Il y a ici une confusion entre Isinaël et Isaac
LES TÉAZIÉS DE LA PERSE
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meurtrier qui insultâtes restes mortels, ô llossein !
» LE HATEE. — Cette femme qui s’approche triste et gémissante est la fille de Jéthro. La douleur qu’elle éprouve fait que son âme est semblable à un manteau déchiré en lambeaux. La voilà qui se frappe la tète avec ses deux mains et sanglote à la vue de la tète tranchée de llossein.
» LA FILLE DE jÉTiiRO. — Mille fois je t’aurais sacrifié mon âme, ô llossein, lumière des yeux du monde! .le suis la fille de .léthro. Hommage à ta tête lumineuse, ô imam llossein! à cette tète dont l’éclat ne saurait être terni par le sang qui l’inonde ! Tous les chérubins du ciel souffrent comme moi. .!c n’ai pas la force de contempler ta tête tranchée. Comme je m’offrirais en holocauste pour un seul regard de toi !
» LE HATEE. — .le vois arriver la mère de .lésus. elle se désole, elle soupire, elle couvre de cendres sa chevelure flottante. Ffius elle approche de la tète de llossein, plus ses lèvres sont fécondes en exclamations, ses yeux en jileurs. Elle veut honorer dignement le trépas du descendant d’Ali.
» MARIE. — Moi, Marie, frappée d’affliction, dé- ^olée et hors de moi-même, je me couvre de cendres à cause de toi. Ah! plût à Dieu que Marie eût été sacrifiée au lieu de cette tête chérie ! Plût à Dieu que la terre entière eût croulé ])lutôt que d’avoir servi de
Ihéâlre à un crime aussi atroce! Pauvre Fatima, quand elle aura su ce qui est arrivé à la lumière de ses yeux, quand elle aura vu que son Hossein a été massacré par une vile soldatesque, pauvre mère ! ses cris amèneront sur la terre le jour du jugement dernier. Reçois mon salut, ô lumière des deux prunelles de Fatima I 0 septième ciel, je te jette mes cris, mes malédictions! Dieu! arrache les yeux de Marie, épargne-lui la vue du cadavre mutilé du plus cher d’entre les imams !
» LE HATEE. — A présent arrive la mère de Moïse, pour visiter la tête du chef des hommes et des génies. Elle s’approche de la tête de Hossein en se frappant la tête et le sein.
ï LA MÈRE DE MOÏSE. — Tête tombée sous l’épée de l’ennemi, accepte mes hommages. Dis-moi, qui t’a séparée de ton beau corps? Quel est le traître infâme qui s’est rendu coupable de ce forfait? Je te salue, cadavre décapité et abandonné aux loups du désert. Dieu fasse que ce spectacle m’aveugle et que je ne voie plus dans un semblable état les reliques du bijou de. l’univers ! »
L’émotion est au comble quand Hadidja, grandmère de Hossein, et Fatima, sa mère, entrent en scène. Le prieur du couvent, vaincu par tant de miracles, se fait chiite.
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« LE PRIEUR. — Ilossein, souvenir laissé aux mortels par le courageux Ali, mon cerveau brûle de l’amour que tu viens de m’inspirer. Exauce mon humble prière, martyr tombé sous le fer des injustes, .le désire que tu me convertisses à ta religion ; ô Ilossein, je renonce à l’étole du prêtre chrétien !
