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LE PERSONNEL

Mais les plus grandes, les plus sérieuses nouveautés du collège de Clermont n'étaient ni dans sa cuisine ni dans son aménagement. La première de toutes, celle qui nous explique comment il a tenu tête à des attaques deux fois séculaires, consistait dans la solidité de sa hiérarchie. Son organisation spirituelle avait l'unité qui manquait à ses bâtiments. En un temps où toutes les disciplines s'étaient relâchées, où les guerres civiles avaient démoralisé la nation, où le fédéralisme triomphait à l'Université, le Collège de Clermont donna l'exemple de la plus ferme armature. « Si cette hiérarchie fortement unitaire, dit M, Dupont-Ferrier, nous semble aujourd'hui banale, c'est que, depuis le xvi^ siècle, elle a fait ses preuves. Sans toujours le proclamer, c'est aux Jésuites que nous l'avons souvent empruntée. » Mais nous l'avons affaiblie. Aussi ne me semblet-elle pas si banale.

A la tête du collège, le recteur avait au-dessus de lui les Visiteurs, le Provincial de France, le Général, — comme nos proviseurs ont au-dessus d'eux les inspec-

teurs, leur recteur et le ministre ; mais le Général était un ministre durable. Près de lui, les Conseillers. Audessous de lui, le préfet des études qui jouait le rôle d'un vice recteur, le principal chargé des pensionnaires, le ministre chargé des religieux, les procureurs, les surveillants. Le Général représentait l'autorité sans appel ; le Provincial, nommé pour trois ans, choisissait le recteur, le préfet des études, le principal, les prédicateurs. Les Visiteurs ne ressemblaient pas à nos inspecteurs qui, chaque année, jugent en une heure du passé, du présent et de l'avenir d'une classe et de son maître. Ils s'installaient au collège, y vivaient des semaines et des mois et apprenaient lentement à se faire une opinion. Mais ce qu'il y a de très remarquable dans cette organisation, c'est la somme d'initiative et de responsabilité qu'elle laissait à chacun de ses membres, tout en le liant étroitement à la communauté. Le recteur, plus soumis au Provincial et au Général que le proviseur moderne à son recteur et à son ministre, disposait de pouvoirs beaucoup plus étendus. En 1850, le proviseur de Louis-le-Grand, M. Rinn, avait le courage de protester contre la dure situation que l'Université faisait à ses proviseurs : « Le défaut de succès, disait-il, leur est toujours imputé, bien que les causes soient indépendantes de leur volonté. J'ignore ce que sont devenues mes propositions de cette année. Je ne suis point admis à les défendre : tout est décidé, et décidé par MM. les Inspecteurs généraux qui nont aucune responsabilité. » Le recteur de Clermont recrutait son personnel : le proviseur d'aujourd'hui est souvent obligé de subir des fonctionnaires qui manifestement nuisent à son lycée. Le recteur de Clermont décidait des sorties

et des congés ; c'était lui qui admettait les élèves et lui seul qui avait qualité pour les exclure. L'administration économique était sous sa direction ; et quand il voulait élever un mur ou percer une porte, il n'avait pas à en référer au Général ni au Provincial. Une hiérarchie bien comprise, ce sont des libertés qui se commandent.

Les professeurs de Clermont ou de Louis-le-Grand devaient constituer une élite. La tradition voulait qu'ils suivissent leurs élèves. Ils commençaient par la sixième et les menaient jusqu'en rhétorique. Le système vaut ce que vaut l'homme. En tout cas il exige que le professeur se renouvelle continuellement et surtout qu'il ne se spécialise pas. « C'était l'époque où l'on évitait encore de se spécialiser trop tôt. Bougeaut était physicien et poète, théologien, moraliste et historien : Brumoy était mathématicien et helléniste ; Souriet était géologue et théologien, philosophe et poète ; Pardies, astronome, mathématicien, philosophe ; Buffier passait avec une aisance égale de la géométrie à l'histoire ou à la géographie. Même variété de savoir chez Tournemine, Rapin, la Rue, de la Santé. On se croirait encore en compagnie de ces admirables esprits de la Renaissance italienne, avides de tout explorer et de tout connaître et qui furent des cerveaux complets. » Mais arrivé en rhétorique, en philosophie ou en théologie quand le professeur y avait supérieurement réussi, on l'y maintenait, A côté des professeurs, professeurs eux-mêmes, professeurs en congé, mais résidant au collège, les scriplores librorum, les écrivains, vaquaient librement à leurs recherches. Cette institution, qui datait du xvii® siècle, était admirable. Les Pères n'avaient pas trop de maîtres

pour leurs classes surpeuplées ; ils n'en avaient pas toujours assez. Mais ils tenaient à réserver dans leur ruche des cellules où quelques-uns d'entre eux auraient le loisir de se cultiver, de donner toute leur mesure et, en travaillant pour eux-mêmes, de travailler pour le profit et l'honneur de leur Société.

Ces professeurs avaient à leur disposition une des plus riches bibliothèques de l'Europe. En 1718, elle comptait quarante mille volumes. Au fond de l'ancienne Cour de Langres, ses deux ailes dominaient le jardin des Pères. Ils l'avaient ornée de colonnes et de boiseries, décorée et peinte avec le même luxe, la même somptuosité un peu théâtrale que leurs chapelles et leurs églises. Le goût de l'apparat a toujours été le défaut de ces hommes qui vivent si simplement et qui ne possèdent rien. Mais ce n'est pas nous qui leur ferons un grief d'avoir trop bien logé leurs livres. Il y avait dans cette bibliothèque des tableaux de Poussin et des tableaux de Le Brun, dont l'un représentait un de ses fondateurs, le surintendant Foucquet, à côté de la Justice. Bien entendu, le tableau avait été peint avant qu'elle eût mis la main au collet de ce célèbre concussionnaire. Mais les Pères n'étaient pas ingrats, et si le Roi visita leur Bibliothèque, — ce qu'il fit sans doute, — • il put l'y voir et y entendre une Renommée qui, du haut des airs, au milieu d'un groupe de Génies, proclamait la munificence de l'illustre Foucquet.

J'aurais souhaité qu'on y vît aussi le portrait d'un de leurs premiers bibliothécaires, le P. Jean Guignard, dont la destinée fut tragique. Lors de l'attentat de Chatel, on trouva dans sa chambre des libelles du temps de la Ligue contre Henri IV, qu'un édit royal avait ordonné

de brûler, et quelques dissertations scabreuses sur le régicide. Le P. Guignard, qui aimait sans doute les éditions rares, n'avait pu se résoudre à les livrer aux flammes, et le Parlement se fit un plaisir de l'y condamner. Il devait être mené en place de Grève, pendu et étranglé à une potence, puis réduit en cendres. Mais, avant, il ferait amende honorable et, devant la porte de Notre Dame, à genoux, il avouerait « qu'il avait écrit que le feu Roi avait été justement tué par Jacques Clément et que, si le Roi actuellement régnant ne mourait à la guerre, il fallait le faire mourir, dont il se repentait et demandait pardon à Dieu, au Roi et à la patrie. » En chemise et la corde au cou, il refusa de prononcer ces mots. On le menaça de le brûler à petit feu ; on le menaça de l'écarteler : il refusa toujours, disant que c'était contre sa conscience. La scène, rapportée dans le procès-verbal que nous cite le P. Fouqueray, a une grandeur impressionnante. Du haut de l'échelle, quand le peuple eut chanté le Salve Regina, il dit que lui et ses confrères avaient fait tout ce qui leur avait été possible pour la conservation de la Religion et pour l'instruction de la jeunesse, et il exhorta le peuple à prier pour la paix et l'union du Royaume. Mais de la foule des voix montèrent qui lui demandaient pourquoi il ne parlait point de prier pour le Roi. Il répondit que ce n'était pas défendu et qu'il l'avait toujours fait, lui, depuis la réduction de la ville. Puis il s'abandonna à l'exécuteur, et son corps mort fut brûlé suivant l'arrêt. Belle figure, qui aurait eu sa place, — et qui l'avait peut-être, — à côté des images de ceux dont la science et la vertu étaient la fierté de la maison.

Les professeurs firent un bon usage de cette Biblio-

thèque et surtout les scriptores. Nous sommes trop tentés de croire que la culture grecque fut rare au xvii^ siècle et que les Jésuites s'en désintéressaient. On oublie la Collection des Histoires byzantines du P. Labbe, le Trésor de la Poésie grecque du P. Caussin, les traductions du P. Le Jay, les Réflexions sur la Poétique d'Aristote de l'aimable P. Rapin. Au début du XVIII® siècle, le P. Jouvency « expliquait l'importance du grec pour l'érudition, l'histoire de l'art, la connaissance de la religion et la lutte contre l'hérésie. » On commençait le grec en sixième, et en 1643 les écoliers de Clermont étaient de force à soutenir des thèses en grec. Ce ne fut qu'à partir de 1750 que cette étude entra en décadence. Les parents ne croyaient plus à son utilité ; les élèves n'en voulaient plus, et, comme il arrive d'ordinaire, les maîtres perdirent la foi. Le latin fut plus dur à ébranler. Le collège était une cité latine. Ecrivains latins, poètes latins, les Pères s'efforçaient de former des latinistes. On jouait des pièces dans la langue de Térence • on haranguait les illustres visiteurs dans la langue de Cicéron. Mais il en était du latin comme du grec : on l'apprenait pour lui-même. Les exercices de thème étaient plus fréquents que les exercices de version, et l'histoire de la littérature et du développement des idées se réduisait à peu de chose.

M. Dupont-Ferrier constate avec regret que l'étude du français était fort négligée, et il semble attribuer à cette négligence l'infériorité des Jésuites dans la querelle janséniste. Je ne le crois pas. Ce n'est pas leur faute s'ils se sont heurtés à l'étonnant génie de Pascal. Mais, quand ils écrivaient en français, ils écrivaient

aussi bien que les Jansénistes. Demandez-vous ce qui reste des Jansénistes et si on ne lit pas avec plus de plaisir Bouhours que Nicole et Bourdaloue que le grand Arnauld. Quant à leurs élèves, ils ne semblent pas avoir souffert de l'hégémonie du latin. L'année où les Pères furent expulsés, seize d'entre eux étaient à l'Académie. Et si Port-Royal revendique Racine, que pourrait aussi revendiquer le Collège de Beauvais, Louis-le-Grand a eu, pour n'en citer que deux, Molière et Voltaire. En histoire, M. Dupont-Ferrier, qui est un spécialiste, considère que notre vieux collège « fut le berceau d'une école historique qui devança, sans d'ailleurs la surpasser, celle des Bénédictins. » En géographie, son œuvre fut encore plus féconde, ce qui n'est pas surprenant, car les géographes avaient dans les missionnaires d'incomparables collaborateurs. En 1735, le Père du Halde publiait un ouvrage de premier ordre : la Description de l'Empire de Chine et de Tartarie. Ils faisaient peu de géographie physique, beaucoup de géographie politique et économique. On les blâme d'avoir trop ramené cette science à l'homme. Tout ce que je puis dire, c'est que, si mes professeurs l'y avaient plus ramenée, je la connaîtrais mieux.

Les élèves et l'enseignement

Ils n'oubliaient jamais le point de vue pédagogique, et leur plus grande œuvre a été une œuvre de pédagogie. Le collège avait du mal à contenir ses deux ou trois mille élèves. Les deux tiers à peu près venaient de Paris, un tiers de la province, le surplus des colonies et de l'étranger. Paris envoyait surtout des bourgeois ;

la province, surtout des gentilshommes. Il y avait des boursiers ; mais, à la différence des boursiers de l'Université dont la bourse était intangible, les boursiers de Louis-le-Grand devaient, pour garder la leur, continuer de la mériter. Les externes logeaient chez leurs parents ou dans des maisons que le préfet des études surveillait. Les pensionnaires ne furent jamais plus de cinq cents. Les Jésuites avaient subi la nécessité de l'internat: ils ne l'encourageaient pas, mais ils l'humanisaient.

Les inégalités sociales s'y marquaient : elles ne choquaient personne. Il semblait naturel que les privilégiés eussent au collège leurs appartements privés, leurs précepteurs et leurs valets, comme il semblait naturel qu'il y eût des écoliers déjà prieurs, abbés, chanoines, qu'un enfant de onze ans fût évêque de Metz et que l'élève de La Tremoille fût le premier gentilhomme de la Chambre. Et il semblait aussi naturel que les boursiers, les pauperes (du moins au xvi^ siècle), servissent à table et fussent employés à laver la vaisselle.

Mais peu à peu ces inégalités, sans disparaître entièrement, s'atténuèrent. L'égalité alimentaire s'établit. Les Pères travaillaient à créer un esprit plus large ; et on peut être sûr de leur sincérité quand ces hommes, sortis pour la plupart de la roture, répétaient à leurs élèves nobles que le nombre et le mérite des aïeux n'étaient pas une excuse. Ils avaient proscrit toutes les punitions d'un caractère à la fois humiliant et grotesque que gardaient encore les autres collèges. Passé 1587, l'usage de la férule ne fut plus admis. Quand le fouet était donné, c'était en particulier et jamais par un membre de la Compagnie. La noblesse la plus haute n'en défendait pas les coupables. Le duc de Boufflers, élève

de rhétorique, ayant soufflé des pois avec une sarbacane contre le P. Le Jay, le duc de Boufïlers, gouverneur de Flandre en survivance et colonel de son régiment, fut fouetté. M. le Maréchal, son père, fit un beau tapage : il se plaignit au Roi, comme tel député de ma connaissance alla se plaindre au ministre que son fils eût été consigné. Le ministre dépêcha aussitôt un inspecteur général qui du reste s'assura que le professeur avait eu raison. Le Roi se contenta de sourire, et le Maréchal retira du collège son jeune colonel qui, dit-on, en mourut de chagrin. Cependant la discipline des Pères n'allait pas jusqu'à empêcher les élèves de devancer les vacances. Un mois avant, le tiers, puis la moitié, puis les trois cinquièmes s'étaient envolés. C'est ce que nous avons revu depuis une \dngtaine d'années. Et dire que nous en rendions responsable l'esprit moderne ! Mais l'esprit moderne a définitivement répudié le système de surveillance des élèves par les élèves, qui conduit tout droit à l'espionnage et à la délation, et dont les Jésuites, comme tous les éducateurs de cette époque, usaient ouvertement.

Les classes étaient encombrées. En 1643, on disait que la plus grande classe de Clermont ne pouvait contenir que trois cents élèves ! Et au xviii^ siècle la rhétorique du P. Porée atteignait ce chiffre extravagant. Ici, il faut pleinement admirer. « Chaque jour, à chaque classe, il n'y avait pas d'élève, pas un seul qui pût se sentir délaissé, oublié, livré à lui-même, pas un qui ne fût tenu en haleine, pas un qui eût le loisir de somnoler discrètement ou de rêver. » Comment les Jésuites arrivaient-ils à ce résultat que nous obtenons rarement dans des classes six fois moins nombreuses ? Ils v

parvenaient en associant les meilleurs élèves au professeur et en leur confiant un groupe de camarades. Ils organisaient dans la classe même une hiérarchie fondée sur le mérite ; ils la divisaient en deux camps dont chacun avait son consul, son in%perator, son censeur, son prêteur, son tribun, ses sénateurs ; ils faisaient de leurs cours des séries d'assauts, de corps à corps, de disputes, de tournois ; ils transformaient l'humble vie de l'écolier en un drame perpétuel. Jamais on n'avait développé à ce point l'émulation. Elle était l'âme même de leur enseignement. Nous en avons conservé quelques vestiges : les notes périodiques, les concours, les tableaux d'honneur. Dans mon enfance, le banc d'honneur subsistait encore où s'asseyaient pendant une semaine les trois ou quatre élèves premiers en composition. Mais l'émulation a rencontré de rudes détracteurs chez nos pédagogues d'aujourd'hui, la plupart infectés de kantisme. Qu'il y ait eu excès chez les Jésuites, je l'accorde. Mais avaient-ils tort de relever dans l'imagination des adolescents l'importance de la petite tâche quotidienne, de l'embellir à la façon d'un trophée, de les en rendre fiers et même un peu glorieux, de les attacher enfin, le plus longtemps possible, à des satisfactions d'amour-propre qui les empêchaient d'en rêver d'autres et qui étaient en même temps des acquisitions pour l'esprit ? L'émulation, qu'on voudrait étouffer chez nos élèves, ne les saisit-elle pas au sortir du collège ? J'ai remarqué que ceux qui s'en déclaraient les ennemis n'étaient point les derniers à en ressentir l'aiguillon quand il s'agissait de titres, de décorations, d'honneurs et de prébendes. Mais quelle vocation, quel dévouement, quelle foi dans l'efficacité de leur enseignement, quelle

dépense d'eux-mêmes, chez des maîtres qui appliquent une pareille méthode ! Le drame dont ils règlent les péripéties, ils n'en sont pas seulement les metteurs en scène, il faut qu'ils y jouent leur rôle.

Les professeurs de Louis-le-Grand l'y jouaient à merveille : ils furent aussi fins psychologues qu'ingénieux animateurs. Ils avaient inauguré les devoirs écrits que le Moyen Age ignorait. Ces devoirs étaient plus courts que ceux d'aujourd'hui et choisis presque toujours de nature à piquer la curiosité. On mettait, par exemple, sous les yeux de l'élève un dessin, une estampe, dont il devait interpréter le sens moral. On lui donnait à composer une épigramme ou une inscription pour un arc de triomphe, un temple, un tombeau, une statue. Ces exercices trop poussés ont le défaut de favoriser, au détriment de qualités plus sérieuses, un certain tour d'esprit superficiel et brillant. Les .Jésuites ont trop préparé, puis trop encouragé la légèreté spirituelle du xviii® siècle,

Mais ils ont fait mieux : ils ont, sinon inauguré, du moins perfectionné l'explication des textes, ce qu'ils nommaient la prselectio. Le professeur prenait un texte, le lisait, en dégageait l'idée générale, en analysait la composition, en examinait les intentions et le rattachait à l'ensemble. Cette méthode, dont le Père Pétau et le Père Porée et tant d'autres Pères ont donné des modèles, est restée celle de l'Université. Mais la critique du xix^ siècle s'est élargie, et nous y ajoutons le commentaire historique qui replace l'homme dans l'atmosphère où il a vécu, et qui nous aide à juger son œuvre relativement à son époque. Chose curieuse : les Jésuites qui avaient introduit dans la morale un sens si humain

et si moderne du relatif et qui connaissaient mieux que personne la diversité du visage de la terre, demeuraient en littérature immuablement fidèles à un certain goût limité et absolu. Là-dessus, et sur d'autres points, on l'a dit. Voltaire s'est toujours ressenti de leur influence ; mais elle ne mordit point sur Diderot,' qui pourtant avait suivi l'enseignement du Père Porée et qui en avait gardé un souvenir enthousiaste. Mon Dieu ! qu'il est difficile de savoir ce que nous devons à notre tempérament et ce que nous devons à nos maîtres ! Le plus sage est de leur rendre hommage de nos qualités et de ne nous en prendre qu'à nous-mêmes de nos défauts. Tout ce travail était coupé d'intermèdes plus stimulants encore : joutes oratoires, plaidoyers publics, représentations théâtrales. Les Pères possédaient trois théâtres : autant que de chapelles. On y jouait des tragédies et des comédies dont les auteurs étaient de la Compagnie ; on y dansait même des ballets. Le théâtre peut être pour la jeunesse un excellent divertissement et pour les maîtres un moyen d'éducation mondaine où ils enseignent l'art de discipliner sa voix, ses gestes, son maintien. Mais le faste que les Jésuites y déployaient surtout au xvm® siècle, la magnificence des décors, ce parterre de rois, de princes, de cardinaux, d'archevêques de maréchaux, d'ambassadeurs et de femmes de la Cour, devant lequel les jeunes pensionnaires déclamaient ou dansaient, tout cela, il faut bien le dire, sentait trop la réclame, et plus encore, le désir de flatter les goûts du monde. On reproche souvent à notre Enseignement secondaire de n'être pas assez de son temps. Eux, ils étaient trop du leur. Il est bon que les éducateurs soient en retard sur les modes du jour et se

tiennent un peu à l'écart ou au-dessus de leur siècle, car ils doivent représenter ce qui ne passe pas.

Quelles que fussent leurs erreurs, ils n'en ont pas moins droit à notre reconnaissance. Alors que l'érudi tion allemande, selon le mot de M. Dupont-Ferrier, « avait tant de raisons de n'être pas envahissante, » plus d'im des admirables travaux de l'érudition française vit le jour a dans les chambrettes aux murs salpêtres et noirâtres » du Collège de Clermont. Ses maîtres ne l'ont pas seulement honoré : ils ont honoré notre pays. Grâce à eux, notre Enseignement occupa dans l'opinion « une place plus grande que la Sorbonne dont le nom avait rempli le monde au Moyen Age (1). » Quand l'Université victorieuse hérita de ceux qu'elle avait tués et transporta au collège Louis-le-Grand le collège de Lisieux et les boursiers de tous ses petits collèges en décadence, l'expérience pédagogique dont les murs étaient imprégnés sembla passer en elle, lui commander la prudence dans les réformes nécessaires et la régénérer. Ses élèves, qui ne faisaient plus rien, se réconcilièrent avec la discipline et le travail. Pas pour longtemps, d'ailleurs, car la Révolution survint. Mais si le Collège tint le coup, c'est que deux cents ans de succès en avaient fait une institution plus forte que la mort. On peut dire que notre Université moderne, tout en refondant l'œuvre des Jésuites et en la rendant plus nationale, est issue d'eux. Le lycée Louis-le-Grand leur doit d'avoir été le premier modèle des lycées d'aujourd'hui, et nous en trouvons k témoignage dans le

beau livre irapartial de son savant historien.

1) A. Sicard, les Eludes classiques avanl la Réuolulion (Perrin).

Les plus beaux types du romantisme ne sont pas chez nous. Comparés aux romantiques du Nord, les nôtres nous paraissent les plus raisonnables des hommes et tout revêtus de sagesse bourgeoise. C'est la réflexion que je me faisais en relisant la vie de Shelley, cette vie orageuse qui, le 8 juillet 1822, s'abîma dans un ouragan. Elle est moins théâtrale que celle de Byron : elle est encore plus extraordinaire. Nous disons communément que Musset et Vigny ont vécu leur romantisme, l'un avec tout son cœur, l'autre avec toute sa pensée. Mais que dirions-nous de Shelley qui n'est, dans sa vie et dans son œuvre, qu'une explosion de romantisme ?

Il était né en 1792 (1), et il était le premier né des cinq enfants, deux fds et trois filles, d'un hobereau du Sussex, Timothy Shelley fier de sa fortune, fier de son nom, dont il s'exagérait la noblesse, infatué de luimême, esclave du cant, un de ces gentilshommes anglais qui donnaient à Byron la nausée de l'Angleterre. Sa

(1) Sur la vie de Shelley, nous avons de nombreux témoignages, particulièrement ceux de son cousin Medwin et de son ami Hogg, et sans parler de l'excellente biographie anglaise de Dowdon, la biographie française, très richement documentée, de Rabbe (Savine 1887), et la thèse de M. Koszul, une étude biographique et psychologique du plus haut intérêt (Bloud, 1910). La plupart de nos citations sont empruntées à ces deux ouvrages. Ajoutons les beaux portraits de M. Sarrasin, de M. Schuré et l'étude sur Shelley en Itahe de M. Mengin {Les Romanliques en Italie. Pion).

mère, d'une très honorable famille, aurait été bonne et tolérante, si elle avait eu l'esprit plus ouvert, et si elle ne s'était pas toujours conformée aux volontés de son mari. Leur premier fils leur fût tombé du ciel qu'il n'aurait pu leur ressembler moins. Mais, sauf peut-être au berceau, ils ne l'ont pas considéré comme un présent céleste et n'ont jamais eu pour lui de sentiments très tendres. Il tenait davantage de son grand-père paternel, Bysshe Shelley, dont les aventures présentent une curieuse analogie avec celles que devait avoir son petitfils. Bysshe, fort beau, fort séduisant, s'était marié deux fois, et les deux fois après enlèvement. Il enlevait des héritières. Le petit-fils fut aussi séduisant, aussi romanesque, mais moins chanceux ou moins pratique. Bysshe, dans sa jeunesse, avait été féru de toutes les nouveautés et très entiché du magnétisme. Il avait même aimé l'humanité au point de fonder une petite rente pour l'éducation d'enfants pauvres. Mais avec l'âge il perdit son amour des hommes, sa confiance dans la médecine magnétique, et, devenu très avare, il ne garda du siècle des lumières qu'une foi indestructible « dans le néant final. » Il supportait malaisément son fils. Son petit-fils l'intéressait un peu plus, en vertu de ce principe formulé par lord Bacon « que tout grandpère aime dans son petit-fils l'ennemi de son ennemi. » Beau principe qui jette un jour bizarre sur les familles des hobereaux anglais. L'athéisme de Bysshe et la curiosité des sciences mystérieuses se retrouveront chez le jeune Shelley ; mais nous ne saurons jamais si les années auraient fait ressortir en lui les autres traits de son aïeul.

Son enfance ne lui laissa d'heureux souvenirs que les

caresses de ses sœurs. Déjà, au milieu d'elles, il goûtait cette tendresse et cette intimité féminines dont le désir le suivit partout, mêlé de prosélytisme. Il n'avait pas encore de théories à leur offrir ; mais il leur inventait et leur mimait des histoires étranges ou terrifiantes ; il racontait des choses qui ne lui étaient point arrivées, et l'expression innocente de sa ligure donnait un air de vérité à ses menteries. Ce petit garçon, qui se jetait sur tous les livres et qui, à huit ans, faisait déjà des vers, était une proie désignée pour les romans de sang et de tonnerre (hlood and thunder) dont se nourrissait alors la boulimie romanesque de l'Angleterre et que Walter Scott a si justement raillés dans sa préface de Waverley. Il absorba de bonne heure les ballades de G. Lewis, l'auteur européen du Moine, et tous les assassinats, tous les sacrilèges, toutes les apparitions, toutes les agonies macabres de M'"^ Anne Radcliffe, cette mère gigogne des épouvantements. On rit maintenant des Mystères du Château d' Udolphe, du Confessionnal des Pénitents noirs, ou plutôt on en rirait si on avait le courage de les feuilleter. Sommes-nous biens sûrs que les romans d'aventures, . que nous applaudissons aujourd'hui, valent beaucoup mieux? Si grand que soit leur succès, je doute qu'ils étendent aussi loin une influence aussi profonde que celle de ces « romans noirs. » Walter Scott, qui la ridiculisait, n'y échappait pas. Elle est aux origines du roman balzacien. George Sand et Mérimée lui-même la subirent. Mais d'aucune âme elle ne s'empara avec la même force que de l'âme de Shelley. Elle forma son goût des horreurs qui lui dictait plus tard Rosalinde et Hélène et qui le portait vers le drame monstrueux des Cenci. Je ne serais pas

surpris que les scènes de torture, dont la bonne chère vieille anglaise animait les in pace des couvents et les geôles de l'Inquisition, eussent été pour beaucoup dans sa conception du papisme et des prêtres. Surtout la lecture de ces romans l'habitua à ne jamais demander aux fictions, qu'il imaginait, la moindre vraisemblance. A dix ans ses parents le mirent au collège de Sion House, près de Brentford. Il y fut malheureux parce que cette école, pareille à tant d'écoles anglaises que nous ont décrites les romanciers, soumettait ses élèves à des rations de famine, parce que les maîtres en étaient souvent des brutes et que les enfants, dressés par eux, s'y montraient sans pitié les uns pour les autres, enfin parce qu'un Shelley, comme chez nous un Vigny, mais plus encore, est foncièrement incompatible avec toute communauté. Lorsque les louveteaux de Sion House virent ce nouveau venu, mince, délicat, au visage de fille pur et rose, dont les grands yeux bleus étaient saillants sous une noire profusion de boucles soyeuses, ils lui firent payer sa douceur, ses manières aristocratiques et son ignorance de leurs jeux. Shelley en conserva à jamais le souvenir « d'une âpre et discordante mêlée de tyrans et d'ennemis. » De même, quand il passa, deux ans plus tard, à Eton sous la férule du vieux docteur Keate, un homme considérable, disait-on, car il avait fouetté la moitié des ministres, secrétaires, évêques, généraux et ducs de son siècle. Shelley l'abomina lui et tout le collège ; et, comme à défaut de force physique il avait une grande bravoure morale, il se révolta contre le système du fagging qui faisait des élèves nouveaux les serviteurs, les domestiques des anciens. Ce fut un scandale. La meute se déchaîna. Shelley était

enveloppé, harcelé, hué. Un de ses camarades, qui se souvenait au bout de quarante ans des scènes journalières, entendait encore ses cris aigus. On finit par se lasser et on l'abandonna à sa solitude. On lui décerna même le titre de Lord High Atheist, ce qui, dit Rabbe, signifiait, dans le langage des Etoniens, contempteur des dieux d'Eton.

