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UN GRAND ROMANCIER CONTEMPORAIN : EDOUARD ESTAUNIË

Un romancier qui est presque exclusivement un romancier, qui n'a pas beaucoup écrit ou, du moins, qui n'a pas beaucoup publié, mais dont chaque œuvre patiemment mûrie a conquis des âmes et qui voit aujourd'hui ces âmes former un grand public : c'est Edouard Estaunié. Son premier roman, Un Simple, date de 1891; son dixième, que les lecteurs de la Reçue des Deux Mondes ont lu avec un si ardent intérêt, vient de paraître en librairie: l'Appel de la Route. Si vous y joignez un petit livre d'impressions d'art recueillies au cours d'un voyage en Hollande, vous avez tout son bagage. Mais, même en un temps de surproduction littéraire, on n'en a pas besoin d'un plus lourd pour affirmer sa maîtrise et son originalité.

Aucune réclame, aucun appel à la publicité. Ses livres ont cheminé tout seuls. Il ne les a accompagnés ni chez les critiques ni dans les bureaux de rédaction. Il n'a fait partie d'aucune école, d'aucune chapelle. Il semblait vivre à l'écart de son œuvre, alors que son œuvre était l'essentiel de sa vie. Il la poursuivait lentement. Il ne profitait même pas d'un sourire de la fortune pour hâter sa marche. Il ne craignait pas de se laisser oublier dans ses longues périodes de silence dont

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l'une a dépassé six ans. Loin d'exploiter le succès, il semblait s'en défier comme d'une chaîne et ignorer que le public, malgré son goût affiché pour la nouveauté, désire toujours retrouver dans le dernier livre d'un auteur ce qu'il a goûté dans le précédent. U Empreinte avait lancé son nom, et déjà les adversaires de l'éducation religieuse se réjouissaient d'accueillir un écrivain de cette valeur ; mais, s'ils s'attendaient à une attaque redoublée, le Ferment, qui suivit, les déçut complètement, et ils laissèrent à M, de Mun le soin de proclamer à la tribune l'impartialité du romancier. Dans la séance du 21 mars 1901, le grand orateur catholique s'écriait : « Vous vous plaignez de ce que l'éducation donnée dans les établissements religieux marque les jeunes gens d'une empreinte trop forte. L'écrivain lui-même, qui a donné ce titre suggestif au roman où il a prétendu mettre en scène l'éducation des Jésuites, en a fait un autre où il a montré l'irrésistible poussée du ferment (c'est le titre de son second ouvrage), du ferment déposé par l'éducation scientifique dans les âmes désabusées de la morale. » Bel hommage ; mais celui qui le méritait risquait de désorienter ses lecteurs. Il ne s'en préoccupait pas plus que de les intéresser à sa personne. Il n'écrivait pas dans les journaux ; il ne signait aucun manifeste ; il ne paraissait dans aucune interview. Ses romans ne portaient point la marque d'une profession ; et ce n'étaient pas des romans d'amour. En dehors de quelques cercles choisis, où on le rencontrait et où il ne parlait jamais de lui-même, ses admirateurs disséminés ne savaient certainement pas quelles fonctions il remplissait, et si, passant devant une librairie scientifique, leur regard tombait sur les Sources de Vénergie élec-

trique d'Edouard Estaunié, ils ne se doutaient pas que cet Estaunié était le même que celui dont ils venaient de lire V Empreinte ou la Vie secrète. Lorsque ce dernier roman reçut le prix de la- Vie heureuse (étrange ironie des mots ! ), il était directeur général des Téléphones. Un de ses amis, M. Clément Janin, racontait tout récemment dans un journal de la Côte-d'Or qu'une des dames, qui composent le jury, était convaincue qu'en votant pour lui elle encourageait un employé des Postes.

Mais aujourd'hui, l'œuvre en pleine lumière entraîne l'homme et l'oblige à sortir de sa pénombre. La curiosité est éveillée. Comment faut-il se le représenter ? D'où vient-il ? Quelle a été sa vie ? Quel est son caractère ? Quel degré de parenté y a-t-il entre son âme et et celle de ses personnages ? Heureuse curiosité. Nous serions bien reconnaissants aux gens d'autrefois de l'avoir toujours eue. Elle eût facilité la tâche d'un Sainte-Beuve. Essayons de la satisfaire et de montrer l'homme tel que nous croyons le connaître hors de son œuvre et dans son œuvre même.

Nul mieux qu'Estaunié ne nous peindrait les originaux de la bourgeoisie d'autrefois. Quand il parle de ses souvenirs d'enfance et d'adolescence, on lui dit : « Pourquoi ne pas les écrire ? » Mais je doute qu'il agite jamais cette petite cloche de la Cité d'Ys. Le romancier qui est en lui ne le permettrait pas. Tout ce qu'on peut espérer, c'est qu'à l'exemple des plus grands romanciers il consente un jour à s'en servir et à modeler quelquesuns de ses personnages sur ces belles effigies de la

nature humaine ensevelies dans sa terre natale. Par son père il appartient à une vieille famille de bourgeoisie terrienne. Son grand-père, professeur au petit séminaire de Toulouse, avait quitté l'enseignement pour ensemencer ses terres. Il possédait une grosse ferme à Saint- Julia, au milieu de cet océan de labours qui, d'un horizon de forêts, déferle jusqu'à l'âpre et sombre digue des Pyrénées. Il vécut là sérieux, sévère, moins sévère que sa femme qui était rigoureusement janséniste. Elle lisait encore M. Singlin, et on avait beaucoup de peine à la faire communier une fois tous les cinq ans. Cette humilité devant le sacrement se conciliait chez elle, comme chez la plupart des Jansénistes, avec l'orgueil humain. Elle était fière de son humilité tremblante et fière de sa race. La vie intellectuelle des maîtres de Saint-Julia se concentrait sur la religion. On ignorait la politique. Du sein de cette vaste glèbe on ne regardait que le ciel. C'était la Gascogne sans l'humeur gasconne, un Midi d'apparence froide, dont la passion intérieure se condense en austérité. Les hommes avaient perdu l'accent ; les femmes le gardaient, étant plus proches du terroir. Le père d'Estaunié, reçu le premier à l'Ecole Normale sciences et le second à l'Ecole Polytechnique, opta pour Polytechnique et en sortit ingénieur des mines. Il mourut lorsque son fils était encore enfant. Il lui léguait son exemple, Polytechnique à préparer et peutêtre le goût du roman, car le fils rencontra plus tard dans ses papiers une ébauche de roman historique.

Par sa mère il descend d'une vieille famille parlementaire bourguignonne ultra royaliste et ultramontaine. Sa grand'mère, qui, morte assez jeune, a laissé le souvenir d'un esprit étincelant, était la fille du méde-

cin et ami du duc d'Enghien. Son grand-père, M. Monthieu, avait accepté les fonctions de garde général des Forêts, parce que, dans les Forêts, on estimait ne point servir le Gouvernement. Il avait eu une jeunesse mondaine ; puis il s'était converti, au sens que les gens du XVII® siècle donnaient souvent à ce mot, c'est-à-dire qu'il s'était retiré des plaisirs du monde dans une piété plus stricte. Il n'en avait conservé que l'amour de la chasse et du commandement. Il forçait les sangliers et dirigeait les pèlerinages. Il en mena jusqu'à .Jérusalem. Il ne recevait que sa famille et, une fois par an, le clergé de la paroisse. La nuit, il se relevait pour prier et pour se donner la discipline. Ses mo-ustaches ne commencèrent à blanchir que vers soixante-dix ans, et, quand il mourut à quatre-vingt-neuf ans, à peine quelques-uns de ses cheveux s'étaient-ils argentés. On l'ensevelit en costume de tertiaire, car, vers la fin de sa vie, il faisait partie du tiers-ordre. On trouva dans un de ses tiroirs des bas roses de sa jeunesse et des ciliées.

Ce fut à cet aïeul, dur pour lui-même, dur pour les autres, et qui inspirait à tous le plus grand respect, que l'enfant fut confié ; ce fut sous ses yeux qu'il fit son éducation. Le régime était inflexible ; debout à cinq heures ; tenu d'obtenir au collège des Jésuites, qui venait de s'ouvrir à Dijon, des places de premier, ou tout au moins de second ; jamais une manifestation de tendresse, et des encouragements dans le genre de celui qu'il reçut le matin de son baccalauréat : a Je n'ai jamais été refusé à aucun examen ; j'espère que tu en feras autant. » Une pareille éducation fortifie la trempe d'un caractère. Les faibles pourraient en garder la courbature ; les natures généreuses y contractent la mai-

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trise de leurs sentiments et l'habitude de la volonté. J'ai remarqué que ceux qui ont été élevés ainsi, à mesure qu'ils avancent dans la vie, parlent plus complaisamment de leurs éducateurs. S'ils se sont insurgés contre eux, leur souvenir, que ces réactions passées ont dépouillé de toute amertume, ressemble souvent à de l'admiration. Une rigueur, même excessive, mais toujours égale et jamais injuste, éveille et entretient dans l'âme qui a dû s'y soumettre une sorte de fierté aristocratique dont elle prendra conscience un jour. Nous n'en voulons jamais à ceux qui ont pensé que nous valions la peine qu'on fît de nous des hommes. Il est vrai que, dans le cas de M. Estaunié, cette discipline impérieuse eut ses compensations. Dès cette époque commençait son admirable intimité que la mort seule devait interrompre, avec une mère dont la droiture, l'intelligence virile, la culture exceptionnelle, la tendresse, eurent tant d'action sur son caractère et son talent.

Le jeune homme, qui, en 1878. quittait Dijon et venait aux Postes se préparer à Polytechnique, tenait-il plus de son ascendance paternelle que de son ascendance maternelle ? De l'une et de l'autre il avait hérité une grave conception de la vie et une rectitude intransigeante. Mais il se peut que l'ascendance paternelle ait d'abord prédominé. On remarque que, dans toute la première partie de son œuvre, son imagination se reporte de préférence vers les paysages languedociens. Un Simple se passe à Toulouse et dans la région toulousaine ; rEpai'e et la Vie Secrète, à Saint- Julia ; le héros du Ferment vient de Castelnaudary. Au contraire, dans la seconde partie, la Bourgogne le reconquiert :

les Choses voient le ramènent à Dijon ; V Appel de la Route le conduit à Semiir. Plus il va, plus il est attaché à sa petite patrie, plus il est Bourguignon et Dijonnais. C'est souvent dans le pays où l'on naquit qu'aux heures de lassitude on se sent renaître. L'air de Bourgogne a pour lui des douceurs vives et une vertu délectable qu'il ne respire nulle part ailleurs, Bossuet se revanche du Midi janséniste.

