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lâdOFû -"r V.Ee sujet épique, approprié à lux mœurs, àravenir,.., c'est l'humanilé, stinée de rhoranoe, ce sont les phases que imain doitparcourir pour arriver à ses fins lies de Dieu (1). » El le grand poète se mit
Plusieurs parties de son rêve furent exéicontent de quelques-unes, il les jeta au Épisodes seulement ont vu lejour:/ore/i/n d'un Ange. Nous les avons étudiés. Lamareurs, prévenait le public qu'il ne faisait lent de réaliser en son entier le beau songe lesse. On ne doit donner, disait-il dédaint, à ces œuvres de complaisance de l'imaue les heures laissées libres par les de- , famille, de la patrie et du temps : ce sont ïs de la pensée, il ne faut pas en faire le dien d'une vie d'homme (2). »
ion de Victor Hugo était plus démesurée uvrez en effet V Avertissement (3) qui prégende des Siècles, a L'auteur, dit-il exprese voit aucune difficulté à faire entrevoir ^ent qu'il a esquissé dans la solitude une ïème d'une certaine étendue où se réverjblème unique, l'Etre sous sa triple face :
é, le Mal, l'Infini ; le progressif, le relatif, 16 qu'on pourrait appeler en trois chants :
le des Siècles, la Fin de Satan, Diev. »
on le voit, n'était, pour ainsi parler, ineau dans le colossal triptyque. Di&u it l'œuvre. La Légende des Siècles en était
I, ibid.
laté ÛB Gaemesey, Haute ville-House, septembre
le centre, la Fin de Satan le couronnement. Mais Victor Hugo, pas plus que Lamartine, ne répondait de terminer Tébauche. Il lui fallait, tout démiurge qu'il fût, le consentement de Dieu, « maître des existences humaines. »
Les deux poètes sont morts sans avoir achevé leur dessein. Ils n'ont réussi, Tun et Tautre, qu'à encombrer le chemin des âmes d'une ruine de plus. Quelques esprits curieux ou rêveurs, en traversant la route, s'arrêteront peut-être un moment à considérer cet écroulement gigantesque, cette manière de Babel sublime tout à la fois et monstrueuse. Us écouteront chanter les oiseaux ; ils cueilleront quelques-unes de ces fleurs charmantes qui croissent dans la blessure des murailles ; mais nul ne se reposera dans le monument, car les vents froids y soufflent de toutes parts et les venimeux reptiles y rampent.
Que d'aveugles, en les premières années de notre dix-neuvième siècle, se sont cru des Homèresl Luce de Lancival « chante » Achille à Scyros; on dirait qu'il a fait la gageure de parodier l'antique. Parseval de Grandmaison met vingt ans à un poème sur Philippe- Auguste ; il avait déjà commis les Amours épiques. Greuzé de Lesser n'a pas aligné moins de cinquante mille vers sur la Table ronde; tous ne sont pas mauvais. Lucien Bonaparte s'en est mêlé, etil a perpétré la Cyrnéide ou la Corse sauvée, sans préjudice d'un Charlemagne. Avant lui, le vicomte d'Arlincourt, qui se croyait original et qui n'est que grotesque, a semé de calembours les alexandrins de sa Caroléide. Il s'en faut que nous ayons exhumé tous
orts ... Seuls , Népomucène Lemercier et dre Soumet ne sont pas sans valeur. Qui s'en douter ? En ce temps-là, au temps du ir empire, Népomucène Lemercier fut une des littéraires les plus éclatantes. On accolait à im le mot génie. Comment expliquer l'innce ou plutôt l'oubli dans lequel il est enseveli de longues années 7 Qui araison, l'époque de cier ou la nôtre ? « Il est né trop tôt, répond I juge, c'est un homme du dix-neuvième siècle à la fin du dix-huitième. Son imagination, inceptions, sa nature d'esprit, sont d'une s : son style est d'une autre (1). » Que voulezûreavec une langue «rhétoricienne» et un art ventionî Sans doute, s'il avait eu le don de ne, il eût, comme Victor Hugo et avant lui, e moule de ce style, comme il avait brisé le de ces idées, et se serait créé la langue ; mais lit pas le génie de l'invention. Les scènes sai- «s, les traits sublimes eux-mêmes peuvent jr dans la Panypocrisiade, et, pour passer de Se au drame (une fois n'est pas coutume), le me acte d'Agamemnon peut être digne d'Esla mise en regard, dans Frédégonde et Bru- , de ces deux haines, la servante et la reine, îrtes pas d'un esprit commun; mais, partout ique partout, le versificateur est rare, non par cule, mais par la faiblesse. Que n'a-t-il au , l'infortuné poète, rimé un sonnet, comme , ou seulement la Pauvre Fille, comme
A coup sûr, la Divine Épopée n'a rien de la Divine Comédie, et ce n'est pas parce qu'il écrivait avec une plume d'aigle que Soumet peut être comparé à Dante. Toutefois, et sans être panégyriste, on peut admirer non pas la conception du poème : la rédemption de l'enfer par une nouvelle effusion de sang divin sur un nouveau Calvaire, — elle est hérétique, — mais l'ordonnance et souvent même l'exécution. Quel dommage que « tant de gracieuses descriptions, tant de majestueuses pensées, tant d'or pur, tant de fines pierreries (i) » n'aient pas été fixées sur un tissu plus solide ! Personne ou presque personne ne lit Y Épopée de Soumet pas plus que sa Jeanne dCArc, et le moindre écolier sait par cœur l'humble idylle de 1814. « Vous louez douze vers pour en tuer douze mille, » ne put s'empêcher de dire un jour le poète blessé à quelqu'un qui revenait devant lui sur cette touchante complainte (2). 11 n'en est pas moins vrai que ceci a tué cela, tout comme la Légende des Siècles a tué les productions épiques écloses avant elle. L'Épopée française, la voilà (3).
(1) L. Yitet. Discours de réception à l'Académie française.
(2) Rapporté par Sainte-Beuve, au t. III, p. 419, de ses Portraits littéraires. Nouvelle édition, Paris, Garnier, 1864.
(3) Nous nous sommes servi pour nos citations de l'édition Hetzel.
a conception de la Légende des Siècles est
ie plan en est magnifique et, souvent, I superbe. Le poète ne se proposait rien
de parcourir tous les âges, toutes les ré- .es les civilisations, toutes les barbaries, Ites, et de raconter en poèmes ardents les
genre humain. Ce livre immense rappe- !t, dans la pensée de l'auteur, les œuvres es chanteurs de l'Inde. II s'ouvrait avec e devait se fermer qu'après le Jugement.
de taille à l'écrire.
parut, en 18o9, la première . série des dpopées », retentit dans la France lettrée ithousiasme. Ecoutons un témoin de ce tout en faisant, aussi large qu'on vourt de l'hyperbole : « Ce fut un étonneéblouissement. Toutes les formes usitées >ndues, tous les cadres connus étaient res siècles personnifiés allaient et venaient, tdansleuratmosphère retrouvée, rentrant
dans leur vie et dans leur milieu. L'esprit d'un peuple tenait dans trois pages; le génie d'une race était enfermé dans le contour d'un quatrain, comme celui de Salomon dans le chaton d'un anneau... On voyait des villes sombrées émerger, des donjons rasés ressortir de terre. Des figures sans date, marquées d'un mot mystérieux qui valait une incantation, entraient brusquement dans l'histoire, et s'y installaient avec une autorité hautaine et terrible. Les spectres se faisaient chair, les revenants revivaient. Pour évoquer le monde exhumé, le poète s'était fait un style nouveau, une langue à cent cordes, biblique et dantesque, féodale et populaire, altière et sincère, éclatante de tons, chargée de reliefs, entrecoupée des couleurs de la vie et des pénombres du songe, aussi propre à peindre une rose efieuillée entre les doigts d'un enfant, qu'une orgie de brutes attablées sur une litière de cadavres, à chanter un De profundis de Sphinx, qu'une barcarolle d'aventuriers errant sur la mer. Depuis Dante et Shakespeare, aucune littérature n'avait rien produit de pareil (1). »
Prise en bloc, cette première Légende n'est pas un chef-d'œuvre ; mais, combien de pages, absolument nouvelles dans notre histoire littéraire, et dont le vent qui dépouille les chênes, ne ternira jamais l'immortelle beauté I Feuilletons ces volumes.
Le poème s'ouvre par des tableaux bibliques qui vont « d'Eve à Jésus ». C'est d'abord une sorte d'hymne intitulée le Sacre de la Femme. S'il m'était
fl) Paul de Saint-Victor. Victor Hugo, p. 209-210. Paris, Lévy, 885.
8 ÉTUDES ET NOTES LITTÉB AIHËS
permis de faire une Iranspositioa d'art, je dirais de ' estratiOD brillante, bruyante et confuse : Gagner.
tr de l'Ëden, le crime et son ch&timent.
tricide fuit devant Jéhovah.
:oir tombait, l'homme sombre arriva le montagne en une grende plaine ; atiguée et ses fils hors d'haleine
u Couchons-nous sur la terre et dormons. > irmant pas, songeait au pied des monts.
la tête, au tond des deux funèbres 1 tout grand ouvert dans les ténèbres, gardait dans l'ombre Gxemen t.
op prèa, n dit-il avec un tremblement, es fils dormant, sa femme lasse, h fuir, sinistre, dans l'espace, .rente jours, il marcha trente nuits, net, pâle, et frémissant aux bruits, I regarder derrière lui, sans trêve,
sans sommeil ; il atteignit la grève ans le pays qui fut depuis Assur.
nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Mous avons du monde atteint les bornes. »
il s'asseyait, il vit, dans les cieux mornes aême place au fond de l'horizon, isaillit en proie au noir frisson, oil «cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, s regardaient trembler l'aïeul farouche, lubal, père de cens qui vont ntes de poil dans le désert profond :
e ce côté la toile de ia tente. »
eloppa la muraille Qottante; an l'eut Cxée avec des poids de plomb :
FOyez plus rien? » dit Tsilla, l'enfant blond, ses flls, douce comme l'aurore ; londit : « Je vois cet œil encorel »
'■ de ceux qui passent dans les bourgs ans des clairons et frappant des tambours,
Cria : <( Je saurai bien construire une barrière. » Il fît un mur de bronze et mit Gain derrière. Et Caïn dit : « Cet œil me regarde toujours I » Héooch dit : « Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle :
Bâtissons une ville et nous la fermerons. )>
Alors Tubalcaïn, le père des forgerons, bâtit une ville de granit.
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ; Ils donnèrent aux murs Tépaisseur des montagnes ; Sur la porte on grava : <^ Défense à Dieu d'entrer. » Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre; Et lui restait lugubre et hagard. « mon père! L'œil a-t-il disparu? » dit en tremblant Tsilla. Et Gain répondit : « Non, il est toujours là (1). » Alors il dit : » Je veux habiter sous la terre Gomme dans son sépulcre un homme solitaire; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. « On fit donc une fosse et Gain dit : « C'est bien ! » Puis il descendit seul sous cette voûte sombre ; Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eût sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Gain. »
(1) M. A. Jacquet, dans une conférence donnée à l'Institut catholique de Paris, analysant le Caïn, a fait cette juste remarque : tt Rien n'est mieux senti et plus fortement exprimé que l'ignorance naïve des enfants du meurtrier, qui, à peine sortis du limon de la terre, sauvages encore, incapables de réflexion, ne comprennent rien à cet éveil de la conscience, et s'efforcent de combattre un mal moral par des moyens matériels, murailles flottantes des tentes, hautes tours, remparts qui montent jusqu'aux nues ; puis, rendus furieux par l'obsession importune de cet ennemi qu'ils ne peuvent atteindre, lancent des flèches contre les étoiles et crèvent les yeux aux passants. »
10 ÉTDDES ET NOTES LTITÉRAIRES
Quelle effroyable peinture du remords 1 Chaque vers semble imprégné d'horreur biblique. Cette fiction rappelle non pas seulement les Furies qui pour- '■"■■ — ■ — ' "^-este, le fouet et la torche à la main, jusoù il tombait haletant et fou, non pas e fantôme de Juvénal, agrandi, dans : la nuit profonde, par l'épouvante, ni Banquo que Shakespeare fait asseoir à beth, mais encore et surtout peut-être ible apostrophe de saint Jean Chrysosn, tu croyais, en frappant Abel, t'affranrésence d'un frère exécré. Tout égorgé vit toujours pour toi ; il vit, plus fatal et désormais impérissable ; il vit dans i, et partout où tu vas, tu portes avec toi ton crime t'a donné et que tu ne peux Suis-je donc le gardien de mon frère?
)ieu. Oui, maintenant tu es le gardien de ni, maintenant il sera toujours avec toi ; >urras pas, partout tu porteras écrite sur eurtrier la loi qui défead le meurtre ; et 3pt fois malheur à qui osera porter la i pour te délivrer de la vie ! »
igo se plait à donner aux: choses de forme quasi matérielle ; il aime à transaits de la conscience en terreurs fantas- ^nde du Parricide n'est pas moins sai- 1 la page que nous venons de lire, nut,
i l'heure où l'assoupissement
it les yeux sous l'obscur firmament,
VICTOR HUGO il
Ayant pour seul témoin la nuit, Taveugle immense, Vit son père Swéno, vieillard presque en démence, Qui dormait, sans un garde k ses pieds, sans un chien ; Il le tua, disant : Lui-même n'en sait rien.
Puis il fut un grand roi .
Il règne dans la justice, il fait de son peuple un peuple puissant, et, lorsqu'il meurt, il avait luimême oublié son crime. L'évéque d'Aarhus prononce son oraison funèbre, ou mieux, son panégyrique. Mais, le soir venu, quand les prêtres se sont retirés, le roi mort se lève, sort de sa tombe, va droit au mont Sado, se taille avec son épée un manteau de neige, et il s'en va. Où s'en va-t-il? « Dans la grande nuit. » Qu'y cherche-t-il? Dieu.
« Si vous voulez savoir ce que c est qu'un grand poète, lisez ce récit du voyage de Kanut à la recherche de Dieu. Certes, la forme n'est point irréprochable, et les bizarreries abondent : Vin forme se mouvant dans le noir, Vombre hydre dont les nuits sont les vertèbres, Vimmensité fantôme, etc. ; oui, mais le souffle du maître anime ces expressions monstrueuses et donne la vie à ces non-sens. On serait fort embarrassé peut-être de détacher un seul vers, mais l'ensemble compose un tableau qui épouvante (i). »
Et le front haut, tout blanc dans son linceul de neige,
Il entra, par delà Tlslande et la Norwège,
Seul, dans le grand silence et dans la grande nuit ;
Derrière lui le monde obscur s'évanouit ;
Il se trouva, lui, spectre, âme, roi sans royaume,
Nu, face à face avec l'immensité fantôme ;
(1) Emile Montégut. Mélanges critiquai, p. 23. Paris, Hachette, 1887. •
Il vit l'infini, porche horrible et reculant, Où l'éclair quand il entre expire triste et lent, L'ombre, hydre dont les nuits sont les pâles vertèbres,
i'i f „« mouvant dans le noir, les ténèbres;
re, et pourtant on ne sait quel regard
: chaos immobile et hagard ;
lit, le frisson lugubre que fait l'onde
é, sourde, efTarée et profonde.
saut : — C'est la tombe ; au delà
— Quand-U eut fait trois pas, il appela;
est muette ainsi que l'ossuaire,
:pondit ; pas un pli du suaire
t Kanut avança ; la blancheur
assura le sépulcral marcheur ;
it & coup sous son livide voile
e et grandir comme une noire étoile ;
rgit lentement, et Kanut,
sa main de spectre, reconnut
te de sang était sur lui tombée.
la peur n'avait jamais courbée,
; terrible, il regarda la nuit,
iu ; l'espace était noir, pas un bruit.
! dit Kanut levant sa tél« fîëni.
! tache auprès de la première
i s'élargit ; et le chef cimbrien
nbre épaisse et vague, et ne vit rien.
imier à suivre une piste s'attache,
prit sa route ; une troisième tache
e linceul. Il n'avait jamais fui ;
ant cessa de marcher devant lui,
1 côté du bras qui tient le glaive.
ie sang, comme h travers un rêve,
e suaire et lui rougit la main ;
inde fob il changea de chemin,
isant on tourne un feuillet d'un registre,
narcher vers la gauche sinistre ;
le sang tomba sur le linceul ;
nia, frémissant d'être seul,
gagner sa couche mortuaire ;
le sang tomba sur le suaire.
eta, livide, et ce guerrier,
Blême, baissa la tête et tâcha de prier ; Une goutte de sang tomba sur lui. Farouche, La prière, effrayée, expira dans sa bouche.
Il se remit en marche, et, lugubre, hésitant. Hideux, ce spectre blanc passait ; et, par instant, Une goutte de sang se détachait de Fombre, Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre...
Le sentiment de l'inexpiable, a-t-on dit, anime toute cette poésie (1). La conscience de Kanut a dormi pendant sa vie, tandis que celle de Caïn, en proie au remords inexorable et vengeur, veillait. La conscience du roi parricide s'éveillera après sa mort : Dieu l'attend. Kanut fuira éternellement, au delà du tombeau, cette pluie de sang qui l'atteindra partout, qui l'atteindra toujours, comme, pendant sa vie, Caïn restait sous le regard « tout grand ouvert dans les ténèbres », et qui le regardait fixement.
Il marchait, il marchait ; de Tinsondable voûte Le sang continuait à pleuvoir, goutte à goutte, Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s'il tombait De ces pieds noirs qu'on voit, la nuit, pendre au gibet. Bêlas ! qui donc pleurait ces larmes formidables ? L'infini. Vers les cieux, pour le juste abordables. Dans l'océan de nuit sans flux et sans reflux, Kanut s'avançait pâle, et ne regardant plus.
Enfin, marchant toujours comme en une fumée, Il arriva devant une porte fermée Sous laquelle passait un jour mystérieux ; Alors sur son linceul il abaissa les yeux ; C'était l'endroit sacré, c'était Tendroit terrible ; Oïl ne sait quel rayon de Dieu semblait visible ; De derrière la porte on entend rnosanna...
Le linceul était rouge et Kanut frissonna...
(1) Alfred Nettement. Poètes et Artistes contemporains ^ p. 223. Paris, Lecoffre, 1862.
Et c'est pourquoi Kanut, fuyant devant Taurore Et reculant, n'a pas osé paraître encore Devant le juge au front duquel le soleil luit ; C'est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit, Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première, Sentant, à chaque pas qu'il fait vers la lumière, Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir, Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir.
Ou bien il n'y a pas de merveilleux épique, ou le voilà dans son incommensurable grandeur.
Cette idée, si profondément chrétienne, de la perpétuité de la conscience, du remords qui ne meurt pas, vermis eorum non moritur (1), de l'enfer en d'autres termes, se retrouve dans plus d'une page de la Légende des Siècles, notamment dans cette strophe puissante :
La conscience humaine est engloutie au fond D'un océan de honte où tout rampe et se fond,
Mer sombre et sans route frayée.
Ce gouffre écume et roule, et l'on voit, par moment. Reparaître au milieu des flots, confusément,
Le cadavre de la noyée (2).
L'idée chrétienne, biblique ou évangélique, à l'insu peut-être du poète, remplit la Légende des Siècles, Lisez Puissance égale bontés les Lions, Booz endormi, Dieu invisible au philosophe^ qui semblent un commentaire de cette parole : Dieu se cache aux superbes et se révèle aux humbles, la Première ren^ contre du Christ avec le tombeau, d'un trait si ferme et si pur ; surtout les Pauvres Gens :
(i) Marc, IX, 43.
(2) Le Cercle des tyrans.
Il est nuit La cabane est pauvre, mais bien close.
Le logis est plein d'ombre, et Ton sent quelque chose
Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.
Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.
Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle
Aux planches d'un bahut vaguement étincelle.
On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.
Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent.
La haute cheminée où quelques flammes veillent
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit.
Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.
C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,
Au cieL aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume.
Le sinistre océan jette son noir sanglot.
L'homme est en mer. Depuis Tenfance matelot.
Il livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille.
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir
Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.
Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles.
Remmaillant les filets, préparant Thameçon,
Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson.
Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment.
Il s'en va dans l'abîme, il s'en va dans la nuit.
Dur labeur I Tout est noir, tout est froid ; rien ne luit.
Dans les brisants, parmi les lames en démence.
L'endroit bon â la pêche, et, sur la mer immense,
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,
Ce n'est qu'un point ; c'est grand deux fois comme la chambre.
Or la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre.
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,
Comme il faut calculer la marée et le vent I
Comme il faut combiner sûrement les manœuvres !
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;
Le gouffre roule et tord ses plis démesurés^
Et fait râler d'horreur ses agrès effarés.
Lui, songe à sa Jean nie au sein des mers glacées, Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs pensées Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.
Cependant, la pauvre femme tremble dans sa chaumière par cette nuit de tempête et pleure. « Son homme » est seul à la pêche.
Seul dans cette âpre nuit ! Seul sous ce noir linceul !
Pas d'aide. Les enfants sonttrop petits . — mère I
Tu dis : S'ils étaient grands I leur père est seul 1 — Chimère 1
Plus tard, quand ils seront près du père et partis.
Tu diras en pleurant : Oh ! s'ils étaient petits I
Elle prend sa lanterne, sa cape, et va voir s'il revient. Elle rencontre une masure.
— Tiens, je ne pensais plus à cette pauvre veuve, Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva Malade et seule : il faut voir comment elle va.
Elle frappe à la porte, elle écoute ; personne Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.
— Malade ! Et ses enfants I comme c'est mal nourri ! Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari. Puis, elle frappe encore. Hé ! voisine ! Elle appelle. Et la maison se tait toujours. — Ah ! Dieu I dit-elle. Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps !
La porte cette fois s'ouvrit comme d'elle-même, et Jeannie aperçoit, sur une misérable paillasse, un cadavre,
Le spectre échevelé de la misère morte ;
Ce qui reste du pauvre après un long combat...
la mère...
Elle laissait, parmi la paille du grabat,
Son bras livide et froid et sa main déjà verte
Pendre, et rhorreur sortait de cette bouche ouverte, D'où Tâme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité l
Près du lit, dans le même berceau, deux petits enfants endormis. La mère, qui se sentait mourir, leur avait mis sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe.
Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble l Leur haleine est paisible et leur front calme . Il semble Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant^ Pas même le clairon du dernier jugement, Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.
Jeannie s'en va.
Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte ?
Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte?...
... Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé
Dans l'ombre, sur son lit ? Qu'a-t-elle donc volé ?
Quand elle fut rentrée au logis, la falaise Blanchissait ; près du lit elle prit une chaise Et s'assit toute pâle ; on eût dit qu'elle avait Un remords, et son front tomba sur le chevet, Et par instants, à mots entrecoupés, sa bouche Parlait, pendant qu'au loin grondait la mer farouche.
— Mon pauvre homme ! ah î mon Dieu ! que va-t-il dire ? Il a Déjà tant de souci ! Qu'est-ce que j'ai fait là I
Cinq enfants sur les bras ! le père qui travaille I
Il n'avait pas assez de peine ; il faut que j'aille
Lui donner celle-là de plus. — C'est lui? — Non. Rien.
•^ J'ai mal fait. — S'il me bat, je dirai : Tu fais bien.
— Est-ce lui? — Non. — Tant mieux. — La porte bouge comme Si l'on entrait. — Mais non. — Voilà-t-il pas, pauvre homme. Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant !
Puis elle demeura pensive et frlBBonnant, S'enfoDçant par degrés dans son angoisse intime, """''■■" ^n son souci comme dans un abîme, ant même plus les bruits extérieurs, lorans qui vont comme de Doirs crieuis, ! et la marée et !e vent en colère, tout à coup s'ouvrit bruyante et claire, is la cabane entrer un rayon blanc ; heur, traînant son filet ruisselant, parut au seuil, et dit : C'est la marine !
st toi I cria Jeannie, puis elle embrassa s
î volé, dit-il ; la mer, c'est la forêt, emps a-t-il taitV — Dur. — Et la pêche ? — Mauvaise. 8-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise, en pris du tout. J'ai troué mon fileC.
était caché dans le vent qui soufflait, ue le bateau se couchait, et l'amarre Qu'aE-tu fait, toi, pendant ce temps-là?
ut un frisson dans l'ombre et se troubla, lit-elle. Ah ! mon Uieu ! rien, comme à l'ordinaire. 1. J'écoutais la mer comme un tonnerre, lur. — Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal, mblante ainsi que ceux qui font le mal, — A propos, notre voisine est morte, qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe, )irée. après que vous filles partis, jses deui enfants qui sont petits, pelle Guillaume et l'autre Madeleine ; ne marche pas, l'autre qui parle à peine.
i bonne femme était dans le besoin.
me prend un air grave ;
! diable 1 dit-il, en se grattant la tête, ns cinq enfants, cela va faire sept I s la saison mauvaise, on se passait
VICTOR HTJGO 19
De souper quelquefois. Commeat alion&-uous faire ?
