‹ Nouvelles études de littérature et d'artChapitre 9 sur 10 · AU PAYS D HAMLET · texte numérisé non relu

AU PAYS D HAMLET

comblés d'honneurs ou paisibles possesseurs de chaires publiques. En Danemark, un professeur d'Université, M. George Brandes, esprit libre et hardi, crut pouvoir appliquer leurs doctrines à la critique littéraire. Il perdit sa chaire et dut s'expatrier. De retour dans son pays, après s'être fait un nom européen et avoir exercé une action profonde sur la littérature des pays Scandinaves, il n'a pu rentrer dans les cadres officiels et a dû se borner à l'enseignement libre ^

Cela est fâcheux pour Tétat moral d'un pays. Voici qui est plus innocent. La hiérarchie sociale est réglée par une série de classes, qui n'ont pas la rigueur du tchin russe, mais qui s'en rapprochent. Chacun porte un titre qui lui est scrupuleusement donné dans la vie courante. On n'est pas seulement « Monsieur le Conseiller », ou « Monsieur le Professeur », ou « Monsieur le Docteur »; on est aussi « Monsieur le négociant en gros », qualité reconnue et spécifiée par décret royal. Les Danois racontent à ce sujet une anecdote dont ils s'amusent eux-mêmes. Sur un bateau à vapeur se trouvent réunis une dizaine d'entre eux, pour une traversée de quelques heures. Leur premier soin est de se présenter les uns aux autres, avec énonciation

\. Jusqu'à CCS derniers temps, nous ne connaissions pas assez M. George Brandes, quoique une partie de ses ouvrages soit écrite en allemand. Il commence à profiter lui aussi de l'attention que nous portons aux littérateurs Scandinaves et son nom se présente assez fréquemment dans nos journaux et nos revues. Il a été notamment l'objet d'une étude sévère de M. J. Thomel {la Critique inlernationale, M. George Brandes) dans la Hevue des Deux Mondes du 15 septembre 1893, contre laquelle il a réclamé dans le Figaro du 9 octobre suivant, et d'une appréciation plus bienveillante, de la part de Mme L. Bernardini, dans la Revue hebdomadaire du 13 janvier 1894.

de leurs qualités respectives. Appuyé contre le bordage, un gros homme fume sa pipe et n'a pas encore été compris dans l'échange des saluts. Un des « présentés » se dirige vers lui pour lui rendre le même office et lui demande son nom. « Je m'appelle Petersen », répond le fumeur. Petersen est là-bas un nom générique comme MuUer ou Weber en Allemagne. Il ne saurait suffire pour une présentation en forme, et rintermédiaire demande quel titre il y faut joindre. « Je vis de mes rentes. « Grand embarras de rintermédiaire, qui parvient cependant à trouver une formule convenable et, amenant son homme au milieu du groupe, présente : « Monsieur le passager de première classe Petersen ».

Ce n'est pas l'initiative de la cour — d'ailleurs très simple et toute patriarcale, à l'exemple de la famille régnante — qui réagira contre ces habitudes de scrupuleuse hiérarchie. Il y a chez elle, en effet, une grande ferveur monarchique. La dynastie danoise pourrait adopter, sauf un mot, la fameuse devise de l'Autriche : Tu, felix Austria^ nube. Heureux, les rois de Danemark ne le sont guère depuis longtemps, mais celui qui règne à cette heure a remarquablement établi ses enfants. L'un de ses fils est roi de Grèce; de ses filles, l'une est princesse de Galles, l'autre tsarine de Russie. Et c'est la présence en ce moment, près de lui, au château de Fredensborg, de cette famille d"enfants et de petits-enfants, régnants ou appelés à régner, qui attire sur le Danemark les yeux de toute l'Europe; elle est passionnément attentive à ce qui s'y passe, car, dans le cercle familial, gendre et mari excellent, parent très aimé, se trouve

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l'arbitre de la paix et de la guerre, le maître du plus puissant empire qu'ait vu le monde depuis Charlemagne et Napoléon P"", le tsar, l'empereur de toutes les Russies. C'est à cause de lui que, recueillant ses paroles, épiant ses gestes, interprétant les moindres indices de ses pensées, toutes les chancelleries regardent vers Fredensborg.

Près du joli lac d'Esrom, au milieu d'une forêt de hêtres, le tsar vient chaque année se joindre à la famille de son beau-père et passer Tété dans l'existence la plus simple. Le château est aussi modeste que le site est agréable. C'est une grande construction du siècle dernier, « logeable », mais sans luxe : un banquier de Londres, de Vienne ou de Paris installe les siens à la campagne de façon plus somptueuse que le roi Christian. En complet de toile ou en blouse de chasse, le tsar se promène aux environs du château avec la simplicité d'allures d'un homme qui aime la campagne pour elle-même et s'y détend avec délices. Il chasse dans le voisinage et lorsque, égaré ou trop éloigné, il doit recourir aux bons offices des paysans, il retrouve, avec un naturel parfait, les aventures classiques d'un Joseph IL Un de ses plaisirs au château, c'est de faire jouer les enfants de la famille royale à renverser l'empereur. Il se campe, immobile, sur ses jambes d'athlète, croise les bras et commande l'assaut. 11 paraît que ce petit peuple ne l'a pas encore renversé.