Mais Jansénius avait commencé par prendre l'avantage. Et peut-être sa lointaine influence ne fut-elle pas absolument étrangère aux dissentiments qui se manifestèrent à Paris entre l'élève des Jésuites et ses maîtres. Le fait est qu'il se déplut aux Postes, La préparation à Polytechnique, trop exclusive, où l'on ne travaillait qu'en Vue de satisfaire tel ou tel examinateur, l'avait rebuté. Au risque de heurter son terrible grand-père, il émigra à l'Ecole Bossuet, dont les élèves suivaient les classes du Lycée Saint-Louis et que dirigeait alors l'admirable abbé Thenon, ancien élève de l'Ecole Normale et de l'Ecole d'Athènes. L'enseignement universitaire, particulièrement celui de Pierron, le ravit. Quant à l'Ecole Bossuet, il en goûta pleinement le régime, comme tous ceux qui cxnt eu la chance de le connaître ou qui l'ont encore. L'abbé Thenon envoyait ses grands élèves au cours de théodicée professé à l'Institut catholique par Mgr d'Hulst, son ami, Edouard Estaunié n'a jamais oublié l'intérêt qu'il y prit. Tout devait en effet l'attirer dans ce prélat dont Mgr Baudrillart a tracé un portrait magnifique et définitif. La nuance un peu hautaine de sa physionomie, ce qu'il appelait lui-même et s'excusait d'appeler « son hérédité aristocratique, » n'était point pour déplaire au jeune homme. Il admira

son aisance dans l'exposition des idées abstraites, sa netteté décisive, son dédain des faux fuyants, son intelligence rapide, son ouverture d'esprit, la belle et profitable curiosité de ce prêtre, « qui, sans s'être adonné spécialement à aucune science particulière, avait su se tenir au courant du mouvement général des sciences. » Je ne sais ce qu'il retint de ses cours ni si, plus tard, il prêta l'oreille aux échos de cette parole que lui renvoyaient les journaux et les livres. Mais il est curieux de noter qu'en 1895 Mgr d'Hulst, dans son dernier discours de rentrée où il précisait le rôle de l'enseignement supérieur catholique, empruntait une de ses images les plus saisissantes à la théorie des ferments de Pasteur. Si nous traitions d'un contemporain comme nous le faisons des écrivains du passé, avec une ingéniosité souvent trop conjecturale, il ne nous en faudrait pas davantage pour aller chercher dans ce discours la première idée du Ferment d'Estaunié.

Il entra à Polytechnique. Sa promotion fut une des plus glorieuses : elle comptait entre autres illustrations futures, Ferber, le père de l'aviation ; Cazemajou, le grand explorateur de l'Afrique centrale ; les généraux Nollet et Pelle ; M. Rouché, directeur de l'Opéra, et Marcel Prévost. On a dit encore plus de mal de l'Ecole Polytechnique que de l'Ecole Normale. Que ne lui a-t-on pas reproché ? De surmener les jeunes gens jusqu'à les stériliser et de n'en faire que des théoriciens infatués d'eux-mêmes et de leurs théories. On l'a accusée, — ni plus ni moins que la Société de Jésus, — de les marquer d'une indélébile empreinte. On oublie que les grandes écoles ne donnent réellement un « esprit » qu'à ceux qui n'en avaient pas. « Vous imaginez-vous,

disait un soir Edouard Estaunié dans un groupe où l'on discutait Polytechnique, vous imaginez-vous que rX a été institué pour fabriquer péniblement et durement des officiers d'artillerie et quelques ingénieurs ? Non certes, et je vous accorde qu'on les fabriquerait aussi bien ailleurs. L'X est une institution de luxe, une vaste expérience faite chaque année sur deux cents cerveaux afin de découvrir et, s'il y a lieu, de développer les aptitudes mathématiques et le génie qui glorifierait la science française. Cette expérience donne ou ne donne pas de résultats ; affaire de chance ! Mais il semble que, tous les deux ou trois ans au moins, il en sorte un bel exemplaire. Pour le reste, pour la grande masse des Polytechniciens, on les rejette dans le courant. Ils n'ont pas à se plaindre. Que leur a coûté l'aventure ? Deux années d'études désintéressées, deux années de science pure, d'une science dont ils n'auront peut-être jamais l'occasion de se servir. Soit, mais deux années durant lesquelles ils ont acquis une souplesse et une rapidité de conception qui leur permettent de s'adapter aux fonctions les plus variées. On prétend que le Polytechnicien est un théoricien inutilisable. C'est absurde. Il fait à l'Ecole d'application les études pratiques qu'on fait ailleurs ; mais il les fait avec une méthode de travail incomparable. Assurément chaque promotion a son poids de médiocrité : des cerveaux vite usés, des esprits dénués de critique qui se persuadent que la science dont on les a nourris est toute la vérité. L'extrême culture mondaine ou supérieure, mal assimilée, rejoint l'outrecuidance primaire. Nous le voyons tous les jours, et nous n'avons pas besoin d'aller à Polytechnique pour le voir. Au total, quelques

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déséquilibrés, quelques abrutis, quelques vaniteux. Mais à côté de ceux-là, les seuls dont on parle, que d'autres, dont l'intelligence, admirablement disciplinée, sait se plier, dans les ordres les plus divers, à ce qu'on attend d'eux ! »

Des témoignages comme celui d'Estaunié sont précieux à retenir dans une démocratie où la défiance s'attache invinciblement à toutes les formations d'élite et où nous sommes toujours menacés par l'esprit de nivellement. Ils le sont davantage lorsqu'ils nous viennent d'hommes que leur vocation n'avait pas orientés vers ce genre d'études et dont elles exercèrent la volonté plus qu'elles ne répondaient à leur ambition naturelle. Du plus loin qu'Estaunié remonte dans son passé, il ne lui souvient pas d'avoir jamais douté qu'il écrirait des romans. En eût-il écrit d'autres, s'il n'avait pas été polytechnicien ? On n'a pas manqué de retrouver l'influence de la culture scientifique dans ce que ses inventions romanesques paraissent avoir de déductif, de démonstratif et, pour tout dire, de « construit. » Prenons garde d'attribuer aux mathématiques l'œuvre du tempérament. Personne n'a reconnu le polytechnicien sous l'habile composition des romans de Marcel Prévost ; et tous deux pourtant ont subi à la même époque, de la part des mêmes professeurs, la même discipline intellectuelle. Non seulement Estaunié n'a point transporté dans les vivants problèmes de morale et de psychologie la rigueur des théorèmes ; mais je sais peu d'hommes plus éloignés des applications qu'on prétend faire de la méthode scientifique aux questions qui touchent l'âme humaine et les arts. Si les études scientifiques ont agi sur lui, ce n'est pas comme on l'entend

d'ordinaire. Elles lui ont seulement donné le moyen d'acquérir un sens plus complet et plus aigu de la vie moderne. Il est excellent que l'écrivain, qui se propose de nous la peindre, ait fait le tour des connaissances de son temps et qu'il ait au moins traversé ces laboratoires dont les lueurs, qui s'en échappent, colorent, même à notre insu, nos pensées et notre imagination. L'éducation scientifique est plus utile à un romancier né que l'éducation exclusivement littéraire qui peut développer son esprit critique, mais intimider sa faculté de création. Elle a aussi cet avantage qu'elle ouvre à son activité en même temps qu'à son expérience psychologique des milieux qu'en général l'homme de lettres ignore ou n'étudie que de l'extérieur. Il importe peu qu'il n'en tire ni ses décors ni ses personnages : la seule chose qui compte est d'avoir pu multiplier sous difTérents éclairages ses observations de la nature humaine.

A sa sortie de l'Ecole, ayant manqué de quelques rangs les carrières civiles, Estaunié démissionne et suit les cours de droit. Le droit lui parut beaucoup plus loin des mathématiques que la théodicée. Mais il était dit que les mathématiques ne le lâcheraient pas. Un concours se présente pour l'emploi d'ingénieur des Postes et Télégraphes : il ie passe, et le voilà définitivement embarqué. Ce fut en qualité d'élève ingénieur qu'il fit son premier voyage en Belgique et en Hollande, Il en rapporta des impressions de tableaux qu'il réunit plus tard dans un petit livre, le seul de lui qui ne soit pas un roman. Mais le romancier y est déjà. Je vous recommande ce qu'à propos de Peter de Hoock il écrivait de 0 l'ambiance ». Le milieu nous livre la clef des événements et des actes précis. L'ambiance nous révèle l'âme

au repos, car l'âme sur tous les objets, qui forment la trame de sa vie, « met son dessin et ses chatoiements. » Elle s'y trahit, et ils la trahissent à leur tour. Un jour le romancier se fera leur complice, et nous aurons les Choses voient. Mais nous en sommes encore loin.

Quatre ou cinq ans devaient s'écouler avant qu'un manuscrit à la main il franchît le seuil d'un éditeur. L'éditeur était Paul Perrin. Le roman, intitulé Un Simple, violent, inexpérimenté, se ressentait de l'influence du naturalisme : le jeune auteur y avait traité, sans le savoir, le même sujet que celui de Pierre et Jean, avec plus de dureté, comme il convient à la jeunesse. Perrin en vit les défauts, mais, sous ces défauts, de telles qualités qu'il n'hésita pas un instant sur la valeur et sur l'avenir de l'inconnu. Il l'accueillit non seulement avec sa bienveillance et sa courtoisie coutumières, mais avec une sympathie qui s'adressait à l'homme et qui faisait de son accueil une sorte d'installation dans son amitié. Mais que cette amitié fut longue à devenir une intimité 1 M. Doumic a rappelé, lorsque nous avons eu la douleur de le perdre, quel homme charmant et rare fut « ce type accompli du libraire à la française » et avec quel plaisir ses auteurs lui rendaient visite simplement pour causer. Il avait toujours l'air heureux de vous voir, comme si vous lui apportiez une occasion de vous obliger ; et, même quand le succès de votre dernier livre ne répondait pas à son attente, ou à la vôtre, il trouvait toujours des mots qui vous remontaient. Estaunié a connu le charme de ces causeries ; mais, lorsqu'il avait donné un roman et qu'on avait obtenu de lui qu'il fît son service de presse, — ce qui n'était pas toujours facile, — il dis-

paraissait des mois et des mois, tant il craignait que son livre fût une mauvaise affaire pour son éditeur. Ils demeurèrent ainsi une vingtaine d'années, fidèles l'un à l'autre, aussi discrets l'un que l'autre, sentant qu'ils pouvaient compter l'un sur l'autre ; et un jour ils éprouvèrent qu'ils étaient d'intimes amis.

