‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 86 sur 124 · A Tell-el-Kébir, du cOté de l’isthme de Suez · texte numérisé non relu

A Tell-el-Kébir, du cOté de l’isthme de Suez

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lui un sens et une beauté. On connaît ce cantique admirable qu’il appela, dit-on, lui-même le Clianl des créatures, le plus beau morceau de poésie religieuse depuis les Evangiles, l’expression la plus complète du sentiment religieux moderne ‘ ;

« Très-haut, tout-puissant et bon Seigneur, à toi appartiennent les louanges, la gloire, l’honneur et toute bénédiction ; on ne les doit qu’à toi, et personne n’est digne de te nommer.

i> Loué soit Dieu, mon Seigneur, avec toutes les créatures, et singulièrement Monseigneur Frère le Soleil, qui nous donne le jour et la lumière : il est beau et rayonnant d’une grande splendeur, et de toi, ô Seigneur, il nous offre l’image.

» Loué soit mon Seigneur pour Sœur la Lune et pour les étoiles, que tu as formées dans le ciel, claires et belles.

» Loué soit mon Seigneur pour Frère le Vent, pour l’air et le nuage, pour le ciel pur et pour tous les temps, qui donnent aux créatures la vie et le soutien.

ï Loué soit mon Seigneur pour Sœur l’Eau, qui est très utile, humble, précieuse et chaste.

» Loué soit mon Seigneur pour Frère le Feu, par lequel tu illumines la nuit : il est beau et agréable, indomptable et fort.

» Loué soit mon Seigneur pour notre Mère la Terre, qui nous soutient et nous nourrit, et qui produit toute sorte de fruits, les fleurs colorées et les herbes.

1. L’authenticité de ce morceau paraît certaine; mais il faut remarquer qu’on n’en a pas l’original italien. Le texte italien qu’on possède est une traduction d’une version portugaise, laquelle était elle-même traduite de l’espagnol. Le morceau original fut rimé par Frère Pacifique. Or le texte actuel n’offre aucune versification.

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» Loué soit mon Seigneur à cause de notre Sœur la Mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut échapper. Heureux ceux qui seront trouvés conformes à tes saintes volontés; car la seconde mort ne leur pourra nuire. »

Il n’y a là rien de contraint à la façon de Port- Royal et des mystiques de l’école française du XVII" siècle, rien d’exagéré, de frénétique, à la façon des mystiques espagnols. La mort, au point où en était François d’Assise, n’avait plus aucun sens. Dans la nature entière, il ne voyait rien d’ennemi ou de trop humble. Il ramassait les vers du chemin et les mettait à l’ahri des passants; il s’ingéniait pour sauver un agneau de la mort ou de la mauvaise compagnie des chèvres et des houes; il conspirait pour faire échapper l’animal pris au piège, et lui donnait de bons conseils pour ne plus se laisser prendre. Il aimait jusqu’à la pureté de la goutte d’eau et évitait qu’elle ne fût trépignée et souillée. Le grand signe auquel on reconnaît les âmes préservées de pédantisme vulgaire, l’amour et l’intelligence de l’animal, fut en lui plus qu’en aucun homme. Bien éloigné de la férocité du faux spiritualisme cartésien, il ne reconnaissait qu’une manière de vivre; il voyait des degrés dans l’échelle des êtres, mais non de brusques ruptures; il n’admettait pas plus que l’Inde cette fausse classification qui met

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d’un côlé l’homme, et de l'autre, en un seul bloc, ces mille formes de la vie dont nous ne voyons que l’extérieur, où l’œil distrait ne voit qu’uniformité et qui cachent peut-être des infinis divers. François, lui, n’entendait qu’une voix dans la nature. Un jour, comme il retournait à son ermitage de l’Alverne, les oiseaux gazouillaient en foule près de sa cellule: « Vois, mon frère, dit-il, comme nos sœurs semblent se réjouir de notre arrivée. » Plus tard, à l’heure de sa mort, saint Bonaventure raconte avec admiration que les alouettes, ces amies de la lumière, volaient joyeusement sur le toit de sa maison, déjà enveloppée des ombres du soir.