)) LA TÊTE. — Récite après moi la formule de la profession de foi de l’islam ; dis ;
« .Je confesse ([u’il n’y a pas d’autre Dieu qu’.Allali, et que » Mahomet est l’envoyé d’.Vllali, et .\li l’ami d’Allah. »
» LE PRIEUR. — Dieu, n’oublie pas, au jour du jugement dernier, les paroles que je prononce :
« .Je confesse qu’il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah. »
Ainsi le génie mystique de la Perse a su donner à l’islamisme ce qui lui manquait, l’idéal tendre et souffrant, des motifs de pleurer, la complainte larmoyante, la Passion. C’est bà un besoin absolu de toute religion. Depuis les adonies jusqu’à la semaine sainte, les récits, les tableaux propres à ouvrir la source des larmes n’ont manqué à aucun culte. Il est si doux de pleurer sur un Dieu rédempteur, sur une victime qui s’est offerte pour le salut de ses fidèles, d’entonner le planctns natune, « au milieu de
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cet antre d’iniquités qu’on appelle le monde ». Ce sentiment est à peu près étranger à l’islamisme arabe, religion purement virile, uniquement faite pour les hommes. Dans la légende de Jésus selon les musulmans sunnites, Jésus ne souffre pas, n’est pas crucifié. Rien non plus dans la vie de Mahomet, telle que l’écrivent les orthodoxes, qui inspire des sentiments de tendresse, de pitié. Les chiites ont créé la vertu patiente en la personne d’Ali et de ses fils, sans imitation directe de la Passion chrétienne, mais en s’appuyant sur les mêmes sentiments. L’expiation, dont il n’y a pas de trace dans le sunnisme, est le fond du chiisme. Le vieux destin persan, le véritable Dieu de l’Iran, se retrouve dans nos drames avec le même caractèi'e triste et °randiose que dans le Schah-nameh. Ali soulfre parce que le destin le veut, et aussi pour son peuple chiite, pour que le mérite de ses douleurs soit compté au profit des peuples chiites. Comble de l’héroïsme ! il faut, pour que ce sacrifice soit efficace, que les victimes acceptent leur martyre. Une belle scène de la pièce intitulée le Messager de Dieu est celle où Mahomet fait consentir Ali et Fatima à la mort de leurs fils.
« FATIMA. — Eux, mes deux lils, renoncer à la vie, devenir martyrs, grand Dieu! Qu’ont-ils donc
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fait pour mériter ce châtiment aussi affreux que déshonorant? Tu n’as agi envers tes peuples qu’en souverain plein de sollicitude pour leur bien-être. Seraient-ils ingrats et criminels au point d’oser lever la main contre les princes de ta famille?
» LE PROPHÈTE. — Le martyre de mes descendants ne provient pasd’une faute de leur part. Ils vivraient tous, si la vie devait récompenser le mérite. Mais il n’y a que leur martyre qui puisse assurer le salut de mes sectateurs et témoigner en leur faveur au jour de la résurrection. Dieu lui-même l’a ainsi décrété. Moi, ainsi que ton mari, nous avons acquiescé à la volonté divine; acquiesce à ton tour, ma fille; assure le bonheur éternel de mes peuples! Consens, et tu deviendras l’aurore du jour de leur éternité bienheureuse; ton assentiment les couvrira d’une égide contre les atteintes du mal. Dieu veut que ce pacte d’alliance soit revêtu de ton sceau. D’une seule parole de toi va dépendre le salut de millions de croyants.
» FATLviA. — Puisqu’on veut que les vrais croyants soient sauvés au prix de mon infortune, je consens à être la plus malheureuse des mères; je consens à ce que la grande calamité ait son cours ! »
Ces endroits produisent toujours dans la foule des transports d’indignation. Et, quand Omar s’écrie ;
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« Point de lamentations, Ali! Récite la prière des agonisants et agenouille-toi, afin que je puisse d’un seul coup faire tomber ta tête, » et qu’Ali s’agenouille sous le sabre d’Omar en prononçant la prière de ceux qui vont mourir, les sanglots éclatent. Les femmes qui assistent à la représentation en font pour une grande part le caractère. A l’inverse des sunnites, chez lesquels les femmes n’ont presque pas de religion, la piété féminine est très vive chez les chiites . Presque tous les téaziés contiennent, à l’adresse des assistantes, quelques compliments galamment tournés .
< iiossEiN. — Ma mère, que donneras-tu à celles d’entre les femmes qui honoreront le souvenir de ma mort tragique? Car, dans ce moment suprême de la résurrection où elles soulèveront leur tête hors de leur tombeau, toutes alors, de même qu’aujourd’hui, espéreront me voir.