Cependant la carrière de l'ingénieur se déroulait parallèlement à celle du romancier. Je n'y insisterais pas, si elle avait été obscure et monotone. Qu'un Huysmans, par exemple, soit resté vingt ou trente ans chef de bureau dans un ministère, cela n'offre aucun intérêt à ceux qui étudient son oeuvre, parce que rien dans ses fonctions ne pouvait le détourner d'écrire. Mais la vie administrative d'Estaunié, par le travail qu'elle lui imposait, par les responsabilités où elle l'engageait, semblait exclure toute autre occupation. M. Millerand l'avait mis à la tête de l'Ecole d'application où se forment les ingénieurs des Postes et des Télégraphes et les membres du haut personnel. C'était une dernière expérience que l'on tentait, car on songeait à la supprimer. L'ancien élève des Jésuites, qui avait souffert d'une spécialisation trop étroite, comprit qu'elle se mourait faute d'air. Il fallait en ouvrir les portes et les fenêtres aux idées générales. Aussitôt il institue un Conseil de perfectionnement. Henri Poincaré accepte d'y entrer et promet tous les deux ans un cours sur un sujet inédit. Le moment venu de lui rappeler sa promesse, Estaunié alla le trouver. « Que voulez-vous que je traite ? » dit Poincaré. Estaunié lui proposa un sujet absoluftient nouveau, convaincu qu'il lui demanderait au moins quelques semaines pour le préparer. Mais cet homme prodigieux lui répondit seulement : « Quand

désirez-vous que nous commencions ? — Quand il vous plaira, — Eh bien ! mercredi prochain. » Les dix conférences de Poincaré furent publiées et servirent de base à de nombreux travaux. Ce fut à cette Ecole que Curie fit sa première conférence sur le radium. Quant à Estaunié, il s'était chargé d'un cours sur la télécommunication électrique, dont je crois qu'il tira un livre, et d'un autre cours sur l'Histoire de l'Art accompagné de promenades dans les musées de Paris. Au bout d'un an, l'Ecole, qui se mourait, était revenue à la vie, mais à une vie nouvelle ; et il lui arrivait des élèves de tous les pays de l'Europe, y compris la Suède et l'Allemagne. Personne ne parla plus de la fermer.

Mais on eut besoin d'un homme pour la direction du Matériel et de la Construction : Estaunié y fut nommé. Cette direction consommait en moyenne un directeur tous les quinze mois. Il y resta plus de sept ans. La guerre le surprend Inspecteur général : il demande à partir ; on l'envoie au Grand-Quartier anglais assurer les liaisons télégraphiques de l'armée anglaise avec le réseau français. Il rejoint le 2 septembre, à la veille de la Marne ; et il suit les Anglais jusqu'en 1917. Rappelé à Paris, il entre à la Commission des contrats chargée de reviser les marchés et de rabattre les prix excessifs. Démobilisé en 1919, il reparaît au Ministère où les absents ont tort de ne pas continuer à l'être ; et il sollicite de son ingrate administration une retraite anticipée qu'on s'empresse de lui accorder. Mais, un mois plus tard, M. Millerand, devenu gouverneur de l'Alsace, le fait venir à Strasbourg et le nomme à la présidence de la Commission des liquidations d'Alsace-Lorraine. Il s'agissait d'établir le cahier des charges relatif à la

liquidation des biens qui dépassaient cinq cent mille francs et dont beaucoup atteignaient des centaines de millions. La Commission désignait aux tribunaux la personne à qui le bien devait être accordé et le prix auquel on devait le liquider. Il est inutile d'appuyer sur les qualités qu'exigeaient des opérations aussi considérables et aussi délicates. Songez seulement à la somme d'expérience que représentent ces diverses situations. Directeur de Ministère, il a vu de près les ouvriers et leurs syndicats ; et, s'il s'est fait aimer d'eux, c'est par son esprit de justice et sa fermeté, non par ses complaisances. Président des liquidations, il a vu d'aussi près les hommes d'affaires qui certainement lui ont paru bien plus redoutables. Balzac lui aurait envié ce poste d'observation. La main sur des dossiers d'où l'or ne demandait qu'à ruisseler, il était là comme au centre de l'attraction des mondes.

Il avait servi l'Etat trente-quatre ans sans interruption. Ses mois de congé, il les avait employés à voyager en Espagne, en Sicile, en Italie, en Suisse, jusqu'en Roumanie ; mais il n'avait pas porté aux cités étrangères un cœur oublieux de son pays. C'est encore la France qu'il connaît le mieux. Il est l'hôte enchanté des petites villes, l'explorateur ravi de leurs trésors, l'amoureux des vieilles pierres et des paysages qui ont une histoire. Et il aime beaucoup aussi les gens qui en ont une ou qui en ont eu plusieurs. C'est comme un fait exprès ; partout, ou presque partout, il dépiste des personnages qui, par leurs aventures ou par le

mystère de leur vie, aspirent, sans le savoir, à entrer dans un roman. La vérité est qu'il est partout romancier. Il l'est devant les tableaux d'un musée, devant la Dentellière de Van der "IVIeer ou devant la Bohémienne de Hais ; il l'est lorsqu'il parcourt une ville et que, tombant en arrêt, il essaie de déchiffrer la physionomie soucieuse d'une vieille maison ; il l'est quand il raconte ses voyages ; il l'est dans l'hôtel où il descend et dont l'hôtelier, à moins que ce ne soit l'hôtelière, ne parvient pas à lui dissimuler qu'un secret lui ronge le cœur. Il l'était souvent derrière la table de son bureau, quand il plongeait dans l'âme de son visiteur l'acier de son regard. Perrin le sentait si bien qu'au début de leur liaison il faillit lui proposer de quitter sa situation pour se consacrer uniquement à son œuvre. Estaunié ne le sut que plus tard. Cette preuve de confiance l'eût beaucoup touché ; mais il eût certainement décliné la proposition. Il n'avait pas plus le sentiment de sacrifier son œuvre qu'un amant celui de trahir son amour, en accomplissant avec le plus grand zèle les devoirs de sa profession. Son œuvre, il la retrouvait chaque jour ; il ne l'oubliait jamais ; elle était la douceur, l'inquiétude, l'exaltation de sa vie ; mais il ne lui permettait pas d'en occuper toutes les heures. Il exprimait récemment l'idée qu'à l'inverse du philosophe ou du pur savant, le romancier doit être lui-même un acteur activement mêlé aux réalités du monde. « Il faut, disait-il, qu'il soit autre chose qu'un romancier: j'entends par là que, tout en produisant son œuvre, il subisse ou rencontre ou recherche des circonstances qui l'obligent à participer d'une manière directe et personnelle à l'état social de son temps. »

Pendant toute la durée de sa direction, il écrivait de une heure jusqu'à trois heures. A trois heures, il interrompait la page commencée et regagnait son ministère. Il lui est arrivé plus d'une fois d'abandonner un roman dont la première partie était achevée et qui représentait pour lui des mois de travail, bien plus, des mois de vie intérieure. Il le reléguait au fond d'une armoire, ne voulait pas y penser, n'y pensait plus. Et, quelques jours ou quelques semaines après, il en commençait un autre. C'est ainsi qu'il a dans ses papiers un roman sur l'Administration qui probablement ne sera jamais repris, et un autre sur la vie profonde d'un village français dont personne ne connaîtra le dénouement, pas même lui. Ceux qui croient au plan rigoureux de ses romans seraient confondus de la manière dont il les compose. Il part d'une scène qu'il a vue ou plutôt qui lui est brusquement apparue et d'où l'idée du livre a jailli. Mais où se place-t-elle ? Il ne sait ni quand ni comment elle se produira. Ses personnages s'y dirigent : il les suit. Chemin faisant, il en rencontre d'autres, et il est le premier très étonné que ces nouveaux venus jouent dans l'aventure un rôle qui dépasse toutes ses prévisions. Vous l'entendez dire en parlant de l'un d'eux : « Je ne sais pas ce qu'il va faire, mais je m'attends à un mauvais coup. » Ou encore : « J'avais là un bonhomme qui me semblait très inofîensif : je me trompais. » Nous nous rappelons les soirs d'hiver de 1912 où il nous lisait les Choses voient, à mesure qu'il les écrivait. Nous avions l'impression que l'auteur ou, si vous aimez mieux, le guide qui nous précédait à travers cette histoire angoissante avait marché comme nous de surprise en surprise.

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Mais quelle part ses souvenirs personnels se sont-ils réservée dans cette œuvre d'imagination ? Estaunié a horreur de tout ce qui peut ressembler à des confidences, et peu de romanciers ont tenu leur vie intime plus écartée de leurs romans. Les endroits mêmes où il les place ne sont pas toujours ceux qu'il a le plus fréquentés. Je n'en compte que trois ou quatre qui lui étaient réellement familiers : dans Un Simple, la plaine de Belpech ombreuse, sillonnée de rivières, fouillis de prairies avec ses maisons moitié chaumières, moitié châteaux : un décor de son enfance ; dans VEpave, la demeure de son grand-père ; dans la Vie Secrète, le village voisin de Saint- Julia. L'extraordinaire maison des Choses voient, cette maison d'aspect honnête, parcimonieux et cossu, en pierres de taille, cette vieille demeure bourgeoise de parlementaires ou de basochards resserrée entre l'hôtel de la Bretonnière et celui de Chavannes, dans un coin aristocratique de Dijon, appartenait à des membres de sa famille. C'est tout. La première partie de V Empreinte se passe à Nevers ; mais il n'a séjourné à Nevers que cinq heures entre deux trains. Le Ferment nous transporte à Spa ; mais il n'est resté à Spa qu'un seul jour. Il n'a fait que traverser le Vézelay des Solitudes, ce village de Bourgogne « ceint de vieux murs, qui semble une frégate échouée sur un récif et dont les petites fenêtres ouvrent, pardessus la bande noire des remparts, des milliers de sabords d'où l'on s'attend à voir jaillir l'éclair d'un coup de canon. » Et l'inoubliable Semur de V Appel de la Route, il ne l'a visité qu'un après-midi. Mais les gens de Semur ne démentiraient pas les lecteurs qui se flatteraient de connaître leur ville. Il saisit avec une

précision étonnante l'aspect des choses et n'évoque ou ne décrit jamais mieux que ce qu'il a vu très vite.