Bah ! tant pis ! ce n'est pas ma faute. C'est TaiTaire
Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ?
C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rades.
Il faut, pour les comprendre, avoir fait «es études.
Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
Cela nous grimpera, le soir, sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.
Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi je boirai de l'eau, je ferai double tâche.
C'est dit : Va les chercher. Mais qu'as-tu ? Ça te fâche ?
D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.
— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà !
N'est-ce pas charmant? N'est-ce pas chrétien? Ces Pauvres gens, ce pêcheur et sa femme, feront longtemps verser de bien douces larmes (i). « Que de fois, a écrit Léon Gautier (2), ne m'est-il pas arrivé, devant de nobles auditoires qu'honoraient de leur présence plusieurs prêtres de Jésus-Christ, de saisir d'une main quelque peu frémissante cette Légende des Siècles et d'y lire, d'une voix fiévreuse, la Conscience^ la Première Rencontre du Christ avec le tombeau, et surtout les Pauvres Gens, cette épopée si éminemment, si chaudement chrétienne. Or^il se
(i) Le thème des Pauvres Gens et même quelques hémistiches ont été empruntés par Hugo à un poète, aujourd'hui bien oublié, Charles Lafont.
f2) Vingt nouveaux Portraits, p. 267. Paris, Palmé, 1880.
trouvait, presque toujours, qu'aucun de mes audi- 1 counaissait encore ces merveilles; et, toujours aussi, il arrivait qu'ils se preuaient ;s d'une admiration soudaine et qui dure J'ai gardé et garderai à jamais le souvenir enthousiasmes charmauts et sincères. J'ai rtout mon propre enthousiasme, et j'espère ne le refroidira. » Oui, Victor Hugo aurait Lurait pu être, parmi nous, le poète chrétien llence.
neurant, il y a dans son œuvre immense, et lans la Légende des Siècles, cent pages que iliques ne devraient pas iguorer : elles leur nnent.
iuc a mieux célébré la chevalerie que Victor lisez le Cycle héroïque chrélien, auquel nous jà emprunté le Parricide, et qui renferme iliersermnls. Pour rencontrer de semblables DDS, il faut sauter à pieds joints par-dessus litième siècle et la Henriade, par-dessus le icle lui-même, ou plutôt reculer à tire-d'ailes X âges " triomphants » des cathédrales gothi- JS Chansons de Geste. Ufautouvrirleflo/and.
i ne sommes pas de ceux qui calomnient le ge, disait, il y a quelques années, un jeune de haute valeur (1). Son histoire est une istoire. Son idéal a cessé d'être le nôtre ; ne nous coûte nullement de convenir que, liscipline de l'Ëglise, jamais peut-être de s dévouements, de plus glorieux sacrifices,
•s critiques sur l'histoire de la littérature frans, Ilachelle, 1880. — Ge jeune critique est deerdinand Brunetière.
de plus glorieuses folies n'ont honoré Thomme que dans ces mêmes siècles qu'encore aujourd'hui cependant quelques historiens et quelques publicistes voudraient nous représenter comme les âges triomphants de la sottise et de la barbarie. 11 n'est pas vrai que la nuit se soit faite subitement dans le monde quand s'effondra Fénorme édifice de l'empire romain. Les hommes du dix-huitième siècle, qui faisaient arme de tout, ont inventé cette légende : ce ne sera pas le moindre honneur de l'érudition contemporaine et l'un de ses moindres titres à la reconnaissance de l'histoire impartiale que d'avoir mis la légende en morceaux. 11 n'est pas vrai que l'homme, après avoir passé près de mille ans dans les ténèbres à se chercher, comme à tâtons, sans réussir à se retrouver, n'ait enfin revu la lumière du jour qu'avec le lever de cette grande aurore de la renaissance italienne. Allons plus loin : homme pour homme, les plus illustres de l'antiquité païenne, ces politiques subtils et raffinés de la Grèce classique, ou ces durs héros de l'insensibilité romaine, sont petits quand on les compare à ces rois, à ces chevaliers, à ces moines du moyen âge, que soulève au-dessus de terre la folie de la croix. Et nous surtout, nous sommes petits en face de tant d'exemples d'abnégation simplement, naïvement donnés par tant de saints héroïques, tant de saintes adorables, par les rois sur leur trône, comme par les pauvres écoliers dans leur taudis de la montagne Sainte-Geneviève, ou par tant de milliers encore de nos humbles ancêtres sur les chemins poudreux qui menaient vers Jérusalem. Et nous ne craignons pas de répéter avec Michelet, le Michèle t d'avant 1840, celui que Ton rencontrait partout où li y avait à exprimer une
idée neuve et vraie sur le moyen âge : « Nous pou- « vons nous enorgueillir à bon droit de tant de pro- « grès accomplis, et cependant le cœur se serre « quand on voit que, dans ce progrès de toutes « choses, la force morale n'a point augmenté. »
Cette concession, ou plutôt cette juste part une fois faite à la vérité, cette hauteur et cette beauté morale de Tidéal du moyen âge une fois signalées et . mises en relief, nous sommes à Taise pour dire en peu de mots notre pensée sur la valeur littéraire du Roland,
Prenons garde et n'exagérons pas. Nous accordons au lecteur tout ce qu'il voudra pour le fond de l'inspiration du poème. Il y a des détails charmants ; il y en a de naïfs, de farouches, de grandioses. Les caractères se détachent. C'est bien de toute la tète que Gharlemagne, « l'empereur à la barbe florie », dépasse tous ses preux :
N'iert mais tels hum desques à l'Deu juïse.
« L'homme le plus grand que l'on verra d'ici au jugement. » Roland, c'est le chevalier bouillant, généreux, chaste et fort. Olivier, s'il a plus de sangfroid, n'a pas moins de courage. L'épée va mieux que la crosse aux mains de Turpin, l'archevêque, a Félon » répond en rime sonore au nom de Ganelon. Mais clamer que la Chanson de Roland l'emporte sur les chefs-d'œuvre de Rome et d'Athènes, c'est manquer de goût et dépasser la mesure. A quoi bon enfler la voix? Les lettrés ouvrent leur Homère ou leur Virgile, et vous laissent entasser vos épithètes. Vous avez même tort de traiter Boileau avec si peu d'égards, parce que, dans un passage connu de son
Art poétique^ il a osé ne faire dater que de Villon les premières origines de la poésie française. Sans
doute,
Quoique grand parmi les poètes, il lui a manqué quelque chose,
Car Nicolas n'a point pleuré (1) .
Mais n'oublions-nous pas trop facilement qu'il est mis à part, comme un rare écrivain, un critique de génie et un modèle de probité littéraire? Tel parmi nos érudits va même jusqu'à écrire que la tragédie, au dix-septième siècle, n'est autre chose a qu'un exercice de rhétorique, une amplification plus ou moins ingénieuse »... Ainsi, Le Cid, Horace^ Cinna, Andromaque et Phèdre, des exercices de « rhétorique » I... « Amplification plus ou moins ingénieuse, » cette « ravissante élégie » qui s'appelle Esthery cette a magnifique épopée » qui s'appelle Athalie (2) I Vraiment, vous nous forcez d'être de l'avis de Paul-Louis Courier : Gardez Gonesse, gardez Pontoise ; mais Tivoli, mais Albano, n'y touchez pas!
C'est avec le cœur, dit fort bien M. Désiré Nisard, qu'il faut lire le Roland. « Celui-là en serait le meilleur juge qui pourrait se donner la simplicité de cœur des paysans de l'ancienne France se délectant, le dimanche, à la veillée, de la lecture de la Bibliothèque bleue (3). » Nous admettons volontiers avec
(1) Louis Veuiilot. Les Couleuvres,
(2) V. Hugo. Préface de CromwelL
(3J Histoire de la Littérature française, 7« édit., p. 156. Paris, Uidot.
Itre critique qu'il y a dans ces pages « des precrayons épiques admirables », plusieurs épid'un souffle héroïque et d'uoe beauté farouche. itiers Dous disons avec un autre juge non i délicat, M. Vitet : « Devant ces admirables s, un seul mot vient à l'esprit, le mot : sui{l). » A propos delamortduhéros il nous plaît î de souscrire à ces ardentes paroles du savant r des Épopées : « Qui n'admire pas une telle n'a pas une goutte de sang chrétien ni de sang lis dans les veines (S). » Dans aucune littéra- )eut-étre, nous sommes heureux de le proclaon ne trouvera cette chevaleresque glorificalu vaincu. Mais, ne dites pas qu'il ne manque )oème que d'être écrit en grec ou en latin, car nous avertir qu'il y manque ce qui fait vivre ivrages de l'esprit, la consécration souveraine, igue. Souvenez-vous du mot de Bossuet : « On infîe rien d'immortel à des langues toujours taines et toujours changeantes {3). b Je cherche lin non pas de ces vers qui s'exhalent comme Dns ou des parfums, mais de ces beaux mots si aux poètes, ces mots qu'ils aiment à sertir leurs vers comme on ferait dans l'or fin une i précieuse, ces mots liquides et coulants qui Qt de l'dme « chauds de son souffle ou humides n haleine (4). » Inutilement je cherche « ces iblages de sons, tantôt pleins et sonores, tanourants et presque étouffés, qui sont comme
une caresse ou comme une volupté pourToreille (i). » Nulle part je n'y trouve ce délicieux ramage que fait la langue française quand elle est bien parlée ou bien chantée. « Des coups d'épée, rien de plus ; pas une échappée sur la nature ni sur Tâme humaine. Ce sont des temps durs et des hommes durs, dépeints dans une langue dure par un dur anonyme (2). » C'est Tenfance de Tart, une enfance herculéenne, si vous voulez, qui, d'un bond, atteint au sublime, mais Tenfance. « La sublimité naturelle, ajouterons-nous avec Paul de Saint- Victor, ne suffit pas aux créations du génie humain : il y faut la clarté de la parole, la main et le travail de Tart. Les murs cyclopéens de la Grèce attestent par leur masse la vigueur d'une race athlétique : le voyageur les regarde à peine et court admirer Phidias dans le Parthénon (3). » Phidias, c'est Racine, c'est Virgile. « Dans ce défectueux et merveilleux poème, — \ Enéide — me disait encore cet esprit délicat que je citais tout à l'heure, qui sent comme Lamartine et écrit comme Joubert, — ce qui m'intéresse, c'est la nature, c'est l'âme, c'est aussi le style. La nature y vit ; l'âme humaine y pleure ; le style y a la blancheur du marbre et l'éclat d'une belle journée (3). » Notre conscience nous oblige à ajouter que le christ tianisme des Chansons de Geste laisse beaucoup et souvent à désirer. La doctrine catholique reconnaît le droit de l'Église sur les âmes qui lui appartiennent par le baptême, mais elle ne reconnaît pas au
(1) Brunetière. Op* citato, p. 17.
(2) Le R. P. Augustin Largent, de l'Oratoire, professeur à 1 Université catholique de Paris, dans une lettre particulière.
(3) Hommes et Dieux, A* édit,, p. 404.
;4) Le R. P. Largent.
prince, fût-il Caries , le droit de convertir par la force les infidèles. Or, lisez les vers 3667-3674 du Roland, c'est de la pure barbarie. Léon Gautier a eu soin de corriger, par une note, dans Tédition classique, les brutales prétentions de son cher poème, dont, après tout, nous l'avons dit assez, nous ne méconnaissons pas les grandes et mâles beautés^ surtout lorsque nous comparons les poèmes du moyen âge aux productions misérables du commencement de notre siècle.
Victor Hugo, plus d'une fois, s'est inspiré des Chansons de Geste, et nous devons à cette inspiration les meilleures peut-être de ses Petites Épopées et les plus chrétiennes.
L'héroïsme chrétien, dans la Légende des Siècles, est personnifié dans ces chevaliers qui n'ont la lance au poing que pour défendre les faibles, les pauvres, les opprimés.
Ils étaient, dans des temps d'oppression, de deuil. De honte, où Tinfamie étalait son orgueil, Les spectres de Thonneur, du droit, de la justice ; Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice... ... Prêts à toute besogne À toute heure, en tout lieu. Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu.
Ce sont les paladins errants...
Ils erraient dans la nuit ainsi que des lumières... D'où viennent-ils? on ne sait : du Rhin, duCydnus.
Rois dans l'Inde, ils étaient en Europe barons ; Et les aigles, les cris des combats, les clairons,
Les batailles, les rois, les dieux, les épopées, Tourbillonnaient dans l'ombre au vent de leurs épées (1).
Demandez au poète leurs noms.
Ils s'appelaient Bernard, Lahire, Ëviradnus.
Quel justicier, cet £viradnus !
Sa grande épée était le contrepoids de Dieu,..
Et, comme il lutte vaillamment, au bord de Toubliette féodale, contre ces deux mécréants: Ladislas et Sigismond I Le premier, il le tue d'un coup d'épée, puis il se sert du cadavre, comme d'une massue, pour assommer le second. Dénouement hors nature, si grandiose qu'il confine au grotesque .
. . . L'un meurt, mais l'autre s'est dressé.
Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé
Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise...
...Le moment est funèbre: Ëviradnus sent bien
Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive,
Il aura dans les reins la pointe qui se lève ;
Que faire? Tout à coup, sur Ladislas gisant
Son œil tombe ; il sourit, terrible, et, se baissant
De l'air d'un lion pris qui trouve son issue ;
— Hél dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue !
£t, prenant aux talons le cadavre du roi,
Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi ;
Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
U tient dans ses deux poings les deux pieds et secoue
AuHiessus de sa tète, en murmurant : Tout beau I
Cette espèce de fronde horrible du tombeau,
Dont le corps est la corde et la tête la pierre...
Puis, ici, comme ailleurs^ le poète appuie trop, il
(1) Les Chevaliers errants.
enfonce. Un instant, on s'est cru au Théâtre-Français, et Ton s'aperçoit qu'on esta Guignol (1).
Où le grand, où Tincomparable poète se retrouve, c'est dans Timage. Pour révoquer, il a dans la main je ne sais quelle baguette féerique. On pourrait dire de Hugo qu'il est le magiciqn de la couleur.
... Comme sort de la brume Un sévère sapia vieilli par TAppenzell, A l'heure où le matin, au souffle universel.
Passe, des bois profonds balayant la lisière. Le preux ouvre son casque, et hors de la visière Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.
Roland n'est pas moins « surnaturel ». Roland n'est pas un, » dit de lui-même le héros... « J'ai toujours senti Dieu près de moi... » Et voilà pourquoi il ne craint pas de batailler seul contre dix.
(1) A propos du Petit roi de Galice^ A'Edviradnus et de Ratbertf ces trois petites épopées qu'il regarde comme des pages uniques dans l'œuvre de Victor Hugo, M. Edouard Biré écrit : « Toutes les qualités de Tauteur s'y déploient avec une largeur, avec un éclat, avec une vigueur incomparables . Ses défauts y sont aussi sans doute, mais c'est à peine si on ose ici leur donner ce nom. Que sont, en effet, ces trois poèmes, sinon de belles tapisseries moyen âge, où des personnages plus grands que nature, montés sur d'énormes destriers, chevauchent à travers une forêt enchantée où se dressent des arbres étranges, où chantent des oiseaux fantastiques ? Reprochez-vous au poète l'exubérance de sa fantaisie, la longueur de certaines descriptions, la bizarrerie de certains propos ? Autant vaudrait reprocher à la tapisserie, éclatante et superbe dans son cadre de vieux chêne, que les bras de ses personnages sont mal attachés, que ses chevaux sont trop lourds et que ses oiseaux ne ressemblent pas à ceux que l'on voit dans VHistoire naturelle de M. de Buffon I » Victor Hugo après i852, ch. VI.
Le chevalier leva lentement sa visière :
— Je m'appelle Roland, pair de France, dit-il.
Son épée, Durandal, on la croirait vivante. Pendant qu'il parle, elle brille, « toute joyeuse. » « Elle mord. »
Durandal flamboyant semble un sinistre esprit, Elle va, vient, remonte et tombe, se relève.
S'abat, et fait la fête effrayante du glaive.
L'épée éclatante et fidèle
Donne des coups d'estoc qui semblent des coups d'aile I
A la fin, elle s'ébrèche, la vaillante, dans ce rude combat. Elle a jonché de morts la terre et fait le champ de bataille
Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche...
Elle s'ébrèche et se rompt.
Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer ; Les bandits, 1q croyant prêt à recommencer.
Tremblant comme des bœufs qu'on ramène à Tétable, A chaque mouvement de son bras redoutable.
Reculaient, lui montrant de loin leur coutelas ; Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las. Les chassait devant lui parmi les fondrières ; Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres,
^ Un souffle de chevalerie traverse tout ce poème du petit roi de Galice. Rien n'y manque, pas même le vœu du chevalier. Écoutez l'infant délivré par Roland ; il prononce ses vœux sur le pont de Saint- Jacques de Compostelle :
Près du pont se dressait, sur un haut piédestal,
Un Christ en pierre, ayant à ses pieds la madone ;
Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne.
Plus douce à l'heure où Tombre au fond des cieux grandît,
Et Tenfant arrêta son cheval, descendit,
S'agenouilla, joignit les mains devant le cierge.
Et dit :
— mon bon Dieu, ma bonne sainte Vierge, J'étais perdu...
... Mais vous m'avez sauvé ; Vous m'avez envoyé ce paladin de France, Seigneur ; et vous m'avez montré la différencç Entre les hommes bons et les hommes méchants. J'avais peut-être en moi bien des mauvais penchants. J'eusse plus tard, peut-être, été moi-même infâme ; Mais, en sauvant la vie, ô Dieu, vous sauvez l'âme. Vous m'êtes apparu dans cet homme, Seigneur ; J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur. Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse Au malheur, c'est-à-dire, ô Père ! à la justice. madame Marie 1 ô Jésus ! à genoux Devant le crucifix où vous saignez pour nous. Je jure de garder ce souvenir, et d'être Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître. Et juste et secourable à jamais, écolier De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier. Et j'en prends à témoin vos saintes auréoles.
Celui-là non plus ne s'en tiendra pas à des exploits vulgaires. Il remonte à cheval sur le blanc palefroi de Roland
Et rentre dans sa ville au son joyeux des cloches.
Je m'en voudrais de passer sous silence Aymeril^ lot. « Hugo a eu bien souvent dans sa vie de superbes inspirations, écrit un juge austère, M. Emile Montégut (1), mais jamais il n'en a rencontré de
(1) Mélanges critiques^ p. 38-39.
VICTOR HUGO 3i
comparable à celle d'Aymerillot, Dans ce poème, la simplicité s'unit à la grandeur... C'est la perle du recueil, le poème sans égal. »
L'empereur « à la barbe fleurie », Charles, revient d'Espagne, triste du désastre de Roncevaux. Il pleure. Il pleure ses preux et son neveu Roland. Cependant il chemine, et, du haut des Pyrénées, dans le lointain, il aperçoit Narbonne, et la joie lui revient au cœur. Une ville à prendre I — Je la donne à celui qui la prendra, dit-il. — L'un après Tautre, il interpelle ses braves : Naymes, duc de Bavière, Dreus de Montdidier, Hugues de Cotentin... Tous refusent d'assiéger Narbonne. L'un est vieux, l'autre malade^ celui-ci fatigué, celui-là impatient de regagner le pays... L'empereur laisse tomber sa tète sur son sein, puis la relève et appelle Richer de Normandie :
Quand on a ma duché, roi Gharle, on n'en veut qu'une.
L'empereur se tourne vers le comte de Gand :
Sire, dit le Gamtols, je voudrais être en Flandre.
A moi, Eustache de Nancy! reprend Charlemagne. — Je suis moulu, répond le Lorrain. — Roi, dit Gérard de Roussillon, j'ai des terres ailleurs...
L'empereur fît le tour de tous ses capitaines ; Il appela les plus hardis, les plus fougueux, Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux, Samo, que la légende aujourd'hui divinise, Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise, Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc, Emaut de Bauléande, Ogier de Danemark,
Roger, enfin, grande âme au péril toujours prête. Ils refusèrent tous.
Alors levant la tête.
Se dressant tout debout sur ses grands étriers, Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers, Avec un âpre accent plein de sourdes huées.
Pâle, effrayant, pareil à Taigle des nuées.
Terrassant du regard son camp épouvanté, L'invincible empereur s'écria : — Lâcheté 1 comtes paladins tombés dans ces vallées.
géants qu'on voyait debout dans les mêlées.
Devant qui Satan même aurait crié merci, Olivier et Roland, que n'êtes-vous ici !
Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne, Paladins ! vous, du moins votre épée était bonne, Votre cœur était haut, vous ne marchandiez pas ! Vous alliez en avant sans compter tous vos pas ! compagnons couchés dans la tombe profonde, Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde ! Grand Dieu î Que voulez-vous que je fasse à présent ? Mes yeux cherchent en vain un brave au cœur puissant Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches, De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches ! Je ne sais point comment on porte des affronts ! Je les jette à mes pieds, je n'en veux pas I Barons, Vous qui m'avez suivi jusqu'à cette montagne, Normands, Lorrains, marquis des marches d'Allemagne, Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan, Bretons, Picards, Flamands, Français, allez- vous-en 1 Guerriers, allez- vous-en d'auprès de ma personne, Des camps, où l'on entend mon noir clairon qui sonne ; Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous, Allez- vous-en d'ici, car je vous chasse tous ! Je ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes ! Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes I C'est ainsi qu'on arrive à l'âge d'un aïeul.
Pour moi, j'assiégerai Narbonne à moi tout seul. Je reste ici rempli de joie et d'espérance I Et, quand vous serez tous dans votre douce France, vainqueurs des Saxons et des Aragonais !
Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets.
Tournant le dos aux jours de guerres et d'alannes,
Si Ton vous dit, songeant à tous vos grands faits d*armes,
Qui remplirent longtemps la terre de terreur :
Mais oh donc avez- vous quitté votre empereur?
Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :
— Nous nous sommes enfuis le jour d'une bataille, Si vite et si tremblants et d'un pas si pressé
Que nous ne savons plus où nous l'avons laissé I »
Ainsi Charle de France, appelé Charlemagne, Exarque de Ravenne, empereur d'Allemagne, Parlait dans la montagne avec sa grande voix...
Les barons sont consternés. Alors sort des rangs un j eune homme,
Une espèce d'enfant au teint rose, aux dents blanches,
un pauvre écuyer vêtu de serge.
Le Gantois, dont le front se relevait très vite, Se mit à rire, et dit aux reîtres de sa suite :
— Hé, c'est Aymerillot, le petit compagnon.
— Aymerillot, reprit le roi, dis-moi ton nom.
— Aymery. Je suis pauvre autant qu'un pauvre moine. J'ai vingt ans, je n'ai point de paille et point d'avoine, Je sais lire en latin et je suis bachelier.
Voilà tout. Sire. 11. plut au sort de m'oublier Lorsqu'il distribua les fiefs héréditaires.
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres. Mais le grand ciel bleu n'emplirait pas mon cœur. J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur. Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste.
Charles, plus rayonnant que l'archange céleste. S'écria :
— Tu seras, pour ce propos hautain, Aymery de Narbonne et comte palatin, Et Ton te parlera d'une façon civile.
Va, fils!
Le lendemain, Ayaiery prit la ville.
Voilà la petite épopée, et, vraiment, n'est-elle pas digne de la grande, l'épopée carolingienne?
Dans ce même ordre d'inspirations héroïques, il faut citer encore Bivar et la Rose de V Infante, Je ne serai pas le premier à dire : deux merveilleux poèmes; ni le dernier, je l'espère, à en signaler Tinspiration chrétienne.
Toute la grandeur morale du Gid Campéador est dans ce petit poème de Bivar, Le sheik Jabios, depuis roi de Tolède, le vient visiter, et il le trouve, lui plus grand que tous les grands d'Espagne, lui qui se montrait à la cour
Dans une préséance éblouissante aux yeux,
en veste de cuir, tète nue et bras nus, l'étrille à la main, frottant, brossant, lavant. A l'emphase du visiteur arabe, qui se complaît à énumérer les splendeurs et les gloires du grand campéador des Castilles, Rodrigue répond avec la simplicité du chevalier chrétien :
Je n'étais alors que chez le roi.
— Mais, Cid, aujourd'hui, quoi!
Que s'est-il donc passé? Quel est cet équipage?
J'arrive, et je vous trouve en veste comme un page,
Dehors, bras nus, nu-tête, et si petit garçon.
