UNE IDYLLE MONACALE
AU Xllf SIÈCLE
CIirUSTINE DE STOMMELN
Les savants physiologistes qui, de nos jours, se sont elïorcés de porter l’expérience sur les contins mal définis du corps et de l’âme ont très justement aperçu combien l’histoire des exaltations religieuses du passé projette de lumière sur leurs recherches. Lues avec attention et au grand jour des découvertes nouvelles, les légendes des extatiques, les récits de possessions ont reçu la plus éclatante des confirmations, ou, pour mieux dire, le plus décisif des commentaires. Les faits qu’ils racontent ont pu être
observés, analysés, presque reproduits à volonté. Entre toutes les mystiques du moyen âge, Christine de Stommeln est peut-être celle dont la vie se prête le mieux à ce genre d’étude. Nous avons sa correspondance, le journal de ses épreuves. Tout cela est d’une naïveté au-dessus du soupçon. La patience des Bollandistes *, qui ont consacré trois cents pages in-folio à ces chimères, nous permet de suivre dans les derniers détails un des -cas pathologiques les plus bizarres que présentent les annales de l’hallucination, et de voir en même temps combien l’âme peut mêler de sentiments touchants aux plus étranges erreurs des sens.
La pieuse extatique dont nous parlons naquit en l’année 1242. Elle eut pour parents des paysans aisés du village de Stommeln, situé à environ cinq lieues au nord-ouest de Cologne. Son père s’appelait Henri Bruso, sa mère Hilla. La maison où elle vit le jour existe encore, et a conservé le nom de Brusiiis-Haus . Son éducation fut très ordinaire, elle n’apprit pas à écrire, et ne savait guère lire que son Psautier, où il semble qu’elle acquit une certaine habitude du latin. Elle comprenait cette langue, quand on la lui
1. Acta SS. Junii, t. IV, p. 270 et suiv. Comparez Quétif et Échard, Script, ord. Præd., I, p. 407 et suiv.
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lisait lentement Sa vie ne différa pas essentiellement de celle de tant d’autres saintes femmes qu’une dévotion ardente et un tempérament troublé conduisirent aux visions, aux sensations extraordinaires, aux stigmates. Dès l’âge le plus tendre, elle contracta, comme sainte Catherine de Sienne, un mariage mystique avec celui qu’elle appelait « son très doux, son très cher, son intime époux ». Elle avait des hallucinations dévotes, des extases, des spasmes, qui duraient fort longtemps. Elle voyait Jésus-Christ, croyait sentir sa main la toucher, et restait des journées sous l’impression de ce contact. Certains cantiques allemands la faisaient tomber dans des pâmoisons qui la tenaient des heures.
Bientôt sa patience fut mise à la plus singulière des épreuves. Les démons s’emparèrent d’elle, lui firent subir les plus atroces tortures, obsédèrent son imagination des plus hideuses images, lui suggérèrent les plus affreux conseils. Le Père Papebroch s’est livré à une longue dissertation pour montrer qu’un tel fait n’est pas unique et que souvent Dieu se plaît à soumettre ses élus à cette cruelle tentation. Christine resta inébranlable. Le martyre qu’elle endurait était inouï. Toutes les douleurs de la passion
1. Rogo ut ea quæ Clirislinæ exponitis ponderetis, ut possit intelligere ea quæ dicuntur. Acta SS., vol. cité, p. il8.
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de Jésus-Christ semblaient réunies en sa personne. Plongée dans la méditation non interrompue de ce que souffrit le Christ, elle sentait se renouveler en elle tous les détails de ce drame sanglant. Le plus caractérisé de ces détails, les stigmates aux pieds et aux mains, ne tardèrent pas à se montrer. Depuis que les compagnons de saint François d’Assise avaient cru devoir relever la sainteté de leur maître par cette similitude étrange avec le Christ, les stigmates passaient pour un trait de la plus haute sainteté. Pierre de Dace, dont nous parlerons bientôt, avoue qu’il y rêva depuis son enfance. Un autre ordre d’idées avait été mis en vogue, un demi-siècle avant notre Christine, par une extatique nommée comme elle Christine, de Saint-Trond en Ilasbain, et surnommée Mirabilis : c’était la possibilité de descendre dans le purgatoire et l’enfer et d’en partager les supplices. Il est plus que probable que Christine de Stommeln connut la réputation de sa devancière, rendue célèbre par Thomas de Cantimpré. Elle lui dut peut-être son nom, étant née, dit-on, le jour de sa fête, et voulut être l’héritière du privilège surnaturel qu’avait eu Chrislina Mirabilis, de pr endre pour elle la part de purgatoire réservée à certaines âmes qu’elle avait aimées. Seulement, par l’usage immodéré qu’elle en fit, Christine de Stom-
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meln dépassa de beaucoup la sainte qu’elle prit pour modèle et qui avait pratiqué ces singuliers actes de dévouement avec moins de prodigalité.