Sa parfaite bonté rend croyables ces miracles de naïveté. 11 était arrivé à la suprême indulgence, à la joie perpétuelle du grand artiste, celui de tous les êtres qui est le plus près de Dieu. Imitateur du Père céleste, qui fait lever sa lumière sur les bons et sur les méchants, ou du soleil, qui chaque matin voit avec un égal sourire la fourmilière humaine se lever pour aller où l’entraîne le désir, il ne croit pas au mal ; il n’en admet pas l’existence. Ce n’est pas qu’il fût indifférent; mais, voyant le fond du cœur, il ne trouvait d’autre péché irrémissible que la bassesse. L’avarice, le sentiment étroit du père de famille qui songe aux siens plus qu’à son âme, est le seul vice

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contre lequel il se montre sévère. La faiblesse et l’erreur lui paraissent à peine un mal. 11 veut qu’on reçoive bien les brigands, qu’on les héberge; il est persuadé que c’est la faim qui les conduit aux mauvaises actions. A un homme qui vient d’être dépouillé et qui blasphème, il offre tout ce qu’il possède s’il veut bien ne pas maudire la Providence. 11 faut le dire; comme le Père céleste aussi, il semble parfois avoir une secrète sympathie pour les pécheurs; certaines faiblesses lui paraissent des marques de bonté ; certains écarts, des vivacités de lorte nature. On sait l’histoire du loup de Gubbio. François ayant fait stipuler pour lui une pitance journalière, le loup, honorablement nourri de maison en maison, renonça désormais à ses habitudes meurtrières; ce que M. Hase rapproche non sans quelque raison des procédés paternels de l’ancien gouvernement pontifical, qui servait des pensions aux brigands pour les convertir.

On peut dire que, depuis Jésus, François d’Assise a été le seul parfait chrétien. Ce qui fait sa haute singularité, c’est d’avoir, avec une foi et un amour sans bornes, entrepris l’accomplissement du programme de Galilée. La première règle ne fut autre chose que le Sermon sur la montagne lui-même, sans interprétation ni atténuations. François ne

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voulut nullement être le chef d’un ordre particulier ; il voulut tout simplement pratiquer la morale évangélique, réaliser la primitive perfection chrétienne. La thèse du livre des Conformités est la vraie : François a été vraiment un second Christ, ou, pourmieux dire, un parfait miroir du Christ. L’idée fondamentale de l’Evangile est la vanité des soucis terrestres, qui détournent l’homme des joies du royaume de Dieu. C’est là aussi le principe essentiel de François d’Assise. L’oiseau lui paraît, comme à Jésus, mener la vie parfaite; car l’oiseau n’a pas de grange; il chante sans cesse; il vit à toute heure du don de Dieu, et il ne manque de rien. Dante, dont le sentiment est à beaucoup d’égards plus ombrien que toscan, l’a dit en vers admirables : « Veuve de son premier époux, la Pauvreté, cette fiancée, à qui, comme à la Mort, personne n’ouvre volontiers sa porte, était restée onze cents ans méprisée, oubliée, quand celui-ci, devant le Père éternel et devant la cour céleste, la prit pour épouse et chaque jour l’aima davantage. » Notre siècle, dont le trait essentiel est de juger des choses, non par leur côté esthétique ou moral, mais par leurs inconvénients matériels, ne comprend plus cet idéalisme absolu. Sa prétention est défaire des grandes choses sans grandeur morale. Son inexpérience de l’histoire, la pré-

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lention qu’il a d’inaugurer une ère nouvelle, lui inspirent une confiance exagérée en la richesse. Or, voici un pauvre homme, le fils d’un marchand d’Assise, une sorte de fou tour à tour mendiant, cuisinier, vagabond, qui fait ce que ne feront jamais nos grands hommes d’action, nos capitalistes, une œuvre durable pour sept ou huit siècles et impliquant certains principes vrais pour l’éternité.