D'autres fois, toute la famille se fait photographier. Elle s'aligne sur un banc et s'offre à l'objectif, d'abord de face, puis de dos; ce qui fait qu'en collant deux épreuves sur les deux côtés d'une même carte, on voit

l'auguste compagnie sous un aspect complet, et l'on a la sensation de tourner familièrement autour d'elle. Ils sont une vingtaine à la file, et, tel le clocher au milieu du village, le tsar les domine de sa haute taille. Il faut, pour se faire une idée de cette prestance colossale, voir la photographie en question. Seul parmi ces silhouettes sombres, le tsar est vêtu de blanc : aussi ressort-il avec une extraordinaire énergie de carrure. Sous le banc, ne quittant pas son maître, un gros dogue est couché. 11 est aussi rassurant que les fameux chiens de M. de Bismarck, souvent photographiés eux aussi, sont inquiétants et comme faits à l'image de leur maître.

Quand arrive l'époque de la séparation, c'est pour tous un vrai chagrin. On était heureux et tranquille à Fredensborg, et chacun va reprendre les soucis du pouvoir. La reine Louise pleure, et, si le roi Christian fait bonne contenance, il a le cœur gros. Tous deux accompagnent leurs enfants à Copenhague, et, sur le quai d'embarquement, on se quitte en s'embrassant à pleines lèvres, sous les yeux des diplomates immobiles dans leurs uniformes chamarrés et du peuple qui pousse des hourras. Les yachts royaux de Russie, d'Angleterre et de Grèce sont en rade et attendent leurs passagers. Au moment où le canot de la princesse de Galles, qui s'embarque la dernière, va « pousser », la reine Louise n'y peut tenir et descend à côté de sa fdle. Le vieux roi sourit, la laisse partir, lui recommande de rentrer le soir, et remonte seul dans les voitures de la cour, qui sont arrivées pleines et repartent vides. Je sais bien que ces effusions de famille et cette simplicité de mœurs ont pour accom-

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pagnement les salves d'artillerie et les clairons sonnant aux champs, mais la tendresse est toujours touchante. Quels que soient le costume et le décor, dans l'homme il n'y a que l'homme, c'est-à-dire un être dont les joies sont courtes, les douleurs longues, et qui, roi ou paysan, éprouve également les tristesses de la séparation et de la solitude. Dans ce pays shakespearien, « le lait de Fhumaine tendresse », pour reprendre un mot du poète, est, comme partout, une source de douceur et d'amertume.

Le tsar parti, les visiteurs de Copenhague peuvent songer à autre chose qu'aux intérêts politiques, qui passent ou se transforment. Il y a ici beaucoup de ce qui dure toujours, beaucoup d'art et de poésie.

L'art danois est très ancien. Pour suivre le développement de son histoire, il n'y a qu'à visiter, au Prindsens-Palais, le musée des antiquités du Nord, et, aux environs de Copenhague, sur la route d'Elseneur, le musée historique de Frederiksborg. Ce qui frappe surtout, dans ces belles collections, c'est la parenté, lointaine certes, mais visible, de l'art Scandinave avec l'art roman. Je me contente d'indiquer ici un rapprochement qu'il faudrait établir avec quelque détail. Mais, pour quiconque a regardé l'appareil décoratif, les chapiteaux de colonnes dans nos églises primitives de France, les armes, les plaques de ceinturons, les agrafes de manteaux dans nos musées, c'est la même façon de traiter l'animal et la plante, d'imaginer l'ornement, de combiner les entrelacs ou

même de construire. Les contacts fréquents des « rois de mer » avec les populations des côtes européennes et leur établissement durable en Normandie devaient produire cette influence de l'art du Nord sur celui de l'Europe centrale. Certes, l'art dit gothique est bien français, mais je crois que, sans diminuer son originalité, il y aurait à faire une part, dans l'histoire de ses origines, aux importations Scandinaves.

Il n'y a pas encore longtemps que le Danemark s'est mis à étudier ses origines artistiques. Il les dédaignait, et suivait, lui aussi, le mouvement de la Renaissance; il cherchait des modèles en Grèce et en Ilalie. Je ne suis pas de ceux qui regrettent cette direction \ et la thèse contemporaine qui voit dans la Renaissance une déviation de la civilisation européenne me paraît un simple paradoxe d'ingratitude. J'estime que la Renaissance fut bien ce que son nom indique : la vie succédant à la mort, car, depuis deux cents ans, le moyen âge agonisait, lorsque, au xvF siècle, l'art et les lettres anciennes vinrent provoquer un renouvellement de la civilisation. Mais, à l'heure où nous sommes, après avoir nourri trois grands siècles, l'esprit antique semble s'appauvrir à son tour, et il est bon de chercher dans le moyen âge des moyens d'enrichissement. Il n'est pas à craindre que l'esprit gréco-latin en soit dénaturé; il continuera longtemps encore d'inspirer la civilisation européenne. Un efî"ort de ce genre a déjà produit la période romantique, et comme, à certains égards, la connaissance vraie du moyen âge ne fait que com-

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