Ces persécutions ne l'empêchaient pas de travailler. Il acquérait toutes les connaissances d'un excellent humaniste ; et en même temps il s'enthousiasmait pour les sciences, surtout pour la chimie. Il y apportait une passion d'alchimiste, une ambition d'apprenti sorcier. Les prestiges de la Science, qui le fascinaient, se confondaient dans son imagination avec les fantasmagories des romans les plus fous. La Science lui apparaissait comme cette magicienne de l'Atlas qu'il devait peindre un jour : ses profondes retraites contenaient des trésors enchantés, d'étranges devises, des grimoires qui déroulaient les secrets de l'amour et qui disaient comment les hommes pourraient se mouvoir dans la même harmonie que les astres au ciel. Des visions y étaient « enfermées dans leur mince gaine comme des chrysahdes », impatientes de prendre leur vol. Et on y voyait des flacons étincelants pareils à des fleurs « où des lucioles feraient vibrer leur lumière sous un cyprès dans la nuit noire. » Il se penchait sur les belles flammes qu'il obtenait de ses préparations chimiques en chantant la ronde des sorcières de Macbeth ; et, les mains et les vêtements brûlés d'acides, il allait au cimetière de Stoke Poges sur la tombe du poète Gray, sa première admiration, évoquer le monde des spectres et des fées. Le romantisme allemand n'a pas produit d'esprit à la

fois plus romanesque ni plus altéré de science magique. Mais ce jeune solitaire avait un inextinguible besoin de tendresse. Il nous a raconté son attachement pour un camarade de son âge « dont le son de voix était si séduisant que chacune de ses paroles lui perçait le cœur et qu'à les entendre les larmes coulaient involontairement de ses yeux. » Il écrivit à sa mère de longues pages où il énumérait les merveilleuses qualités de son ami : sa mère ne lui répondit pas. « Je ne l'ai jamais rencontré depuis nos jours d'école, disait-il longtemps après ; mais, si le souvenir actuel des sentiments passés n'est pas une illusion, il doit être aujourd'hui pour ceux qui l'entourent une source de bien et d'honneur. » Ces mots charmants nous révèlent le plus beau côté de sa nature. L'admiration, qui était comme la haute et pleine respiration de son âme, n'entraînait pas forcément sa tendresse ; mais sa tendresse n'allait jamais sans admiration. Malheureusement Timothy Shelley était aussi incapable d'inspirer l'une que l'autre à ce fils dont l'originalité l'offusquait. Pendant ses vacances d'Eton, Shelley était tombé malade d'une dangereuse fièvre ; et si on l'en croit, son père manifesta l'intention de l'interner dans une maison de fous. Peut-on l'en croire ? On n'ose pas sur un point aussi grave suspecter sa sincérité ; mais il nous sera quelquefois difficile de distinguer, dans ce qu'il affirme, la réalité de l'hallucination. En tout cas il en demeura toujours convaincu, et il rangea désormais son père au nombre des oppresseurs de l'humanité.

Il était sorti d'Eton en 1808 : il avait alors seize ans. Quand il entra à Oxford en 1810, il avait déjà fait deux romans et quelques milliers de vers. Shelley n'avait d'un

romancier ni l'art de conter ni l'observation psychologique ; et il fallait que la littérature romanesque fût bien bas pour qu'un éditeur publiât ce ramassis d'invraisemblances, ce fatras d'horreur, tous ces déchets d'Anne Radcliffe,de Lewis et des romanciers allemands. Ses deux romans, Zastrozzi et Saint Irpyne, ne mériteraient point qu'on s'y arrêtât, s'ils ne nous aidaient à comprendre l'affabulation de ses poèmes futurs, des Laon et Cythna, des Alastor, des Rosalinde et Hélène, des Prince Athanase, des Julien et Maddalo. Non seulement, comme le dit M. Koszul, « il traîna toujours après lui quelques lambeaux du fond ténébreux de cette première phase romantique ; » mais il éprouva jusqu'à la fm l'invincible attrait des sentiments forcenés, des situations et des crimes extraordinaires, des amours qui sont un défi aux lois et qui semblent l'être à la nature. C'est dans ce capharnaiim d'imaginations, où ses premiers critiques virent de la perversité, où nous ne voyons que de la puérilité, qu'il a été chercher l'élément dramatique de ses symboles ; et, si son lyrisme fut d'un grand poète, son invention resta d'un adolescent. Mais parfois, à force de séjourner dans son âme ardente, certaines figures y prirent les couleurs de la vie, et, par exemple, celle d'Ahasvérus dont il fut toujours hanté. Cet étrange personnage né pour la douleur, il l'avait vu immobile, près d'un créneau : une antiquité fabuleuse se lisait dans son œil sans rayon, et ses joues portaient la marque de la jeunesse.

Ses romans ont encore ce singulier intérêt qu'ils ont devancé sa vie sentimentale dont ils pourraient paraître, en plus d'un endroit, le reflet ou l'image. Supposons que nous en ignorions les dates : on les daterait de cinq ou

six ans plus tard, et l'on y reconnaîtrait, à travers toutes les extravagances, le souvenir des aventures de l'auteur. Ils sont comme ces songes et ces cauchemars où l'on vit déjà son avenir. Rien ne nous prouve mieux la force du rêve sur l'action. Consciemment ou non, Shelley tend de tout son être à se rapprocher par ses actes de ses personnages imaginaires. L'histoire de son premier mariage est presque tout entière dans Saint Irçyne, où son héros soustrait une jeune fille à la tyrannie de son père, l'enlève de son école, l'affranchit de ses préjugés et, bientôt lassé d'elle, porte son amour à une autre qui en sentira mieux le prix. Enfin de ces livres, ovi bouillonnait son athéisme, s'échappaient des accents de désespoir plus sincères que ne le sont d'ordinaire les premiers éclats de la jeunesse. Là encore, il semblait annoncer par ses cris les douleurs qui l'atteindraient un jour.

Ce jour ne tarda pas. Pendant l'année qui sépara ses études d'Eton de ses études d'Oxford, il s'était lié plus intimement avec sa cousine Harriet Grove. On dit qu'elle avait collaboré à Zastrozzi. Si c'est vrai, j'ai peine à croire qu'elle y mit autant de sérieux que Shelley ; ou peut-être recula-t-elle devant le monstre qui lui ôta tout désir de continuer une collaboration aussi effrayante. Les audaces du jeune homme l'éloignèrent. Elle lui retira un cœur qui avait paru se donner. La sœur aînée de Shelley avait beau lui vanter son frère, Harriet refusait de s'exposer au désappointement qu'il ne manquerait pas d'éprouver quand il la trouverait inférieure à son rêve. Des jeunes filles ou des jeunes femmes qu'il aima, elle est la seule qui, dès les premiers serments, ait lu dans cette âme nostalgique l'impossi-

bilité de la fixer. Mais Shelley en reçut une blessure dont on peut se demander si elle se cicatrisa jamais. Le fantôme d'Harriet lui revenait aux heures douloureuses. Elle avait pour lui la grâce irritante d'un amour inachevé. Il attribua ce qu'il nommait une trahison à des scrupules de piété, et il en voulut âprement à la religion de lui avoir aliéné celle qu'il adorait. « Jamais je ne pardonnerai à l'intolérance ! » s'écriait-il, sans songer que son irréligion était bien plus intolérante et agressive que la foi, du reste assez tiède, de la jeune fille.

Déçu dans son amour, méconnu de ses camarades, étranger au milieu des siens, traité en suspect par les maîtres, insurgé contre l'état social, rebelle à toute autorité, le jeune homme qui entrait à Oxford en 1810 nous offre un des plus beaux types de révolté romantique. Son extérieur était de ceux qu'on n'oubliait pas. Grand, mince, mais voûté, il ressemblait, a-t-on dit, à une fleur élégante et svelte qui se penche languissamment après une pluie d'orage. Ses vêtements luxueux et chiffonnés, son col largement ouvert et toujours froissé, accentuaient encore cette impression d'orage. Il avait la tête petite comme les statues grecques, mais une épaisse et sombre chevelure bouclée que, « dans les agonies de son anxieuse pensée » — l'expression est de Hogg — il soulevait d'un geste farouche. Ses traits étaient irréguliers, son nez trop petit, mais sa bouche charmante, et tout son visage imberbe respirait une intelligence de feu. Ses gestes étaient gracieux, parfois violents. Quand il s'exaltait, sa voix douce devenait perçante, et son regard souvent très vague prenait une singulière fixité. Il donnait la sensation d'un être qui n'appartient pas tout à fait à notre monde.

Le soir, on le voyait tomber dans un brusque sommeil, la tête près du feu, et se réveiller les yeux et l'esprit chargés de rêve. Tous ses biographes nous le montrent d'une habileté surprenante à se glisser au milieu de la foule sans lever les yeux de son livre et sans heurter personne. Sa démarche était incroyablement souple, silencieuse et rapide. « Il va et vient comme un esprit, disait-on : nul ne sait quand il vient ni où il va. » Hogg le comparait aux chèvres qui passent au moins une heure par jour dans les régions infernales ; et Shelley amusé, quand il en apercevait une, lui demandait : « Eh ! bien, quelles nouvelles de l'enfer ? » Les femmes, les jeunes filles ne résistaient pas à la séduction de cet Ariel, de cet Obéron, comme elles l'appelaient, si difficile à saisir, plus difficile à retenir. Les hommes se laissaient moins charmer. Plus tard, parmi ses pairs, il rencontra peu de sympathie.

Peut-être y avait-il dans ses allures un désir d'impressionner. Je ne jurerais pas que tout fut naturel chez lui. D'abord, il se rendait très bien compte de l'attrait qu'il exerçait ; et nous ne pouvons en douter puisqu'il a fait lui-même son portrait dans l'androgyne que sa Magicienne de V Atlas a pétri de neige et de feu. « Il n'avait aucun défaut de l'un et l'autre sexe, mais toute la grâce de chacun d'eux ; son visage était celui que choisirait un artiste, dont l'art ne devrait jamais mourir, s'il pouvait exprimer une parfaite pureté. » Et ce portrait, que de fois il l'a refait ! Quand on se voit ainsi, on désire que les autres continuent de vous voir ainsi, et, sans aller jusqu'à jouer un personnage, on s'efforce, par une coquetterie légitime, d'être de plus en plus ce qu'on s'admire d'être. D'autre part, M. Kos-

zul, qui l'a finement étudié, indique à plusieurs reprises un contraste assez vif entre l'expression intime et l'expression publique de sa pensée. Il prenait des attitudes de combat qui ne correspondaient point à l'état de ses sentiments ; il avait « l'ostentation de sa révolte » et le goût de la mystification.

Un jour qu'il s'entretenait avec Hogg des théories platoniciennes, il avise une femme qui portait un enfant dans ses bras, et il l'interpelle à brûle-pourpoint : « Votre enfant nous dira-t-il quelque chose de la préexistence ? » La femme abasourdie répond respectueusement : « Il ne peut encore parler. — Tant pis ! reprend Shelley ; mais assurément, Madame, l'enfant peut parler s'il le veut : il s'imagine qu'il ne le peut pas ; ce n'est qu'un sot caprice de sa part ; il n'a pas oublié en si peu de temps l'usage de la parole ! » — En ce temps-là le roi George III avait été frappé d'un couteau à découper par une blanchisseuse folle qu'on avait enfermée à Bedlam. Shelley imagina qu'elle était morte et que son neveu publiait ses œuvres poétiques : Fraginents posthumes de Margaret Nlcholson. On y assistait aux noces mystiques de Charlotte Corday et de Ravaillac ; et leur épithalame se terminait sur ces cris sauvages : « Il est une volupté plus chère que les plus douces délices de l'amour, c'est de boire les vibrations flottantes du glas d'un despote ! »

Ces plaisanteries d'étudiant ne tirent pas plus à conséquence que les flottilles de papier qu'il aimait et qu'il aimera toujours à lancer sur l'eau. Mais je crains qu'on ait une tendance à exagérer le caractère éthéré ou somnambuîique de Shelley. Il dépassa les plaisanteries permises dans cet Oxford des commencements du siècle,

si médiocre, si pharisaïque, lorsqu'il publia un petit painphlet au titre incendiaire : La nécessité de Vaihéisme. Il n'avait pas besoin de le signer pour qu'on sût qu'il en était l'auteur. D'ailleurs il l'avait envoyé aux autorités universitaires, aux évêques du parlement, au vice-chancelier, aux chefs des Chambres, avec une lettre de son écriture où il se déclarait incapable de le réfuter. Il fut solennellement expulsé, et Hogg, qui protesta contre la sentence, fut également frappé d'expulsion.

Il avait dix-neuf ans. Il vint loger à Londres dans une chambre garnie dont la tapisserie représentait des treilles chargées de grappes, et Hogg, son méphistophélique ami et son meilleur peintre, nous l'y montre « pareil à un renard aux yeux étincelants et sans repos au milieu des raisins verts. » Son père était furieux, et quand, après lui avoir fermé ses portes, il les lui rouvrit, Shelley ne trouva au foyer domestique que des visages froids et ennuyés. Ce fut alors qu'il connut par ses sœurs une de leurs camarades de pension : Harriet Westbrook, à peine âgée de quinze ans. Elle était la fille cadette d'un juif, hôtelier et usurier, qui, voulant pour ses filles une brillante éducation, les avait fait élever dans la religion chrétienne. Harriet était belle : de grands yeux bleus comme Shelley, une sombre chevelure aux reflets dorés et un teint éblouissant. Mais Shelley fut moins sensible à ses charmes qu'à sa tristesse et à une certaine conformité de leurs ennuis, car elle se plaignait de la tyrannie de son père qui la maintenait au collège, et elle parlait même de se suicider avec un placide désespoir. Il fut surtout sensible à la facilité qu'elle avait de se laisser endoctriner. Il ne

pouvait voir une jeune fille sans concevoir un furieux désir de l'arracher à la superstition, et Harriet lisait docilement le Dictionnaire Philosophique de Voltaire qu'il s'était empressé de lui mettre entre les mains. Je ne pense pas qu'elle ait joué la comédie ; mais autour d'elle on la joua. Sa sœur aînée Eliza, laide, pédante et très pratique, grillait d'être la belle-sœur d'un futur membre du Parlement. Le père entra dans le jeu. Il se montra encore plus dur envers sa fille pour décider le jeune Don Quichotte à sauter le pas. Shelley le sauta moins par amour que par esprit chevaleresque, et aussi par dépit amoureux, car sa cousine, la véritable Harriet de son cœur, allait se marier. La seconde Harriet, obligée de réintégrer son école, lui écrivit qu'elle le suivrait partout oiî il voudrait. Il accourut. L'union libre, c'était très beau dans Saint Irçyne. La sœur, qui présidait à l'enlèvement, exigea une promesse de mariage. Les deux amoureux se sauvèrent jusqu'à Edimbourg où ils se marièrent grâce aux fausses déclarations de deux témoins complaisants. De colère Timothy SheLIey coupa les vivres à son détestable fils. Pendant cinq ans Shelley se débattit avec la pauvreté et avec son père ; et il se donna plus de peine à obtenir sa subsistance de lui ou de ses prêteurs qu'il ne s'en fût donné à la gagner lui-même.

Aima-t-il Harriet ? Il l'a certainement aimée comme toutes celles qu'il aima ; mais aucune ne remplissait sa pensée. Il fallait toujours qu'il eût, non un témoin de son bonheur, mais un tiers qui complétât son bonheur; et ce tiers devait être une autre femme. Son âme était essentiellement bigame. Cependant Hogg eut peutêtre suffi quelque temps, si ce misérable, durant une

absence de son ami, n'avait tenté de le supplanter près d'Harriet. Ce fut un beau drame à la Jean- Jacques. Hogg avoua tout, offrit une réparation par les armes, proposa de se suicider. Shelley pardonna généreusement et, après un court exil, le rappela, j'allais dire sous sa tente, car il menait à travers l'Angleterre une vie de nomade.

Il avait connu avant son mariage une maîtresse d'école. Miss Hitchener. déiste, républicaine et sublime. Il n'eut qu'une idée : l'enlever à ses humbles occupations et l'installer dans son ménage. La divine Portia, — c'était ainsi qu'il la nommait, — se rendit à son appel. Harriet ne fut point jalouse de cette grande personne osseuse et très brune, à qui la barbe poussait, « symbole de la sagesse, » dit l'impayable Hogg, et qui valait beaucoup mieux que son langage précieux et didactique. Mais la jeune femme prit très mal ses airs de supériorité et sa façon, en la regardant, de rabaisser l'union selon la chair devant l'union selon l'esprit. Quant à Shelley, au bout de quatre mois de cohabitation, il écrivait : « C'est un animal féminin, rusé, superficiel, laid, hermaphrodite. » Et aussi romanesque dans son exaspération qu'il l'avait été dans son idolâtrie, il la soupçonnait de passions effroyables. Cela se termina par l'engagement de lui servir une rente de quarante livres pour la dédommager de son déplacement. Mais le matin même où elle partait, Hogg raconte que Shelley l'écoutait encore avec ravissement discourir sur les droits de la femme. M. Koszul y voit la preuve que sa faculté d'enthousiasme était incorrigible. Peut-être ; à moins que son ravissement ne vint de ce qu'il l'entendait pour la dernière fois, ou qu'il

r2ô LA VIE ROMANTIQUE DE SHELLEY

se payât le plaisir, en ayant l'air ravi, d'inquiéter son inonde tout à la joie de ce départ.

Entre temps, accompagné de sa femme et de sa bellesœur, il était allé en Irlande faire campagne contre l'Acte d'Union et y prêcher la liberté. La conduite du gouvernement anglais envers ce malheureux pays l'indignait sincèrement. Mais il n'avait aucune idée de la complexité des questions qu'il abordait. Tous les tracts, dont il bombarda gravement les passants et qui donnaient le fou rire à Harriet, tous ses discours témoignent d'une méconnaissance complète du peuple auquel il s'adressait et d'une absence totale de psychologie. On l'applaudissait lorsqu'il dénonçait « les crimes commis par sa nation en Irlande ; » on le siffla lorsqu'il développa ses idées sur la religion et sur l'imposture des prêtres. Ce qu'on est toujours tenté d'oublier et ce qu'il faut pourtant se rappeler toujours, quand on parcourt la vie de Shelley, c'est son âge. Ce jeune tribun, qui prenait la parole après O'Connel, n'avait pas plus de vingt ans. Regardez-le à son retour d'Irlande au pays de Galles. Il a rapporté tout un chargement de pamphlets, et, sous le nez de la police anglaise qui le surveille, il s'est avisé d'un nouveau moyen de propagande. Il les enferme dans de petites boîtes imperméables surmontées d'un petit drapeau, et il les lance à la mer. Debout près de lui miss Hitchener préside à ce lancement de brûlots. J'aime ce sérieux enfantillage qui causa des inquiétudes au Home Office.

Il était arrivé à un tournant de sa route. Parmi toutes ses lectures, aucune peut-être n'avait eu plus d'influence sur son esprit que celle des ouvrages de William Godwin. Fils et petit- fils de ministres dissidents, ancien

ministre dissident, Godwin, tout dégagé qu'il fût d'une religion dont les dissidents avaient éliminé le surnaturel, en gardait la rigueur et la solennité tranchante. Son biographe, M. Henri Roussin, nous dit que la Révolution française lui avait produit un effet foudroyant (1). Elle l'avait transporté sur un sombre Thabor ; et, en 1793, il avait rendu ses oracles dans un grand livre intitulé : Recherches concernant la Justice politique et son influence sur le bonheur de F Espèce humaine. Ce sont les Tables de l'anarchie rationaliste. Godwin ne laissait rien debout, ni le gouvernement, ni les sentiments de famille ou d'amitié qui s'opposent à la souveraineté de la raison, ni la propriété individuelle qui met les pauvres à la discrétion des riches, ni le mariage « qui est une loi et la pire des lois. » Ce livre avait été suivi d'un roman Caleb Williams qui popularisait les principales idées de la Justice politique. Vers 1796 sa gloire avait été très grande. On admirait en lui l'écrivain et le penseur. Mais ses livres avaient été attaqués, réfutés; les événements de la France lui avaient infligé des démentis. Bref, il se survivait. Shelley, qui lui devait le meilleur et le pire de sa substance intellectuelle, apprit tout à coup qu'il n'était pas mort, et, dans une lettre naïve, il lui en exprima son étonnement et sa joie. Ainsi commença une liaison qui eut de si graves conséquences. Il devint bientôt un familier de la maison.

Or, Godwin, ce farouche ennemi du mariage, avait

donné en 1797 à ses amis et ses admirateurs le scandale

de se marier comme s'il eût été un homme ordinaire et

soumis, comme les hommes ordinaires, aux conventions

(1) Henri Roussin. William Godwin (Pion, 1913).

sociales. Il avait épousé une femme écrivain Mary Wollstonecraft, l'auteur d'un livre qui fit presque autant de bruit que la Justice Politique et qui était également sorti de la Révolution française : Défense des droits de la femme. Sur le point de céder à son amour pour un peintre marié, Henri Fuseli, elle s'était défendue en usant du droit de s'enfuir. Réfugiée à Paris en 1792, elle y avait eu la plus triste des aventures. Elle avait aimé un capitaine de l'armée américaine Imlay et avait conclu avec lui ce que les Scandinaves nomment un mariage de conscience. Trois ans plus tard, mère d'une petite fille, Fanny, revenue à Londres, abandonnée par Imlay, elle s'était jetée dans la Tamise. On l'avait repêchée et, grâce à ses amis, surtout au vieux Johnson, elle recouvra la volonté de vivre. Comment Godwin fut-il amené à l'épouser ? On ne le sait, et probablement ne le savait-il pas lui-même. Elle ne pouvait aimer ce gros homme, sa grosse tête, son gros nez, son air toujours endormi ; mais elle partagea la vénération qu'il inspirait. Ils se marièremt donc, et « pour éviter la satiété » ils ne logèrent pas ensemble. Elle eut une petite fille qu'elle appela Mary, et, huit jours après, elle mourut. L'année suivante, Godwin, qui avait goûté du mariage, voulut en goûter encore. Mais il dépensait en vain sa dialectique pour convaincre les femmes sur lesquelles il avait jeté son dévolu : toutes fuyaient. Enfin, en 1801, il tomba sous la coupe d'une veuve qui, en le voyant à son balcon, s'était écriée : « Que vois-je ? C'est l'immortel Godwin ! » M™^ Clairmont avait deux enfants, un fils et une fille de l'âge de Fanny Imlay. Godwin se trouva ainsi à la tête de trois filles : il ne s'en plaignit pas, mais il eut tout lieu

de regretter que sa seconde femme n'acceptât point le double logement, car elle avait l'humeur acariâtre.

Shelley venait d'atteindre l'âge de sa majorité. Criblé de dettes, sous la menace d'une arrestation, il avait été obligé d'avoir recours aux emprunts payables après décès, — après décès de son père et de son gçaud-père. Sa vie avec Harriet lui était de plus en plus pénible. Harriet avait bien répété pendant un certain temps les leçons qu'il lui avait apprises, mais sans conviction. Elle était fort capable de maudire les prêtres et les rois ; mais le cœur n'y était pas. Il faut à une femme plus d'intelligence qu'elle n'en avait pour savoir être un écho. Commit-elle une faute ? Commit-elle seulement des maladresses sur le conseil de son odieuse sœur qui ne la quittait pas ? Ces histoires entre époux sont presque toujours très obscures. Au moment même où leur divorce intime semblait accompli, ils eurent des scrupules sur la validité de leur mariage d'Ecosse ; et ils le renouvelèrent selon le rite anglican. Godwin fut un de leurs témoins. Mais Harriet allait être mère une seconde fois. Shelley espérait un fils ; et il voulait assurer à ce fils la légitimité de son héritage. Cette cérémonie ne prouve pas un renouveau d'amour ; et les vers qu'il écrivit alors, parfois assez troublants, ne nous éclairent pas.

Ce que nous savons, c'est qu'il avait conçu une passion violente, irrésistible, pour la pâle Mary Godwin aux yeux brillants et à l'intelligence hardie. L'écrivain Peacock, qui le fréquentait, n'avait rien vu ni rien lu qui pût donner l'idée d'une telle passion. « Elle se trahissait dans ses traits ; ses yeux étaient rouges et enflammés ; sa chevelure et ses habits en désordre. Il prit une

bouteille de laudanum et dit : « Je ne veux plus me séparer de cela. » Les deux jeunes gens se rencontraient au vieux cimetière de Saint-Pancrace, sur la tombe de Mary Wolstonecraft, confirmant ce que nous avait assuré M™® de Genlis, qu'en Angleterre les rendezvous amoureux ont lieu autour des tombes et que seul un amour légitime, profond et pur peut s'exprimer en un pareil endroit. Le dénouement fut une rupture définitive avec Harriet ; et Shelley enleva Mary. Ils partirent pour la France. Mais qui des deux eut l'idée d'emmener la mystérieuse et charmante Jane Clairmont, qu'ils appelaient Claire ? Ce dut être Shelley. Elle savait le français et leur servirait de truchement. L'indignation de Godwin eût réjoui un auteur comique. Le père de la Justice Politique, qui avait préconisé l'union libre, tempêtait contre son disciple qui avait été plus logique que lui. Il dépêcha sa femme pour ramener les fugitifs ou du moins Claire. La grosse dame essoufflée les rattrapa à Calais. Claire ne voulut rien entendre ; et la dame reprit le bateau, pendant que nos trois voyageurs poursuivaient leur route.

Ils gagnent Paris, y restent quelques jours, puis achètent un âne qu'ils chargent de leur portemanteau et s'acheminent vers la Suisse. Mais, l'âne ployant sous le faix, ils le vendent et le remplacent par un mulet. Ils traversent Provins, Noyon, Troyes, Besançon. A mesure que les jours passent, Shelley, ce citoyen du monde, qui, du pont du bateau, s'était sijolimentécrié:« Regardez, Mary, le soleil se lève sur la France ! » Shelley redevient de plus en plus Anglais. A Paris, lorsqu'ils couraient çà et là pour attraper un peu d'argent et continuer leur voyage, il notait dans son journal qu'en Angle-

terre ils n'auraient pu le faire sans s'exposer à des impertinences et des insultes continuelles. « Les Français, dit-il, sont bien plus tolérants pour le vagabondage de leurs voisins. » Mais le même homme, qui ne rencontre sur son chemin que ruines et dévastations, — nous sommes en 1814, — et que pauvres gens dont la mémoire est encore pleine de Cosaques, ne craint pas d'écrire : « Si terribles que soient ces calamités, je ne sais si je dois m'apitoyer sur le sort des habitants : ils sont les moins aimables, les moins hospitaliers et les moins accommodants de la race humaine. » Est-il assez joli, cet anglo-saxon ! Et quel impulsif romantique, lorsque,de Troyes, il envoie une lettre à Harriet où il la presse de venir rejoindre leur caravane ! Inconscience, penserezvous. Oui, mais surtout épanouissement d'un bonheur qui voudrait absorber les chagrins dont il est la cause pour s'épanouir encore plus complètement, et aussi attrait des délicieuses situations fausses mises à la mode par « la Nouvelle Héloïse. »

Il n'avait publié jusque là que La Reine Mah où se mêle à des visions splendides et aux mouvements lyriques d'une poésie aérienne, ondoyante et transparente comme une belle nuée que semblent exhaler le soleil et le vent, un ramassis de rengaines contre les prêtres, les rois, les hommes d'Etat, les hommes de loi qui « flétrissent la fleur humaine », qui « injectent leur poison dans les veines de la société », qui font de la guerre et de ses massacres leur amusement et leurs délices, bref tout ce que Hugo nous resservira un jour, mais avec une imagination concrète autrement forte. (Et, soit dit en passant, je m'explique mal que nous ayons des écrivains qui haussent les épaules devant la philosophie primaire de

La Légende des siècles et qui professent pour Shelley, poète et penseur, une admiration sans réserves.) Des spectacles de la Suisse, de ces grandes solitudes où règne une nature enchanteresse, il rapporta Alastor. Mais entre le moment où il revint en Angleterre et celui où il composa ce poème, une année se passa, l'année 1815. Elle fut marquée par la mort de son grand-père, qui le tira de ces tracas d'argent, et par un événement assez mystérieux. Claire les quitta pour entrer chez une veuve en qualité de dame de compagnie. Sa présence dans le jeune ménage avait amené des complications faciles à prévoir. Shelley éprouvait trop de plaisir à lire avec elle les poètes italiens et à voyager avec elle, pendant que sa femme attendait un enfant. On lit sur le journal de Mary : « 12 mai, Shelley et son amie ont une dernière conversation, — 13 mai, Claire s'en va. Shelley se promène avec elle. Je commence un nouveau journal à dater de notre régénération. » Mais le journal s'arrête là. Point de régénération ! Quelques semaines après le départ de Claire, Shelley se met en quête d'une villégiature dans les parages où elle s'était retirée ; et il ne donne pas signe de vie à sa femme qu'il avait laissée à Londres. Elle lui écrit : « Claire est-elle avec toi ? Je te l'ai demandé plusieurs fois, et pas de lettres ! » Vous comprendrez maintemant V Alastor, cette allégorie d'un jeune homme au cœur pur (toujours!) et au génie aventureux qui cherche à travers le monde une âme pareille à son âme et qui meurt sans l'avoir trouvée.

