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mencer, nous pouvons encore en attendre beaucoup. Cependant ne condamnons par pour cela le résultat antérieur d'une nécessité historique. Nulle part la largeur du goût et le respect de Fhistoire ne sont plus nécessaires que dans cette question-ci.

Ce serait en manquer que de ne pas rendre pleine justice au sculpteur danois Thorwaldsen, qui fut, autant que David et Ingres, un fervent de Fantiquité. Après une admiration universelle, nombre d'artistes et d'historiens de l'art sont maintenant sévères pour lui; ils le classent dans le genre « pompier »; ce ne serait, d'après eux, qu'un Canova un peu plus énergique et moins gracieux. En réalité, ce fut un vrai génie, original, fécond et puissant. Les artistes d'aujourd'hui remarquent qu'il ne travaillait pas assez ses marbres et comptait trop sur le praticien; en effet, mais l'abondance et la force des idées, la justesse des attitudes et des mouvements, l'énergie créatrice subsistent. La nouvelle critique lui reproche surtout de n'avoir pas regardé autour de lui, d'avoir dédaigné son pays, d'être allé chercher au loin, en Italie, des modèles qui étaient le contraire de ce que son pays et son temps pouvaient lui offrir. C'est le plus injuste des jugements a priori. Ne demandez pas à un artiste de penser comme vous; inquiétezvous plutôt de ce qu'il a pensé lui-même et entrez dans son dessein pour le comprendre; appréciez en elle-même son œuvre réalisée, au lieu de regretter qu'il n'ait pas deviné votre esthétique. Nombre d'artistes en tout pays se prêteraient mal à l'autre façon de juger et comment, par exemple, l'appliquer à notre Prud'hon? Entrez, à Copenhague, dans le musée

OÙ la reconnaissance danoise a consacré Thorwaldsen et, si vous voulez bien regarder ce que l'artiste a fait, au lieu de lui reprocher préalablement de n'avoir pas suivi le goût de nos jours, vous éprouverez une des plus fortes émotions que Fart puisse inspirer.

Ce musée est un monument d'apothéose. Au centre, dans une cour carrée, sorte de Campo-Santo individuel, l'artiste repose sous un simple tertre, planté de fleurs et bordé de granit; autour de ce tombeau se déroulent quarante-deux salles contenant toutes ses œuvres, en originaux ou en copies. Ces salles sont petites et éclairées par le haut; chacune d'elles ne contient que trois ou quatre œuvres, d'habitude un groupe ou une figure, dressés au centre, avec deux bas-reliefs encastrés dans les murs latéraux. Pas d'ornements inutiles, pas de pâtisseries moulées et dorées, aucune erreur d'architecte sollicitant pour lui-même l'attention qui doit aller aux seules œuvres exposées; rien que des teintes plates sur les murs, rouge antique ou vert foncé. Les bas-reliefs surtout sont admirables. Jamais on n'a ressaisi avec moins d'effort apparent le secret de la grâce antique, des attitudes naturelles, des formes heureuses, des ensembles expressifs, avec un plus grand souci du naturel et de la vérité. Plusieurs de ces motifs sont populaires, ainsi les Ages de Vamour et la Nuit^ portant ses deux enfants, le Sommeil et la Mort; je préférerais peut-être, comme plus vigoureuses, plus personnelles et moins pompéiennes les scènes traduites d'Homère. On connaît aussi le Lion blessé de Lucerne; on connaît moins le Christ et Apôtres^ le Monument de Pie VII^ les Trois Grâces^ Ganymède et

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Jupiter. Si l'on songe que la plupart de ces ligures ont été exécutées à Rome, devant Fœuvre du Bernin et au temps de Ganova, on admirera doublement la tranquille sûreté avec laquelle le maître danois, laissant peu à peu, comme il le disait, « la neige de son pays fondre dans ses yeux », a revêtu ces nobles marbres d'élégance grecque et de force latine '.

A vivre dans les environs de ce musée, on doit contracter un goût très vif de la sculpture. C'est là, probablement, qu'un grand brasseur de Copenhague, M. Jacobsen, a éprouvé pour la première fois la passion qui est devenue le délassement de sa vie laborieuse. Près de sa maison, il a formé peu à peu tout un musée et, en connaisseur, il y a donné la première place aux maîtres français de notre temps. Les plus belles œuvres de Paul Dubois, Gérome, Ghapu, Falguière, Barrias, Mercié, Delaplanche, Gau- Iherin, etc., y garnissent une vaste salle, la salle française. A côté d'eux figurent les artistes danois, Bissen, Freund, Stein, Jerichau, etc. L'art contemporain ou moderne n'a pas suffi à M. Jacobsen et il y a joint une collection d'antiques, où se trouvent nombre de pièces de premier ordre . L'ensemble forme la Glyptothèque de Ny-Carlsberg et, pour assurer la perpétuité de cette création, M. Jacobsen la lègue après lui à la ville de Copenhague. En attendant, il l'ouvre libéralement aux visiteurs.

1. Nous avons, en français, une très complète étude sur Thor- Nvaldsen, par M. Eugène Plon, Thorwaldseti, sa vie et son œuvre, 1867. Elle est inspirée par une vive admiration; comme correctif, voyez un jugement comparatif du comte H. Delaborde, dans ses Études sur les Beaux-Arts, Italie, XI, 1864.

Musée Thorwaldsen ou musée Jacobsen, c'est de Tart ancien ou classique. A cette heure les artistes danois se portent résolument en sens contraire. Je n ai garde, pour les raisons que je disais plus haut, de leur en faire un reproche. La vie contemporaine réclame ses droits, surtout en peinture, et elle peut raviver les sources d'inspiration. En Danemark comme en France, c'est elle dont s'inspirent « les jeunes », et ils ont déjà produit nombre d'œuvres d'un sentiment juste, vif et neuf. Nous connaissons quelques-uns des nouveaux maîtres danois par nos salons annuels, et il en est même qui figurent au Luxembourg. MM. Kroyer, Hansen, Kiss, Mois, Zacao — je cite au hasard de la mémoire parmi beaucoup d'autres, — sont en train de donner à leur pays une école, sœur de l'école hollandaise, et aussi de la jeune école française, car ils reconnaissent eux-mêmes avec beaucoup de bonne grâce ce qu'ils doivent à nos leçons.

Déjà, et plus vite qu'en France, l'art décoratif suit ce mouvement de rénovation par l'étude immédiate de la nature et de la vie contemporaine. Nous en avons vu le plus agréable spécimen par les porcelaines de la manufacture de Copenhague, qui furent si remarquées à l'Exposition de 1889. Cette manufacture, comme notre Sèvres, se traînait dans la reproduction des vieux modèles. Elle s'est tout à coup renouvelée par l'étude de l'art japonais, auquel elle a emprunté ses caprices et son ingénieuse irrégularité, en y joignant l'étude attentive de la lumière, de la flore et de la faune du pays. De là, ces pièces aux teintes bleu pâle comme le ciel et la mer de Dane-

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mark, cette atmosphère opaline, infiniment douce et changeante dans la lumière voilée du jour ou les ténèbres transparentes de la nuit , ces paysages neigeux, ces fleurs simples et éminemment décoratives, chardons ou pissenlits, ces animaux réels ou fantastiques, serpents branchés, chouettes dans le brouillard ou chauves-souris dansant autour de la lune, etc. Jusqu'à Tart du mobilier qui est en train de se renouveler. J'ai vu des meubles, de forme pratique et d'aspect original, qui portaient bien la marque de leur pays et dont l'idée première avait sans doute été prise au musée des antiquités du Nord. Ils donnent aux intérieurs danois un cachet remarquable d'élégance et d'originalité.

Je voudrais parler de la littérature, mais je n'ai pas l'espace nécessaire pour aborder cette question avec le détail qu'elle mériterait. Vous savez le bruit qui se fait en France autour des œuvres d'Ibsen * et de Bjoernson; tout le monde en parle, surtout les snobs, qui se pâment à ces deux noms. Ce sont deux Norvégiens, mais ils tiennent la tête de la littérature Scandinave, à laquelle se rattache le danois, malgré des différences de langue assez sensibles. Je nommais tout à rheure M. George Brandes : son frère, M. Edouard Brandes, critique lui aussi, est un auteur dramatique très digne d'attention.

1. Voir, ci-après, Ibsen et Vlbsénisme. Mme L. Bernardini, dont je citais le nom tout à l'iieure, poursuit en ce moment, dans la Revue hebdomadaire, sur la littérature des pays Scandinaves, une série d'études qui dénotent une information sûre et complète.

« Scène : Elseneur. — Une esplanade devant le château. » Ainsi commence Hamlet\ ainsi finit, nécessairement, un séjour dans le Seeland. Depuis que nous sommes à Copenhague, il ne s'est point passé de jour où nous n'ayons regardé vers le nord-ouest. Toujours la hantise de Shakespeare. De ce côté se trouve Helsingôr, dont nous avons fait Elseneur.

Pourquoi Shakespeare a-t-il placé la scène dCHamlet en cet endroit plutôt que dans tout autre palais de Danemark, Frederiksborg, par exemple, plus riche en souvenirs historiques? Il est certain qu'il n'y est jamais venu de sa personne; mais on me dit qu'il y avait de son temps à Elseneur une colonie de marchands anglais et qu'il a pu entendre vanter par eux le caractère sauvage du site. Quoi qu'il en soit, il était impossible de mieux choisir le décor d'un tel drame. Ici, la rêverie et la tristesse, les longues méditations sur une pensée unique, sont, nécessairement, l'état habituel de l'àme.

A proprement parler, il n'y a pas un château d'Elseneur, mais, à cinq cents mètres de la ville, le château de Kronborg ou château de la Couronne. On l'aperçoit en sortant de la gare; mais on s'en fait difficilement une idée, malgré les hautes fenêtres des combles et la flèche élancée qui le domine, car il est masqué par des constructions de tout genre. L'impression est d'autant plus vive à mesure que l'on approche et qu'il se découvre peu à peu. C'est d'abord une série d'enceintes à la Vauban, en briques rouges,

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avec des talus gazonnés et des fossés jDleins d'eau morte. On passe sur des ponts et sous des portes aux beaux ornements largement taillés dans la pierre, en suivant un chemin sinueux, conçu pour la défense militaire, à Tépoque où elle était possible dans une forteresse de ce genre. Par-dessus les remparts, on aperçoit de temps en temps une lucarne, un bout de cheminée. Tout à coup, au sortir d'une voûte, c'est comme un enchantement. Devant vous jaillit une longue façade, d'un goût riche et sobre, dans le style de la Renaissance hollandaise, mais, comme toujours, avec l'originalité de la fantaisie danoise. Le plan est simple, le style pur, l'ensemble grandiose. Imaginez l'aile septentrionale du château de Blois, avec ses bandeaux, ses balcons et ses tourelles; transportez-la sur le Sund, et vous aurez une idée de Kronborg.

Le noble édifice se développe en quadrilatère sur une cour intérieure, régulier de plan, varié d'exécution . Les façades qui entourent cette cour sont, naturellement, les plus riches, car c'est là qu'aboutissait la vie de la résidence royale. On songe à l'animation qui la remplissait aux temps prospères, aux cortèges qui s'y formaient, aux armes qui sonnaient sur les dalles; on évoque la splendeur chaude des velours, le faste des fourrures sur l'acier des cuirasses. Si l'on pénètre à l'intérieur, l'ampleur des salles, la richesse des boiseries sculptées, les tableaux noircis et les tapisseries éteintes complètent l'impression. Cependant, les guides vous disent les souvenirs et les traditions. Nous traversons l'appartement où la reine Caroline-Mathilde fut enfermée.

après la chute de son ministre Struensée, et j'avoue que, si le souvenir de Shakespeare plane partout dans le château, celui de Scribe ne s'impose guère, malgré Bertrand et Bâton, qui mit en comédie ce drame de cour. Au fond des casemates, dit la légende, veille toujours Holger Danske, Ogier le Danois, le héros qui protège le Danemark et sort de sa retraite lorsque le pays est en danger.

