JOACHIM DE FLORE ET L’ÉVANGILE ÉTERNEL
qui portait l’esprit humain vers la science, vers les réformes politiques, vers la constitution définitive d’une société laïque. Dès 1255, on put déjà reconnaître que le progrès, comme l’entendent les sociétés modernes, vient d’en haut et non d’en bas, de la raison et non de l’imagination, du bon sens et non de l’enthousiasme, des hommes sensés et non des illuminés qui cherchent dans de chimériques rapprochements les secrets de la destinée. Certes le penseur ne peut que saluer avec respect l’homme qui, pénétré d’une haute idée de la vie humaine, proteste contre l’imperfection nécessaire de tout état social, et rêve une loi idéale conforme aux nobles besoins de son cœur; mais tous les eftorts humains ne sabraient déplacer la limite du possible. Le monde est le résultat de causes trop compliquées pour qu’on puisse espérer de le faire tenir dans les cadres d’un système absolu. Aucun symbole ne saurait exprimer la marche de l’humanité dans le passé, encore moins contenir la règle de son avenir.
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L’ouvrage de M. Karl Hase, intilulé Franz von Assisi (Leipzig, 1856), est un petit chef-d’œuvre de critique religieuse. M. Hase a une manière à lui de traiter l’histoire ecclésiastique. Professeur de théologie et membre du haut conseil de l’Église saxonne, en même temps que libre esprit, persuadé que Dieu ne regarde ni aux formes ni aux symboles, mais à l’homme intérieur, il a créé, pour raconter les grands faits religieux en dehors de tout préjugé confessionnel, des tours de style pleins de discrétion, de finesse et de réserve. Si dans quelques parties de
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ses nombreux écrits, et surtout dans son Histoire de r Église, ce liarli pris de modération un peu feinte, ce ton à la fois ironique et caressant, amènent une certaine obscurité, des allusions recherchées, des façons de dire à demi-mol , qu’on peut trouver prétentieuses et contournées, de tels défauts sont à peine sensibles dans la vie de François d’Assise. Ici, l’on n’a qu’à louer la justesse et la sagacité du jugement, la précision du style, la profonde connaissance des sources. 11 est heureux que cet excellent livre ait trouvé un traducteur digne de lui. M. Charles Berthoud a fait preuve, dans son petit volume, d’une parfaite entente de l’histoire religieuse et d’une grande aptitude pour les recherches savantes. Ce n’est pas une traduction complète qu’il nous donne. La pensée de M. Hase est partout conservée religieusement ; mais, selon un usage qui semble prévaloir de nos jours dans la traduction des ouvrages allemands, et que pour ma part je regrette, M. Berthoud a remanié certains chapitres et retranché une partie des notes. Tel qu’il est, le joli opuscule de M. Berthoud est certainement le meilleur écrit qu’on puisse consulter en notre langue sur la vie de celui qu’un de ses disciples a nommé le « patriarche des mendiants* ».
1. Frarii'ois d’AKsise , étude liistorique, d’après le docteur Karl Hase, professeur à l’Université d’Iéna, par M. Charles Berthoud.
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François d’Assise a, pour la critique religieuse, un intérêt hors ligne. C’est, après Jésus, l’homme qui a eu la conscience la plus limpide, la naïveté la plus absolue, le sentiment le plus vif de sa relation fdiale avec le Père céleste. Dieu a été vraiment son commencement et sa fin. En lui, Adam semblait n’avoir pas péché. Sa vie est un accès de charmante folie, une perpétuelle ivresse d’amour divin. Une semaine entière, il vécut du chant d’une cigale. Son œil, clair et profond comme celui de l’enfant, a vu les derniers secrets, ces choses que Dieu cache aux prudents et révèle aux petits. Or, ce prodige de sainteté, ce miracle de douceur, de simplicité, en un homme qui fut énormément regardé du public, qui fut toujours en vue, qui s’est montré grand homme d’action et puissant fondateur, ce miracle, dis-je, nous pouvons l’étudier de très près.
Les siècles de petite vertu comme le nôtre sont essentiellement sceptiques. Jugeant tout à leur mesure, ils proclament impossibles et chimériques les grandes figures idéales du passé. Pour plaire à certains esprits, il faudrait construire l’histoire sans
Paris, Lévy, 1864 , petit in-S». L’ouvrage de M. Frédéric Morin, Saint François d’Assise et les Franciscains (Paris, Hachette, 1858), a des parties fort bien tracées. Mais François y est trop présenté comme un organisateur réfléchi, presque comme un homme politique.
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aJmetlre qu’un seul homme ail été grand. Dès qu’on leur présente une peinture qui dépasse le niveau de médiocrité auquel ils sont habitués, ils vous accusent d’introduire la légende dans l’hisloire. Ils croient que tous les hommes ont été bas, intéressés comme eux. Or, voici une des légendes les plus riches, les plus complètes. François d’xVssise nage pour nous dans une lumière aussi éthérée que Jésus, que Çakia-Mouni. Et pourtant nous avons la preuve que, sauf les. circonstances miraculeuses, le caractère réel de François d’Assise répond exactement au portrait qui est resté de lui. François d’Assise a toujours été une des raisons les plus fortes qui m’ont fait croire que Jésus fut à peu près tel que les évangélistes synoptiques nous le dépeignent. Des exemples récents nous porteraient à concevoir les grands fondateurs comme des hommes personnels, égoïstes, pleins d’enflure, uniquement préoccupés d’euxmêmes et de leur rôle, sacrifiant tout à eux. Il est très vrai que l’homme qui, de nos jours, voudrait faire une partie de ce que fit François d’Assise serait bien vite souillé. Mais ne prenons jamais notre âge de plomb pour mesure historique quand il s’agit de juger des grandes choses. François traversa une popularité extraordinaire, sans aucun retour d’amour-propre, sans rien perdre de sa simplicité.
