‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 49 sur 124 · Paradis, xii, l iO-l ll · texte numérisé non relu

Paradis, xii, l iO-l ll

2. Voir par exemple le manuscrit ancien fonds latin, n» i-27.

JOACHIM DE FLORE

Joachim est d’ordinaire présenté comme l’auteur de rÉvangile étemel. Tout le moyen Age, depuis le milieu du xiii' siècle, a cru, et les critiques modernes ont généralement admis que ce mot à^Evangile étemel fut le titre d’un livre secret, dont on essayait méchamment de substituer la doctrine à l’Evangile du Christ. Des doutes s’élèvent sur ce point, lorsqu’on voit la plupart des auteurs contemporains ne parler d’un tel livre que vaguement, sur ouï-dire, et sans jamais le citer textuellement, quand on remarque, d’ailleurs, entre leurs témoignages les contradictions les plus flagrantes sur la nature et l’origine du livre. En voyant ce volume introuvable servir d’aliment et de prétexte aux passions et aux intérêts qui se disputaient le monde au xiiC siècle, on est par moments tenté de le placer dans la même catégorie que le livre des Trois imposteurs, qui bien certainement n’a jamais existé*, au rang de ces chimères créées par la calomnie, et toujours tenues en réserve contre ceux qu’il importe de perdre. Le mot û'Évangile éternel, en effet, pris comme le nom d’une école, apparaît pour la première fois dans le monde théologiqueen Moi. C’était le moment où les querelles de l’université avec les ordres mendiants et des ordres

1 . Voyez mon essai sur Averroes et l'Averroisme, p. 292 et suiv. (2“ édit.).

ET L’ÉVANGILE ÉTERNEL

mendiants entre eux avaient atteint le plus haut degré de vivacité. L'Évangile éternel devint dans cette mêlée générale une arme pour les différents partis. Les dominicains le reprochaient aux franciscains et ceux-ci aux disciples de saint Dominique. L’Université, par l’organe de Guillaume de Saint- Amour, en accusait les mendiants, et, en vertu d’un singulier retour, Guillaume de Saint-Amour en passait lui-même pour l’auteur aux yeux de l’opinion L

A bien des égards, nous pouvons mieux que les contemporains démêler ces confusions. Certes l'Évangile éternel ne provient ni des dominicains ni de l’Université; il provient de cette fraction dissidente de la famille de Saint-François qui, gardant, au milieu de l’amollissement généi’al de l’ordre, l’esprit du fondateur, continua de croire, durant le xiii® siècle et une partie du xiv% que la règle séraphique renfermait le principe d’une régénération de l’humanité, un second Evangile supérieur au premier par sa perfection et par la durée qui lui était assurée. Sur ce point, 1e doute n’est plus permis; mais sur tout le reste que d’incertitudes ! A-t-il réellement existé un

1. Voyez l’article de M. D.iuaou sur Jean de Parme, dans le tome XX de l’Histoire littéraire de la France, p. 23 et suiv., et les additions aux articles de Guillaume de Saint-Amour et de Gérard d’Abbeville, dans le t. XXI, p. 168 et suiv.

JOACHIM DE FLORE

livre intitulé V Évangile éternel? S’il a existé, quel en est l’auteur? Ce livre est-il conservé en toutou en partie? Reste-t-il quelque espérance de le retrouver? Telles sont les questions que je vais essayer de résoudre au moyen de certains documents inédits, ou dont la critique n’a pas encore tiré tout le parti possible. Les écrits de.Ioachim, en toute hypothèse, ayant été le prétexte et ayant lourni la matière de l'Évangile éternel, une discussion critique de l’authenticité des ouvrages de Joachim doit précéder toute recherche sur le sujet qui nous occupe. Ce travail n’ayant trouvé place dans aucun recueil d’histoire littéraire ou ecclésiastique, je suis obligé de l’entreprendre ici.

DISCUSSION SU U 1,’AUTHENTICITÉ des ouvrages DE JOACHIM DE FLORE

Dans une lettre en guise de testament, datée de l’an 1200', Joachim, exposant avec détail l’état où

1 . O» peut la lire eu tète des éditions de la Concorde de l'Ancien et du Nouveau Testament (Venise, 1519), et du Commentaire sur /’/lpocoty/J.se( Venise, 1527), ou dans d’Argentrc, Collectio judiciorum , I, p. 121, ou dans les Bollandistes, loc. cit., p. 101. M. Preger croit que cette lettre a été fabriquée vers le milieu du Xill® siècle avec les écrits apocryphes de Joachim. Mais il semble bien que le 4“ concile de Latran ( 121.5) l’a visée (Labbe, Conc., XI, U® part., col. 148).

ET L’ÉVANGILE ÉTERNEL. 227

se trouvaient alors ses écrits, mentionne comme terminés trois ouvrages : la Concorde de l’Ancien et du Nouveau Testament, le Commentaire sur V Apocalypse et le Psallérion décacorde, « sans parler, ajoute-t-il, de quelques opuscules contre les Juifs et contre les adversaires de la foi catholique ».

Ges trois écrits sont les seuls grands ouvrages attribués à Joachim, dont l’authenticité soit bien établie. Joachim mourut le 30 mars 1202, selon l’opinion la plus probable; en tout cas, il mourut peu après 1200. On ne peut croire qu’en ses deux ou trois dernières années il ait composé les autres ouvrages qu’on lui attribue, et qui forment à eux seuls une masse plus volumineuse que les livres dont la rédaction occupa le reste de sa vie. Luc, depuis archevêque de Gosence, qui fut son secrétaire, ne mentionne que les trois ouvrages précités ‘ . Guillaume de Saint- Amour, combattant ses erreurs, n’en connaît pas d’autres^ Les cardinaux qui condamnèrent sa doctrine à Anagni ne citent qu’une lettre en dehors de ces trois écrits L Florent, évêque de Saint-Jeand’Acre, qui remplit les fonctions de promoteur en

Page 1