Quant à ces personnages, je crois, que jusqu'à VEmpreinte, il a peint çà et là des gens qu'il avait connus. Il avait connu et aimé sa Bonne Dame dont les malheurs commencèrent avec son veuvage, qui adorait sa fille, qui ne pouvait souffrir son gendre, qui se ruina pour eux et qui finit dans une maison de retraite. Le Père Boijol de VEmpreinte petit, mince, le nez fureteur, les lèvres rieuses, qui a réduit les Proiânciales en tableaux synoptiques, est évidemment le Père Caruel. D'ailleurs, lorsqu'Estaunié fut décoré, le Père Caruel lui écrivit pour le féliciter et signa Boijol. Mais, à partir de VEmpreinte, je ne pense pas qu'on puisse mettre un nom sur aucun de ses personnages : ils sont tous sortis de son imagination ou d'une rencontre imprévue de son imagination avec la réalité.

Un soir, à un dîner, il se trouvait assis près d'un haut bureaucrate (mort depuis) qui lui raconta incidemment qu'il retournait tous les dimanches à Vincennes et y passait la journée dans la petite maison d'un ami qu'il avait perdu. Ce détail frappe Estaunié et le poursuit. Une telle religion du souvenir ne recouvrirait-elle pas un grand amour ? Si cet honmie avait aimé la femme de son ami et s'il allait ainsi chaque semaine revivre dans l'ambiance de l'être adoré et disparu ? Cela supposerait un amour très noble, très pur ; cela supposerait aussi que l'on croit à la présence des invisibles. Quel contraste avec les impitoyables passions charnelles qui ne se résignent ni à l'absence ni à la mort et qui laissent au cœur l'âcreté d'un désir inassouvi ! Et voilà V Ascension de M. Baslèvre. Je note que le M. Bas-

lèvre de la réalité avait vécu toute sa vie place des Vosges et que, parvenu au faîte des honneurs, il n'avait jamais quitté sa mansarde d'étudiant. Ce détail, que le romancier respecta, parut en général invraisemblable. C'est une vieille histoire. Et c'en est une autre, toujours bien venue, que d'avoir créé un personnage dont on vous donne ensuite le vrai nom et l'adresse. Dans la Vie secrète, Estaunié avait imaginé un certain Lethois qui, sans que personne le sût, continuait depuis vingt ans ses expériences sur les fourmis. Lethois ignorait tout de la législation et de la politique françaises ; mais il connaissait jusqu'au moindre détail les mœurs, le régime, les révolutions de ses fourmis, « et il n'apercevait dans l'humanité qu'une vaste fourmilière d'ordre inférieur. » Des lecteurs s'écrièrent : « Le signalement est parfait au physique comme au moral. On ne peut pas s'y tromper : c'est Un Tel qui demeure à Chartres. »

Cependant la plupart des êtres qu'il a créés ont un trait commun. Ce sont de grands solitaires qui ne connaissent ni les abandons ni les épanchements. Ils vivent repliés sur leur âme comme des dragons sur leur trésor. Ils ne com-muniquent entre eux que par éclairs et par éclats, et ne se découvrent qu'en se mettant hors d'euxmêmes. Ils ne se confient à personne, et encore moins à ceux qui leur sont chers. Jamais l'expression de « rompre le silence » ne m'a paru plus juste. L'aveu de leurs tourments intérieurs, de leurs pensées les plus intimes, est une sorte de rupture, de déchirement, et ressemble presque à un acte d'hostilité. Tout récemment un critique d'une rare pénétration, M. Thibaudet, analysait en eux les effets de l'empoisonnement par le

silence. Ils ne souffrent pas seulement de leur obstination à se taire : ils ont senti ou compris que, même si nous voulions tout dire, nous ne le pourrions pas. Seuls les esprits superficiels se livrent parce qu'ils n'ont rien à livrer. Nos paroles, nos confidences, ne sont que des ébullitions à la surface d'une âme dont l'impuissance à s'exprimer retient le meilleur d'elle-même ou le pire dans ses muettes profondeurs. Les uns s'en exaspèrent ou en gémissent ; les autres, qui sont les plus forts, s'y résignent et s'en accommodent. Cette vision de petits mondes fermés dont se compose notre monde, je croirais volontiers qu'Estaunié la tient du souvenir de ses ascendants. S'il ne les a pas pris pour modèles, s'il ne les a pas ressuscites pour les jeter dans ses combinaisons d'intrigues, il a du moins imposé à ses personnages leur repliement solitaire, leur religion du silence. Mais il a transformé en prison cellulaire ce qui n'était pour ces âmes fières et taciturnes qu'un oratoire dans une forteresse.

Mais lui, Estaunié, où le trouve-t-on dans son œuvre? Il est rare qu'un romancier ne se mette pas en scène, ne fût-ce qu'une seule fois. Flaubert lui-même nous a livré quelque chose de sa jeunesse dans son Frédéric Moreau. Si on ne raconte pas les événements de sa vie, si on ne fait pas son portrait, on prête du moins à un des fils de son imagination, ses goûts, ses prédilections, ses idées, un peu de son humeur. Je cherche en vain dans l'œuvre d'Estaunié un jeune homme ou un homme dont le caractère s'accorde au sien, qui exprime ses sentiments, ou simplement qui partage quelquesunes de ses préférences. Cette sensibilité si délicate et si vive sous un masque de volonté tendue, ces effusions

charmantes qui sont comme la source dans le roc, tout ce qui fait la grâce virile de son amitié, aucune de ses créatures n'en porte la marque ou n'en garde le reflet. Il n'en a. chargé aucune de le représenter dans son rôle d'organisateur ou de psychologue à intuitions. Aucune ne s'est parée de ses plus chers plaisirs. Il ne me souvient pas qu'il ait décrit la joie du connaisseur qui guette le passage d'un dessin de maître, qui arrive à l'acheter par un concours de circonstances toujours exceptionnelles et dont la collection, commencée sur ses premières économies, tient à la fois du reliquaire et du trophée. Pas un de ses personnages n'aime ce qu'il aime : les vieux meubles, les belles étoffes, les fleurs, — ces fleurs qui lui sont nécessaires et dont il se plaît à faire de riches harmonies, car il en remontrerait aux plus habiles fleuristes dans l'art des gerbes et des bouquets. Pas un de ses personnages n'est, à ses moments perdus, tapissier ou encadreur. Enfin pas un ne l'a suivi sur les pentes et les glaciers des Alpes, l'ascension de M. Baslèvre n'ayant rien à voir avec celles de cet alpiniste passionné.

Mais on a beau se fuir soi-même dans ses romans, il faut bien qu'on s'y rejoigne çà et là. Il y a une scène dans le Ferment dont je parierais qu'elle est une scène vécue. Le héros, ancien élève de l'Ecole Centrale, donne des leçons au fils de M^^ de Rouvayre, et cette dame, qui paie soixante francs une séance de son coiffeur à domicile, juge exorbitant qu'il en demande dix pour une heure de son temps. Il est certain qu'Estaunié n'aurait pu écrire V Empreinte, s'il n'avait pas reçu l'enseignement des Jésuites. Ses souvenirs personnels ont nourri son livre ; mais comme il a pris soin d'en

éliminer sa personne ! On se rappelle le sujet : un élève des Jésuites, pétri, malaxé selon leur idéal, est détourné du sacerdoce, vers lequel ils l'acheminaient, par son tuteur dont l'opposition jette dans son esprit des semences de doute. Il décide de ne pas se faire jésuite, mais de rester fidèle à Jésus. Cependant il n'oublie pas que ses éducateurs ont essayé de l'attirer à la vocation religieuse. Il entreprend la revision de ses croyances et se persuade qu'il ne croit plus. Mais, incapable de sortir de lui-même, incapable de se dévouer à une tâche d'homme, demi-ascète, demi-sceptique, il ne peut supporter la vie du siècle et revient à la Compagnie qui lui tend toujours les bras. Il n'y a pas un atome d'Estaunié en ce jeune homme inquiet, incertain, ambitieux sans énergie, violent et faible, et qui porte l'incrédulité dans sa foi comme Hamlet le doute dans sa certitude. C'est une création, et dont les Jésuites ont reconnu la vérité sous la plume d'un de leurs critiques les plus éminents, le Père Brou. « Un jeune homme de cette nature et dans cette situation, a-t-il écrit, doit voir ainsi les choses, interpréter ainsi les méthodes d'enseignement, le choix des lectures, les conseils donnés, les précautions minutieuses pour préserver la foi, les mœurs, la piété. A ce point de vue, oui, V Empreinte est un document, et j'en recommande la lecture aux Jésuites. Ils s'y instruiront et verront combien sage est la règle qu'ils ont lue vingt fois dans leurs Constitutions : « Si le candidat affirme n'avoir été poussé par personne de la Compagnie à y rentrer, on pourra passer plus outre. Mais s'il dit avoir été sollicité, il sera pour lui d'une grande utilité spirituelle qu'on lui laisse le temps de réfléchir. Si, après ces réflexions, il sent et

juge qu'il convient d'entrer dans la Compagnie, alors... eh bien ! on pourra continuer à l'examiner. » Après cela, que la règle ait été violée, hélas ! il ne suffît pas qu'une règle existe pour qu'elle soit inviolable. » J'ai tenu à citer ce passage qui prouve, en même temps que la sincérité d'Estaunié, l'impersonnalité de son étude. Son expérience intime ne lui fournit pas plus les événements que les personnages, mais seulement les idées et les problèmes. Je suis convaincu que l'idée de la Vie Secrète lui a été en grande partie inspirée par la double vie qu'il a menée si longtemps. Dès les premières pages du roman, il nous semble que l'auteur commette une étrange confusion. La vie secrète ne consiste pas à dissimuler un travail que nous publierons un jour. Pourquoi M. Lethois se cache-t-il d'étudier les fourmis et l'abbé Tàffin d'écrire l'histoire de sainte Letgarde ? Le mystère dont ils s'enveloppent serait facilement percé, s'ils avaient des voisins curieux; et derrière leurs rideaux ou leurs verrous ils me paraissent aussi candides que des enfants. La vraie vie secrète n'a besoin ni de rideaux ni de verrous. C'est celle de nos désirs inavoués, de nos haines, de nos amours, de nos jalousies féroces et silencieuses, de nos vices, de nos dévouements qui n'en seraient plus, si nous leur permettions de se révéler. C'est tout l'inexprimé ou l'inexprimable qui rend deux êtres étrangers l'un à l'autre jusque dans leurs embrassements. C'est la pensée invisible au fond des yeux les plus limpides. C'est la mort de l'amour sous les gestes habituels de l'amour. Ce sont les illusions éteintes dont la lumière survit encore dans notre regard. L'auteur des Choses voient et des Solitudes ne l'ignore pas. Mais, s'il ne se cachait

pas de son travail d'écrivain, il en défendait jalousement l'intimité, et il ne parlait jamais de ce qui était pour lui plus que ses fourmis pour M. Lethois et plus que sa Sainte pour l'abbé Taffin. Combien de gens autour de lui savaient-ils qu'il écrivait des romans et pouvaient-ils soupçonner que ce directeur toujours exact, admirablement informé, homme d'initiative et de décision, qui semblait appartenir tout entier à sa charge, se réfugiait deux ou trois heures par jour dans un monde imaginaire où des âmes se torturaient ?