Que vous avez en main Tauge et le caveçon.
Et faisant ce qu'il sied aux écuyers de faire !
— Sheik, dit le Cid, je suis maintenant chez mon père.
La piété filiale s'allie à merveille dans un héros à la grandeur.
Les preux reviennent dans la seconde série de la Légende des Siècles^ et le Campéador lui-même.
Nous ne nous attarderons pas au Romancero du Cid, Dans cet insolent bavard je ne reconnais pas le Campéador, ni la simplicité du chevalier dans cette rodomontade. Quant au style de ce fastidieux monologue, il est merveilleusement allègre. Ces quatrins de vers de sept pieds tombent drus et crépitants comme de la grêle dans un orage. Le Cid exilé, pour être moins matamore, n'en est pas moins fier. Au courant de ce poème, Hugo a crayonné un paysage pyrénéen d'une ampleur magnifique :
Quelques-uns sont bergers dans les grands terrains vagues, Champs que les bataillons ont légués aux troupeaux, Mers de plaines ayant les collines pour vagues, Oti César a laissé l'ombre de ses drapeaux.
Là paissent des bœufs roux qui sonnent de la cloche. Avertissant Toiseau de leur captivité ; L'homme y féconde un sol plus âpre que la roche, Et de cette misère extrait de la fierté..,
... Là tout est rude; août flamboie et janvier gèle ;
Le zingaro regarde, en venant boire aux puits,
Les ronds mouillés que font les seaux sur la margelle...
... Ces hommes sont vaillants. Ames de candeur pleines, Leur regard est souvent fauve, jamais moqueur; Rien ne gêne le souffle immense dans les plaines ; La liberté du vent leur passe dans le cœur...
.. Voisins du bon proscrit, ils labourent, ils sèment, A Fombre de la tour du preux Campéador; Contents de leur ciel bleu, pauvres, libres, ils aiment Le Cid plus que le roi, le soleil plus que l'or.
Où je retrouve le chevalier sans peur, sans feinte,
Il nous est impossible, sous peine d'allonger démesurément cette étude, de prendre à part chaque pièce de la seconde Légende et de l'analyser.
Voici, rapidement, la structure générale de Tœuvre. Le poète a vu le « mur des siècles (1) » crever sous ses regards, et les générations humaines, les imes après les autres, s'écrouler dans l'espace. C'est d'abord la lutte des géants contre les dieux. Puis viennent les rois. Deux périodes : les rois de Mesa à Attila ; les rois de Ramire à Cosme de Médicis. Le volume se termine par des morceaux sur le moyen âge : le Cid exilé, Welf, Castellan rf'Osôor, enfin par une pièce sur les Sept Merveilles du monde, où le visionnaire perce à jour, après Salomon, après TertuUien, après Bossuet, l'orgueil extravagant de l'homme et la « vanité des vanités», la vanité de tout. Hugo s'est en quelque sorte abîmé dans cette idée du néant de toutes choses, de la
(1) Vision d'oU est sorti ce livre.
suprématie de la mort et de Tindestructible mai* trise du Dieu Éternel et Tout-Puissant. V Épopée du ver ouvre le second volume. L'immortalité de Tàme est ridée inspiratrice de ce poème énorme. Puis, viennent les histoires des chevaliers, tout ce moyen âge dont le poète n'est pas arrivé à se déprendre : ce n'est pas nous qui Fen blâmerons. Le Groupe des Idylles rompt la monotonie ; les idylles, c'està-dire les poètes qui ont chanté Tamour. On est tout surpris (pour le dire en passant) de rencontrer parmi les poètes idylliques Dante, Voltaire, Diderot, Beaumarchais. Enfin, voici le temps présent, avec deux pièces remarquables : le Cimetière d'Eylau et Petit Paul, Le volume se ferme sur l'Abîme ou plutôt sur le chaos.
On le voit assez, la seconde Légende n'a point l'ordre lumineux de la première ni sa majesté. De plus elle est souvent apocalyptique et, pour le gros des lecteurs, — oserai-je dire aussi pour la plupart des lettrés eux-mêmes ? — illisible. Toutefois, et à coup sûr, ce n'est point une œuvre pâle ; il y a encore de belles flambées : V Aigle du casque, par exemple, les Sept Merveilles du monde. Petit Paul et le Cid exilé, le Bataille d'Eylau. Mais le rude forgeron de l'Etna, Polyphème, est mutilé. Milon de Grotone est captif dans le chêne.
Une autre remarque à faire, et qui s'applique à l'œuvre entière de la Légende, c'est que pour un honnête homme nous avons dix misérables. Non, ces crimes, ces trahisons, ces meurtres, ces rapines ne sont pas la seule vraie Légende des Siècles . Il y a autre chose que du sang et de la boue dans l'histoire de l'humanité. Un critique qui a fait de la première série des Petites Épopées une discussion grave et
pénétrante, M. Emile" Montégut (1), a dit excellemment : « Pourquoi donc aller chercher au fond de rOrient quelque tigre couronné, de préférence à tant de personnages à jamais illustres? Pourquoi entourer de la splendeur de la poésie quelque médiocre souverain ou quelque obscur scélérat, un Sigismond, un Radbert ? Il y a eu d'autres personnages que des Sigismond dans l'Allemagne du moyen âge : il y a eu un Henri FOiseleur, un Frédéric Barberousse, un Rodolphe de Habsbourg. Il y a eu autre chose dans ritalie du moyen âge que cette cohue d'intrigants sanguinaires que le poète nous montre entourant le fourbe Ratbert ; il y a eu un Dante, un Can Délia, un Castruccio Castracane, un Sforza. Non, la légende de l'humanité, ce n'est pas Anytus, c'est Socrate; ce n'est pas Denys de Syracuse, c'est Pélopidas et Dion ; ce n'est pas Héliogabale, c'est Marc-Aurèle ; ce n'est pas Richard III, c'est saint Louis ; ce n'est pas Théodora et Marozie, c'est Jeanne d'Arc. » Voilà les personnages qui composent la vraie légende des siècles et forment la chaîne d'or de la tradition humaine. M. Emile Montégut eût pu sans crainte faire resplendir à nos regards la triomphante constellation des saints, lesquels sont proprement les héros de l'humanité (2).
(1) Mélanges critiques^ p. 41, 42. Paris, Hachette, 1887.
(2) M. Edmond Biré avait déjà dit, à ce point de vue, de la première Légende des Siècles : « Plus j'admire le Petit roi de Galice^ Ratbert et Eviradnvs^ — surtout Eviradnus, qui est peut-être avec VExpiation le chef-d'œuvre de Victor Hugo, — plus je regrette qu'au lieu de terminer son cycle de poèmes, il nous ait donné tant de pièces étranges, où se trouvent de si singulières « empreintes du profil humain » : le Momotombo, un vieux volcan du Nicaragua qui, au lieu de cracher de la lave, vomit des tirades du Dictionnaire philosophique ; — le mendiant du pont de Crassus, qui compare les Pyrénées à sa
Revenons à la littérature, et parcourons quelquesunes de ces nouvelles Petites Épopées.
La pièce intitulée la Terre, et qui ouvre le premier livre, a de très beaux vers. La terre.
Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts...
Sainte-Beuve aimait ces allitérations.
Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ, Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant ;
Elle offre un lit de mousse au pâtre .
Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel, Rit et fait cercle avec les planètes du ciel.
Gomme des sœurs autour de Tâtre .
vieille souquenille et les rois qui se promènent dans la montagne aux poux qui grouillent sur son manteau ; — le baudet qui aime mieux mourir sous le fouet que d'écraser un crapaud dans la fange, et qui devient du coup « plus saint que Socrate et plus grand que Platon » ; — le sultan Mourad,,qui a tué son père ; qui a pris son fils pour cible, et Ta tué; qui a fait étrangler ses huit frères et scier son oncle Achmet entre deux planches; qui a ouvert, l'un après l'autre et vivants, douze enfants pour trouver dans leur ventre une pomme volée ; qui n'a cessé pendant quarante ans de commettre les pires forfaits, — et à qui Dieu sourit et pardonne, non parce qu'il s'est repenti, mais parce que, un jour, rencontrant à la porte d'un boucher un porc saigné vif, qui agonise sur le pavé brûlant, dévoré par le soleil et par les mouches, Mourad s'est approché, a chassé les mouches et poussé du pied le pourceau pour l'envoyer mourir dans l'ombre, au lieu de mourir au soleil.
La nuée apporta le porc dans la lumière, A l'endroit même ou luit Tunique sanctuaire, Le saint des saints, jamais décru, jamais accru; Et le porc murmura : « Grâce ! il m'a secouru. » Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.
Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.
Du côlé du pourceau la balance pencha...
Un pourceau secouru pèse un monde opprimé.
La Ville disparue nous montre une ville asiatique ; je la vois, je la parcours, tant la couleur est saisissante et forte. L'écroulement en est formidable.
Qu'est-ce Géants et Dieux^ Lions et Rois^ QueU qu'un? De triviales et ridicules déclamations. Les Bannis valent mieux, dialogue de la revanche en une des vastes plaines qu'emplit le sanglant tumulte de la guerre. Oserai-je qualifier la Chanson de Sophocle à Salamine de mélodie lumineuse?
Le Titan rappelle le Satyre de la première Légende. C'est une nouvelle proclamation de l'existence d'un seul Dieu. 11 y a dans cette pièce une puissance d'invention extraordinaire ; mais à de tels vers il faut un lecteur herculéen. Pour moi, au sortir de ces pages, je prends mon Racine et cela me repose.
Welf, Castellan d'Osbor^ malgré certains passages qui prêtent à rire, est un poème d'une beauté sauvage, vraiment tragique. L'apparition de la petite mendiante sur la pente neigeuse qui mène au burg d'Osbor, est exquise.
V Aigle du Casque ne serait point déplacé dans la première série des Petites Épopées^ tout près du Roi de Galice. Un adolescent, Angus, pour obéir au vœu de son aïeul mourant, a provoqué en champ clos un
Il y a ainsi trop de pages où tout va à l'excès, la pensée, le moi, le sentiment. Que d'idées fausses, baroques, impossibles ! Et souvent aussi quelle absence d'idées I Combien de vers où il n'y a rien I Seulement, telle est, dans la Légende des Siècles, la sûreté de main de l'exécutant, la maîtrise de l'ouvrier, qpie ces vers creux et vides se tiennent admireiblement debout, aussi droits, aussi solides que s'ils étaient pleins, pareils à ces armures de chevaliers si bien décrites par le poète :
Chevaux et chevaliers sous des armures vides.
Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier,
L'air fauve, et quoique étant de l'ombre, ils sont du fer.
bandit du nom de Tiphaine. L'homme farouche n'a pas eu de peine à venir à bout de l'enfant.
• . • Il leva sa visière»
Eut un rugissement de bête carnassière.
Et sur le jeune comte Angus il s'abattit D'un tel air infernal que le pauvre petit Tourna bride, jeta sa lance et prit la fuite.
^ Tiphaine le poursuit à travers les ravins, les ruisseaux, la forêt. Chasse vertigineuse. C'est en vain qu'un vieillard implore sa pitié ; qu'une procession de vierges en voiles blancs, précédées de Tabbesse portant la croix, le supplie ; qu'une mère nourrice, son enfant dans ses bras, l'arrête. Tiphaine repousse le vieillard et les vierges : il frappe d'un coup d'éperon le sein de la mère, puis, du revers de sa hache, il tue Torphelin.
Alors l'aigle d'airain qu'il avait sur son casque
Et qui, calme, immobile et sombre, Tobservait,
Cria : « Cieux étoiles, montagnes que revêt
L'innocente blancheur des neiges vénérables,
fleuves, ô forêts, cèdres, sapins, érables,
Je vous prends à témoin que cet homme est méchant ! b
Et cela dit, ainsi qu'un piocheur fouille un champ.
Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne,
n se mit à frapper à coups de bec Tiphaine :
n lui creva les yeux, il lui broya les dents;
Il lui pétrit le crâne en ses ongles ardents,
Sous l'armet d'où le sang sortait comme d'un crible.
Le jeta mort à terre, et s'envola terrible.
Ce châtiment ailé, quelle fin superbe et imprévue I Cet aigle qui déserte en quelque sorte le casque du meurtrier, n'est-il pas l'image sublime de l'honneur qui s'en va?
A cette veine héroïque se rattachent encore Jean
Chouan et le Cimetière d'EylaUy deux poèmes d'une concision magistrale. Pourquoi Victor Hugo n'a-t-il pas été toujours impartial comme dans cette pièce où il raconte la mort du chef royaliste ?
Rien n'est moderne comme le Cimetière d'Eylau. On dirait un conte de François Coppée. Le capitaine Louis, oncle du poète, est avec trois cents hommes dans un cimetière de village. La consigne est de se faire tuer là, homme par homme, jusqu'à six heures.
(c Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir... » Je songeais^ méditant tout bas cette consigne.
Les hommes tombent, un par un, dans un tourbillon de neige que sillonne le feu de la mitraille et tandis qu'éperdument un pe tit tambour bat la charge. Au nombre de coups que tirent ces héros, ils s'aperçoivent que le groupe est décimé.
« Nous sommes bien quarante. » — Un grognon à chevrons Qui tiraillait pas loin de moi dit : — « On est trente. »
Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.
Et l'on criait : Victoire ! et je criai : Victoire I
J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous.
Sanglant, sur une main et sur les deux genoux,
Je me traînai. Je dis : — « Voyons où nous en sommes. »
J'ajoutai : — « Debout tous. » — Et je comptai mes homm.es.
— « Présent! » dit le sergent. — « Présent I » dit le gamin. Je vis mon colonel venir, Tépée en main :
— « Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée ? »
— « Par vous, » dit-il. — La neige était de sang baignée. Il reprit: — « C'est bien vous, Hugo? c'est votre voixj? »
— « Oui. — « Combien de vivants étes-vous ici ?» — « Trois. »
Cette pièce est à part vraiment dans l'œuvre de « l'immense » poète, et il s'en dégage une émotioa singulière, difficile à définir.
Que ne dirais-je pas de ce ravissant poème : Petit Paul? C'est une remarque devenue banale que celle-ci : Hugo, le poète des géants, est aussi, et par excellence, le poète des enfants, x Gomme la Charité d'André del Sarto, sa muse a, sur ses genoux, dans ses bras, montant à son épaule ou tirant sa robe, des nourrissons qu'elle allaite, tout en vaquant à ses autres œuvres, l'œil au ciel, le front plein de rêves. Sa manière de peindre les enfants est incomparable : il a fixé, en touches d'une fraîcheur divine, les fleurs de leur chair, les rayons limpides de leurs yeux, leurs molles et fugitives attitudes, leurs gestes pareils à des battements d'ailes ébauchés, enfin tout ce qui avait échappé, jusqu'à lui, aux autres poètes ; car la peinture seule des grands maîtres avait ainsi coloré et moulé l'enfance (i). » Petit Paul fera verser autant de larmes que les Pauvres gens. Quel en est le sujet? Il tient en deux mots : Un enfant, élevé et chéri par un vieux grand-père, et tombé, après la mort de celui-ci, entre les mains d'une marâtre, s'en va, par une nuit d'hiver, au cimetière où dort Taïeul. Il l'appelle et meurt.
Souvent il regardait lugubrement la porte.
Un soir on le chercha partout dans la maison ;
On ne le trouva point ; c'était Thiver, saison
Qui nous hait, où la nuit est traître comme un piège ;
Dehors, des petits pas s'effaçaient dans la neige.
On retrouva Tenfant le lendemain matin.
On se souvint des cris perdus dans le lointain ;
Quelqu'un même avait ri, croyant, dans les nuées,
Entendre à travers Tombre où flottent les huées,
On ne sait quelle voix du vent crier : Papa !
(1) Paul de Saint-Victor. Op. citato, p. 240-241.
Papa ! Tout le village ému s'en occupa^ Et Ton chercha; Tenfant était au cimetière.
Calme comme la nuit, blême comme la pierre, Il était étendu devant l'entrée, et froid.
Comment avait-il pu jusqu'à ce triste endroit. Venir, seul dans la plaine où pas un feu ne brille ? Une de ses deux mains tenait encor la grille ; On voyait qu'il avait essayé de l'ouvrir.
Il sentait là quelqu'un pouvant le secourir ; Il avait appelé dans l'ombre solitaire.
Longtemps ; puis il était tombé mort sur la terre, A quelques pas du vieux grand-père, son ami.
N'ayant pu l'éveiller, il s'était endormi.
Rien de plus, et c'est poignant. Je laisse à d'autres le soin de relever la tendresse maniérée qui se trouve dans cette pièce, le galimatias sentimental, les puérilités, le radotage. Hélas ? Rien ou presque rien, dans Fœuvre de Victor Hugo, n'est sans tache.
Que dirai-je du dernier volume? D'abord je ne vois guère comment le rattacher à Tœuvre gigantesque de la Légende. Deux pièces seulement, les plus importantes il est vrai, les Quatre Jours d'Elciis et la Vision de Dante ^ se peuvent ranger parmi les Petites Épopées. Ce livre est plutôt la continuation des Châtiments. Il semble que Victor Hugo, qui pourtant a le don des titres, ne savait sous quel pavillon abriter les pièces qu'il avait en portefeuille. Mais qu'importe le titre? Il s'agit de l'œuvre. Qu'est-ce au fond ? Un livre de haine : la haine des rois, la haine des prêtres. Les rois sont en exil ; c'est le moment que choisit M. Hugo pour les insulter. Les prêtres sont traqués comme des fauves, ils sont vaincus, ils sont à terre ; c'est le moment que choisit M. Hugo pour les calomnier, pour leur cracher au visage, pour les piétiner. Et, sur tous les modes, il nous répète qu'il est l'apôtre de l'amour.
... Oh I la pitié me prend, m'emplit, m'enivre, Me donne le dégoût formidable de vivre,
48 ÉTUDESET NOTES LITTÉRAIRES
Me porte à des excès étranges, secourir Au hasard, à tâtons, ceux que je vois souffrir. Etre indulgent, pensif, tendre, clément, stupide ; Si bien que par moments la foule me lapide... Plaindre la haine, même en celui qui me hait. ..
Et, dans le volume presque entier, il vocifère...
Citons deux ou trois passages. Je les emprunte à Cette pièce tragique : les Quatre Jours d'Elciis, Elciis est une sorte de paysan du Danube qui vit seul aux environs de Vérone. En ce temps là, au dixième siècle, OthonlII malade faitFétrange vœu, s'il revenait à la santé, d'écouter
Tout ce que lui dira n'importe quel passant.
On dresse le trône sur une place de la ville ; et là, entouré des douze rois qui forment sa cour, Othon se dispose à écouter. Passe le gentilhomme-paysan, vétéran des anciennes guerres, Elciis.
L'homme était un vieillard très grand, à tête nue, Tranquille ; on l'emmenait chez lui, la nuit venue, Puis on le ramenait le matin. Il était Comme celui qui parle au tigre qui se tait; Il fit boire à César son vin jusqu'à la lie ; Et sa sagesse fut semblable à sa folie...
Il parla quatre jours durant : le premier jour, sur les gens de guerre et sur les gens d'église, le second sur les rois et sur les peuples ; le troisième, sur les catastrophes, et le quatrième sur Dieu. Voici quelques-unes des amabilités de Victor Hugo pour les rois :
Est-ce que vous croyez que nous qui sommes là, Nous que de tout son poids toujours l'homme accabla.
Nous, le noir genre humain, farouche, nous la plèbe.
Nous, les forçats du sol, les captifs de la glèbe,
Nous qui, de lassitude expirants, n'avons droit
Qu'à la faim, à la soif, à Tindigence, au froid,
Qui, tués de travail, agonisons pour vivre.
Nous qu'à force d'horreur le destin sombre enivre :
Est-ce que vous croyez que nous vous aimons, vous 1
Nous vassaux, vous les roisl nous moutons, vous les loups!
Ah ! vraiment, ce serait curieux que des hommes
Hideux, désespérés, hagards comme nous sommes.
Nus sous leurs toits infects et leurs haillons crasseux,
Se prissent de tendresse et d'extase pour ceux
Qui les mangent, pour ceux dont leur chair est la proie.
Qui construisent avec leur douleur de la joie.
Et qui, repus, gorgés, triomphants, gais, charmants.
Bâtissent des palais avec leurs ossements !
Vous fourmillez sur nous ! vous pullulez, horribles !
Ce serait un miracle à mettre dans les bibles
Que nous vous bénissions pour être dévorants
A nos dépens ; qu'un peuple eût le goût des tyrans...
Par vous, les tout-puissants et les forts, c'est par vous Que nous sommes abjects, sinistres, incurables. Et que notre misère est faite, ô misérables ! Aussi, je vous le dis, rois, nous vous détestons !
Lorsque Elciis eut fini de parler, Othon fit signe au porte-glaive. — « C'est bien î » dit le vieux soldat, rabattant lui-même son collet :
J'ai la tête de plus que vous, ôtez-la moi.
S'agit-il de l'Eglise, ces déclamations épileptiques redoublent encore de violence et de cynisme. Ramassez dans un cabaret les plus grossières plaisanteries sur les chaises qu'on loue et les absolutions qu'on vend, cousez au bout des rimes sonores, vous aurez le discours que Victor Hugo met dans la bouche
d'Elcîis. Le dégoût et aussi le respect que je dois au lecteur, m'empêchent de citer. Cependant, comme avant toute chose il faut donner du livre une idée exacte, je détache de la pièce intitulée : Voix basses dans les ténèbres, ce que disent les prêtres aux rois •
Princes, nous n'avons pas tout à fait votre taille,
Nous sommes le danger qui se met à genoux.
Vous grondez plus que nous, nous rampons mieux que vous ;
On sent notre velours, pire que votre griffe ;
Nous sommes Anytus, Torquemada, Caïphe.
Une grande tiare est sur nos fronts étroits.
Urbain huit, Sixte-Quint, Paul trois, Innocent trois,
Gerbert, l'âme livrée aux sombres aventures,
Dicatus inventant les quatorze tortures.
Judas buvant le sang que Jésus-Christ suait,
La ruse, Loyola, la haine, Bossuet,
L'auto-da-fé, l'effroi, le cachot, la bastille.
C'est nous, et notre pourpre effrayante pétille » -
Par moment, et s'allume, et devient flamboiement...
... Chez nous exterminer fait semblant de bénir.
La goutte de sang pleut du goupillon terrible...
... La Saint-Barthélémy sonne une sombre cloche ;
Et cette cloche sainte aujourd'hui se rapproche ;
Et cette cloche jette une plus grande voix
Que toute la bataille éparse autour des rois ;
Car, c'est derrière nous que le vrai deuil se lève ;
Nous sommes le linceul, vous n'êtes que le glaive;
Vous pouvez tout au plus sur les hommes marcher.
Nous, nous leur commençons l'enfer par le bûcher.
C'est égal, vous soldats, nous prêtres, tous ensemble
Nous vaincrons ; nous allons tout ravoir. Déjà tremble
La grille qu'on a mise entre le peuple et nous.
Satan en a tiré doucement les verrous ;
Nous allons nous ruer sur les âmes sans nombre.
Nous allons ressaisir la terre.
Ainsi dans Tombre, Pendant que nous rêvons et que nous oublions, La cage au tigre parle à la cage aux lions.
« Pendant que nous rêvons et que nous oublions... » Qui nous? M. Hugo, sans doute, et aussi M. Paul Bert et M. Jules Ferry (i) ! En vérité, ne dirait-on pas que ce sont les prêtres et les rois qui ont fusillé les otages, crocheté les serrures des couvents, garrotté, emprisonné, proscrit? Ce sont les prêtres et les rois qui se jouent de la paix et de la dignité nationale. Ce sont les prêtres et les rois qui jettent Tor et le sang de la France en pâture aux appétits révolutionnaires. Ce sont les prêtres et les rois qui renversent la croix sur les places publiques et qui décrochent les crucifix des murs de nos écoles. Ce sont les prêtres et les rois qui arrachent Tespérance du cœur des mourants. Ce sont les prêtres et les rois qui ont rayé le nom de Dieu de la formule du serment et qui empoisonnent Tenfance avec des manuels corrupteurs!... Et, pendant ce temps-là, M. Hugo et M. Paul Bert et M. Jules Ferry, en proie aux douces mélancolies, se croisent les bras, rêvent et oublient I... Quant au spectre de la Saint-Barthélémy, que vous évoquez, et au fantôme de l'Inquisition, vous savez bien que nous maudissons Tun et que nous exécrons l'autre. M. Léon Gautier, dans les belles études qu'il a consacrées à vos œuvres (2), vous l'a souvent répété, du fond de son cœur qui brûle cependant pour l'Église d'un ardent amour : « Si nous respectons la légitimité de ce tribunal (l'Inquisition), nous sommes les premiers à mépriser les magistrats cruels ou iniques qui ont pu en déshonorer le caractère. » Mais, vous n'écoutez pas et vous continuez de ressasser vos vieilles calomnies !... Vos
(1) Écrit en 1883.