Vous comprendrez aussi le roman de Claire. Elle était rentrée à Londres. C'était le moment où Byron, indignement traité par la société dont il avait été l'idole, se préparait à secouer magnifiquement la poussière de ses

pieds sur l'Angleterre. Claire l'approcha et lui offrit son amour. Byron daigna l'accepter. Mais l'aima-t-elle vraiment ? Quand, après l'avoir rendue mère il la rejeta loin de lui, il ne semble pas qu'elle en fut désespérée. Elle lui écrivait dans une de ses lettres : « Shelley que j'ai aimé et pour qui j'ai beaucoup souffert... » Qui dira la part qu'il faut faire dans cette navrante aventure à ses sentiments pour Shelley, à la jalousie de Mary, à tout ce qui s'était passé entre eux et que nous ignorons ? Ma conviction est que Claire n'a jamais aimé qu'un homme, Shelley, qui l'a aimée... presque autant qu'il aimait Mary, — et que, par ce coup de tête qui fit d'elle la maîtresse éphémère de Byron, elle avait acheté à ses propres yeux, le droit de reprendre la place dans la maison qu'elle avait dû quitter.

Elle la reprit et décida Mary et Shelley à repartir pour la Suisse où Byron s'était arrêté. La veille de leur départ Shelley reçut la visite d'une femme mariée, noble et riche, qui lui avoua que, depuis sa lecture de la Reine Mab, elle était éperduement amoureuse de lui et prête à le suivre au bout du monde. Il la repoussa doucement. Cependant, elle l'aurait suivi partout et serait morte à Naples, le laissant en proie au désespoir. Telle fut l'histoire qu'il raconta un jour à Byron. On a cru à une hallucination ou à une invention. Mais deux ans plus tard, Shelley, à Naples, eut à s'occuper d'une petite fille qu'une inconnue lui avait confiée en mourant. Et c'est un nouveau mystère dans la vie de ce jeune homme plus mystérieux que son Prince Athanase.

En Suisse, Shelley et Byron firent ensemble le tour du lac de Genève et faillirent sombrer à l'endroit même où Julie et Saint- Preux avaient manqué d'être engloutis. Ils

se fréquentèrent assidûment, sans que l'admiration qu'ils ressentaient l'un pour l'autre aboutît à une réelle amitié. D'ailleurs les relations de Byron et de Claire et tout ce qui s'ensuivit jettent une ombre fâcheuse sur leur intimité.

Nos trois voyageurs regagnèrent encore une fois l'Angleterre, et ce fut la terrible fin d'année 1816. En octobre, Fanny Imlay, la demi-sœur de Mary, s'empoisonne dans une chambre d'hôtel. C'était une âme délicate, tendre, trop frêle pour porter le lourd fardeau de l'existence : elle s'en débarrassa avec du laudanum. Elle se sentait à charge dans le ménage de Godwin dont les ressources étaient maigres et qui, tout en vitupérant contre Shelley, ne cessait de lui emprunter de l'argent. On pensa qu'elle était morte d'avoir trop aimé son beaufrère. Rien ne le prouverait, sinon une phrase de Godwin qui aurait dit que ses trois filles étaient amoureuses du poète, et les vers que Shelley écrivit sur sa mort : « Sa voix tremblait quand nous nous quittâmes, mais je ne savais pas que le cœur d'où elle sortait était brisé. » On ne peut vraiment en tirer que de simples présomptions.

En décembre, Harriet se noyait, au parc de Saint- James, dans la Serpentine où Shelley avait tant de fois vu flotter ses bateaux de papier. On ignore quel effet ce suicide lui produisit. J'incline à croire qu'il ne fut pas aussi terrible que l'ont pensé plusieurs de ses biographes. En tout cas il n'en a rien laissé transpercer ni dans ses vers ni dans ses lettres. Il se peut que son esprit ait été détourné du fait brutal de cette mort par la violence des difficultés qu'elle lui attira, et que l'iniquité, dont il fut la victime, l'ait empêché d'en concevoir le moindre remords. LesWestbrook, par désir de vengeance

et par intérêt, réclamèrent les enfants, que la mère avait confiés à un maître d'école de Warwick. En bonne justice, les enfants revenaient au père, d'autant que la mère (c'était incontestable) « avait perdu tout droit, aux yeux de la loi, d'exiger le retour de son mari. » Mais l'occasion était trop belle pour la magistrature de prendre sa revanche contre le révolutionnaire et l'athée. Le grand Chancelier, lord Eldon, un des plus durs pharisiens de l'époque, flagella l'immoralité de Shelley et fit prononcer sa déchéance paternelle. Le poète répondit à cet outrage par un poème qui n'est qu'une longue et admirable imprécation.

En même temps il mettait la dernière main à un autre poème Laon et Cyihna inspiré par la Révolution française que, du reste, il est impossible d'y reconnaître et qu'il n'a jamais comprise. Et, en mars 1818, après avoir fait baptiser son fils William, sa fdle Clara, et la fille de BjTon et de Claire, Allegra, les deux jeunes femmes et lui partaient pour l'Italie ; mais cette fois il ne devait plus revenir. Les quatres années qu'il avait encore à vivre allaient être les plus fécondes. Il y donnerait ses deux chefs-d'œuvre : sa tragédie lyrique des CencU la seule de ses œuvres oij il soit arrivé à sortir de lui-même, et son Promélhée Délivré, si obscur, mais traversé d'éclairs et de coups de foudre ; et tant d'autres poèmes qui font de sa production un étonnant geyser de poésie. Quant à sa vie, elle fut errante, et sa route semée je n'ose dire de croix, puisque ce symbole était odieux à ce poète si abondamment et parfois si naïvement symbolique. Il avait perdu un premier enfant de Mary en Angleterre ; il perdit sa petite fille à Venise, son petit William à Rome. Il avait eu cinq

enfants : la justice anglaise et la mort les lui avaient tous enlevés.

La petite Allegra devait mourir, elle aussi, dans un couvent des Capucines de la Romagne où son père l'avait envoyée. Mais pourquoi la lui avait-on remise ? Il ne refusa pas seulement de la rendre ; il ne voulut ni revoir la mère ni que la mère la revit. Shelley était allé le trouver à Venise, accompagné de Claire dont Mary n'était plus jalouse. Il l'avait laissée au consulat anglais dont il connaissait le titulaire et s'était présenté seul chez Byron. Celui-ci l'avait accueilli avec de grandes protestations d'amitié et l'avait emmené dans sa gondole au Lido où ses chevaux les attendaient. Les deux poètes chevauchèrent à la tombée du soir sur ce chemin de sable nu « que le pêcheur abandonne quand il a séché ses filets. » Et ils recommencèrent plusieurs jours de suite cette promenade où ils échangeaient leurs idées et leurs vers et où Byron se plaisait à provoquer les railleries de Shelley contre la religion. Mais Shelley n'obtint presque rien de ce cœur inflexible, ce qui ne l'empêcha pas d'accepter, pour sa famille et pour lui, l'hospitalité que Byron lui offrit dans la villa des Capucins, près d'Esté. Il est vrai que Claire put y avoir sa petite fille trois ou quatre semaines. Plus tard à Ravenne ils se rencontrèrent de nouveau. Byron s'empressa de le mettre au courant d'un bruit que des domestiques congédiés colportaient. On disait que l'enfant dont il avait pris soin à Naples était le sien et celui de Claire. Shelley, indigné que leurs amis de Venise pussent y ajouter foi, pria Mary de leur écrire et de confondre cette calomnie. Elle écrivit une lettre éloquente que Byron promit de leur communiquer, mais qu'il

garda dans son portefeuille. Toute cette histoire ne témoigne pas d'une grande délicatesse masculine. Les deux hommes, dont l'un était le seul appui de Claire, l'autre son cruel ennemi, continuèrent de se voir et de mêler au charme des entretiens le plaisir des sports; ils combinèrent même des projets de revue; et s'il y eut souvent quelque contrainte dans leurs relations, le démon de l'orgueil en était cause, non l'image de la jeune mère. D'ailleurs cette désinvolture des hommes à écarter si facilement de leurs rapports le souvenir gênant d'une femme est foncièrement anglaise.

Mais je ne m'attarderai pas aux incidents des différents séjours deShelley à Rome, à Naples, à Livourne, à Florence, à Lucques, à Pise. Il a promené partout à travers l'Italie son inintelligence de l'art religieux et son dédain d'Anglo-saxon pour les Italiens « une race misérable, on dirait une tribu d'esclaves idiots et ratatinés. » N'insistons pas sur ses notes et ses lettres : des grands poètes descendus en Italie, il est le moins compréhensif, le plus fermé. Les statues, les peintures, même les ruines, l'intéressent moins que les montagnes, les torrents, les champs, les couleurs du ciel et la mer. Du reste, quelle est la nation qui l'intéresse ? Il conseillera à Keats de venir par bateau, car « la France n'est pas digne d'être vue. » Il appartient tout entier à ses inspirations « de bel ange inefficace battant le vide de ses ailes lumineuses, » (1) et à son incurable nostalgie. Au milieu des splendeurs qui l'entourent et dont chaque vibration se répercute en lui, il s'écriera :

(1) Le mot est de Matthew Arnold et a été cité par M. Chevrillon dans sa belle étude sur la Nature dans la poésie de Shelley (Etudes anglaises (Hachette).

r,n LA VIE ROMANTIQUE DE SHELLEY

« Je n'ai ni espérance, ni santé, ni gloire, ni puissance, ni amour ! »

Ni amour ! En 1821, il rencontra son avant-dernière aventure. Elle se nommait Emilia Viviani. Son père remarié la tenait enfermée dans un couvent de Pise. Encore une victime de l'autorité paternelle ! Claire, Mary et lui vont la voir, et ils trouvent une admirable fdle dont la taille était celle d'une statue antique, et dont les yeux avaient la langueur des yeux de Béatrice Cenci. Shelley s'enflamme. Claire et Mary lui envoient des livres ; Shelley des lettres lyriques, et elle y répond par des lettres de tendresse et de désespoir. Il médite une évasion. Est-ce l'histoire d'Harriet qui va recommencer ? Mary s'inquiète, et Emilia se plaint de sa froideur. Enfin Shelley compose V Epipsychidion. Emilia est un oiseau captif, un rossignol adoré, un cœur sublime, une douce bénédiction dans la malédiction universelle. Ces litanies ne sont rien à côté de la dernière page du poème, la plus follement ardente et la plus voluptueuse qui ait jailli de Shelley. Mais, en l'envoyant à un ami, il l'accompagnait de ce commentaire : <f \JEpipsychidion est un mystère : quant à la chair et au sang, vous savez que je n'ai rien de commun avec eux. Vous pourriez aussi bien vous adresser à un débit de genièvre pour avoir un pied de mouton qu'attendre de moi quelque chose d'humain et de terrestre. » Je veux bien si cela lui fait plaisir ; mais enfin cet être immatériel, ce délicieux Ariel,dont on ne doit rien attendre de terrestre et d'humain, avait été cinq fois père avant vingt-cinq ans et allait bientôt l'être une sixième fois. Son roman avec Emilia finit assez platement. Elle se maria, et Mary écrivait : « La conclusion de notre amitié

à V Italienne me remet en mémoire des couplets de nourrice que voici : Comme je descendais Cranhourne Lane, Cranhourne Lane était plein de boue, et là je rencontrai une jolie fille qui me fit la référence. — Je lui donnai des gâteaux ; je lui donnai du vin ; je lui donnai du sucre candi ; mais, la petite méchante, elle me demanda de V eau-de-vie. A la place de l'eau-de-vie mettez ce avec quoi on l'achète (et une assez ronde somme) et vous aurez toute l'histoire des liaisons italiennes de Shelley. » Mary avait bien de l'esprit.

Mais déjà Shelley avait trouvé une de ces autres formes mortelles « où il cherchait l'ombre de l'idole de sa pensée. » Le ménage anglais des Williams avait fait le voyage d'Italie pour voir l'homme merveilleux dont ils avaient entendu parler. Wilhams était un poète et un auteur dramatique aussi passionné pour la mer que Shelley lui-même ; et Shelley reconnut dans Jane Williams la dame qui, l'année précédente, lui était apparue en rêve lorsqu'il écrivait son célèbre poème de La Sensitive. Les Williams et les Shelley devinrent inséparables. Ils louèrent entre Lorici et San Terenzo une maison abandonnée qui avait des airs de cloître. L'endroit était sauvage. Williams et Shelley passaient leurs journées sur l'eau ; et ils s'étaient fait construire un bateau, VAriel. Dans les derniers jours de juin,\ils allèrent à Livourne recevoir des amis d'Angleterre et, le 8 juillet 1822, de Livourne, ils mirent à la voile pour retourner à Lerici. Un orage menaçait : on leur conseillait d'attendre ; ils suivirent leur destin et VAriel s'abîma dans la tempête. Au bout de dix jours, la Méditerranée rendit leurs cadavres. Les lois de quarantaine exigeaient qu'on les enterrât dans le sable. Ge ne fut qu'un mois

139 LA VIE ROMAi\TIQUE DE SHELLEY

plus tard, le 15 août, qu'une faveur spéciale permit de les exhumer. On proposa alors de les brûler et de transporter les cendres du poète au cimetière de Rome, où reposait déjà son fils. L'idée séduisit Byron, et Mary consentit sans hésitation. Trois personnes seulement, Byron, Trelawny et le critique anglais Leigh Hunt, assistaient à ces funérailles païennes, les plus étrangement impressionnantes dans ce farouche décor, qu'ait jamais imaginées un poète romantique. Mais Byron ne put en soutenir l'horreur. Quand il entendit les crépitations funèbres, il se jeta à la nage et regagna son bateau. Beau nageur si orgueilleux de sa beauté ! Il fuit loin du spectacle de l'anéantissement d'une forme humaine, et la mort l'a déjà marqué. Trelawny se brûla la main en retirant du bûcher le cœur du poète, que les flamines avaient respecté comme aucun amour ne l'avait assouvi.

Le 18 juin, Shelley avait écrit à Trelawny pour lui demander de l'acide prussique. Il ne désirait pas s'en servir encore, mais il paierait n'importe quel prix, disait-il, « cette clef d'or de la chambre du repos éternel. » Et, quelques jours avant, il disait : « Si je mourais aujourd'hui, je mourrais plus vieux que mon père: j'ai quatre-vingt-dix ans. » C'est à peu près le vers romantique que Leconte de l'Isle prête à son Oreste : « Je n'ai

vécu qu'un jour et j'ai déjà cent ans. »

Depuis que ces pages ont été écrites, M. André Mauroy a publié cliez Bernard Grasset Ariel ou La Vie de Shelley. Comme il nous en avertit lui-même son livre, « œuvre de romancier bien plutôt que d'historien et de critique », ne nous apporte aucune révélation ; mais, très exact, d'une fine et ironique psycliologie, il est d'une lecture charmante. Peut être a-t-il trop idéalisé le sylphe anglo-saxon.

La collection des Grands Ecrivains de la France, publiée par la maison Hachette, s'est accrue d'une édition de la Légende des siècles qui est un enrichissement. C'est M. Paul Berret qui en a été chargé. Ses travaux antérieurs, le Moyen Age dans la Légende des Siècles et les Sources de Victor Hugo et la Pliilosophie de Victor Hugo en 1854-1859, le désignaient tout spécialement à cette lourde tâche.

Ses deux in-octavo, précédés d'une introduction magistrale, ne contiennent que la première série de la Légende. Et je commencerai par le féliciter d'être revenu, malgré l'édition ne varietur, à la division originale de ce vaste poème. Il ne nous est pas prouvé que Victor Hugo ait décidé lui-même de fondre les trois séries publiées à d'assez longs intervalles, et j'ai toujours pensé que l'œuvre y perdait. La première série est incontestablement supérieure aux autres. Elle forme un tout dont les deux suivantes, loin de combler les vides, ne font que les élargir, et, au lieu d'atténuer les défauts, les exagèrent. Et puis, — je donne cette raison pour ce qu'elle vaut ! — ceux qui, comme moi, n'ont d'abord connu que la première série, les Petites épopées, et qui l'ont tant admirée et qui en ont su tant de morceaux

par cœur, ne peuvent se résoudre à la relire dans l'édition nouvelle et quasi monstrueuse, où les beautés sont dispersées, submergées dans les redites et les répliques, et où les beaux coups de tonnerre se prolongent en échos assourdissants.

M. Berret peut être satisfait des années de recherches que lui a coûtées une pareille étude. Il a solidement attaché sa barque au grand navire sonore ; et ce premier grand travail d'érudition sur Victor Hugo a bien des chances de rester définitif. Les qualités de M. Berret lui permettent d'être un érudit sans cesser d'être un homme de goût ; et il apporte dans l'étude des sources d'un poète, avec toute la précision nécessaire, le sens indispensable de la poésie et je ne sais quelle ampleur qui me paraît nécessaire à ce genre de critique. Il n'y en a guère de plus exposé au pédantisme. On ne se propose rien de moins que de pénétrer le secret de l'inspiration, d'en décomposer les éléments, d'en retrouver les empnmts et, par un effort contraire à celui du créateur, de dissocier tout ce qui est entré dans la fonte de sa création. Il est impossible d'y arriver absolument ; mais on risque de croire qu'on y est arrivé : et c'est là le danger. Quand je lis certains commentateurs, je suis effrayé de l'étendue des connaissances et surtout de la mémoire prodigieuse qu'ils prêtent à leur auteur, et encore plus de l'idée qu'ils se font de l'inspiration poétique. Il leur faut à tout prix dépister sous chaque vers ou sous chaque strophe l'imitation, le souvenir ou du moins la réminiscence. Des rapprochements, qui ne sont qu'ingénieux, leur tiennent lieu de preuves. II semble que le malheureux, l'accusé, doive tout à ses prédécesseurs à et ses contemporains. Ils instruisent un

procès en détournement d'expressions et de pensées. Leur attitude est franchement insupportable. Ce n'est pas celle de M. Berret. Et pourtant, comme nous le verrons, il aurait eu beau jeu avec Victor Hugo ! Mais il corrige toujours ce que cette critique pourrait avoir de mesquin par une admiration aussi sincère que perspicace. Il n'essaie point de briller aux dépens du poète qu'il étudie. Il n'affirme qu'à bon escient et ne surcharge pas son commentaire de citations et de conjectures qui nous laissent l'impression que tout ce que nous trouvons dans un auteur se rencontrait déjà chez ceux qui l'ont précédé. Je crois bien qu'il ne s'est départi de sa prudence que sur un seul point : il soupçonne Hugo d'avoir emprunté la faucille d'or dans le champ des étoiles de Booz endormi (1859) à un poème de Bouilhet paru en 1857.

La nuit se mit en chemin, Moissonneuse à la peau brune, Qui, pour faucille, à la main Tient le croissant de la lune...

J'en doute. Chez Bouilhet, l'image précieuse, prolongée, rapetissait l'idée de la nuit; dans le poème de Booz, dans cette pastorale religieuse, elle jaillit naturellement, et, en vous forçant, pour ainsi dire, de lever la tête et de suivre le regard de Ruth, la moissonneuse, vers le champ des étoiles, elle nous avertit que la grave idylle qui se joue sur la terre a son explication au ciel. Hugo n'avait pas plus besoin d'avoir lu les vers de Bouilhet qu'en écrivant ce vers de Rathert :

Les seigneurs vont aux rois ainsi qu'au miel les mouches,

il n'avait besoin de se rappeler dans la Mélicerte de Molière la peinture des courtisans et du roi :

Et l'on dirait un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.

On sera reconnaissant à M. Berret de ne pas avoir encombré son texte de toutes ces « rencontres » qui ne prouvent rien.

Victor Hugo ne sort ni grandi ni diminué de l'examen minutieux auquel il l'a soumis et qui nous aide seulement à nous préciser ses défauts et ses qualités. Je crois mieux savoir aujurd'hui pourquoi la Légende des siècles me paraît une des œuvres à la fois les plus géniales de notre poésie, les plus incomplètes et par endroits les plus manquées.

Aucune n'a autant souffert des circonstances. On n'a pas oublié les étranges aveux de Michelet sur la composition du quatrième livre de son Histoire :« Ma femme mourut et mon cœur fut déchiré. Mais de ce déchirement sortit une force violente et presque frénétique : je me plongeai avec un plaisir sombre dans la mort de la France au xv^ siècle, y mêlant des passions de sensualité farouche que je trouvais également et dans moi et dans mon sujet... Jamais mauvaise époque n'a été racontée dans une plus mauvaise agitation de l'esprit. » Le cas de Hugo n'est pas tout à fait le même. Mais sa philosophie du monde a résulté, sinon d'un déchirement de son cœur, comme celle de Michelet, du moins d'une blessure de son ambition ; et l'on peut dire de sa

Légende des siècles ce que Pierre Lasserre disait de VHistoire de France du violent historien : qu'elle est surtout « la sienne ». Si Victor Hugo avait été ministre, si Victor Hugo n'avait pas dû, au Deux Décembre, prendre le chemin de l'exil, nous n'aurions pas eu la Légende telle que nous l'avons. M. Berret n'a pas jugé inutile de l'établir» voulant d'abord reformer autour de l'œuvre l'atmosphère où elle s'est développée : « La Légende des siècles est inséparable de l'exil de Victor Hugo, dit-il : elle est pour une large part la continuation des Châtiments ; elle constitue en maint endroit le cahier des doléances et des confidences du proscrit. » Je ne retracerai point ici la carrière politique du poète, qui d'ailleurs n'avait commencé que depuis une dizaine d'années, mais qui lui avait déjà coûté huit ans de demi stérilité littéraire : de 1842 à 1850 il ne publia rien. Dans sa jeunesse il s'était cru royaliste et catholique. En ce temps-là l'histoire n'avait pour lui de sens et de poésie que vue du haut de la monarchie et de la religion. On aurait tort d'y attacher beaucoup d'importance ; et sur ce point nous partageons entièrement l'opinion du sectaire Camille Pelletan dans son Victor Hugo, homme politique : qu'il avait déjà « un génie républicain », mais « qu'on ne dégage pas d'un coup la logique de sa propre nature (1) ». Un vrai catholique eût autrement conçu Notre-Dame de Paris et n'aurait pas écrit le fameux chapitre : Ceci tuera cela. Ni Marion de Lorme ni le Roi s'amuse ne sont d'un vrai royaliste,

(1) C'était aussi l'opinion de M. Cuvillier-Fleury qui, en 1850, s'étonnait « qu'on eût pu se méprendre à ce point sur le véritable caractère de sa tendance et de sa pensée. » Sa pensée, disait-il « a toujours été socialiste au fond.-»

qui ne se fût jamais permis un tel galvaudage de notre passé ; et les vers des Feuilles d'automne où, en 1831, il s'écriait :

Je hais l'oppression d'une haine profonde.

Aussi, lorsque j'entends dans quelque coin du monde.

Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,

Un peuple qu'on égorge appeler et crier...

Alors, oh î je maudis dans leur cour, dans leur antre,

Ces rois dont les chevaux ont du sang jusquau ^>entre...

ces vers nous annoncent ceux des Châtiments et de la Légende des siècles. Lorsque, en 1832, il écrivait à Sainte-Beuve : « Nous aurons un jour une république, et, quand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mûr qu'en août. Sachons attendre. La république proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs », ses convictions royalistes l'avaient déjà quitté, et Sainte-Beuve, citant plus tard cette lettre, avait raison d'ajouter : « Le Victor Hugo de Jersey et de Guernesey était en germe dans cette lettre intime et levait déjà le front : déjà le tribun perçait sous le songeur. » Son personnage deMarius dans les Misérables, le seul de son œuvre à qui il ait prêté un peu de sa vie réelle, est un libéral bonapartiste qui ne demande qu'à emboîter le pas des Enjolras.

Mais la faveur dont il avait joui près de Louis-Philippe et près du duc d'Orléans, et surtout près de la duchesse, avait retardé son évolution politique. Il avait certainement entrevu la possibilité de jouer un grand rôle, quand la duchesse serait reine de France ; et peut-être quelque chose de ce rêve, — l'ingénieuse

remarque est de Pelletan, — a-t-il passé dans la trame imaginaire de son Ruy Blas. La Révolution de 48, la plus absurde qu'un peuple ait jamais faite, le prit au dépourvu. Il fut prudent, ne s'inféoda à aucun parti ; jnais il fonda un journal et attendit l'occasion. Nul, en somme, avec Déranger, n'avait plus contribué à entretenir le culte napoléonien. Il était donc naturel qu'il espérât de l'avènement de Bonaparte à la présidence de la République la haute situation politique qu'il ambitionnait.

Comme il emménageait dans son appartement, rue de la Tour-d'Auvergne, on frappa à la porte. C'était Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo n'eut à lui offrir d'autre siège que le coffre à bois de son antichambre. Que lui dit le prince ? Assurément il ne lui tint pas le discours qu'on lit dans YHistoire d'un crime. « ... Je ne suis pas un grand homme, je ne copierai pas Napoléon : mais je suis un honnête homme, j'imiterai Washington. Mon nom, le nom de Bonaparte, sera sur deux pages de l'histoire de France : dans la première, il y aura le crime et la gloire ; dans la seconde, la probité et l'honneur. » On a prétendu que l'académicien Alexis de Saint-Priest assistait à la conversation et entendit ces propos. Mais toute l'Académie affirmerait les avoir entendus, je douterais encore que Louis-Napoléon Bonaparte eût fait d'aussi belles antithèses, à moins qu'il ne fût venu chez l'illustre poète pour le plaisir de le parodier. Toujours est-il qu'avec ou sans antithèses il le conquit et que, deux jours après son élection à la présidence, il l'invitait au premier dîner qu'il donnait à l'Elysée, dîner improvisé, dont il le pria d'excuser la rusticité, dîner d'intimes servi « dans une porcelaine

. blanche commune », avec « une argenterie bourgeoise, usée, grossière. » Mais déjà Hugo avait éprouvé une déception. A la séance même où Louis Bonaparte était proclamé, le président de l'assemblée avait annoncé que le Président de la République chargeait Odilon Barrot de composer le ministère ; et le poète était sorti, — c'est lui qui nous le dit, — « seul et évité comme un homme qui a manqué ou dédaigné l'occasion d'être ministre (1). » Vous sentez l'amertune. Il est regrettable du reste qu'un Hugo soit écarté d'un honneur qu'ont obtenu tant de remarquables incapacités. Quand des hommes d'un grand talent, à plus forte raison des hommes de génie, brûlent du désir d'être appelés : Excellence ou simplement Monsieur le Ministre, les Princes Présidents et même les Présidents tout court ont bien tort de ne pas les satisfaire. Le Ministère de l'Instruction Publique est excellemment ce qu'il leur faut. Nous dirions aujourd'hui: « Du temps que l'Université avait Victor Hugo à sa tête...» Avouez que la Présidence de Napoléon en aurait reçu quelque lustre. On objectera qu'une fois ministre, le poète eût aspiré à la présidence du Conseil et bientôt à celle de la République. Mais entîn la République bonapartiste aurait bien pu faire pour lui à peu près autant que la monarchie qui l'avait nommé pair de France, « le plus beau titre, lui disait Balzac, après celui de roi de France. »

Ses désappointements répétés, les mesures d'un gouvernement de plus en plus personnel, les poursuites intentées à son journal V Evénement le jetèrent dans l'opposition agressive ; et les mots de « Napoléon le

(1) Choses vues [2« série).

Petit » retentirent à la tribune. Le coup d'Etat du Deux Décembre le força de quitter la France. M. Berret, dont on ne saurait trop louer l'impartialité, me semble pourtant excessif, quand il juge « qu'il y eut, dans l'entourage de Napoléon, une cynique et très habile entente pour lui créer un rôle odieux et ridicule. » Habile, soit ; mais en quoi cynique ? On ne voulait pas d'affaires avec lui, ce qui était d'une bonne politique. Mit-on sa tête à prix ? Ils ne furent que deux à le croire sérieusement, lui-même et l'auteur de la Tour de Nesle qui était accouru l'en avertir. On se doutait bien que ce bruit le déciderait à franchir la frontière ! Aucune persécution ne ridiculise l'homme qui a le courage de l'affronter. J'ignore si on créa un rôle ridicule à Hugo ; mais qu'il s'en soit donné un dans l'Histoire d'un crime, cela me paraît incontestable. En revanche, ce que je trouve parfaitement odieux, c'est la loi d'exil dont il fut frappé. Tant pis pour un gouvernement qui commence par proscrire un des plus grands poètes du pays ! S'il finit pas Sedan, on ne le plaindra pas de s'être attiré le pamphlet de Napoléon le Petit et les Châtiments, — les deux premiers livres du proscrit.