Jusqu'ici, depuis que l'on est entré dans le château, on n'a pas encore vu la mer. Elle est voisine et bat les murs, on la devine et on l'entend, mais la hauteur du rempart la cache. On a hâte de monter sur la célèbre esplanade; au sommet d'un sentier très raide, le Sund apparaît tout à coup. Voici, pour la première scène à'Hamlet^ un cadre dont aucun décorateur de théâtre n'égalera par l'imagination la mélancolique beauté. Pourquoi la Comédie-Française, si soucieuse d'exactitude et de pittoresque, n'a-t-elle pas envoyé copier ce site, lorsqu'elle a remonté Hamletl Elle nous montrait de fort beaux décors, mais combien inférieurs à la réalité! Derrière nous, c'est la vieille façade, avec ses balcons et ses combles; tout autour, c'est la mer, très vaste à droite et à gauche, très étroite devant le château, car la cùte de Danemark et celle de Suède, qui lui fait face, sont très rapprochées; le Sund, à cet endroit, n'a pas quatre kilomètres de large et l'on voit distinctement le coteau boisé au pied duquel est bâtie la ville suédoise d'Helsingborg. L'esplanade est une longue et étroite terrasse sur laquelle s'aligne une batterie de vieux canons, jadis redoutables, aujourd'hui inoffensifs. C'est Flag-batterie., la batterie du drapeau. En effets

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au sommet d'un mat flotte le pavillon danois, rouge à croix blanche. A la porte d'une échauguette, un artilleur monte la garde, en manteau rouge et le sabre à la main. Déjà le crépuscule s'étend sur le Sund;il semble que des gazes sombres montent de la mer et enveloppent le château de leurs traînes. Une bise aiguë souffle et le ciel brille d'un rouge vif. Sous les remparts s'élèvent les cimes lointaines d'un bois de hêtres rouges. Un phare rouge s'allume au sommet d'une tour, au moment même où un sousofficier amène le pavillon, qui doit disparaître avec le soleil. Ainsi, partout, la couleur Scandinave, la teinte boréale, et cette lumière écarlate qui semble jaillir du pôle voisin.

Hamlet pourrait donc revenir ici et engager la conversation avec la sentinelle, qui marche à grands pas pour se réchauffer. Là-bas, accoudés sur le parapet, se masse un groupe de soldats. Nous savons leurs noms; ils s'appellent Francisco, Bernardo, Marcellus, u hommes liges du roi de Danemark », et, dans le murmure indistinct de leurs voix, on devine ces répliques : « Bien des remerciements pour m'avoir relevé de faction; il fait un froid piquant, et je suis transi jusqu'à la moelle. — Avez-vous eu une garde paisible?— Pas une souris n'a remué. » Là-bas, ces deux hommes, le manteau sur les yeux, c'est Hamlet, qui cause avec son ami Horatio : « L'air pique rudement; il fait très froid. — Oui, l'air est âpre et mordant. — Nous approchons de l'heure où le spectre a l'habitude de faire son apparition. » A ce moment, ajoute le poète, un bruit strident de fanfares éclate dans le château : « Le roi donne ce soir un réveillon, dit Hamlet;

il s'amuse à boire, et, toutes les fois qu'il a vidé son hanap, la timbale et le tambour braient de cette façon le triomphe du toast qu'il porte. » Cette impression même ne manquait pas aux visiteurs de Kronborg, à riieure où nous y étions. Une partie du château est devenue une caserne, et, au loin, une sonnerie militaire vibrait dans la tristesse du soir.

Mais il faut partir, et vite. D'abord, pour ne pas manquer le train qui doit nous ramener à Copenhague. Puis, nous voulons résister à la tentation d'aller voir, au milieu d'un jardin aménagé par un aubergiste, sous le château, un tertre surmonté d'une colonne, qu'il a baptisé le Tombeau d'Hamlet, et, un peu plus loin, un ruisseau qu'une imagination du même genre donne comme celui où s'est noyée Ophélie. Les Anglais ne manquent pas d'y cueillir, moyennant redevance, des branches d'arbres, qu'ils emportent pieusement. Pour nous, il nous sufht de songer aux vers du poète : « Près d'un cours d'eau, il y a un saule qui mire ses feuilles blanchâtres dans la glace de l'onde; elle est venue là avec des guirlandes fantasques;... eUe et ses trophées de verdure sont tombés dans l'eau gémissante,... et elle chantait des fragments de vieux chants ».

Au retour, dans une maison de Sôlvgade, nous trouvons réunis d'aimables convives, autour d'une table servie à la danoise. Notre goût d'exotisme et le principe nécessaire à tout voyageur de se conformer aux habitudes du pays où il se trouve, ne nous empêchent pas de faire parfois une grimace discrète : trop de viandes fumées et de poissons salés. Mais les compensations abondent. Il y a quelques

plais qui, en tous pays, seraient exquis, et dans lesquels, sous des noms nouveaux, nous retrouvons de vieilles connaissances. Les yeux sont charmés par le luxe de la table et de la salle : vieille argenterie aux formes capricieuses, lourds flambeaux, appliques de cuivre poli, tableaux aux perspectives d'épis mûrs, de champs blanchis par la neige, de fiords baignés de vapeur. Nos convives sont des artistes et des gens de lettres; nous repassons avec eux nos souvenirs de la journée. Ils sont très patriotes, mais extrêmement sensibles à la poésie, et, plus que nous encore, ils accordent à Shakespeare la faculté de création et de conquête. C'est Tun d'eux qui m'a donné mon titre; pour lui, le Danemark c'est <( le pays d'Hamlet ».

15 novembre 1893.

L'article suivant, publié dans le Figaro du 29 octobre 1893, complète à quelques égards l'étude qui précède.

Nous avions assez de distractions, pendant ces huit derniers jours, avec ce qui se passait en France; aussi ne lisions-nous guère les journaux étrangers. Parcourez-les, maintenant que les fêtes franco-russes sont finies; ce vous sera un passe-temps, d'abord agaçant, puis amusant. Amis ou ennemis, tous ceux qui s'intéressent à nous, en Europe, attendaient quelque chose qui n'était pas dans le programme des fêtes; ils ne savaient pas au juste quoi, mais ils

comptaient sur « rincident ». Cette attente ne s'exprimait pas en de longs articles, mais en « filets », en courts télégrammes, à marque visiblement allemande, italienne ou anglaise, quoique datés de Toulon ou de Paris. Sérieux ou plaisants, ils préparaient à mots couverts l'annonce d'un mécompte ou d'une maladresse. La situation était si nouvelle en Europe, la diplomatie s'exerçait d'une manière si éloignée de ses procédés habituels, que cette curiosité — fiévreuse, contenue, bavarde avec réserve — prenait, elle aussi, des formes nouvelles. On ne s'étonnera pas qu'elle ait été d'un vif intérêt pour un Français que les circonstances éloignaient à ce moment de son pays.

La ville où il se trouvait lui offrait cette compensation que, nulle part, l'écho des fêtes ne pouvait lui arriver plus vif et plus direct. Dans cette jolie ville de Copenhague, qui ressemble assez exactement à ce que serait Bordeaux transporté aux bords de la Baltique, la France est aimée depuis longtemps. Sa langue, sa littérature et son art y sont en grand honneur; aux devantures des libraires brillent les noms de nos romanciers et de nos poètes; on n'entre pas dans un restaurant ou un café sans entendre parler français; à Carlsberg, chez M. Jacobsen, qui s'est fait un musée de sculpture pour lui seul, la plus vaste salle est consacrée aux maîtres français. Dans le port, à cette heure, notre drapeau fiotte sur deux superbes vaisseaux de guerre, et, dans les rues, passent les uniformes très regardés de nos marins.

Plus que jamais, donc, la France est chez elle en Danemark. Cette fois, elle y rend visite au peuple

qui, au méuie moment, la visite chez elle. La Russie, c'est un peuple incarné dans un homme; elle est donc ici, car le ïsar habite, à quelques lieues, le château de Fredensborg.

Respectueux, francs et avisés, les Danois observent de tous leurs yeux et réfléchissent avec tout leur bon sens. Ils sont fiers d'avoir comme hôtes, avec le Tsar, l'héritière de la couronne d'Angleterre et quantité de princes et princesses, tous à moitié Danois par filiation ou mariage. Ils sont inquiets aussi, car l'histoire leur a donné, avec une prédilection cruelle, ses leçons de philosophie. Jadis très puissants, maîtres de la Suède, de la Norvège et d'une partie de l'Allemagne du Nord, ils sont réduits maintenant à la plus simple expression, plus petits que la Relgique ou la Suisse, sans la sauvegarde de la neutralité. A leur porte, le formidable voisin qui les a déjà dépouillés avec une avidité féroce, les guette et les surveille. Or, voilà que deux puissances plus que suspectes audit voisin ont imaginé de se donner rendez-vous chez eux et d'intéresser toute l'Europe à un pays forcément modeste, qui voudrait ne se mêler à rien ni de rien. Ne vous étonnez donc pas si les Danois accusent autant d'impatience et d'ennui que le permettent le calme de leur nature, la fierté de leurs grandes alliances et leurs vieilles sympathies pour la France.

Lettrés et amis des apologues, ils vous content volontiers, d'après leur poète national, Andersen, l'histoire que voici. Il y avait une fois un géant et un nain, tous deux fort braves et aventureux, qui faisaient commerce d'amitié. Ils partirent en guerre, et

le nain, d'autant plus désireux de bien faire qu'il était plus petit, allait toujours en avant. La campagne fut rude; le nain perdit d'abord une jambe, puis un bras; puis l'autre jambe, puis l'autre bras. Réduit à l'état de tronc, il fut rejoint par le géant. Celui-ci avait reçu sa part de coups et il saignait comme un bœuf, mais, comme il était fort gros, les blessures restaient à la surface et ne lui avaient rien enlevé d'essentiel. « Je vous aimerai toujours beaucoup, dit le nain à son ami, mais ce jeu-là est trop coûteux pour moi. Il ne me reste plus que la tête et, la prochaine fois, je l'y laisserais. »

Le Danemark estime que cette histoire est la sienne et il ne veut plus se compromettre avec les géants. En 1807, son alliance avec Napoléon lui valut le bombardement de Copenhague et la capture de sa flotte par l'Angleterre; en 1810, un général français, Bernadotte, lui enleva sa dernière chance de reformer l'Union Scandinave, en prenant la Suède pour luimême; en 1814, la Sainte-Alliance lui prit la Norvège pour la donner à la Suède et il dut faire la paix avec la Prusse, au prix de la Poméranie; en 1865, au mépris d'un traité garanti par les grandes puissances, la Prusse lui prit le Slewig et le Holstein, ses deux plus belles provinces. De fait, à cette heure, il ne lui reste que la tête.

On peut compter que, le cas échéant, il la défendrait bien. Ce petit peuple, en effet, est un peuple de héros. En 1807, surpris par une odieuse agression,

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il refusait, sous les canons anglais, d'abord la capitulation, puis Talliance, puis la paix; en 18i8, il ne se laissait pas intimider par la Prusse, acceptait la guerre et était vainqueur; en 1804, attaqué par la Prusse et l'Autriche, il préférait une lutte sans espoir à l'abandon de son droit et se faisait écraser en méritant l'admiration de l'Eurojie, tandis que Napoléon III rêvait au principe des nationalités.

II faisait tout cela simplement, car la race est calme; elle pratique l'héroïsme sans gestes inutiles et le sublime sans déclamation. Revenue de bien des choses, elle n'a plus, si elle l'a jamais eue, la folie des grandeurs. Aussi, ne vous étonnez pas que les litres pompeux et dangereux lui répugnent. Il y a peu d'années, un Français enthousiaste disait à un de ces lecteurs d'Andersen : « Il vous faudrait une alliance franco-danoise ». Le Danois répondit : « Dieu nous en préserve! » Et, comme il connaît aussi bien notre littérature que nous ignorons la sienne, il compléta son explication en rappelant quelques titres de La Fontaine.

A cette heure, il cite les deux fabulistes avec la même complaisance. Petersen (c'est en Danemark un nom générique) en a plein la bouche, tandis que le ïsar visite V/sb/ et que, dans la rade de Copenhague, le canon, tonnant à bord de tous les navires, éveille les vieux échos de 1807. Sur le quai s'entasse une foule énorme que contiennent sans peine une vingtaine d'agents de police. Le Tsar arrive sans escorte; il traverse un groupe de privilégiés assez nombreux auxquels on a permis de prendre place le long de l'escalier qui descend à la mer. Il est de taille colos-

sale, la bouche large et la barbe touffue; il a Tencolure et Tallure d'un géant, d'un bon géant, car Toeil est très doux sous la paupière lourde, et la couleur blonde de la barbe sur un teint clair atténue l'énergie des traits. On devine que ces lèvres s'ouvrent rarement et ne laissent échapper que des paroles considérables. Le dialogue dans lequel cette visite a été annoncée à notre chargé d'affaires n'a pas eu plus de vingt mots. Tout à l'heure, en montant à notre bord, au moment même où les navires russes entraient dans le port de Toulon, et en examinant avec une attention très informée le superbe croiseur que la France lui envoie, il marquera sa satisfaction de façon aussi brève. Il sait que chacun de ses mots porte et l'engage.

