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COLLEGE SOUS LES TEMPETES

Pendant ces deux siècles, il vécut et grandit sous la menace constante des jalousies et des haines. Il a pour lui le Roi, contre lui l'Université et le Parlement. A peine avait-il ouvert ses portes que les passions se déchaînèrent. L'insolence de ces nouveaux venus fut dénoncée le même jour, à la même heure, du haut de la chaire, dans une douzaine d'églises. Les carrefours se couvrirent de placards injurieux. Les Pères ne pouvaient s'aventurer dans le quartier de l'Université sans recevoir des ordures ou des pierres. Des écoliers les suivaient en criant : Tu es jesuita, ergo hypocrita, ita. Les humanistes forgent contre eux, qui sont pourtant des humanistes, épigrammes et satires dans leur meilleur latin. Devant le Parlement, l'avocat Pasquier les accable de son implacable réquisitoire. Il les traite de « secte schismatique et conséquemment hérétique. » L'erreur de Loyola est pour lui aussi dangereuse que celle de Martin Luther, « Si vous vouliez les incorporer, s'écrie-t-il, ce serait agréger l'Université avec une troupe de sophistes qui sont entrés comme timides renards au milieu de nous pour y régner dorénavant comme furieux lions (1). » Et pourtant chaque année les Pères héritent de nouveaux biens ; les élèves désertent les

(1) Fouqueray, Histoire de la Compagnie de Jésus (Alphonse Picard).

collèges universitaires et se pressent autour de ces maîtres qui n'ont point de grades. Leur renommée d'éducateurs s'étend. En 1580, le jeune François de Sales, que ses parents veulent envoyer au Collège de Navarre, supplie sa mère de le mettre plutôt au CoHège de Clermont,

Mais, le 27 décembre 1594, le fils d'un marchand drapier de la Cité, qui, après avoir fait ses classes aux collèges de Navarre et de Justice, avait suivi les cours de philosophie au collège des Jésuites, un pauvre garçoii mélancolique et scrupuleux, impatient d'échapper à la damnation par une mort profitable au public, se glissa dans l'antichambre du Roi et le frappa d'un coup de couteau à la bouche. Au bruit de cet attentat, dès qu'on sut que l'auteur, Jean Chatel, était un ancien élève des Jésuites, peut-être même un Jésuite déguisé, la ville prit les armes. C'était le soir ; on entendit sonner à toute volée le bourdon de Notre-Dame et les cloches des autres églises. La rue Saint- Jacques et les rues avoisinantes se remplirent de rumeurs et de torches. Les Pères, qui ne savaient rien, sursautèrent au bruit des coups qui ébranlaient la porte du Collège. On leur criait d'ouvrir de par le Roi. Ils ouvrent. On les rassemble deux par deux ; on les conduit au logis du sieur Brizard, capitaine de quartier, conseiller au Parlement. Toute la maison est occupée : sentinelles dans la cour des classes ; sentinelles dans la cour des pensionnaires ; rondes partout. Chatel, livré aux pires tortures, eut beau disculper ses anciens maîtres ; ils n'en furent pas moins tenus pour responsables du crime et chassés. Le Collège fut mis sous séquestre ; ses biens et ses meubles, vendus.

Ce ne fut qu'en 1618 que les Jésuites, qui cependant avaient obtenu depuis 1603 leurs lettres de naturalisation, purent reprendre leur enseignement. L'Université, qui s'était réjouie de leur exil, n'y avait rien gagné. Un grand nombre d'élèves avaient rejoint les exilés. De 1618 à 1682, la situation du Collège s'accroît d'année en année. Mais ses ennemis ne désarment pas. Dès le lendemain de sa réouverture, l'Université défendait aux Principaux de loger dans leurs collèges les externes de Clermont et décidait de n'admettre aux grades académiques que les jeunes gens qui auraient suivi ses cours au moins trois ans. Le Parlement est irréconciliable. Le Jansénisme entreprend de déconsidérer la Compagnie dans l'opinion des chrétiens et de lui arracher la direction intellectuelle et spirituelle de la jeunesse. Le plus redoutable adversaire qui se soit jamais dressé contre elle est là, embusqué dans l'ombre même du Collège.