(2) Voir çà et là les Portraits littéraires»
œuvres passeront, vos dernières œuvres, haineuses, blasphématoires, impies : VAne, le Pape^ la Pitié suprême, votre Torquemada, et cette dernière série de la Légende des Siècles, tandis que la sainte Église catholique en sera toujours à la première aurore, à Taurore du pardon, de la paix, de la joie dans la souffrance, du dévouement aux humbles, aux déshérités, aux misérables, à l'œuvre de l'inépuisable et infini amour.
Aurai-je le courage de parler de la Vision de Dante ? — Endormi, depuis cinq siècles, dans le Campo-Santo, le vieux Gibelin soudain s'éveille. Où se trouve-t-il?
... Hors du temps, de l'espace et du nombre.
A ses pieds l'abîme. Pour toute lumière
une lueur tranquille,
Un flamboiement profond, fixe, silencieux.
Pareil à la clarté que ferait à nos yeux, Derrière un rideau noir, une torche allumée.
Derrière la lueur une face qu'on ne voit pas. A l'angoisse qui l'étreint, Dante devine qu'il se trouve devant le tribunal de Dieu, et qu' « on va juger quelqu'un ». En effet, les sept trompettes retentissent, les sépulcres s'entr'ouvrent, et, du fond de l'abîme, le poète voit monter un lointain nuage, un vague tourbillon. A mesure qu'il approche, le spectre se transforme. Ce sont des âmes, des victimes saignantes, victimes du bagne, de Téchafaud, de la potence, des balles, de la mitraille. Cette foule est escortée d'un groupe tragique : orphelins, veuves et mères.
— « Justice I » crient les martyrs. Et l'ange sur le front duquel ce nom resplendit en flamboyants caractères, demande : « Qui furent vos bourreaux ? » — <c Les soldats ! » répond une clameur lamentable. Les soldats comparaissent. « Ce sont, disent-ils, nos capitaines. »
Jusqu'au fond de la nuit, les aquilons coururent
Et revinrent, poussant une nuée encor.
Et ce nuage était plein de fantômes d'or.
Il s'ouvrit devant Fange avec un sourd tonnerre.
C'étaient les chefs d'armée. Ceux-ci rejettent la responsabilité de tous les crimes sur les rois, les rois sur le pape.
— « A qui renverras-tu la responsabilité des peuples égorgés? demande le juge au souverain prêtre. As-tu quelqu'un au-dessus de toi ?» — « Je n'ai que vous, mon Dieu I » balbutie le vieillard, blême d'effroi, qui s'est appelé le vicaire du Christ; et, sur un seul mot, le misérable est plongé dans l'enfer.
Savez-vous quel est ce pape? — Jean Mastaï I C'est Pie IX, le grand, le doux, le bon, le saint pontife que le monde entier vénère !... Tout commentaire est inutile, n'est-ce pas ? Cela est odieux, abominable et fou.
Tel est ce livre.
Non ; soyons plus équitables que M. Hugo ; il y a autre chose. Il y a, sinon des pièces d'une inspiration sans tache, du moins de beaux fragments, de belles pensées et des vers superbes.
Au seuil même de l'œuvre, le poète nous explique
les Grandes Lois de la vie : la souffrance, le travail, l'honneur, le devoir, quatre montagnes qu'il faut gravir.
Nous pleurerons nos iils, nous pleurerons nos pères, Nous verrons le cercueil germer dans le berceau ; Dans nos soifs nous boirons à Dieu comme au ruisseau; Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes. Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes, Car pour l'homme ici-bas, marqué d'un divin sceau Vivre, pleurer, souffrir,, c'est devenir oiseau. Et toutes les douleurs sont les plumes de Taile... Et nous nous en irons vers l'étoile éternelle !
Quelques pages plus loin, le poète prend en main le fouet de la satire, et il cingle de la belle manière la prétendue science de nos modernes vivisecteurs. Non, ce n'est pas de la vraie science...
Ah I la science est belle et sublime...
Elle prend dans le piège auguste de ses règles
Les vérités au vol, comme on prendrait des aigles...
..• Elle est vaste à ce point qu'il semble, par moment,
Que son puissant compas fait le tour de l'espace.
Mais, pourtant, quelque chose en Thomme la dépasse :
C'est la vertu...
Puis Hugo revendique ses droits à être plus qu'un gorille. Les grands poètes ont affirmé Tâme : Homère, Shakespeare, Milton. Il est vrai qu'on les a traités de fous.
Je sais cela, j'en suis tremblant^ et pourtant j'ose Trouver, dans tout ce tas de songeurs, quelque chose ; Je vois ce qu'ils ont vu; je crois ce qu'ils ont cru ; Le visage du vrai, là-haut, m'est apparu, Splendide, et ma paupière en demeure éblouie. Ils ont affirmé l'âme...
...Après tant de souffrance, Le désespoir tous plaît; moi, je prends l'espérance.
La conclusion de ce morceau, qui serait admirable sans Taveugle colère et les personnalités violentes, est plus magnifique encore :
Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable.
Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable ;
Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.
Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant î
Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême.
Non 1 je ne donne pas la mort à ceux que j'aime !
Je les garde, je veux le firmament pour eux,
Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux ;
L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore,
Est le rayonnement auguste de Taurore ;
Mon cœur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni.
Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini ;
Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre.
C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre,
L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut ;
C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut,
La terre n'offrant rien de ce que je réclame.
L'heure humaine étant courte et sombre, et pour une âme
Qui vous aime, parents, enfants, toi, ma beauté.
Le ciel ayant à peine assez d'éternité.
Quel élan de tendresse et quel coup d'aile I Les vers sont pleins et sonores^ d'une métrique sans égale.
En voici d'autres d'une mélodie racinienne :
rossignol de l'ombre, alouette du jour.
Vous, gais pillards des blés, des seigles et des orges. Moineaux, vous, amoureux de l'azur, rouges-gorges... .«.0 libres oiseaux, fiers, charmants, purs, sans ennuis. Vous dites à l'aurore, aux fleurs, à l'astre, aux nuits :
Est-ce qu'on ne peut pas aimer quand on est homme ?
Et Taube où Dieu se montre, et Tastre où Dieu se nomme,
La nuit qui fait tomber ses soupirs les plus doux
Du nid des rossignols dans celui des hiboux.
Les fleurs dont les parfums dans les rayons se fondent,
Et les herbes, les eaux, les pierres vous répondent :
— « bons petits oiseaux, tout est fait pour aimer I »
Ce qu'il y a de charmant dans Tœuvre entière de Victor Hugo et d'imprévu, c'est que la flûte y répond au clairon ; le cyclope attendri joue avec les petits enfants. Dans les Quatre jours d'Elciis et dans la Vision de Dante, ce ne sont que tempêtes, coups de tonnerre, tourbillons, éclairs formidables. Tournez la page : la Chanson des doreurs de proues est un ressouvenir embaumé des Orientales; les Paroles de mon oncle^ où le poète glorifie la Sœur de Charité, à part les deux derniers vers, est un chef-d'œuvre de grâce héroïque et familière ; dans les petits poèmes dont le titre commun est Amour, on pourrait cueillir des vers d'une exquise suavité. Toutefois, la dominante de ce volume, je l'ai dit, c'est la violence et c'est la haine. C'est la violence qui vomit des flots d'invectives; c'est la haine ivre d'elle-même et qui s'admire dans l'infatuation de sa victoire. Jamais poète némésiaque n'a déchaîné pareil ouragan d'indignation enflammée.
Hugo a-t-il vieilli ? Assurément. La marque trop évidente de la sénilité dans ce dernier tome de la Légende, c'est le ressassement, mais le ressassement à une telle dose que vous demandez grâce. Les chevilles dégénèrent en tirades, des chevilles extraordinaires, des chevilles qui sont des câbles et des chaînes de fer. Les phrases s'entassent comme des blocs cyclopéens, remués par la main d'un géant.
L'esprit se fatigue à soulever ces alexandrins énormes, chargés d'épithètes colossales. De temps en temps le forgeron de TEtna, auquel, en commençant, nous avons comparé Victor Hugo, remue la cendre d'un bras nerveux, et d'admirables reflets de pourpre jaillissent encore des dernières étincelles : pour un instant les mers de Sicile et les hautes montagnes en sont illuminées. Ce qui n'a pas vieilli chez Victor Hugo, c'est l'imagination, qu'il a sublime. Ce prodigieux visionnaire voit l'invisible. Il touche l'impalpable. Il raconte l'ineflFable. Oserai-je comparer cet étonnant cerveau à une sorte d'usine inépuisable de mots, de sons, de formes et d'images ? Ses quatre-vingts ans ne lui ont pas enlevé ce don unique.
Dans la Vision de Dante^ la plus grandiose et tout à la fois la plus abominable conception qui ait jamais été couvée sous un crâne d'homme, il peint l'enfer, son enfer à lui, comme Dante a le sien, non pas la géhenne du soufre et du feu, mais la géhenne de l'ombre, de la nuit, du vide morne et sans fond. Écoutez :
J'étais donc comme un prêtre au seuil des saints parvis,
Songeant, et quand mes yeux se rouvrirent, je vis
L'ombre, l'ombre hideuse, ignorée, insondable,
De rinvisible Rien vision formidable,
Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,
Où dans l'obscurité l'obscurité se fond ;
Point d'escalier, de pont, de spirale, de rampe ;
L'ombre sans un regard, Tombre sans une lampe ;
La voix de l'inconnu d'aucun vent agité ;
L'ombre, voile effrayant du spectre éternité.
Qui n'a point vu cela n'a rien vu de terrible,
C'est l'espace béant, l'étendue impossible;
Quelque chose d'affreux, de trouble et de perdu,
Qui fuit dans tous les sens devant Tœil éperdu...
... Tomber dans le silence et la brume à jamais î
D'abord quelque clarté des lumineux sommets
Vous laisse distinguer des mains désespérées .
On tombe, on voit passer des ombres effarées,
Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur,
Des visages hideux qu'éclaire une lueur.
Puis on ne voit plus rien. Tout s'efface et recule,
La nuit morne succède au sombre crépuscule.
On tombe. On n'est pas seul dans xes limbes d'en bas ;
On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas...
... Puis tout est vide î On est le grain que le vent sème. On n'entend pas le cri qu'on a poussé soi-même ; On sent les profondeurs qui s'emparent de vous ; Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux ; On lève au ciel les yeux et l'on voit Tombre horrible ; On est dans l'impalpable, on est dans l'invisible, Des souffles par moments passent dans cette nuit. Puis on ne sent plus rien. Pas un vent, pas un bruit...
... Et le froid du néant lentement vous pénètre ! Vivants 1 tomber, tomber, et tomber sans connaître Où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont ! Une chute sans fin dans une nuit sans fond.
Voilà l'enfer!...
Qu'en dites- vous? Le temps a pu blanchir les cheveux du poète; les deuils de famille et les malheurs de la patrie ont pu déchirer son cœur ; un orgueil démesuré lui a crevé les deux yeux. Mais rien n'a pu éteindre ni même assombrir le resplendissant foyer de cette imagination incomparable.
Je termine par les strophes suivantes, les dernières du livre, et qui visent en plein cœur les amis politiques de M. Victor Hugo, persécuteurs affolés de ridée divine.
Dieu, dont l'œuvre va plus loin que nofare rêve, Créateur qui n'a pas de relâche et de trêve,
(£il sans paupière et sans sommeil, Eternel jet de vie ! Ame jamais fermée, Gouffre mystérieux d'où sort une fumée
D'hommes, d'êtres et de soleils 1
Humanités dans tous les espaces semées, Liguez-vous ; dressez-vous, innombrables armées.
Et déclarez la guerre à Dieu :
Soit. Luttez, attaquez cet être inabordable, Cet infini si doux qu'il en est formidable,
Et si profond qu'il en est bleu.
Mesurez-vous, vous, l'ombre, à lui, la plénitude. Vous aurez, ô passants, légions, multitude,
Assiégeants de l'immense tour.
Essaims tourbillonnants autour du grand pilastre. Vivants 1 avant qu'il ait usé son premier astre,
Dépensé votre dernier jour.
N'est-ce pas une sorte de Quare fremuerunt génies ? L'auteur des Contemplations et de la Légende des Siècles, dans le milieu athée qui l'adule et qui l'adore, a toujours maintenu sa foi vaillante en Dieu et à l'âme immortelle ; même, en plus d'une circonstance, il lui a donné le caractère d'une véritable manifestation. Je veux espérer qu'en dépit de tant d'insanités, de tant d'impiétés, de tant de blasphèmes, l'infinie Miséricorde lui en tiendra compte.
Post'Scriptum, — Hélas ! qu'elle a été triste la mort de Victor Hugo I... S'il faut en croire les sectaires qui montaient la garde autour de son dernier soupir, le pauvre grand poète aurait refusé la suprême visite du Dieu qui lui apportait la miséricorde et le pardon.
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit. Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit . Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
De quelles hideuses et sacrilèges saturnales ses obsèques ont été roccasion, on voudrait l'oublier ; mais, comment ne pas voir le dôme profané qui domine Paris, le dôme d'où Ton a chassé le Christ et la douce Geneviève, pour y étaler, dans une apothéose insensée, une tète de mort et la guenille humaine !
ËM.
Un an, jour pour jour, après la mort du poète, paraissait la Fin de Satan, Hugo, personne ne Fignore, a toujours été un maître dans Tart de la réclame. A la veille de faire paraître un nouvel ouvrage, Fhabile commerçant, — c'est du poète qu'il s'agit, — distribuait aux journaux amis ce qu'on appelle en termes d'imprimerie, « les bonnes feuilles ». Chacun en emportait sa part. Le volume, ainsi distribué par fragments, était, avant la mise en vente, l'entretien de toute la grande cité parisienne.
Cette fois, le livre nouveau n'a pas été dépecé. Les pages n'ont pas été dispersées au-dessus des têtes, comme les feuillets de la sybille. On s'est rappelé la lecture triomphale des Châtiments^ en plein théâtre, au retour du poète sur la terre de France.
11 fallait renouveler cette solennité littéraire, cette sorte d'apothéose. Aussi bien (et c'est là qu'on en voulait venir) par quelle autre cérémonie pourrait-
on mieux célébrer Fanniversaire de la mort du a grand immortel » ? Un défilé devant le Panthéon, comme on fit, il y a quelques années, devant sa propre demeure? Mais le Panthéon, tout profané qu'il est, ressemble trop à une église, et, si laïque qu'on la pût rendre, cette solennité ferait songer au « bout de Fan » de la liturgie catholique. La lecture publique du poème posthume parut donc préférable (1).
Le 22 mai 1886, la foule envahissait les gradins de la Comédie-Française : Ouvriers en blouse, étu- .diants, étudiantes, femmes du peuple, hommes de lettres, toutes les classes de la société ; le spectacle était gratuit. Au fond de la scène se détachait sur une draperie de peluche verte le buste de Victor Hugo par Falguière. Des lauriers d'or s'entrelaçaient autour du piédestal. M. Got ouvrit la séance par une sorte d' Alléluia de M. Coppée, intitulé Résurrection.
Le Maître n'est pas mort, l'œuvre n'est pas finie. Miracle ! Il ressuscite ! Il est ressuscité I
Puis, les sociétaires du théâtre qui s'étaient partagé la lecture, se succèdent, Goquelin et Maubant, Worms et Mounet-SuUy, Reichemberg et Baretta, Bartet et Dudlay. Les applaudissements éclatent après chaque tirade, ou même interrompent les artistes pour souligner au passage les vers du maître. L'ovation a été « formidable (2). »
Le soir même et le lendemain, les journaux ne savaient comment traduire l'enthousiasme popu-
(1) Cf. le Moniteur universel du 23 mai 1886«
(2) Cf. le Journal des Débats,
laire. Oui, s'écrie Tun d'eux (i), et non le plus fanatique, « c'est bien à une résurrection que nous avons assisté pendant ce mémorable après-midi, à Téclosion, au développement, à l'envolée d'un poème comparable aux œuvres les plus puissantes de Yictor Hugo... Nous avons senti le parfum des roses dont parle Goppée (2) ; nous avons entendu le grand bruit d'ailes des oiseaux sortis du caveau funéraire et volant au grand jour de l'immortalité, en plein soleil de gloire... » Les formules de Tadmiration, j'allais dire de l'engouement, ne sont pas épuisées. On n'est pas romancier-feuilletonniste pour rien. M. Camille Le Senne continue : « Il y a eu de l'enchantement et de la terreur, du ravissement et du frisson, de ces grands souffles tragiques dont la violence emporte hors de l'atmosphère terrestre, et de ces murmures de harpe éolienne qui semblent une douce caresse courbant au passage les tendres corolles d'une prairie de lin en fleurs... » J'ai bien dit que ce journal n'était pas le plus dithyrambique ; lisez : Dans « cette épopée théogonique », Victor Hugo « égale Dante, surpasse Milton, atteint Isaïe et Moïse (3). » — « Les Pères de l'Eglise n'ont pas trouvé d'accents plus éloquents ni plus convaincus (4). » — « C'est beau, presque aussi beau que l'Evangile (5). » — « Victor Hugo a
(1) Le Télégraphe.
(2) Le journaliste fait allusion à cette strophe :
Le poète endormi soas les apothéoses.
Longtemps nous donnera des poèmes nouveaux.
De son tombeaa sacré (!) sort un parfum de roses. De son cercueil béai (?) s'envolent des oiseaux.
(3) L'Echo de Parût,
(4) Figaro.
(5) La Patrie.
été le prophète de notre âge, comme Moïse avait été le poète du sien... Victor Hugo doit être placé au premier rang des demi-dieux humains, parce qu'il a joué, pour son temps et pour les siècles qui le suivront, le rôle éducateur, civilisateur et bienfaisant de Manou, de Moïse, de Christ, des encyclopédistes et de tous les grands pasteurs des âmes qui ont guidé les sociétés errantes à travers les âges (i)... », etc., etc.
L'analyse fidèle du poème nous ramènera au diapason.
Donnons d'abord la diiion du livre.
La Fin de Satan devait comprendre trois parties : la Guerre y le Gibet, la Prison, encadrées entre deux poèmes « surnaturels » et qui portent ce titre commun : Hors de la Terre, Le temps a manqué au poète pour écrire la Prison ; il en avait seulement arrêté le plan, composé deux ou trois fragments et indiqué les épisodes : les Squelettes, Camille et Lucile, la Prise de la Bastille.
La Fin de Satan est contemporaine de la Légende des Siècles, Dès 1854, en effet, nous disent les éditeurs, Victor Hugo en avait écrit presque tout le drame extra-humain : Hors de la Terre, et tout le premier livre : la Guerre, En 1860, il reprit son œuvre et en écrivit le second livre : le Gibet,.
L'ensemble de l'épopée, malgré les lacunes, n'en apparaît pas moins dans ses vastes proportions, et chacune des parties terminées — Nemrod, Jésus- Christ — forme un tout qui fait songer aux drames qui nous restent des trilogies inachevées d'Eschyle.
(1) V Echo de Paris encore. L'auteur de cette élucubration s'appelle Edmond Lepelletier .
Ouwons le poème :
Depuis quatre mille ans, Satan, vaincu par Dieu, tombe dans Fabîme.
Le poète Ta vu, de son œil visionnaire, et il a gravé l'eflfroyable spectacle en trois vers d'un relief intense :
Il tombait, foudroyé, morne, silencieux,
Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux
L'horreur du gouffre empreinte à sa face livide.
Un artiste, peintre ou statuaire, peut s'emparer de ces vers, et, s'il a du génie, faire un chef-d'œuvre.
Satan roule à travers l'abîme, toujours plus bas.
De temps en temps un mot sinistre — un mol créateur — s'échappe de ses lèvres. Dans le premier temps de sa chute, il crie : « Mort I » Ce mot plus tard fera un homme, Caïn.
Tout à coup il rencontre un roc et s'y cramponne* « Tombe, » dit une voix.
« Tombe 1 »
« Les soleils s'éteindront autour de toi, maudit I »
Et la voix dans l'horreur immense se perdit.
Et, pâle, il regarda vers Téternelle aurore.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient encore.
Satan dressa la tête et dît, levant les bras :
— Tu mens ! —
Un jour, ce mot deviendra l'âme de Judas, le traître.
La foudre gronde. Satan se met à rire et crache du côté du tonnerre. Ce crachat sera Barabbas.
Un souffle passe et la chute du damné recommence.
Il s'arrête sur un sommet.
Soudain, à d'horribles ailes qui lui poussent, il sent que l'ange est mort en lui et qu'il devient monstre.
Les soleils ont disparu. Il n'en reste que trois.
Eh bien, cria Satan, soit! je puis encor voir! Il aura le ciel bleu, moi j'aurai le ciel noir. Croit-il pas que j'irai sangloter à sa porte ? Je le hais, trois soleils, c'est assez. Que m'importe ? Je hais le jour, l'azur, le rayon, le parfum ! Soudain il tressaillit; il n'en restait plus qu'un.
L'abîme s'eflFace. L'horrible opacité des ténèbres s'épaissit encore et l'enserre. — « Enfer I » cria le monstre. Ce mot, plus tard, enfanta Sodome.
Une seconde fois retentit la voix de Dieu :
— Maudit ! autour de toi les astres s'éteindront —
et déjà le soleil n'est plus qu'une étoile. Sinistre, épouvanté, altéré de lumière, Satan courait, volait, criait.
Astre d'or!
Frère ! attends-moi ! j'accours 1 ne t'éteins pas encor!
L'astre n'est plus qu'une étincelle, — un point rouge.
Tendant son cou livide et ses mains forcenées,
Satan essaie de monter vers la lueur qui va s'éteindre. Il vola dix mille ans. Il allait l'atteindre peut-être, quand il la voit, soudain, jeter de plus vifs éclats — les derniers — puis pâlir...
Et l'archange comprit, pareil au mât qui sombre, Qu'il était le noyé du déluge de l'ombre; Il reploya son aile aux ongles de granit Et se tordit les bras. Et Tastre s'éteignit.
Tel est le prélude de la symphonie, ou mieux, telle est rouverture du drame. Toute la puissance de Victor Hugo y éclate. La chute dans le vide insondable, noir et froid, la peinture de Téternel isolement du damné, la décroissance des soleils, Tévanouissement successif des astres dans Tinfini où ils se fondent sous les yeux de Tarchange, plongent dans la stupeur. M ilton n'a rien de plus grand dans Thorrible, ni Dante peut-être.
Ici, en huit vers, le poète a imaginé un épisode charmant et qui est bien dans sa manière, Thorreur faisant place à la grâce, répouvante au sourire.
Or, près des cieux^ au bord du gouffre où rien ne change,
Une plume échappée à l'aile de Tarchange
Etait restée, et pure et blanche, frissonnait.
L'ange au front de qui Taube éblouissante naît
La vit, la prit, et dit, l'œil sur le ciel sublime :
— Seigneur, faut-il qu'elle aille, elle aussi, dans l'abîme I
Dieu se tourna, par l'être et la vie absorbé,
Et dit : Ne jetez pas ce qui n'est pas tombé.
Ce dernier vers n'est-il pas du Victor Hugo de la meilleure époque? Est-ce que la pensée elle-même n'est pas délicate et sublime tout ensemble? Cela est exquis et cela est grand. Victor Hugo excelle en ces tableaux extra-humains. Tout à l'heure il parcourait, comme en se jouant, l'espace illimité, intangible, indescriptible, et s'en allait d'un soleil à un autre soleil, comme font les aigles.
Nous voici sur la terre.
La terre appartient au démon. « Toute chair a corrompu sa voie, » dit la Genèse. Hugo ne fait que commenter ce texte biblique en vers bizarres, étranges, parfois saisissants, parfois aussi grotesques. Les hommes adorent la fille de Satan, Lilith-Isis.
Le char du crime avait du sang jusqu'à Tessieu.
Dieu est lassé de pardonner. Il déchaîne la tempête. Les montagnes sont englouties.
Tout avait disparu. L'onde montait sur Tonde.
Dieu lisait dans son livre et tout était détruit.
Dans le ciel, par moment, on entendait le bruit
Que font en se tournant les pages d'un registre.
L'abîme seul savait, dans sa brume sinistre,
Ce qu'étaient devenus l'homme, les bois, les monts.