Le lecteur les connaît et je n'ai pas besoin de les répéter. Le jeune diplomate, porteur d'un nom illustre, à qui échoit l'honneur de représenter la France à ce moment décisif, provoque ces démarches et reçoit ces paroles avec un tact infini. Cependant Petersen, spectateur sans projet d'alliance, fait ressortir la signification nette de tout cela. Il en est d'autant plus frappé qu'il n'y a pas ici de dessous et de secrets. Chacun sait à Copenhague que le Tsar n'a pas eu d'entretien particuher avec M. Pasteur. Tout s'est passé en public, devant des cercles nombreux, au milieu d'yeux et d'oreilles fort ouverts.

Après le Tsar, tout Copenhague, tous les Petersen sont admis à bord de nos navires et ils s'y rendent tous. C'est un peuple de marins et ils regardent, eux aussi, en connaisseurs. La visite est d'abord silencieuse et, sur les ponts noirs de foule, à peine un murmure de réflexions discrètes. A mesure, cepen-

dant, que la journée s'avance, un courant d'effusion naît et grandit à travers cette foule. Les conversations s'engagent avec nos officiers et nos matelots. Voici que deux jeunes filles, délicieuses figures aux cheveux d'or pâle et au teint de neige rosée, acceptent des rubans frappés du mot : Ishj, que leur présente un enseigne, et les épinglent autour de leurs bérets. La foule regarde et sourit. Cependant, le soleil descend sur l'horizon. Vous savez quelle simple et grandiose cérémonie se passe à cette heure-là sur nos vaisseaux de guerre. La garde se range en bataille ; la main sur la drisse, un quartier-maître attend le moment d'amener le pavillon. Le soleil disparaît; au même moment, « les couleurs » descendent, l'officier de quart se découvre, un coup de canon éclate, le tambour bat et le clairon sonne : les armes françaises saluent notre pavillon.

Aussitôt après, voici ce qui se passe : tandis que les dernières notes du clairon français vibrent sur la rade, de cette foule tout à coup remuée part une acclamation formidable. La grandeur du spectacle l'a transportée et, avec un rythme, un ensemble et un sérieux qui nous prennent aux entrailles, nous les Français présents à bord, elle pousse trois hourras, de ces hourras du Nord, pleins et lents, où semble rugir l'antique férocité de la race. Et nous avons les larmes aux yeux, tandis que, les pieds sur ces planches françaises, nous entendons ce salut de l'étranger à notre patrie lointaine et présente. Petersen n'a pu y tenir : marin et soldat, patriote et bienveillant, il a communié de cœur avec nous dans cette cérémonie militaire.

Le surlendemain, à dix heures, un convoi funèbre monte Solvgade, le long du jardin royal. Pendant les salves de Favant-veille, une « tape » de bois, oubliée dans un canon — pas un canon français, — est allée frapper un marin russe en pleine poitrine et Ta tué net. En tête, autour du corbillard, flottent les pavillons russe et français; derrière, superbes de tenue, marchent deux sections de matelots , français et russes. Jusqu'ici, ils se mêlaient, à Cronstadt et à Toulon, mais par groupes libres; ici, ils vont ensemble, au pas militaire, conduits par leurs officiers. Petersen regarde, très sérieux, et, derrière cette centaine d'hommes, il voit distinctement deux armées et deux peuples : « Ce pauvre matelot, fait-il, on Ta pas tué exprès, mais comme tout se combine ! La première fois que deux troupes, française et russe, auront marché sous le même commandement, il faut que ce soit à Copenhague. »

Le cortège a tourné depuis quelques minutes la grille du jardin royal. Petersen va rentrer chez lui, lorsque, de la caserne voisine, sort une petite troupe, danoise cette fois. C'est la garde montante, une compagnie d'infanterie. Ils sont beaux à regarder, ces soldats. Au rythme étrange de leurs tambours, ils marchent d'une allure ferme. Blonds et petits, dans leur uniforme sombre, ils représentent quelque chose de très particulier dans la gamme de l'élégance martiale. Ce n'est pas la pesante régularité prussienne; c'est encore moins l'agilité délurée de nos troupiers.

Entre la crànerie f^auloise, qui va gaiement, précédée de claires fanfares, et la lourdeur allemande, accentuée encore par de tristes sonneries, cette petite troupe accuse son caractère propre, sérieuse, solide et souple; elle n'a pas le nombre et ne tient pas à l'éclat, mais elle n'éveille aucunement l'idée du petit peuple qui joue au soldat. Je songe, en écoutant leur musique, à un air que j'entendais chanter la veille. C'est le ciioral que Gustave-Adolphe avait composé lui-même pour ses soldats, avant la bataille de Lutzen, et dont les premiers mots veulent dire : « Ne crains rien, petite troupe... ».

En 18(U, à Diippel, la petite armée danoise a défendu pied à pied, contre deux grands États, ce qui restait de sa patrie. C'est Petersen, avec qui je cause, qui me rappelle cela. Il me dit encore : « Avez-vous remarqué, en arrivant à Copenhague, des remparts en constructi(jn? Ils montent vite et, bientôt, nous pourrons les armer. Pourtant nous n'avons pas de budget d'Etat pour ces travaux ; il y est pourvu à l'aide de contributions volontaires et, parmi elles, il en est de méritoires :je pourrais vous nommer des officiers, qui, sur une solde de deux mille francs, en abandonnent, chaque année, cinq cents pour les remparts. »

Voilà ce qu'un Français pouvait entendre et voir à Copenhague, du 13 octobre, où le Tsar montait à bord de 17s///, jusqu'au 18, où il quittait les eaux danoises sur YEtoile Polaire. Je n'étais plus chez Petersen lorsque les fêtes franco-russes ont pris fin. Est-il ras-

suré à celte heure? Je le souhaite et l'espère. Nous n'avons rien fait chez lui qui puisse le compromettre, et rhôte puissant qui vient le visiter chaque année n'a point pour habitude de parler ou d'agir trop. Le Danemark aime la France et veut la paix; il peut écouter ses sympathies, sans crainte pour ses intérêts. La France vient de prouver qu'elle veut ce qu'il veut lui-même et elle n'est pas seule à le vouloir. La paix est une garantie surtout pour ceux qui, dans une guerre européenne, auraient plus à perdre qu'à gagner. « Ne crains rien, petite troupe. »

IBSEN ET L IBSÉNISME

La France du xix^ siècle finit comme elle a commencé, en témoignant une curiosité très vive pour les littératures étrangères et en leur demandant des moyens ou des prétextes de renouvellement. Entre 1800 et 18:20, elle regardait vers Tltalie et l'Espagne, TAngleterre et TAUemagne. Aujourd'hui, elle passe par-dessus ses anciennes écoles, et, d'un bond, elle va jusqu'en Russie et en Norvège. Ce que Mme de Staël avait entrepris, M. Melchior de Yogiié Ta recommencé dans une certaine mesure; en nous révélant le roman russe, il a fait entrer dans notre courant littéraire des idées capables de l'élargir. Mérimée l'avait essayé avant lui, mais avec moins d'ampleur et, surtout, sans aucune ambition morale. Même l'adoption de Tourgueneff par la France avait moins fait, pour nous attirer vers « l'àme slave », que les Etudes sur le roman russe et les nombreuses traductions qui ont suivi. Le mouvement se continue, et nous saurons dans quel([ue vingt ans ce que, finalement, il peut produire. Bien entendu, la mode

s'en est mêlée. Snobs et caillettes, boulevardiers et bons jeunes gens se sont jetés sur cette pâture. Tandis que l'initiateur, et, avec lui, quelques esprits sérieux appliquaient à cette étude beaucoup de conviction et de talent, une russophilie de genre et de papotage sévissait dans les salons et les cénacles : résultat inévitable de tout renouvellement d'idées. Il faut que celui-ci ait une forte raison d'être pour n'y rien perdre de son sérieux.

Tolstoï, Dostoïevski et les autres ont eu la bonne fortune de nous être présentés par un écrivain éminent, qui, en les étudiant, se faisait lire pour luimême. Voilà maintenant que la littérature norvégienne arrive chez nous et y fait le même chemin, sans autre secours que quelques traductions et quelques représentations théâtrales. A cette heure, Ibsen et Bjoernson excitent, à eux deux, autant de curiosité que la nombreuse troupe des écrivains russes. Pourtant ils n'ont rencontré jusqu'ici aucun allié de marque. Lorsque Ibsen a paru sur les scènes du Théâtre Libre, du Vaudeville et de FOEuvre, M. Francisque Sarcey a déclaré tout net qu'il n'y comprenait rien et que ça l'ennuyait. M. Jules Lemaître l'a analysé sans plus d'enthousiasme et avec beaucoup de réserves. Dans la jeune critique, après M. Edouard Rod qui avait mis en tête de la traduction princeps d'Ibsen quelques pages fines et mesurées, M. René Doumic n'a fait que prendre texte du dramaturge norvégien pour définir ce qu'il appelle « le théâtre d'idées » *. Il

1. Voir JuLKs Lemaître, Impressions de théâtre^ cinquième, sixième et septième séries, 1891-1893; Edouard Rod, préface à

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ny a pas lieu dinsister autrement sur quelques prôneurs bruyants, qui, en ceci comme en toutes choses, dépensent plus de mots que d'arguments, et, surtout, accusent plus d'ambition personnelle que de dévouement à une cause. Mieux vaut signaler le livre très, instructif, quoique enthousiaste, dans lequel M. Auguste Ehrhard présente au complet Tœuvre d'Ibsen ^

Malgré cette attitude de la critique française, les soirées sans lendemain offertes au Théâtre Libre et à l'Œuvre par M. Antoine et M. Lugné-Poë, comme les représentations que M. Albert Carré tentait au Vaudeville, sont un fait considérable dans l'histoire de notre théâtre. Ces tentatives resteront un titre pour leurs auteurs et il faudra les citer dans l'histoire du mouvement dramatique en notre siècle. Je souhaite que Bjœrnson ait la même bonne fortune. Récemment, le Théâtre Libre a essayé de lui donner son tour, mais la représentation à' Une faillite n'a répondu ni à l'attente du public, ni aux désirs de l'auteur. Bjœrnson nous a fait savoir, avec quelque mauvaise humeur, que cette pièce, trop ancienne, ne pouvait donner une idée juste de ce qu'il est, et que, par surcroît, elle était défigurée. Quant au public, il n'a trouvé dans ce spécimen rien d'imprévu. La critique, elle, a été vraiment cruelle, vu les idées du jour, en rappelant le souvenir de Scribe.

En attendant que Bja'rnson nous soit ofï'ert sous des espèces qui obtiennent au moins son propre suf-

la Iradiicliondes Revenants cXûc Maison de poupée, pav M. Prozok, 18'J2: Re.nk DoL'siic, De Scribe à Ihsen, s. d.

\. llenrik Ibsen et le tlirdtre co7ilemporaiii, par Avgvste Ehrhakd,

frage, serait-il possible de parler d'Ibsen d'un ton uni, sans engouement ni dénigrement, avec une même aversion pour le snobisme, qui avale tout, et le dédain, qui repousse tout, avec une parfaite indifférence pour les mises en demeure d'admirer, sous peine d'excommunication, avec le seul désir de faire œuvre critique, c'est-à-dire de s'instruire soi-même en éclairant autrui?

11 nous faut d'abord, nous autres Français, prendre notre parti de ne connaître encore que par à peu près toute une part de l'œuvre d'Ibsen. Les traducteurs ne nous ont mis à même de lire que sept pièces de son théâtre, dont la plus ancienne est de 1886 et la plus récente de 1891 , alors qu'il a commencé d'écrire en 1850, et qu'il n'est pas seulement auteur dramatique, mais poète et romancier *. Force nous est, pour les deux tiers de son œuvre, de nous en remettre à ce que M. Ehrhard nous en dit.

Le caractère de l'homme , l'état intellectuel et moral de son pays, la marche générale de la littéra-

1. Je viens de citer la traduction des Revenants et de Maison de poupée; M. PhozoR nous a donné encore le Canard saiwaqé. Rosmershohn et Hedda Gable?', en 1891; et, en 1892, MM. Ad, GHEiXEViÈRE et H. JoHANSEN, la Damé de la me?' et tin Ennemi du peuple. Des traductions partielles d'Ibsen et de Bjœrnson ont paru dans la Revue hleue, la Revue d'art dramatique et plusieurs autres recueils. — Depuis la date de la présente étude, M. Prozor a publié la traduction de Solness le constructeur, M. Trigant-Geneste celle des Prétendants à la couronne et des Guerriers à Ilelf/eland, et MM. P. Bertrand et E. de Nevers celle des Soutiens de fa société et de VUnion des jeunes. D'autres traductions sont annoncées.