Napoléon le Petit renferme nombre de pages qui comptent parmi les plus belles, les plus vraiment éloquentes qu'il ait écrites ; et si de tous ses recueils de poésies, il fallait n'en garder qu'un, j'hésiterais beaucoup, mais je crois que je me résoudrais à choisir les Châtiments, parce que j'y retrouverais, avec quelque chose de plus, — la pleine sincérité, — tout ce qui fait l'originalité et la puissance des autres. Il mérite, et mieux encore, les éloges qu'il se décernait dans son William Shakespeare du temps qu'il était Juvénal, (car

on sait que les grands génies de l'humanité dont il parle ne sont à ses yeux que les incarnations successives de son propre génie) : « Il est haut, rigide, austère, éclatant, violent, grave, juste, inépuisable en images, âprement gracieux... » Il a « au-dessus de l'Empire l'énorme battement d'ailes du gypaète au-dessus du nid de reptiles. » Je n'accepte en ce qui concerne les Châtiments et l'Empire français ni l'épithète de « juste », ni l'expression de « nid de reptiles. » Mais le genre qu'il traite excuse les déformations de la réalité ; et l'exil dont il souffre, la surveillance policière qui l'obsède, les autorisent. Et il est supérieur à Juvénal en ce qu'il s'attaque à des vivants. Son « grondement de foudre continu, » — ce grondement qu'il admirait chez un autre de ses prototypes, Isaïe, — ne roule pas sur un cimetière. Pour un peu on saurait gré à l'Empire d'avoir fourni à Hugo l'occasion d'utiliser toutes ses foudres disponibles. Depuis seize ans il les tenait en réserve. Relisez plutôt — ce ne sont pas ses meilleurs vers ! — la dernière pièce des Voix Intérieures (1837), adressée à sa muse :

Va cependant ! — Contemple et le ciel et le monde. Et que tous ceux qui font quelque travail immonde, Que ces trafiquants vils épris d'un sac d'argent, Que ces menteurs publicsau langage changeant... Et ceux qui, nuit et jour, occupent leur démence D'une orgie effrontée au tumulte hideux Te regardent passer tranquille au milieu d'eux, Saluant gravement les fronts que tu révères. Muette, et l'œil pourtant plein de choses sévères. Fouille ces cœurs profonds de ton regard ardent, Et que, lorsque le peuple ira se demandant :

« Sur qui donc va tomber dans la foule éperdue Cette foudre en éclairs dans ses yeux suspendue ? » Chacun d'eux, contemplant son œuvre avec effroi, Se dise en frissonnant : C'est peut-être sur moi !

On savait maintenant sur qui elle était tombée ; mais on ignorait encore toutes les victimes qu'elle devait faire. Hugo l'ignorait lui-même. Ni les Châtiments ni Napoléon le Petit n'avaient épuisé sa haine. Il ne pouvait cependant songer à les recommencer. Sur la couverture des Châtiments il avait annoncé en préparation les Petites Epopées où se placeraient naturellement des poèmes composés déjà depuis quelques années : Aymerillot, le Mariage de Roland, Après la bataille. Mais ce ne fut qu'au lendemain des Contemplations (1856) que ce recueil de récits en vers s'élargit dans sa pensée jusqu'à devenir une épopée immense qui exprimerait « la conscience, la science, les rêves, les croyances, les superstitions, les siècles, les peuples, l'humanité. » Il hésita sur le titre : il choisit enfin Légende des siècles. Je crois qu'il l'eût trouvé dans l'exil. Tout l'y portait. Son génie épique s'était révélé dès les Orientales dans le Feu du ciel dont la composition reste la composition typique de presque tous ses grands poèmes. Les Bur graves en avaient affirmé la puissance, et récemment 1' « Expiation» des Châtiments. D'autre part, comme Zes Misérables sont évidemment sortis du succès prodigieux des romans d'Eugène Sue, l'idée d'une épopée universelle devait couver en lui depuis que Quinet avait donné son Ahasvérus et Lamartine la Chute d'un ange. L'influence allemande n'était point étrangère à ces prétentions d'enfermer dans un poème toute l'histoire de l'humanité, et d'y faire apparaître, en marche

depuis la première aurore, « cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme. » Ces mots de Hugo seraient aussi bien de MicKelet, et nous pourrions remplacer VHoinme par le Peuple.

La perspective d'une œuvre cyclique — «Shakespeare est un homme cyclique », avait-il dit, — l'enthousiasma. Il y déverserait tout le surplus d'une bile que les Châtiments avaient été incapables de contenir. L'ennemi de Napoléon HI et de l'Eglise ralliée à l'Empire en poursuivrait les images odieuses dans tous les tyrans et dans tous les prêtres. Il lâcherait sur le passé, la torche à la main, son troupeau d'Euménides. L'histoire du genre humain expierait le crime du Deux Décembre.

Seulement l'indignation, qui l'avait si bien servi dans les Châtiments, allait être désastreuse dans une œuvre où le poète se proposait de peindre les différents aspects de l'humanité et devait essayer d'abord de les comprendre. La résurrection historique ou légendaire risquait de tourner à la mascarade. C'est ce qui est arrivé. Nul n'a poussé plus loin l'inintelligence de l'histoire. UEssai sur les mœurs de Voltaire est un modèle d'impartialité, et même de bienveillance, à côté d'une conception qui nous a valu les poèmes de Rathert, du Lioti d'Androclès, de V Inquisition, du Jour des rois. Et encore je ne prends mes exemples que dans la première série de la Légende, où Hugo, comme nous le verrons, s'est étrangement surveillé. Il y avait longtemps que je ne les avais lus. Je me suis efforcé de les relire : le livre me tombait des mains. Malgré les beautés de détail, on est littéralement assommé.

Et j'en sais d'autres que je n'aurai jamais envie de

relire, d'autres dont la lecture, est, plus qu'un ennui, un froissement douloureux. Renouvier disait : « Il a condamné le passé, parce que le passsé était monarchique et religieux, absolument, avec des formes d'outrage que n'ont pas même égalées les auteurs révolutionnaires. » Personne n'a contribué davantage >à en inspirer la haine aux intelligences primaires. Qu'on se rappelle comment il résume deux grands siècles de notre histoire dans son poème des Quatre Vents de Vesprit intitulé les Statues. Henri IV fait tout en riant : il aime les batailles et les faciles amours, et ça lui est bien égal que des squelettes tordent leur chaîne à Montfaucon. Louis XIII, faible et lugubre, a pour bras Laubardemont, pour cerveau Lafîemas, pour âme La Reynie. La Grève fut la grande fête de son règne. « Son trône ténébreux eut une odeur de tombe. » Sous Louis XIV la France fut une esclave de haillons. Le peuple mange de l'herbe. Les cités s'allument comme des flambeaux. Sa grandeur est mêlée de meurtre et de charnier ; et la veuve Scarron jette sur son nom « une ombre vile. » Louis XV est le dégoût de la terre, l'éclat de rire insolent de vingt rois ! etc., etc.... Et voilà la légende de la France telle que l'a vue notre plus grand poète épique, un de nos plus puissants artistes, le plus puissant peut-être ! Le souvenir de ses Soldats de l'An II, son Waterloo, tant de vers étonnants où frémit l'enthousiasme de la Révolution, efîacent-ils ces injures au bon sens, à la vérité, à la justice, à la patrie ? Que la France de l'avenir, qu'il a tant aimée, lui pardonne, si elle peut. La France du passé proteste. Ceux qui ne conçoivent même pas qu'on ose les séparer, et dont l'admiration pour le poète veut lui chercher à tout

prix des circonstances atténuantes, ne demandent pas mieux que de faire retomber sur l'exil la cause de son aveuglement ou de son impiété.

Sa nouvelle conception de la Légende des siècles ne lui permettait pas seulement d'entasser les réquisitoires contre les prêtres et les monarques : il pourrait y développer tout à son aise sa philosophie. M. Berret s'avance un peu trop, quand il nous dit qu'avant sa proscription le poète n'avait jamais songé à faire en poésie œuvre de philosophe. Il s'était depuis longtemps donné des airs et des attitudes de penseur austère. Le poème les Mages des Contemplations est déjà en germe dans l'Aurore s'allume des Chants du crépuscule. Le monde, dit-il, n'est-il qu'un livre sans fin ni milieu ?

Beau livre qu'achèvent

Les cœurs ingénus,

Où les penseurs rêvent

Des sens inconnus,

Où ceux que Dieu charge

D'un front faste et large (comme le sien).

Ecrivent en marge :

Nous sommes i>enus !

Bien d'autres passages dans ses volumes de vers nous le montrent déjà avertisseur des rois, juge solennel des grandeurs historiques, conducteur du peuple, prophète. Les préfaces de ses drames en sont même inquiétantes, tant la disproportion nous saisit entre les ambitions philosophiques qu'elles proclament et le sujet anecdo-

tique qui en est le prétexte. L'exil ne fit que précipiter son évolution naturelle.

Il est fort possible que Pierre Leroux, son voisin d'exil, tout en l'agaçant de ses critiques fumeuses et indigentes, l'ait encouragé à confondre Jersey et Pathmos. Son retranchement du monde, la solitude dont il ne sortait que pour rencontrer un groupe irrité de proscrits, le souffle excitant des vents du large, son tête-à-tête prométhéen avec « l'océan monstrueux, » y auraient suffi et l'entretenaient dans une farouche exaltation. Son orgueil se transforma en un culte mystique de sa personnalité, de son rôle, de sa mission. Sa philosophie se systématisa. « Singulière philosophie ! Système hybride ! » dira M. Berret, qui en a très heureusement dégagé tous les éléments, tous les emprunts. Le pythagorisme s'y mêle au panthéisme et au saintsimonisme. L'idée du progrès par la science, qu'il tient des encyclopédistes, y rejoint l'idée de la souffrance réparatrice ou expiatrice, qu'il a simplement retenue de ses croyances chrétiennes et qu'il s'imagine avoir inventée. C'est « un vaste agglomérat » ou plutôt un invraisemblable capharnaûm où le poète marche en tous sens avec des yeux et des émerveillements de visionnaire. Il n'est pas apocalyptique ; il n'est qu'incohérent. En introduisant à Jersey le spiritisme, ]Vjme (Je Girardin lui apporta de suprêmes extases. « Il crut vraiment que sa philosophie recevait de la divinité même une solennelle consécration. » — Supposez un instant que Hugo ait soutenu la politique de Joseph de Maistre : vous entendez d'ici les éclats de rire des pontifes et des enfants de chœur de la démocratie qui ont fait de lui leur idole ! — La table tournante fut son

Thabor. Il se fit photographier écoutant Dieu. Dieu ne lui parlait pas seulement par la voix des vents et des flots ; il lui parlait par la voix des anges et des morts, hommes ou bêtes ; et Dieu parlait comme lui. Quand on annonça sur la couverture des Contemplations son poème de Dieu, il eut un admirable scrupule typographique : « Dans les annonces du titre, écrivait-il à Paul Meurice, mettre Dieu très gros et par Victor Hugo très petit, car on ne saurait trop atténuer ce que ce titre; le seul d'ailleurs possible pour le poème, présente d'étrange à cause de par. » Atténuons ! Atténuons ! Dieu- Victor Hugo, que faut-il de plus ou de moins ?

Le grand malheur est que cette philosophie hétéroclite ne pouvait s'accorder que par intermittence à l'intention dominante de la Légende des siècles. Tous les aspects de l'humanité, disait Hugo dans sa préface, « se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière. » Mais quand on croit ainsi au progrès indéfini de l'espèce humaine, on ne la fait point partir du Paradis Terrestre. Si la science et l'amour nous y reconduisent, nous n'aurons pas progressé : nous aurons seulement pris un billet d'aller et retour. Quand on croit au progrès, il est à la fois injuste et ridicule de maudire le passé, puisque ce passé, si triste, si méchant qu'il nous paraisse, portait en lui un plus noble avenir. Je parcours cette première Légende « qui existe solidairement et forme un tout, » selon l'expression même de Victor Hugo. Je vois bien que le crime et le remords ont commencé avec les premiers hommes (Caïn) ; mais quel temps enviable que celui où, flairant l'innocence, les lions venaient lécher

les pieds de Daniel, et comme ils ont dégénéré depuis ! C'était aussi une belle époque, celle où, pendant que Booz dormait et que Ruth rêvait dans une nuit traversée par des vols d'anges, Dieu préparait des voies mystérieuses à la naissance du Christ. Très heureux âge encore, l'âge du Cid, de Roland, d'Aymerillot, d'Eviradnus, des chevaliers errants :

On voyait le vol fuir, l'imposture hésiter, Blêmir la trahison et se déconcerter Toute puissance injuste, inhumaine, usurpée, Devant ces magistrats sinistres de l'épée.

Mais les choses se gâtent avec les trônes d'Orient, l'effroyable Italie du Moyen Age, l'Inquisition, les mercenaires du xvii® siècle. De là nous sautons au xix^ siècle où le général Hugo prononce assurément une parole digne du Cid, d'Eviradnus et de Roland et où de pauvres gens se montrent aussi humains, aussi généreux, que les plus généreux des personnages bibliques. Où y a-t-il progrès ? Qu'avons-nous gagné à passer du Paradis à la Rome des Césars ?

Au lieu d'Eve et d'Adam, si beaux, si purs tous deux, Une hydre se traînait dans l'univers hideux...

Préférez-vous le temps des mercenaires à celui des paladins ? Et l'on voit mal comment le poète, après avoir déroulé sous nos yeux tous les replis de la cruauté humaine, proclame éperdument sa confiance dans l'avenir et s'autorise de l'invention des dirigeables pour se faire l'annonciateur d'un nouvel Eden. Tout le poème Pleine mer. Plein ciel repose sur une ridicule

lo7 NOUVELLE ÉDITION DE LA « LÉGENDE DES SIÈCLES »

antithèse. Si la science doit nous délivrer de nos maux et de nos péchés, pourquoi la navigation à vapeur, qui en est une des applications les plus heureuses, représente-t-elle à ses yeux la barbarie ? Le steamer construit en 1853 par un ingénieur français, Brunel, que ses proportions, énormes pour l'époque, empêchèrent de se ravitailler, ce Léviathan dégréé, démâté, réduit à l'état de monstrueuse épave, symbolise dans l'imagination de Hugo la grandeur et l'horreur du passé.

L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant De faits sociaux morts et pourris maintenant.

Depuis, des Léviathan, plus gigantesques, se sont fort bien comportés sur les flots et sont entrés légèrement dans les ports. Quant aux dirigeables, ces « strophes du progrès, » nous en avons vus de plus perfectionnés que celui de l'ingénieur Pétin en 1850. Des chars merveilleux ont sillonné nos nuits. Nous connaissons leur musique, le chant qui sort de leur tourbillon, l'hymne de leurs agrès. Mais ils n'ont pas tenu les promesses du poète. Ils devaient, à l'en croire, nous mener, « les saints navires, » à la mort des fléaux, au droit, à la raison, à la fraternité, à l'amour. « au juste, au grand, au bon, au beau », et baigner l'homme

Dans l'Océan d'en haut plein d'une vérité Dont le prêtre a fait un mensonge.

« Rien n'en tombe !,.. » affîrmait-il. Merci ! Et pourtant ce n'étaient pas des prêtres qui les montaient. Plaisanteries faciles, dira-t-on. Hélas ! oui, très faciles.

Mais il était encore plus facile de ne pas s'y exposer. On n'en veut pas à Hugo d'avoir fait le beau rêve d'une fraternité universelle ni même d'en avoir imaginé un instant la réalisation. On lui reproche tout bonnement d'avoir méconnu la nature humaine au point de supposer que les inventions de la science pourraient la transfigurer et que tous les peuples deviendraient frères, toutes les âmes droites et pures, quand on saurait diriger les ballons, Lamartine, qui était pourtant un grand chimérique, avait plus de bon sens dans sa Chute d'un ange, où, décrivant bien avant Hugo, mais avec moins d'éclat et de précision, « un navire céleste à l'étrange figure, » il accusait les nautonniers d'avoir fait « du char merveilleux » un instrument du mal. La science a d'autres soucis que de nous moraliser et d'assurer le bonheur de l'humanité ; et elle ne s'inquiète guère de savoir, au moment où elle l'accomplit, comment les passions de l'homme utiliseront sa découverte. Tout ici chez Hugo n'est que jeux de mots et équivoques dont il s'enivre. M. Berret nous en donne un singulier exemple dans son commentaire d'une des strophes de Plein ciel. « 0 nuit, s'écrie le poète, ô nuit, se pourrait-il

Que l'esprit humain, vieux reptile.

Devînt ange et, brisant le carcan qui le mord, Fût soudain de plain-pied avec les cieux ? La mort Va donc devenir inutile !

Nous avons là, en effet, comme un résumé de ses croyances sur la migration et l'ascension des âmes. « Il est nécessaire, dit M. Berret, que l'âme soit, suivant l'expression des spirites, désincarnée pour aller revêtir

la forme supérieure dont sa moralité l'a rendue digne. L'homme ne peut devenir ange qu'après avoir dépouillé par la mort l'enveloppe humaine. Mais voici que, grâce à l'invention des ballons, il entre de plain-pied et vivant dans le ciel parmi les anges : la mort est donc inutile. » L'interprétation est juste ; mais l'idée de Hugo, d'une puérilité déconcertante. Je n'en admire pas moins les strophes de Plein ciel, où, par la nouveauté et la familiarité sublime de l'image, Victor Hugo égale Dante et où il nous prouve que, dans la poésie scientifique, il n'aurait eu aucun mal à dépasser Lucrèce. Mais ce sont des strophes uniquement pittoresques. Il m'est impossible de goûter les autres, peut-être parce qu'il arrive un temps où l'on n'aime que le vrai, où la poésie ne se conçoit pas en dehors du vrai, où la parole la plus harmonieuse et la plus éclatante, si elle ne revêt pas une pensée juste, ressemble à la femme aux yeux louches et aux pieds tors que le poète de la Dii'ine comédie vit dans un rêve : son visage se colorait des couleurs de l'amour et elle chantait comme les sirènes ; mais une autre femme, la Vérité, la saisit, déchira ses vêtements, la découvrit, et une telle puanteur sortait d'elle que le dormeur s'éveilla. Je ne partage donc pas l'opinion de M. Berret qui pense qu' « à Télargissement philosophique de la pensée de Victor Hugo son œuvre épique a gagné en profondeur, en variété et en unité. » Ce qui est faux, ce que démentent chaque jour la connaissance de l'homme et les événements, ne peut être profond. Les contradictions ne créent pas l'unité. La seule unité de la Légende est dans les haines politiques où s'obstine sombrement le poète et qui, jointes à ses vaticinations et à ses rêveries

disparates, produisent une épaisse et pesante monotonie. L'absence de philosophie me paraît bien supérieure à une philosophie extravagante, et j'aimerais cent fois mieux que la Légende des siècles n'eût été composée que de « petites épopées », comme Aymerilloty le Mariage de Roland, les Pauvres gens.

Aussi est-ce toujours à la première série, précisément aux Petites Epopées, que je reviens de préférence. Hugo a prudemment choisi dans un nombre de poèmes déjà considérable. Non seulement il a éliminé ceux qui faisaient double emploi, mais encore ceux qui ressemblaient trop à une continuation des Châtiments, comme Montfaucon, « protestation, dans un cadre historique, contre l'asservissement de la presse, » et comme la Vision de Dante, où il charge le pape de la responsabilité du crime universel. Il a écarté la Vision d'où est sorti ce livre, qui risquait de dérouter le public encore peu familiarisé avec ses apocalypses. Il a également réservé presque toutes les pièces à prétentions métaphysiques : Changement d'horizon, Tout le passé et tout l'avenir, Abîme, Inferi. Ce n'est qu'à la fin du recueil, et comme pour préparer le lecteur à ce qui l'attendra dans les autres, qu'avec Plein ciel et la Trompette du Jugement il lâche la bride à son démon prophétique.

La plupart des poèmes qu'il a gardés se ressentent évidemment de la double influence politique et religieuse dont il subissait la haute pression ; mais, sauf dans quelques-uns qui sont les moins bons, et qui ne sont malheureusement pas les plus courts, elle ne nous gêne guère. On ne saurait douter que la Première rencontre du Christ avec le tombeau, intitulée primitivement les Prêtres, ne se rattache à l'inspiration biblique et

IGl NOUVELLE ÉDITION DE LA « LÉGENDE DES SIÈCLES »

anticléricale des Châtiments. Mais Hugo suit ici l'Evangile ; et ce n'est pas lui qui a inventé qu'après la résurrection de Lazare, les princes des prêtres s'assemblèrent et ne songèrent qu'à faire mourir Jésus. La Conscience et le Parricide illustrent la tyrannie implacable du remords. Je crois, comme M. Berret, que le Parricide n'est qu'une transposition épique du Sacer esto des Châtiments, « l'appellation de parricide comptant au nombre des invectives ordinaires lancées contre Napoléon IIÎ. » Mais un parricide n'a pas besoin d'être un prince ou un roi pour que le sang de sa victime retombe sur lui ; et il nous importe peu que Hugo pense au Deux Décembre, si nous, nous n'y pensons pas. Moi aussi, je soupçonne Hugo de s'être peint dans Eviradnus :

Quand il songe et s'accoude, on dirait Charlemagne...

11 écoute partout si l'on crie aU secours.

Quand les rois courbent trop le peuple, il le redresse

Avec une intrépide et superbe tendresse...

Sa grande épée était le contrepoids de Dieu...

Mais si Eviradnus ne parlait pas tant et agissait un peu plus vite, personne n'aurait l'idée, en lisant son histoire, de reconnaître sous sa cuirasse le mage de Guernesey. Le Petit Roi de Galice nous présente des princes féroces en liberté : il y en a eu ; mais il y en a eu d'autres, et Roland était prince; et la ressemblance de Napoléon HI avec Rosalbat ou Ruy le Subtil n'éclate pas. Nous ne sommes point surpris d'apprendre qu'un certain nombre de vers de Zim-Zizimi furent écrits d'une main aveugle dans l'ombre d'une nuit d'insomnie ; car Zim-Zizimi, c'est Hugo lui-même, déguisé en

Soudan d'Egypte, à qui les Sphinx de la Gloire, de l'Amour, de la Volupté, de la Santé, de la Grandeur, de la Victoire rappellent que tous les hommes, les hommes de génie comme les autres, sont nés pour mourir, et qu'un jour il mourra. Cette idée qui lui avait dicté ses premiers vers vraiment émus, — la fin des Soleils couchants dans les Feuilles d'automne, — jamais encore il ne l'avait rendue avec cette puissance de visionnaire ou d'halluciné. Mais Zim-Zizimi, c'est vous, c'est moi, c'est nous tous. Ah I si la Légende ne renfermait que des poèmes semblables ! Enfin ils y sont : ne boudons pas contre notre plaisir et notre admiration.

Et puis il faut tout dire : même quand il dénature et caricature l'histoire, quand il lui fait payer ses déceptions politiques et ses meurtrissures d'amour-propre, il garde un don prodigieux d'évocation. Ses personnages sont fabriqués, conventionnels, guignolesques ; ils disent des choses invraisemblables ; ils n'appartiennent ni à leur pays ni à leur temps, ni à aucun temps ni à aucun pays ; mais autour d'eux vous avez, plus ou moins forte, la sensation d'un pays et d'un temps. On le remarquait déjà dans ses drames. Hernani et Ruy Blas fourmillent d'erreurs et d'absurdités ; mais c'est tout de même quelque chose de l'Espagne du xvi^ et du xvti^ siècles. Marion de Lorme, ce n'est ni Louis XIII, ni Richelieu, ni Marion : mais c'est un peu de la France de Louis XIII. Rien n'est plus faux qvLAngelo et Lucrèce Borgia ; mais toutes ces faussetés baignent dans une atmosphère italienne.

L'Allemagne des Burgraves n'a jamais existé : je n'y sens pas moins l'odeur de fauve, je n'y entends pas moins le reniflement de la tanière féodale. Cette puissance de résurrection incomplète et, si l'on veut, un peu grossière, cependant très rare, atteint ses dernières limites dans la Légende des siècles. Les poèmes les plus contraires au bon sens et à la vérité, Rathert ou le Jour des rois, nous donnent encore l'impression d'un grand décor historique ravagé par une imagination barbare. Mais lorsqu'il consent à s'oublier, lui et ses haines, lorsqu'il se soumet loyalement au sujet qui s'est emparé de lui, lorsqu'il ne songe plus qu'à revêtir d'une forme poignante ou sereine, sur un point de l'histoire ou de la légende, un des éternels lieux communs où nous ramène notre condition d'homme, alors les anciennes épopées ne nous offrent rien de supérieur à ses tableaux dramatiques, à ses visions de l'Orient, du Moyen Age, des soirs de Judée ou de la grande nuit Scandinave.

C'est ici que les études et les commentaires de M. Berret nous sont précieux. Il nous montre le Cyclope à l'œuvre, de quelle manière il forge son acier, son airain, ses foudres, où il va chercher les rayons de grêle, de feu, de nuage, de vent rapide qu'il mêle à leur trempe comme les divins forgerons de l'Etna virgilien, et tout ce qu'il y ajoute d'éclairs effrayants, de bruit et d'épouvante, fulgores niinc terrificos, sonitumque metumque. Hugo ne se fût point prêté à cette investigation. Il n'a jamais eu la bonne foi des Corneille et des Racine qui nous indiquaient eux-mêmes leurs « sources » et qui s'excusaient très simplement des modifications qu'ils avaient cru devoir apporter

à l'histoire ou à la légende. Sans hésiter il écrivait dans sa préface : « La fiction parfois ; la falsification jamais. Aucun grossissement de lignes. Fidélité absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations diverses. Pour citer des exemples, la Décadence romaine n'a pas un trait qui ne soit rigoureusement exact. »

Pas un trait qui ne soit...\ Mais il se gardait bien de nous le prouver ou de nous en faciliter les preuves. D'ailleurs cette forfanterie ne date pas de la Légende des siècles. Si, au temps de l'innocence, il ne craignait pas d'annoter ses Orientales et d'avouer les services que Sauvai lui avait rendus dans Notre-Dame de Paris, en revanche ceux qui ont lu les curieuses études de M. Morel-Fatio savent à quoi s'en tenir sur la véracité du poète de Ruy Blas ; et M. Berret nous dira qu' « il a fallu des recherches patientes et des hasards heureux pour arriver à constater qu'une partie de l'érudition du Rhin était due au Monde de Rocoles, aux manuels de Schreiber et à VHistoire d' Allemagne de Pfefîel. » Il est pénible de surprendre ainsi un grand génie, un homme qui a toujours sous la plume les mots de vérité,, de science, de lumière, en flagrant délit de charlatanisme. Qui pensait-il tromper parmi ceux dont c'est le métier de lire et d'étudier ce qu'ils lisent ? Il déclarait un jour à Edmond de Concourt « qu'il avait poui habitude de ne rien prendre aux autres. » Voulait-il donc que l'on crût, comme on disait jadis, qu'il avait couché dans une église la veille de la Pentecôte ? L'étrange érudit ! Il étale à nos yeux une somme incroyable de connaissances et il fait tout ce qu'il peut pour nous en dissimuler l'origine. Il dicte à sa belle-

sœur le catalogue de sa bibliothèque ; mais il a soin d'y omettre ses livres de chevet, « ses sources de prédilection. » Parfois il essaiera, l'ingrat, de discréditer un ouvrage qui lui a permis de faire le savant. Ce qui est encore plus grave, s'il lui arrive de prendre à un poète obscur un médiocre récit, — celui des Pauvres gens, — et d'en tirer un poème admirable, il se plaindra que ce. pauvre le lui ait dérobé, tant il a peur qu'on l'accuse de plagiat, comme s'il pouvait venir à l'esprit de personne que Victor Hugo ait plagié Charles Lafont. Une humilité aussi inattendue et aussi invraisemblable est un des plus beaux tours que lui ait joué son orgueil.

On comprend mieux qu'il nous cache les livres où il se documente, parce que ces livres démentiraient ses assertions et dénonceraient son dédain du vrai, son mépris de l'exactitude. L'érudition de Hugo a quelque chose de puéril et de sauvage. Quand, chargé de menus faits rares et singuliers et de noms bizarres, il sort du dictionnaire de Moreri, son asile secret et son trésor inépuisable, il est impressionnant à la façon d'un cacique indien qui s'est peinturluré le visage, passé des anneaux dans le nez et fiché des plumes sur la tête. Mais faites attention que l'oreille et les yeux de ce sauvage sont merveilleusement sensibles à l'harmonie et à la couleur des mots. Les noms propres surtout n'ont jamais eu pour un poète une aussi grande vertu d'incantation. Il en fait à sa muse des amulettes, des colliers, des bracelets, des carcans et des carillons. Le nom est une puissance sacrée, une lumière mystérieuse : Nomen, Numen, Lumen. Quel ruissellement de sonorités évocatrices et de figures entrevues à la lueur d'un éclair dans les in-folios de Moreri ! Hugo y a lu que « Pic

Jean, prince de Mirande, avait été accusé de magie. » C'en est assez pour qu'il lui constitue une généalogie aussi étrange que son nom ; et il écrira :

Pic, fils d'un astrologue et d'une Egyptienne.

Avec un pareil nom, un pareil père, une pareille mère, il est tout naturel que cet homme, évidemment long, mince, aux yeux perçants et sinistres, ait été versé dans l'art des maléfices et dans la science des grimoires. Moreri cite un certain Conrad, « marquis de Montferrat, sieur de Tyr. » Mais Moreri n'entend rien aux accords des sons, et il se trompe. Son Conrad devait s'appeler Avellan ; il était duc et non marquis :

Avellan, duc de T)t et sieur de Montferrat.

Moreri nous dit que « Charles d'i\.rmagnac ne laissa que deux fils naturels, Antoine et Pierre, comte de risle en Jourdain. Bernard, second fils du connétable d'Armagnac, fut comte de Pardiac », Les deux noms l'Isle en Jourdain et Pardiac sont de bonne prise : le poète en dépouille Pierre et Bernard et de ces deux jeunes gens il fait

Guy, sieur de Pardiac et de l'Isle en Jourdin.