» FATiMA. — Rassure-loi, lumière de mes yeux, je te jure, par l’essence des splendeurs du Dieu sans pareil, qu’au moment où elles arriveront à la porte du paradis debout, tête nue, les yeux en larmes, le cœur en feu, en un mot telles que je les aurai vues célébrant tes funérailles sur la terre, je jure, dis-je, qu’elles m’y trouveront. Je n’appellerai auprès de moi que celles qui t’auront pleuré. Après les
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avoir introduites dans les jardins des délices éternelles, je leur en ferai les honneurs nioi-niême. »
Et ailleurs :
« FATiMA. — Ne t’en soucie pas, ô joie de mes yeux ! Aussi vrai que Dieu est glorieux et sans pareil dans son essence, je n’aurai pas d’autres amies dans le séjour des bienheureux que celles d’entre les femmes qui auront assisté à la célébration des mystères en ton honneur; je les attendrai aux portes du paradis, et je les introduirai dans mon palais aussitôt arrivées. Elles n’ont qu’à s’y présenter telles qu’on les aura vues au jour de l’anniversaire de ton martyre, la tête décoiffée, les yeux pleins de larmes et le cœur brûlant. »
Aucun de nos myslères du moyen âge n’est, selon moi, écrit avec un sentiment aussi large ni aussi passionné. La haine manque à nos mystères. Le christianisme y est incontesté. Les personnages odieux, tels qu’IIérode, les juifs, les païens, se meuvent dans un lointain obscur, où l’indignation arrive bien émoussée. En Perse, au contraire, la rage contre les .\rahes et contre les sunnites en général ne dort jamais. En y faisant appel, on est assuré du succès. 11 faut lire le volume entier de M. Ghodzko pour comprendre ce qu’il y a dans ce genre nouveau de littérature, naissant en quelque sorte sous nos yeux,
LES TÉAZIÉS DE LA PERSE
d’originalité et de puissance. C’est que l’esprit populaire seul peut produire une œuvre vivante. Il paraît que les Persans qui connaissent un peu l’Europe s’étonnent de l’intérêt qu’ont pour nous les téaziés. « Eli quoi ! disent-ils, vous qui avez un si beau théâtre, pourquoi recherchez-vous ces œuvres d’un art enfantin ? » C’est que la sincérité est tout en littérature. L’e.vpression la plus imparfaite d’un sentiment profond vaut mieux que les plus habiles artifices pour amuser un parterre blasé.
JOACHIM DE FLORE
ET l’Évangile éternel
Les recherches qui forment la plus grande partie de ce travail furent faites en 1852, à la demande du vénérable doyen de la Faculté des lettres de Paris, M. Victor Le Clerc. M. Le Clerc, ayant à parler de l’Évangile éternel dans le t. X.VIV de l'Histoire littéraire de la France, désirait connaîlre ce que le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, auquel j’étais alors attaché, pouvait contenir sur cette question obscure. Quelque temps avant sa mort, mon savant maître me rendit l’étude que je lui avais remise, en m’autorisant à l’imprimer. J’y ajoutai quelques généralités destinées à faire comprendre le sujet aux personnes instruites, et le tout parut dans la Revue des Deux Mondes, (1®'' juillet 1866). En 1861, M. Xavier Rousselet avait publié un essai intitulé Histoire de l’Évangile éternel, qui n’est pas sans mérite, mais où les questions critiques ne sont guère abordées. En 1867, il en a paru une prétendue seconde édition, sous le titre de : Étude d'histoire religieuse aux xii' et xiii® siècles; Joachim de Flore, Jean de Parme et la doctrine de l’Évangile éternel.