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tiire européenne me semblent avoir contribué à cette œuvre dans des proportions à peu près égales. Malgré ce qu'en disent ses fervents et, sans doute, ce qu'il en pense lui-même, Ibsen a plut<')t suivi que guidé son temps. Je ne dis pas cela pour le diminuer. D'autres que lui, et des plus grands, comme Victor Hugo, n'ont fait que marcher avec leur siècle et aller où il les conduisait; ils ne le dominent pas moins, et de ti'ès haut. Il leur a suffi de donner aux idées de leurs contemporains une expression de génie.

Comme le reste de l'Europe, la Norvège a suivi, depuis le commencement du siècle, deux étapes littéraires, romantisme et réalisme; seulement elle lésa suivies de loin et avec un retard marqué K En 1850, date des débuts d'Ibsen (il avait alors vingt ans), les écrivains norvégiens en étaient encore à écrire des drames où, sous prétexte de couleur locale et de lyrisme, ils défiguraient l'histoire et s'amusaient à de purs jeux d'imagination. Pour Ibsen, un Catilina lui servait à dire leur fait à tous les tyrans et à toutes les tyrannies, une Nuit de Saint-Jean à pasticher la féerie shakespearienne, Dame Ingard d'Œstraat à mêler dans une même intrigue l'idée mère d'Bamlef. et celle de Macbeth, la Fête de Solhaug à pousser au noir le style troubadour. Cette dernière pièce paraissait en 1857. C'était l'année où le roman nous donnait en France Madame Bovary, et le théâtre la Question d^ argent, après la Dame aux Camélias et le Demi-Monde.

1. Sur les idées inspiratrices, le développement et la direction de la littérature Scandinave dans notre siècle, voir les études signalées plus haut de Mme L. Bernardini.

Ainsi, à cette date, Ibsen, en rapport exact avec le développement de sa littérature nationale, retardait sur nous d'environ vingt ans. Il importe de remarquer aussi qu'à cette même date nous avions traversé le mouvement humanitaire et socialiste qui, en politique, s'était traduit par la révolution de 1848, et, dans la littérature, par les romans de George Sand et d'Eugène Sue. Ces romans tenaient encore au romantisme, et très étroitement; mais une part des idées dont ils s'inspiraient avait passé au théâtre avec M. Alexandre Dumas fils, qui leur prenait ce qu'elles avaient de durable pour les revêtir de logique et de précision.

Cependant, Ibsen n'est pas encore au bout de l'évolution romantique, car il donne successivement les Guerriers à Helgelmid^ sujet de mythologie Scandinave, la Comédie de Vamoin\ dont le héros est comme un frère puîné du Frank d'Alfred de Musset, les Pi^étendants à la couronne^ sujet d'histoire nationale, traité à la façon d'un opéra sans musique. Cela nous conduit jusqu'en 1864, et, dans le même temps, Bjœrnson traite des sujets analogues . Viennent ensuite, de 18G7 à 1875, Brandy Peer Gynt^ Empereur et Galiléen^ que les fervents du maître qualifient de drames philosophiques et qui, en fait, sont toujours du romantisme, même Brandy avec mélange de quelques thèses morales et historiques. La discussion de ces thèses, singulièrement confuse dans Ibsen, avait déjà occupé, sans parler de Shakespeare et pour rester en France, Michelet, Quinet, Renan et quel- ([ues autres.

A vrai dire, si mêlés et si bizarres que soient ces

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drames, le véritable Ibsen, l'homme de Tavenir, commence à se dégager. L'évolution de son esprit n'est pas complète; il passera encore par bien des avatars et, à l'heure actuelle, il a si peu trouvé la formule définitive de ses idées que chacune de ses dernières pièces nie les idées des précédentes. Pourtant l'homme s'est développé et son talent accuse déjà une maîtrise. Ibsen a vécu et voyagé; il a pratiqué la vie et élargi ses horizons. D'abord étudiant en pharmacie et, par une ironie amusante du sort, débutant par les occupations d'Homais pour arriver au pessimisme de Flaubert, il a été journaliste, poète satirique et régisseur de théâtre; il a fait de longs séjours en Italie et en Allemagne.

Comme idées, voici, à peu près, ce qui ressort de ses œuATes publiées avant 1875. D'abord et avant tout un mépris hautain pour la société et une haine violente pour ses institutions. C'est une vraie fureur de nihilisme et d'anarchie. Elle prend sa source dans un double sentiment, très noble et très légitime en lui-même. Ibsen est passionnément individualiste. Il estime que le premier droit et le premier devoir de l'homme, c'est de développer son énergie et d'exercer sa volonté. Or, la vie sociale, avec ses contraintes hypocrites, est un obstacle perpétuel à l'exercice de l'action individuelle. Il faut briser cet obstacle et c'est à quoi le poète travaille de toutes ses forces. Sur les ruines d'un état social mauvais, la liberté humaine élèvera un édifice nouveau, fondé sur la justice et l'amour. Le malheur est que cette conception de l'homme et de son r(Me social conduit Ibsen à un abominable despotisme. Le héros de lirand est un

pasteur enflammé d'un zèle farouche pour le bien; il sacrifie son enfant, torture sa femme et afl'ole son troupeau pour réaliser l'idéal de vertu que sa volonté s'est proposé:

C'est bien lace que je vois ou crois voir à travers ces divers drames, et je m'aperçois que, bien malgré moi, en résumant ainsi cette doctrine, je la dénature. En fait, elle est autrement complexe. Tantôt les héros d'Jbsen voient clair dans leur vocation et marquent nettement le but de leur volonté, tantùt ils s'interrogent avec angoisse. Mais, tranquilles ou troublés, ils écrasent toute résistance autour d'eux et comptent pour rien le droit d'autrui à vivre lui aussi pour luimême et selon sa volonté. Ibsen exalte l'amour et condamne le mariage; il n'admet pas que le respect des parents soit une vertu nécessaire pour les enfants. Pourtant il ne veut pas détruire la famille. Il est aristocrate de pensées et de goûts, révolutionnaire d'instinct et d'intention. Il a horreur de l'Église, de tout dogme, de toute vérité immuable; avec cela, il est si pénétré de la nécessité et de la force du sentiment religieux que c'est au nom d'une foi et par ses effets, dans Brand, qu'il veut rajeunir une société vieillie. Il faudrait de longues analyses pour montrer les élans et les retours, les affirmations et les négations, les contradictions surtout de cette pensée. Son résultat final est un chaos moral.

Et, malgré tout, l'impression de beauté littéraire et de vie réalisée est des plus fortes. A travers les nuages amoncelés par ce cerveau fumeux, une vive lumière brille par intervalles. Le sujet a beau être incertain, les personnages sont nets, les situations

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neuves, le style énergique. Je ne connais rien, au théâtre, de plus poignant que la scène où la femme du pasteur Brand consent, au prix dune lutte affreuse entre la charité et l'amour maternel, à donner à un pauvre les dernières reliques qui lui restent de son enfant mort.

Mais, pour en revenir au fonds moral, non seulement la pensée d'Ibsen est toujours confuse, quoique violente; elle est vieille et comme usée avant d'avoir servi, du moins pour nous autres Français. J'ai nommé tout à l'heure George Sand. Bien avant Ibsen, elle avait réclamé contre le mariage indissoluble et fait de l'union des cœurs la seule raison d'être du lien conjugal. L'expansion de l'individualisme et l'alFirmation répétée de ses droits, est-ce autre chose qu'une part du lyrisme romantique? Tant qu'Ibsen affuble ses héros de costumes historiques, on croit entendre, à travers leurs déclamations, les voix connues d'Hernani et de Didier. Et lorsque, pasteurs en lévite, ils déclarent la guerre à une société mal faite et prêchent une religion nouvelle, nous reconnaissons les anathèmes lancés par Jean-Jacques, au nom du droit naturel et de la bonté originelle de l'homme, contre la vie sociale de son temps; nous songeons au vicaire savoyard.

A partir {ï Empereur et Gaiiléen, Ibsen abandonne déiinitivement les sujets historiques; il veut peindre la vie réelle et contemporaine telle qu'il la voit, sous des couleurs vraies, sans costumes d'emprunt. Ses

idées vont-elles devenir plus originales et plus nettes?

Remarquons d'abord qu'à ce moment, vers 1875, la littérature européenne, ou, si l'on veut, la littérature française a conservé son avance sur la littérature norvégienne. Ibsen devient réaliste à Theure où le réalisme de Gustave Flaubert, des frères de Concourt et de Ghampfleury, cède la place au naturalisme de M. Emile Zola et à l'impressionisme de M. Alphonse Daudet.

L Union de la Jeunesse met en scène les principales variétés de politiciens, depuis l'aristocrate jusqu'au démagogue, et conclut à rindifférence pour les changements d'étiquette et les réformes partielles. Prenez un à un ces types, très vivants, du reste, et que l'on devine très vrais; ils auront tous pour vous un air de déjà vu. Vous les avez rencontrés dans les Effrontés et Rabagas^ sans parler des Rougon-Macquart ^ des Rois en exil et du Nabab.

Mômes vieilles connaissances dans les Soutiens de la société^ où vous retrouverez par surcroît un personnage de nos vaudevilles, tourné au beau ténébreux, le parent qui revient d'Amérique après fortune faite.

Maison de poupée^ avec son héroïne très attachante et très vivante, Nora, c'est la femme enfant de Dickens, mais c'est aussi, dans une transposition Scandinave, la petite Française, la Parisienne menue, élégante, folle de plaisir, sans idées, chez qui une crise de passion ou de malheur amène tout à coup une révolulion morale. Rappelez-vous Froufrou^ rappelez-vous aussi, en changeant de milieu et d'âge, la femme du bourgeois égoïste, dans Maître Guérin, révélant dans

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une révolte finale un fonds insoupçonné de rancune et de volonté. Nora prétend imposer le respect de son être moral et quitte la maison de Thomme qui ne la comprend pas; les femmes de George Sand n'avaient pas de plus chère prétention et, tout près de nous, Théroïne de Francillon^ moins solennelle, fait trembler son mari à l'idée d'une vengeance plus immédiate que celle de Nora. Où Nora n'est plus Française, c'est lorsqu'elle quitte ses enfants sans un regard ni un regret; Froufrou pleure le sien et Lionette, de la Princesse de Bagdad^ refuse de fuir parce que son fils survient.

Depuis Maison de poupée, nous sommes en présence de pièces traduites et que nous pouvons lire d'un bout à l'autre. Est-ce pour cela, et parce que, désormais, la comparaison est plus facile, que les réminiscences françaises nous viennent plus nombreuses et plus frappantes à mesure que nous avançons dans la lecture?

Les Revenants mettent en drame une double thèse. Celle-ci d'abord : l'éducation nous remplit l'esprit et le cœur d'idées et de sentiments faux, qui nous dupent, paralysent notre énergie et nous empêchent de goûter « la joie de vivre », le seul vrai bien que nous offre la nature. Puis cette autre : nous sommes les victimes innocentes des fautes de nos parents et nous héritons souvent d'un corps que leurs vices ont souillé d'avance, préparé à la souffrance imméritée et voué à une mort horrible. Ici, vraiment, est-il nécessaire de chercher un antécédent français, et ne suiïit-il pas de dire que la philosophie épicurienne, comme le dogme du péché originel, sont de date

assez vieille clans le monde? Faut-il ajouter que la science moderne étudie avec ardeur la question de riiérédité et que M. Zola en a tiré vingt volumes de romans, dont le premier est de 1871, si le dernier est de 1893?

A cùté de ces deux thèses capitales, il y en a de secondaires; par exemple, celle-ci : nous ne devons aucun respect et aucune reconnaissance à nos parents ou à leur mémoire, lorsqu'ils ont mal vécu ou qu'ils nous ont maltraités. M. Alexandre Dumas s'était contenté de dire, dans le Fils naturel, que la vue d'un père ne dit rien à un fils abandonné par lui avant la naissance, mais un révolté dont Ibsen doit goûter lapre énergie, Jules Vallès, a présenté en trois volumes Tingratitude filiale comme un devoir.

