LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE
EN RELIGION
Un Orienlal me disait un jour : « Vous autres Européens, vous ne comprendrez jamais rien aux religions, car vous n’en avez jamais vu naître parmi vous. Nous autres, au contraire, nous en voyons naître tous les jours. » Effectivement, toutes les grandes religions du monde ont commencé en Asie. Et on ne saurait dire que cette activité créatrice soit épuisée. Jusqu’à nos jours, l’Asie a vu apparaître des sectes vivaces. Le babisme, dont les destinées sont loin
d’être achevées, est un phénomène tout à fait récent.
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La possibilité de voir se développer en Asie de grands cyclones religieux, des espèces d'islam, substituant un nouveau Coran à celui de Mahomet, celle possibilité, dis-je, ne doit pas être absolument niée. Un homme qui saurait assez bien l’arabe pour écrire en beau style un livre ayant la prétention de représenter la religion d’Adam, pourrait le voir adopté des peuplades voisines de la Syrie. On ferait très facilement accepter à ces tribus, dont l’état n’a pas changé depuis douze cents ans, que Mahomet fut un grand homme pour avoir retrouvé la religion d’Abraham, mais (pie la religion d’Adam est chose bien supérieure, i)uisqu’elie s’applique à toute la postérité d’Adam, c’est-à-dire à l’humanité tout entière. Un feu d’artifice tiré sur la montagne de Safet, et appuyé de quelques millions, passerait facilement pour l’apparition du .Messie; avec des générosités suffisantes, on pourrait faire attester le fait par les juifs de Tibériade cl de Safet. D’un coup de main rapide, on enlèveiait la Mecque, on détruirait la Caaba, on en ferait un lieu d’immondices.
En somme, avec une cinquantaine de millions, on ferait de nos jours l’équivalent de ce que Mahomet a fait, il y a douze cent cinquante ans; on détruirait l’islam; on ferait une religion nouvelle qui durerait ce (pic dure toute cliose, et qui, dans cent ans, prou-
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verait sa divinité par les miracles, les martyrs, etc.
L’expérience vaudrait, après tout, la peine d’être faite. Oui, un millionnaire qui y consacrerait une partie de sa fortune pourrait se donner le plaisir, sans quitter Paris, de mettre de nouveau en exercice la virtuosité religieuse de l’Asie. 11 pourrait, en dînant chez Brébant avec ses amis, se faire adresser des télégrammes sur les hauts faits de ses disciples, sur les vertus qu’ils ont pratiquées au degré héroïque, sur la manière dont iis se sont déchirés dans la journée avec des crocs de fer. Je lui conseillerais de faire sa religion bien dure, pour qu’elle attire davantage, bien absurde pour qu’on la proclame divine. Pendant ce temps, l’observateur impartial aurait de bien belles occasions de rire et de pleurer sur l’incurable sottise de l’espèce humaine et son inépuisable bonté.
Et la religion nouvelle aurait-elle besoin d’une grande originalité doctrinale? Mon Dieu, non! Un Persan de mes amis, qui a longtemps résidé en France, me racontait qu’à son retour en Perse, il faillit malgré lui devenir fondateur de religion. Sa légende courait en quelque sorte devant lui, il essayait vainement de l’arrêter; le bruit des miracles qu’il avait Jaits le troublait parfois à un tel point, qu’il se demandait si ce n’était pas vrai. Son symbole était : Liberté, égalité, fraternUé ; les gens à qui il communiquait ces
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trois mots sacramentels tombaient frappés d’étonnement. Ils disaient que c’était beaucoup plus beau que le Coran, et qu’il n’y avait que l’esprit divin qui fût capable de révéler des choses si sublimes^
La cause de cette supériorité singulière de l’Asie, en fait de créations religieuses, tient à certaines facultés dont l’Asie est ricbement douée et qui nous font à peu près défaut. L’Asie a l’enthousiasme, la foi, l’imagination facile, l’espérance sans bornes, l’audace à feindre, et, dans les cas extrêmes où la cause sainte est poussée à bout, rimperturbable assurance qui affirme l’idée en dépit de la réalité. Nos races ont infiniment plus de solidité, de sérieux, de droiture que relies de l’Asie ; mais, par cela même, elles reculent avec horreur devant ce qui semble une imposture ; elles manquent de la légèreté nécessaire pour se laisser enlever ; elles n’ont pas cette espèce de duplicité de conscience qui fait qu’on peut être à la fois fanatique et rusé, croyant et habile, dupe et trompcui’. Nous sommes trop honnêtes pour soutenii* jusqu’au bout ces gageures étranges; s’il nous prenait fantaisie d’essayei’, nous nous imaginerions qu’on rit de nous. Cela me rappelle ce bon Yulfilaïc de Trêves, dont parle Grégoire de Tours*, qui voulut, sur les