Il ne nous serait pas plus difficile peut-être de deviner dans r Ascension de M. Baslèi^re, venant après le dur livre des Solitudes, l'influence d'un changement de vie et comme une rayonnante diffusion de tendresse ; et nul ne s'étonnerait que V Appel de la Route eût été tout d'abord entendu dans l'atmosphère d'une grande douleur. Mais qu'il nous suffise d'y sentir la vérité d'une âme qui se dérobe derrière les ardeurs nettes et tristes de son imagination. Une seule fois elle a rejeté tout voile ; elle a parlé pour elle-même ; et je ne sais rien de plus pathétique que la dédicace des Choses voient à une mère qui, jusqu'au moment de la séparation suprême, avait partagé toute sa vie : « ...Si tu as cessé d'être visible, ce n'est pas que tu sois partie, c'est que je suis aveugle... »

En revanche, son œuvre est l'histoire de son esprit. Ses romans s'enchaînent suivant une logique qu'il n'avait certes pas prévue. S'il ne sait jamais absolument où ses personnages le mèneront, il sait encore

2G1 EDOUARD ESTAUNIÉ

bien moins à quelle œuvre prochaine il abordera. Son roman fini, M. Estaunié se juge également fini et devient l'homme le plus malheureux du monde. Il se désintéresse de ces êtres qui lui ont dû la vie et les met à la porte en leur souhaitant bon voyage. Mais ils ne s'éloignent pas aussi facilement qu'il les a congédiés ; et, quand il croit tenir un nouveau sujet, il s'aperçoit tout à coup qu'ils sont rentrés à son insu et que ce sont eux qui le lui ont glissé sous la main. Comme il le dit plaisamment, il lui faut des mois pour se désintoxiquer du roman qu'il a fait. Il y parvient, mais alors qu'il recherche la variété et croit n'obéir qu'à son perpétuel désir de renouvellement, c'est sa pensée en marche qui le dirige et lui désigne l'étape.

Laissons de côté ses premiers romans d'un caractère purement anecdotique. Son itinéraire commence avec r Empreinte. Le jeune homme, a réagi violemment et douloureusement contre toutes les idées de son éducation, et il aboutit à la profession de foi la plus désespérée : <v L'homme ne vit que par la nature ; il n'est là que pour la servir... Il n'y a ni bien ni mal : il n'y a que des forces et des équilibres. » Dans le Ferment qui suit l'Empreinte à trois ans de distance, cette philosophie est bien près de ne plus le satisfaire. Qu'il l'ait voulu ou non, son récit en dénonce les conséquences désastreuses sur certaines âmes et s'apparente aux Déracinés de Maurice Barrés et à l'Etape de Paul Bourget. Trois ans se passent encore. Il donne V Epave, un singulier petit livre, la première partie d'un roman interrompu, un portique qui s'ouvre sur le désert, — comme le positivisme dont il paraît adopter les froides conclusions. Mais déjà l'auteur de la Vie secrète n'accepte plus cet

inconnaissable qu'il est inutile de chercher à connaître. D'ailleurs l'inconnaissable n'est pas seulement « la muraille qui enclôt l'horizon. » Il est en nous et dans les êtres qui nous entourent. La loi n'est point de s'y soumettre, car « il arrive une heure où cette vie secrète, qui a travaillé en silence le sol sacré des âmes, éclate, renverse, sauve ou tue : elle tue les égoïstes, elle ressuscite par la charité, et le sacrifice en rend la résignation possible. » A la fin de V Epave, on nous avait dit que le mot Justice doit effacer le mot Charité. Il ne peut plus être question de justice, puisque nous nous ignorons.

Il semble qu'Estaunié se soit arrêté quelque temps, comme s'il avait voulu épuiser l'amertume de cette ignorance. Les objets que nous voyons immobiles et immuables, ces témoins impassibles de nos agitations, pourquoi n'auraient-ils pas aussi leur vie secrète ? Le mystère est partout, mais nulle part plus prodigieux que dans le spectacle du visage humain. « Ah ! la sublime chose qu'un visage ! s'écriera le miroir des Choses voient. Je n'ai vraiment rencontré la vie que sur cette tache toute petite, très humble, toujours pareille en apparence, et qui cependant était à elle seule plus grande que l'horizon, plus diverse que l'Océan. » Désormais rien ne lui paraîtra aussi inepte que le mot fameux : « Je ne crois qu'à ce que touche mon scalpel. » C'est précisément à ce que n'atteint pas le scalpel que nous devons croire. Il n'atteint pas l'effrayante solitude des âmes. Mais est-elle si effrayante ? « Par un jeu divin, elle qui sépare si bien les vivants, semble au contraire abattre la muraille devant ceux qui ne sont plus. On ne comprend vraiment les disparus que dans la solitude où ils nous ont laissés. Tant qu'ils vivaient, on ne savait

263 EDOUARD ESTAVNIÉ

quels ils étaient : à peine partis, ils deviennent la page ouverte que le cœur solitaire déchiffre tout entière et sans effort. » Ces dernières lignes des Solitudes nous annonçaient, avant que M. Estaunié s'en doutât, V Ascension de M. Baslè^re. Mais quand la solitude n'abat pas la muraille, quand on n'entend pas les voix qui se sont tues, quand on continue de souffrir et de se révolter contre la souffrance ? A cette angoisse, notre héritage inaliénable et sublime, V Appel de la Route répond par un acte de foi dans le monde invisible, dans une « Terre promise. »

Et c'est la même réponse que nous donne U Infirme aux mains de lumière, histoire d'un très humble et très obscur dévouement que Les Cahiers Verts viennent de publier avec tant de succès (1). Théodat, qui s'est sacrifié à sa sœur, se rappelle qu'autrefois, dans la montagne, cette sœur, toute petite encore, trouva sur un bloc de granit où son frère l'avait juchée une admirable fleur, un saxifrage pourpre. « A quoi bon, avait-il dit, une si belle chose que personne ne pouvait voir ? » Et l'enfant avait répondu : « C'est pour que le monde soit beau quand le soleil le regarde. » Il ne sait pas lui-même pourquoi ce souvenir lui revient à l'esprit. Mais son ami, le confident, le témoin de sou long sacrifice, lui dit : « Parce qu'ayant créé de la beauté, vous aussi ne doutez pas qu'il y ait un soleil pour regarder votre âme. » — Quel chemin parcouru !

Ne demandons pas à Estaunié si c'est là le terme

(1) Toutes les œuvres d'Edouard Estaunié, sauf U Infirme aux mains de lumière (B. Grasset), ont été publiées à la Librairie Académique Perrin.

de sa pensée. Nous l'embarrasserions peut-être. De nouveaux drames se préparent dans son imagination. Sachons seulement que nous avons affaire à une des plus fortes personnalités de notre temps et un des maîtres du roman français.

« Vous avez beau dire que vos titres littéraires sont nuls : pour nous le faire croire, il faudrait supprimer cette correspondance et, justement, vous la publiez. » C'est ainsi que, dans sa réponse au discours de réception de celui qui n'était encore que le général Lyautey, Mgr Duchesne nous annonçait ces deux volumes de lettres « que le public ne tarderait pas à connaître, » et qui créent à leur auteur un titre littéraire d'une qualité très rare. Et c'est de sa part une sorte de coquetterie non moins rare que d'avoir attendu le lendemain de son entrée à l'Académie pour les publier, comme si, soldat avant tout, il n'avait voulu devoir son élection qu'à sa gloire de soldat et ne faire la preuve de ses mérites d'écrivain qu'une fois admis parmi ses illustres confrères. Cette preuve, du reste, ne surprendra personne. On se rappelle les admirables pages sur le Rôle colonial de Varme'e, qui jadis, au moment où l'armée était en butte à tant d'outrages, nous apportèrent une nouvelle raison d'espérer en elle (1). De ce jour, le nom de Lyautey nous fut cher. Il faisait une éclaircie dans notre ciel d'orage.

Ces Lettres du Tonkin et de Madagascar (2) que son ami M. Max Leclerc a éditées, avec un soin qui vaut

(1) Librairie Perrin.

(2) Lyautey. Letlres'du Tonkin et de Madagascar (1894-1899), 2 vol in-8, chez Armand Colin.