Le peuple est ignorant et la majorité servilement attachée à l'intérêt matériel. Celui qui veut instruire le peuple et qui conseille à la majorité de mettre l'intérêt moral au-dessus de tout risque de se faire lapider. Les fonctionnaires sont conservateurs, craignent l'opinion et essayent de peser sur elle. La vérité, même la vérité morale, n'est pas un bien immuable, conquis une fois pour toutes par l'humanité, mais un ensemble de notions contingentes, que chaque génération modifie. Voilà ce qui résulte essentiellement d'Un Ennemi du peuple. Flaubert professait de même le dédain de la majorité et tout lettré, tout artiste, est fortement porté à partager cette opinion, formulée par Renan avec une hauteur suprême d aristocratie intellectuelle. Ce n'est pas en Norvège seulement que les intérêts moraux sont en conflit avec les intérêts matériels. Des fonctionnaires

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à l'image du préfet qui promène sa casquette brodée à travers Un Ennemi du peuple, nous en avons assez répandu, dans le théâtre et le roman, pour administrer la terre entière. Pascal était d'avis que la morale humaine est un abîme de contradictions; quant à la vérité, Renan a dit que c'est « un phare à feux changeants ».

Si le joyeux Labiche a mis quelque part une idée ([ui mérite discussion et où l'affirmation soit malaisée, c'est dans Doit-on le dire? Plus encore que le Voyage de M. Perrichon, Célimare le bien-aimé ou le Misanthrope et V Auvergnat, ce simple vaudeville soulève un problème de solution malaisée. C'est avec un grand sérieux, un sérieux sombre, qu'Ibsen aborde ce même problème dans le Canard sauvage. Le titre n'annonce guère, au moins pour nous, ce que la pièce contient. On peut, à volonté, le trouver bizarre ou poétique, mais il est certain que nous n'en avons pas d'analogue. En revanche, la pièce abonde en connaissances familières au lecteur français. Vous avez vu chez M. Alphonse Daudet le photographe Ekdal; il s'appelait Delobelle et était comédien. Sa fille Hed- Nvige, une délicieuse figure enfantine, offre une parenté moins prochaine, reconnaissable pourtant, avec la petite Désirée. Les bohèmes variés qui fréquentent la maison du photographe se trouveraient chez eux dans celle du poète Amaury d'Argenton, le solennel et malfaisant héros de Jack.

Rosniersliolm, c'est la peinture de Thonneur héréditaire et de l'influence des milieux, c'est aussi la mise en scène de l'antagonisme entre la tradition et le progrès, c'est enfin le remords d'un crime qui a

réussi empêchant le criminel de jouir du succès et l'obligeant à se châtier lui-même. Balzac et Augier nous offrent une partie de tout cela, en gros ou en détail, comme application constante d'une méthode ou comme étude spéciale. Quant à la reprise du vieux sujet de Macbeth^ M. Emile Zola Pavait tentée dans Thérèse Raqmn.

La Dame de la ??ier, c'est une étude de névrosée, c'est aussi une marine, dans laquelle la mer est comme le fond immobile et changeant d'une enquête psycho-physiologique. La névrosée, hélas! est partout dans notre littérature depuis cinquante ans, et la mer a été pour M. Zola le prétexte d'une étude ample et puissante; j'avoue qu'après avoir lu la Dame de la mei\ je sens plus vivement la saveur française du Flibustier de M. Richepin et de la Mer de M. Jean Jullien.

Autre névrosée, l'héroïne d'Bedda Gabier. Elevée pour le luxe et condamnée par le mariage à une existence médiocre, femme d'un homm.e vulgaire et bon qu'elle méprise, courtisée par un fat, elle transporte en Norvège quelque chose de Mme Bovary, de Mme Lescande, de Froufrou et de beaucoup d'autres.

Dans cette revue faite en courant, je ne puis que réduire les pièces d'Ibsen à leur sujet le plus simple, mais rien n'est plus complexe et plus touffu que ces scénarios. D'habitude deux ou trois intrigues s'y croisent et, souvent, linlérêt est dans les personnages secondaires autant que dans les protagonistes. Au demeurant, poussée en tout sens dans ces pièces si pleines, l'analyse rencontrerait toujours des éléments de même nature, c'est-à-dire la reprise de

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vieux sujets et de vieux types. Et je conclus : Où est, dans tout cela, la nouveauté de fond qui nous est offerte en modèle?

Absente des sujets, des personnages et des idées, cette nouveauté serait-elle dans la combinaison des éléments, la marche de Tintrigue, la coupe des pièces? Il faut reconnaître qu'Ibsen use peu de ce lieu commun dramatique qui prend comme motif un mariage à conclure et fait tourner Taction autour de cet intérêt. Mais voilà, depuis cinquante ans, quelques chefsd'œuvre de notre théâtre, et nombre de pièces intéressantes, où nous nous passons de ce thème fatigué. Au demeurant, moins adroite et moins logique, la facture d'Ibsen est sensiblement la même que chez nos auteurs dramatiques durant la même période.

Est-elle, cette nouveauté, dans l'emploi des idées morales, des théories politiques ou scientifiques? Nous avons eu Molière et Beaumarchais, nous avons M. Alexandre Dumas. Si le théâtre peut s'accommoder du symbolisme, nous en avons tout au moins fait l'expérience avec la Femme de Claude.

Un grand mérite qu'il faut reconnaître à Ibsen, c'est le travail continuel de sa pensée sur elle-même, sa force d'affirmation et de négation, sa ferveur de prosélytisme, le sombre courage de son nihilisme linal. Toutes réserves faites sur la valeur propre de ces idées, il les conçoit avec une fécondité étonnante et les exprime avec une admirable vigueur. Mais, si c'est là une originalité de grand prix, elle n'est pas unique. Vraiment, est-il encore nécessaire de nommer M. Alexandre Dumas?

Ce qu'Ibsen possède à un degré unique, c'est ce

que Ton pourrait appeler rincohérence morale. Il est successivement, ou à la fois, pour et contre la société, le mariage, la vérité, le mensonge. Dune pièce à l'autre, il exécute des sautes de pensées prodigieuses. Dans cette tête toujours en travail, les systèmes se mêlent, s'engendrent, se dévorent les uns les autres. Qui voudrait l'accepter pour guide moral se mettrait dans un cruel embarras et une tête de force moyenne y risquerait la folie. Je voudrais encore analyser, pour prouver le plus possible, mais la tâche serait infinie en raison de sa complexité et je renvoie aux œuvres mêmes. L'Ibsen de la seconde manière, l'Ibsen réaliste et symboliste, procède à l'égard des idées comme celui qui évoluait de Catilina à Empereur et Galiléen. Il leur demande l'ivresse, une ivresse métaphysique, ardente et changeante. Il y a des ivresses logiques, il y en a d'incohérentes. La sienne est de celles-ci. Elle se tourne en colère, en violence et en génie.

Oui, en génie, car Ibsen prouve, une fois de plus, que le fonds moral d'une œuvre peut être de qualité mauvaise et la mise en œuvre excellente. Ses qualités de forme et sa puissance d'expression le mettent au premier rang des maîtres du théâtre. Il est bien de cette famille d'esprits faits pour traduire les aspects concrets de la vie plutôt que pour démêler les lois abstraites qui régissent le monde moral. Il ne fait qu'obscurcir et confondre celles-ci; il donne à ceux-là un admirable relief.

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Ce qu'il offre avant tout, c'est un fort et savoureux goût de terroir. Il est de son pays autant que l'on en puisse être, et ce pays est particulièrement attachant. Il a eu beau le quitter, visiter l'Europe, goûter à Florence et à Rome l'éclat d'une lumière plus pure et la douceur d'un air plus tiède, il a conservé l'amour profond de la terre natale. Il aime ses neiges et ses brumes, ses forêts de sapins et de hêtres, ses horizons de mer, ses longues nuits, ses étés rapides, ses villes calmes qui semblent dormir au bord des fiords et où bouillonne une vie inquiète, une force singulière de passion, un désir de rénovation sociale. Ces villes, il en pénètre l'existence et en reproduit le décor; il sait ce que pensent leurs habitants; il les fait agir et parler avec un accent de vérité incomparable. Cet individualiste, cet homme si plein de sa propre pensée, observe avec une netteté de regard et une force de création qui lui permettent, tout en exprimant ses idées personnelles par la bouche de ses personnages, de leur donner une vie intense. Beaucoup de ceux-ci sont des types; tous ont, dans leur habitude physique ou morale, leurs tics, leurs costumes, une personnalité qui ne se copie jamais elle-même et ne s'oublie pas.

Ibsen peut être traînant et maladroit; il peut, quoi qu'il en pense, reproduire de vieilles idées, de vieux types et de vieilles formes; il n'est jamais banal ni médiocre; il est souvent obscur, il n'est jamais ennuyeux. C'est que, chez lui, les qualités de forme emportent tout et, par elles, il est un grand écrivain. Justesse et sobriété de la couleur, précision des termes et plénitude de la phrase, originalité dans

remploi des mots les plus simples, il a tous les dons qui, au théâtre, font les maîtres. Je ne puis que deviner le poète et le romancier par le peu qui nous en est dit, mais je serais étonné que, si excellents qu'ils puissent être, l'auteur dramatique ne leur fût pas supérieur. Aussi est-ce par le théâtre que, dans son pays, il a forcé d'abord l'attention, puis Tadmiration, et qu'il est sorti de rsorvège pour entrer dans la littérature européenne.

D'abord surpris devant ce nouveau venu, choqués par les mises en demeure violentes par lesquelles nous étions sommés de nous mettre à son école, nous avons résisté. Souhaitons que les barnums, fort indifférents au fond des choses, passent à de nouveaux exercices; il suffit, pour nous faire sentir Ibsen, de le traduire, de le représenter et de l'analyser. Mais que l'on ne nous parle pas à son sujet de renouveler le fond et la forme de notre théâtre; le fond de l'ibsénisme n'est pas neuf et la forme est inimitable, comme toutes les formes de génie. Récemment, Bjœrnson nous signifiait d'assez haut que la littérature française vaut plus par la forme que par le fond. Je crois qu'il se trompe et que l'originalité de nos (( bons auteurs », comme on disait du temps où les mots n'étaient pas plus gros que les choses^, c'est l'égale valeur dans leurs ouvrages de la forme et du fond. En admettant que nous puissions nous faire de lui-même une idée plus juste et plus complète, il nous permettra d'appliquer sa remarque à Ibsen.

15 décembre 1893.

Sous ce titre menaçant, auquel je me permets d'ajouter un point d'interrogation, un écrivain allemand, M. Max Xordau, étudie les plus récentes manifestations de la littérature française, et, de façon très affirmative, déclare qu'elles attestent un affaiblissement intellectuel et moral, voisin de Tidiotisme et de Timbécillité, tout au moins dans nos classes supérieures '. Il accorde que la population de nos campagnes et une partie de nos ouvriers et de nos bourgeois sont « encore sains », mais, « chez les riches habitants des grandes villes, ceux qui s'intitulent euxmêmes la société », dans ces « dix mille supérieurs », qui ont imaginé le mot « fin de siècle », il trouve tous les symptômes d'une « fin de race », minée par l'hystérie et la neurasthénie.

Ces termes de médecine mentale ne sont pas employés au hasard par M. Nordau. Physiologiste en

i. Dégénérescence, par Max Nordau, traduit de l'allemand par Auguste Dietrich, t. I : Fin dasiècle, le Mysticisme; IS'Ji.

même temps que littérateur, il professe une robuste confiance dans la science des aliénistes. Son livre est par lui placé sous le patronage du professeur italien Cesare Lombroso; dans une dédicace enthousiaste, il exalte le a génie » de ce maître; il voit en lui « une des plus superbes apparitions intellectuelles du siècle » ; il le félicite d'avoir « répandu sur de nombreux chapitres obscurs de la psychiatrie, du droit criminel, de la politique et de la sociologie, un véritable flot de lumière que seuls n'ont point perçu ceux qui se bouchent les yeux par entêtement ou qui ont la vue trop oBtuse pour tirer profit d'une clarté quelconque ».

Le savant ainsi magnifié par M. Nordau n'est pas un inconnu chez nous; il y a trouvé des lecteurs, en dehors des spécialistes qui poursuivent son genre d'études. Deux de ses ouvrages, C Homme criminel et r Homme de génie, traduits en français \ ont fait quelque bruit dans ces dernières années. En dédiant sa Dégénérescence à leur auteur, M. Nordau n'a fait que reconnaître une dette. Il y trouvait, en effet, le plus récent modèle de la méthode qu'il applique lui-même et, sinon sa propre manière d'écrire, au moins sa façon de penser.