J OACHIM DE FLO RE
Dans la préface, l’auteur déclare n’avoir rien trouvé, en lisant mon travail, qui modifiât ses premières opinions. M. Paul Meyer a montré {Revue critique, 25 avril 1 868) que, si de telles modifications s’étaient produites dans l’esprit de l’honorable professeur, il lui eût été difficile d’y faire droit, puisque ce qu’il appelle une seconde édition n’est que le tirage de 1861 avec un titre nouveau. I.’opuscule de M. J. -A. Schneider, Joachim von Floris und die ApokaUjpiiker des Mittelalters (Dillingen, 1872i a peu de valeur originale. En 1871, M. Preger a publié, dans les Mémoires de l’.Vcadémie de Munich (t. Xll, 3® partie), un mémoire intitulé üas Evangelium æternum und Joachim von Floris. .M. Preger n’a pas connu mon travail, publié en 1866. S’il l’avait lu, je crois qu’il eût évité quelques erreurs et ne se fût pas engagé dans la thèse paradoxale que tous les écrits qui portent le nom de Joachim, sans exception, ont été fabriqués par les sectaires du milieu du xiii® siècle. Dom Heruardo-.Vntonio de P>iso, religieux du Mont-Cassin, maintenant évêque île Catanzaro, adopte mes conclusions dans son opuscule : Délia vila, e dette opéré delV abbate Gioachino (Milan, 1872). Ee R. P. Denifle doit traiter la question avec tous ses développements, dans le 3® volume de son ouvrage intitulé : Die Bcttelorden und die Universitàt Paris in der Ï.Hàlfte des 13. Ce n’est qu’après m’être
assuré que les recherches de ce savant religieux ne paraîtront pas avant plusieurs années que je me suis décidé à reproduire le présent écrit.
L’idée fondamentale du christianisme naissant fut la foi à l’inauguration prochaine d’un royaume de Dieu, qui renouvellerait le monde et y fonderait l’éternelle félicité des saints. Jésus, à plusieurs reprises, déclara que ceux qui l’écoutaient ne goûte-
ET L’ÉVANGILE ÉTERNEL
raient pas la mort avant d’avoir été témoins de son avènement; toute la première génération chrétienne croyait à chaque instant voir poindre dans le ciel le grand signe qui devait annoncer la venue du Fils de l’homme ; l’auteur de l’Apocalypse, plus hardi, voulut supputer les jours. Lorsque, le monde s’obstinant à durer, de complaisantes explications eurent ménagé une retraite à ces annonces trop précises, le levain d’espérances infinies qui était au sein de la religion nouvelle ne périt point pour cela. Une famille non interrompue d’enthousiastes, en un sens très vrais disciples de Jésus, se continua de siècle en siècle, annonçant le prochain accomplissement de l’idéal promis. Ce grand instinct d’avenir a été la force du christianisme, le secret de sa jeunesse sans cesse renaissante. Les congrégations de « saints du dernier jour » qui se multiplient encore en Angleterre et aux États-Unis, que sont-elles à leur manière, si ce n’est un reste du vieil esprit, un fruit direct de l’Apocalypse, un parti de millénaires attardés, gardant en plein xix® siècle les espérances qui firent la consolation des premiers croyants?
Entre toutes les utopies qu’ont fait naître ces aspirations vers un état nouveau de l’humanité, devant réaliser ce qui n’avait été jusque-là que figure et prophétie, la plus originale sans contredit a été la
JOACHIM DE FLORE
tentative de la secte religieuse et monastique qui, au xiif siècle, prétendit réformer l’Église et le monde, et inscrivit hardiment sur son drapeau Évangile éternel. Le mauvais succès de cette tentative et les rigueurs dont elle fut l’objet ont détruit les monuments qui nous l’eussent directement fait connaîire. Il faut aujourd’hui la plus minutieuse enquête pour retrouver la trace de ces hardies nouveautés, et souvent, dans l’étude qu’on va lire, nous devrons nous rapprocher des formes reçues dans les recueils d’érudition. Mais le fait qui nous occupe est le plus extraordinaire peut-être du plus grand siècle du moyen âge; rien ne doit paraître fastidieux ou puéril, quand il s’agit de ranimer le souvenir de ceux qu ont aimé l’humanité et souffert en croyant la servir.
JOACHIM DE FLOUE
Un nom à demi légendaire brille en tête de la doctrine de l’Évangile éternel. Vers la fin du xip siècle et dans les premières années du xiii% vécut en Calabre un saint abbé de l’ordre deCiteaux, nommé. loachim*.