Nul n'y verra le moindre inconvénient. On se demande seulement comment Hugo, qui ne pouvait être la dupe de ses propres supercheries, osait parler d'exactitude et aussi quel plaisir il éprouvait à foudroyer des gens dont il inventait l'état-civil. Nous avons un autre exemple dans notre littérature d'un écrivain de- génie

qui s'enivrait autant que lui de la musique des vocables et qui s'amusait à déployer devant ses lecteurs un immense éventaire d'érudition : c'est Rabelais. Mais Rabelais ne pontifie pas ; il bouffonne, et cependant il est bien plus « exact » dans ses bouffonneries que Hugo dans sa gravité solennelle.

Il n'en reste pas moins vrai que les poèmes où il ne s'est pas trop gorgé de Moreri reçoivent des noms géographiques, historiques, légendaires et du souvenir de ses voyages un charme musical qu'aucun poète français n'avait atteint si infailliblement. La douceur nocturne, la langueur voluptueuse des soirs d'Orient s'exhalent, comme d'un calice, de ce beau vers :

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

Le paysage pyrénéen se dresse avec tout ce qu'il a de sonore, d'aigu, de nerveux, de sauvage, aux sons de trois noms propres tombant à la rime ;

Laveuses qui dès l'heure où l'orient se dore Chantez, battant du linge aux fontaines d'Andorre, Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel, Chevriers qui roulez sur le Jaïzquivel Dans les nuages gris votre hutte isolée. Muletiers qui poussez de vallée en vallée Vos mules sur les ponts que César éleva, Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova Regarde par-dessus l'épaule des collines ?

Hugo a multiplié à l'infini les effets que nos plus grands poètes n'avaient fait que rencontrer comme par hasard, n'ayant point son imagination auditive, peut-

être aussi parce qu'ils en cherchaient d'autres plus discrets.

Mais ces autres, il ne faudrait pas croire que Hugo ne les obtient pas, quand il le veut. M. Berret nous cite les passages des deux chansons de geste Girard de Vione, Aimery de Narbonne, que Jubinal avait traduites ou adaptées dans le Journal du dimanche de 1846 et dont le poète a l'ait le Mariage de Roland et Aymerillot. Ce n'est pas avec le même art, — celui de Hugo est plus large et d'un plus riche coloris, — mais c'est avec le même tact, la même maîtrise, que La Fontaine tirait de V Horloge des princes son Paysan du Danube. Il bifTe l'inutile, resserre, développe, dramatise, donne au pâle délayage de la vieille chanson de geste l'éclat de la vie, dégage en pleine lumière la beauté rêvée par le Moyen Age, et que ses poètes ont si gauchement ébauchée. Il élimine le merveilleux extérieur, l'ange descendu des cieux pour réconcilier les deux rivaux ; mais ce merveilleux, nous le sentons dans la nature qui les regarde, dans l'air qui les enveloppe, dans leur vigueur démesurée, dans leur endurance extraordinaire, dans lingénuité farouche de leurs âmes. Peut-être s'est-il souvenu de l'Arioste, dont le Roland déracine aussi les chênes : il se souviendra plus certainement de lui lorsqu'il composera le Petit roi de Galice. Mais l'Arioste ne croit pas ce qu'il raconte. Il ne ressuscite la chevalerie que pour nous éblouir de ses vains prestiges ; puis, à la tête de ses magiciens et de ses magiciennes, il lui fait en riant des funérailles triomphales. Hugo a réellement assisté à ce duel prodigieux. L'âme du Moyen Age a passé dans la sienne. Son Aymerillot est une merveille de grâce et de fraîcheur, la scène la plus émouvante d'une comédie

héroïque. Il a nommé Homère « l'énorme poète enfant. » Je le nommerais volontiers, lui, Hugo, « l'énorme poète adolescent. » Il y a là, comme dans le Petit roi de Galice et dans Ei^iradnus, une étonnante jeunesse d'imagination unie à l'art le plus mûr, le plus savant.

Mais, entre autres différences, ce qui le distingue des classiques, c'est que, pas plus dans ces chefs-d'œuvre que dans ses autres poèmes, il n'imite presque jamais ses pairs. Ce grand burgrave ne s'attaque point aux autres grands burgraves. Il ne se met sous la dent que de pauvres diables d'érudits ou un versificateur attardé sur qui le crépuscule tombe, convaincu du reste qu'en les croquant il leur fait beaucoup d'honneur. Il leur en ferait surtout s'il daignait les mentionner en post-scriptum.On peut relever à travers toute son œuvre quelques souvenirs de Virgile ; mais ce sont toujours les mêmes, et il semble bien qu'il n'ait pas relu « le doux poète » depuis sa jeunesse. Notez en passant que son William Shakespeare ne l'admet pas dans le chœur des Génies. M. Berret a signalé une ou deux inspirations qui lui seraient venues de Lucrèce et plusieurs traits suggérés par l'Arioste. Dans le Sacre de la Femme, un de ses poèmes les plus hétéroclites, un de ceux où ce visionnaire ne me paraît être qu'un esclave ébloui des mots, je doute qu'il se soit rappelé le puissant Milton que M. Berret, à ma vive surprise, semble méconnaître en le taxant de « sentimentalité fruste ou banale. « Son fils François-Victor, admirateur de Shelley, traducteur de la Reine Mab, lui avait sans doute traduit le Proméihée dont il avait déjà pu lire l'analyse dans la Revue des Deux-Mondes de 1848. Shelley devait lui plaire jusqu'à un certain point, car il retrouvait en lui, — mais peut-

être un peu trop, — sa façon simpliste d'envisager l'histoire, ses utopies humanitaires, ses imprécations contre les tyrans, — avec cette différence que, beaucoup plus abstraites chez le poète anglais, elles y sont à la fois moins dangereuses et plus fastidieuses. Et il est assez probable que la connaissance du Prométhée est entrée dans sa conception du Satyre. Notons encore parmi les œuvres importantes qui ont pu, sinon influer sur la Légende des siècles, du moins l'exciter à l'écrire, les poèmes d'Alfred de Vigny, la Chute d'un ange, et les Poèmes antiques de Leconte de l'Isle. En somme il n'a contracté presque aucune dette envers ses illustres prédécesseurs. Des poèmes comme la Rose de V Infante, fond et forme, n'appartiennent qu'à lui ; et n'en eût-il fait qu'un, il serait encore notre premier poète épique. Ce n'est pas dans l'imitation que se révèle son originalité, sauf quand il se prend à la Bible. Il est le seul poète que cette audace n'ait point desservi, car les Moïse et les Dalilade Vigny, purs symboles, n'ont de biblique que les noms propres. Son Booz endormi est un des meilleurs témoignages, peut-être le meilleur qu'il nous ait donné, de la traditionnelle aptitude du génie français à dépouiller ce qu'il imite des particularités de temps et de lieu et à ne conserver, en les éliminant, que l'essentiel et l'universel. Du livre de la Bible il a supprimé, comme l'eût fait un Corneille ou un Racine, les détails réalistes, presque toute la couleur locale, l'histoire de Noémi, sa parenté avec Booz qui autorise Ruth à le prier de la prendre pour femme, son adroite politique, lorsqu'elle recommande à sa belle- fille « de mettre ses plus beaux vêtements, et de s'oindre, puis de ne pas se laisser apercevoir de Booz avant qu'il ait achevé de manger

et de boire, et d'aller ensuite s'étendre à ses pieds. » Il y ajoute un rêve (ô Pauline 1 ô Athalie !), le rêve qui descend dans l'âme de Booz et dont il emprunte les éléments à la Genèse, où Abraham, quand Dieu lui annonce qu'un fils naîtra de lui, « tombe la face contre terre et rit, disant dans son cœur : Naîtra-t-il un fils à un homme de cent ans ? » Seulement il a laissé de côté, tout comme l'eût fait un poète du xvii® siècle, — hormis peut-être La Fontaine, — ce rire du patriarche qui, signe de joie ou d'incrédulité, n'eût pas paru convenable en présence du Seigneur. Il y ajoute encore le souvenir d'un arbre de Jessé qu'il avait vu à Cologne et décrit dans son livre le Rhin. Mais il a gardé la figure de Booz « bon maître et fidèle parent, » sa piété, sa générosité envers les pauvres, la poésie pastorale du récit biblique, et même, quoi qu'en pense M. Berret, son caractère d'idylle un peu « libre, » — c'est l'épithète dont se sert l'abbé Grillet, — marqué par les recommandations de Noémi à Ruth. Surtout il a compris que l'épisode, important aux yeux des Juifs puisque David est issu de Booz, prenait une valeur dramatique infinie pour les chrétiens, puisque Jésus était humainement le fils de David.

Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.

Le christianisme idéalise et sanctifie l'aventure de la glaneuse, et le poète a magnifiquement substitué au personnage de Noémi la présence invisible du Dieu qui conduit tout. C'était pour rapprocher ces deux êtres prédestinés, si éloignés l'un de l'autre par leur âge et leur condition, que « le moissonneur de l'éternel été »

avait fait la nuit si tranquille, si lumineuse, si embaumée, si nuptiale, prologue d'un mystère qui, depuis dixneuf cents ans, hante l'imagination des hommes et a changé le ciel des âmes. Les quatre-vingt-huit vers de Hugo sont traversés et soulevés du même grand souffle qui, sorti du Nouveau Testament, anime le Discours sur VHistoire unU'crselle et qui imprègne encore d'une étrange beauté les strophes de Péguy dans son poème d'Eçe :

Les pas de la phalange avaient marché pour lui Du fin fond de la Thrace aux portes de la Chine... Et les pas de César avaient marché pour lui Du fin fond de la Gaule aux rives de Memphis. Tout homme aboutissait aux pieds du divin fils. Et il était venu comme un voleur de nuit. Et les pas d'Alexandre avaient marché pour lui Du palais paternel aux rives de l'Euphrate. Et le dernier soleil pour lui seul avait lui Sur la mort d'Aristote et la mort de Socrate...

On me pardonnera de citer ces vers qui ne sont pas de Hugo, mais qui, depuis Hugo, et sans imiter aucunement sa manière, nous rappellent le plus sa largeur d'inspiration.

Je lisais récemment une critique de Booz endormi où l'on chicanait le poète sur quelques expressions prosaïques ou excessives. S'imagine-t-on que tout soit parfait même dans les plus belles scènes du divin Racine, qu'on n'y soulignerait aucun prosaïsme, aucune épithète défaillante ? Je comprendrais mal cette mauvaise humeur sévère, si je n'y sentais une réaction contre un fanatisme qui n'exalte dans Hugo que le pontife de la démocratie. Il semble bien qu'aujourd'hui il n'ait plei-

nement pour lui que le monde officiel, ce monde qui cependant n'a guère changé depuis l'Empire et qu'une page cruellement ironique de J.-J. Weiss nous montrait, le jour des funérailles du poète, défilant derrière son corbillard, encore meurtri du fer rouge des Châtiments. Mais toute une génération dégoûtée des chimères, revenue au réalisme psychologique et politique ou, si vous ■ aimez mieux, à la conscience des réalités, seule génératrice d'un idéal fécond, et presque toute la jeunesse, ennemie de l'ancienne rhétorique et qui en demande et en cherche une nouvelle, manifestent à son égard une désaffection, un éloignement voisins de l'injustice. C'est la faute de ses thuriféraires. C'est sa faute aussi à lui et au désaccord entre son caractère mieux connu et son œuvre mieux étudiée. Il lui a manqué une certaine probité dans la pensée et dans l'expression qui rehausse l'honneur de l'écrivain et assure de l'autorité morale à son nom. Mais son génie était tel que, là où il s'y abandonnait dans toute la sincérité de sa nature, sans autre souci que celui de l'art, il a tiré de la langue française, et du vers français, des accents encore inentendus et insurpassés.

On se propose en ce moment de fonder à la Sorbonne une chaire Victor Hugo, et on a lancé une souscription Le recteur d'une de nos grandes académies me demandait l'autre jour quel serait l'enseignement de cette chaire et semblait craindre que le programme n'en fût un peu limité. Je le rassurai. Cet enseignement embrassera tout le xix^ siècle. Non pas que l'œuvre de Hugo le contienne ou le reflète entièrement : il s'en faut de beaucoup. Mais elle fournit des occasions de toucher presque à tout ; le romantisme, la poésie épique, la

poésie satirique, la poésie familière, la poésie erotique, la poésie scientifique, la poésie philosophique, la politique, les questions sociales, le socialisme, l'humanitarisme, le spiritisme, le pythagorisme, les religions, le Moyen-Age, l'histoire de l'Allemagne, l'Angleterre, le culte de la Révolution, la vie de l'Océan, et même la Société des Nations, sans compter ses héritiers, ses successeurs, ses ennemis, et l'étude de la langue poétique qu'il nous a forgée, et la science des rythmes que nul n'a possédée comme lui. On aura un aperçu de cet enseignement en feuilletant les deux volumes de la nouvelle édition de la Légende des siècles. Il y a là de quoi user plusieurs générations de professeurs. On souhaiterait que le premier donnât le ton aux autres ou du moins leur servît d'exemple. C'est pourquoi, si j'avais l'honneur de compter parmi les hommes considérables appelés à en choisir le titulaire, je voterais pour M. Berret.

Le 24 octobre 1820, naissait à La Rochelle un enfant qui faillit faire le désespoir de ses parents et qui fut une âme exquise, un de nos artistes les plus intelligents, un de nos écrivains les plus rares : Eugène Fromentin. Depuis que M. Pierre Blanchon a publié sa correspondance (1) avec d'excellents commentaires et que nous avons ainsi franchi le seuil de son intimité, — car il était de ces auteurs, comme son Dominique, « dont le nom entre dans la renommée sans que leur personne sorte de l'ombre », — je ne dirai pas que nous l'admirons davantage, mais nous l'aimons encore plus d'avoir été si parfaitement l'homme de ses livres et l'homme de sa gloire.

Un soir, à Anvers, dans une mauvaise chambre d'hôtel, où, bien qu'on fût en juillet, ce peintre du Sahara se sentait transi, il écrivait sur son carnet de voyage : « Je m'endors en songeant que la vie est bien bête, quelquefois bien douce et qu'elle m'a comblé. » Le froid en juillet est toujours très bête ; mais l'usage qu'il avait fait de la vie ne justifiait point sa boutade, et jamais elle n'eut tant d'esprit qu'en le comblant. Il fut aussi heureux que peut l'être un artiste épris de

(1) Eugène Fromentin. Lettres de jeunesse, Biographie et notes, par Pierre Blanchon. — Correspondance et Fragments inédits, Biographie et notes, par le même. 2 vol. Pion.

perfection. Cela ne veut pas dire qu'il n'ait point payé à la souffrance notre dette commune. Mais il s'en acquitta de bonne heure.

Son père, docteur spécialisé dans le traitement des maladies mentales, homme pratique et timoré, méfiant comme presque tous les médecins de fous, voulait que son fils fût avocat ; et, le fils voulait être peintre. Ce qui donnait à ce conflit un côté légèrement comique, c'est que le fils avait hérité du père le goût de la peinture. Mais le père n'y voyait qu'un passetemps et ne comprenait pas qu'on en fît une profession. Ses malades ne l'avaient point empêché de copier du Vernet et d'improviser selon la formule desBertinet des Michallon, comme l'a dit plaisamment M. Gillet, « des à peu près de Tivoli et des contrefaçons de Baïes et des aqueducs romains dans des vallées mythologiques. » Pourquoi les plaideurs empêcheraient-ils son fils d'ajouter aux tableaux de la famille ? Sa mère, que le mariage avait un peu éteinte, et qui lui avait transmis sa délicatesse, sa sensibilité, sa nature inquiète et scrupuleuse, ne pouvait s'accoutumer à l'idée d'avoir mis au monde un artiste, et ses larmes jaillissaient quand on lui demandait la profession de son fils et qu'elle répondait : « Artiste peintre. » Le jeune Fromentin souffrit cruellement d'être obligé de faire violence à ses sentiments d'obéissance et d'affection filiales. Leur tendresse aveugle eût tout sacrifié au plaisir de le garder près d'eux ; et ils ne concevaient pas qu'il pût être heureux en dehors des conditions que leur ambition et leur imprévoyance lui avaient fixées.

Son premier voyage en Algérie, à vingt-six-ans, il le fit sans les en avertir, tant il redoutait leur opposition ;

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et, pendant qu'il découvrait l'Afrique, ils le crurent toujours à Paris d'où un de ses amis leur envoyait ses lettres, A vingt-six ans et déjà en plein apprentissage ! Plus on étudie la société française du xix® siècle, plus on est étonné du rétrécissement d'horizon dans la bourgeoisie arrivée au pouvoir, de la défiance que lui inspire toute initiative et de l'égoïsme sentimental dont elle opprime ses enfants. Des exemples comme celui des Fromentin nous expliquent en partie l'arrêt de notre expansion, la baisse de notre influence à l'étranger. Les jeunes gens qui voulaient sortir des chemins battus rencontraient dans leurs affections les plus chères les plus grands obstacles. Nous en avons tous connu qui, faute d'un courage qu'on eût taxé d'ingratitude, ont manqué leur vie et se sont stérilisés. Je pensais au roman ironique de M. Boylesve : Le Bel At^enir, en lisant cette page amère de Fromentin datée de 1844 :

Mon père ne me pousse à prendre un état que parce qu'il me voit sur le point de repartir pour Paris. Je resterais oisivement et stupidement ici, chassant, mangeant, courant le monde et les grisettes, enrôlé dans une loge de francsmaçons, fort occupé des questions courantes, d'élections municipales et d'intérêts vinicoles, faisant de tout excepté du droit, mais pourtant parlant d'affaires, me plaignant de ne pas voir les clients et les fuyant, ennoblissant le tout du titre d'avocat au barreau de La Rochelle ; enfin, je vivrais de cette existence odieuse et coupable que mènent ici les colins et les idiots du pays, que mon père, je vous le jure, n'y trouverait rien à redire et qu'il ne me jugerait pas indigne des plus brillants partis.

Mais son amertume me touche moins que ces mots mélancoliques à sa mère : « Je n'ose pas, ma mère

aimée, te parler de mes travaux, parce que le contentement secret que je commence à goûter au milieu de mes dures inquiétudes et le progrès que je me sens faire dans la peinture sont plus faits pour vous effrayer que pour vous satisfaire. » Voilà donc oîi aboutissent ces affections inintelligentes et tyranniques : le fils dissimule à ses parents ses plus nobles joies. Dans ses beaux combats contre les difficultés de l'art, il les sent de tout cœur « défaitistes », et chaque victoire qu'il remporte est pour eux la mort d'une espérance. Les succès rapides de Fromentin ne consolèrent que lentement le docteur et sa femme. En 1851, lorsqu'il s'ouvrit à eux le plus tendrement et le plus délicatement de son désir d'épouser une jeune fille charmante, d'excellente famille, mais pauvre, leur vieille rancune reparut et lui créa de telles contrariétés qu'il ne put s'empêcher de leur écrire :

En conscience, dites-le franchement, voudriez-vous me punir pendant toute ma vie d'avoir fait de la peinture ? Voudriez-vous me punir d'avoir eu un jour l'ambition d'être quelque chose, de développer des dons que la naissance a mis en moi et d'attacher un certain lustre à mon nom ? Voudriez-vous me punir d'avoir prétendu vivre du travail indépendant de mon esprit, le plus respectable, le plus honorable, le plus douloureux en même temps de tous ? Voudriez-vous me punir enfin, après cette première et légitime émancipation de mon esprit, d'avoir voulu, de vouloir faire un mariage de mon choix... ?

Ces luttes lui furent très pénibles, et son cœur en fut plus blessé que de sa première aventure d'amour qu'il a transposée dans Dominique. Nous savons qu'il aima une jeune créole un peu plus âgée que lui, qu'elle se maria, qu'il continua de la fréquenter, qu'elle l'aima

OU qu'elle crut l'aimer, qu'ils furent imprudents, qu'ils se séparèrent avant que leur imprudence devînt irréparable, qu'elle mourut et qu'il la revit à son lit de mort. M. Blanchon, par un sentiment de convenance dont nous ne pouvons que le louer, la désigne sous le nom qu'elle porte dans le roman : Madeleine* Il ne semble pas que ses parents, ici beaucoup plus sages, se soient effrayés de cette passion juvénile. Ils respectèrent sa douleur ; et même il remercia sa mère d'avoir pensé à commémorer le funèbre anniversaire et de lui parler des enfants que la morte avait laissés. D'ailleurs, cet amour ne compte dans sa vie que par le roman dont il fut le point de départ. Quand elle mourut, il était déjà plus qu'à demi désenchanté. La mort rendit seulement au premier rêve de sa jeunesse son premier éclat et permit à son imagination de le transformer plus librement.

Ces dissentiments au foyer paternel et de dénouement brutal d'une idylle sont toute la rançon de ses trente années de production heureuse. Avant que sa vocation de peintre s'éveillât, il avait rêvé la gloire littéraire. Quand il eut acquis, et très vite, sa maîtrise et sa notoriété en peinture, il revint aux lettres, et son premier volume de voyage le classa, aux yeux des connaisseurs, parmi les maîtres du genre. Ecrivain et peintre, ou, comme on l'a dit, peintre en deux langues, original dans l'une et dans l'autre, il se fit une place à part au premier rang des artistes de son siècle. Mais peu à peu l'écrivain l'emporte sur le peintre. La peinture devient trop le métier dont il vit. Il ne s'y surpasse pas ; il ne s'y renouvelle pas ; et, dans la dernière partie de sa vie, c'est à peine s'il y reste égal à lui-même. Il produit

beaucoup. Au contraire, il écrit peu, mais ses livres sont définitifs. La mort, qui le surprend à l'âge de cinquante-six ans et qui lui épargne l'horreur des pressentiments et des angoisses, frustre la littérature et non la peinture. Son meilleur ami, Armand du Mesnil, racontait à Edmond de Concourt que. six mois avant sa mort, Fromentin lui disait ; « Je voudrais écrire un dernier livre, oh ! un dernier livre ! Oui, je voudrais écrire un livre qui montrerait comment se fait la production dans un cerveau. » Et, s'enfonçant le poing dans une arcade sourcillère, il ajoutait : « Vois- tu, tu ne sais pas ce que j'ai là-dessus ! »

Il n'a pas eu de triomphes éclatants. Sa renommée était aussi discrète que lui-même. Le grand public l'a longtemps ignoré ou peu lu. Mais personne ne fut mieux accueilli de ses pairs, je pourrais dire : de ses rivaux, peut-être parce que dans le monde des lettres ce transfuge de la peinture se présentait moins en concurrent qu'en amateur. Théophile Gautier écrivit sur son premier livre : Un Elé dans le Sahara, un éloge dithyrambique. Sainte-Beuve oublia, pour juger Dominique^ l'insuccès de Volupté. Tous deux en sont récompensés par la postérité qui leur sait gré d'avoir parlé à peu près comme elle. S'il ne nous a donné que quatre livres, il les a donnés dans trois genres différents, et dans chacun de ces genres, il a si bien mis son empreinte qu'on ne saurait plus les concevoir sans lui. Les Maîtres d'autrefois demeurent le seul livre de critique d'art accepté des peintres, le seul où, selon sa propre expression, « les peintres reconnaissent leurs habitudes, » et le premier où les gens du monde ont vraiment appris à mieux connaître les peintres et la peinture. Un Eté dans le

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Sahara et Une Année dans le Sahel n'ont pas seulement augmenté de deux chefs-d'œuvre notre littérature de voyage ; mais il a eu la rare fortune d'être encore plus en littérature qu'en peinture le découvreur et l'initiateur artistique d'un nouveau pays. C'est de lui que date la conquête de l'Algérie par les Lettres françaises. Quant à son Dominique, le titre seul de la thèse de M. Merlant, soutenue en Sorbonne, Le Roman personnel de Rousseau à Fromentin, suffit à nous en marquer l'importance. Je ne vois guère d'écrivain qui ait fait un plus bel et un plus jute emploi de son talent ni qui ait pris plus habilement des sûretés contre l'oubli.

En quoi consiste son originalité ? On a eu raison de remarquer que chez lui le peintre a moins gagné au voisinage de l'écrivain que l'écrivain au voisinage du peintre. Laissons de côté Les Maîtres d'autrefois, où il a enfermé « trente années de méditations et d'études, de rêveries et d'observations. » Ce n'est pas le moins admirable de ses ouvrages ; mais, venant après les autres, il est moins surprenant. Un peintre seul pouvait rendre quelques-uns des aspects du Sahel et du Sahara comme il l'a fait. Mais d'autres peintres ont voyagé, et l'on a extrait de leur correspondance des pages aussi lumineuses et aussi colorées que leurs tableaux. L'originalité de Fromentin n'est pas d'avoir été un peintre qui voyage, ni même de s'être distingué des peintres qui voyagent par des qualités soutenues d'écrivain, mais au contraire de n'avoir voulu être peintre que dans la mesure où l'écrivain peut l'être sans

violenter son art, d'avoir réagi contre une école qui confondait la palette et l'encrier, d'avoir remonté un courant qui « emportait l'art de peindre et celui d'écrire hors de leurs voies les plus naturelles. » Il s'en est expliqué très franchement. « Le livre est là non pour répéter l'œuvre du peintre, mais pour exprimer ce qu'elle ne dit pas. » Dans l'impossibilité de tout rendre avec le pinceau et de tout rendre avec la plume, il essaie d'atteindre d'un côté ce qui lui échappe de l'autre. « Prenons notre revanche alternativement au profit des deux arts, sans les mélanger, sans les forcer, et en observant une limite que d'autres, plus hardis, plus aventureux, plus singulièrement doués, ne craignent pas de franchir, mais qu'il me paraît bon à moi de maintenir et de respecter. » D'ailleurs le lot de l'écrivain lui semblait immense à côté de celui du peintre ; et il considérait notre langue, «étonnamment saine et expressive, même dans son fonds moyen et dans ses limites ordinaires, comme inépuisable en ressources ».

L'Ecole Romantique était visée. Gautier ne sentit pas la leçon ou, si vous aimez mieux, la critique indirecte, La préface d' Un Eté dans le Sahara de 1874 ne la dissimule plus. Fromentin remercie ceux dont le patronage lui fut le plus doux. « L'un, dit-il (c'est Gautier), est mort en plein éclat... Doué comme il le fallait pour tenter l'alliance entre deux arts dont, grâce à lui, les contacts devenaient si fréquents, et seulement trop convaincu peut-être quil y avait réussi..., s'il n'est pas un maître exemplaire, il aura du moins laissé dans son œuvre quelques morceaux de maîtrise excellents. » Ainsi les livres de voyage de Fromentin ont presque la portée d'un manifeste littéraire. Il s'est proposé de

prouver que l'écrivain n'avait pas besoin de bouleverser la langue ou de s'en forger une pour obtenir des effets nouveaux et des effets pittoresques, que la plastique avait son domaine et la littérature le sien et qu'elles ne gagnaient rien à empiéter l'une sur l'autre. Il se sépare des romantiques en ce sens qu'il ne cherche pas à rivaliser avec les peintres : il travaille seulement sur ses souvenirs de peintre ; et il se sépare des peintres, qui ont écrit, en ce sens que, la plume à la main, il subordonne sa vision picturale aux convenances et aux lois de l'art d'écrire. J'imagine que, parmi les éloges que lui décernait Gautier, quelques-uns lui donnèrent l'impression de n'avoir pas été tout à fait compris, au moins dans ses intentions.

Etait-ce bien la faute de Gautier ? Je viens de relire Un Eté dans le Sahara, et je crois que Fromentin n'a pris une réelle conscience de ce qu'il voulait et pouvait faire que plus tard, en écrivant Une Année dans le Sahel. Il n'imite pas Gautier, non ; mais il relève de lui. La pb^rase de Gautier, auprès de la sienne si simple et si nuancée, paraît revêtue d'un luxe barbare. Sa langue est plus pure ; son coloris plus léger ; il n'appuie ni n'insiste ; et « sa palette n'éclabousse pas son écritoire. » Aucun effort pour éblouir le lecteur : il ne lui fait jamais mal aux yeux. Il a une imagination auditive que ne possédait point Gautier et qui est presque égale à son imagination visuelle. Il traduit les sons dans une prose dont le timbre me rappelle ce qu'il dit de sa Mauresque du Sahel. « Elle adoucissait les gutturales les plus rudes, et ses emportements les plus vifs s'enveloppaient de mélodie. » Tableaux et musiques sont rendus on ne sait comment avec les mots les plus usuels et de très rares

termes techniques amenés si habilement qu'ils nous semblent familiers. Les danseuses de Boghar, la halte sous les pistachiers, l'apparition d'El Aghouat, la vue du désert au lever du soleil, la rencontre de la tribu des Arba : en vérité, nous n'avons rien de supérieur dans notre littérature descriptive. Mais, sauf les bruits, je ne vois pas très nettement que ces pages « ne répètent pas son œuvre de peintre et expriment ce que sa peinture ne dit pas. » Je les ai souvent confondues dans ma mémoire avec le souvenir de ses toiles. Gautier n'avait donc pas tort lorsqu'il écrivait : « Il ne leur manque qu'une bordure d'or pour les suspendre au mur d'une galerie ! » On en a dit autant de quelques-unes des descriptions du Voyage en Espagne. Si leurs procédés ne se ressemblent pas, l'effet est presque identique. Que ce soit un paysage ou un portrait, tous deux composent comme des peintres. On jurerait même à plusieurs reprises que Fromentin ne fait que copier des tableaux de maîtres, du Delacroix ou du Rembrandt. (Comparez à ce point de vue Un été dans le Sahara et Les Maîtres d'Autrefois.) Et tous deux immobilisent la nature.