Les cèdres se mêlaient sous l'onde aux goémons;
La vague fouillait l'antre oh la bête se vautre.
Les oiseaux fatigués tombaient l'un après l'autre.
Sous cette mer roulant sur tous les horizons,
On avait quelque temps distingué des maisons,
Des villes, des palais difformes, des fantômes
De temples dont les flots faisaient trembler les dômes.
Puis l'angle des frontons et la blancheur des fûts
S'étaient mêlés au fond de l'onde en plis confus;
Tout s'était effacé dans l'horreur de l'eau sombre.
Le gouffre d'eau montait sous une voûte d'ombre ;
Par moments, sous la grêle, au loin, on pouvait voir
Sur le blême horizon passer un coffre noir ;
On eût dit qu'un cercueil flottait dans cette tombe.
Les tourbillons hurlants roulaient l'écume en trombe.
Des lueurs frissonnaient sur la rondeur des flots.
Ce n'était ni le jour, ni la nuit. Des sanglots.
Et l'ombre. L'Orient ne faisait rien éclore.
Il semblait que l'abîme eût englouti l'aurore.
Dans les cieux transformés en gouffres inouïs,
La lune et le soleil s'étaient évanouis,
L'affreuse immensité n'était plus qu'une bouche Noire et soufflant la pluie avec un bruit farouche. La nuée et le vent passaient en se tordant.
On eût dit qu'au milieu de ce gouffre grondant On entendait les cris de l'horreur éternelle.
Peinture à fresque formidable et que Toii dirait brossée par la main d'un géant.
Soudain le bruit cessa. Le vent ploya son aile. Sur le plus haut sommet où l'on pouvait monter La vague énorme, enfin, venait de s'arrêter.
Car l'élément connaît son mystère et sa règle. Le dernier flot avait noyé le dernier aigle.
— Plus rien. — On ne vit plus, dans l'univers puni. Que l'eau qui se taisait dans Tombre, ayant fini.
N'est-ce pas comparable, sinon supérieur, aux plus belles descriptions connues? Rapprochez de cette page le déluge, tel que l'ont peint Alfred de Vigny dans Moïse et Leconte de Lisle dans Qaïn,
Dieu pardonne encore et le globe purifié va revivre :
La montagne sourit, le désert s'éveilla.
Et le brin d'herbe, au bord des eaux, dit : Me voilai
Alors parait dans le désert du monde le spectre Isis:
L'être toujours voilé, blanc et marchant sans bruit, Se pencha vers la terre et cria dans la nuit. Et comme s'il parlait à quelqu'un sous l'abîme :
— pèrel j'ai sauvé les trois germes du crime ! Sous la terre profonde un bruit sourd répondit.
Quels sont donc ces trois germes du crime? — La fille de Satan que les Égyptiens appellent Isis et les Hébreux Lilith, à Tendroit où Gaïn, le meurtrier d'Abel, les avait enfouis, a ramassé le clou, le bâton, la pierre, qui servirent à consommer le fratricide.
Le clou deviendra Glaive ;
Le bâton. Gibet;
La pierre, Prison ;
C'est ainsi que le monde continuera d'être la proie de Satan, et Dieu sera vaincu.
Le Glaive, le Gibet, la Prison, telles sont donc les trois parties « terrestres » de la Fin de Satan.
Le Glaive, c'est la guerre, personnifiée dans Nemrod. Nemrod a pour aïeul Cham, « le fils au rire infâme. » Etant jeune, il avait trouvé, en fouillant les fanges du déluge, le clou de Caïn et il en avait forgé un glaive. Derrière ce glaive, la Guerre lève bientôt sa face sanglante. Nemrod est escorté d'un mauvais génie. Il a pour ministre l'eunuque Zaïm.
L'eunuque lui montrait du doigt le mal à faire.
Bientôt Nemrod a tout vaincu, les bêtes et les hommes, — tout dompté.
Ici le poète a placé un intermède étrange. A la lueur des incendies et des boucheries humaines, l'eunuque chante un hymne de carnage universel, un hymne délirant, tandis que, non loin, un lépreux en prière s'abandonne à la justice de Dieu, victime de réparation pour les crimes des hommes :
Je vous bénis. Chantez dans cette vie amère.
Petit enfant qui tiens la robe de ta mère,
Et qui, si tu me vois songeant dans Tinfinl, Dis : — Mère, quel est donc ce monstre ? — sois béni î Vous, hommes qui riez des pleurs de mes paupières, mes frères lointains qui me jetez des pierres, Soyez bénis I bénis sur terre et dans les cieux ! Pères, dans vos enfants, et fils dans vos aïeux !... . - . Fleuves, je vous bénis, et je vous bénis, plaines ; Vous tous, êtres, oiseaux, moutons aux blondes laines. Fourmis des bois, pasteurs dans vos tentes de crin. Toi, mer, qui resplendis comme un liquide airain, Serpents, qui ressemblez k des branches horribles, Fleurs, dont les parfums sont des rayons invisibles, Ciel, qui nous dis tout bas dans l'ombre : je suis près ; Nocturnes profondeurs des muettes forêts.
Sources qui répandez vos murmures dans Therbe, Joncs frémissants qu'émeut le souffle né du verbe, j^œuf qui mugis, lion qui vas, chevreau qui pais. Soyez dans la lumière et soyez dans la paix.
Cette sorte d'hymne humanitaire où fourmillent les vers étranges sinon baroques, se termine par une de ces merveilleuses images que, seul et plus d'une fois, Victor Hugo a rencontrées. Tandis que rhorrible main du lépreux se dresse vers le ciel, la main caressante de Dieu bénit la création :
Et les astres voyaient dans les splendeurs profondes, Pendant que bénissant l'homme, les plaines blondes. Les grands fleuves, les bois, les monts silencieux. S'ouvrait et se dressait lentement vers les cieux La main du lépreux, noire, affreuse, triste et frêle, La main de Jéhovah se dresser derrière elle.
Cependant Nemrod s'ennuie. Victor Hugo a raconté ses brigandages en des vers qui sont de Tairain ou de l'acier ou de la lave. Chacun d'eux est un bloc énorme, et tout cela remue et tout cela marche. Quelquefois même on dirait des béliers à l'assaut de formidables murailles.
Mais rien n'emplit son âme ; il disait : J'ai vécu. Que faire? — Et chaque jour, plus las et plus vaincu, Morne^ il sentait monter dans son cœur solitaire L'immense ennui d'avoir conquis toute la terre.
Zaïm dit à Nemrod :
Dieu règne moins que vous. Votre face est sacrée. Et vous faites couler, sur la terre qu'il crée, Des rivières de sang près de ses fleuves d'eau...
Tout est à vous
Il ne reste plus rien.
— Que le ciel, dit Nemrod.
Et Nemrod va faire le siège du firmament.
« L'attaque du ciel par Nemrod, a dit l'auteur d'Attila, M. Henri de Bornier, est une des plus effrayantes inventions du génie épique (1). » En voici le crayon :
Des débris de Tarche de Noé, Nemrod s'est construit une cage ; la cage est pourvue d'une trappe en haut et d'une trappe en bas. Il y attelle quatre aigles. Au-dessus des fauves, quatre lions pendent à des piques. Le roi entre dans la cage avec son ministre et il dit aux aigles :
Allez.
Ils vont.
La seule lecture de cette description, ou mieux de cette irruption monstrueuse dans Tespace, donne le vertige.
Et les aigles montaient.
Leurs ailes éperdues
(1) Cf. la Nouvelle Revue de 1886.
Faisaient, troublant au loin les calmes étendues, Des oscillations dans Timmobilité ; Autour du char vibrait Téther illimité, Mer que Dieu jusque-là seul avait remuée.
Comme ils allaient franchir la dernière nuée, Les monts noirs qui gisaient sur terre, soucieux. Virent le premier aigle, escaladant les cieux Comme s'il ne devait jamais en redescendre.
Se tourner vers l'aurore et crier : — Alexandre ! Le deuxième cria du côté du midi :
— Annibal ! Le troisième, à l'œil fixe et hardi. Sur ce rouge occident jeta ce cri sonore ;
— César! Le dernier, vaste et plus terrible encore. Fit dans le sombre azur signe au septentrion, Ouvrit son bec de flamme et dit : — Napoléon !
Les aigles montent. Ils montent, durant des jours et des jours.
Le même dialogue est échangé entre le roi et son ministre : — « Approchons-nous du ciel ?» — « La terre a disparu... » — « Approchons-nous. » — « Le ciel est toujours bleu. »
Les aigles montent durant des semaines et des mois. Quand les lions sont mangés, Nemrod leur jette en proie Zaïm.
A la fin, voyant que le ciel était toujours aussi haut et aussi loin dans les bleues profondeurs, Nemrod,
. . . calme et sans qu'un pli tremblât sur son front blême,
ajuste à son arc la flèche.
Les aigles frissonnants regardaient de côté.
Nemrod éleva l'arc au-dessus de sa tête,
Le câble lâché ût le bruit d'une tempête.
Et, comme un éclair meurt quand on ferme les yeux>
L'effrayant javelot disparut dans les cieux.
Et la terre entendit un long coup de tonnerre.
Un mois plus tard, un pâtre vit tomber Nemrod, Auprès du cadavre, une flèche pleine de sang...
Avait-il blessé Dieu ?
C'est par ce point d'interrogation qui me glace, comme ferait un blasphème, que se termine Faventure de Nemrod.
Cependant la plume tombée des ailes de Lucifer est toujours au bord du gouffre ténébreux. L'imagination prestigieuse du poète l'illumine d'un rayon qui jaillit du regard de Dieu. Sous ce divin coup d*œil, — comme sous l'incubation du regard de Jésus cette larme qui, dans le poème précurseur d'Alfred de Vigny (i), devait devenir un ange et s'appeler Ëloa, — la piume tressaille, elle brille, elle vibre, elle grandit, elle prend une fonne, elle est vivante. Nouvel ange, Dieu lui donne un nom nouveau : Liberté.
Tel est le premier livre.
Le second, le Giket^ nous transporte en Judée sous le troisième César.
La mort régnait avec les licteurs pour ministres : Le genre humain pendait en deux haillons sinistres Comme si Dieu Tavait déchiré de ses mains; Les hommes d'un côté, de l'autre les Romains.
En ce temps-là Jésus paraît :
(1) Vigny songea plus d'une fois^ <JUt-oa, & continuer sa légende d'Eloa dans un poème qu'il eût intitulé Satan sauve. C'est le thème repris par Soumet dans sa l>wine Epopée.
TtCTOR HUGO 75
Cet bomme, qu'entourait la rumeur grossissante.
Semblait un Dieu faisant sur terre une descente ;
On eût dit un pasteur rassemblant ses troupeaux ;
Les pubiicains, assis au bureau des impôts,
Se levaient s'il passait, quittant tout pour le suivre ;
Cet homme, paraissant hors de ce monde vivre,
Tandis qu'autour de lui la foule remuait,
Avait des visions dont il restait muet :
Il entrait aux cités, fuyait aux solitudes,
Et laissait un rayon dans rœil des multitudes ;
Les paysans, le soir, de sa lueur troublés.
Le regardaient de loin marcher le long des blés.
Et sa main qui s'ouvrait et devenait immense.
Semblait jeter aux vents de l'ombre une semence (IJ.
Telle est l'incomparable puissance de Victor Hugo ! Pour peindre le déluge, il a déchaîné ses vers, comme des ouragans. Pour assaillir le ciel il s'est enfermé avec Nemrod dans son quadrige traîné par des ai^s. Les rimes retentissantes ont roulé de page en page, comme on tonnerre. Et ce même colossal poète a écrit les vers simples et doux que nous venons de lirel... De la même main qui tord l'hexamètre comme ferait un géant d'une barre de fer, il a crayonné cette vue gracieuse de la Judée :
La Judée est dorée et verte sous l'azur ;
Elle a des bois, des monts, des lacs ; son air est pur ;
Le vend du sud le trouble et le vent d'est le calme;
Rome estime ses vins ; comme l'huile de palme.
L'huile d'olive abonde en flots sous son pressoir ;
L'ombre du Sinaï la couvre vers le soir.
La Judée est la terre où de temps en temps passe
Une lueur de Dieu qui se perd dans l'espace.
(1) Les prosaïsmes sont rares dans ce second livre. A la m^Uenre page, celle qa'on vient de lire, j'ai cependant relevé ce]]ii-«i :
Or, il était alors question dans les villes De quelqu'un d'étonnant...
Il a chanté la Chanson des oiseaux ; rythme exquis, strophes ailées.
Avril ouvre à deux battants
Le printemps ; L*été le suit et déploie Sur la terre un beau tapis
Fait d'épis, D'herbe, de fleurs et de joie.
Il a entonné le Cantique de Bethphagé,
L'ombre des bois d'Aser est toute parfumée.
Quel est celui qui vient par le frais chemin vert ? Est-ce le bien-aimé qu'attend la bien-aimée ? Il est jeune, il est doux. Il monte du désert Comme de l'encensoir s'élève une fumée.
Est-ce le bien-aimé qu'attend la bien-aimée ?
Chaque strophe du cantique est imprégnée du parfum de la Bible, comme V Entrée à Jérusalem semble avoir dérobé à TEvangile quelque chose de sa simplicité et de sa grandeur.
L'encens que Taube apporte.
Les souffles purs, les fleurs s'éveillant dans les bois, Les rayons se mêlaient à l'ivresse des voix ; Et c'était k côté du chemin de la ville.
Hors du village et près de la borne du mille. Tout en allant aux champs ils s'étaient rencontrés ; L'herbe était verte, et l'aube éblouissait les prés...
On dirait que le poète a assisté au triomphe de Jésus. Il a vu les femmes qui posaient leur cruche à terre, une aïeule qui souriait sur le seuil de sa porte, trois laboureurs chargés de leur faulx, et, soudainement, « au tournant de la route », Jésus qui venait, monté sur Tânesse.
Il avait les cheveux partagés sur le front ; Des femmes qui riaient et qui dansaient en rond Le suivaient, et de fleurs elles étaient couvertes, Et des petits enfants portaient des branches vertes ; Et de partout, des champs, des toits, des bois obscurs, Et de Jérusalem dont on voyait les murs.
Sortait la foule gaie, heureuse, pêle-mêle ; Des mères lui montraient leur fils à la mamelle, Et les vieillards criaient : hosanna I Quelques-uns Soufflaient sur des réchauds où brûlaient des parfums. Il s'avançait avec le calme du mystère ; Et ces hommes louaient cet homme, et sur la terre Etendaient leurs habits pour qu'il passât dessus ; Quelques lambeaux de pourpre à. la hâte cousus Faisaient une bannière à l'avant du cortège ; Et tous disaient : — Que Dieu le Père le protège ! Voilà celui qui vient pour nous rendre meilleurs !
Lui, pensif, regarda Jérusalem, les fleurs.
Le soleil au plus haut des cieux comme une fête, Ces tapis sous ses pieds^ ces rameaux sur sa tête, Et les femmes chanter, et le peuple accourir. Et sourit en disant : Je vais bientôt mourir.
Voici encore de très beaux vers sur T Evangile et qui seront, si je ne me trompe, souvent cités :
Ce que la Gène vit et ce qu'elle entendit
Est écrit, dans le livre où pas un mot ne change,
Par les quatre honmies purs près de qpii Ton voit Tange,
Le lion, et le bœuf, et Taigle et le ciel bleu ;
Cette histoire, par eux semble ajoutée â Dieu
Comme s'ils écrivaient en marge de l'abîme ;
Tout leur livre ressemble au rayon d'une cime ;
Chaque page y frémit sous le frisson sacré ;
Et c'est pourquoi la terre a dit : Je le lirai 1
Les peuples qui n*ont pas ce livre, le mendient.
Et vingt siècles penchés dans l'ombre l'étudient.
Certes, cela est beau et presque sans tache. Oui, Victor Hugo avait le génie biblique et chrétien. Ce-
pendant, je ne vais pas jusqu'à dire avec M. Henri de Bornier. <( C'est la vie et la mort de Jésus-Christ que le poète nous raconte dans ces deux mille vers qui comptent parmi les plus beaux de la littérature française et de toutes les littératures; c'en est le tableau le plus large, le pins variée le plus étonnant (1)... » D^abord il s'en faut que Victor Hugo ait fidèlement suivi l'Evangile. Trop souvent il a puisé dans le Talmud ou dans son imagination. Certains personnages ont même été créés de toutes pièces : le docteur Sadoch, Rosmophîm de Joppé, le charpentier Psyphax ; certains épisodes ont été inventés : les treize portes de Jérusalem, l'ennuyeux discours de la Sibylle, le choix du gibet chez le charpentier, la mise en présence de Marie, Mère de Jésus, et de Madeleine, l'apparition de Lilith-Isis à saint Marc et à saint Jean, la discussion du Sanhédrin, enfin Barabbas rencontrant la croix.
De plus^ que d'obscurités, d'étrangetés, de contradictions, de blasphèmes dans l'Evangile selon Victor Hugo, et que M. Henri de Bornier ne semble pas avoir aperçus ! Un seul exemple :
— Vivez ! aimez I marchez I délivrez ! ayez foi I —
dit Jésus...
Et Ton vit, ô terreur I ô deuil I des prêtres sombres Aiguiser des poignards à ses préceptes saints Et de Tassassiné naître des assassins I Ghisleri, Borgia, Caraffa, Dominique!...
Torquemada^ j'entends le bruit de ta cognée.
Tes bras sont nus, ta face est de sueur baignée ;
(1) Loco citato.
VlCtDH HUGO 79
A qno! travailles-tii seul dans ton noir sentier ? Torquemada répond : — Je suis le charpentier. Et j'ai la hacbe au poing dans ce monde où nous sommes.
— Qu'est-ce donc que tu fais? — Un bûcher pour les hommes.
— Avec quel bois ? — Arec la croix de Jésus-Christ.
Oublions ces infamies (il y en a d'autres) ; — les citer, n'est-ce pas les flétrir? — et revenons au poème.
Tandis que se prépare et s'aceomidit le triomphe de Jésus, le docteur Rosmophin, lequel a condamné Barabbas, pénètre dans la boutique du charpentier Psyphax pour y choisir un gibet.
Dans une sorte d'antre au fond de la masure
Gisaient de noirs poteaux, de diverse mesure ;
Le païen remua ces affreux blocs dormants
Et Ton voyait s'enfuir des bêtes qu'on ignore ;
Les poutres retombaient sur la terre sonore^
Soudain Thomme, que Tâtre aidait de sa clarté,
Poussant un dernier bloc, non sans peine écarté,
Montra du doigt au prêtre un madrier difforme,
Ayant le poids du chêne avec les nœuds de Forme,
Lourd, vaste et comme empreint de cinq doigts monstrueux,
On voyait au gros bout, renflement tortueux,
On ne sait quelk^ tache épouvantable et sombre,
Et Ton eût dit du sang élargi dans de Tombre.
C'est le bâton de Gain. Psyphax en fabrique une croix. Pendant ce temps-là et la pâque étant faite, commence, pour Jésus, l'angoisse. Jésus aux Oliviers, \9i Rencontre avec Judas^ Jésus chez Anne, la Fidélité du meilleur, tous ces épisodes qui ne sont à proprenient parler que des haltes sur le chemin du Calvaire, ont été écrits, du moins dans leur ensemble, avec une étonnamte sobriété. Toutefois, la merveille, 6t qu'il faudrait citer, non parce qu'elle est sans
tache, mais pour la solidité du vers, pour Féclat, pour l'ampleur, c'est la page intitulée Ténèbres.
Barabbas, délivré, erre dans l'ombre et frappe du front, au milieu de la nuit, la croix où meurt Jésus- Christ.
Tout en marchant il heurte un obstacle ; il le touche ;
— Quel est cet arbre ? Où donc suis-je ? dit Barabbas. Le long de Tarbre obscur, il lève ses deux bras
Si longtemps enchaînés qu'il les dresse avec peine.
— Cet arbre est un poteau, dit-il. Il y promène Ses doigts, par la torture atroce estropiés ;
Et tout à coup, hagard, pâle^ il tâte des pieds. Comme un hibou surpris rentre sous la feuillée. Il retire sa main ; elle est toute mouillée.
Ces pieds sont froids, un clou les traverse ; et de sang Et de fange et de ûel tout le bois est glissant. Barabbas éperdu recule; son œil s'ouvre Epouvanté dans Tombre épaisse qui le couvre, Et, par degrés, un blême et noir linéament S'ébauche à son regard sous le noir firmament ; C'est une croix.
En bas on voit un vase où plonge Une touffe d*hysope entourant une éponge, Et, sur l'affreux poteau, nu, sanglant, les yeux morts, Le front penché, les bras portant le poids du corps. Ceint de cordes de chanvre autour des reins nouées, Le flanc percé, les pieds cloués, les mains clouées, Meurtri, ployé, pendant, rompu, défiguré.
Un cadavre apparaît, blanc, et comme éclairé De la lividité sépulcrale du rêve ; Et cette croix au fond du silence s'élève.
Barabbas reconnaît Jésus-Christ :
Jésus mort répandait un rayonnement blême ; La mort, comme n'osant s'achever elle-même.
Laissait flotter, au trou morne et sanglant des yeux, Le reste d'un regard tendre et mystérieux.
Et Fâme du scélérat éclate en accents terribles et vengeurs contre la nation qui a supplicié le juste :
Oh ! si c'était à moi qu'on se fût adressé,
Si quand j'avais le cou scellé dans la muraille,
Pilate était venu me trouver sur ma paille,
S'il m'avait dit : « Voyons, on te laisse le choix,
C'est une fête, il faut mettre quelqu'un en croix,
Ou Christ de Galilée, ou toi la bête fauve ;
Réponds, bandit, lequel des deux veux-tu qu'on sauve ? »
J'aurais tendu mes poings et j'aurais dit : Clouez !
Le Crucifix termine ce second livre. D'admirables vers que je m'en veux de ne pouvoir citer, y rayonnent, — hélas I trop souvent obscurcis par la fumée qui monte de l'orgueil humain et déshonorés par de vulgaires diatribes, propos de cabaret...
Du troisième livre, la Prison^ le lecteur s'en souvient, nous n'avons que des têtes de chapitres et deux courts fragments.
La Prison, née de la pierre qui a tué Abel, devait peindre les horreurs du cachot résumées, condensées, dans la Bastille.
D'un bout à l'autre de cette trilogie, l'action se déroule entre Satan et Dieu. L'archange damné, fatigué de haïr et de maudire, « las de l'abîme », se tourne à la fin vers le Tout-Puissant, se prend à l'aimer et demande grâce. — Long et fastidieux monologue qu'illuminent des vers resplendissants. — Ce cri de Lucifer ne restera pas sans écho.
L'ange Liberté pénètre dans l'abîme où souffre le maudit. U y a là, dans l'enfer, une peinture de Satan
dont je ne puis donner l'idée : c'est quelque chose d'inouï, de monstrueux, de fou, de fort, ayec Tempreinte irréfragable du génie. La goule Isis-Lilith est près du damné ; elle chante victoire :
Le sang coule, Jésus est mort, l'enfer prévaut...
grand désespéré, dans ta tombe profonde»
Sois content I Nuit, terreur^ mort. Eclipse de Dieu...
Satan ne répond pas. Pour la première fois depuis des siècles il s'est endormi.
I$is recule, épouvantée :
n dort ! je souffre seule. Oh I je le hais...
Et, tout à coup, « épouvantable et pâle, » elle voit de la lumière.
Un ange éblouissant, les ailes déployées, Entrait
Effarée, aboyante, Isis veut arrêter l'ange et le chasser.
• . . . . L'ange approchait, tranquille...
— Mais réveille-toi donc, Satan ! dit le fantôme. Satan dormait...
Sans répondre aux invectives de la stryge infâme, sans dire un mot, l'ange regarde Isis fixement L'étoile qu'elle avait au front, se mit soudain à grossir et à s'enflammer. A mesure que l'étoile darde ses feux, la larve décroît.
L'ardent grossissement de l'étoile poussait Lilith-Isis vers Fombre, et mêlait à la fange Le fantôme rongé par la clarté de l'ange ;
YIGTOR HUGO 83
Les rayons déroradent Taffireux linceul flottant; L'étoile aux feux, divins, plus large à chaque instant, Météore d'abord, puis comète et fournaise.
Fondait le monstre ainsi qu'un glaçon dans la braise. Qaand Tastre fut soleil, le spectre n'était plus.
L'ange Liberté se peache alors sur son père endormi, le plaignant, le consolant, le baignant de ses larmes.
Sens-tu que je suis là ? Me reconnais-tu, dis ? M'entends-tu? C'est du fond des divins paradis... Que je viens, éperdue, à toi I . . .
