Journal des Savants, février
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robent sous un plafond bai’iolé ou sous des peintures prétentieuses. Ceci n’est pas l’iiistoire d’une église, c’est l’hisloire de toutes les églises, dans la capitale et dans les principales villes du royaume. » On raconte de même que Pie VII n’admira à Paris que la chapelle de la Vierge de l’église Sainl-Sulpice, avec son ornementation pesamment somptueuse.
C’est que l’Italie, même chrétienne, est toujours classique et un peu païenne. L’infini lui déplaît et la fatigue. Rome excite d’ordinaire, sous ce rapport, la surprise des catholiquesqui y portent leur imagination septentrionale. Ces murailles massives, ces lourds plafonds, cette absence de perspective et de mystère les désolent. Lapapautéetla cour de Rome, devenues italiennes après le grand schisme, n’eurent rien de plus pressé que de reprendre l’ancien art purement romain, comme Arnauldde Bresse et Cola de Rienzi, rêvant un rôle politique pour leur patrie, n’eurent qu’une idée, relever le sénat et les tribuns. Tout l’art chrétien de l’Italie moderne me fait l’effet de l’Évangile traduit en vers latins; c’est quelque chose comme la poésie de Prudence et de Sédulius. On se fai lia plus étrange illusion quand on se figure que Rome a pu conserver quelque chose d’une tradition d’art chrétien primitif. Il est prouvé, par exemple, que les chants de la chapelle Sixtine, où l’on avait prétendu
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trouver un souvenir d’une musique chrétienne fort ancienne , ne sont qu’un écho de la plus mauvaise musique dramatique du xviiu siècle, inférieur comme goût et comme ancienneté au plain-chant de nos plus pauvres hameaux *.
A partir de la fin du xvi® siècle et de la grande réaction représentée par le concile de Trente, Pie V et Charles P)Orromée, l’art italien, je le sais, change subitement de caractère : il devient catholique, ou plutôt jésuitique; mais il n’en est pas pour cela plus chrétien. Toute idée élevée disparaît ; le matérialisme espagnol, dans sa révoltante crudité, l’emporte de toutes parts. Est-ce une haute conception de l’idéal de la beauté morale que révèlent les toiles du Guerchin? Non; c’est la grossière assurance d’une orthodoxie qui brise son objet pour vouloir l’étreindre, c’est le réalisme dévot qui veut toucher ce qu’il faut se contenter de croire, et, comme saint Thomas, met brutalement ses doigts dans la plaie. Est-ce le sentiment de la noblesse humaine ou de l’infinité divine que l’on éprouve en entrant dans le Giesù ou dans les églises de Naples? Non, certes; le souci de l’harmonie et des belles formes ont disparu; il ne
I. Voir un rapport de M. F. Danjou, dans les Archives des missions scientifiques, publiées par le ministère de l’instruction publique, nov. 1850, p. 63i et suiv.
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s’agit pius d’améliorer, d’élever et d’ennoblir le fidèle qui vient prier; il s’agit d’honorer un objet matériel ou la présence tangible de la divinité par un appareil de luxe, analogue à celui qu’on déploie autour des souverains orientaux. Dans l’église du moyen âge, où Dieu n’était pas renfermé dans un tabernacle de quelques pieds, et où les terreurs divines remplissaient l’édifice tout entier, cette pompe eût été puérile; mais, ici, la divinité réside en un point; il faut, en approchant de ce point, un crescendo continuel d'ornements somptueux : draperies, colonnes torses, balustres, baldaquins, etc.