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Il fut en quelque sorte canonisé de son vivant par le peuple, et cependant il resta toujours pu r Pour être, en effet, toute légendaire et tout imprégnée de surnaturel, la vie de François d’Assisene nous en est pas moins bien connue. Des peintures presque contemporaines nous ont conservé ses traits ; nous voyons, comme si elle vivait de nos jours, celle jolie pelite figure italienne, maigre et blanche, avec ses grands beaux yeux, ses traits réguliers et fins, sa mine souriante, presque enjouée, sa mobilité extrême. Les trois légendes de François d’Assise, rédigées, l’une (celle de Thomas de Gelano) trois ans après sa mort; la seconde (celle des « trois compagnons », Léo, Rufmus, Angélus), dix-sept ans après celle de Thomas de Gelano; la troisième écrite par saint Bonaventure, dix-sept autres années plus tard, sont des chefs-d’œuvre de rédaction naïve, où l’on voit clairement la part qui doit être faite à l’imagination et à la réalité historique, Ges grandes légendes, à la fois idéales et vraies, furent le don spécial de l’Ordre de saint François, ou, si l’on veut, du treizième siècle. Le livre des « Dits des quatre ancelles » ou Vie de sainte Élisabeth, composée avec les récits des quatre femmes qui la servaient, est un admirable miroir, d’une lucidité sans égale. Voilà les textes qu’il faut lire pour comprendre ce
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que c’est qu’une légende ; comment un récit anecdotique et fabuleux dans la forme peut être plus vrai que la vérité même; comment la gloire d’une légende appartient en un sens au grand homme dont cette légende retrace la vie, et qui a su inspirer à ses humbles admirateurs des traits que, sans lui, ils n’eussent certes pas trouvés.
Ilâtons-nous de le dire, il n’en est pas toujours ainsi. Souvent la physionomie des grands fondateurs est transformée par leurs disciples. Quelquefois la légende crée le héros de toutes pièces; mais souvent aussi le héros crée sa propre légende. En d’autres termes, il y a des légendes qui, sans être des biographies ni de l’histoire (il faut réserver ces deux mots pour les récits positifs, où il n’y a pas de surnaturel), sont des portraits véritables. En pareil cas, pour trouver la vérité, il n’y a qu’une simple opération à faire : écarter le merveilleux, le tour concret et anecdotique qui, matérialisant l’idée, concentre en un fait particulier le trait général qui s’est montré épars en toute une vie. Ceux qui pensent que le caractère fabuleux d’une biographie suffit pour lui dénier toute valeur historique, devraient soutenir que François d’ Assise n’a jamais existé, qu’il est un mythe créé pour exprimer l’idéal conçu par ses disciples. C’est certainement le contraire de cette der-
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nière opinion qui est le vrai. Le mouvement franciscain eut pour cause première la forte impression que François d’Assise fit sur quelques disciples analogues à lui, mais bien inférieurs à lui. La légende de saint François a la physionomie que nous lui connaissons, parce que saint François eut réellement cette physionomie et en imprima l’image dans l’esprit de ses disciples. La beauté du portrait appartient cette fois à l’original et non au génie du peintre qui l’a tracé.
La cause de cette remarquable exception est, du reste, fort simple. Ce qui distingue François d’Assise en son siècle et dans tous les siècles, c’est sa complète originalité. 11 est chrétien sans doute, et même chrétien très soumis à l’Eglise; mais son genre de piété vient uniquement de lui-même. Il est probable qu’en France, ou, pour mieux dire, partout ailleurs que dans cette douce et rêveuse vallée ombrienne, il eût été argué de quelque hérésie. Il procède peu de la Bible, et il ne la lisait guère. Il n’a pas fait de scolastique ; il n’est ni prêtre ni théologien. Il est également très détaché' des cultes populaires du moyen âge, en particulier de celui des saints; sans se l’avouer, il se sent leur égal. Ses vraies origines sont — d’abord l’Ombrie, « la province séraphique », cette Galilée de l’Italie, à la fois fertile et sauvage.
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riante et austère, — puis la poésie provençale. 11 aimait les troubadours; il les prit à plusieurs égards comme modèles. Il priait et chantait en leur langue. De leur nom (jugleor), il appelait ses disciples des « jongleurs de Dieu ».
Ce qui n’appartient qu’à lui, c’est sa manière de sentir. Le bouddhisme lui-même n’a rien offert de semblable. François est bien supérieur à l’arhat bouddhiste. 11 a le goût de la réalité. Il ne dédaigne rien; il ne se détache de rien; il aime tout; il a une joie et une larme pour tout; une fleur le jette dans le ravissement; il ne voit dans la nature que des frères et des sœurs. Ce qui nous révolte dans l’ascétisme oriental, c’est l’affreuse simplification qu’il fait de la vie. J’ai vu un de ces saints dans un village d’Égypte, aux confins du désert'; il était là depuis vingt ans, assis sur le sable, plongé dans un sommeil morne, ne voyant plus, n’entendant plus. Ses jambes étaient aussi sèches que les tibias d’un squelette. Le soleil, lui dévorant le crâne, avait desséché en lui toute conscience propre; il vivait bien moins que le roseau ou le palmier. A force de faire le vide autour d’eux, le stylite, le fakir aboutissent à la stupidité. François d’Assise fut l’inverse de cela. Tout a pour