Quand on sortait par la grande porte, au-dessus de laquelle était inscrit Collegium Societatis Jesu, on avait devant soi la rue des Poirées, et presque à l'entrée de cette rue on voyait une auberge à l'enseigne du Roi Dagohert. En 1656, cette auberge reçut pendant quelques mois un hôte singulier qui se faisait appeler M. de Mons. Très réservé, très silencieux, cet homme au front largement découvert, au grand nez busqué, dont la physionomie volontaire et profonde avait souvent une expression de souffrance contenue, n'était probablement pas venu y chercher le silence. Quatre fois par jour, la rue étroite éclatait dans un effrayant tumulte de deux mille externes qui se poursuivaient, criaient, se battaient et manquaient de se faire écraser

par les charrettes et les chevaux de charge. Les dimanches et les jours de fête, c'était une file ininterrompue de carrosses qui se dirigeaient vers le Collège. Cependant il sortait peu, travaillait beaucoup ; quelques rares visiteurs, de mine grave, montaient chez lui, plutôt vers le soir ; et un certain M. Périer, arrivé de province, qui avait loué une chambre au-dessous de la sienne, semblait le connaître assez intimement. De temps en temps, son domestique Picard passait, d'un air secret, un rouleau de papier à la main. Ce que Picard portait au Collège d'Harcourtou ailleurs, parfois sous les yeux distraits des Pères Jésuites qui rentraient à Clermont, c'était le manuscrit ou les épreuves d'une Lettre Provinciale...

Mais ni l'immortel pamphlet, ni le Parlement, ni l'Université ne pouvaient rien contre le succès du Collège, et, en 1682,1a protection officielle de Louis XIV sembla le garantir à jamais des coups de la fortune. Gallicans, Jansénistes, Libertins n'en continuèrent pas moins à accuser les Jésuites d'internationalisme, d'hypocrisie, de régicide, L'LIniversité s'obstinait à refuser aux externes la possibilité de se loger au pays latin, et « les internes, pour peu qu'ils eussent besoin d'un diplôme académique, savaient d'avance que leur inaptitude serait, avec une perfidie scientifique notoire, outrageusement constatée. » Les attaques se multiplient. En 1757, l'attentat de Damiens ressuscite la mémoire de Jean Chatel. Le même esprit, qui prépare la Révolution et la chute de la Royauté, attribue l'acte de ce malheureux déséquilibré à l'influence de son passage comme domestique au collège Louis-le-Grand. Une foule menaçante envahit les abords de la maison,

et, en une seule journée, les parents retirent plus de deux cents pensionnaires. Enfin, à la suite de la banqueroute du Père Lavalette, la suppression de l'Ordre est résolue. Les arrêts rédigés contre les Jésuites « sont hérissés de citations, de noms, de dates, puisés, avec plus d'emportement que de critique, dans tout ce qu'ils avaient écrit, dans toutes les censures qu'ils avaient encourues de la part des papes ou des évêques, dans toutes les objections soulevées par les Assemblées du clergé. » Ces hommes pervers étouffent les sentiments humains, dépravent les consciences, foulent aux pieds les libertés gallicanes, professent des doctrines meurtrières, et attentatoires à la sûreté des souverains. Bref, le 3 mai 1762, le Collège Louis-le-Grand reçut l'ordre de congédier au plus tôt maîtres et élèves. Le recteur, le Père Frélaut, passa une partie de sa nuit à dicter des lettres d'avis aux familles. Puis ce fut un immense désarroi, un déménagement précipité. Le Père Frélaut quitta le dernier ces vieux murs, « témoins de tant de gloire et d'angoisse, » comme, après ses passagers et son équipage, le capitaine abandonne son bâtiment qui sombre. Mais le bâtiment ne devait pas sombrer.

L!oRGANISATION MATERIELLE

Vous pourriez croire, en lisant cette histoire dramatique, qu'il n'y eut pas de collège plus troublé. Mais, pendant que les orages battaient les murs, l'ordre y régnait. On vivait avec régularité et sérénité dans cette citadelle assiégée et de temps en temps assaillie. Au sein des attaques, des injures, des dénonciations, des vexations de toute sorte, les Pères « ressemblaient, dit

un de leurs vieux défenseurs, à ceux qui dorment le long des forges, auxquels le bruit continuel affermit le sommeil. » Disons plutôt qu'ils poursuivaient leur tâche comme si elle dût être éternelle.

La citadelle n'était pas belle, mais elle était pittoresque. Après la mort de l'évêque de Clermont et l'admission légale de la Société du Collège de Clermont, lorsque le Père général Lainez rêva de faire la maison d'enseignement la plus grande de l'Europe, il fallut chercher un vaste local, et on trouva, au quartier de l'Université, un hôtel connu sous le nom de la Cour de Langres. « Je m'étonne, écrivait en 1563 le nouveau Provincial, qu'on ait pu rencontrer dans des temps si difficiles une si belle maison et si bien située. Il y a, comme au Collège romain, deux corps de logis distincts dans lesquels on peut placer l'habitation des Pères, les classes, les pensionnaires et les écoliers pauvres, séparés les uns des autres ; de plus, un beau jardin, un peu moins grand que celui de Rome. Bien qu'il y ait peu d'eau potable à Paris, un puits large et profond, tout en pierres de taille nous la fournit avec abondance et de la meilleure qualité comme celle des Cholets, nos voisins, et des Cordeliers, renommée dans toute la ville. » Le Provincial exagérait la beauté de la maison ; mais la situation était, en effet, très belle.