qu'on le remarque aujourd'hui, étaient adressées tantôt à sa sœur ou à son frère, tantôt à un ami, toujours destinées à être lues par un petit groupe d'intimes : des lettres omnibus, comme il les appelle, mais qui se suivaient et prenaient vite, sans qu'il en ait eu le dessein, le caractère d'un journal. Autant dire que c'est un journal par lettres. Toutes écrites en mer ou au Tonkin, de l'Annam ou de Madagascar, elles ne vont que de 1894 à 1899. Mais ces cinq années de sa vie en sont, au point de vue psychologique, les plus importantes. Elles marquent un tournant décisif dans sa carrière. En 1896, M. Max Leclerc lui écrivait : « J'ai vu de Margerie, il y a deux jours, en lui rendant son précieux dépôt, et, en causant, je me suis aperçu que la même idée nous était venue à tous deux sur vous : il se demande si vous n'avez pas trouvé là la révélation d'une vocation nouvelle. » Ils ne se trompaient pas ; et cela donne à ces lettres un intérêt presque unique. Je crois que c'est la première fois que nous pouvons surprendre dans son éclosion et suivre dans sa croissance, son épanouissement et son plein effet, une vocation de conquérant organisateur et, si vous voulez, de fondateur d'empire. J'ai lu bien des Mémoires d'hommes de guerre, depuis ceux de Villehardouin et des anciens conquistadors. Mais c'étaient des Mémoires où l'imagination venait en aide à la mémoire, où, quelle qu'en fût la sincérité, on sentait toujours un peu d'arrangement, où perçait une tendance à l'apologie, où la sécheresse même n'était qu'un moyen hautain et détourné de se grandir. L'homme se faisait complaisamment son historien. Ici le merveilleux est que ces lettres n'auraient pas été composées autrement par un romancier qui, tenant la

fin de son roman, eût excellé dans l'art des préparations. Il est bon de se répéter que ce sont bien des lettres écrites ou bâclées au jour le jour et que l'auteur n'en a rien modifié, rien retouché. Tout y est prophétique, en ce sens que l'avenir s'est chargé de donner leur signification à ses moindres efforts, de répondre à ses pressentiments et d'accomplir ses vœux. Il est embarqué pour une grande destinée : nous le savons aujourd'hui, mais il ne le sait pas, et cependant il agit et parfois il s'exprime comme s'il le savait. Les événements s'enchaînent et le poussent avec une logique triomphante. Sur la route à peine sinueuse qu'il parcourt, les imprévus deviennent des jalons. Ses découragements passagers ne sont que des haltes, jamais des reculs. Il voit ce qu'il devait voir, il fait ce qu'il devait faire ; il passe par où il devait passer. Pas un moment de son existence si libéralement employée n'est perdu pour la tâche qui l'attend, qui l'illustrera et qu'il ignore. Des frontières de la Chine ou des plateaux de Madagascar, il travaille en vue du Maroc, Quand nous le quittons après son premier séjour à Madagascar, nous savons de lui, sinon de son œuvre, tout ce que nous avons besoin de savoir. Il dira dans une de ses lettres : « Gallieni m'accueillit comme il accueillait toujours une réalisation. » La France lui fait le même accueil que Gallieni ; mais sa correspondance, si primesautière, nous montre comment l'homme qu'il rêvait d'être s'est réalisé.

Elle nous le montre en même temps comme un des plus beaux représentants de son époque par son intelligence, son humanité, son tour d'imagination et sa langue. Dans une lettre de 1896, qui sert d'avant-propos à cette publication et qui est fort intéressante, M. Max

Leclerc l'admirait « d'agir avec une énergie indomptable, de sentir avec une délicatesse infinie, d'observer au milieu même de l'action, de décrire comme un maître et de comprendre la vie, quoique soldat » (c'est moi qui souligne). Pourquoi un soldat ne comprendrait-il pas aussi bien la vie qu'un industriel et même un romancier ou un historien ? C'est le signe d'un préjugé qui sévissait à la fin du xix^ siècle et qui, d'ailleurs, ne s'appliquait pas seulement aux militaires. Que de fois je l'ai entendu !... « Il comprend la vie, quoique prêtre... Il comprend la vie, quoique professeur... » Il semblait que toute profession définie et hiérarchisée empêchât de comprendre cette chose immense, mystérieuse et complexe, que nous gonflons de tant de vagues aspirations et qu'on nommait, d'un air d'initié, la vie. Et pourtant, si je me reporte à mes souvenirs cueillis un peu partout, je n'ai jamais constaté qu'il y eût une classe d'hommes particulièrement inapte à cette initiation. En tout cas, ce n'eût pas été celle de nos officiers. Cette idée venait du romantisme, du divorce qu'il avait prononcé entre la pensée et l'action, et aussi de l'importance excessive qu'il donnait au métier dans la formation de l'individu. Mais plus on exagérait cette importance et plus notre civilisation encourageait l'individu à la surmonter. C'est une de ses marques les plus évidentes que la curiosité, la sympathie, la culture générale dont elle arme les âmes leur permettent de soutenir le harnais du métier sans en garder le pli ou la courbature. Aujourd'hui, les différences d'esprit que les diverses professions créaient parmi les hommes sont en train de disparaître, comme ont disparu les vêtements qui les distinguaient jadis. On ne s'en aperçoit

jamais mieux que lorsqu'ils écrivent. Depuis plus d'un siècle, la littérature, en développant notre goût de l'analyse et en se faisant l'éducatrice rafïinée de nos sens, nous a de plus en plus individualisés.

« Je collectionne la sensation ! » s'écriera le général Lyautey, un jour qu'une balle lui passe sous le nez. Nous avons appris à la collectionner (d'ordinaire moins dangereuse) et à la mettre en valeur. Il y a une centaine d'années, un Lyautey n'aurait pas vu le monde avec les yeux dont il l'a contemplé. Il eût été un excellent écrivain, sans doute. Mais nous n'aurions pas eu ce riche coloris, ces frémissements de sensibilité, ces impressions de rêve, toutes ces nuances et ces résonances d'une vie intérieure qui s'est élevée au son des grandes lyres. Les anciens conquérants et explorateurs n'étaient pas des peintres : il en est un. Ils ne visaient pas au pittoresque et l'atteignaient rarement. Lui, je ne sais pas s'il y vise, mais constamment il l'atteint et souvent à la pointe de l'épée. Il est bien de la génération qui a produit tant d'officiers écrivains. Mais chez lui, l'officier et l'écrivain ne font qu'un. L'homme d'action ne se repose pas de l'action dans l'œuvre littéraire. Il écrit tout armé en artiste et en poète. Et c'est un charme que de monter avec lui sur le Peï-ho qui, le 12 octobre 1894, l'emportait à destination de Hanoï.

Il avait quarante ans, c'est-à-dire qu'il en avait quarante lorsque, deux mois plus tôt, aux manœuvres en Brie, on lui avait remis le télégramme qui le désignait pour l'Etat-major d' Indo-Chine ; mais, quand il

s'embarqua, il n'en avait plus que vingt-cinq. On peut lui décerner le même éloge qu'il a fait de Gallieni : « Ce grand guerroyeur, cet abatteur de travail, a des jeunesses étonnantes ! » Aussitôt le pied sur le bateau, il lui parut qu'il s'échappait d'une geôle. Il laissait derrière lui la vie de garnison, cette non-vie, une armée momifiée dans la routine, la bureaucratie, les préjugés, les clichés, les formules, tout ce dont il souffrait, tout ce dont, à l'en croire, il avait souffert depuis sa jeunesse. Entre 1890 et 1900 nous avons fréquemment entendu des plaintes semblables chez des quadragénaires. J'en ai vu qui, accablés d'honneurs, venaient déplorer devant un nombreux auditoire l'éducation qu'ils avaient reçue. Ils le faisaient dans la louable intention d'épargner aux générations nouvelles les tristes errements qui les avaient conduits à des charges considérables. Mais, cela fait, ils redevenaient tranquilles et ne jouissaient qu'avec plus de douceur des bénéfices de leur mauvaise éducation. Le chef d'escadron Lyautey, lui, n'en jouissait pas. Littéralement, il étouffait. Travaillée d'une ambition qui ne savait où se prendre, son âme cherchait sa voie, aspirait à l'espace. Et cette inquiétude avait entretenu chez lui une extraordinaire fraîcheur d'imagination. Bien qu'il eût déjà visité l'Italie et la Grèce, ses premières lettres sont d'un jeune homme ébloui sur le seuil de l'immensité. Ceux qui ont éprouvé l'émotion ravissante d'un premier grand départ, y retrouveront leur avidité à tout fixer dans leur mémoire, à tout peindre : le bateau, la couleur du ciel et de la mer, les passagers, les terres entrevues, les escales, les moindres incidents de la traversée.

Mais sous cette jeune ivresse la maturité de l'homme s'affirme dans l'intensité de ses visions, dans l'éclat et la puissance de son rendu. Nous n'avons pas lu vingt pages que nous savons à quoi nous en tenir sur les qualités exceptionnelles de l'écrivain. Sans se départir du ton de la conversation, avec une familiarité qui bouscule la syntaxe et mêle les vocabulaires, il nous a déjà conquis et nous impose son imagination. De ce libre entretien, d'où jaillissent les boutades et où circule une chaude allégresse, se détachent des tableaux précis et colorés. Ce sont, par exemple, les Franciscains couchés sur le pont du navire, « rigides dans leur bure, la face maigre et blanche au ciel, des airs de moines d'Assise qui réclament leur Giotto ; » ou Aden, la nuit, toute sombre sous ses terrasses argentées de clair de lune, ses maisons vidées, des formes humaines roulées dans une étoffe au seuil des portes, « une impression de cimetière, n'était cette buée chaude et odorante de vie humaine. » Il ne développe pas ; il s'interdit les thèmes à variations. Il a une manière à lui de saisir ce qui l'attire, comme s'il fonçait dessus. J'ai lu avec enchantement ses impressions de Ceylan, non parce que j'y ai reconnu les miennes, — car je crois que Ceylan ne peut guère en produire d'autres, — mais parce que nul, à mon avis, ne les a aussi vivement exprimées. Il a noté d'un trait décisif chez le Cynghalais la cause de la répulsion qu'il nous inspire : « ses yeux, son sourire d'un charme malsain et mou. » Le léger tournoiement de tête qu'on éprouve à gravir les hauteurs de Kandy, si ombragées de splendeurs et de senteurs, il me semble que je l'éprouve encore, quand il écrit : « Je suis monté par une route en lacets au flanc des

montagnes qui domine le lac et la ville, dans les fleurs, dans les bambous, dans les héliotropes, dans les orchidées, dans un parfum. »

Avant de pénétrer dans son intimité, avant d'apprendre de lui combien il aime les étoffes de pourpre, les vieux ors, la musique et les odeurs, son sentiment de la nature et jusqu'au tour de ses phrases nous avaient révélé l'acuité de ses sens, sa disposition voluptueuse à l'exotisme. Plus tard, à Hanoï, il installera près de son salon une fumerie d'opium, non qu'il pratique ce poison ni que ses hôtes en fassent grand usage ; mais l'odeur s'allie bien au décor, et le décor lui a été une délicieuse occasion de bibelotage raffiné : « meubles, buffet aux ustensiles spéciaux, tentures, lampes en argent ciselé, pipes de toute matière, du simple bambou à l'ivoire et à l'ébène précieux. » Le même homme en campagne écrira : « Quelle bonne vie ! Ça va être la deuxième nuit sans se déshabiller, à se rouler dans les couverture, sur une natte, au coin d'une paillotte. » Aussi, même en plein travail, même en pleine bataille, il restera toujours celui qui voit l'étrangeté des choses, qui s'en imprègne avidement, qui s'en délecte et qui, Dieu merci ! nous en fait jouir. Ses voyages d'inspection, ses marches forcées, ses navigations, ses nuits de labeur acharné deviennent sous sa plume des fêtes pour nos yeux.