Je ne suis pas surpris que la plupart des peintres préfèrent ce premier livre. Fromentin et Gautier sont l'un et l'autre si absorbés par leur désir de peindre qu'ils ne retiennent que ce qui appartient aux peintres : la forme et la couleur. L'histoire, les mœurs, les âmes ne les intéressent que médiocrement. Les seules pages faibles du Sahara sont celles où l'auteur nous raconte la prise d'El Aghouat. Il a hâte de se débarrasser «d'une histoire étrangère à ses idées de voyage. » Dans la conquête de l'Algérie, il n'apprécie que les facihtés qui lui

sont offertes de contempler paisiblement sous un ciel sans nuage un désert sans ombre. Ah ! il est bien de la même époque que les Flaubert et les Leconte de l'Isle, de cette époque où l'artiste est complètement détaché de la chose publique ! « J'ai fait, dira-t-il dans le Sahel, deux cents lieues pour aller vivre un mois dans un bois de dattiers inconnu, et je suis passé à deux heures de galop du tombeau numide de Syphax sans me détourner de mon chemin. » Va pour Syphax ! Mais il foule une terre d'épopée où le courage et les souffrances de nos soldats lui ont créé de beaux loisirs ; il assiste à la première organisation d'une colonie dont il est impossible de ne pas comprendre la valeur, de ne pas soupçonner l'avenir. Rien ou presque rien. Il notera seulement l'indignation qu'il ressentit en rencontrant, au milieu de la plaine de la Metidja, un Auvergnat, en veste de velours olive et coiffé d'une casquette de loutre qui jouait sur un orgue de Barbarie l'air de la Grâce de Dieu. Un chacal venait de traverser la route. Evidemment notre concitoyen d'Auvergne déparait le paysage. Chateaubriand ne fut pas si dégoûté lorsqu'il rencontra dans une forêt d'Amérique, où il respirait avec fierté sa solitude, M. Violet qui raclait un violon et faisait danser Madelon Friquet aux Iroquois. Ce sera un des grands mérites de Louis Bertrand, en ce qui concerne l'Algérie, d'avoir rompu le cercle d'indifférence ou d'hostilité que l'artiste avait tracé autour de lui.

Mais aussi le Sahara de Fromentin n'échappe guère plus que les livres de Gautier à la monotonie, et il nous produit, plus lentement, il est vrai, la même fatigue que les expositions de peinture. Vers la fin, il a éprouvé le besoin d'y introduire quelque variété avec ses pro-

menades en compagnie d'un lieutenant et avec l'épisode de son domestique Ahmet qui l'a indignement volé. Le récit est alerte et fait circuler un peu d'air dans ce pays stérile et enflammé. Mais ce n'est que par l'étude des âmes qu'un voyageur atteint la vraie variété. Tout le talent du monde ne peut empêcher que, si divers qu'on les suppose, les spectacles de la nature, où l'homme ne joue qu'un rôle intermittent de comparse, ne nous lassent et ne s'affaiblissent ou ne se brouillent dans notre mémoire. Ce qui, jusqu'à un certain point, sauve Un Eté dans le Sahara, c'est qu'il n'y a que chez l'ineffable Montépin que le désert « présente un aspect vif et animé, » et que le défaut de variété, dont souffre l'ouvrage, en accentue l'unité d'impression et fortifie l'image de l'accablante et majestueuse immensité fauve où les incidents humains n'ont pas plus d'importance que les rides du sable.

Dans le Sahel, publié trois ans après le Sahara, en 1859, Fromentin réahse pleinement le programme que nous expose sa préface de 1874. Le Sahara n'était, à vrai dire, que le récit d'un voyage à El Aghouat ; le Sahel est le recueil des impressions que lui a laissées son séjour sur la terre algérienne. Grande différence ! Le voyageur, qui se déplace continuellement, ne veut rien perdre de sa peine et nous épargne rarement les longueurs de son itinéraire. Il est amené, sinon à se répéter, du moins à multiplier inutilement les nuances et à faire un sort à tout ce qu'il voit. Surtout, voyageant pour décrire ou pour peindre, toujours en quête d'images ou à la poursuite de sensations, vivant d'une façon anormale, il ne donne pas à l'esprit des choses le temps de s'insinuer en lui ; et la vie échappe à sa

rapide étreinte. Mais le voyageur qui séjourne et qui, dans un pays étranger, s'organise une existence régulière, celui-là seul sait voyager. Il n'a point de hâte fiévreuse ; il ne tient pas ses yeux constamment ouverts et fixés sur l'objet de son étude ; il jouit délicieusement des jours de paresse qui ne sont pas les moins profitables. Le temps travaille pour lui. Ses impressions se rectifient d'elles-mêmes et se livrent des luttes silencieuses d'où s'éliminent les plus faibles, les moins significatives. Il sourit en pensant aux erreurs qu'il eût commises s'il s'en était tenu aux premières qui l'ont sollicité. Le m'onde extérieur, dont la nouveauté l'a saisi, se modifie sous son regard, et lui paraît plus neuf encore quand l'âme cachée derrière ces apparences finit par les éclairer. On n'arrive à donner une idée juste que des pays où l'on a pris ses habitudes, où l'on a marché les yeux fermés. « Je veux essayer du chez moi, dit Fromentin, sur cette terre étrangère où jusqu'à présent je n'ai fait que passer... Cette fois, je viens y vivre et l'habiter. C'est, à mon avis, le meilleur moyen de beaucoup connaître en voyant peu, de bien voir en observant souvent, de voyager cependant, mais comme on assiste à un spectacle, en laissant les tableaux changeants se renouveler d'eux-mêmes autour d'un point de vue fixe et d'une existence immobile. »

Cela ne suffit pas. Mieux vaut qu'un voyageur, qui a l'ambition de faire une œuvre d'art, ne compose pas son livre aux lieux mêmes où il l'a vécu. L'éloignement lui est favorable. « Le souvenir est un merveilleux instrument d'optique. » Puis, rentré dans son pays et dans son ancienne vie, entouré de gens qui ne connaissent rien de ce qu'il a vu, il mettra mieux au point ce

qu'il rapporte. La terre natale, où il transplantera ses impressions, n'en dénaturera ni le parfum, ni la saveur ; mais elles y perdront cette pointe de bizarrerie qui déconcerterait le lecteur ou les lui rendrait insaisissables. Et, parmi ces impressions, il ne choisira que celles qui s'harmonisent et d'où se dégage le signalement de son modèle, sa physionomie immuable. C'est ainsi qu'opérait Fromentin, non sur les simples témoignages de sa mémoire, mais, comme le prouvent ses papiers, sur des notes que sa mémoire revivifiait.

Sa rédaction faite et même imprimée, il la reprenait et la refondait. M. Martino a comparé sa première version du début d'Utie année dans le Sahel parue à r Artiste et la version définitive publiée à la Rei'ue des Deux-Mondes, puis en volume : le résultat de son travail est bien instructif (1). Fromentin écarte des détails personnels qui se rapportent à ses faits et gestes. Inutile de nous dire qu'il n'est « ni curieux, ni vagabond » ou « que la mer est devant lui et qu'ainsi il regarde la France. » « On ne saura plus qu'il somnola pendant une partie de la traversée, qu'il avait un atelier dans sa maison, qu'il écrit et dessine en marchant, qu'il a passé par tel chemin plutôt que par tel autre. » Il biffe tous les renseignements qui sentent le guide et qui datent. Il supprime des traits d'un réalisme pittoresque. II cherche de plus en plus, selon ses propres termes, la vérité en dehors de l'exactitude et la ressemblance en dehors de la copie conforme. Il se défie de la couleur locale qui, selon lui, est une impasse où l'art n'a plus qu'à s'arrêter et à mourir. Il retranche ce qui satisfait

(1) Pierre Martino : Les descripUons de Fromenlin. (Revue Africaine, !«' et 4* trimestre 1910.)

uniquement cette curiosité qu'il voudrait proscrire comme un sentiment étranger à l'art et le plus dangereux de tous. Il a horreur du « document. » Il préfère à la réalité crue la forme qui s'est altérée dans le souvenir et qui devient « moitié réelle, moitié imaginaire. » Il remplace le plus possible l'image par l'émotion ; et l'épithète morale prolonge la sensation que l'épithète de couleur circonscrit et emprisonne. Il néglige le particulier pour tendre à la forme et à l'idée typiques. A travers l'individuel il vise l'universel.

Cette fois, nous sommes loin de Gautier et du Romantisme. Nous rentrons dans la conception classique ; mais il y entre avec un sens de la couleur qu'il doit à sa vocation de peintre et avec une sensibilité dont le Romantisme avait multiplié les raffinements. Je feuillette Une Année dans le Sahel et j'y prends, presque au hasard, cette page qui n'est point célèbre, écrite sur Blidah :

Il y a une heure que je préfère aux heures lumineuses dans cette ville en ruine et qui me réconcilie même avec son présent : c'est le soir, à la tombée de la nuit, le court moment d'incertitude qui suit immédiatement la fin du jour et précède l'obscurité. L'ombre descend, accompagnée, dans cette saison, d'un épais brouillard qui rend douteuse et bleuit l'extrénuté des rues les plus courtes. Le pavé se mouille et le pied glisse un peu dans ces demi-ténèbres, car cette partie de la ville est mal éclairée. Le côté du couchant nage alors dans des lueurs violettes ; les architectures deviennent singulières et le ciel, qui peu à peu se décolore, semble, l'une après l'autre, les faire évaporer. On n'aperçoit plus que vaguement tout ce peuple étranger qui regagne les rues qu'il habite, s'y amasse confusément et les rétrécit. On entend autour de soi parler dans une langue rauque et un peu bizarre ; on distingue la voix des femmes

à leur parler plus doux et celle des enfants à des intonations criardes. On frôle, sans définir aucune attitude, des femmes voilées, que la blancheur de leur vêtement fait reconnaître et qui semblent se dérober. Alors, pour peu qu'on ait le goût des rêves et des conjectures, il est possible de recomposer toute une société morte et permis de supposer beaucoup de choses qui n'ejtistent plus, en fait d'art comme en fait de galanterie.

On a là un bon exemple de la manière ordinaire de Fromentin. Le peintre se reconnaît aux légères touches si précises : le brouillard qui bleuit, — les lueurs violettes du couchant. Mais tous les bruits sont notés, le mouvement est rendu, l'atmosphère morale créée ; et aucune image ne serait plus prenante que l'émotion des dernières lignes qui nous jettent dans la rêverie. Il ne faut pas dire, comme M. Martino, que, dans les modifications qu'il a fait subir à ses premières versions, « l'auteur s'efface. » Il ne s'efface que là où son attitude tenait plus de place que son sentiment. Il peut supprimer le je et le inoi « pour donner à une opinion, présentée d'abord comme personnelle, le prestige d'une vérité générale ou la certitude d'une observation rigoureuse. » Mais son moi est bien plus sensible dans le Sahel que dans le Sahara : et c'est un charme de son livre, car ce moi est la modestie même. Mon Dieu, qu'il est donc agréable d'entendre un homme nous parler de ce qu'il a vu, « de cet extraordinaire Orient, » sur le ton de la conversation, sans affectation^ sans vanité, sans prouesse de langage, dans une prose aussi unie en apparence que celle de nos classiques, où rien ne trahit l'effort ni l'ambition, en ayant presque l'air de s'excuser, non des émotions qu'il a ressenties, mais des

nouveautés qu'il nous apporte, ne se laissant jamais glisser aux confidences sentimentales, mais s'interrompant volontiers pour nous exposer ses inquiétudes d'artiste, pour causer de son art en homme du monde, en honnête homme, avec tant de compétence et tant d'ouverture d'esprit que ce qu'il nous dit de la peinture éveille chez les profanes des réflexions et des idées qui s'appliquent à tous les arts ! Ce n'est pas seulement de l'admiration qu'on éprouve : c'est une affectueuse gratitude. Et l'on est ravi de cette sensibilité et de cette imagination si pénétrées d'intelligence.

Enfin, bien qu'il se défende de faire de l'ethnographie, le Sahel abonde en fines observations sur les hommes, sur les différentes races, sur les Arabes, sur les Maures. Je ne vois pas du tout pourquoi l'on attribuerait cet élargissement d'humanité, dans sa version définitive, au désir assez plat de contenter les lecteurs d'une grande Revue et les acheteurs en librairie. Ce qu'il n'avait pas fait dans un simple récit de route (où d'ailleurs je conviens qu'il aurait pu le faire), la forme de son nouveau livre l'exigeait presque d'un artiste désireux de se perfectionner. La sympathie qu'il professe pour les Arabes, aux dépens même de leurs conquérants, ne nous déplaît pas : elle est bien dans la tradition de notre caractère toujours pitoyable aux vaincus. Et dans le Sahel, beaucoup plus que dans le Sahara, la qualité dramatique s'affirme, avec les figures du fumeur Naman, du voyageur Vandell, du marchand Abdallah, du scribe Ben Hamida et surtout de la mystérieuse et charmante Haoua, cette jeune Mauresque à la voix musicale, qui a quitté son second mari quand elle a su qu'il avait assassiné le premier et qui meurt

NOUVELLES ÉTUDES ET AUTRES FIGURES l92

assassinée à son tour par le misérable, au milieu d'une fantasia. C'est un romancier qui a disposé toutes les scènes où elle apparaît depuis leur première rencontre, au début du livre, dans la boutique de Sid Abdallah, jusqu'aux dernières pages consacrées à cette fête que son beau corps ensanglante. Je la vois toujours sur son divan, assise ou couchée, « l'œil admirable et vague, inerte et comme épuisée par l'oisiveté mortelle de sa vie. » Fromentin lui a donné toute la grâce dont était capable sa plume souple et précise. « Dans l'air alourdi de fumées odorantes... ses yeux se ferment. Une ombre légère descend sur ses joues dont la peau frémit : c'était l'ombre nocturne de ses longs cils qui s'y posaient comme deux papillons noirs. » Il l'a tendrement parée de présages funèbres, et l'odeur mourante de son collier d'oranger, qui se fane si vite pendant son sommeil, signe d'une mort prochaine, nous poursuit longtemps.

Il semble aujourd'hui tout naturel que l'auteur d' Une année dans le Sahel ait écrit Dominique. Les contemporains n'en jugèrent pas ainsi. Malgré l'article de Sainte-Beuve, malgré l'enthousiasme de George Sand, il ne fallut guère moins d'un demi-siècle [Dominique est de 1862) pour qu'on le plaçât enfin parmi les chefsd'œuvre du roman français. Nous n'admettons pas qu'un écrivain sorte de son genre ; et ce roman rencontre encore aujourd'hui quelque résistance. Un juge aussi sympathique que M. Martino ne craindra pas d'écrire : « Dominique n'est pas, à proprement parler, un roman : c'est l'histoire d'une vie manquée et d'une

vie OÙ 11 ne se passe rien. » Je voudrais savoir ce qu'est un roman à proprement parler, pourquoi l'histoire d'une vie manquée n'en est pas un et comment on peut dire qu'il ne se passe rien dans une vie que remplit une grande passion. Dominique a aussi contre lui qu'il est unique dans Tceuvre de Fromentin. On en conclut que Fromentin n'était pas romancier, et que, par conséquent son livre n'est pas un roman. Mais nous pourrions citer des romanciers qui en ont publié vingt et dont un seul a quelque chance de leur survivre quelque temps. Pourquoi ? Parce qu'ils ont réussi à y mettre le plus intime d'eux-mêmes. Et ce n'est pas facile ! Il y a des romans autobiographiques ou personnels qui sont aussi ennuyeux que s'ils étaient très impersonnels et très faux. Il y en a d'autres qu'on ne se lasse pas de relire : V Adolphe, par exemple. Soyez sûr que Benjamin Constant a été, pendant qu'il l'écrivait, un grand romancier, car un grand romancier, c'est celui qui fait un roman qu'on lira au bout de cent ans avec plus d'intérêt encore qu'au lendemain de son apparition. Il ne l'a pas été avant ; il ne l'a pas été après ; il l'a été pendant ; que veut-on de plus ? Au contraire, Sainte-Beuve ne l'a été ni avant, ni pendant, ni après, et Volupténe plaira jamais qu'aux amateurs de fruits aigres et d'oeuvres curieuses, mais mal venues.

D'ailleurs le roman de Fromentin n'est pas plus autobiographique ou personnel que tant d'autres romans que nous désignerions de cette épithète si la vie de leurs auteurs nous était mieux connue. Sa vie, et principalement sa jeunesse, lui a fourni, comme à tous les romanciers, des personnages, des scènes, des décors. II nous donne lui-même dans sa correspondance le vrai nom de

son Olivier, de ce jeune blasé, qui s'est épuisé le cœur en vaines passions et en vains plaisirs et « dont l'étrange regard flottait comme une étincelle impossible à fixer. » Mais je l'ai rencontré plusieurs fois et chaque fois il portait un autre nom. L'ardente et taciturne Julie qui se consume d'amour devant sa cruelle indifférence, il m'importe peu de savoir si elle est réelle ou imaginaire : elle vit. Je ne crois pas que Madeleine, si peu créole, soit uniquement la jeune femme qu'il aima dans sa vingtième année, pas plus que son Augustin, le précepteur de Dominique, n'est uniquement le maître qu'il eut au collège (1), pas plus que l'Elvire de Lamartine n'est uniquement M™^ Charles. Quant à Dominique, il ressemble à Fromentin ; mais il ressemble plutôt à l'homme que Fromentin aurait peut-être été s'il n'avait pas connu ses parents, s'il n'avait pas eu son talent, sa patience, son énergie, s'il avait abdiqué toute ambition, enfin si... si... si...

Ne cherchons donc dans Dominique qu'un roman. Le peintre écrivain s'y retrouve tout entier ; mais, encore plus harmoniste que coloriste, il y a réalisé une harmonie entre les êtres et les choses dont on citerait peu d'exemples. De la première à la dernière page du livre, — qui ne l'a remarqué ? — l'atmosphère de l'automne nous enveloppe et nous prend le cœur et les sens. C'est par une journée d'automne dans un grand pays plat, « dont l'indigence pittoresque eût paru complète sans la beauté singulière qui lui venait du climat, de l'heure et de la saison, » que s'avance vers nous Dominique de Bray. Et tous les moments solennels ou dramatiques

(1) Je renvoie au remarquable article de M. Gabriel Audiat sur Dominique [Revue des Charenles, 30 septembre 1905).

de sa vie se placeront en automne. C'est en automne qu'adolescent il a quitté pour la première fois le château des Trembles. Autour de lui « tout parlait de déclin, de défaillance et d'adieux. Les pampres tombaient un à un sans qu'un souffle d'air agitât les treilles. » C'est par un soir d'automne que la révélation des fiançailles de Madeleine lui a révélé son amour pour elle et son désespoir. C'est dans les derniers jours d'un mois de novembre que s'est dénouée la crise tragique entre elle et lui. Et c'est sur une vision automnale que le livre se termine. « La journée, si maussade à midi, s'achevait par une soirée d'or... Un reste de jour éclairait paisiblement la longue tonnelle. C'était le calme déclin d'une journée soucieuse. » Ce leit-motw ne donne aucune monotonie au livre. On est monotone quand on se répète ; on ne l'est pas quand on dégage d'une pensée, d'un sentiment, d'une sensation, tout ce qu'ils contiennent. Il y a de la tristesse dans l'automne, puisque c'est la saison où la beauté de la terre nous abandonne et où l'espace se remplit de quelque chose qui meurt ; mais il y a aussi de la noblesse, parce que cette agonie se revêt de magnificence. L'automne est la saison des défaillances et des pampres qui tombent ; mais il est aussi le symbole de la sérénité, car ses soirs limpides ont le recueillement de belles âmes qui s'acheminent vers la mort chargées de tendres ou de maofni- ~fiques souvenirs. C'est la saison des couleurs ardentes qui s'éteignent vite, des renoncements qui dépouillent les cœurs et aussi des vendanges. Tristesse, défaillances, suprêmes ardeurs, mélancoliques renonciations, noblesse des lignes et des vastes horizons, sérénité des tâches accomplies : vous avez là tout le roman de Dominique.

Et quand on l'a lu et relu, il y a de certaines allées d'arbres et de certains ciels qu'on ne reverra jamais en automne sans penser à Fromentin.

Le sujet vaut ce que valent les âmes. On a fait son procès à Doininique. « Qu'admirez-vous en lui ? a-t-on dit. C'est un homme inférieur à son rêve et inégal à toutes les situations où son rêve l'engage. Au point de vue intellectuel, il est dans la haute moyenne : rien de plus. Au point de vue des sentiments, son amour n'est qu'une longue faillite. Il n'entre pas plus dans le cortège des grands passionnés, pour qui nous avons des trésors d'indulgence, qu'il n'est entré dans l'élite des écrivains et des poètes. Il n'a su ni mépriser sa passion, ni lui obéir en esclave ou en maître. Après l'avoir traînée pendant les années les plus riches et les plus fécondes de la vie, iJ a fmi par la noyer dans un mariage de raison. Il était parti pour conquérir la gloire, et il aboutit à la mairie de son village. Il portait en lui tous les orages de la passion ; et l'âge mûr le trouve assagi, rentrant, un fusil de chasse sous le bras, à son tranquille foyer domestique. »

Tout n'est pas absolument faux dans ce jugement ; mais l'essentiel y manque. Dominique est un sentimental qui se juge. Il assiste à sa propre vie comme à un spectacle donné par un autre. Il fait le compte exact de ses moments de plénitude et d'exaltation. Il tient le registre des jours où il s'est reconnu plus de sensibilité et une conscience d'un meilleur timbre. Il se regarde jouir, et par conséquent il ne jouit jamais de tout son être. Il se regarde souffrir, et par conséquent il n'appartient jamais tout entier à sa souffrance. Il se regarde travailler, et par conséquent le travail n'occupe jamais

qu'un surplus de lui-même. « Je suis, dira-t-il, une sorte d'esprit plié en deux comme un fakir attristé qui s'examine ». Il représente une classe d'esprits qui ne craignent pas la vie, mais qui se défient d'eux-mêmes, plus nombreux peut-être en France que dans n'importe quel autre pays. Ce sont les héritiers de tant d'honnêtes gens extrêmement cultivés, extrêmement affinés, qui eurent le constant souci de ne jamais être dupes de quoi que ce fût ni surtout de leur propre moi. Ecoutez-le lorsqu'il renonce à écrire après avoir relu les deux ouvrages qui lui ont pourtant acquis une enviable notoriété. « J'examinai posément ce qu'il y avait de légitime au fond d'un pareil succès, ce qu'il fallait en conclure, s'il y avait de quoi m'encourager. Je fis le bilan très clair de mon savoir et de mes dons ; je comparai ce qui était factice et ce qui était natif ; je pesai ce qui appartenait à tout le monde et le peu que j'avais en propre. Le résultat de cette critique impartiale fut que j'étais un homme distingué et médiocre. » Je n'ai pas besoin de dire qu'on a eu tort de voir ici un aveu de Fromentin sur ses deux premiers livres, puisque, contrairement à Dominique, il en écrit un troisième. Mais qu'il ait été hanté par la peur de la médiocrité, qu'il ait mesuré, au moins dans la peinture, ce qui le séparait des grands maîtres, nous connaissons assez sa nature inquiète et sa modestie pour n'en pas douter. En tout cas l'homme qui se juge ainsi, — et Dieu sait ce qu'il en souffre ! — n'agira jamais fortement et sera toujours enclin aux abdications.

Mais il n'est pas médiocre en amour. La passion qu'il a conçue est de celles qui peuvent mener à tous les genres de folie et de désespoir. Si elle n'a pas obscurci

son esprit critique, elle l'a réduit à l'impuissance d'un simple témoin. Ce n'est pas par raison, ce n'est pas même par devoir qu'à bout de forces il consent à l'éternelle séparation. C'est qu'il ne veut pas tuer Madeleine €t que le fait de déchoir la tuerait sûrement, parce quil ne la domine pas. Adolescent, il l'a aimée jeune fille et s'est habitué à la considérer comme supérieure à lui. Jamais, à ma connaissance, on n'a exprimé avec plus de vérité, ni avec des nuances plus délicates, les secrètes humiliations, la tristesse concentrée, la pudeur farouche, le fond d'obéissance et d'adoration d'un tout jeune homme qui aime une jeune femme de son âge, c'est-à-dire son aînée. La scène de la distribution des prix, où, un gros livre d'une main, une couronne de l'autre, dans l'attitude gauche du collégien, il doit paraître devant elle et recevoir ses félicitations, nous fait sourire et en même temps nous serre le cœur. C'est elle qui le dominera toujours avec ses yeux « effrayants de douceur. » Lorsqu'elle s'apercevra qu'il l'aime et qu'elle entreprendra de le guérir, — l'imprudente ! — de discipliner sa vie, « qui oscillait du travail acharné à la pure inertie, » enfin de lui communiquer son courage, il aura la faiblesse voluptueuse de se prêter à cette expérience. Il est capable de toutes les faiblesses ; mais comme il n'essaie pas de se donner le change et qu'il se juge tel qu'il est, nous sommes plus frappés de son intelligence que des abandons de sa volonté. Seulement chez lui l'intelligence n'est pas une force : ce n'est qu'une froide lumière répandue sur une sensibilité longtemps amoureuse d'elle-même et maintenant à vif. Avec ses qualités moyennes, sa noblesse instinctive et ses défaillances, il est certainement un des

199 RÉFLEXIO.\S SUR FROMENTIN

héros les plus vrais de notre littérature romanesque. Madeleine est, sinon plus originale, du moins aussi complexe et, comme elle ne se raconte pas, elle nous le paraît davantage. Quand a-t-elle commencé à aimer Dominique ? L'aimait-elle déjà lorsqu'elle a épousé M. de Nièvres ? Il y a toujours eu en elle un peu de ce mystère que les grands peintres de l'amour laissent flotter dans les yeux de leurs héroïnes. Mais du jour où elle a arrêté l'aveu sur les lèvres du jeune homme et où cependant, « le corps frissonnant, pâle à faire pitié, les joues comme un linge, » elle l'a recueilli jusqu'au fond de son cœur, elle nous donne le spectacle pathétique d'une femme très honnête et très pure que la passion ravage et qui luttera jusqu'à la mort. Toute la dernière partie du roman renferme des pages d'une extraordinaire vibration. Quel pouvoir a l'artiste ! Il semble, quand nous les lisons, que l'intérêt de la vie soit suspendu à ces deux êtres imaginaires. Nous les contemplons avec une anxiété qui va grandissant ; et, bien que nous désirions que ces belles âmes ne soient point malheureuses, nous ne pouvons nous rassasier de leurs imprudences et de leurs angoisses. Mais l'émotion qui nous étreint vient aussi du problème que posent tous les drames de l'amour et qui n'est autre que celui de la liberté humaine. Résisteront-ils à leur passion ? Introduiront-ils un peu plus de désordre dans la société, ou, au prix d'un dur sacrifice, rentreront-ils chacun dans la voie normale par la porte étroite ? Le roman finit bien pour eux et pour nous et pour la liberté. Avec deux natures comme celles de Dominique et de Madeleine, on ne comprendrait pas qu'il finît autrement. Un instant, elle a failli succomber dans cette atmosphère de

défaillance et de désespoir, au milieu d'une nature que le premier souffle de l'hiver avait déjà touchée. Mais l'adieu suprême la redresse et la raffermit. Qu'adviendra-t-il d'elle ? Comme elle l'a dit, elle mourra ou elle sera heureuse ; et heureuse signifie résignée. Dominique, lui, quelques années plus tard, s'est marié. Il a des enfants. Il est bon gentilhomme terrien et grand chasseur. « Il fertilise ses champs mieux qu'il n'a fait de son esprit. »

Que ce dénouement ait déçu les âmes sensibles et romanesques toujours altérées de catastrophes et de funérailles, nous n'en sommes point surpris : mais Sainte-Beuve lui-même a protesté. Le terrible homme ne se fût pas senti d'humeur à épargner Madeleine. George Sand, qui n'était plus aux jours d'Indiana et de Valentine, acceptait pour la jeune femme ce renoncement plus héroïque que la mort. Mais elle aurait voulu un Dominique romantique qui, le sacrifice consommé, ne se int point retranché dans la pudeur du silence, qui nous eût étalé sa fureur désespérée, et qui, après le remords d'avoir bouleversé Madeleine, se fût enivré sous nos yeux du regret de ne pas l'avoir moralement assassinée. Fromentin ne suivit pas ce conseil qu'elle lui donnait avant que son livre parût en librairie. Elle eût aussi souhaité que M™^ de Bray nous eût été présentée, que l'auteur leût introduite au milieu de son roman dans le monde de M"^^ de Nièvres. « Elle n'aurait plus été très jeune. Mais elle aurait représenté l'amour durable, comme Madeleine représente la passion. » Ces suggestions partent d'une romancière pleine d'expérience, d'un vieux routier du roman, qui connaît supérieurement son affaire. Elles me font l'effet de recettes.