A deux pas du sombre Montaigu, où Ignace avait passé, et de Sainte-Barbe où il avait connu François de Xavier, la Cour de Langres s'élevait environnée de collèges. Au Sud, le collège des Cholets ; à l'Est, celui du Mans ; au Nord, ceux de Marmoutier et du Plessis. Trois d'entre deux devaient être absorbés, au cours du xvii^ siècle, par les Jésuites : et les cinq forment l'em-

placement du moderne Louis-le-Grand. Tout autour, des ruelles et des rues dont les plus larges, comme la rue Saint- Jacques et la rue Saint-Etienne-des-Grés, n'étaient guère que des boyaux. Point de trottoir ; un ruisseau au milieu, et une boue dont le nom latin Zwfum donnait aux régents l'étymologie de Lutetia. Le collège n'avait que douze toises de façade sur la rue Saint- Jacques. Il en était séparé par des échoppes et des maisons à pignon dont les enseignes enluminées balançaient au vent, avec un bruit de ferraille, des images de saints, un mouton, un fer à cheval, un plat d'étain, une gallée d'or. Il y demeurait un médecin, un imprimeur, un épicier, un conseiller du roi, un tailleur, des fripiers, des joueurs d'épinette et, — l'heureux temps ! — un seul marchand de vin. Il fallut au collège cent vingt ans pour acheter neuf de ces maisons et atteindre une façade de quarante toises. Mais jusqu'au xix® siècle, il eut à souffrir des masures qui flanquaient ses murs de leur gueuserie ; et, en 1877, il conservait encore à côté de sa porte d'entrée une échoppe de cordonnier.

Ses murailles semblaient de naissance vieilles et noires. A la fin du xvii^ siècle elles commençaient à se bossuer dangereusement. Ses galeries extérieures allaient de guingois et des plâtras tombaient. Ce qu'il est tombé de plâtras au collège Louis-le-Grand ! Il en tombait encore en 1870, et l'Inspecteur général poussait un cri d'alarme. Les constructions récentes regagnaient en hauteur ce qu'on leur refusait en surface. C'était un assemblage de toits inégaux, de frontons, de pavillons avec ou sans belvédère ; et il y avait même une plate-forme pour observations astronomiques qu'on nommait la Guérite. Les classes étaient au rez-de-chaus-

sée. Les élèves qui s'y entassaient écrivaient sur leurs genoux et souvent un bon nombre était obligé de rester dans la cour. Les salles d'études, les chambres ou chambrées, et les petits appartements occupaient les étages supérieurs. On s'éclairait aux chandelles de suif sur des flambeaux de cuivre d'où pendaient des mouchettes de fer. La cuisine, l'infirmerie et une chambre voisine du réfectoire étaient en hiver les seules pièces chauffées. Mais un recteur de 1639 avait posé en principe que le froid échauffait la vertu. Les élèves ne demandaient pas à être si vertueux, et ils usaient de ruse pour attraper un air de feu. Comme il ne leur était permis de quitter la cour que si l'eau bénite gelait à la chapelle, un gamin du nom d'Arouet glissait de petits glaçons dans le bénitier. Il ne savait pas combien sa gaminerie symbolisait déjà son œuvre future.

Les réfectoires étaient, comme les classes, au rezde-chaussée. On y buvait la même eau rougie qu'aujourd'hui, mais la nourriture avait une abondance et une variété que le xix^ siècle n'a pas connue, ni le xx^. M. Dupont-Ferrier, qui ne néglige aucun détail, nous dit que la vaisselle était déterre cuite ou d'étain. Qu'elle fût d'étain, nous ne l'ignorions pas, depuis la sixième Lettre à un Provincial où Pascal nous raconte, avec son terrible enjouement, l'aventure de Jean d'Alba qui, au service des Pères, mal satisfait de ses gages, mais très ferré sur la casuistique, s'inspira de leur doctrine pour se payer lui-même et leur vola des plats d'étain. Il est vrai qu'en 1776, — quinze ans après l'expulsion des Jésuites, — le caissier du collège détourna cent vingt mille francs, parce qu'il aimait à manger dans de la vaisselle d'argent. Et personne ne dit qu'il avait étudié

la Somme des Péchés du P. Bauny. Si rude encore que nous paraisse l'organisation matérielle du vieux collège, elle réalisait de grands progrès sur celle des collèges voisins ; et soyons sûrs que, dans deux cents ans, ceux qui liront les descriptions du lycée d'aujourd'hui plaindront à leur tour nos enfants d'avoir été logés si peu confortablement et comprendront mal que les maîtres aient pu s'accommoder d'une installation, — qui ne leur offrait même pas un endroit convenable où se laver les mains.

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