L’idée principale de François d’Assise, celte idée que posséder est une imperfection, qu’il est plus noble d’être pauvre que riche, que la mendicité est une belle chose et une vertu, demande àêtre approfondie. Remarquez bien, d’abord, que François défend de posséder, mais qu’il ne défend nullement de jouir. Or s’il est des cas où la jouissance suppose la possession, il en est d’autres où la possession exclut la jouissance, les plus belles choses étant par leur nature indivises. Quelles sont les choses qui causent à l’homme les plus vives joies? Ce sont justement celles qui n’aj)partiennent à personne, telles que les gloires de la patrie, les grandeurs du passé, les chefs-

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d’œuvre de la poésie, les symboles religieux, la mer, la plaine inculte, la forêt, le désert, les sommets neigeux des montagnes. 11 n’y a pas de poésie de la Beauce et de la Normandie. Un monde coupé de murs de propriété, où l’on chemine sur des routes nettement tracées, où chacun goûte la nature dans son jardin, est fort peu poétique. Il semble, au premier coup d’œil, que le rêve de François d’Assise aurait dû amener la fin de tout art et de toute noble vie. Chose étrange ! ce sordide mendiant fut le père de l’art italien. Cimabue et Giotto trouvèrent leur génie en s’efforçant de peindre sa légende sur son tombeau. L’art, cet aristocrate ralfmé, fefuse obstinément ses services aux riches; il lui faut des princes ou des pauvres. Jamais la riche Angleterre avec ses millions n’aura un art vraiment digne de ce nom. L’art est le fils d’un monde exalté, vivant de gloire et d’idéal. Il s’accommode des républiques municipales, de la vie princière d’une aristocratie à peu près souveraine, de la vie monastique, parce que cette vie prête aux grandes distributions, aux larges œuvres communes. Je vois ce qu’ont fait pour la civilisation les rois, les républiques, les princes, les nobles, les moines, les pauvres; mais ce que produirait de grand une société fondée sur l’àpreté de la possession individuelle, je ne l’imagine pas. Je crains

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(jiie le dernier terme de telles sociétés ne soit une déplorable médiocrité.

.le serais certes accusé de paradoxe si je venais soutenir que les idées de François d’Assise sont le remède à ce mal de notre temps. La thèse de l’excellence et de la noblesse de l’aumône ne trouvera pas de nos jours beaucoup de partisans. Il faut reconnaître, d’ailleurs, que l’antipathie de l’école franciscaine pour l’argent et l’économie reposait à beaucoup d’égards sur des exagérations. Posséder n’est pas un mal. Il est très vrai cependant que l’acquisition de la richesse suppose quelque imperfection. Car enfin, si l’homme devenu riche eût été moins âpre au gain, moins préoccupé de son négoce, plus adonné tà la vie de l’âme; s’il eût fait plus d’aumônes, s’il eût eu plus de ce laisser aller qui est la marque d’une âme élevée, il eût été moins riche. On fait fortune par ce qu’on a d’imparfait; pour devenir riche, il faut user de son droit en toute rigueur, garder soigneusement son argent, en tirer parti, soutenir des procès, toutes choses qui ne sont pas un mal, mais qui ne sont pas ce qu’il y a de mieux, ni le fait d’âmes très nobles. Là oû l’homme met son trésor, il met aussi son cœur; la propriété rétrécit l’âme, lui fait perdre quelque chose de sa légèreté; l’oiseau est plus agile que le limaçon qui traîne sa coquille.