1. Voir sa vie dans les Rollandistes, Acla SS. Mail, t. VU, p. et suiv.
ET L’ÉVANGILE ÉTERNEL
Placé sur les confins de l’Église grecque et de l’Église latine, il vit avec une rare clairvoyance l’état général de la chrétienté. Tout le monde latin le reconnut pour prophète; un ordre nouveau, celui de Flore, tira son nom du lieu, voisin de Cosence, où il se retira. L’étroite et soupçonneuse théologie scolastique, qui devait bientôt dessécher tous les bons germes que le siècle portait en son sein, n’était pas encore dominante. La doctrine de Joachim ne fut jamais attaquée de son vivant. Il fut fort honoré des papes Lucius III et Clément 111. On convenait généralement qu’il avait reçu, pour expliquer les oracles obscurs contenus dans les livres saints, des lumières surnaturelles et une assistance spéciale.
Doué d’une imagination ardente, le Calabrais enthousiaste conçut dans ses rapports fréquents avec l’Église grecque, gardienne plus fidèle de l’ancienne discipline, et peut-être avec quelque branche de l’Église cathare, une grande aversion contre l’organisation de l’Église latine, contre l’intrusion de la féodalité dans les choses sacrées, contre les mœurs corrompues et mondaines du haut clergé simoniaque. L’idée qui, trois siècles plus tard, amènera une révolution religieuse, je veux dire la profonde dissemblance de l’Église du moyen âge et de l’Église primitive, est déjà chez lui tout entière. La Bible et
JOACHI M DE FLORE
surtout les prophètes, dont il faisait sa lecture habituelle, lui révélèrent une philosophie de l’histoire qu’il appliquait sans hésiter au présent, par laquelle même il prétendait régler l’avenir. Les destinées de l’Église catholique, telle que l’avait faite le cours des siècles, lui parurent toucher à leur terme. L’Église grecque, disait-il parfois, est Sodome, l’Église latine est Gomorrhe*. 11 sembla croire que la doctrine du Christ n’était pas définitive, et que le règne du Saint- Esprit, obscurément promis par l’Évangile, n’était pas encore fondé.
De telles pensées venaient spontanément, dans les pays les plus divers, aux âmes qui ressentaient les angoisses du temps. Les courageux hérétiques, disciples d’Arnauri de Bène, brûlés aux Champeaux en décembre 1210, professaient exactement les mêmes idées^ et rien absolument ne fait croire qu’ils aient eu la moindre connaissance des doctrines de Joachim.
Comme remède à la corruption du siècle, Joachim de Flore semble avoir déjà rêvé la pauvreté. 11 prédit, à ce qu’on assure, l’apparition d’un ordre composé d’hommes spirituels, qui dominerait d’une mer à
1. LeiU-c Loquens Doininus Ezechieli, 11“ de Saint-Germain, dernier fol. , verso .
2. Voir le mémoire de M. Hauréau dans la Revue archéoL, déc. 1861. Cf. Fleury, livre LXXVI, n“ 59.
ET L’ÉVANGILE ÉTERNEL
l’autre et jouirait de la vision du Père; mais ce que vingt ans plus tard devait réaliser François d’Assise, .Joachim ne fit que l’entrevoir. Son ordre de Flore n’acquit jamais une bien grande importance, et les doutes graves qui pesèrent après sa mort sur son orthodoxie empêchèrent l’opinion de sa sainteté de prévaloir d’une manière définitive en dehors de la Calabre, La physionomie de cet homme étrange, entourée d’une auréole de mystère, resta toutefois vivement empreinte dans le souvenir de ses contemporains. La légende s’en empara de très bonne heure. On raconta de lui d’innombrables miracles, on lui fit prédire les révolutions de l’Église et des empires. L’imiagination dès lors ne s’arrêta plus. Dante lui donne un brevet formel de prophète'. C’est encore un curieux spectacle que celui des manuscrits assez nombreux qui contiennent les prédictions attribuées à Joachim. On voit qu’ils ont été lus avec foi et anxiété. Les marges sont chargées de notes : Nota, nota, nota! Nota bene! Nota mirabilem prophetiam! Au bas de la page, des chiffres et des calculs; le lecteur inquiet a voulu supporter ses terreurs et voir si les redoutables événements annoncés par le livre s’accompliront bientôtL