Je n'oublierai jamais son fleuve Rouge à la tombée du soleil : « un bras de mer aussi sinueux qu'un ruisseau au niveau de la vaste plaine où des milliers de petits êtres jaunes et crochus tourbillonnent comme des insectes dans la lumière. » Evocation magique de r Indo-Chine ! A Cao Bang, il s'est établi dans une

grande pagode et il y travaille la nuit devant une table à dessins couverte de cartes. « Ma lampe éclaire à peine le sanctuaire profond : de l'obscurité me viennent quelques reflets d'or, la couronne de Bouddha, sa ceinture, la garde d'un sabre sacré ; puis mes yeux s'y habituent et voici que je distingue l'énorme tête impassible. » Quel tableau : cet officier français levant les yeux de ses plans de campagne et cette tète de l'antique idole qui émerge de l'ombre ! Ses comparaisons sont souvent empruntées à des souvenirs artistiques. « La frontière chinoise court de crête en crête, de pic en pic. Les chevaux y grimpent, et du bas en haut de cette muraille dressée on dirait de tout petits personnages sculptés sur un retable. » La baie d'Along est une Venise de rochers. « Au lieu de palais, de hautes parois muettes, déchirées, dentelées, des arches, des obélisques, des pylônes aussi nettement taillés que des œuvres d'hommes et zébrés comme des cathédrales toscanes par les grandes rayures des stries géographiques. » A l'âpreté de la description succède une phrase qui fond harmonieusement la sensation morale et la sensation physique dans une grâce vive : « Je me promène en maître dans l'immense décor endormi où, malgré la chaleur écrasante, la brise de mer donne à tous les carrefours de grands coups d'éventail. »

Les souvenirs littéraires interviennent aussi, mais discrètement, appelés par tout ce que ces vieux pays étrangers nous ouvrent de perspectives sur les mondes primitifs. Il descend la Rivière Claire en flottille. « De vraies galères où rament de petits sauvages jaunes et sordides et qui portent une petite armée d'hommes bronzés, brûlés, dont les vêtements et les figures ne

datent plus : Homère ou Augustin Thierry ? Les bateaux d'Argos ou les barques normandes remontant les grands fleuves français ? » Il n'a rien écrit de plus pittoresque que ses promenades à Hué « où il fait son Loti », — et aussi son Lyautey, — le dîner chez le Roi, l'embrasement du Palais d'été, « un royaume de feu, des avenues de feu, les contours de toutes choses dessinés en lignes de feu, des gardes rouges portant de grandes torches de résine parfumée et, au bout d'un pont, le petit Roi étincelant de joyaux et d'or ; » après le dîner, les pièces d'artifice et « par delà les dragons de feu qui sillonnent la nuit du ciel et les fleurs de lotus en verre de couleur qui flottent sur la nuit des eaux, l'obscure mélancolie des palais délabrés, les dessous primitifs de cette cour clinquante et rustique, les allées et venues des serviteurs, les débris de festins, les charges de riz, toute la figuration naïve des Histoires Saintes illustrées de notre enfance. » Savourez ce dernier trait qui rapproche de nous si brusquement et si justement cette féerie lointaine.

Est-ce vraiment écrit sous la dictée rapide de l'impression ressentie ? Cet art est-il spontané ? Le correspondant d'Eugène Melchior de Vogué, qui savait que ses lettres étaient lues d'Albert Sorel et de Vandal, surveillait-il son écriture ? Faisait-il des brouillons ? Raturait-il ? Je me posais ces questions en le lisant. Mais je suis convaincu que tout chez lui est de premier jet, et il a bien voulu m'en assurer lui-même. D'ailleurs on ne sent point la soudure du morceau composé au passage parlé. Tout a l'air parlé et quelquefois même gesticulé. Tout marche de la même allure nerveuse. Et nous ne sommes pas plus surpris qu'il nous fasse

en courant une peinture éblouissante que de l'entendre nous dire qu'il est dans la mélasse, quand il y est.

Ce ne sont pas seulement les paysages qui défilent devant nous : ce sont aussi les personnages. Les Annamites au premier abord lui avaient produit un effet de macaques. Bien des choses en eux froissaient son esthétique. Mais il était trop humain et trop friand d'humanité pour ne pas essayer de pénétrer le mystère de leur âme, et il savait qu'aucune œuvre humaine ne s'accomplit « sans une parcelle d'amour. » Sa sympathie rencontra vite les deux points où chez eux elle pouvait s'accrocher. Ces très vieux civilisés ont de la race, et ce peuple laborieux et soumis, mais industrieux et lettré, a gardé les forces sociales les plus vives : le respect des hiérarchies et le culte de la grande famille, « dont les branches s'enlacent autour du tronc commun. » Je voudrais qu'on fît apprendre par cœur à nos futurs administrateurs et gouverneurs la page où il s'écrie : « Que de dessous dans cet organisme profond et vénérable auquel nous sommes venus nous superposer ! Et que fragile notre frêle couche de résidents, d'entrepreneurs et d'officiers, si elle ne jette pas au travers de ces sédiments séculaires d'autres racines que nos règlements, notre bureaucratie, notre galonnage satisfait! » Quand ses yeux se furent accoutumés à leurs visages et à leurs attitudes, son sentiment artistique reprit ses droits. Des caractères et des beautés lui apparurent qui rattachaient ces hommes à des types connus. Tel mandarin, avec son visage ras et sa bouche au dessin

fermé, évoquait un seigneur de la cour des Ducs de Bourgogne ; tel autre, les yeux enfoncés, les pommettes sorties, l'aspect farouche et dédaigneux, un vieux chef de horde. Souvent c'est avec le plaisir d'un collectionneur caressant une œuvre d'art très noble et très précieuse qu'il nous peindra les mandarins en robes à fleurs, — « Dieu, s'écrie-t-il, qu'elles feraient bien sur un fauteuil !» — ou ce Régent de l'Empire d'Annam qui, dans sa robe de soie rouge brodée de cercles d'or, « tend au gouverneur général sa petite main de momie où, sous le gant blanc, pointent les ongles du lettré. » Le plus beau de ces portraits exotiques est celui du petit roi de l'Annam, Than 1 aï.

Un long corridor, un cloître plutôt, et enfin, éclairant l'ombre, venant du fond, une note lumineuse et éclatante, un joli, mince et élégant éphèbe dans une gaine de soie jaune or sur laquelle flambaient le grand cordon de la Légion d'Honneur et la grande Sapèque des Dix mille soutiens, au cou une rivière de diamants, sur la tête un haut turban de la soie royale de la robe. 11 est grave comme une idole, le petit Roi. Sa robe éclatante et le feu de ses diamants se détachent sur une grande tapisserie des Gobelins douce, discrète, aux tons fondus j et sous le masque de l'enfant pensif, presque de jeune fille, on a peine à imaginer le petit tigre... (Après l'audience), le Gouverneur se lève ; le Roi le prend par la main et le quitte au seuil du cloître. A chacun de nous la main tendue avec une toute petite inclinaison de tête très protectrice, exactement celle à Paris d'une maîtresse de maison très hautaine, très snob...

Mais ses modèles, il les peint plutôt dans l'action que dans l'immobilité ou la représentation. On ne connaîtrait guère ce jeune prince, si on ne lisait les pages

qui suivent et le voyage à Tourane où l'idole se dégourdit, — (zut pour la cour ! zut pour les rites ! zut pour Trong Hiep le censeur !) — court le bateau à minuit, réveille les officiers en leur chatouillant le nez, grimpe aux bastingages, et, le lendemain, lâchant sa suite, les parasols et le Gouverneur, accompagné seulement de l'interprète et de Lyautey, pique un galop scandaleux devant ses sujets, que l'étonnement foudroie dans la poussière, et atteint le col des Nuages deux heures avant tout le monde. Là, de la terrasse d'un vieux fort annamite, l'adolescent en robe lilas regarde son royaume entre deux serviteurs, l'un qui tient le parasol, l'autre qui l'éventé, et, redevenu hiératique, ressemble « à un jeune Salomon sur le Temple. » Le maréchal Lyautey a au plus haut point le don de la vie et le sens dramatique. La foule annamite grouille et bourdonne partout où il passe et jusque sous les roues de sa voiture. Les villages s'animent, les petits métiers vont leur train. Rien n'est insignifiant pour cette curiosité au regard d'aigle qui ramène un butin des recoins les plus humbles. Et le temps ne l'émousse pas. Sur la route de Madagascar et à Madagascar tout lui sera d'aussi bonne prise qu'au Tonkin ou dans l'Annam. En vingt lignes, car il est toujours sobre et pressé, il nous donnera de Zanzibar et de l'Afrique guerrière une vision qui éclate comme un brasier dans les ténèbres. Et quant au portrait, la reine malgache Bibiassy n'a rien à envier au Roi de l'Aimam que sa beauté. Un vrai monstre, « ce Saint-Sacrement de reine dont les oreilles pendent en longs anneaux de chair, installée sous un vélum au milieu des prosternations, des bras étendus, des chants et des danses. » Rentrée chez elle.

c'est un monstre « qu'on apprivoise en lui jouant de l'accordéon et en lui contant des gaudrioles sakhalaves. »

Cependant derrière cet exotisme qui est pour les Lyautey non pas une matière d'art, mais leur raison d'agir, il y a les Blancs, il y a nous. Le futur général n'était pas sorti de la mer Rouge qu'il avait le sentiment de la petite place que nous tenions dans l'univers et combien on nous prenait peu au sérieux. Il était impossible, dans les vingt années qui ont précédé la guerre, qu'un Français, s'éloignant de son pays sur n'importe quel chemin du monde, ne l'éprouvât pas. Cela vous venait tout doucement dans le sourire des étrangers, dans l'éloge qu'ils faisaient de nos modes, dans l'intérêt amusé qu'ils prenaient à nos scandales, dans l'indulgence horripilante qu'ils avaient pour nos pitres, dans leur affectation d'admirer notre passé. Cela vous enveloppait, vous envahissait, vous étreignait jusqu'à l'angoisse. Aucune espèce de nostalgie n'était aussi cruelle que ce sentiment-là. On en arrivait à craindre que réellement « pour toute entreprise et suite notre terre ne fût frappée d'impuissance et de stérilité. » Ce que l'officier qui allait au Tonkin connaissait de la bureaucratie militaire répondait aux griefs de nos compatriotes, ingénieurs ou colons, dont la voix unanime ne cessait de dénoncer la mauvaise volonté administrative, notre formalisme, notre absence de doctrine, notre politique imbécile. Ajoutons que, de Suez à Singapour, il avait été obsédé par la façade (je dis la façade) de la puissance anglaise, et que cette puissance nous manifestait alors autant de morgue que d'inintelligente hostilité. Cette obsession le poursuivra ;

quatre ans plus tard, comme il quittait Zanzibar et que, du rivage, un Père Blanc lui faisait des signaux d'adieu, « j'y répondis, dit-il, jusqu'à ce qu'un grand bateau de guerre anglais — toujours — vînt interposer entre nous sa dure et suggestive silhouette. » Mais soldats et missionnaires laissent le pessimisme aux touristes et aux philosophes. Si, à Saigon, Lyautey cherche vainement les banques, les grosses maisons d'affaires, des gens et des choses qui n'émargent p€^s au budget, il n'en constate pas moins dans toute l' Indo-Chine une somme prodigieuse de bonnes volontés individuelles. « On sent, dit-il, que, si une révolution quelconque brisait les mailles du réseau administratif, réglementaire, qui nous tue, notre race n'est pas finie et qu'il y aurait encore de beaux jours pour elle. »