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Mais il est une autre partie des idées franciscaines que je trouve plus vraie encore : c’est ce principe hautement proclamé qu’on ne paye pas les choses de l’àme. Entre ces choses et un prix quelconque, il y a une telle disproportion, que le salaire, en pareil cas, ne peut jamais être regardé que comme une aumône. L’Église a vu ceci avec son tact exquis des choses spirituelles. Elle n’admet pas qu’elle soit jamais rétribuée. Elle se proclame pauvre, lors même qu’elle est riche; car, lui donnerait-on le monde entier, elle dirait encore que ce n’est pas assez. On ne fera jamais accepter aux hommes voués aux professions nobles l’idée qu’on les paye. J’ai entendu raconter dans mon enfance que, du temps des corsaires, les matelots bretons revenaient de leurs courses héroïques chargés d’or. Mais ces fières natures, ayant horreur d’un gain qui les eût transformés en mercenaires, inventèrent un divertissement singulier. Ils rougissaient au feu leurs pièces d’or et les jetaient dans la rue, s’amusant des efforts de la canaille pour s’en saisir. Ayant la gloire, ils jugeaient indigne d’avoir le profit, et abandonnaient celui-ci aux natures inférieures, à qui il convient.

Pour nous, dont le sort est de traîner notre vie dans la boue d’une Atlantide disparue, ces grands

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rêves d’un ciel à jamais perdu sont la profonde, la vraie, Vinlernelle consolation. Figurons-nous ce premier chapitre de l’Ordre, ces cinq mille mendiants campés sous des huttes de paille ou de branchages au pied de la montagne d’Assise, et les assistants émerveillés s’écriant : « Oui, c’est ici vraiment le camp de Dieu !» — ou bien encore la grande indulgence de la Portioncule. Dès le premier coup de vêpres du premier août jusqu’aux vêpres du jour suivant, la foule se rue, s’étouffe sous un ciel brûlant, pour traverser la petite chapelle et obtenir le plein pardon. « Bonnes gens que vous êtes, disait le dominicain, pourquoi vous exposer à cette chaleur, à ces fatigues? L’indulgence qui vous est promise n’est pas si grande qu’on vous le dit, et les Frères mineurs n’en peuvent montrer le diplôme. » C’était vrai ; le pape n’avait jamais voulu donner d’écrit à François : « Le Christ, disait le saint homme, est mon notaire; les anges sont mes témoins! » Le soir, une vieille femme mourait, apparaissait aux pèlerins et leur disait : « Par la vertu de cette indulgence, je suis entrée droit au ciel. »

On voit que la beauté de celle légende franciscaine est d’être sortie tout entière, sans intermédiaire ecclésiastique, de la conscience populaire. C’est la gloire de l’Italie que le peuple y est à la fois

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le maître du parler élégant, du goût raffiné, du tact exquis, l’inspirateur, le collaborateur, l’appréciateur des belles choses. Après le christianisme, le mouvement franciscain est la plus grande œuvre populaire dont l’histoire se souvienne. On y sent la naïveté d’hommes qui ne connaissent que la nature et ce qu’ils ont vu ou entendu dire à l’église, puis qui combinent tout cela de la façon la plus libre. On est à mille lieues de la scolastique ; François d’Assise est presque le seul homme du moyen âge qui ait été complètement exempt de cette lèpre, qui n’ait été en rien souillé par la fausse discipline de l’esprit que les subtilités de l’école avaient introduites. Il n’a d’autre instruction théologique que celle d’un simple fidèle. Sa prédication était étrange. Il prêchait de l’abondance de son cœur; la parole venait-elle à lui manquer, il bénissait le peuple et le congédiait. Un jour, cependant, qu’il devait prêcher devant le pape Honorius et ses cardinaux, il étudia soigneusement son discours et l’apprit par cœur. A peine a-t-il commencé, que la mémoire lui échappe. Alors, laissant là le sermon préparé, il se mit à improviser et trouva des paroles bien plus entraînantes. Il se démenait des pieds et des mains comme s’il eût voulu prendre son vol; mais il ne vint à personne l’idée de le trouver ridicule, bien que son ami, le

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cardinal d’Oslie, plein d’inquiétude, priât silencieusement pour que la simplicité d’un tel homme ne fût pas méprisée.