Que vaut cette méthode? Elle me paraît juste le contraire de cet esprit scientifique, dont elle prétend être l'expression la plus haute, comme s'attaquant aux plus graves questions que soulève l'étude de l'être humain, celles qui traitent de la pensée et de

1. Le premier par MM. Régnier et Bournet, en 1887; le second par M. Colonna d'Istria, en 1889.

ses maladies. L'esprit scientifique, c'est, avant tout, l'esprit d'observation et de critique; il recueille des faits et les contrôle; il les classe d'après leurs caractères et, de ces caractères seuls, il tire des lois. Cette recherche des faits est son premier besoin et ce contrôle sa première règle. Sans une quantité de faits analogues, il n'y a pas de matière scientifique et, sans authenticité dûment établie, cette matière est sans valeur. Quant aux classifications et aux lois, si elles partent nécessairement d'une hypothèse initiale, cette hypothèse ne prend corps et valeur, ne s'élève au rang de théorie, que si elle trouve sa justification dans les faits. Il n'y a pas de méthode plus sûre, mais à la condition d'être suivie dans toutes ses règles avec la dernière rigueur.

Or, c'est la rigueur scientifique qui manque le plus dans les livres de M. Lombroso. Lorsqu'on les aborde après avoir pratiqué des ouvrages français ou allemands sur les mêmes matières, la première impression est un grand étonnement, à constater que des titres semblables puissent désigner des œuvres aussi différentes. Parcourez les ouvrages généraux de MM. Bail ou Huchard sur les maladies mentales, ou telle étude sur un cas particulier, comme le livre du D»* Môbius sur la folie de J.-J. Rousseau, ou, tout uniment, les études d'un simple philosophe, comme M. Ribot, sur les maladies de la mémoire ou de la volonté — tous écrits avec la simplicité et le sérieux qui sont la vraie marque du style scientifique, — et ouvrez ensuite les traités de M. Lombroso : il vous semblera que vous quittez la science contemporaine pour remonter de deux siècles en arrière, au temps

des médecins de Molière. Je ne voudrais pas, avec une remarque dont le but est simplement d'établir une distinction qui importe à la science seule, désobliger les Italiens qui me feront Thonneur de me lire et, dans ce moment délicat, contribuer pour ma part à grossir leur dossier de gallophobie; d'autant plus qu'il va quelques jours, dans une lettre adressée au Figaro sur Taffaire d'Aigues-Mortes, M. Lombroso professait, à l'égard de notre pays, des sentiments très corrects. Mais enfin, je suis bien obligé de dire que cette manière antiscientifique d'écrire sur les sujets scientifiques n'est pas une exception en Italie. Le plus connu chez nous, avec M. Lombroso, des physiologistes italiens, M. le professeur Mantegazza, traite la science dans le même esprit. Sa Psychologie de Vamour et son Amour dans Vhumamté^ celui-ci traduit en français , sont de pur galimatias , où , si M. Lombroso relève de Molière, Gustave Flaubert aurait pu trouver quantité de perles pour Bouvarl et Pécuchet.

C'est par son style, échauffé et redondant, que M. Mantegazza nous étonne; M. Lombroso écrit d'habitude de façon un peu plus unie, mais sa méthode, surtout dans Y Homme de génk^ célébré par M. Nordau comme la Bible de la matière, n'est pas moins surprenante en un tel sujet. Reprenant cette idée fort ancienne, qu'il n'y a pas de génie sans un mélange de folie, M. Lombroso enchérit et déclare que « les signes de la dégénérescence se rencontrent encore plus souvent chez les hommes de génie que chez les aliénés ». Là-dessus, il déplore d'avoir à remplir un triste devoir : « Il n'est pas de mission plus dou-

loureuse que d'avoir à déchirer, à déchiqueter même, avec les ciseaux de l'analyse, tous ces voiles délicats qui embellissent, en nous la dérobant, notre orgueilleuse médiocrité, et de ne pouvoir donner, en échange d'idoles si vénérées, que le sourire glacé du cynique! » M. Mantegazza a dû goûter cette phrase de début, mais, après ce sacrifice à la rhétorique nationale et professionnelle, M. Lombroso le prend d'un ton moins sublime et applique sa méthode sans autre souci que de prouver sa thèse par une énumération abondante de caractères communs au génie et à la folie, et de faits démontrant ces caractères.

Et voici comment il procède. Parmi les marques physiques de la dégénérescence sont la petitesse de la taille et la maigreur; or Horace, Philopœmen, Alexandre, Gibbon, Spinoza, Montaigne, Thiers, Louis Blanc et Albert le Grand étaient petits; d'autre part, Démosthène, Cicéron, Pascal, Napoléon et Voltaire étaient maigres; donc la maigreur et la petitesse sont caractéristiques du génie aussi bien que de la dégénérescence. N'objectez pas à M. Lombroso que Marins, Guillaume le Conquérant, Mirabeau, Alexandre Dumas père et Renan — pour énumérer à sa façon — furent gros, gras et de haute ou suffisante taille : les caractères que ne lui fournissent pas ici la stature et l'embonpoint, il les trouvera dans d'autres particularités, physiques ou morales, comme la violence, la vanité, la mégalomanie, la bizarrerie et le goût du plaisir.

Si ses classifications sont étonnantes, la manière dont elles sont obtenues l'est encore plus. Les menus faits, puérils, ridicules ou controuvés, qui traînent

dans les bibliographies, ce que le commérage et le goût des petitesses a colligé ou imaginé à travers l'histoire des hommes célèbres, le produit net du genre où ont diversement brillé Plutarque, Suétone et Saint-Simon, le ténébreux butin des fureteurs de bibliothèques et des bavards d'antichambre , le résidu des Bouillet et des Larousse, les médisances de journaux, les calomnies d adversaires, tout ce que la crédulité et la méchanceté humaines ont pu inventer ou accueillir contre tout ce qui s'élève et dépasse, voilà le fonds sur lequel M. Lombroso établit son enquête scientifique. Il ne choisit ni ne contrôle ; il prend de toutes mains et fait sien tout ce qu'il amasse.

Quant au plan du livre, aux divisions qui servent à classer tout cela, il est des plus simples. Il consiste à énumérer comme subdivisions de chapitres les divers phénomènes de la folie, depuis la faiblesse partielle d'intelligence jusqu'à la folie furieuse, et, sous ces rubriques, à aligner sans ordre, même chronologique, un certain nombre de noms propres et d'anecdotes. Vous y apprendrez que l'abbé Gratry et Foscolo furent des hommes de génie ; vous y verrez figurer au même titre Tibère, Bertillon(!) et Michel- Ange, tous trois gauchers; vous y apprendrez avec stupeur que « Lamennais dictait à seize ans les Paroles d'un croyant », et que « Mirabeau prêchait à trois ans » ; que « le vagabondage est fréquent chez les hommes de génie », à preuve Gautier, Musset — et M. Maxime Du Camp; que Luther était fou; que « Passanante, Lazzaretti, Drabicius(?), Fourrier et Fox» furent aussi des fous, mais « avec très peu ou point

de génie » ; que Gay-Lussac et Davy étaient certainement détraqués, car, « après une de leurs découvertes, ils dansèrent en pantoufles dans leur cabinet » ; que Molière était « sujet à des accès d'épilepsie »; et quantité de révélations du même genre sur nos hommes célèbres, insoupçonnées en France et dont on devra dire désormais, non plus : « C'est de l'histoire ! » mais : « C'est de la science ! »

Conclusion : « Le génie est une psychose dégénérative du groupe épilep tique ». Et le livre hnit comme il a commencé, par un élan lyrique à la Mantegazza, comme si, naturellement peu styliste, mais patriote, M. Lombroso avait fait un efl'ort pour mettre la marque flamboyante de son pays sur la première et la dernière page de son livre. Il nous conseille donc de « ne point nous laisser trop éblouir par ces génies, qui au lieu de s'élever sur la gigantesque orbite des planètes, pourraient, étoiles filantes éperdues, s'abîmer dans l'écorce de la terre, au milieu des erreurs et des précipices ».

On me permettra, au sortir de cette analyse, et comme dédommagement, de rappeler encore Molière. Lorsque l'infortuné Pourceaugnac est livré aux médecins chargés de constater sa folie, ces sinistres fantoches établissent leur diagnostic d'après une méthode que vous retrouverez exacte et complète, avec la majesté de l'in-octavo scientifique, dans le livre de M. Lombroso. Les médecins de Pourceaugnac nous font rire et trembler, car, à certains

moments, nous reconnaissons chez eux les procédés que nos aliénistes appliquent encore à qui tombe dans leurs mains redoutables. Comme les clients de M. Lombroso sont morts pour la plupart et que la majorité de ses lecteurs, n'ayant pas de génie, n'a rien à craindre de son enquête, je crois qu'elle ne fera qu'en rire.

Mais voici qu'avec M. Nordau, il faut, semble-t-il, finir de rire et se remettre à trembler.

Il ne rappelle plus, lui, la consultation grotesque de Pourceaugnac. Il est écrivain, et bon écrivain; on peut ne pas juger comme lui, mais il mérite d'être discuté sérieusement par la critique littéraire, car, où les savants italiens sont de pauvres stylistes, il réalise une œuvre de littérature qui sort du commun.

Pourtant, il tient à la science, voire à la science italienne. J'ai déjà dit qu'il dédie son livre à M. Lombroso et, modestement, se déclare son disciple. Il a le culte respectueux de la médecine en général, et de ce médecin en particulier. Au moment où nos jeunes lettrés se portent vers la rêverie et l'idéal, choses peu scientifiques, où ils accusent la science de « banqueroute » et prétendent substituer le sentiment trop longtemps méconnu à la raison trop exaltée, M. Nordau atteste sa robuste confiance dans la raison et sa méfiance pour le sentiment. Il affirme que la science n'a manqué à aucune de ses promesses, que, si elle semble trompeuse, c'est qu'on lui demande ce qu'elle ne s'est jamais engagée à donner. Sa foi dans la science est fière, hautaine même. Appuyé sur elle, il prend en mépris ceux qui l'accusent, faute de l'avoir

comprise, et la renient, n'étant pas dignes d'elle. lia donc, sur le but, l'esprit et le culte de la science, des pages très justes et très belles. Quelles que soient les prétentions formulées au nom de la science, mais sans son aveu, si ambitieux et mensongers que soient tels programmes où elle n'a pas mis sa signature authentique, la science, selon M. Nordau, n'a pas cessé d'être la reine du monde, de donner à l'activité humaine une règle et un but. Rêveurs et idéalistes peuvent la railler ou l'injurier; elle ne s'en inquiète guère, elle poursuit sans eux une œuvre où ils n'ont rien à voir. Les poètes et les romanciers, les stylistes et les symbolistes de ce temps grouillent et bruissent en vain : leur exemple et leur effort ne sauraient priver les laboratoires d'un savant, ni retarder une expérience.

En défendant ainsi l'honneur de la science, en définissant son rùle, M. Nordau est dans la justice et dans la vérité. Oui, mais la médecine est-elle une science? Question controversée. C'est un art, vous disent quelques-uns de ceux qui sont le plus qualifiés pour la définir. Et, en effet, les moyens dont elle se sert le plus volontiers ne sont pas toujours des moyens scientifiques; bien plus, une bonne part, la plus grande peut-être, de ses procédés, transitoires, relatifs et personnels, sont tout le contraire de la science permanente, absolue et universelle. Mettons qu'il y a dans la médecine une part de science, mais seulement une part, et non la plus grande. Le médecin est un homme d'esprit autant que de science, auquel il faut encore plus de sens que d'acquis, de tact que de méthode; il doit se résigner à

parler souvent sans savoir, à prescrire sans être sûr, à tromper pour être utile, ce à quoi ne consentira jamais le pur savant. Il s'appuie tant qu'il peut sur les résultats de la science et il lui demande tout ce qu'elle est en état de donner, mais, si la science l'abandonne, il continue sans elle.

La marche de la science est sûre et droite ; elle offre peu d'erreurs et de détours. La géométrie, la physique, la chimie, une fois en possession de leur méthode, n'ont guère dévié. Chaque génération de savants, dans l'ordre des sciences mathématiques ou naturelles, ajoute son œuvre à l'œuvre de la génération précédente; il n'y a guère de travail perdu. Un principe une fois prouvé, les déductions suivent, fatales et immuables comme les lois de la nature, dont ce principe n'est qu'une formule partielle. En médecine, au contraire, chaque génération détruit ou modifie profondément l'œuvre de la génération précédente. De trente en trente ans, si l'anatomie, la physiologie et, en partie, la chirurgie s'accroissent de leurs acquisitions, la thérapeutique se renouvelle. Chaque siècle, respectant les savants du siècle précédent, se moque des médecins contemporains de ces mêmes savants. Et il a raison, car ces praticiens utiles ont voulu devancer la science et parler pour elle sans son aveu. C'est que le malade les y obligeait. Il ne veut pas attendre, lui, que la science ait vu clair dans sa maladie, pour être guéri, ou, tout au moins, soulagé. Avec lui, les bonnes et vaines paroles sont souvent aussi efficaces que les conquêtes de la science. Hypothèses, tâtonnements, prescriptions conjecturales, c'est encore les trois quarts de la

médecine. Voilà pourquoi elle est un art avant d'être une science.