Sa famille accueillit d’abord très mal ses prétentions, surtout quand, s’autorisant des droits de sa sainteté précoce, elle quitta la maison paternelle pour aller mener à Cologne une vie de vagabondage et de mendicité, qui, sans une protection spéciale du ciel, eût été pleine de dangers. Dans un béguinage où elle se fixa, elle fut également méconnue. On la traita de folle; les bizarres épreuves auxquelles la soumettaient les démons provoquaient le sourire. Il est certain que, de nos jours, l’étrange journal qui nous en a été gardé trouverait sa place dans les annales des maladies nerveuses. Ces hideuses visions, ces alternatives de joies célestes et de tristesses mortelles, ces tentations de suicide, ces accès de catalepsie, ces perversions totales du sens du goût, ces aberrations du tact, aboutissant aux plus horribles sensations, prises pour des réalités, sont des symptômes de maladies classées et soigneusement observées. La pauvre fille qui en était le sujet fût certainement restée inconnue, si elle n’eût rencontré, comme sainte Catherine de Sienne et comme, de nos jours, Catherine Emmerich, une personne d’un certain talent, capable d’être l’interprète de
ses sentiments et l’auteur véritable de sa réputation.
C’était un jeune dominicain suédois, originaire de l’île de Gotliland, et qu’on appelait, selon l’usage du temps, Petrus de Dada. Ses supérieurs l’envoyèrent, comme presque tous les jeunes religieux de son âge, faire ses éludes Ihéologiques d’abord à Cologne, puis à Paris. C’était une âme rêveuse, portée à ce qu’il appelle lui -même Vacedia; quoique très pieux, il trouvait dans la vie monastique beaucoup de tristesse. La méditation assidue de la passion de Jésus-Christ, des douleurs de la Vierge, des supplices des martyrs, le tenait dans un état de mélancolie habituelle. 11 cherchait une âme qui fût en harmonie avec la sienne et où il pût trouver réalisé l’idéal de sainteté souffrante qu’il avait conçu. Le 21 décembre 1267, il vit pour la première fois Christine, et ce jour décida de sa vie. Les sentiments de joie et de consolation intérieure qu’il éprouva, l’ardente dévotion dont il fut pénétré, lui parurent quelque chose de surnaturel. Il se sentit tout changé. Les miracles qu’il crut voir l’émerveillèrent. Ce qu’il y avait d’égaré et de touchant dans l’état de la jeune fille parla vivement à ses sens. Christine fut pour lui bienveillante et familière. Elle l’appela par son nom, le prit tout d’abord pour son frère spirituel, l’admit aux confidences
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les plus délicates, lui permit de lui rendre les services les plus intimes. Il passa toute la nuit auprès d’elle. La pitié qu’il éprouva en voyant couler son sang et naître ses plaies redoubla son amour. Il la soutenait en lui citant les exemples des saints. A deux reprises, la patiente porta la main sous ses vêtements et en retira un clou sanglant portant des lambeaux de sa chair. Elle donna au jeune moine l’un des clous, tout chaud encore de la chaleur de son sein. Pierre le garda comme une relique, dont ne se détachèrent plus ni ses yeux ni son cœur. O felix
nox, s’écria-t-il, o beata nox! O dulcis et de-
lectabilis nox, in qua mihi primum est degustare datum quam suavis est Dominus!
Rendu à son couvent de Cologne, Pierre ne fit ({ue rêver de ce qu’il avait vu à Stommeln. Il maudissait la nuit qu’il y avait passée de s’appeler nox, mot de chétif augure, eo quod ocidis noceat; c’est jour qu’elle aurait dû s’appeler. De même que la Vierge conçut le Fils de Dieu dans la nuit, lui aussi conçut Dieu dans cette nuit. Il passa les fêtes de Noël qui suivirent dans une sorte d’extase L Son âme
1. Quasi parturiens fui, nihilque tune libentius fecissem quam quod tune eum persona prædicta fuisseni. Æstimabam enimeoeitius illud in fructum pullulaturum, si fuisset calore genitrieis eonfotum. Acta SS-, vol. cité, p. 282.
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s’élait tellement attachée à la pensée de la touchante martyre, qu’il ne pouvait plus penser à Dieu sans penser à elle. Ses lectures de l’Écriture sainte ne servaient qu’à lui fournir des textes en rapport avec sa passion : Nox illumhiatio mea in deliciis
meis Diesquam fecil Dominus, exultemnset lœ-
temnr in ea.
Naturellement Pierre chercha toutes les occasions de retrouver l’amie spirituelle qui l’avait blessé au cœur. Ces occasions furent assez fréquentes. Les dominicains de Cologne venaient souvent visiter le village de Stommeln, qui était en quelque sorte dans leur clientèle religieuse. Pierre ne manquait jamais une de ces visites. Le 24 février 1268, il revit la personne qui avait fait sur lui une si profonde impression. Cette fois, elle était dans un de ses moments de calme. Le curé l’invita à dîner. Christine, en dehors de ses heures d’épreuve, paraît avoir été une jeune fille fort attachante, simple, souriante, aimable, innocente, pleine de grâce en ses mouvements*. Son vêtement religieux, composé d’un grand voile qui la drapait de la tête aux pieds, lui donnait beaucoup de charme. Le pauvre Pierre fut plus ravi que jamais, et son enthousiasme lui