En qualité d’Italien, il avait une espèce d’habileté instinctive, celle qui fait réussir sans efforts les entreprises les plus difficiles. On admire qu’il nese soit pas brisé vingt fois contre l’étroite orthodoxie de son temps. Sa douceur était capable de tout désarmer. Et puis, à un certain degré de sainteté, il n’y a pas d’hérésie possible; car, à une certaine hauteur, le dogme n’existe plus, il n’y a plus lieu à dispute. Ses rapports avec Innocent 111 sont présentés par ses biographes de façons très diverses, mais qui toutes font honneur à son jugement. Des tentatives semblables à la sienne, celle des Pauvres de Lyon, par exemple, avaient été fort durement réprimées. La mendicité religieuse, l’austérité extérieure était un des traits qui, rappelant les cathares, excitaient le plus les soupçons de la haute Église. 11 fallut des prodiges de simplicité honnête pour ne pas aller se perdre contre cet écueil. Quant aux puissances du monde, François ne les connut jamais. Sa politique était des plus naïves. Il rêvait parfois de voir l’empereur. « Je lui demanderais, disait-il, pour l’amour de Dieu et pour l’amour de moi, de publier un édit qui défende de prendre mes soeurs les alouettes et de leur faire

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aucun mal, et qui ordonne que, dans la sainte nuit de Noël, celui qui a un bœuf ou un âne le soigne particulièrement bien, et que, dans cette fête, les pauvres soient nourris abondamment de la table des riches. »

Tout prenait entre ses mains un tour poétique et concret. Il vivait dans l’état d’esprit ou se créent les images premières qui servent de base au langage el aux mytbologies. Pendant une nuit d’hiver, un de ses disciples le vit entrer dans le jardin et faire des hommes de neige, en disant à part soi : « Voici : cette grande est ta femme; ces deux-ci sont tes fils; ces deux-là sont tes filles, et ces deux autres le valet et la servante. Dépêche-toi de les vêtir, car ils meurent de froid. Mais, si c’est trop pour toi de tant de soucis, contente-toi de servir le Seigneur. » Voilà qui est vieux de huit ou dix mille ans. Toute idée se matérialisait pour lui en un petit drame; chacune de ses sensations revêtait un corps et recevait de lui-même une sorte de réalisation plastique à l’extérieur.

Le monde qui se pressait autour de lui était analogue à lui, légèrement irrégulier, fort peu théologique; il se composait de mendiants, d’anciens poètes, de femmes, de brigands convertis, de gens déclassés de toute sorte. L’humeur de tout ce monde

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était joviale; c’était comme un accès de folle gaieté, un carnaval de sainteté. François avait certains principes qui ne permettaient pas une grande sévérité dans le choix des sujets. Il était trop bon pour être soupçonneux et pour avoir ce qu’on appelle la connaissance des hommes. Il recevait aussi bien les voleurs que les honnêtes gens; en général, les voleurs, touchés de cet accueil, devenaient des saints; cependant quelquefois le naturel reparaissait. Souvent le fondateur accorda sa confiance à des gens suspects. On sait l’histoire de ce frère Élie de Gortone, qui fut son confident intime, son successeur immédiat. C’était un intrigant qui, avant et après la mort du saint, joua le rôle le plus équivoque. François l’estimait, justement parce qu’il ne lui ressemblait guère; Elie était un politique consommé et un grand administrateur. Le bon saint bomme, séduit par les qualités qu’il n’avait pas, fit de lui son bras droit, et sa dernière bénédiction s’égara sur la tête d’un fourbe, qui fit dévier l’œuvre séraphique de la façon la plus étrange. Il est vrai que sans lui on peut se demander si elle eût réussi. Ce fut frère Élie qui fit rentrer dans les conditions du possible et accommoda à la faiblesse humaine l’idéal trop absolu du fondateur. La première règle, écrite de la main de François, et que l’on croyait lui avoir été inspirée sur la monta-

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gne comme une révélation, établissait la pauvreté sans réserve; cela ne plaisait pas à frère Elie. Il détruisit le manuscrit dont il était le gardien, et prétendit l’avoir égaré fiar mégarde. 11 représenta cette part de charlatanisme sans laquelle, vu la sottise des hommes, il paraît qu’aucune grande chose populaire ne peut réussir. M. Hase pense, et je suis tout à fait de son avis, que les stigmates du saint, ces stigmates qui parurent son premier titre aune place exceptionnelle dans le ciel chrétien, furent une invention du frère Élie.