Hélas ! Sens-tu mon cœur tremblant qui te caresse ? M'entends-tu sangloter dans ton cachot ? Consens Que je sauve les bons» les purs, les innocents ; Laisse s'envoler l'âme et finir la souffrance. Dieu me fit Liberté : toi, fais-moi Délivrance !
« Va ! » — répond Satan.
Rien n'adoucit encore le tourment du damné^ et il se plaint en un long sanglot :
Etoiles, firmaments, ô vieux soleils, mes frères, Vers qui monte en pleurant mon douloureux souhait, Cieux, azurs, profondeurs, splendeurs, l'amour me hait f
— « Non, répond Dieu dans Tinflni, non, je ne te hais point...
Un ange est entre nous ; ce qu'elle a fait te compte. L'homme, enchaîné par toi* par elle est délivré. Satan, tu peux dire à présent : Je vivrai !
'Viens ; la prison détruite abolit la géhenne I Viens ; l'ange Liberté, c'est ta fille et la mienne. Cette paternité sublime nous unit.
L'archange ressuscite et le démon finit ; Et j'efface la nuit sinistre, et rien n'en reste. Satan est mort ; renais, ô Lucifer céleste 1 »
8i ÉTUDES ET NOTES LITTÉRAIRES
Telle est, en rapide analyse la Fin de Satan. Dirai-je, avec certain critique, que ce poème prendra dans la littérature du dix-neuvième siècle la place que Dante a conquise, avec sa Divine Comédie^ dans le monde chrétien du moyen âge, ou celle qu'en des limites moins grandioses Milton a su se faire avec son Paradis?... Je ne pose la question que pour n'y pas répondre. C'est assez qu'au point de vue littéraire ce poème posthume, en de certaines pages que nous avons citées ou signalées, ne soit pas indigne de la. Légende des Siècles. Les mêmes qualités y abondent, gâtées par les mêmes défauts. Grandiloquence et bavardage, opulence et misère. Des vers éclatants et pleins, des images hardies et justes, des merveilles d'expression, une rhétorique incomparable ; — des tirades boursouflées et creuses, des métaphores incohérentes, la recherche du rare aboutissant au grotesque. Aussi démesuré dans l'idylle que dans l'épopée. La maîtrise extraordinaire des rimes ne rachète ni l'extravagance ni le remplissage. Quelques pages ont une netteté et un contour merveilleux ; la plupart sont confuses et brouillées. Les nuances délicates se font rares. Les beautés sont massives. C'est un livre prodigieux que la Fin de Satan, je n'en disconviens pas ; mais le beau, simple et commode, n'est-ce donc rien ? Hugo m'emporte sur des sommets ; mais j'ai le vertige et mal à la tête. Hugo me précipite à des profondeurs de ténèbres, j'ai les reins fracassés ; à des abîmes, ma raison s'égare.
Quant à la conception elle-même, à l'idée dominante, vaut-elle que j'en parle? Dieu a brisé le glaive de Nemrod; la guerre disparaîtra. Le bâton de Caïn est devenu la croix du Golgotha; la religion
a crucifié Jésus-Christ. La pierre est devenue la Bastille ; le peuple la renversera et la révolution reprendra Toeuvre du Christ et sans doute la perfectionnera. La liberté humaine réconciliera Satan et Dieu ; et il n'y aura plus ni mal ni souiSfrance, ni de mort peut-être.
Hugo n'a pas consenti à n'être qu'un poète, un poète de génie. Il affiche la prétention, qui ne date pas d'hier, d'être un révélateur, un docteur des âmes et des peuples. Quel voile a-t-il donc soulevé ? Quelle vérité a-t-il enseignée? Où est-elle, son œuvre dogmatique, disciplinaire et morale ?
Serait-ce la réhabilitation de la courtisane, la réhabilitation du bouffon, et enfin la réhabilitation de Satan?... — La liberté sera un jour victorieuse du mal... Voilà a le problème unique » résolu ! Mais, comment cette liberté, fille du mal, viendra-t-elle à bout du mal ? C'est ce que le prophète ne nous dit pas et c'est ce qu'il fallait nous dire. Eh bien, cette chimère, cette formule vide, verba et voces, Victor Hugo l'oppose au dogme chrétien de la Chute et de la Rédemption. On l'a dit avec raison (i) : Tournez et retournez autant qu'il vous plaira les vers du poète, cherchez la pensée cachée sous l'allégorie de Satan révolté, puni, repentant et pardonné, vous ne trouverez rien de plus. Mais, dans la Fin de Satan, c'est le Christ qui est vaincu. La mort même de Jésus-Christ a été le plus grand triomphe du maudit. Satan n'a pas seulement réuni contre le Messie toutes les puissances de ce monde, il n'a pas seulement conjuré les mensonges, les félonies, les apostasies, tous les égoïsmes et toutes les lâchetés, il n'a
(1) V. le Français du 25 juin 1886.
86 ÉTUDES ET NOTES UnTÉRAlRES
pas seulemeot pendu à la croix rHomme-Diea et mis les scellés de FËtat sur la pierre du sépulcre, il a refait « la chaîne du mal » aTec les ordinations des ]^êtres menteurs, avec Fairain des cloches, Fargemt des ciboires et For des calices.
Et Ton vit, ô terreur, ô deuil, des prêtres sombres Aiguiser des poignards à ses préceptes saints . . .
Jésus-Christ a donc été vaincu deux fois, et durant sa vie et après sa mort...
Ah ! qu'elle est profonde et qu'elle est vraie cette parole du pauvre Michelet : « Aujourd'hui encore, quel que soit l'avenir, cette croix, chaque jour plus solitaire, n'est-elle pas pourtant Tunique asile de l'âme religieuse ? L'autel a perdu ses honneurs, l'humanité s'en éloigne peu à peu ; mais, je vous prie, dites-le-moi si vous le savez, s*est-il élevé un autre autel?... » — Michelet venait de couvrir de ses baisers la croix du Colisée. — Que si, par malheur, ce cri d'une âme blessée ne trouvait pas d'écho dans les profondeurs de votre âme, consolez-vous, lecteur, si vous le pouvez, avec la Fin de Satan.
Intelligence en quelque sorte aiguë, très ouyerte, très large, compréhensiTe, M. Montégut a des idées etnne façon de les exprimer peu banale. Il aime le grand, même le grandiose. Ce qui est beau, le rayit. Peu d'écrivains sont, comme lui, au courant des littératures étrangères. Ce n'est pas à dire, nous le Terrons, qu'il ignore la France. Ce fin lettré est un critique d'ordre supérieur. Lisons, la plume à la main, quelques-uns de ses livres, et d'abord les Types littéraires (1).
c Une conversation sur Fiafluence de la musique » ouvre le volume. L'interlocuteur, un jeune puritain
(1) Le titre complet du volume est celui-ci : Types littéraire» et Fantaisies esthétiques, Paris, Hachette.
d'humeur tendre et de conscience scrupuleuse, se déclare Tennemi irréconciliable de cet art charmant. Pour lui, la musique est « le plus formidable instrument de destruction morale qui ait jamais été inventé ». Pour M* Montégut, la musique est, au contraire, « le plus puissant instrument de civilisation qui ait jamais été à l'œuvre dans le monde ». Vous le voyez, il n'est pas facile d'accorder les deux amis. 11 serait moins mal aisé, croyons-nous, de rapprocher sur le môme sujet M. de Falloux et Victor de Laprade (i).
Nous ne nous arrêterons pas à discuter la thèse et pour cause. Nous doutons seulement que la musique ait une telle influence, soit pour le bien, soit pour le mal. Quoiqu'il en soit, nous ne la mettrons jamais, comme le fait M. Montégut, sur le même rang que la prière, et moins encore de pair avec la religion.
Ce qui nous plaît dans ce chapitre, outre l'intérêt général de la conversation, c'est l'analyse pychologique d'une touche si délicate, nous allions dire d'un si fin scalpel ; c'est telle page, ingénieuse, ironique, attendrie ; c'est telle autre, profonde, sur l'ignorance et l'isolement, sur l'impuissance où sont tant d'âmes, d'exprimer leurs sentiments, sur la sensibilité moderne, etc., etc. Il nous semblait, pendant que nous lisions, entendre deux maîtres exécuter tour à tour, sur deux thèmes diiSférents, des variations charmantes.
Des études sur Don Quichotte, Hamlet, Werther, Wilhelm Meister, Dante et Goethe, se partagent les chapitres suivants.
(1) Cf. le volume de Laprade intitulé : Contre la Musique,
M. Montégut met parfaitement en relief cette idée que la littérature espagnole, la plus riche pourtant, la plus variée, la plus amusante, semble avoir sombré dans un immense naufrage. Il en est de ses trésors comme des trésors du Nouveau-Monde : l'Espagne n'a pas mieux profité des uns que des autres. Voulons-nous dire que ses richesses ont disparu matériellement? Non, mais elles ne sont pas entrées dans la circulation générale des richesses de l'humanité. Galderon, pour citer un exemple, son plus grand poète dramatique, — tandis que Shakespeare gagne chaque jour plus de lecteurs capables de le comprendre et de Taimer, — Galderon n'est, aujourd'hui comme hier, le mets recherché que d'une rare élite de gourmets, de dilettanti, d'érudits « imaginatifs », de raffinés. Quelle est donc la raison de cette particularité curieuse ? Cette littérature seraitelle trop exclusivement espagnole? Non, répond l'auteur; mais elle manque de cette vertu qui s'appelle l'humanité. « Elle est noble, élevée, chevaleresque jusqu'à la folie, religieuse jusqu'à l'extase, ^nche jusqu'à la crudité, sincère jusqu'au cynisme ; elle n'est pas humaine, et par là j'entends qu'elle ne possède pas cette fibre que remuent en nous les douleurs et les joies de nos semblables. »
Cependant, un livre fait exception. L'humanité l'a distingué ; elle s'en est emparé ; elle Ta mis à part de tous les autres livres de la littérature espagnole. Ce livre, le plus amusant et le plus mélancolique des livres, œuvre d'un grand patriote attristé, s'appelle : Don Quichotte de la Manche.
Le portrait qu'après tant d'autres essaie M. Montégut, dubon hidalgo, la fleur des chevaliers errants, est crayonné de main sûre et de pointe délicate. Les
critiques modernes ont, à diverses reprises^ déeouyert dans Don Quichoite bien des symboles ingénieux et bien des significations profondes. L'auteur des Types littérairesj sans torturer la lettre du livre, en des pages qui n'ont rien de subtil, nous montre Don Quichotte, d'abord comme la personnification même de Cervantes, puis comme Texporession de son esprit, la figure de son talent, la forme visible de son imagination, — Tune des plus étranges quMi y ait eu au monde, -* enfin « comme le miroir de son cœur. » Ce n'est pas assez pour l'ingénieux critique. Sous les voiles transparents de l's^égorie romanesque, il nous fait lire la tragique histoire de l'Espagne au seizième siècle, « racontée avec une rage silencieuse et une amertume concentrée par un témoin, sympathique et sévère à la fois, qui a pénétré le néant de cette grandeur et la folie de cet héroïsme ».
Nous n'avons qu'un regret, c'est que M. Montégut ait cru devoir, dans cette étude, se livrer à une appréciation des mystiques espagnols, et, notamment, attaquer la charité de sainte Thérèse. Ce n'est pas, non plus, sans une douloureuse surprise, que nous avons lu, quelqpies pages plus loin, le rapprochement que fait l'auteur entre la fondatrice du Carmel, assaillie de visions sataniques, et Don Quichotte qui croit aux andriaques. Mieux encore qu'en tète des œuvres de tout grand poète, il faudrait écrire en tète des œuvres de nos mystiques et des vies de Saints : « Terrain réservé. Terrain interdit aux profanes. »
Les remarques judicieuses et les aperçus nouveaux ne sont pas rares dans les pages consacrées à Hamlet. En voici quelques-uns, mais dépouillés dès
EMILE MOIVtÉGUT 91
charmes du style et de l'imprévu du développement : — Tous les personnages historiques ne sont point eeux que mentionne Thistoire; les créations des grands poètes sont sourent plus historiques que la plupart des faits et des documents. Hamlet n'est pas moins réel que le comte d'Ëssex ou que Walter Raleigh, Alceste que M. de Montausier ou le duc de Roannez, Don Quichotte que le duc d'Albe, Philippe II et toute sa cour.
Une opinion, répandue en France, c'est qu'aucun poète n'est grand s'il n'exprime les sentiments éternels de l'humanité universelle. 11 est incontestable, répond M. Montégut, que le poète doit reproduire les sentiments étemels de l'humanité, et il n'est grand qu'à cette c(mdition; mais, en revanche, il n'est poète qu'autant qu'il sait exprimer l'humanité universelle par les circonstances et les particularités de sa nation et de son temps.
On admet généralement qvî'Bamlet est la plus philosophique des tragédies de Shakespeare, partant la {dus abstraite. La vie, au contraire, y éclate de toutes parts et dans tous les détails. Tout est vivant, même le paysage, tant est puissante la magie du poète, et ce n'est pas une métaphore de dire que, dès la première scène, « on frissonne sous l'âpre vent du ncwrd avec les soldats de garde sur l'esplanade du château d^Elseneur. »
On a calomnié Hamlet. En dépit de son caractère irrésolu, de son langage mélancolique, c'est un des caractères les plus mâles qu'il soit possible d'imaginer. — Voilà qui est original, par exemple, et imprévu. — Par son inquiétude secrète et sa tristesse grave, sa subtilité métaphysique et son élévation de pensée mêlée de superstition et enfin par son allure
(ière et brutale, il réunit en lui, pour ainsi parler, deux natures : il est à la fois le dernier des féodaux et le premier des modernes. Je laisse au lecteur le plaisir de voir par lui-même comment M. Montégut a creusé cette idée et Ta développée en tous sens, comme un mineur les galeries souterraines d'une carrière de granit ou d'une montagne de marbre. Je passe à Werther.
L'admiration sans réserve de M. Montégut pour cette œuvre de Gœthe nous étonne. Assurément, la situation de Werther est Tune des plus émouvantes que puissent traiter le roman ou le drame, et le génie de l'auteur est hors de conteste. Mais, l'œuvre n'en est pas moins malsaine. Gœthe a donné là le dangereux exemple, je ne dis pas de peindre la passion, — caria passion peut être la source des inspirations les plus éloquentes et les plus chastes, — mais de jouer avec la plus terrible, et l'on sait si l'exemple a été suivi. Le nombre est considérable des écrivains qui, depuis Werther, ont éprouvé l'orgueilleux besoin de se confesser en public de leurs souffrances imaginaires ou réelles. Dédaignant volontairement, comme l'amant de Charlotte, toutes les chances de salut qui leur sont offertes, ils se renferment dans une vie molle et rêveuse et savourent leur mal sans entreprendre de le guérir. Impuissants à créer des œuvres pures et viriles, ils cherchent du moins à se faire un piédestal de leurs faiblesses et quelquefois de leurs crimes.
Je préfère à la critique de Werther l'excellente étude que fait de Wilhelm Meister M. Montégut. Ce livre est peu lu en France et moins encore goûté. C'est une œuvre essentiellement allemande, encombrée de digressions, de dissertations, d'arabesques
et de fantaisies. Quant au style, toujours admirable, jamais, de l'avis d'un juge compétent (1), il n'a eu plus de variété, de souplesse et de force. Mais, ce n'est que dans lé texte original qu'on en peut sentir le charme. Malheureusement trop de pages sont équivoques; trop d'épisodes rappellent par leurs plus mauvais côtés les mœurs légères des comédiens et de leur entourage, et plus d'une aventure est scabreuse.
Ce que M. Montégut fait ressortir à souhait, c'est la difficulté d'interpréter cet œuvre étrange, c'est l'esthétique et la morale de Oœthe. Il y a là plus d'une page que méditeraient avec profit nos modernes naturalistes. Gœthe aussi voulait peindre la vie réelle sous tous ses aspects, et même nulle image n'avait de valeur à ses yeux que si elle était la traduction fidèle d'un fait positif, d'un « document humain, » si vous voulez. Mais, n'affirmait-il point la supériorité de Tintelligence sur la matière, celui qui s'écriait dans son enthousiasme pour Shaskespeare : « Que le monde visible tout entier était trop étroit pour lui! » Et, lorsqu'il proposait pour but aux jeunes artistes « de donner un digne pendant à ce qui existe, » ne reconnaissait-il point dans l'art un principe créateur bien au-dessus de la pure imitation? Le spiritualisme, enfin, n'était-il pas l'état naturel de la grande âme qui a jeté ce cri : « Celui qui n'a jamais mangé son pain en l'arrosant de ses larmes ; celui qui n'a jamais passé les tristes nuits assis sur sa couche et pleurant, celui-là ne vous connaît pas, ô puissances célestes ? »
Dans le parallèle entre Dante et Gœthe, je note
(1) M. Heinrich. Histoire de la littérature allemande ^ f. III, p. 85.
une belle et profonde pensée qui fermera bien cette étude : « Toute prière, toute contemplation est un poème vivant, et tout poème est d'autant plus beau et parfait qu'il se rapproche davantage de la prière et de la contemplation (1). »
(i) Ontre la eonversatioii sur « i'inflaenca de la mosicpie » dont nous avons dit un mot, les « fantaisies esthétiq[aes » qui complètent le volume, ont pour titres : Un pèlerinage édifiant (Neuwied au bord du Rhin), Visions du passé, les Confir dences d'un h^poeondriaque, les J^stits Secrets du cœur, toutes pages aimables, tranquilles, aux ondulations lentes, et qui reflètent parfois (rarement) l'éclair d'un ciel orageux.
Dans ce volume des Type$ littéraires^ la littérature anglaise n'est représentée que par Tétude sur HamleL M. Emile Montégut lui a consacré plus tard tout un volume (i). Nous allons le feuilleter et prendre quelques notes.
De tous les travaux critiques, celui-là est le meilleur, à notre gré, qui donne le plan du livre et qui en fait connaître Tarchitecture tout entière, à sa* voir, les fondations et le sous-sol, le rez-de-chaussée et les étages, les greniers et la voûte, la solidité et les agréments. Fidèle à ce principe, nous avions dèsTabord songé à analyser minutieusement, pour notre plaisir et aussi pour notre instruction, cet ouvrage. Même, afin de nous encourager dans ce labeur, nous nous redisions le mot de Sylvestre de Sacy : « Une bonne analyse est une des œuvres les plus méritoires de l'esprit. Clarté, goût, jugement, tout y est requis avec une parfaite abnégation de
(1) EsMais sur la Littérature anglaise. Paris, Hachette.
soi-même (ij. » C'est bien , mais, quand nous nous sommes vu aux prises avec ces infinis détails et ces mille pensées ténues, délicates, chatoyantes, déliées tout ensemble et serrées comme les mailles du plus fin tissu, nous avons vite renoncé à notre premier dessein.
Gomment analyser, en eiSfet, les cinquante premières pages, par exemple? Il s'agit du Caractère anglais ; il s'agit de saisir Tàme d'une nation dans ses phénomènes multiples et d'en décrire les traits. Autant vaudrait peindre l'invisible, toucher l'intangible, photographier l'impersonnel. J'admire avec quelle sagacité pénétrante M. Emile Montégut, après le subtil Emerson (2), a retrouvé au fond des antiques poèmes Scandinaves le rudiment de l'âme anglaise, avec quelle patience lumineuse il en a suivi à travers l'histoire les lents et successifs développements. Oui, là-bas, dans les brumes du Nord, comme l'enfant dans ses langes, elle dormait tout entière, la moderne Angleterre, objet d'étonnement pour toutes les nations. « Conquête de l'Inde, esprit pratique, vif sentiment de la réalité, génie de Shakspeare, furieux et homicides poèmes de Byron, rudes yeomen, impérieux gentilshommes, tout cela se retrouve au fond des descriptions des vieilles sagas norwégiennes, tout jusqu'à cette beauté physique, à cette fleur de carnation, célèbre dès le sep-
(1) Rapport sur le progrès des lettres.,, p. 18. Imprimerie nationale, 1868.
(2) Cet Essai fut écrit à Toccasion du livre d'Emerson intitulé Englisk Traits,
tième siècle (1), dont nous admirons aujourd'hui Téblouissant épanouissement, et qui dénote une race vierge, chaste et rustique. »
II nous plairait que M. Montégut fit de Tàme française une étude aussi approfondie. Le sujet en vaut la peine, il a de quoi l'attirer. L'esquisse en est même tracée dans ÏEssai suivant, lequel a pour titre : Des Caractères de la Littérature anglaise ; qu'il reprenne ce crayon et qu'il en fasse un portrait.
C'est à l'occasion de Y Histoire de M. Taine que ce second Essai a été écrit.
D'affirmer que M. Montégut a disculpé de tout soupçon de matérialisme l'historien de la littérature anglaise, cela n'est pas tout à fait conforme à notre pensée, et même, à parler sans réticence, nous ne le croyons pas. Cette étude n'en est pas moins magistrale Les qualités de Taine y sont bien mises en relief : — décision du jugement, sentiment vrai de la littérature qu'il apprécie, tressaillements de son imagination devant une œuvre nouvelle, enthousiasme contagieux. Les défauts n'y sont pas masqués non plus : — l'excès d'esprit systématique, la violence du trait, l'abus de la force, la profusion des images. Au contraire de Renan qui a passé une année à éteindre le style de la Vie de Jésus^ — du moins il le raconte dans ces Souvenirs où il s'enveloppe d'encens conmie un dieu, — Taine allume toutes les étoiles et tous les soleils. Renan a une langue presque inunatérielle
[i) M. Montégut fait allusion à une parole célèbre. Le pape saint Grégoire rencontre un jour dans les rues de Home de jeunes captifs angles et il les bénit en disant: Non angU sed angeli.
OÙ les formules d'atténuation abondent, comme s'il avait peur de trop accuser les métaphores. Taine n'a pas le sentiment de la nuance ; son styie est trop souvent dur jusqu'à la brutalité.
Que de remarques, ingénieuses, malicieuses ou profondes, j'ai recueillies dans cette Etude et que je voudrais citer I Je recommande au lecteur les pages (i) sur l'indécision en matière de critique. 11 y a là un état d'âme décrit avec la précision d'une main qui ne tremble pas... — « Il (l'historien littéraire) doute de ses voix intérieures, il combat ses propres instincts, ii se torture pour mettre d'accord son sentiment avec le jugement traditionnel ou le préjugé établi... fl marchande l'éloge à un chef-d'œuvre, ou bien il tempère Féloge par un blême inutile, ou bien il salue le chef-d'œuvre à la dérobée et s'esquive avec timidité, comme s'il crsdgnait de compromettre la réputation de son bon goût... » Tel critique a la sûreté du regard, la fermeté de l'intelligence, et qui pèche par le sentiment ; il rendra justice à l'écrivain qu'il étudie, mais il exprimera mal ou même faussement le sentiment que cet écrivain représente. Combien de fois ne vous est-il pas arrivé, après avoir lu de confiafice, sur l'éloge qui vous en avait été fait dans une Revue, tel ou tel ouvrage, de vous écrier : « Mais, ce n'est pas cela... Je m'étais imaginé l'auteur d'une tout autre façon 1 » Précisément, l'une des qualités maîtresses de Taine et à laquelle rend hommage M. Montégut, c'est de trouver pour chaque auteur la juste louange et d'iNVENTER l'image qui le représente le mieux au regard du lecteur. A l'appui de
(1) Pages 82-64.
êbule montégut 99
cet éloge qui n'est pas mince, M. Montégut cite des métaphores, des images, des comparaisons qui équivalent en effet à des traits de génie. Détachons Tune de ces grandioses imaginations ; il s'agit de Spencer : « Maintes fois en suivant la nuée inépuisable (des apparitions de sa poésie), j'ai pensé à ces vapeurs qui sortent incessamment de la mer et montent^ et chatoient, entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de cellesci d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se ternir ou s'arrêter. » Et M. Montégut ajoute : « C'est bien là Spencer en effet : une succession de splendeurs et de blancheurs. »
Ne dirait-on pas que lord Herbert de Gherbury dont le réjouissant portrait est dessiné en pied dans le troisième Essai de M. Montégut, est un des cheyaliers de celte poésie idéale, de l'épopée de Spencer : la Beine des fées?... Il est charmant ce gentilhomme du temps de Jacques I", ce fou héroïque dont le cerveau n'est comparable qu'aux tonnes vineuses où fermente le vin que chantaient de si bon cœur les poètes de la Pléiade. En quête d'un duel qu'il ne peut rencontrer, il court le monde l'épée au poing et il ne descend de cheval que pour correspondre avec Grotius ou s'entretenir avec Isaac CasauboQ. M. Montégut l'a bien nommé : c'est un Don Quichotte historique. Le bon hidalgo Teût aimé ; ils 3.uraient chevauché ensemble et ensemble conversé du métier des armes et du métier des lettres. Je iloute pourtant que le chevalier de la Manche eût goûté l'ouvrage philosophique auquel travaillait
Herbert et qu'il a publié sous ce titre : De veritate^ prout distinguitur a revelatione^ a verisimiliy a possi-bili et a falso. Il me semble que le bon hidalgo n'était ni déiste ni free thinker.