Ses lettres dressent un réquisitoire accablant contre notre bureaucratie qui est pourtant, je ne puis m'empêcher de le remarquer, la seule chose stable que nous ayons « dans la mortelle et constante instabilité » de notre gouvernement. « Le pire gouverneur pendant dix ans, dira-t-il, vaut mieux que le meilleur pendant un an. » Eh bien ! une administration routinière vaut encore, parce qu'elle dure et que, si elle entrave souvent les initiatives, elle refrène les cupidités et les lubies d'en haut. Il ressort malheureusement de tous les faits que la France exige de ses meilleurs fils plus d'énergie qu'aucune autre nation, puisqu'ils doivent en distraire une bonne part à réagir contre ceux qui nous gouvernent ou à réparer leurs erreurs. Durant ses deux années d' Indo-Chine, il vit se succéder deux gouverneurs : l'un, M. de Lanessan, cassé au moment où il donnait aux entreprises la confiance et la vie ; l'autre, M. Rous-

seau, excellent administrateur, mais excédé, et qui mourut des coups de fusil qu'à chaque courrier le ministère lui tirait dans les jambes.

Cependant l'œuvre de colonisation progressait. C'est que nous avions des hommes laborieux et modestes et des soldats dont les pareils seraient, vingt ans plus tard, les vainqueurs de la Marne. Quand nous lisons leurs obscurs exploits, nous éprouvons le remords de ne pas leur avoir fait dans notre pensée la place qu'ils méritaient. Nous étions trop absorbés par nos dissensions, et cet héroïsme qui se déployait si loin comptait si peu ! Ceux-là même qui faisaient chaque soir l'antique prière « pour les malades, les prisonniers, les voyageurs, » ne se représentaient pas, — et Lyautey le dit avec une émotion poignante, — quels voyageurs, quels pionniers, nous avions sur la frontière chinoise ou sur les confins sakhalaves. Ses récits de campagne et de batailles sont superbement enlevés. Les pires ennemis ne sont pas les hommes ; c'est le pays, « inextricable chaos de rochers en arêtes, en aiguilles, déchirés, spongieux, escaladés les mains en sang, le vide sous soi pour redescendre dans des gouffres verticaux. » Je recommande la prise du repaire casemate de Ké-Tuong qui se termine sur ces mots : « Ils (les ennemis) avaient à chaque élargissement de la gorge un village, à chaque étranglement une accumulation de défenses qu'ils n'ont abandonnées qu'en se voyant pris par le fond du cirque, par où jamais ils n'avaient attendu que des chèvres et des éboulements : nous avons éboulé, voilà tout. » De fiers hommes, et dignes de leurs chefs, les Vallière,les Grandmaison, les Galliéni.

281 LETTRES DU MAnÉCHAL LYAUTEY

Le maréchal Lyautey possède une des facultés les plus généreuses et les plus fécondes : celle de l'admiration ; et l'on juge de la valeur d'une âme à ce cri que lui arrachait Gallieni : « La suprême jouissance, c'est de gober son chef ! » Il peut se flatter d'avoir fixé les traits de cette grande ligure pour l'immortalité. Tous deux étaient à peu près du même âge. Gallieni avait quarante-quatre ans lorsqu'ils se rencontrèrent, le prestige de vingt années de colonies, Sénégal et Soudan, dont une année de captivité chez Ahmadou avec, chaque matin, la perspective de la torture et de la décapitation. C'était un homme passionnant, « un seigneur lucide, précis et large, » et un colonial dans l'âme. Au bout de six mois de France, sa femme qu'il adorait lui disait : « Tu t'ennuies, je le vois, va-t-en ! » Il lui fallait la brousse, des troupes à manier sur de durs terrains, un coin du monde à nettoyer, des provinces à pacifier, des villes à faire surgir de terre, de l'avenir à modeler. Homme de guerre au coup d'oeil prompt, dans les plus graves périls pas un muscle de son visage ne tressaillait. Quand il avait fait tout ce qu'il avait pu, il attendait calmement, ou en plaisantant sur un autre sujet, la décision de la destinée. Avant le combat son esprit organisait la victoire. Détesté de quelques-uns qui le traitaient « de fumiste et d'agité, « le sachant et n'en laissant rien paraître, il était adoré des autres. Sa présence les électrisait, et il exerçait autour de lui une autorité souveraine. Il haïssait la bureaucratie, sautait par-dessus les circulaires, méprisait les conventions à ce point « qu'il eût mis ingénument un colonel

SOUS les ordres d'un capitaine plus malin. » Vis-à-vis de l'administration et des services de contrôle, il était obligé de ruser : il rapetissait ce qu'il faisait, il en atténuait la portée, il présentait comme des mesures de simple police ses actes les plus osés, les plus révolutionnaires. Car il était révolutionnaire : il voulait d'autres casernes, une autre éducation militaire, une autre formation de l'officier, une autre façon de préparer la terrible guerre qu'il prévoyait. Il avait dans l'intimité des gaîtés d'enfant et une cordialité exquise. Très instruit, il continuait partout de s'instruire, piochant l'anglais et l'allemand, lisant les revues italiennes, se tenant au courant de tout au milieu de sa besogne d'enfer et d'un personnel de plantons et de secrétaires dressés à travailler en silence jusqu'à une heure avancée de la nuit. Chaque jour, avant son dîner, il s'imposait une promenade d'une heure où il n'était pas permis de prononcer un mot de service. Il causait de sa dernière lecture : un roman de d'Annunzio, V Autobiographie de Stuart Mill. C'était ce qu'il appelait « son bain de cerveau. » Et avec tout cela un fond de tristesse que n'expliquent pas seulement ses tracas et la peur que le gouvernement ne gâchât son œuvre, ce fond de tristesse qu'on devine chez tous les grands réalisateurs, les grands manieurs d'hommes, qui voient reculer sans cesse les limites de leur ambition et désespèrent de jamais les atteindre. « Il faut se figurer qu'on s'amuse écrivait-il, que l'on fait des choses utiles. »

Qu'un tel homme ait « empoigné » et presque fanatisé Lyautey, on le comprend d'autant mieux qu'en traçant d'après lui le portrait de Gallieni, il me semble que j'ai tracé le sien. Il n'y est pas tout entier, mais les princi-

paux traits y sont : mêmes antipathies, mêmes dégoûts, même conception du rôle social de rofricier,même amour de l'aventure et de la gloire. Toutes les aspirations qui remuaient son âme reçurent une forme concrète de Gallieni. Il apportait en Indo-Chine, plus ou moins conscientes, la passion des affaires et du pouvoir, l'ambition de faire une œuvre durable, de s'ouvrir un chemin à coup de hache, d'inscrire son nom « aux origines de quelque chose. » Presque au débarqué, il rencontre l'homme « dans les yeux duquel des milliers d'yeux cherchaient l'ordre, à la voix duquel des routes s'ouvraient, des pays se repeuplaient, des villes surgissaient. » Donc ce que fai rêvé, Seigneur, existait bien ! Le jour où, à Madagascar, il tracera sur le sol de la première ville, il se rappellera VUrbs condita des Romains et ses premières conversations avec Gallieni qui le captivait « en lui disant sa vie de légionnaire de César. »

Mais il se distingue de Gallieni par les séductions de sa nature, mélange original de réflexion et d'impétuosité, de vigueur et de grâce, et par tout ce qu'il a su faire passer de sa poésie intérieure dans ces pages ardentes. En le lisant, les vers de Musset me revenaient à la mémoire :

Il faut dans ce bas monde aimer beaucoup de choses Pour savoir après tout ce qu'on aime le mieux, Les bonbons, l'Océan, le jeu, l'azur des cieux, Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.

Ce qu'il aime le mieux, nous le savons, c'est l'action, « Je suis un animal d'action... Je renifle l'action. » Mais il a aimé beaucoup de choses, et nous l'en aimons davan tage. Et il représente beaucoup de choses aussi. Il y

a en lui un aristocrate, un féodal, et un charmeur qui se montre à l'occasion le plus éloquent des diplomates. Il est de ces hommes que l'imagination introduit de plain pied aux plus belles époques de l'histoire et toujours dans les premiers rangs. On a prononcé à son sujet le nom de Scipion l'Africain. Je le vois fort bien de sa chaise curule dictant des lois aux peuples pacifiés et, sur la terrasse d'un palais, devisant avec Massinissa de l'âme immortelle et des dieux. Mais on le verrait aussi bien aux côtés de Godefroy de Bouillon, ou sur la caravelle de Cortès, — mieux encore sur le navire de Champlain, — ou chevauchant botte à botte avec Montluc, retour d'Italie. A la cour de Hué, son compagnon le Polytechnicien, farouche démocrate qui écumait d'avoir à se découvrir devant « un môme de roi, » devait flairer en lui l'ancien régime et l'Œil de Bœuf. Les Arabes, bons juges en la matière, le saluent grand seigneur. Et aux heures de repos, quand il laisse tomber ses armes, il se place tout naturellement parmi les âmes modernes les plus délicatement nuancées. Son vrai repos au Tonkin, c'était la reprise des rafTinements familiers, l'abandon de l'uniforme, le costume de tennis et d'aller s'asseoir au bord de la mer. Il ouvrait le Sang, la Volupté et la Mort de Barrés ou le Cardinal (TOssat de Vogué ou son Vigny. « Et ces choses élégantes et tristes lui donnaient sur cette place solitaire et lumineuse une impression d'accord parfait... » Je lui applique son mot sur Gallieni : magnifique spécimen d'homme complet ; et j'ajoute : spécialité de la France, de cette France.

Mère des arts, des armes et des lois.

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