La discussion du miracle des stigmates est peutêtre la partie la plus intéressante de l’ouvrage de M. Hase. Ce miracle, outre qu’il est le plus grand de l’histoire de l’Église durant le moyen Age, a cela de remarquable qu’il est garanti par des témoins tout à fait contemporains. Non seulement Thomas de Celano, les « trois compagnons » et sain Bonaventure en parlent (avec des variantes capitales il est vrai) ; non seulement des passages d’écrivains étrangers à l’Ordre, passages d’une authenticité irrécusable et postérieurs seulement de cinq ou six ans à la mort du saint, le mentionnent; mais nous avons ici un document décisif. Élie, qui, pendant les six derniers mois, tint presque en tutelle le saint mendiant et ne le quitta pas un instant, Élie, dans

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les bras duquel il mourut, et qui, à parlir du moment où il rendit le dernier soupir, gouverna l’Ordre à sa place, Élie, dis-je, presque en face du cadavre, écrit une lettre circulaire pour annoncer aux frères de France la mort du patriarche. Dans cette pièce, dont l'original se trouvait au couvent de Valenciennes, et queWadding a reproduite d’après une copie, Élie parle du n nouveau miracle qui s’est montré dans le corps du saint peu de temps avant sa mort », et décrit ce miracle d’une façon conforme aux autres textes, quoique un peu plus timide. Impossible, par conséquent, de songer ici à une élaboration légendaire, à un bruit né tardivement du désir de conformer la vie de François d’Assise à celle de son divin modèle. Non: le jour même de la mort de saint François, on parla de ses stigmates. Uien ne prouve qu’on en ait parlé auparavant; en sorte qu’on est amené presque forcément à cette conséquence, ou que frère Elie aura inventé la chose, pensantquele bruit ne reviendrait à Assise que quand le corps serait déjà soustrait aux regards, ou qu’il aura imprimé lui-même les marques sacrées sur le corps, qui fut durant une nuit à sa disposition *.

1. Le doute se posa dès le xiii® siècle: An pia fuisset illusio, sive suorum fralrum simulata iiitentio. Ces mots se lisent dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.

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Cette seconde hypothèse a bien sa probabilité. Le corps, en effet, fut vu à Assise par des milliers de personnes dans les heures qui suivirent la mort : ce corps ne cessa, durant des années, d’être la grande préoccupation de l’Ombrie, des papes, de la chrétienté tout entière. Il était bien dangereux de faire reposer une telle croyance sur un fait dont l’inanité pouvait être vérifiée. Il est vrai que l’inhumation du corps fut singulièrement précipitée; le saint mourut le samedi soir, et, le dimanche matin, on le porta d’abord au monastère de Sainte-Glaire, puis à la cathédrale d’Assise. Contrairement à la coutume italienne, le cercueil était couvert; on fut obligé de l’ouvrir pour que Glaire et ses vierges pussent baiser la main du patriarche, à travers la petite fenêtre par laquelle on tend aux nonnes le saint sacrement. Fait plus singulier encore ! Lors de la translation du corps, qui eut lieu le samedi saint de l’an 1239, à la sépulture définitive, c’est-à-dire à la grande basilique d’Assise, bâtie exprès pour cela dans les trois ans et demi qui suivirent la mort, on retrouve la main d’Élie. Ce rusé personnage semble prendre des précautions pour que personne ne voie le corps. La foule voulait à tout prix savoir si, comme on le disait, le cadavre avait réellement l’aspect vivant; elle voulait plus ardemment encore toucher les stigmates. On s’y opposa;

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il s’ensuivit un effroyable tumulte, dont on fit peser la responsabilité sur Elie. C’est une tradition constante de l’Ordre qu’Elie s’empara du corps et l’enterra secrètement en un endroit de l’église qui ne devait être connu que du général. Celte prompte et bizarre disparition fait supposer qu’il y avait quelque raison puissante de dérober le cadavre du saint aux regards des hommes. Ce qui paraît le plus problable, c’est que le corps portait en effet des marques où, avec un peu de complaisance, il était permis de voir les stigmates sacrés, mais qu’on ne se souciait pas d’exposer à un rigoureux examen.