C'est pourtant en sa faveur que M. Nordau réclame tous les droits de la science. Et pour quel genre de médecine? La plus obscure, la plus nécessairement vouée à l'arbitraire et à l'a peu près, celle des maladies mentales. Ici, l'observation s'applique à l'invisible et le remède matériel à ce que la main n'atteint pas. Spiritualistes ou matérialistes, tous les savants sont obligés de confesser que l'essence de la pensée leur échappe et que, pour l'expliquer, il faut avoir recours à l'hypothèse; or, si l'hypothèse est un moyen scientifique, elle n'est jamais une loi, c'est-àdire un principe démontré par l'expérience et accepté par la raison. M. Nordau veut que l'aliéniste soit cru comme le mathématicien et le chimiste. Il n'admet pas que la réserve et l'ironie, sauvegardes de notre ignorance contre le pédantisme confiant, insultent à la majesté de la médecine aliéniste, fûtelle affublée de rhétorique grandiloquente, et plus panachée d'épithètes que le casque de Mangin n'agitait de plumets. Il ordonne de la croire, de la respecter, de la vénérer. Et cela, non seulement chez les spécialistes, mais chez les simples amateurs. Encore M. Mantegazza et M. Lombroso ont-ils fait leurs preuves et pris leurs grades; ils se présentent à nous avec l'estampille de ces vénérables Universités d'Italie où la science a écrit quelques-unes de ses plus nobles pages, si la comédie leur a emprunté quelques-uns de ses types les plus joyeux. Mais je ne sache pas que M. Nordau soit « un médecin de la médecine », comme dit Toinette. Parce qu'il a lu les libres de

M. Lombroso, qu'il y a pris plaisir et pense y avoir trouvé profit, est-il donc nécessaire de le croire dans tout ce qu'il lui plaira d'affirmer dans ses livres, avec quelques titres d'ouvrantes spéciaux mis en note ? Ce serait un étrange abus de cette « autorité », qui domina jadis la connaissance humaine, mais que la science n'admet plus.

D'autant que, pour nous autres Français, M. Nordau nous présente sa thèse de façon personnellement et, peut-être, intentionnellement désagréable. Empruntant à M. Lombroso sa théorie de la dégénérescence, c'est à nos dépens qu'il prétend en prouver la justesse. Il avait l'Italie, qui pouvait lui fournir quelques beaux cas de mégalomanie, jusque dans les conseils de son gouvernement; il avait la Russie, où le mysticisme, une des maladies auxquelles il en veut particulièrement, ne manque pas; il avait l'Angleterre avec ses manies esthétiques; même l'Allemagne, son propre pays, où il aurait observé de près, sans dérangement, les diverses maladies littéraires qu'il énumère dans son livre. C'est à nous, pourtant, qu'il a donné la préférence. Ce qu'il pouvait étudier à loisir et en famille, il est venu le chercher en France, au prix de voyages, peut-être agréables, mais certainement rapides. Cette façon de servir la Triple Alliance n'a rien de scientifique.

M. Nordau en veut à l'expression « fin de siècle »; aussi nous en veut-il de l'avoir créée. Sommes-nous donc si coupables d'avoir constaté que nous sommes

en 1894 et que, dans six ans, nous serons en 1900? « Seul, dit-il, le cerveau d'un enfant ou d'un sauvage a pu concevoir la grossière idée que le siècle est une sorte d'être vivant, né à la façon d'un animal ou d'un homme; qu'il parcourt toutes les phases de l'existence, enfance, jeunesse, âge mûr, puis vieiUit et dépérit peu à peu, pour mourir à l'expiration de la centième année, après avoir subi dans les derniers dix ans toutes les infirmités d'une pitoyable sénilité. » C'est là une vigoureuse critique d'une métaphore créée par un homme d'esprit et dont on abuse. Pourtant cette métaphore renferme un fonds de vérité. Il est certain que, tous les cent ans, il se produit dans l'humanité un sentiment de lassitude et un désir de renouvellement. Voyez, par exemple, la fin des trois derniers siècles dans notre pays : on ne peut nier que, dans les vingt dernières années de chacun d'eux, se préparait quelque chose de nouveau et de considérable. Visiblement, nous sommes en gésine de quelque chose comme cela.

Ce quelque chose sera-t-il nécessairement une <( dégénérescence »? Oui, selon M. Nordau, qui voit de tous côtés, chez nous, les symptômes de ce mal redoutable. Et il énumère les principaux.

D'abord, nous n'avons plus d'originalité : cabotins imitateurs, nous copions par snobisme, sans goût vrai, les modes d'autrefois. Nos costumes, nos habitations, notre mobilier, accusent une manie d'imitation niaise et de collection futile. Incapables d'action, nous sommes épris de rêverie creuse; nous donnons dans le mysticisme, forme arriérée du sentiment religieux, « stigmate capital du dégénéré ».

Notre littérature, avec ses petites chapelles, est devenue une vaste entreprise de réclame mutuelle, de surenchère dans Tabsurde et d'appel à la curiosité par le scandale. Nos peintres, atteints dafï'ections de la rétine, se font une esthétique de leur incapacité physique à voir les choses comme elles sont. Aux Anglais nous prenons les aberrations antipicturales de leurs préraphaélites; aux Russes, le tolstoïsme; aux Allemands, le culte de Wagner. Nous n'avons plus de formes d'art ni de littérature qui ne soient gâtées dans leur essence par le mal du siècle. Ce mal, c'est la dégénérescence, sous ses deux formes principales, hystérie et neurasthénie. De cette dégénérescence, M. Nordau établit, en trois copieux chapitres, les symptômes, le diagnostic et Tétiologie. Pas une de ses constatations qui n'ait pour point de départ et pour but une notion de médecine aliéniste. Il croit à une maladie mentale, il la cherche d'après ses maîtres, il la trouve et il la décrit.

Que la France ait perdu toute originahté, c'est ce qu'il est difficile d'admettre pour peu que l'on regarde à l'étranger. Non seulement notre littérature et notre art, mais nos modes, paraissent à nos voisins assez neuves pour être, aussitôt, copiées ou démarquées. Les théories qui ont cours dans les laboratoires et les cliniques du monde entier sont aux deux tiers françaises; le nom de Pasteur domine à cette heure la science universelle, et de très haut. En politique, demandez aux hommes d'État ce qu'ils pensent des idées françaises; qu'ils les adoptent ou les combattent, ils s'accordent à reconnaître d'où viennent les principes qui apportent partout leurs

menaces ou leurs espérances. La victoire de TAUemagne en 1870 n'a rien pu changer à cela et ce n'est pas elle qui détient rhégémonie morale du monde.

M. Nordau blâme avec colère le goût de l'archéologie et de la collection. C'est que, fortement nourri de science, il n'est pas le moins du monde historien ni artiste. S'il l'était, il reconnaîtrait que le goût des choses anciennes et belles, suivi docilement par la foule moutonnière, est, chez les initiateurs, une forme de cette étude passionnée de l'histoire qui a rempli notre siècle et qui l'honore. Forme utile et neuve, qui distingue heureusement notre époque de celles qui l'ont précédée, qui a sauvé bien des trésors et partout répandu le sentiment et le respect du passé. Cette passion nous a empêchés, dit-on, de nous créer un art décoratif qui nous soit propre. Est-ce si sûr que cela? On ne constate l'existence d'un style que lorsqu'il a terminé son évolution ; peut-être le xx^' siècle trouvera-t-il que nous avons eu le notre.

Nous sommes incapables d'action? En moins de dix ans nous avons relevé des ruines sous lesquelles d'autres pays seraient peut-être demeurés ensevelis. Mais, là-dessus, il n'y a pas à s'étendre, puisque M. Nordau n'insiste pas.

Nous sommes atteints de mysticisme? M. Nordau prend sans doute pour une armée la petite troupe de nos néo-mystiques. En fait, ces croisés sont quelques douzaines. Les jeunes gens et les femmes qui donnent, s'ils les suivent, quelque force k ces courants de sensibilité, ne sont guère entraînés par celui-ci. On parle du mysticisme dans quelques salons, on en écrit dans quelques revues, et puis c'est tout. Ainsi le nouveau

Sermon sur la Montagne n'est pas arrivé jusqu'à Foreille des foules. Au demeurant, si le mysticisme n'est qu'une forme inférieure du sentiment religieux, il ne saurait mourir qu'avec celui-ci. Or, tant que la science n'aura pas dit son dernier mot, et je crois bien qu'elle ne le dira jamais, tant qu'elle n'aura pas tout expliqué, l'homme se demandera toujours, avec une angoisse dont l'intensité est la mesure de sa noblesse morale, quel est le sens de la vie. Toujours il essaiera de répondre à l'éternelle question par une foi quelconque. La science de M. Nordau, si contiante qu'elle soit dans sa propre excellence, si ferme et si nette qu'elle paraisse dans l'expression de son dur positivisme, est un simple système de philosophie aristocratique. Il faut autre chose à l'humanité. Si le besoin d'idéal et l'aspiration vers l'au delà sont une maladie, elle n'est pas près de guérir.

Notre littérature et notre art sont la proie des impuissants et des charlatans? M. Nordau, pendant son séjour à Paris, a trop lu de petites revues, trop fréquenté le café François P'" et les exhibitions de la Rose f Croix, pas assez les librairies, les théâtres et les expositions. Il faut arriver de Berlin ou de Vienne pour courir, sa valise aussitôt ouverte, à ces excentricités conçues pour les badauds, y voir la seule manifestation d'une activité littéraire ou artistique et prendre au tragique ce que nous ne prenons pas au sérieux.

Nous admirons les archaïsmes de la peinture anglaise, le roman russe et la musique wagnérienne? Oui, quelques douzaines de convaincus et quelques centaines de snobs s'y pâment d'enthousiasme ou s'y

ennuient pour leur plaisir, sans compter ceux qui ne regardent rien, ne lisent rien, n'écoutent rien et, pourtant, font grand bruit autour de toutes les nouveautés. Mais ces engouements sont-ils particuliers à la France et n'avons-nous pas d'autres peintres, d'autres romanciers, voire d'autres musiciens que nos ruskinistes, nos tolstoïstes et nos wagnériens?

Ainsi du reste. Une agitation de surface, un peu d'écume à la crête du flot ont fait croire à M. Nordau qu'il avait observé et jugé à fond les eff'ets et les causes de Tactivité française. De tout ce qui naît et meurt chez nous d'idées et de sentiments, il n'a vu et compris qu'une partie insignifiante. Persuadé a priori que nous étions malades, il a noté quelques symptômes épars, rangé des manifestations très diverses sous une seule rubrique et conclu du particulier au général. Ce défaut de méthode est commun chez les spécialistes; ils voient partout la maladie dont ils ont fait leur domaine. Il est encore plus grave et plus affirmatif chez les profanes qui se font une instruction scientifique avec un peu de lecture et beaucoup d'engouement. M. Nordau, littérateur de profession, a lu quelques livres de médecine aliéniste, et comme il arrive aux profanes en pareil cas, il a vu partout les maladies décrites dans ses livres. D'habitude, c'est à soi-même que l'on applique cette science improvisée et l'on se croit atteint de toutes ces maladies. Ce genre fâcheux d'illusion constitue même à lui seul une maladie nouvelle. M. Nordau n'a évité ce danger que pour tomber dans un autre. Ce sont les autres, ses confrères français qu'il a jugés malades. Critique, il a amalgamé ses procédés d'écrivain avec

son acquis d'aliénisle improvisé. Dégénérescence est le produit de cet amalgame.

A tenter un essai de ce genre, nous venons de voir que M. le professeur Lombroso a compromis sa médecine sans faire œuvre littéraire. Plus heureux, si M. Nordau n'est pas devenu médecin, il a gardé intact son talent de littérateur. C'est que ce talent est de premier ordre.

M. Nordau pense et écrit avec une égale force et une égale netteté. Indépendant et courageux, il exprime ses opinions sans égards pour les idées reçues et les amours-propres en jeu. Il a souvent de rhumeur, mais c'est qu'il sent vivement et attache du prix aux choses; il est le contraire d'un sceptique ou dun dilettante. Il a la main dure et caractérise en termes énergiques ce qui lui paraît mauvais; il lui arrive de commencer sur un ton de belle colère et de finir par l'invective. Cela n'est point pour déplaire au lecteur et, lorsque l'auteur est dans le vrai, cela ne Tempèche pas d'avoir raison. La verve et la conviction sont un don littéraire et une qualité morale d'un trop grand prix pour diminuer la valeur ou l'action de ceux qui les possèdent, même au prix de quelque déclamation. Je ne me plains pas, pour ma part, lorsque M. Nordau frappe comme un sourd sur ce qu'il n'aime pas. Je lui sais gré de dire des choses vraies, que d'autres ne savent pas ou n'osent pas dire, et qu'il est bon, qu'il est nécessaire de proclamer. Les pages excellentes sont nombreuses dans son livre.