201 RÉFLEXlOiyS SUR FROMENTIN

J'y sens toute la pauvreté des artifices de métier qui mutilent la vie en l'ajustant à des cadres conventionnels et qui suppléent peu à peu, même chez les plus grands talents, au souci du vrai ; et je bénis le ciel que Fromentin n'ait écouté que son instinct d'artiste et que nous puissions goûter dans son livre l'audacieuse « inexpérience » d'un écrivain dont je dirai, comme il le dit d'Augustin : que la vérité semblait avoir, pendant toute sa vie, rafraîchi ses lèvres.

J'ai beau chercher dans les littératures étrangères : j'y trouve assurément, comme dans la nôtre, des œuvres plus fortes, plus amples, plus variées, plus géniales ; je n'en trouve pas d'aussi exquise. Elle est exquisement française. Peut-être un peu trop élégante, un peu trop second Empire dans quelques-unes de ses ressemblances extérieures avec les romans d'Octave Feuillet (qui fut, lui aussi, un peintre de la passion), elle est empreinte d'une grâce où l'énergie se dissimule et d'une modestie qui recouvre une très sûre et très fine connaissance du cœur humain. Des œuvres semblables ne sont possibles que dans un pays qui a derrière lui un long passé de civilisation; et ce n'est que dans un air saturé d'intelligence que le talent, qui se recueille, peut atteindre à un art aussi parfait.

Fromentin ne publia plus rien pendant quatorze ans. Il avait dans ses papiers la matière d'un nouveau récit de voyage. Pourquoi ne l'écrivit-il pas ? Il nous répond lui-même : « Il m'eût fallu parler de lieux nouveaux à peu près comme j'avais parlé des anciens. A quoi bon ? Qu'importe que le spectacle change, si la manière de voir et de sentir reste toujours la même ? » Il aurait pu composer un autre roman. A quoi bon, puisqu'il

avait donné dans Dominique, et comme filtré, le plus clair et le meilleur de son expérience humaine ? Il fut aussi discret envers la gloire qu'il était réservé dans la vie, et cette discrétion l'a autant servi près de la postérité qu'elle l'a peut-être desservi près de ses contemporains. C'est un bel exemple à proposer, surtout aujourd'hui que le papier est si cher, aux écrivains jaloux de se survivre et qui ne craignent pas de refaire indéfiniment le même livre, jusqu'à fatiguer le public de ce qui lui a plu.

L'INFLUENCE ALLEMANDE EN FRANCE AU XVIIle ET AU XIXe SIÈCLES

Quelques mois avant la guerre, M. L. Reynaud, professeur à la Faculté des lettres de Clermont, publiait une Histoire générale de V influence française en Allemagne, qui ajoutait au mérite d'une vaste érudition et d'un intérêt dramatique celui de venir à son heure et d'établir, au moment où l'Allemagne allait se ruer sur nous, le bilan de tout ce quelle nous avait dû depuis ses origines jusqu'à nos jours .Nous avons rendu compte de ce remarquable ouvrage, et, dans un article suivant qui n'était qu'une légère esquisse, nous nous étions demandé ce que les Lettres françaises devaient à ces mauvais payeurs (1). C'est le sujet que traite aujourd'hui le nouveau livre de M. Reynaud : U Influence allemande en France au XVII I^ et au XIX^ siècles (2). Un livre que je voudrais voir dans toutes les bibliothèques ! Non qu'il soit complet ni qu'il réponde aussi bien à ce titre que le précédent. L'influence allemande n'a pas été seulement littéraire et philosophique : elle a été politique. Elle s'est manifestée dans la Révolution française au point qu'on a pu dire que la Révolution nous était venue d'Allemagne. On la surprend très agissante aux origines de la troisième République. L'Affaire

(1) Voir Eludes el Figures.

(2) Un vol. in-So (Hachette).

Dreyfus est en partie son œuvre. Ces trois chapitres s'imposaient. M. Reynaud ne les a pas abordés. II n'y a fait que de rapides allusions. Son livre perd ce riche fond d'histoire qui donnait tant de valeur à son premier ouvrage. Mais je m'empresse de dire qu'il abonde en renseignements précieux, en pages saisissantes, et que, d'un bout à l'autre, malgré la complexité du sujet qui force quelquefois l'auteur à revenir sur ses pas, le mouvement en est entraînant. On n'a jamais encore mieux mis à nu les plus tristes erreurs de ce cher et « malheureux » dix-neuvième siècle.

D'ordinaire nous faisons partir l'influence allemande du livre de M™® de Staël, et nous n'avons pas tort. Ce livre est une date, comme les Lettres philosophiques de Voltaire quand on étudie l'influence anglaise, bien qu'elles aient été précédées de toutes les publications des réfugiés protestants et des Lettres de Béait de Murât. De même le livre de M*"® de Staël avait été préparé ou, si vous aimez mieux, le public avait été préparé au livre de M"'^^ de Staël par quarante ans au moins de travail germanique accompli en France. M. Reynaud a très heureusement éclairé cette période pré-staëlienne. Nous n'avions éprouvé aucune curiosité de l'Allemagne que l'Italien Vico déclarait être en 1725 « la plus barbare des nations européennes. » Nous n'allions point à elle, comme nous étions allés à l'Italie par admiration, ou à l'Espagne par émulation, ou à l'Angleterre par émancipation. Ce fut elle qui vint à nous. Le patriotisme allemand nous apporta les productions de son pays, et nous les traduisit lui-même : V Histoire de V Art, deWinckelmann, la Messiade, de Klopstock, les Fables, de Lessing, VOhéron. de Wieland et Werther. Un Bava-

rois, Michel Huber, pu])liait en 1766 un Choix de poésies allemandes en quatre volumes ; et dès 1750, dans le Mercure et dans le Journal étranger très répandu, d'insolents métèques comme Grimm et des folliculaires à gages dénonçaient l'ignorance des Français et leur révélaient les beautés du génie germanique. Elles n'étaient pas encore éblouissantes ; mais ils nous disposaient à goûter tout ce que le Nord nous enverrait. Et depuis un siècle l'Italie ni l'Espagne ne nous envoyaient plus rien. Il était naturel, il était excellent que nous ouvrissions les yeux sur nos voisins, et je ne vois aucun mal à ce qu'ils nous aient un peu forcés de les ouvrir.

Faut-il s'étonner de l'accueil enthousiaste que nous fîmes alors aux idylles de Gessner, à « ce rêve d'un après-midi d'été d'un petit bourgeois teuton qui à lu Longus et le Télémaque ? » Le miauvais goût du dixseptième siècle prenant feu pour des poèmes comme VAdone est aussi surprenant. Mais il y avait dans cet amour de la pastorale allemande un danger que n'avait point présenté l'attrait de la préciosité italienne ou du gongorisme espagnol. On n'idéalisait point l'Italie ou l'Espagne à travers les œuvres de leurs poètes. Notre admiration était purement littéraire. Il n'en était pas tout à fait de même de l'influence anglaise à laquelle nous étions presque entièrement acquis. Nous embellissions les Anglais ; nous vantions leur loyauté ; nous exaltions la force de leur pensée ; nous égalions aux plus hautes vertus leur sensibilité secrète et leur sombre mélancolie. Mais, si nous avions la faiblesse de comparer Ossian à Homère, comme Gessner à Virgile, si nous nous laissions prendre au pathos des Nuits du tartufe

de Young, les grandes œuvres de Swift, de Daniel de Foe, de Richardson, de Fielding, de Smolett. de Pope et même de Sterne avaient, tout en étant profondément anglaises, un caractère universel qui, loin de contrarier la tradition de notre génie, ne faisait que l'enrichir. Je ne connais pas, après la nôtre, de littérature plus saine ni qui s'abuse moins sur l'homme. L'Angleterre n'a jamais été aussi franche, peut-être parce qu'elle sortait d'un siècle d'imitation française. Notre admiration était encore moins sentimentale que raisonnable. Devant la poésie allemande elle devenait morale. Nous imaginions une Allemagne candide, pure, amie de l'humanité et des larmes vertueuses, tout près de la nature, par conséquent meilleure que nous. Mme (jg Staël aura de la peine, je ne dis pas à dépasser, mais seulement à atteindre l'enthousiasme d'un Diderot que Gessner fait fondre en pleurs ou d'un Dorât qui s'écrie : « Le poète sur les bords du Rhin est l'homme de la nature : il ne connaît ni le fiel de la haine, ni les manèges de l'ambition, ni les fureurs de la jalousie ; il n'écrit point seulement pour exister dans la mémoire des hommes ; il écrit pour les rendre meilleurs, pour leur présenter sans cesse l'image de la vertu. »

Que cette avant-garde de la littérature germanique ait contribué « à ruiner l'organisation rationaliste du classicisme, » comme le dit M. Reynaud, c'est évident ; mais il faut bien avouer que ce classicisme ne tenait plus guère debout, que Jean-Jacques y avait ouvert des brèches où les petits Gessner pouvaient passer sans avoir besoin de les élargir, et que, si peu d'ouvrages ont été plus lus que la Mort (TAbel^ Paul et Virginie l'a

été encore davantage. Les autres productions allemandes ne rencontrèrent pas la même faveur, ce qui est très significatif. Les Gessner et les Haller avaient profité de la mode créée par Rousseau. Avec eux on revenait à la nature ; du moins, on se flattait d'y revenir. Mais les premières traductions du théâtre allemand déconcertèrent ou choquèrent. « Il serait fâcheux, disait la Décade philosophique, que nos jeunes auteurs prissent Schiller pour modèle : ce serait nous remettre au gland quand nous avons le blé. » WerfJier lui-même, traduit en 1776 et en 1777, n'eut aucun succès.

Mais attendez quelques années ; et tout à coup vous le trouverez sur la toilette de toutes les dames, qui se coiffent à la Charlotte, pendant que leurs frères et leurs maris « revêtent le frac bleu, le gilet et le pantalon jaunes » du héros de Goethe. En 1798, Legouvé nous représente la Mélancolie : un cyprès deç'ant elle et Werther à la main. Que s'est-il passé ? La Révolution, simplement ; la Révolution durant laquelle a travaillé l'influence allemande ; la Révolution qui a fait apparaître toute la portée de ce petit livre et qui lui a donné une actualité aussi redoutable que séduisante. Les imitations s'en multiplient. Ohermann en est une ; la Delphine de M'^^ de Staël en est une autre ; mais je ne partage pas l'opinion de M. Reynaud qui en voit une troisième dans V Adolphe de Renjamin Constant. Werther ne représente qu'une maladie passagère ; Adolphe incarne le féroce égoïsme du jeune séducteur qui a joué la passion sans pouvoir aimer. Depuis longtemps le roman de Gœthe n'a plus pour nous qu'un intérêt documentaire ; mais Adolphe est un de ces rares livres dont il est permis de dire que s'il nous manquait, il man-

querait quelque chose à notre connaissance du cœur humain. Il y a entre ces deux œuvres tout ce qui sépare l'imagination allemande, son panthéisme, sa sentimentalité morbide, du réalisme psychologique de notre génie, car Benjamin Constant, malgré toutes ses racines germaniques, nous appartient et, pour mon compte, je lui ai toujours su gré d'avoir trouvé autant de philosophie dans Candide que dans Faust.

Adolphe et Werther ne se comparent pas. En revanche Chateaubriand appelle lui-même la comparaison de Werther et de René, puisqu'on écrivant i?ene il se proposait de combattre Werther. Il en était incapable, atteint jusqu'à l'âme d'un mal qui ressemblait à celui du jeune Allemand. Pour en dénoncer les dangers et en inspirer l'éloignement, il imagina de l'aristocratiser et de le châtier « par un de ces malheurs épouvantables que les Anciens attribuaient à la fatalité », comme si l'exemple d'une Phèdre n'était pas encore plus funeste que celui d'une petite bourgeoise et comme si la foudre qui punit les êtres d'exception ne rehaussait pas leur faute d'un éclat plus attirant ! René' ne fut pas l'antidote rêvé. Mais Chateaubriand n'eut pas sur la conscience d'avoir causé des suicides, comme l'avait fait ce grand Gœthe, que d'ailleurs l'idée de sa responsabilité morale ne paraît pas avoir gêné. Ainsi le seul chef-d'œuvre de la littérature allemande qui eût pénétré chez nous y avait semé des causes de ruine et de mort ; et nous n'en continuions pas moins. Chateaubriand tout le premier, à nous forger une Allemagne saine et pure, patrie des bonnes mœurs et des vertus idylliques.

Cependant un ancien admirateur de Werther vit plus loin que Chateaubriand. Le Mercure (14 pluviôse an

XII) déclarait, dans un article signé Ch. D., que le livre de Gœthe avait été « un piège pour la jeunesse, un scandale pour l'âge mûr », et élargissant le sujet, il ajoutait : « Il n'est guère possible de jeter les yeux sur quelqu'une des productions déréglées du génie allemand, sans s'apercevoir que la littérature de cette nation, où chaque écrivain s'abandonne comme il lui plaît à sa fougue naturelle, a pris son caractère dans le système d'une liberté illimitée d'opinion. » Et il découvrait dans Werther les traits mêmes de la Réforme luthérienne. L'article émanait très probablement de Bonaparte qui, dans son aversion pour l'idéologie et dans son ambition de restaurer les disciplines intellectuelles et morales de la France, avait compris quels obstacles lui opposeraient les importations du génie germanique. Le charme de Werther, dont s'enivrait sa jeunesse nostalgique trop à l'étroit dans un parc d'artillerie, s'était peu à peu dissipé sous sa rude expérience de la vie et des hommes. S'il gardait toujours une pré dilection pour les fantômes d'Ossian, parce qu'ils étaient héroïques, il s'apercevait aujourd'hui que la sensibilité lyrique d'un Werther, la fausse noblesse dont il se pare et s'abuse, cachait le spectre de la mort. Ce n'est pas seulement les idées anglaises et l'apologie du divorce qu'il abomine dans la Delphine de M™^ de Staël, c'est encore plus la marque werthérienne.

La position très nette que prenait le maître de la France contre l'influence germanique allait en hâter la marche et l'aggraver d'une signification politique. Les idéologues, ces héritiers des Encyclopédistes à qui la Révolution n'avait rien appris, ne pardonnaient pas à Napoléon d'avoir signé le Concordat. Le clan de

M°*® de Staël avait espéré que Napoléon imposerait à la France le protestantisme comme religion officielle. Les autres eussent préféré qu'on les débarrassât, une fois pour toutes, de la religion chrétienne ; mais ils auraient accepté ce pis-aller qui, aux yeux des ennemis de Rome, avait bien ses charmes. Les disciples de Rousseau éprouvaient une tendresse naturelle à l'égard des Allemands ; et l'un d'eux, Mirabeau, dans son livre sur la Monarchie prussienne, publié en 1788, exaltait déjà la Prusse, pays des lumières et de la philosophie, et conseillait à l'Allemagne de se soumettre à son hégémonie. Pourquoi ? Uniquement par haine de la religion catholique. Mais tous, encore foncièrement et étroitement classiques, n'avaient pas la moindre aptitude à goûter les nouveautés du romantisme allemand. Ils exècrent Chateaubriand ; ils ridiculisent son Alala ; et le Génie du Christianisme les exaspère. Nul d'entre eux ne se doute que ces livres font plus que leurs articles ou leur propagande pour le succès des œuvres allemandes. Ils n'ont jamais dû comprendre le mot de ]\ime de Staël, que Chateaubriand, comme Jean- Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, était un génie germanique. Ils n'entendent rien au génie germanique. Tirezles de Gessner et de ce végétarisme poétique : leur goût de l'Allemagne n'est qu'une forme de leur opposition à l'Empire. Il est curieux de constater que, dès le début du dix-neuvième siècle, l'anticléricalisme de ces idéologues, également antimilitaristes et humanitaires, se montre favorable à l'Allemagne et, comme nous dirions aujourd'hui, pro-allemand. Mais ils étaient trop mal informés pour créer un mouvement sérieux, et trop circonspects (tous nantis de places et d'honneurs)

pour braver les sourcils froncés du maître. Ce fut parmi les émigrés que l'inflence allemande devait recruter ses émissaires les plus actifs et le plus fameux, Charles Villers. L'histoire de ce personnage, que nous raconte M. Reynaud, est instructive. M™^ de Staël lui doit beaucoup, et par M™^ de Staël, toute la Germanie qui, du reste, l'en a mal récompensé ; mais nous ne lui reprocherons pas d'avoir, par son ingratitude, averti nos renégats du sort qu'elle leur réservait.

Ce Villers ou de Villers (son père avait usurpé la particule) était Lorrain et sortait de l'Ecole militaire de Metz. Officier d'artillerie, mais plus homme de lettres qu'officier et plus philosophe qu'homme de lettres, intelligence fumeuse, tempérament sensuel, féru de Jean- Jacques, de Mesmer et de Cagliostro, il va rejoindre en 1792 l'armée de Condé. Bientôt dégoûté du service, il s'établit dans la vieille ville universitaire de Gœttingue, pédante, bigote, où c'est à qui déblatérera contre la corruption des mœurs françaises. Il y connaît une jeune fille, docteur en philosophie, Dorothée Schloezer, qui se marie avec un M. de Rodde, et dont il devient l'amant après son mariage, s'il ne l'était avant, parce qu'elle lui plaisait sans doute et aussi parce qu'il avait la plus haute idée de la vertu des femmes allemandes. Dorothée l'initie à ce que Michelet appellera plus tard a l'adorable pureté des mœurs germaniques » et le convainc de la supériorité morale sur les lettres françaises d'une littérature d'essence protestante. Comme il souffre de notre dépravation, il conçoit le généreux dessein de nous régénérer en nous inoculant la philosophie kantienne ; et, en 1801, il publie à Metz la Philosophie de Kant. Mais la façon

arrogante et dogmatique dont il nous la présentait, ses attaques contre le sensualisme de xviii^ siècle qu'il accusait d'avoir engendré la Révolution, son mépris des idées françaises soulevèrent les idéologues à qui leur blessure d'amour propre ne permettait pas de soupçonner quel renfort il leur apportait. L'apôtre du kantisme décampa et repassa en Allemagne. « Je reviens, écrivait-il, du pays du charlatanisme et de la forfanterie. » Hélas ! ces idéologues qu'il avait traités de « populace ameutée » allaient lui ménager une belle revanche.

A la proclamation du Concordat l'Institut répondit en mettant au concours le sujet suivant : « Quelle a été l'influence de la Réformation de Luther sur la situation politique des différents Etats de l'Europe ? » Dorothée, toute l'université de Gœttingue, tous ses bons amis allemands et français pressent Villers de concourir. On le bourre de documents, de fiches et d'idées. En cinq mois son apologie de l'Allemagne fut prête ; et, à son grand étonnement, car il craignait de s'être aliéné ses juges par ses injures, le mémoire fut couronné. Il accourt à Paris. 11 est l'homme du jour, combattu par les journaux du gouvernement, encensé par les philosophes. Ces derniers ne se déjugeaient point en portant aux nues le kantien réactionnaire qu'ils avaient honni deux ans auparavant : ils ne faisaient au contraire qu'honorer la palinodie du Kantieh. En effet, ce farouche adversaire de la Révolution, qui y voyait l'aboutissement du matérialisme français, la considérait maintenant comme une heureuse conséquence de la Réforme. La Réforme avait été un progrès sur le Catholicisme, et de ce progrès découlaient tous les

autres. Les pays protestants étaient plus libres, plus tolérants, plus instruits, plus vertueux, plus prospères. Ces idées, que l'histoire dément, sont devenues la monnaie courante de l'anticléricalisme français. Il n'est pas mauvais de savoir qu'elles sortirent de la frappe d'un sectaire germanophile qui conduisait l'offensive des Allemands contre son pays.

Le succès de son livre en France et à l'étranger, sa nomination de Correspondant de l'Institut redoublèrent son insolence. Après avoir vainement essayé de lancer la Bibliothèque germanique, de connivence avec Ph.-A.. Stapfer, Benjamin Constant, Cuvier et des Allemands notoires, il regagne l'Allemagne où il se livre aux diatribes les plus outrageantes sur les mœurs de la France. Il tombe plus bas encore, quand il se jette dans les pamphlets politiques, invente des atrocités de troupes françaises, prêche le soulèvement contre nous. Napoléon ordonne son expulsion des territoires occupés par nos armes. Mais son vrai châtiment, ce furent les Allemands qui s'en chargèrent. Lorsqu'ils reprirent le royaume de Westphalie, ils s'empressèrent de lui retirer sa chaire de Gœttingue. Benjamin Constant, M™6 de Staël, le ministre gallophobe Stein, plaidèrent inutilement sa cause. On leur ferma la bouche en augmentant sa pension de retraite. Il avait certainement droit à un relèvement de trente deniers. Rien de plus savoureux que les raisons alléguées pour justifier sa révocation. « Il n'avait pas la formation scientifique nécessaire » et sa vie était d'une immoralité scandaleuse, car Dorothée l'avait suivi, Dorothée ne le lâchait pas ; on dit même qu'elle le séquestrait. Il ne résista pas à ces humihations et à cette vie d'enfer. Il

mourut à l'âge de cinquante ans, en 1815. Son nom fut vite oublié, mais « son œuvre n'avait pas été vaine. Il avait identifié la cause de l'Allemagne avec celle de la Réforme et il avait établi la fusion entre le libéralisme politique et la germanophilie. » Cette œuvre allait recevoir de M'"^ de Staël sa mise au point et une forme qui en assurerait la durée.

Les rapports de M^^ de Staël et de Villers fourniraient la matière d'une bonne comédie. Le livre De la Littérature avait enthousiasmé Villers, et une correspondance avait commencé entre eux où il avait entrepris de la gagner à son idolâtrie pour l'Allemagne qu'elle ignorait encore. Mais il était dans sa période d'agression contre les philosophes du xviii® siècle, et ^{me (Je Staël, nourrie de leur moelle, résistait et restait fidèle à ces hommes excellents qui avaient combattu « un grand ennemi, le catholicisme. » Sa résistance faiblit quand il mit la France au défi de montrer d'aussi beaux monuments que « le code prussien, le plus humain, le plus républicain de ceux qui existent, le gouvernement d'un assez grand nombre de princes éclairés, les régences des villes libres, la Réformation. » Et sa fidélité sombra dans les éloges frénétiques dont il accueillit le roman de Delphine. Ce fut sur les instances de Villers qu'elle décida son voyage d'Allemagne. Il devait l'attendre à Metz. Il l'y attendait bien, mais avec son garde du corps, Dorothée, dont M^^ de Staël ne soupçonnait pas l'existence. Les deux femmes s'affrontèrent. Un homme n'est jamais brillant dans cette situation-là. Villers fut piteux. Il rentra dans sa cage sous l'œil de sa dompteuse et laissa l'ex-ambassadrice de Suède se débrouiller seule avec la Germanie.

Je ne m'étendrai pas sur le voyage de M^^^ de Staël ni sur son livre. Je ne pense pas, comme le fait M. Reynaud, que ses lettres à son père, écrites en cours de route, doivent modifier notre jugement. Nous savions par H. Heine quel effet de tourbillon enjuponné elle avait produit aux solides penseurs allemands et qu'en général on lui avait reproché cette légèreté et cette pétulance qu'elle-même reprochait aux Français dans son mauvais livre de Corinne. Si elle a paru trop française à l'Allemagne, il n'est pas étonnant que l'Allemagne lui ait paru trop allemande. L'éclat des réceptions officielles ne lui en cacha pas les ridicules et la grossièreté. Sa correspondance intime trahit en maint endroit l'ennui et la déception. Mais, à moins de voyager dans les jardins d'Armide, presque tous les voyageurs qui explorent un pays inconnu, surtout quand ce pays est peuplé de millions d'hommes, passent par une série de tribulations et de petits déboires que leurs lettres avouent et dont leurs livres ne gardent plus la trace. La veille du jour où elle quittait Berlin, elle écrivait : « Ce qu'il faut ici, c'est lire des livres allemands : les hommes ni les coutumes n'ont pas d'originalité ; c'est en idéalisme qu'il faut les observer, non dans la réalité. » M. Reynaud y voit l'aveu que son voyage ne l'a pas satisfaite : j'y vois aussi qu'à travers ses impatiences et ses désillusions elle a déjà conçu le manière dont elle prendra son sujet. De là à dire qua son livre est un livre de mauvaise foi, je ne le ferai pas plus que je ne m'indignerai qu'elle se soit affichée à l'étranger avec des ennemis forcenés de son pays. Quel est son pays ? Elle est Irlandaise et Allemande par ses ascendants, Suisse par sa naissance. Suédoise par

son mariage. Pas une goutte de sang français ne coule dans ses veines. Elle n'a aucune délicatesse d'âme envers la France qui a orné son esprit et qui l'a fêtée ; mais elle ne la trahit pas comme ce malheureux Villers. Elle a même pu s'aveugler jusqu'à croire qu'elle en servait les intérêts. Son livre est sincère, parce que rien n'est plus sincère en elle que la détestation du catholicisme et la haine de Napoléon. Il est sincère dans la mesure où le sont toutes les apologies écrites contre des hommes ou des institutions. Quand elle l'a rédigé, entourée de gallophobes, elle avait oublié ce qui l'avait froissée au cours de son voyage. L'iVllemagne des poètes et des philosophes s'était substituée à celle des Allemands. De ses impressions elle ne retenait que ce qui pouvait donner une note personnelle,- un accent plus intime, plus persuasif, à l'exposé de la littérature, de la philosophie, de la mysticité et des vertus allemandes. Elle avait quitté la réalité pour ne plus « observer qu'en idéalisme. »

Ses idées les plus importantes ne lui appartiennent pas : c'est du Villers, mais revu, corrigé, augmenté ou adouci, surtout nuancé, du Villers dépouillé de ses inconvenances et de son violent dogmatisme, du Villers qui préfère l'enveloppement à l'assaut. Par sa philosophie, par son libéralisme, par ses mœurs, par sa poésie, par ses lumières, comme par son mysticisme qui poursuit jusqu'au sein ténébreux des superstitions le secret des âmes, l'Allemagne prouve la supériorité et l'excellence de la Réforme. De ce long, sinueux et habile plaidoyer, dont la France allait être intoxiquée pendant plus d'un siècle, la seule partie consacrée à la littérature allemande mérite pleinement l'admiration.

On n'a jamais révélé une littérature étrangère avec plus d'intelligence et un jugement en somme plus conforme à celui de la postérité. Comparez ces chapitres aux Lettres philosophiques où Voltaire nous signale les écrivains anglais. La môme intention de rabaisser la France anime ces deux initiateurs. Quelle différence ! La critique de Voltaire est fine et précise ; dans son élancement, elle se détache du sol, du peuple, de tout ce qui explique et soutient les œuvres ; elle s'érige en arêtes vives et en transparences glacées à travers lesquelles ce n'est pas l'âme anglaise que nous distinguons, mais le goût et l'esprit français. La critique de ^[me de Staël au contraire a une ampleur qui embrasse l'homme, le milieu, l'histoire, l'œuvre. Ses analyses sont des interprétations, en même temps que la confidence de ses émotions. Ses jugements soulèvent non seulement des questions littéraires, mais des problèmes psychologiques. Quand on a lu Voltaire, on va chez son libraire, et on le prie de faire venir ces curieux ouvrages anglais. Quand on a lu M™^ de Staël, on a envie d'aller chercher soi-même les ouvrages allemands au pays qui les produit et de cueillir le rameau d'or dans la forêt germanique.

Le mérite de cette nouveauté ne compense pas le mal qu'elle nous a fait. Sans elle, plus lentement, d'une manière moins attrayante, nous n'en aurions pas moins connu les grandes œuvres allemandes. Mais sans elle il est douteux que le mirage d'une Allemagne pacifique, loyale, vertueuse, se fût aussi continûment imposé à nous. Elle a pour très longtemps orienté vers la Germanie notre anticléricalisme militant et, par ce qu'il contient de microbes anticléricaux, le libéralisme fran-

çais. Les contemporains n'ont pas vu que, de toutes les réfutations du Génie du christianisme, son livre est la seule qui ait porté. En apparence, les deux ouvrages semblaient témoigner de la même évolution. Comme Chateaubriand, M™^ de Staël retirait son âme de la faillite des Encyclopédistes. Mais l'un, en grand écrivain national, collaborait à l'œuvre de restauration française et sonnait les cloches de l'Eglise dont Napoléon rouvrait les portes. L'autre s'y opposait avec toute la vigueur de son esprit et s'efforçait de discréditer, au profit de la Réforme, la vieille discipline religieuse qui avait fait en partie la grandeur de la France. Désormais l'amour de l'Allemagne ne sera pas cette simple préférence que, par goût, par tempérament, par relations, par mode, nous accordons à tel ou tel pays étranger et qui ne modifie en quoi que ce soit notre attachement au nôtre : il impliquera presque toujours l'ingratitude envers notre passé, un amoindrissement du respect de nos traditions, une déperdition de ce que L. Bertrand appelle « le sens de l'ennemi », un redoublement d'injustice à l'égard du catholicisme. Il ne sera pas une force comme le culte de l'Italie, l'enthousiasme pour l'Espagne et même, malgré les ridicules qu'il engendre, l'engouement pour l'Angleterre : il sera une cause de faiblesse, d'erreurs, de désastres.