M. Goquerel me paraît avoir exprimé avec une parfaite justesse ce caractère essentiel matérialiste de ce qu’on peut appeler Vart dévot. L’art n’est à l’aise qu’avec le symbole : la réalité l’opprime et l’avilit. Dans l’Italie moderne, au contraire, le symbole est toujours pris pour une réalité : il devient un objet direct de culte, et, par conséquent, il exclut fart. Une statue est censée honorer un personnage sacré non à raison de sa beauté, mais à raison de sa richesse : égarés par l’idée tout espagnole que les saints et la Divinité elle-même sont flattés des sacrifices pécuniaires qu’on leur fait, les fidèles prodiguent l’or et les pierreries ; une image d’argent est plus méritoire lorsqu’elle est massive : les chefs-d’œuvre s’ap-
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précient à leur poids. Voilà pourquoi Naples, la ville du monde la plus catholique dans le sens que nous venons d’indiquer, est en môme temps la moins artiste : en dehors des musées, on n’y trouve pas un seul morceau de quelque mérite. Le même phénomène s’est reproduit partout où la piété catholique a fait exclusivement prédominer ses tendances. L’école ultramontaine de nos jours, à laquelle on ne peut refuser d’être très conséquente, a été amenée à avouer que les tableaux des grands maîtres étaient déplacés dans les églises, et à y préférer des statues dorées et des toiles pitoyables, mais bien plus susceptibles d’exciter la dévotion . 11 est certain que ce n’est pas ce sentiment-là que réveillent en nous Raphaël, Michel-Ange ou Titien. Les œuvres de ces grands hommes, comme tout ce qui est sain et grand, donnent bonne opinion de la nature humaine, relèvent l’homme dans sa propre estime, et inspirent une sorte de fierté libérale qui n’est pas précisément la piété chrétienne. Dans un très intéressant appendice, intitulé : Iconographie de V Immaculée Conception, que M. Coquerel a mis à la suite de son ouvrage, on trouvera un exemple infiniment curieux des erreurs où peut tomber un culte qui se matérialise de plus en plus, je veux parler des prescriptions données par deux évêques de Belgique sur la manière de représenter le
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dogme nouveau. Si de telles règles eussent existé du temps de Raphaël, aurions-nous ces madones charmantes, si peu orthodoxes, mais si vraiment religieuses, en tant qu’elles sont l’expression accomplie de la beauté?
Qu’on ne m’accuse pas de prendre au sérieux d’inofFensives platitudes, appropriées par leur infériorité même au public humble et simple auquel elles sont destinées. Le réalisme grossier qui corrompt l’art religieux s’étend bien plus loin qu’on ne le croit. J’ai été surpris et affligé de le trouver dans les dernières œuvres d’un bomme qui a honoré l.’artpar le sérieux avec lequel il l’a traité et par la dignité de son caractère. M. Delaroche, peu de temps avant sa mort, voulut peindre des scènes évangéliques. Au lieu de chercher dans ces admirables sujets des thèmes pleins de simplicité et de grandeur pour de hautes représentations morales, il voulut peindre l’Évangile comme il avait peint l’histoire ; il tomba dans l’anecdote apocryphe, il rechercha le pathétique des petits détails et des objets matériels. Au lieu de rendre le sentiment général résultant de la scène, il nous arrêta sur des circonstances sans aucune consécration traditionnelle ; la Vierge en contemplation devant la couronne d’épines; saint Pierre au retour du Calvaire, portant la même couronne, et autres
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sujets OÙ l’idée matérialiste de la «relique » est émpreinte d’une manière choquante. Au lieu de l’Évangile, il peignit les apocryphes, les visions de Marie d’Agreda ou de Catherine Emmericli. Certes, il se peut que, dans les dernières heures du Christ, il se soit passé des scènes de famille émouvantes, au point de vue purement humain: mais, pour le grand art, cela n’existe point : il n’existe qu’un symbole incomparable, consacré par l’humanité, adopté de tous, et auquel il n’est permis de rien ajouter. Le genre de la jieinture anecdotique appliqué à ces sujets est une profanation; tel» est pourtant le matérialisme qui s’est introduit de nos jours dans ce qui tient à la religion, que personne n’a remarqué ce sacrilège, et que presque tout le monde a eu la faiblesse d’y applaudir.
L’artiste ne doit pas être théologien. 11 ne doit pas inventer de dogmes pour son usage, il doit se contenter d’interpréter dans un sens large les vieux textes consacrés parla foi. Tout ce qui tend à donner une réalité historique ou anecdotique à ces sortes de scènes convenues doit être blâmé. L’archéologie elle-même a ses limites. Je ne puis approuver M. Vernet, par exemple, d’avoir transformé les patriarches de l’Ancien Testament en bédouins vêtus de burnous. Je ne ferai point à cet habile artiste de
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chicanes sur les détails : je n’insisterai pas sur cette circonstance que le burnous n’est pas précisément le costume des Arabes d’Orient, que le nom et la chose ne se trouvent guère qu’en Afrique ; j’oublierai que les juifs de Grimée, que M. Vernet déclare avoir pris pour types G sont justement, avec les juifs d’Abyssinie, presque les seuls juifs du monde qui ne soient pas de la race d’Israël. Mais j’oserai regretter qu’on ait rapetissé aux proportions d’un tableau de genre ce grand et lointain idéal. Comme les sujets évangéliques, quoiqu’à un moindre degré, les sujets de l’histoire patriarcale sont consacrés par la tradition ; il faut chercher à rendre le sentiment ou l’idée qui s’y attache, bien plus que la manière dont les faits ont réellement pu se passer.