Il suffit, le plus souvent, pour les trouver d'une entière justice, d'oublier son titre et sa thèse médicale, de biffer par la pensée les formules d'aliéniste qu'il ramène à chaque instant. Ainsi réduit à son rôle de critique littéraire, M.Nordau se trouve avoir écrit, sur quelques exceptions de la littérature et de Fart, un des meilleurs livres critiques de ce temps-ci, un des plus vigoureux, des plus intéressants et des plus utiles.

Voulez-vous quelques échantillons de sa manière? Une dizaine de jeunes gens, dévorés d'ambition et d'envie, se forment en cénacle, invectivent tout ce qui a mérité quelque succès et quelque renom, et s'exaltent mutuellement, jusqu'à ce que l'un d'eux, plus bruyant et plus audacieux que les autres, se soit fait une manière de réputation, auquel cas les autres le renient et le déchirent. Les badauds les trouvent volontiers « très forts » et une part de la critique, indifférente au fond des choses ou désireuse pour elle-même d'un succès du même genre, leur fait de la réclame. M. Nordau, lui, leur dit leur fait en quelques phrases cinglantes. Il estime que « en dépit de maints caquetages obscurs et de tentatives de mystification », il n'y a chez eux « aucuns principes artistiques communs, aucune vue esthétique claire », mais, simplement, qu'ils poursuivent « un but inavoué quoique facile à reconnaître, celui de faire du bruit dans le monde, d'attirer par l'étrangeté l'attention sur soi, et de parvenir de cette façon à la gloire et à la jouissance, à la satisfaction de tous les appétits et de toutes les vanités dont était remplie jusqu'au bord l'âme dévorée d'envie de ces flibustiers du succès ».

M. Nordau ne craint pas d'appeler les gens parleur nom; voyez son étude sur la vogue de M. Verlaine; ou sur M. Mœterlink, qui fut chez nous une manière de grand homme pendant quelques mois. Celui-ci n'est pour M. Nordau qu'un « pasticheur débile d'esprit », et voici ce qu'il pense de sa poétique : « Que Ton s'imagine un enfant à l'âge où il est juste en état de suivre la conversation des grandes personnes, devant lequel on aurait joué ou lu Bamlet, le Roi Lear^ Macbeth, Roméo et Juliette^ Richard II, et qui, retourné dans la chambre de ses petits frères et sœurs, leur raconterait à sa façon ce qu'il a entendu. On aura alors une idée juste de la Princesse M aleine. » Voilà pour un individu; voici pour un défaut national : « Le positivisme lucide de l'Anglais réclame des indications exactes, des mesures, des chiffres. Qu'on lui livre tout cela, il est content et ne critique pas les points de départ. L'Anglais accepte un délire lorsque celui-ci se présente avec des notes au bas des pages, et il est conquis par un radotage accompagné de tableaux statistiques. » Ceci est écrit à propos de l'esthéticien Ruskin, qui « possède au plus haut degré cette particularité anglaise de l'exact dans l'absurde, des mesures et des nombres dans le délire de la fièvre ».

Dans l'ordre des questions générales, lisez les pages sur les illusions des encyclopédistes au siècle dernier, sur les limites de la science, sur l'évolution du romantisme, sur le préraphaélisme anglais, sur le but de la peinture, surtout la discussion de l'œuvre de Wagner; alors vous oubUerez vite l'admirateur du professeur Lombroso et vous reconnaîtrez un métaphysicien, un

critique, un écrivain de race, un original et puissant esprit.

Le volume que M. Dietrich vient de traduire n'est que le premier des deux qui composent Touvrage allemand. Le second {Égotisme, Réalisme^ le Vingtième Siècle) doit paraître bientôt. Il permettra sans doute de préciser certaines notions qui, posées dans ce livre de littérature à moitié médicale, intéressent la notion même de la littérature. Dans quelle mesure la science et la littérature, pour s'élargir et se fortifier, et sans cesser d'être elles-mêmes, peuvent-elles se pénétrer mutuellement, se nourrir Tune l'autre? Pour la philosophie, en particulier, que doit-elle retenir pour elle-même? que doit-elle céder à la physiologie, partant à la médecine? Que doit-elle leur emprunter? Où en est aujourd'hui la question que discutèrent jadis le matérialiste Broussais et le spiritualiste Jouffroy? Si j'ai montré les excès, les insuffisances et les injustices de la méthode mi-partie littéraire et scientifique, employée par M. Nordau, je ne méconnais, en principe, ni la légitimité ni même la nécessité de cette méthode en bien des questions : le tout est de savoir si elle est constituée, c'est-à-dire si elle a la notion nette de ses moyens et de son but. Je crois que oui, mais chez d'autres que M. Nordau, et surtout que MM. Lombroso et Mantegazza.

Pour m'en tenir èi M. Nordau, prophète de malheur, Jérémie de l'aliénisme, sa condamnation de notre <( fin de siècle » me rappelait souvent un arrêt de même genre, porté avec la même assurance sur une époque assez difïérente de la nôtre : « Nous sommes arrivés à la lie de tous les siècles ». Cette ligne était

tracée en 1664, au moment où commençait la période qui a valu à Louis XIV le nom de grand et au siècle entier celui de siècle de Louis XIV. Et l'auteur? C'était un médecin, fort savant, du reste, et homme de beaucoup d'esprit, le docteur Gui Patin. Un rapprochement avec un tel ancêtre en divination, presque un confrère, ne saurait déplaire à M. Xordau.

15 janvier 1894.

P. -S. — En écrivant l'étude précédente, je ne connaissais de M. Nordau que le livre dont je rendais compte. Cette étude m'a valu d'obligeantes communications qui me permettent de rectifier deux erreurs.

J'avais tort de mettre en doute le droit de M. Nordau à parler médecine : il est médecin et il exerce son art à Paris depuis plusieurs années. Je le croyais Allemand, et il est Hongrois.

Ainsi, M. Nordau n'a pas établi son enquête de façon superficielle et rapide; il a eu le loisir de nous étudier à fond; sa sévérité pour les mœurs, la littérature et l'art de la France est sans rapport avec sa nationalité; elle résulte simplement d'une doctrine et d'un tour d'esprit. Mais si la cause change, le résultat reste le même et je dois maintenir contre ses jugements les réserves que j'ai tirées des faits.

En appliquant les données de la médecine à la critique littéraire et artistique, M. Nordau n'est pas un amateur sans titres scientifiques; il a toute l'autorité que peuvent donner les diplômes régulièrement obtenus. Mais, ici encore, ma remarque subsiste, et je ne vois rien à changer au fond des choses. Esprit

plus vigoureux et plus net que M. Lombrosol — en qui, médecin lui-môme, il est encore moins excusable de voir un maître — , surtout écrivain d'une tout autre portée, il évite le galimatias et les puérilités, mais il ne justifie pas davantage la prétention de subordonner la critique à Taliénisme. Il se trompe avec plus de sens et d'information littéraire, mais il arrive à des conclusions encore plus inacceptables, car son mérite d'écrivain, en les rendant parfois spécieuses, oblige à les examiner de plus près, et j'estime plus que jamais qu'elles ne résistent pas à Texamen.

J'avais cherché inutilement trois autres ouvrages de M. Nordau, portés sur les catalogues de librairie, le Mal du siècle et la Comédie du sentiment, romans, et les Mensonges conventionnels de notre civilisation^ étude de philosophie sociale. Je viens de les lire. Des deux premiers, j'ai à dire simplement que M. Nordau, nature de polémiste et de logicien, me semble mal à l'aise dans la fiction. Sa vigueur s'y tourne en lourdeur, et il imagine avec moins d'aisance qu'il ne discute.

Au reste, les idées qui commandent ces deux romans tiennent étroitement à la philosophie copieusement exposée dans les Mensonges conventionnels de notre civilisation. Ici, M. Nordau étudie successivement toutes les variétés de mensonges — religieux, monarchique, aristocratique, politique, économique, matrimonial, plus « divers petits mensonges » — sur lesquels repose, à son avis, l'institution sociale, telle que nous la subissons aujourd'hui. Il part de cette idée, trop juste, qu'à l'heure actuelle

un profond mécontentement règne dans tout le monde civilisé. « C'est, dit-il, la note caractéristique de notre époque, comme la joie naïve de Fexistence est celle de l'antiquité classique, et la dévotion celle des premiers siècles du moyen âge. » Ce mécontentement, il en voit la cause dans la contradiction qui existe entre les vieilles formes de la civilisation, devenues autant de mensonges et de moyens d'exploitation du grand nombre par quelques privilégiés, et les droits d'une humanité plus éclairée, qui aspire à la justice par la vérité, c'est-à-dire par la science. Il espère fermement que ce malaise se dissipera et son livre se termine par un cri d'espérance. Lorsque la solidarité humaine, réalisée par la justice et la science, sera devenue l'unique source « de toute morale et de toutes les institutions », alors, dit-il, « l'humanité, qui aujourd'hui est une idée abstraite, sera un fait ». Il conclut : « Heureuses les générations futures! Caressées par l'air pur de l'avenir et baignées de rayons lumineux, il leur sera donné de vivre au sein de cette union fraternelle, sincères, instruites, libres et bonnes! »

On voit que les idées de M. Nordau ne diffèrent pas sensiblement de celles qui, formulées dans la seconde moitié du xviii^ siècle, arrivèrent par la Révolution française à se réaliser en partie. Il ne dit pas assez quelle est leur origine et leur patrie ; surtout, il est trop porté à voir l'œuvre-propre du xix^ siècle dans un travail de reconstitution sociale qui a commencé avant lui et qu'il se borne à continuer. C'est moins la science, moyen de notre temps, que la raison, moyen du siècle dernier, qui a dégagé les

principes de la Révolution. En outre, M. Nordau continue en l'aggravant cette erreur des philosophes du XVIII'' siècle, de Rousseau surtout, qui consiste à compter sur la bonté originelle de la nature humaine pour réaliser la justice. Il croit qu'il est possible à rhomme d'arriver au bonheur; et c'est encore une erreur. Il méconnaît nombre d'instincts inhérents à la nature humaine et que la civilisation ne parviendra jamais à détruire tout à fait, comme le besoin du merveilleux et la loi de la guerre. Il nie des vérités historiques, comme la supériorité morale de la monogamie sur la polygamie. Il estime que l'inégalité des biens disparaîtra, sans dire comment disparaîtra aussi celle des intelligences et des forces. Il veut la solidarité et, très souvent, la suite logique de ses idées, c'est l'individualisme. Il n'admet pas l'autorité conventionnelle et, le plus souvent, l'autorité ne peut reposer que sur une convention. Enfin il traite toujours par l'absolu des questions qui sont, par excellence, le domaine du relatif.

Voilà pour le fond. Quant à la forme, c'est le talent propre à M. Nordau. C'est aussi la violence, la brutalité, les gros mots, les couleurs crues, la grosse déclamation qui s'étalent dans le premier volume de Dégénérescence.

Du second volume de ce dernier ouvrage, je dirai simplement qu'il complète bien le premier et aussi qu'il étend aux pays étrangers une enquête jusqu'ici appliquée de façon trop exclusive à la France. Avec les égotistes, les parnassiens et les diaboliques, les décadents et les esthètes, M. Zola et son école, M. Nordau étudie l'ibsénisme, l'œuvre de Fr. Nietzsche et les

pasticheurs « jeunes allemands ». Le livre se termine par une vue sur le xx^ siècle, avec « pronostic » et « traitement » des maladies que le xix^ va lui léguer. Les remèdes de M.Nordau, ce sont la raison opposée au charlatanisme et la santé de Fesprit aux diverses formes de la folie littéraire et artistique. Si sa raison était moins impérieuse et s'il donnait une forme moins médicale à ses conseils pour guérir la littérature et Fart, il n'y aurait qu'à accepter. ses conclusions finales, réserves faites sur nombre d'affirmations qu'il prodigue chemin faisant et aussi sur les « vices unis à l'humaine nature », que le xx^ siècle ne supprimera pas. Sans parler de la civilisation, le rùle de la critique, dans l'avenir comme dans le passé, est de combattre les effets de ces « vices », pour les restreindre; mais, comme ces vices sont originels et nécessaires, ils ne disparaîtraient qu'avec la nature et la vie.

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