fortune a été singulière et assez ])eu en proportion avec sa valeur intrinsèque. Pour mériter d’être ainsi lu avec amour aux heures de
PRÉFACE
recueillement et de solitude, pour jouir de l’incomparable privilège de recevoir le regard abandonné de la femme, au moment où elle se croit seule avec son créateur, le Paroissien devrait être tissu d’or et de fin lin. Or il n’en est rien. Ge petit volume, que tant d’êtres exquis serrent d’une main fervente, et parfois portent à leurs lèvres, renferme des faiblesses, des erreurs, des choses qui entretiennent la femme dans la fâcheuse habitude de trop pactiser avec l’absurde. Ces lignes, sur lesquelles tant d’yeux charmants se tiennent fixés avec une sorte de tension amoureuse, sont souvent presque vides de sens. Un grand pas serait fait le jour où nous pourrions mettre dans la main de la femme un livre de piété moins imparfait. Loin de moi la pensée d’entreprendre une œuvre aussi délicate, où l’on ne pourrait réussir qu’à force de talent, de cœur et de naïveté. Je voudrais seulement réunir sous un petit format quelques pages sincères, pour ceux ou celles à qui le vieux missel ne suffit plus. Ma dernière ambition sera satisfaite, si je peux espérer entrer à l’église après ma mort, sous la forme d’un petit volume in-18, relié en maroquin noir, tenu entre les longs doigts effilés d’une main finement gantée.
, ■ - rtïtfcùifh ^ 'Vl:, }<i .1
Jn.f
. ' ■■" . .••f 't'fï t e ,
!‘U: .1 fll'ùi»'-.
Tt '
,':. ■ e' -it'îasf Rvlt.
jn/iÿ)'.’:*. J
1' 1 rV-i' ' .'.'"'UtTfl •■■■ '■ 'li - H
' V , (■ .[• ' r’ f*ii . .<i}
•1 Xi^aT't
^;Tki-
r , Kyi/oo'
■itr/i
■ ,• • Jfiî-' ' 'i* '
4i •, tu Mjfri' ’
• •>■;' tiÊl Ï‘^:*Î!W''
i(!? ,'t ••.lii '*'*’
'il >r:
••.nmot ..r 'ifi
^'i 0 "iMi
<^.ri
jtj iô'wt ^ ' 'Î'-.I
^’Kjr. ) r.
- ' ïjt'iifi