Je ne finirais pas si je disais toutes les réflexions que l’excellent livre de M. Coquerel m’a suggérées. On a souvent reproché au protestantisme de manquer du sentiment de l’art. Gela a pu être vrai à certaines époques et de certaines branches de la grande famille protestante ; mais une telle assertion ne peut plus être maintenue dans sa généralité : le livre de M. Coquerel renferme la théorie la plus épurée, la seule possible
1. Voir le très intéressant opuscule intitulé : Opinions sur certains rapports qui existent entre le costume des anciens Hébreux et celui des Arabes modernes (Paris, 1856j, p. 16.
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pour nous, de l’art religieux. De la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas; je ne doute pas que les églises réformées de France n’arrivent à le franchir. Toute religion a eu recours à l’art pour atteindre son but, qui est d’élever l’homme au sentiment de sa céleste origine et de sa mystérieuse destinée. Le zèle iconoclaste a pu être louable, tandis qu’on a pu craindre que le symbole ne devînt un objet de culte et un prétexte de superstitions dans l’esprit d’un peuple ignorant. Gela n’est plus à redouter dans les Églises réformées, et le livre de M. Goquercl est la meilleure preuve que rien ne manque au protestantisme pour devenir dans un prochain avenir le principe d’un art fort élevé.
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Dans les dernières années du xvi' siècle, pendant que les papistes et les huguenots s’égorgeaient d’un bout à l’autre de l’Europe, et que Montaigne, le seul sage, riait de tous en son petit château du Périgord, une guerre moins sanglante, mais non moins acharnée, armait en Espagne les deux armées rivales des
1. Le récit qui va suivre ne renferme aucun détail qui ne soit extrait des sources originales, lesquelles sont : 1“ Acta omnia congregationum ac disputationum quæ coram SS. Clemente VIII et Paulo r, summis ponlificibus, sunt celebratæ in causa et controversia ilia magna de auxiliis clivinæ gratiœ, quas disputationes ego F. Thomas de Lemos, eadem gratia adjutus, sustinui contra plures ex Societate, Lovanii, 1707, in-fol.; — ïi» Ilistoria congregationum de auxiliis divinæ gratiae (par le P. Serry,sous le pseudonyme d’Auguste Leblanc). Lovanii, 1700, in-fol. ; — 3° Abrégé de
jésuites et des frères prêcheurs, sous les drapeaux opposés de Bafiez et de Molina. La Prédélermination physique était le sujet du combat. Ne riez pas, je vous prie; cette querelle passionnera Pascal, fera persécuter Arnauld, détruira Port-Royal, troublera le catholicisme durant plus d’un siècle. Un jour peut-être, on haussera les épaules sur nos luttes comme nous haussons les épaules sur celles du temps passé. Et puis, honneur, après tout, au siècle capable de se passionner pour des subtilités abstraites !... Le nôtre n’aura pas eu ce travers.
La Prédélerminalion ou Prémotion physique, enl'ant tardif de la scolastique, c’est-à-dire de cet amalgame bizarre d’outrecuidance rationnelle et de crédulité qui fut la glu de l’esprit humain en sa période
l'histoire de la congrégation De auxiliis. Francfort, 1687, sans nom d’auteur, suivi de Urevis enarratio actorum omnium, ad compendium redactorum, quæ circa controversiam de auxiliis divinœ gratiœ, etc., par le Père Nugnez Coronel, secrétaire des congrégations. — Je n’ai pu consulter l’histoire du jésuite Meyer. Mais j’ai conféré le récit des deux dominicains avec celui des historiens de l’Église les plus orthodoxes et les plus favorables à la Société de Jésus.
de décrépitude, n’était en réalité qu’unefille supposée de saint Thomas. Elle avait été conçue par Banez; mais ce fut sous le nom du docteur Angélique qu’elle fit sa fortune, et vit se ranger à sa suite toute une nuée de disciples. Adoptée par un ordre puissant, elle devint presque un article de foi. Le Père Jacques de Saint-Dominique, dans sa Nouvelle étoile de Cassiopée, nous assure que les anges sont devenus démons pour avoir rejeté la prédétermination, qui leur était présentée comme épreuve*. Selon un autre auteur, ce dogme fut l’objet de la dispute que Simon le Magicien eut avec saint Pierre, et à la suite de laquelle ce malheureux se constitua hérésiarque. Elle a d’ailleurs été professée par Aristote en termes formels A en croire les prédéterminants, Dieu prévientla volonté humaine et la détermine à faire Pacte qu’elle croit accomplir librement. L’homme sous l’action de Dieu est libre comme la main du disciple sous celle du maître qui lui apprend à écrire, ou comme un enfant mené par un géante Le bon sens laïque peut trouver qu’une main guidée par une autre main n’a guère de mérite à bien écrire, qu’un enfant mené par un géant jouit
1. Nova Cassiopeæ stella (1" édit., Langi-es, 1667), ch. i et ii.