Tout autre est la quatrième Etude : « Une hypothèse sur la Tempête de Shakespeare », et cette variété n'est pas Tun des moindres charmes du volume.
Vous vous rappelez celte fantaisie admirable, la Tempête^ où Prospero, poète et roi, commande aux esprits de Fair, aux « elfes des collines, des ruisseaux, des lacs dormants et des bosquets, » où passe et repasse, comme une vision blanche, la vierge Miranda, où Ton entend rire Caliban et chanter Ariel — : « Joyeusement, joyeusement vivrai-je sous les grappes de fleurs qui pendent à la branche. »
Pour M. Montégut, ce drame, qui fut la dernière pièce de Shakespeare, n'est pas autre chose, sous forme allégorique, que le testament du grand poète, ses adieux à la scène. En y regardant de très près, il s'est aperçu que cette œuvre puissante résumait l'œuvre gigantesque de Shakespeare ; c'est en quelque façon le microcosme de cet univers dramatique que le poète, plus magicien que Prospero lui-même, a tiré de son génie. « De même, dit-il, que trois ou quatre plantes bien choisies représentent aux yeux du botaniste expérimenté la flore d'un hémisphère entier, tout le monde shakespearien est représenté h l'imagination du lecteur de Shakespeare par les personnages de Prospero et d'Ariel, de- Caliban et de Miranda. C'est la généralisation poétique la plus discrète et la plus claire qui ait jamais été exécutée. » M. Emile Montégut a-t-il pris pour une architecture
EMILE MONTéGUT- '■> -^T/ t^'^tâf - -^-
solide un palais de nuages qu'il se serait bâti de ses propres mains dans les vapeurs d'un songe? Nous ne le pensons pas ; nous croyons plutôt que cela est deviné de poète à poète et traduit pour nous, profanes, en déductions savantes et charmantes.
C'est un très fin critique et humoriste anglais qui Ta dit, Charles Lamb : « Les pièces de Shakespeare sont faites pour être lues et non pour être jouées. » M. Emile Montégut reprend cette thèse pour son propre compte et tâche à la prouver ; il le fait sans peine, en deux études^ la première à propos du Macbeth de M. Jules Lacroix, l'autre à l'occasion de Roméo et Juliette traduit par M. Emile Deschamps* « Le génie de Shakespeare est trop vaste et trop puissant pour le théâtre ; il le dépasse, le déborde et s'affranchit des contraintes qu'il impose en les écrasant... » La scène est pour Shakespeare non un agrandissement, mais une diminution. Du dévelop* pement de cette idée il résulte l'une des plus belles études que nous ayons jamais lue, des plus neuves, sur le théâtre shakespearien, en particulier sur Roméo et Juliette. J'ai dit des plus neuves ; ce qui nous frappe en effet, dans cette intelligence aiguë, outre la justesse des impressions et la soudaineté de la forme, c'est le don non pas d'inventer, puisque tout est dit depuis plus de six mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent, mais de révéler le côté intime, le côté rare d'une pensée et d'éclairer, si je puis parler de la sorte, la face crépusculaire des âmes.
Je retrouve cette qualité précieuse dans le cha* pitre suivant : Le Dernier livre de la Littérature gai-* loise, avec quelque chose de plus dégagé, de plus
•*• • 188 :'•:*•/ irfiTUbE^KTWTES LITTÉRAIRES
Tiyant. Quel étrange ouvrage que le petil volume qui est Tobjet de ces pages : le Barde endormi^ the sleeping BardI C'est une vision écrite en langage cambrien au commencement du dix-bnitième siècle par un ministre gallois nommé Elis Wyn, et traduite par un anglican picaresque, Georges Borrow. J'avoue que j'ai été plus étonné que séduit parles citations abondantes que M. Ifontégut a fait passer sous mes yeux. Sans doute les idées bardies ne manquent p>as, il y en a même de profondes, et j'ai souligné quelques traits pittoresques ; mais je n'ai senti nulle part le frisson des âmes ni le battement des cœurs. Laurence Sterne m'est à tout prendre plus sympathique, ce petit Laurence né au carillon de la paix d'Utrecht et qui entra par une porte si terrible dans la maison de son éternité.
C'est le dernier Essai et peut-être le plus remarquable. Je ne veux le déflorer par aucune ombre d'analyse ; mais résisterai-je à Texquise tentation de copier pour moi d'abord, pour mon anthologie particulière, pour vous, lecteur, cette page où se fût reconnu le pauvre Yorick, le voyageur sentimental :
— a Avez-vous vu parfoisles bizarres et charmantes méduses nager à la surface des flots ? Qui pourrait dire à quelle province de la vie elles appartiennent ? Vous hésitez à les nommer des fleurs et des plantes, vous hésitez à les nommer des animaux, et si, pour mettre un terme à cette indécision, vous les tirez de l'élément humide où elles fleurissent et se meuvent, vous ne trouvez plus qu'une gelée incolore qui se résout bien vite en quelques pâles gouttes d'eau. Rien n'indique qu'un être quelconque ait vécu la minute précédente, si ce n'est une douleur cuisante
à la main qui a touché ce rêve évanoui. Ces charmantes méduses à la vie indécise sont Femblème le plus vrai qu'on puisse trouver du génie de Sterne. Ce génie existe-t-il? n'existe-t-il pas? Tout à l'heure, on l'apercevait très distinctement, étalant sous une belle lumière ses formes capricieuses, ses tendres couleurs, et maintenant l'heureuse illusion a disparu et a comme plongé sous Teau profonde. Mais non, le voilà bien encore plus loin qui perce subitement les obscurités d'un texte prolixe, ou se dégage triomphant d'un amas de citations prétentieuses et d'équivoques plaisanteries. L'indécision se poursuit ainsi de page en page jusqu'à épuisement complet de l'œuvre du fantasque écrivain, et resterait aussi entière à la fin de la lecture qu'au commencement, n'était une certaine démangeaison à la fois cuisante et légère, tout à fait semblable à celle que laissent les méduses lorsqu'elles se sont résolues en eau, démangeaison qui vous avertit que le génie a passé près de vous et vous a effleuré. Si votre intelligence ne sait que penser, votre sensibilité est mieux instruite; consultez-la, et elle dissipera vos doutes. Oui, vous dira-t-elle, c'était bien un vrai fils de la ^e et de la nature qui m'a touché, car la nature et la vie se sont réveillées en moi à son contact. Le simple talent n'opère pas sur moi de tels miracles, et c'est à d'autres facultés qu'il s'adresse pour obtenir cette approbation froidement judicieuse suivie d'un si rapide oubli que ses œuvres inspirent. A la vérité, ce génie doit être bien petit et bien faible pour m'avoir laissé dans une telle indécision, car d'ordinaire Témotion qu'apporte le génie révèle sa présence avec la clarté de l'évidence même ; mais qu'il y ait là un atome, une molécule, une étincelle
du grand soleil où s'allume Tinspiration yéritable, voilà qui n'est point douteux. Que ce soit le dernier des hommes de la race inspirée, c'est possible ; mais ' certainement c'est un homme appartenant à cette grande race. »
Un atome, une étincelle, voilà en effet le génie de Sterne.
La différence est grande entre M. Emile Montégut et M. James Darmesteter, si les titres de leurs ouvrages se ressemblent comme deux frères (1).
Une lettre à M. Guillaume Guizot sur Tétude de l'anglais en France fait Toffice de préface. L'auteur énumère complaisamment les raisons, tre mille e tre^ pour lesquelles la langue anglaise doit devenir familière à quiconque, savant, littérateur, commerçant, homme politique, veut aider pour sa part « à TexpansioQ de la France au dehors et à sa constitution au dedans ». Entre autres découvertes, M. Darmesteter a fait celle-ci : Le lettré français qui lit l'allemand n'a que deux livres : Goethe et Heine, tandis que le lettré français qui lit l'anglais a trois siècles de chefs-d'œuvre dans les mains. Je sais bien qu'il y a de grands noms, — nous avons lu M. Montégut ; nous avons lu M. Taine, — et de beaux ouvrages, de Spencer à Shakespeare, de Milton à Pope, de
(1) Essais de Littérature anglaise, Paris, Deiagrave.
Burns à Byron, Tennyson et Shelley ; mais, vraiment, en cherchant bien, M. Darmesteter ne pourrait-il pas déterrer en Allemagne quelque nom qui ne serait pas trop indigne de Thistoire, ne fût-ce que Schiller, et deux ou trois volumes assez intéressants, comme serait par exemple... Mais plutôt voyez M. Heinrich \ Histoire de la Littérature allemande {i) . Au demeurant, cette lettre n'est pas vulgaire, et nous tombons d'accord sur ce point que la part faite à l'anglais dans les préférences de nos écoliers est injurieuse et que l'amour de l'allemand tient de la rage, amour, d'ailleurs assez platonique, et rage qui ne fera point trembler M. Pasteur.
Dans la notice consacrée à Shake^eare je regrette de ne pas trouver au moins une phrase sur le catholicisme du grand dramaturge. Le livre de M. Rio méritait bien un souvenir. Du reste, encore qu'elle ne nous apprenne rien de nouveau, cette étude condense en bons termes des faits connus et des dates. En fallait-il davantage pour les élèves à qui s'adresse l'auteur? Le titre du chapitre troisième : « L'œuvre de Shakespeare. Histoire de son génie », manque peut-être de simplicité, ces pages n'étant qu'une introduction à une édition classique de Macbeth (2).
L'étude sur Macbeth est plus neuve. M. Darmesteter analyse d'abord le drame et fort bien. L'une après Tautre, il indique les sources. C'est chose intéressante, véritablement, que de voir sous la main prestigieuse de Shakespeare, de tant d'éléments divers (la légende de Duncan, la légende du roi DufiTe
(1) 3 vol. in 8, Paris, Franck.
(3) Publiée chez Delagrave.
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et tes traits ramassés dans des drames antérieurs), jaillir, toute vivante et saignante, cette œuvre inouïe qui s'appelle Macbeth! Le lecteur ne s'intéresse pas moins à la destinée du poème en Angleterre et en F^a&oe, aux corruptions du texte, aux interpolations, au rythme lai-même. Je ne veux pas dire que Fauteur de cet £smi a fait des trouvailles ai que ses aperçus sont bien nouveaux ou bien profonds ; mais B'est'-ee rien que d'avoir résumé sur un bon nombre de points ies meilleurs travaux d'Outre-Manche? Grâce à M« Darmesteter, les curieux seront mainte* naiit au courant d'une prosodie qui ne ressemble guère à la nôtre,
il s'eat faut que Tétude sur Byrom soit aussi ins^ tructive. Gomme Fétude sur Shakespeare, elle a servi d introduction à un classique : le Chïlde H<u^ld de la librairie Delagrave, Ce n'test au fond qu'un résumé^ attrayant du reste, de l'ouvrage bien connu de Thomas Moore: Tke Ufe, Letters andJournals of lord Byron. La critique littéraire y fait un peu défaut.
Byron, Shakespeare, ne sont plus ignorés en France. Sbelley^ Wordsworth, Browning le sont peut-être toujours. Ces trois études, toutes superficielles qu'elles me paraissent, n'en plairont pas moins à la foule des lecteurs, s'il y a foule, précisément parce qu'elles font sortir de la pénombre de vrais poètes, l'un ardent païen dont l'âme est une fournaise, l'autre mélancolique et pur, enfin Browning, le psychologue par excellence :
Mine be man's thoughts, loves, hâtes 1 [i )
(1) À moi les pensées des hommes, leurs amours, leurs haines.
Le volume se termine par quelques pages attendries sur une jeune Hindoue, miss Toru Dutt, morte à vingt et un ans, après avoir écrit deux volumes de poésie en anglais et un roman en français. Il nous souvient que M. André Theuriet consacra dans ;e Parlement jadis (1)^ une notice délicate à Fauteur du Journal de mademoiselle (PArvers,
J'ai donné Fidée de Touvrage de M. Darmesteter. Il est en général bien écrit et vivement. Çà et là^ des mots étranges, comme des apparences « évaneseentes » (2). Ailleurs, (3) vous remarquerez « des formes changeantes qui font de la nature un reflet. . . ., un écho..., un manteau... » Est-elle correcte cette phrase : « Ce que disait Wordsworth de lui-même Fêtait aussi bien de Shelley...? » Cette autre est bizarre : « Shelley n*est que Fextréme gauche de Wordsworth... » Faisiez- vous un trait d'esprit ou bien étiez-vous distrait quand vous avez écrit à propos de Shakespeare : « Le poète pour la première fois se dégage de ses créations et domine du dehors ce monde quHl met au monde.,. »? Enfin, je vous invite vous-même à relire la dernière phrase de la page 234. Si cette « charpente visible de la nature », laquelle est « un siège » et « un théâtre », siège des « calmes » et théâtre des « tempêtes », vous sourit toujours de fraîche nouveauté, je renonce à discuter sur le bon et le mauvais goût, Fattique et le béotien.
(1) Le 11 et le 13 avrii 1883.
(2) Page 205.
(3} Page 203.
Revenons à M. Emile Montégut. Il pense. Il fait penser. Il sait écrire. Il est si précis qu'il en est rigoureux.
Sous ce titre : Ecrivains modernes de V Angleterre, nous apprenons à connaître George Eliot t et Charlotte Brontë.
C'est une phrase devenue banale que celle-ci : Le français ne sort pas de chez lui. Le français est un ignorant. Le français n'ouvre jamais ou presque jamais un volume d'histoire, de poésie anglaise, voire un roman. Pour ma part, je connais tel agrégé de l'Université qui n'a pas plus ouvert Silas Marner, le Moulin sur la Floss, Adam Bede, trois chefs-d'œuvre pourtant, que Guy Livingstone ou l'œuvre de Charlotte Brontë. Je lui conseille de lire l'ouvrage de M. Emile Montégut : il lui servira d'introduction à de sérieuses et agréables lectures.
Ce n'est pas, répétons-le, que nous soyons tou jours d'accord avec l'ingénieux et très personnel écrivain. Dans ce livre même que nous recomman-
dons aux professeurs et aux lettrés, plus d'une réserve s'impose. Dans la première étude, par exemple, qu'il consacre à George Eliott et dans laquelle il essaie d'expliquer l'origine réaliste de ce grand talent, M. Montégut développe avec une raison éloquente cette vérité indéniable qu'en dehors du christianisme le réalisme ne peut produire que des puérilités ou des immoralités. Sans doute, dit- il en termes exprès, la réalité vulgaire, la réalité de la ferme et de la rue, de la taverne et de la prison, de la boutique et de l'échoppe, contient des trésors ; mais il faut être chrétien pour les découvrir. Songez à la patience et à l'adresse qu'il faut déployer pour tirer de sa gangue le diamant ignoré, perdu dans un coin au milieu de sordides balayures, — à la fine subtilité qui est nécessaire pour arracher son secret à l'âme obscure qui ne se connaît pas elle-même, à la force d'attention que nous impose l'impuissant et incorrect langage de ces esprits fermés qui résistent à s'ouvrir. Ouvrez-les. Là oii nos réalistes sans foi ne verraient qu'une expression insignifiante de la souffrance ou une expression ridicule de la joie, bonnes seulement à être employées comme éléments de caricature, le chrétien découvre l'élan touchant d'une âme vivante qui demande merci à son créateur, et sa naïve gratitude pour l'humble bonheur qu'il a plu à Dieu de lui donner. Non, le réaliste qui n'est pas chrétien ne pénètre pas au fond des âmes : il raille avant de sympathiser, il observe au lieu d'aimer, et il s'en tient par conséquent aux dehors qu'il dessine et copie avec un talent plus ou moins juste. Or, il est trop clair que ces apparences ne sont pas la réalité, mais l'enveloppe de la réalité ; elles sont laides, in-
formes, grossières, tandis que les sentiments qu'elles recouvrent sont beaux et touchants.
Cela est vu par de bons yeux, n'est-ce pas ? et cette théorie n'est point pour vous déplaire. Tournez la page : M. Monté gut vous affirmera sans rire que « Fart et la littérature réalistes sont nés le jour où le protestantisme est venu au monde ». Et cette erreur non pas seulement de doctrine mais de fait, il la répète avec une complaisance puritaine. Pas n'est besoin cependant de se creuser rimagin^,tion pour arriver à découvrir que le moyen âge, notre moyen âge catholique, est tout plein d'œuvres réalistes. Je ne vous dirai pas de feuilleter les farces, les fabliaux ni les mystères. Ouvrez seulement les yeux et considérez les bas-reliefs, les statues, les vitraux de nos cathédrales. A lire de telles distractions chez un homme de la valeur de M. Montégut, il y a de quoi tomber à la renverse... Que deviendrezvous donc, lorsque vous entendrez ce parfait honnête homme déclarer à haute voix que cette même hérésie, qui a le monopole du réalisme, la première, a proclamé à la face du monde les droits de Vhonnèteté ? Et il insiste, en essayant de raisonner : « Le protestantisme, en effets dit-il, fut dans son origine une révolte de la simple honnêteté contre Tastucieuse tyrannie de l'esprit... L'honnêteté est donc, sinon une vertu , au moins une puissance de date récente, car eue a fait son apparition avec Luther. »
Mon plaisir littéraire a été plus d'une fois gâté par de semblables prétentions. Il n'en reste pas moins que M. Emile Montégut est un écrivain rare, un penseur d'une intelligence émue et d'une sagacité lumineuse.
Complétez ces études sur la littérature anglaise de Fheure présente, en lisant M. Sarrazin (1).
M. Sarrazin, lui, est un poète, et il juge les poètes. Quatre d'entre les modernes Font particulièrement arrêté : Walter Savage Landor, Shelley, Elisabeth Browning et Algernon Charles Swinburne.
Cette fois encore et plus sûrement, s'il est possible, je pourrais poser mon point d'interrogation : A Texception de Shelley — peut-être — qui donc en France les a lus? Ce sont de prodigieux lyriques cependant. D'un mot M. Gabriel Sarrazin a fait ressortir la nuance qui différencie « le rêve » de chacun d'eux : « Landor se révèle aristocrate hautain, épris d'héroïsme militaire et d'action ; Elisabeth Browning est platonicienne et chrétienne; Shelley panthéiste et révolutionnaire ; M. Swinburne panthéiste et révolutionnaire aussi, mais avec moins de grandeur d'intellect et des échappées de sensualisme outré. » Ces termes assez vagues en eux-mêmes et, disonsle, peu français, le jeune critique les précise par le détail d'une analyse fort bien fajte, et à l'aide de citations fort bien choisies.
Avec ces quatre grands poètes deux autres font contraste : John Keats et Rossetti. Le premier, transporte dans la brumeuse Angleterre un coin de paysage de THellas ensoleillée, néo-grec, pur artistedétaché de toute autre idée que de l'idée de « Beauté, » païen mystique; le second, fils d'un proscrit de Naples, devenu anglais par circonstance, hanté de visions dantesques, chante la plainte éternelle, en attendant le royaume où lui sourit sa Béatrix, la Demoiselle bénie.
(1) Poètes modernes de VAngleten^e. Paris, Ollendorf.
L'auteur de ces intéressantes études, et si neuves sur plus d'un point, remarque avec justesse que la littérature anglaise a subitement cessé d'être Texpression d'un tempérament national. Elle s'est transformée. En sorte que la règle, posée par Taine, de la pénétration habituelle de l'individu par le milieu, a souffert une exception. L'exception est autrement forte en France, à l'heure qui sonne. De toutes parts l'exotique déborde notre littérature et plus particulièrement la poésie. Tandis que peuple et bourgeoisie, moutons de Panurge, diraient nos poètes de l'avenir, piétinent les chemins baltus, le gaulois et le classique, de jeunes écrivains se composent, en dehors de la grande route, une flore de toutes les conceptions humaines. M. Gabriel Sarrazin nous dit cela d'une façon pittoresque : « A l'arôme vif et fin d'idées et de fantaisies rapides, perçantes, ironiques, en un mot françaises, ils entremêlent le parfum lourd, morbide, de théories et d'imaginations capiteuses, transplantées d'autres pays. »
Le lettré qui lira ce petit volume vraiment « suggestif, » pour employer un vilain mot à la mode, pourra établir des points de comparaison entre la forme de nos écrivains d'aujourd'hui et celle des poètes anglais. Les nombreux fragments de traduction dont les analyses de M. Gabriel Sarrazin sont semées, lui faciliteront le travail. Est-ce que je m'abuse par amour-propre national? Notre langue d'aujourd'hui n'est point inférieure à la langue anglaise. Comme elle — et ce n'est pas moi qui m'en plaindrai — elle est métaphorique, « picturale ». Une manière nouvelle triomphe, M. Sarrazin dirait : chatoyante et sonore. Nous aimons les effets de musique et de couleur, tout en demeurant fidèles (et ceci est
notre incontestable supériorité) à nos vieilles traditions de bon sens, de netteté et de clarté.
Sur un point, cependant, M. Gabriel Sarrazin luimême l'avoue, nous restons en arrière. Notre imagination n'atteint pas le grandiose, Timmense, Tillimité de l'imagination poétique anglaise. Celle-ci est délicateet brutale, suave et terrifiante, psychologique et poignante dans le drame, palpitante dans l'hymne et céleste. Elle seule, véritablement, résume l'âme humaine.
Félicitons M. Sarrazin de cet ouvrage, et souhaitons que dans un prachain volume il fasse à Wordsworth et à Tennyson la place qui leur est due. Lui dirai-je aussi qu'au lieu de ce drame les Cenci, j'eusse préféré un autre choix dans l'œuvre de Shelley?
Je tais les opinions philosophiques du jeune auteur. Si elles peuvent se peser dans quelques balances, il me paraît qu'elles sont panthéistes. poètes, chose légère, — et « sacrée » !
Hélas 1 depuis lors, M. Gabriel Sarrazin a publié un autre volume, intitulé la Renaissance de la poésie anglaise (1878-1889), lequel se compose de notices sur Shelley, Wordsworth, Coleridge, Tennyson, Robert Browning et Walt Whitman, et, s'il est intéressant toujours et instructif, encore bien que maniéré à l'excès, il tourne de plus en plus le dos à Dieu, au Christ Jésus, à la lumière. Le Christ, pour lui, c'est l'Humanité.
a L'autre dimanche soir, à l'un des coins de rue de la Babylone anglaise, j'écoutais de pauvres chan«
EMILE MOxNTÉGUT 115
leurs de psaumes dont les voix religieuses répétaient le sublime symbole : « Christ ressuscitera. Be will be born again. » Et je restai là longtemps, cloué, tout pâle intérieurement, jusqu'à ce que Témotion trop forte me fit m'enfuir... Or, le lendemain, Textase de la veille s'était déjà changée en une espérance continue et calme que j'entretiens du constant souvenir de la plus sublime des rêveries de Tennyson :
Sonnez, cloches sauvages, vers le ciel sauvage, Sonnez le Christ qui est à venir
« Ce Christ-là, qui depuis dix-huit siècles s'appelle toujours le Christ douloureux, mais demain s'appellera le Christ glorieux, ce Christ-là, c'est THumanité. »
Pauvre aveugle! Il n'y a pas d'autre Christ pour vous ni pour personne que le ^Verbe de Dieu fait chair, Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Sauveur.
Après ces deux parenthèses sur M. Sarrazin et M. Darmesteter, revenons à M, Montégut, cette fois pour ne plus le quitter, et, avec lui, restons en France. Il ne s'agira plus de Cervantes ni de Shakespeare, de Gœthe ni de Schiller, mais de nos morts contemporains (1), — et d'abord de Béranger.
Y a-t-il trente ans que le chansonnier est mort ou bien un siècle?