Diverses circonstances confirment cette supposition. Quelques jours avant sa mort, le saint subit des cautérisations. C’est alors qu’il s’écria : «Mon frère le feu, le Seigneur l’a créé beau et utile; sois-moi doux à cette heure. » Il n’est pas impossible que les traces de ces cautérisations, trouvées par Elie sur le cadavre, lui aient suggéré l’idée de la fraude et lui aient presque épargné la peine d’y tremper matériellement. S’il est vrai que l’église de la Portioncule possède le cœur du saint, la blessure du côté trouve aussi une explication fort naturelle dans les opérations qui, selon celte hypothèse, durent être pratiquées après la mort.

Il faut lire dans M. Hase le récit des grandioses

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légendes qui ne cessèrent de sortir de cet étrange tombeau. Au-dessous des deux splendides basiliques superposées, rimaginalion ombrienne en creusa une troisième, plus haute, plus belle encore. Là, dans son église deux fois souterraine, seul avec quelques cierges jusqu’au jour de jugement, François vivant est debout, sur rhôtel de marbre, sans avoir senti la corruption, les mains jointes, les cinq plaies dégouttantes de sang. Les yeux levés au ciel, il prie pour les hommes. Quelques privilégiés, étant en prière dans l’église basse, avertis par des tremblements de terre, virent le sol s’entr’ouvrir et purent descendre. De fantastiques récits se répandirent. Paul V défendit, sous peine d’excommunication, de procéder à la recherche du saint tombeau. En 1818, on détruisit cette merveilleuse légende. Le général des franciscains, autorisé par Pie Yll, fit faire des fouilles; on prétendit découvrir le squelette de François dans un cercueil de pierre sous le maître-autel. On brisa comme un verre la splendide cathédrale idéale, et on la remplaça par une mauvaise petite chapelle souterraine du goût le plus chétif.

Qui nous donnera un jour l’histoire complète de tout le premier siècle de celte histoire franciscaine? Il n’y eut jamais de révolution populaire assujettie à des lois plus régulières. On verrait, dès la mort du

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saint, sa pensée tiraillée, si j’ose le dire, par deux partis contraires : l’un, fidèle à la pensée du maître, voulant régénérer le monde par la pauvreté, aboutissant vers ISSi à la hardie tentative de TÉvangile éternel, et dont les principaux représentants sont Jean de Parme, Pierre-Jean d’Olive, libertin de Casai, Frà Dolcino, Michel de Césène; l’autre, plus terrestre, plus gouvernable, bien vite dominé et enrégimenté par la Cour de Rome. Deux choses apparaîtraient ainsi comme sortant de François : d’abord un Ordre religieux, qui a fait plus de mal que de bien; en second lieu, un ferment de liberté et d’initiative populaire, qui a produit la plupart des novateurs de la seconde moitié du moyen âge. A plusieurs égards, cette école franciscaine exaltée fut un des précédents de la Réforme; Frère Flie, Michel de Césène, Marsile de Padoue pratiquent à beaucoup d’égards la politique de Jean lins et de Luther; comme eux, ils invitent les princes allemands à réformer l’Église corrompue, et font appel à la société civile contre la papauté et l’épiscopat.

Mais le développement de ces idées nous mènerait beaucoup trop loin. Remercions M. Rerthoud de son charmant petit volume, qui contient le Pater Seraphicus tout entier, et espérons qu’il remplira la promesse qu’il fait dans sa préface de nous donner éga-

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lement en français le travail de M. Hase sur sainte Catherine de Sienne. L’histoire religieuse du moyen âge, dont les documents originaux sont depuis si longtemps élaborés, gagnera par de tels travaux ce qui lui a manqué jusqu’ici en fait de juste critique et de fine appréciation.

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