Etrange influence qui ne ressemble à aucune autre ! Sur notre littérature elle est médiocre. Notre romantisme a beaucoup plus emprunté à Walter Scott et à Byron qu'à Goethe et à Schiller. Il a bien reçu la plupart de ses théories du livre de M™^ de Staël ; mais de l'Allemagne même il n'a guère importé que du fantastique et du macabre. H. Heine s'en moquait à bon

droit. C'était du macabre et du fantastique de seconde main. Nous n'avions pas en nous ces dessous ténébreux impénétrables à la raison, cet humus de rêves obscurs qui produisent spontanément les fantômes et l'ivresse de la terreur. Notre âme, dégagée par la culture classique, avait rompu le lien ombilical qui la reliait au monde des choses. On ne pouvait songer à le remplacer par la cordelière du Docteur Faust. Cependant la poésie allemande a développé en nous le sentiment du mystère où baigne notre vie, et elle a favorisé dans notre poésie, selon le mot de M. Reynaud, « cette irruption du problème de la destinée humaine », qui en a passionné le lyrisme. UEnfant du Siècle de Musset le confesse. Mais la Révolution et une de ses conséquences, le byronisme, y auraient suffi. Et d'ailleurs comme à distance nos grands l;yTiques, « par leur large souffle humain, par leur souci et leur sens de l'universel, » s'écartent des IvTiques allemands « confinés dans la région de l'instinctif » et se rattachent à la lignée des Corneille, des Bossuet, des Pascal !

L'influence allemande fut plus marquée sur les idées, bien que nos grandes doctrines philosophiques du xix^ siècle y aient échappé, après l'avoir un instant subie, comme l'éclectisme de Cousin, ou sans même l'avoir ressentie, comme le positisvime d'A. Comte qui a ses origines dans le xviii^ siècle français. Mais elle se répand à l'état diffus. Son panthéisme, qui tend à replonger l'individu dans la nature et dans la race, à ne faire de lui que le dépositaire à peine conscient d'une idée collective irrésistible, et qui ne voit plus en Dieu que la lente élaboration de l'univers prenant le sentiment de lui-même à travers l'esprit humain, ce panthéisme

pénètre notre conception de l'histoire avec Quinet et Michelet, dont l'âme s'en est imprégnée chez Herder et les historiens allemands. C'est à Quinet que revient le triste honneur d'avoir formulé un certain nombre d'absurdités solennelles qui devinrent le credo des partis démocratiques. Patriote sincère, mais poète manqué et cerveau mou, il adoptait les thèses de Villers sur le protestantisme, et, à l'exemple de Herder, il nous traçait une histoire de l'homme et de ses étapes vers la liberté d*où il ressortait qu'après l'avènement du Christianisme et l'établissement de la Réforme, la France de la Révolution avait reçu la mission de frayer aux peuples le dur chemin de Falfranchissement. Elle devait s'y sacrifier au risque d'en mourir. « Elle était le Christ des nations. » On n'avait encore jamais vu chez un fils attendri ce désir de crucifier sa mère. Ces choses-là se sont dites. Nous les avons entendu répéter au début de ce siècle. Elles ont trouvé des Français pour les applaudir. Je ne parle pas des métèques qu'elles faisaient trépigner d'aise. Voyez pourtant : l'idée de Quinet était bien une idée germanique ; seulement l'Allemagne se réservait le rôle de conductrice de l'humanité que Quinet assignait à la France, avec cette variante, qui a sa valeur, que, pour l'organisation scientifique et le bonheur du monde, elle crucifierait, s'il le fallait, toutes les nations.

Le génie de Michelet ne le sauva pas de cette contagion d'hystérie mystique. Mais on ne saurait nier que l'Allemagne l'ait fécondé, comme elle l'a fait de toute notre science historique, et que ses théories du terroir, de la race, de l'effort continu des générations et de leurs douloureux enfantements, n'aient fourni à son

imagination des stimulants dramatiques, à sa sensibilité des motifs d'explosion. Du reste, comme Quinet et plus encore, par sa générosité française, par son fond de tendresse humaine qu'émeut délicieusement la poésie de Virgile, il s'est dérobé à l'étreinte du déterminisme allemand et a toujours maintenu sa tête de fiévreux nageur altéré de lumière au-dessus de la sombre marée naturaliste où sa chère Allemagne abîmait la responsabilité individuelle.

C'est seulement à partir de 1850 que, le prestige de Hegel grandissant, la pensée française risque d'être submergée. Taine et Renan dominent cette époque, où la poussée matérialiste est si forte. Jusqu'à quel point l'Allemagne conquit Taine, ses lettres de jeune professeur nous le disent. Dans quelle inesure le système de Hegel a pesé sur lui, M. Reynaud l'a, je crois, très exactement précisé. Mais, en admettant même qu'on le définisse avec M. Boutmv « une imagination germanique administrée et exploitée par une raison latine, » il n'en reste pas moins que cette imagination a subi, jusqu'à la tyrannie, l'ascendant des Anglais. Si en 1852 il découvrait dans les Allemands « des idées à défrayer un siècle », il écrivait en 1869 : « La seule philosophie originale et vivante en Europe se trouve maintenant en Angleterre. » Plus il va, plus il se déprend de l'Allemagne.

Pour Renan c'est une autre affaire. Le livre attendu de M. Lasserre, la thèse en préparation de M. Pommier sur la Jeunesse de Renan nous éclairciront sans doute ses rapports avec l'esprit allemand. Mais dès maintenant il me semble qu'on peut souscrire au jugement de M. Reynaud : qu'il a presque tout reçu de

l'Allemagne. Et son exemple achève d'illuminer le sens de cette influence. Les deux plus redoutables, les deux seuls redoutables adversaires du christianisme sous sa forme catholique, c'est-à-dire sous l'unique forme qui ne lui permette ni de se dégrader en mysticisme grossier ni de se résoudre en vague religiosité, sont Voltaire et Renan.

Tout l'effort de Voltaire a consisté à en prouver la malfaisance et l'absurdité en le ridiculisant. Son triomphe a été de dépouiller les questions religieuses du respect qu'elles commandent, de la compétence qu'elles exigent, et d'abaisser l'exégèse à la portée du premier sot venu. Le voltairianisme, vous le trouvez à tous les étages de la société, depuis le savant ou le philosophe qui hausseraient les épaules avec raison si vous vous mêliez de parler de physique sans en avoir fait ou de Descartes sans l'avoir lu, et qui n'hésitent pas à trancher en matière de religion sans avoir jamais feuilleté un livre de théologie, jusqu'au dernier Gaudissart inépuisable en bons mots sur Dieu, la Vierge, les Saints et les Capucins. Toutes les basses plaisanteries que se repassent infatigablement les feuilles anticléricales sont d'origine voltairienne. Pour accomplir son œuvre. Voltaire a dépensé une somme incroyable d'esprit, d'invention, de verve comique, au besoin d'éloquence. Son génie a su introduire une extraordinaire variété dans cette attaque si platement monotone chez ses successeurs ; et toutes ses ressources, toutes ses armes, c'est la France qui les lui a fournies. Du Roman de la Rose au Dictionnaire de Bayle, il a reçu en héritage, mis à contribution, rançonné, pillé tout ce qui avait attaqué ou raillé la croyance religieuse chez nous. Le

déisme anglais, le fiel de Swift, ne sont rien à côté de ses innombrables affluents sortis des sources françaises. Voltaire, c'est nous tournés contre notre foi, avec une profondeur dans le dessein, une science dans la tactique qui sont incomparables, et, bien que le mot ne lui convienne guère, avec une loyauté aussi grande qu'on peut l'attendre d'un pamphlétaire. On a extrait de ses cent volumes un livre intitulé Apologie de la Religion, et qui ne ment pas à son titre. Ce n'est là qu'un bon tour joué à l'auteur de cent volumes, obligé quelquefois de déguiser sa pensée et, par-dessus le marché, déiste. Nul n'en est dupe. Mais, si Voltaire a fait un mal qui des rangs supérieurs de la société s'est étendu dans les classes moyennes et s'y est aggravé, du moins après les réactions du romantisme, surtout après la réaction des esprits ébranlés par les conséquences de la Révolution, la plaisanterie voltairienne avait perdu de sa virulence, et, aux yeux de l'élite, le phénomène religieux avait recouvré sa grandeur mystérieuse et sa beauté. L'imagination et la sensibilité étaient redevenues chrétiennes. Le matérialisme, l'athéisme, même le déisme, gardaient leurs positions ; mais ils se donnaient pour ce qu'ils étaient et ne trompaient personne. Ce fut alors que Renan parut. Il ne déclarait pas la guerre à la religion ; il la soumettait à une méthode historique, très contestable, mais très impressionnante, qui la réduisait à n'être qu'un phénomène comme les autres, plus susceptible que beaucoup d'autres d'interprétation symbolique. Il l'anéantissait, mais il laissait subsister, à la place où elle avait été, des reflets de lumière et des nuages d'encens. Il ornait lui-même l'autel dont il avait doucement conjïédié la divinité.

Il subornait la sensibilité au profit d'une irréligion qui épousait les contours de la religion. Veuiliot disait qu'il plantait des camélias sur le Calvaire. Dans cette œuvre de destruction il procédait avec de pieux ménagements et des gestes encore rituels. La Cité de Dieu s'écroulait sans bruit aux plus doux sons de sa lyre. L'ironie de Voltaire était incisive et s'enfonçait dans l'esprit ; la sienne flattait l'intelligence et enveloppait l'âme d'un gracieux désenchantement. Voltaire se moquait de la sottise humaine ; Renan s'attendrissait sur les douleurs de l'humanité qui ont créé les dieux et sur ces dieux aussi mortels que nous. Quand il les avait ensevelis dans le fameux linceul de pourpre, quand il avait chanté la messe des morts sur le plus beau et le plus noble d'entre eux et qu'il ne nous restait plus que nos yeux pour pleurer, il ramenait à nos lèvres le sourire de l'espérance en nous découvrant des espaces illimités où était en train de s'ébaucher le vrai Dieu, ce perpétuel devenir. L'Allemagne pouvait se reconnaître dans cette œuvre d'inspiration toute hégélienne qui bouleversait la discipline de notre esprit, rompait avec sa vieille franchise, finissait par faire de la contradiction le signe de la vérité, de l'équivoque la marque de la profondeur. L'art seul en était français. Mais à la faveur de cet art, d'une séduction si dangereuse, qui s'emparait des âmes rebelles au voltairianisme, elle remportait chez nous une nouvelle victoire sur la religion romaine. « Si le Christianisme devait succomber, dit M. Reynaud, ce serait Renan qui lui aurait porté le coup de grâce. L'arme germanique, dont il l'a frappé d'une main caressante, visait au cœur. »

Il représente le point culminant de l'influence aile-

mande ; mais, à côté de cette influence philosophique, il s'en exerçait une autre aussi invraisemblable que réelle. Depuis Cousin, qui en 1817 s'élançait sur les trace de M™® de Staël et nous rapportait de son voyage « un homme de génie, Messieurs : Hegel », tous nos poètes, nos écrivains, nos philosophes qu'attirent Weimar, les burgs du Rhin, la Forêt Noire, la Souabe et la Thuringe, tous, dès qu'ils ont mis le pied sur cette terre sacrée, aliènent leur esprit critique et répètent en l'amplifiant la leçon staëlienne. On composerait avec leurs impressions et leurs souvenirs un livre de cantiques à désespérer du bon sens français. « La vieille Allemagne, notre, mère à tous, Teutonia ! » s'écrie Gérard de Nerval. Pardonnons-lui, eu égard à sa folie. Mais Marmier n'a jamais été fou et ne s'est jamais pendu, s'il eût mérité qu'on le pendît pour avoir écrit : « Dès qu'on a passé la frontière, il semble qu'on entre dans une région fabuleuse où les hommes gazouillent et chantent comme des oiseaux. » Ne citons que les plus notables : Saint-Marc-Girardin, Saint-René Taillandier, Ampère, Quinet, Michelet, Hugo, Lamartine, Taine élèvent un concert de louanges qui donnerait à penser que les douaniers leur ont versé un breuvage où s'est noyée leur raison. Michelet, du haut de la Walhalla, découvre un paysage « vertueux pour ainsi dire. » Hugo proteste de son dévouement filial « pour cette noble et sainte patrie de tous les penseurs. » Lisez M. Reynaud : vous serez effaré. Ils ne voient rien, ils n'entendent rien, ils n'étudient rien, ils ne distinguent même pas entre les auteurs allemands. La haine contre la France, l'aspiration à la domination universelle qui courent partout, ils ne les soupçonnent pas. Lorsque

H. Heine les avertit, ils se bouchent les oreilles. Lorsque l'honnête Quinet, brusquement désenivré, pousse un cri d'alarme, ils lui imposent silence, comme les Jaurès et les Albert Thomas déclaraient en 1913 que « leur camarade » Andler s'était lourdement trompé en suspectant l'internationalisme des socialistes allemands. L'improvisation de Musset, Nous raç>ons eu votre Rhin allemand, ce chant d'alouette dans le ciel de France, est aussitôt étouffé par les grandes orgues de Lamartine : Vwent les nobles fils de la graine Allemagne !

Mais enfin l'Allemagne n'avait pas joué la comédie pour leur plaire. Elle ne s'était pas maquillée ; elle n'avait pas monté, sur le passage de ces pèlerins, des décors de théâtre, comme les courtisans de Catherine II, lorsque leur souveraine parcourait les steppes et s'émerveillait de les voir si peuplées. Evidemment non : j'accorde qu'il y ait chez les nations germaniques une certaine candeur, une certaine bonhomie, des habitudes patriarcales, une grosse sentimentalité qui recouvrent leur brutalité foncière et souvent leur hypocrisie, et qui peuvent avoir sur des gens d'une civilisation plus raffinée un attrait analogue à celui des peuples primitifs ; et cet attrait se double de la surprise qu'on éprouve à trouver chez elles, en même temps qu'une simplicité si proche de la nature, des spéculations métaphysiques, d'énormes travaux d'érudition, parfois une étrange poésie. L'Allemagne idyllique n'était pas tout à fait un mythe : c'était une apparence que des yeux moins prévenus auraient dû percer.

Il y a pire que cet aveuglement. Circé dépouillait ses hôtes de leur qualité d'hommes ; l'Allemagne leur fait oublier leur qualité de Français. Ils semblent pos-

sédés du désir d'humilier leur patrie devant cette fausse aïeule. Ils la gourmandent de ne pas lui ressembler ; ils lui proposent âprement le modèle de ses vertus familiales, de sa probité, de sa piété. Exaltation de l'Allemagne, dépréciation de la France. Hugo, dans son livre du Rhin, au lendemain des crises de gallophobie qui avaient consterné Quinet, évoque les soldats de Louvois, les soldats français, et, durant cinquante pages, s'acharne contre eux avec une rhétorique démentielle. Saint- Marc-Girardin n'a pas assez de mépris pour les administrateurs français qui, sous le premier Empire, ont prétendu gouverner un peuple si supérieur par son spiritualisme et sa mélancolie. Taine rencontre en Allemagne un négociant allemand qui lui vante les vertus de la famille allemande, et il se plaît — c'est lui qui nous le raconte — à le scandaliser en lui décrivant l'immoralité de la vie française. On alla encore plus loin. La grandeur passée de la France pouvait être gênante. On l'immola à la gloire de l'Allemagne. A la suite des élucubrations de Gobineau qui faisaient de l'homme allemand le sel de la terre, Renan déclarait que de cette grandeur nous étions uniquement redevables à l'élément germanique qui nous avait formés. Par lui nous nous étions élevés au-dessus de la médiocrité à laquelle sont vouées les races gauloises et latines. Mais la Révolution ayant éliminé cet élément, nous n'étions plus qu'un peuple dénué de haute morale, de métaphysique, de religion, de poésie et d'art, un peuple de psychologues divertissants, capable tout au plus de donner les marionnettes à l'univers.

Le désastre de 1870 allait-il dessiller les yeux de ces adorateurs du génie germanique ? Ils gémirent d'avoir

été trompés. Aucun d'eux n'eut le courage de confesser son manque de discernement et d'en chercher les causes dans les erreurs de la Révolution, dans le relâchement du patriotisme, dans la guerre sourde ou déclarée que, depuis un siècle, nous menions contre notre religion nationale. Je ne puis lire les deux lettres académiques de Renan à Strauss ni son article du 15 septembre 1870 sans un indicible malaise. Son article surtout nous agenouille en suppliant aux pieds du vainqueur. Nous avouions nos fautes et « les graves responsabilités que la France porterait au tribunal de l'Histoire », la conquête de l'Alsace, les victoires napoléoniennes, l'annexion de Nice et de la Savoie ! « On se demande, s'écrie M. Reynaud, ce qu'un Sybel ou un Treitschke aurait pu écrire de plus dur sur la France pour justifier la politique de proie des Hohenzollern ! » Mais qu'attendre des hommes qui auraient volontiers illuminé, le soir de Sadowa, en l'honneur de la Prusse, de la Science et de Luther ? Leur examen de conscience tourna contre nous. Si nous avions été vaincus, c'est que l'Allemagne avait mérité de vaincre. Nous allions, en vertu de cet axiome, tomber sous un joug que nous n'avions pas encore connu.

Ici je me sépare de M. Reynaud qui me paraît beaucoup trop sévère pour les lettres françaises pendant cette période tumultueuse, anarchique, mais féconde. Toute notre littérature de 1870 à 1900 est sortie de la guerre, en ce sens que la guerre a précipité les évolutions commencées, assombri les imaginations, propagé l'esprit de révolte. Nos écrivains ont subi l'influence du désastre, non celle du peuple qui nous l'avait infligé. D'ailleurs la décadence littéraire et philosophique de

l'Allemagne date de sa victoire. Elle était, comme toujours, incapable de créer de nouvelles formes d'art. Au contraire ce sont nos écoles, notre théâtre, notre roman, notre critique qui ont influé sur elle. Assurément les poisons que nous avions absorbés avant 1870 ont continué d'agir. Nous nous sommes emparés du pessimisme de Schopenhauer comme d'un convoi de ravitaillement oublié par l'ennemi ; nous avons fait des apothéoses à Wagner ; nous avons « anarchisé » avec Nietzsche qui, pourtant, par son admiration de la culture française, aurait pu nous rappeler au respect de notre passé et de notre génie. Mais ce ne furent là que des modes d'un jour. M. Reynaud énumère les œuvres du Nord qui nous envahirent, russes, Scandinaves, anglaises. Pouvions-nous les ignorer, et l'Allemagne en est-elle responsable ? Tolstoï nous a jetés dans un délire comparable à celui où Richardson nous avait jetés au xviii^ siècle, mais beaucoup plus dangereux. Soit. Pouvions-nous ignorer Tolstoï ? Remarquons plutôt la prudente résistance que les gloires étrangères ont rencontrée chez nous, et admirons à quel examen critique nous les soumettons avant de les adopter. On nous reproche souvent notre lenteur, et ce reproche est quelquefois mérité. Qu'il y ait eu dans notre théâtre et dans notre roman un débordement de naturalisme, un goût malsain des perversions physiologiques, un paganisme licencieux : c'est ainsi que le régime des surenchères démocratiques comprend la liberté de pensée. Quand M. Reynaud parle de « l'effroyable atmosphère de vulgarité et de bassesse qui a régné sur notre littérature et sur notre politique », je le lui accorde pour la politique, non pour la littérature, où cette atmosphère

a été combattue et en partie dissipée. Il ne faut pas que les excès, dont les auteurs étaient si souvent des naturalisés de fraîche date, des étrangers déguisés sous des noms français, nous cachent le travail d'assainissement que nos meilleurs écrivains ont accompli et dont les résultats se sont de plus en plus manifestés à partir de 1900. Réveil du sentiment religieux et conséquemment de l'esprit national ; retour aux classiques qui n'avaient jamais été mieux sentis ; refoulement des chimères et des nuées romantiques devant la lucidité courageuse du noble réalism^e français. Ce qui apparaît clairement, c'est qu'en France, dans cette période de confusion où un cosmopolitisme, qui manœuvrait toujours au profit de l'Allemagne, s'efforçait de nous démanteler et trouvait des auxiliaires conscients ou inconscients parmi les aventuriers qui nous gouvernaient, le talent littéraire, sauf de rares exceptions, fut d'un seul côté, du bon, celui de la patrie.

Et pourtant l'influence allemande n'avait jamais été aussi forte. Elle puisait de sa force dans ce stupide anticléricalisme qui n'est la plupart du temps que de l'antichristianisme. Un jour le grand Condé, au moment où Bourdaloue se dirigeait vers sa chaire, le désigna du doigt et dit : « Voilà l'ennemi ! » Belle parole qui précise l'attitude du christianisme en face de nos instincts, de nos passions, de tous nos appétits d'orgueil, de toutes nos vanités d'amour-propre. Ce n'est pas dans ce sens là que Gambetta lançait son fameux cri : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » La nouvelle démocratie en fit sa devise et son programme, et par là elle se livrait à l'action de l'Allemagne. Elle pardonnera tout à l'anticlérical, même de n'être pas démocrate ; elle ne passera

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rien à celui chez qui elle devinera un retour aux idées religieuses. Elle pardonnera à Renan sa Réforme intellectuelle et morale, bien qu'elle n'ait jamais eu à essuyer de réquisitoire plus méprisant et plus décisif : sa Vie de Jésus le rend tabou. Elle essaiera, vainement d'ailleurs, de ruiner le crédit de Taine, malgré son Ancien régime, et bien que ses Origines ne lui soient pas plus hostiles que la Réforme de Renan, parce qu'elle a senti chez lui une déférence grandissante pour la morale chrétienne. Partant de ce principe que quiconque est l'ennemi de l'Eglise est son ami, elle ouvrira largement les portes de la cité française et facilitera l'accès des grands emplois à tous ceux qui ne pourront être soupçonnés d'attachement à nos traditions religieuses. Et voilà des tas d'étrangers au cœur de la place.

La haute Université la servit par sa dévotion à la science allemande. En 1870 l'enseignement supérieur était tombé dans un triste état de langueur, et des réformes s'imposaient. Les hommes qui s'en chargèrent s'inspirèrent de l'organisation des universités germaniques. Mais cette organisation était en grande partie une œuvre française adaptée par l'Allemagne. C'est nous qui lui en avions fourni les plans. Pourquoi ne le disait-on pas ? Pourquoi n'en faisait-on pas honneur au Moyen Age ? Et si ces hommes facilement essoufflés n'osaient remonter si haut, pourquoi semblaient-ils oublier même ce qu'avaient voulu, ce qu'avaient ébauché le xvm® siècle et la Révolution ? Il ne leur souvenait de l'Ancien Régime que pour foncer sur l'enseignement secondaire, le plus indépendant, dont la création, proh pudor ! était l'œuvre des Jésuites. On l'a dit récemment à la Chambre ; on ne le dira jamais assez, et plus tard

on le répétera avec des preuves encore plus accablantes, la haute Université, sauf quelques exceptions, abdiqua devant l'Allemagne. La morale qu'elle préconisait, du reste sans autre succès que d'encourager l'arrivisme, fut la morale kantienne parce que « Kant offrait cet avantage d'enseigner une éthique très élevée qui ne supposait aucune croyance propement chrétienne. » Les méthodes qu'elle prônait, ces méthodes responsables de tant d'ouvrages illisibles et inutiles, étaient les méthodes allemandes.

L'Université française, dans son ensemble, dit M. Reynaud, paraissait n'avoir d'autre ambition que de travailler d'après les procédés et de reprendre les conclusions de la science allemande ; et malheur à qui tentait de s'écarter de cette voie ! La tyrannie des opinions consacrées, si redoutable chez nous par suite de l'organisation centralisée de la pensée, pesait ici de tout son poids, écrasant les moindres velléités d'indépendance, si bien que, sur certains points, on en arrivait, en France, à se montrer plus servile envers le germanisme que l'Allemagne érudite elle-même.

En effet, nous étions devenus les élèves soumis des Allemands ; pour un peu, nous aurions sollicité leur approbation. Je citerai simplement M. Seignobos, celui-là même qui en 1914, dans un journal allemand, si je ne me trompe, plaisantait lourdement nos appréhensions de la guerre : quand il eut à juger la Cité antique de Fustel de Coulanges, dont on se rappelle les pages vengeresses sur nos historiens germanophiles, il daigna concéder que c'était un chef-d'œuvre, mais sans valeur instructive ; et il nous en asséna la preuve : « Les manuels allemands d'antiquités n'en tiennent

aucun compte et plusieurs même ne le nomment pas (1).» Une autre abdication devant l'Allemagne, encore plus grave, ce fut celle de notre socialisme. Jusqu'en 1870, en dépit d'infiltrations germaniques, il avait gardé « un souci de dignité individuelle et un idéal de justice généreuse qui lui étaient propres. » J'avoue que je ne suis pas très sensible à cette générosité, dans mon horreur de tout système qui ne se fonde pas sur une connaissance psychologique de l'homme. Mais elle existait, et ce socialisme, autant par ses défauts que par ses qualités, était national. A partir de 1870 (la traduction du Capital de Karl Marx est de 1873) le marxisme qui ne voit dans l'histoire que des conflits d'appétits et la chasse au bien-être, le marxisme, dont les doctrines matérialistes et la discipline à la prussienne répugnaient aux socialistes français, gagne du terrain, pénètre les milieux ouvriers, y déchaîne la formule meurtrière de la lutte des classes et la formule encore plus funeste de V Union internationale des prolétaires. En 1900 « l'Internationale reconstituée à Paris est tout allemande. » Ce n'était plus par leur naturalisme métaphysique ni par leur science que les Allemands menaçaient la culture française, c'était par l'action directe. Pendant que leurs historiens, qui exaltaient le passé de l'Allemagne, nous soufflaient le mépris du nôtre, leurs collectivistes travaillaient pour la plus grande Allemagne en nous prêchant le pacifisme et l'antimilitarisme. Par eux, leur patrie se mettait à la tête du mouvement social. Ils apportaient à l'Allemagne une nouvelle

(1) Histoire de la Langue et de la Littérature Françaises de Petit de Julleville (t. VIII, p. 290-291).

force ; ils lui constituaient une nouvelle tentacule impérialiste qu'elle étendait sur le monde.

Notre socialisme, au contraire, était pour nous une nouvelle cause de faiblesse. Il n'aboutissait qu'à des lois mal faites, des mesures vaines, parce qu'au lieu d'essayer loyalement d'améliorer le sort des classes ouvrières, il demeurait englué dans l'anticléricalisme. Son grand triomphe fut de les soustraire à la domination du Pape 1 Mais il ne redoutait pas celle du Kaiser. L'homme qui contribua le plus à le dénationaliser, c'est Jaurès. Hegel lui avait donné, dit M. Reynaud, « un panthéisme dont les dures racines matérialistes disparaissaient, à ses yeux, sous la luxuriante frondaison d'idéalisme humanitaire et social qu'il en faisait jaillir. » Mais aucun idéalisme ne peut justifier son aveugle partialité pour l'Allemagne contre la France. Il a été à la tribune française l'avocat de Berlin, mettons l'avocat inconscient ; mais l'inconscience atteste alors une singulière débilité d'esprit. Tout ce que nous avons dit se résume dans le mot que cet assembleur de mots lançait, la veille de la déclaration de guerre, au ministre Malvy : « Soufîrirezvous donc que la France de la Révolution, entraînée par les moujiks, marche contre l'Allemagne de la Réforme ? » M. Buré qui nous l'a rapporté, nous dit encore que le jour où il fut frappé il préparait un article sous ce titre : J'accuse... Accusait-il le citoyen Jaurès de s'être laissé berner par les socialistes du Kaiser et d'avoir fait le jeu de la politique allemande dans l'affaire marocaine ? Vous n'y êtes pas. Il accusait la Russie d'avoir voulu la guerre et il accusait... la France de n'avoir pas su l'empêcher. 0 mânes de Villers I

L'anticléricalisme mis de côté, — et par anticlérica-

lisme, on l'a bien senti, j'entends non le scepticisme religieux, non la défiance du « gouvernement des curés,» mais ce que Joseph de Maistre appelait théolo giquement le caractère satanique de la Révolution et qui n'est que l'implacable lutte contre le Catholicisme d'abord, ensuite contre le Christianisme, — je ne trouve aucune raison satisfaisante qui m'explique l'effrayante désaffection de la France, l'odieux oubli des intérêts les plus sacrés de la France, qu'au cours de ce long chemin parcouru nous avons constatés chez presque tous les esprits contaminés par le germanisme. Et le livre de M. Reynaud, dont j'aurais voulu donner une idée plus complète, n'est pas encore complet lui-même ! Mais tel qu'il est, dans sa marche inflexible, souvent éclatant, toujours solide, je crois en avoir assez dit pour qu'on le lise, qu'on y réfléchisse et qu'on en tire les conclusions qui s'imposent.

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