On est un peu étonné des égards que prodigue M. Montégut à un homme qui n'a rien respecté ni soi-même, qui a tout sali. Il a sali le sacerdoce : Mon Curé. Il a sali la vieillesse : le Célibataire. Il a sali la jeunesse : V Éducation des demoiselles. Il a sali la famille : Ma Grand'mère. C'est partout, dans ses chansons, comme un prurit de corruption, la lubricité et même la débauche à l'état d'idée fixe, de hantise et d'obsession... Et vous prenez des gants pour remuer ces ordures I... Toutefois, il nous
(1) Nos Morts contemporains, Paris, Hachette .
semble que ces protestations de civilités sont plutôt <ians la forme que dans le fond. En fin de- compte Yous l'exécutez, ce malfaiteur. Je doute même qu'un catholique eût jugé l'homme, le politique, le poète, avec plus de sévérité. Vous m'inspirez du dégoût pour ce vieux célibataire qui n'a jamais « soupçonné les sentiments de la famille » et dont la plume a souillé tous les nobles sentiments de l'âme humaine, y compris « le plus beau peut-être, celui de l'innocence et de la pudeur ».
Sans refuser une certaine valeur poétique au chantre de Lisette, je trouve que M. Montégut n'a pas amoindri l'oiseau, en le comparant... A qui? — Au « pauvre petit moineau parisien, familier, effronté, libertin, ayant pour toute nature les jardins des faubourgs, faisant l'amour sur les gouttières des toits, et chantant cependant, avec son petit filet de voix perçante et railleuse, tout aussi bien qu'un autre oiseau, le plaisir facile, le beau soleil, le printemps et la liberté (1). »
« Tout aussi bien qu'un autre oiseau... » Non. Yous même, quelques pages plus haut, déclarez, sans formule de politesse cette fois, que cette muse qui sautille, volette, et ne perd jamais la terre de vue, n'a rien à voir avec la muse de Lamartine, reine aux larges et puissantes ailes, reine incontestée des vastes espaces. Vous nous assurez encore qu'une seule des merveilleuses images de Victor Hugo écraserait vingt des frêles métaphores et des fleurs de rhétorique que « le bon Béranger » est parvenu à faire croître dans son parterre poétique à force d'arrosage, à la sueur de son front. Enfin, cette
(1) Voyez tout le développement de cette idée aux pp. 317-320.
grâce pâlotte, cette « rêverie à fleur d'âme » qui animent « quelques-unes » des chansons de Béraager, ce n'est pas vous qui les comparerez à la tendresse passionnée, à la sensibilité nerveuse et à réloquence poignante d'Alfred de Musset.
li'étude de M. Montégut sur ce pauvre grand Musset est du plus vif intérêt. Oui, le poète a donné tout ce qu'il pouvait. En s'obstinant à produire, il n'aurait pu que se répéter ; et se répéter dans les conditions qu'il s'était faites, c'était se préparer un rôle des plus ingrats et des plus scabreux, car il s'était inféodé, cœur, corps, âme et génie, à la jeunesse, dont il est aussi puéril de continuer les sentiments dans l'âge viril qu'il est dangereux de les rechercher dans la vieillesse. Je n'ai lu nulle part sur Musset, je ne dis pas rien d'aussi neuf, mais d'aussi ingénieux, d'aussi finement nuancé, d'aussi vrai, d'aussi complet que cette étude magistrale. Pourquoi faut-il que l'auteur semble justifier le libertinage de l'esprit tout en condamnant le libertinage des sens, comme si la chute de Tun à l'autre n était pas généralement inévitable et conuue si les mauvais désirs du cœur n'étaient pas, selon la parole de l'Ëvangile, un crime égal à la débauche ellemême (1) ?
L'étude sur Alfred de Vigny sera pour plus d'un lecteur une révélation, d'abord parce que l'auteur des Destinées est peu lu aujourd'hui et surtout parce que son journal posthume est ignoré. Or, ce journal
(1) Ego autem dico vobis quia omnis qui vident mulierem ad coneupiscendum eam, jam nuechaius est eam in corde suo (Matth. V, 28).
fait précisément le fond du travail de M. Montégut* Saviez- vous que le charmant poète qui a fait passer, comme un frisson, dans ses vers, le son du cor au fond des bois, Tartiste qui a d'une main puissante dressé Moïse sur un socle de marbre et crayonné sur un fond d*azur la blanche figure d'Ëloa, saviez-vous qu'Alfred de Vigny a été le précurseur de M. Riche* pin? Il en veut à Dieu et il lui montre le poing. Entre autres impiétés que M. Ralisbonne, son exécuteur testamentaire, a jugé à propos de nous dévoiler, je relève celle-ci : « Dans l'affaire de Caïn et d'Abel, il est évident que Dieu eut les premiers torts, car il refusa l'offrande du laborieux laboureur pour accepter celle du fainéant pasteur. Justement indigné, le premier-né se vengea. »
Il me plairait de louer sans réserve les pages con~ sacrées à Théophile Gautier : elles sont d'un style savamment ouvragé, comme du reste tout le volume ; mais M. Montégut, là comme ailleurs, mais là surtout, s'est livré à des exercices d'équilibre qui ne sont pas faits pour nous plaire. Tel livre, oui ou non, offeose-t-il la morale ?... Dites-le et concluez... Vous ne pouvez vous attarder à chercher des excuses à cette débauche qui s'appelle Mademoiselle de Maupin^ à plus forte raison dans une appréciation comptaisanté, alors surtout que vous criez très haut qu'il y a dans ce roman des tableaux à la façon de Faublas et à' Angola (i). Je doute que M. Montégut ait des idées dogmatiques bien nettes, arrêtées, et, quoiqpi'il m'en codte, je suis obligé de ne pas le taire. Tantôt, vous méprisez « l'orthodoxie pharisaïque »
(1) Çà et là, aux pp. 246, 247, 248 du t. II.
« Tesprit de secte » ; tantôt « les excès de l'impiété » et « le zèle étroit de quelque pieux lecteur ». Ici VOUS critiquez Jean Huss dont l'œuvre n'était pas comme celle de Luther « creusée et fondée sur le tuf même des croyances chrétiennes », et là vous reprochez aux Luthériens « leur tyrannie ». D'une part, vous regrettez l'intransigeance du Saint-Siège et vous blâmez les églises nationales nées de la Réforme. Enfin, vous n'êtes pas éloigné de rêver je ne sais quel « catholicisme supérieur » qui réunirait tous les dissidents, un « christianisme latitudinaire, compréhensif, hospitalier, » d'où ne seraient exclus ni M. Havet sans doute, ni Quinet, ni ce doux M. Renan, lequel a tant de regrets de ne pouvoir dormir son dernier sommeil sous le cloître de la vieille église de Tréguier, — et qui offrirait ainsi le spectacle de « la variété la plus magnifique dans l'unité la moins despotique ». Laissez-moi vous dire que M. Saint-René Taillandier auquel vous prêtez ces sentiments et ces songes, — encore qu'il eût gardé bien des illusions, — eût protesté énergiquement. Oui, il aimait d'instinct les larges horizons et les nobles cimes, son talent l'y portait d'un vol égal et comme d'un silencieux coup d'aile. Oui, son cœur eût voulu embrasser tous les cœurs dans un immense amour ; mai^, jamais son esprit fidèle n'eut sacrifié à la conciliation un iota du dogme catholique.
Où je me retrouve en communauté d'idées et de jouissances idéales avec M. Montégut, c'est dans l'appréciation qu'il fait d'Eugène Fromentin, de Maurice et d'Eugénie de Guérin.
Ce que Fromentin fut comme peintre, on Ta dit souvent et personne ne Tignore. Ce qu'il fut comme écrivain, Sainte-Beuve Tavait dit déjà, et M. Montégut le redit en sa langue et avec son accent. « Tout était rare en lui, l'esprit, les vues, le jugement, le ton et le son du discours, le choix des mots, les manières et les gestes... » Son œuvre littéraire reflète sa personne. Cela est fin, élégant, lumineux surtout, mais il y manque un peu de chaleur. « Il est coloriste, — écoutez M, Montégut, — mais c'est par l'intelligence encore plus que par l'instinct, par les sagaces trouvailles de mots ou l'harmonie longuement préméditée des nuances. Toutes les qualités qui font les critiques éminents et les maîtres descriptifs, il les possède : sensibilité judicieuse, pénétration vibrante, bon goût à la fois difficile et conciliant, hardi dans ses préférences, ferme dans ses arrêts... » — Ne remarquez- vous pas que plus d'une de ces qualités reviennent de droit à M. Montégut -en personne? — « On lui voudrait, même au prix d'une perfection moindre, un peu plus de ces autres qualités inconscientes qui font les artistes vraiment créateurs, et volontiers on le désirerait ou plus brutalement sanguin, ou plus âcrement bilieux, ou plus douloureusement nerveux. »
Ces pages m'ont d'autant plus vivement intéressé que je venais de relire Un été dans le Sahara et Une année dans le SaheL Quelle splendeur de coloris et quelle variété! surtout, quelle précision dans le coup de plume et quelle netteté! Si jamais on dressait la liste des classiques en ce genre de littérature pittoresque, Fromentin ne céderait son rang à personne, pas même à Théophile Gautier, pas davan tage à Pierre Loti,
Maurice de Guérin non plus ne serait pas à la dernière place. Quel paysagiste nous promettaient ces ébauches dont plus d'une est déjà un tableau 1 Tous ces croquis bretons sont d'un style qui sans effort ni excès atteint le relief de la peinture. Je me demande si jamais écrivain a analysé avec une telle profondeur et une précision semblable ses impressions de nature et leur contre-coup dans le mystère de l'âme. Le malheur est que ce pauvre Guérin n'avait pas en lui la force de résistance et que peu à peu il se laissait envahir par je ne sais quelle langueur enivrante qui Ta fait surnommer assez justement l'André Chénier du panthéisme. Non pas que Guérin eût osé jamais dire, comme Victor Hugo, qu'il sentait
...Dieu frémir dans le roseau, Regarder dans l'aurore et chanter dans l'oiseau ;
mais que signifie, entre tant d'autres, ce cri par exemple : « Mon Dieu ! Comment se fait-il que mon repos soit altéré par ce qui se passe dans l'air, et que la paix de mon âme soit ainsi livrée aux caprices des vents ? » Et on le voit pleurer « pour un rien, comme il arrive aux petitsenfants et aux vieillards. » Ne croyez pas qu'il s'abuse sur son état, ou qu'il n'en ait pas conscience : il le décrit, comme certains malades leur propre maladie, avec une lucidité effrayante. On sait que Maurice n'a pas toujours eu cette foi sans ombre qui donnait à sa sœur Eugénie la vaillance de porter sa croix. On sait aussi, — M. Montégut paraît l'ignorer, — qu'après trois ans d'une vie houleuse, si je puis parler de la sorte, l'auteur du Centaure vit l'Eucharistie, c'est-à-dire le
EXILE MONTËGCT 123
Christ-Amour, aborder aa rivage de son âme. La grâce miséricordieuse et les prières de sa s<£ur aTaieut calmé les flots. Lui-même, à son tour, ne tarda pas, on peut Tespérer du moins, à aborder au divin rivage.
Plus d'une fois, M. Emile Montégut a rencontré sur sa route de critique le nom et les ouvrages de Victor Hugo (1). Il nous paraît qu'il l'a jugé avec une fière indépendance. Ce n'est pas lui qui eût accolé, comme Ta fait M. Paul Stapfer, le nom de Racine au nom de Hugo (2). Se pourrait-il que M. Stapfer, un esprit juste d'ordinaire et délicat, voulût essayer un parallèle entre les deux poètes ! Mais outre que ce genre de littérature n'a plus cours que dans les écoles, M. Stapfer sait mieux que personne qu'il faut entre les écrivains que l'on rapproche ou que l'on oppose, des points de contact sinon de ressemblance. Autrement, le parallèle serait un exercice aussi puéril que le jeu de l'oie. Or, entre Racine et Victor Hugo la différence est profonde... en tout, et dans la façon de penser et dans la façon de sentir et dans la foçon de rendre. Aussi bien ce livre n'est pas un parallèle proprement dit, encore bien que les deux grands poètes soient de temps à autre mis en présence. L'intérêt véritable du rapprochement consiste, d'après l'auteur, en ce qu'ils sont « les deux centres principaux » de la poésie française. Tout le dix-huitième siècle fait profession d'être de l'école de Racine en poésie {ouvrons une parenthèse pour
(1) Notamment dans ses Mélanges critiques^ Paris, Hachette, 1887.
(2) Racine et Victor Hugo. Paris, Colin, 1887.
dire qu'il se flatte). Quant à Victor Hugo, il domine et résume notre dix-neuvième siècle poétique. Qui ne voit pas cela est aveugle. Je regrette de dire qu'un homme aussi clairvoyant que M. Edmoud Biré ne parait pas Tavoir vu (i).
A ne pas déguiser ma pensée, je soupçonne fort M. Stapfer de n'avoir eu qu'après coup l'idée d'intituler son ouvrage : Racine el Victor Hugo. Il a d'abord lu l'excellent livre de M. Emile Krantz : Essai sur Vesthétique de Descartes étudiée dans les rapports de la doctrine cartésienne avec la littérature française au dix-septième siècle (2); comme il sait lire, il en a fort habilement groupé les idées maîtresses, goûtant celles-ci, discutant celles-là; puis il a écrit sur la poésie et la raison dans le théâtre de Racine et au siècle de Louis XIV des pages très sensées, très ingénieuses, élégantes. Voilà la première partie de son livre.
La seconde est plus personnelle; mais je l'avais lue déjà. Où donc? Dans M. Stapfer lui-même, soit dans les Causeries guernesiaises (un livre qu'il a oublié sans doute), soit dans les Causeries parisiennes^ soit enfin dans la Revue chrétienne» Je l'ai relue avec un nouveau plaisir sous cette forme plus développée, plus châtiée et non moins spirituelle. Toute cette critique peut se résumer ainsi : Victor Hugo a fait de beaux vers ; il en a fait aussi de mauvais. Que restera-t-il de toute cette écriture ? M. Stapfer répond : Ce qu'il en restera, bonnes gens? rassurez^vous : il en restera plus qu'il n'en faudrait pour faire la fortune
(1) Cf. son livre si curieux, si sagace, si bien fait, sur Victor Hugo avant iSSO.
(2) Paris, Germer^BaiUière, 1882»
littéraire de dix, de vingt, de trente (il va même jusqu'à cent) de ces dégoûtés qui se récrient à presque toutes les pages du poète et du prosateur. M. Stapfer s'avanee-t-il beaucoup? Faites aussi grande que peut l'exiger la plus sévère censure, la part du fatras périssable dans le bagage littéraire de Victor Hugo, vous accorderez bien qu'il restera toujours de quoi composer au moins un volume d'oeuvres choisies. Or, un volume, c'est plus qu'il n'en faut pour l'usage de la postérité paresseuse. Que lit-on aujourd'hui de Corneille, de Voltaire, de Rousseau, de Chateaubriand? Que lit-on de Shakespeare lui-même? Que lit-on de Goethe ?
Le volume se termine par un dithyrambe sur la bonté de Victor Hugo. Que le grand poète ait aimé l'araignée et l'ortie, l'âne et le crapaud, nous le savons ; qu'il ait pleuré en rimes riches sur
le bouffon, rhistrion,
Tous les damnés humains, Triboulet, Marion, Le laquais, le forçat et la prostituée...,
n'est-ce pas avoir la glande lacrymale bien développée? Mais, les critiques qui n'ont pas applaudi à toutes ses antithèses ni battu des mains à toutes ses palinodies, mais Louis Veuillot, mais Désiré Nisard, mais tous les évêques qui ont protesté contre ses thèses saugrenues et malsaines, Ségur et Dupanloup, mais Pie IX, qu'en a-t-il fait et comment les a-t-il traités, mais les prêtres, mais les rois qui tous cependant ne sont pas des monstres 1... Vous dites : que d'amour dans cette âme ! Vous avez raison peutêtre... Moi, je tourne la page et je dis : quelle haine I... et je n'ai pas tort.
Nous conseillons à M. Stapferde mettre une sourdine à son enthousiasme pour la bonté d'Olympio. Cela prête à rire et nous le renvoyons à M. Emile Montégut et non pas à M. Ernest Dupuy.
Dans toute appréciation littéraire sérieuse, la critique négative est indispensable. M. Paul Stapfer Ta excellemment pratiquée. M. Ernest Dupuy n'a pas voulu examiner Venvers du génie de Victor Hugo. C'est pourquoi son livre, bien composé et agréablement écrit, n'est pas une étude, mais un panégy* rique (1).
Dans les cent quarante premières pages des Mélanges critiques, M. Montégut a abordé le grand poète. Malheureusement ces essais sont incomplets. Les Chansons des rues et des bois, les Travailleurs de la Mer, y sont étudiés intégralement, mais seulement les deux premiers volumes des Misérables et la première série de la Légende des Siècles, Pourquoi n'avoir pas achevé ces études ? Je le regrette, pour ma part, d'autant plus vivement que j'aime cette discussion courtoise, sereine, pénétrante.
La seconde partie du volume se compose d'essais critiquessur Michelet et les débuts d'Edmond Ai)out.
Que si dans cette lecture mon plaisir littéraire a été vif, je dois ajouter une fois de plus, cependant, qu'il a été troublé, çà et là, trop souvent, par les opinions philosophiques de l'auteur. <( Qui de nous a le cœur assez pieux pour se courber religieusement
(1) Victor Hugo. L'homme et le poète. — Les quatre âges. — Les quatre cultes. — Les quatre inspirations. — Paris, Le cène et Oudin.
deyaat la fatalité et pour lui dire : Que votre volonté s'accomplisse! » Comment un esprit aussi délicat que celui de M. Montégut n'a-t-il pas pris garde qu'il y avait tout ensemble, dans cette phrase, négation du dogme de la Providence et profanation de la plus divine de nos prières ! Ailleurs, vous mettez en opposition « l'ignorante candeur des âmes catholiques soumises à une religion d'habitude et de pratique, » et ce que vous appelez « la dignité sérieuse des âmes protestantes soumises à une religion raisonnée »... Ailleurs encore vous définissez « l'idéal politique rêvé par l'Église : un doux esclavage obtenu par une sollicitude rusée et une tendresse habile ». Ces réflexions, indignes d'un esprit grave, de M. Montégut par conséquent, d'autres encore, et surtout les pages où l'auteur analyse certaine mauvaise production de Michelet, font de cet ouvrage un livre réservé.
En définitive, nous connaissons peu d'esprits plus élevés et plus profonds, aussi cultivés, aussi renseignés, que M. Emile Montégut. Sans doute, ici et là, vous pouvez noter de la fantaisie et même du paradoxe ; mais il est rare que la sagacité du critique soit en défaut ; il est rare que le sens moral fléchisse. Et partout quelle distinction ! Un style, quelque peu difficile peut-être, mais où n'entre pas une molécule de vulgarité. Que les idées de M. Montégut soient pour la plupart nobles et généreuses, tous ses ouvrages le déclarent. Que ses sentiments personnels soient courageux au beau sens que le dix-septième siècle attachait à ce mot, nous le croyons sans peine ; que sa philosophie même ait élu domicile sur les sommets lumineux qu'habitait le spiritualisme
de Platon ou de Victor Cousin, nul ne le pourrait nier. Mais, cette philosophie s'agenouille-t-elle aux pieds de la Croix? Ces sentiments sont-ils pénétrés de chrétienne espérance et de théologal amour? Ces idées portent-elles à leur cime la raison qui s'allume non pas au soleil couchant du cap Sunium, mais à Taube de Bethléem? Je le désire, je le souhaite; mais nulle page de son œuvre n'en témoigne, et je l'ignore.
Ni je ne veux ni je ne puis étudier tout Musset. C'est à peine un « crayon » que je livre au lecteur.
On a dit de Fauteur des Contes d'Espagne et d'Italie qu'il incarnait en lui toute une période de la vie humaine, la jeunesse (1). Entendons-nous. Il est trop clair qu'il ne s'agit point de la jeunesse aimable et pure, de la jeunesse catholique avec ses vertus charmantes, son abnégation, ses fiertés viriles, ses timidités rougissantes, ses tendresses, ses nobles, légitimes et purifiantes amours, sa lutte vaillante
(1) Lamartine. Cours familier de Littérature, dix-huitième entretien, et, tout récemment, M. Chantavoine, dans ÏHistoire de la Langue et de la Littéi'ature française, publiée sous la direction de M. Petit de Julleville. Paris, Colin.
contre le mal, ses élévations généreuses vers le Beau et vers le Bien. La jeunesse dont Alfred de Musset est la personnification, hélas! c'est la jeunesse avec ses vices, son égoïsme, ses duretés, ses insolences tapageuses et libertines, son implacable orgueil, ses chutes dans les fanges de la débauche.
N'oublions pas l'histoire . Quand parurent les Premières poésies^ ce fut un scandale plutôt qu'un succès (i). Et c'était justice.
Qu'est-ce que ses Contes^ en effet? Des bouffonneries insoucieuses de toute morale, des impiétés et des extravagances, tout l'excédent malsain d'une jeunesse sensuelle, toute la gourme d'un tempérament fougueux ; dandysme et dépravation.
Ce n'est pas à dire certes que le talent fit défaut : il éclatait à chaque page, même dans cette fameuse Ballade à la Lune dont la critique fit ses gorges chaudes, sans en remarquer les strophes délicieuses. Elle ne remarqua pas davantage cette comparaison homérique :
Gomme on voit» dans Tété, sur les herbes fauchées, Deux louves, remuant les feuilles desséchées, S'arrêter face à face et se montrer la dent; La rage les excite au combat ; cependant Elles tournent en rond, lentement, et s'attendent; Leurs mufles amaigris Tun vers l'autre se tendent. — Tels, et se renvoyant de plus sombres regards, Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts. S'observent ; par instant entre leurs mains, rapide, S'allume sous l'acier un éclair homicide.
De la même pièce. Bon Paez, j'extrais cette description du logis de Bélisa la sorcière :
(1) Emile Montégut. Nos Morts contemporains, première série, p. 223. ^
Connaîtriez- VOUS point, frère, dans une rue Déserte, une maison sans porte, à moitié nue; Près des barrières, triste; — on n'y voit jamais rien. Sinon un pauvre enfant fouettant un maigre chien ; Des lucarnes sans vitre, et par le vent cognées, Qui pendent, comme font des toiles d'araignées; Des pignons délabrés où glisse par moment Un lézard au soleil, — d'ailleurs nul mouvement. Ainsi qu'on voit souvent sur le bord des marnières, S'accroupir vers le soir de vieilles filandières, Qui d'une main calleuse agitant leur coton.
Faibles, sur leur genou, laissent choir leur menton; De même Ton dirait que, par l'âge lassée.
Cette pauvre maison, honteuse et fracassée.
S'est accroupie un jour au bord de ce chemin...
Ces vers n'ont pas la grâce des vers de La Fontaine dans la description de la maison de Philémon et Baucis; mais nous prétendons qu'ils les surpassent en précision pittoresque. On dirait une peinture flamande, gravée au noir.
Voici un pastel :
Le cher ange donnait les lèvres demi-closes,
— Les lèvres des enfants s'ouvrent comme les roses
Au souffle de la nuit. — Ses petits bras lassés
Avaient dans son panier roulé les mains ouvertes.
DTierbes et d'églantine elles étaient couvertes.
De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés.
Je l'ignore. — On eût dit qu'en tombant sur sa couche
Elle avait à moitié laissé quelque chanson
Qui revenait encor voltiger sur sa bouche.
Comme un oiseau léger siu* la fleur d'un buisson... (1).
On a dit encore de Musset qu'étant le poète de la jeunesse, il était par excellence le poète de l'amour. Je laisse à M. Legouvé le soin de répondre. Il l'a
(1) La Coupe et les lèvres.
fait dans une page éloquente, une page vengeresse de la morale chrétienne :
« Alfred de Musset, dit-il (1), est un peintre incomparable de la passion ; il y déploie tous les genres de talent; il a de la grâce, de Témotion, de la profondeur, de Tesprit, de la vérité ! Ce sont de vraies larmes qui coulent de ses yeux ! Ce sont de vrais cris de douleur quij sortent de sa bouche I Ce sont de véritables sanglots qui soulèvent sa poitrine! Mais pour qui ces sanglots? pour qui ces larmes? Toujours pour des créatures plus ou moins dégradées, pour desBelcolor ou des Namounal Manon Lescaut est son Elvire. Il ne peint dans Tamour que ce qu'il a de maladif et de fatal. Il ne poétise dans la passion que le côté par où elle touche au vice I II ne décrit dans le cœur humain que les fièvres du cœur humain I C'est éloquent, c'est touchant, c'est poignant, mais ce n'est ni simple, ni sain. Bien des personnages de femmes traversent ses poèmes ; cherchez-y l'image vraie et pure d'une jeune fille, d'une sœur, d'une mère, d'une aïeule, d'une femme croyante, d'une femme dévouée, d'une femme honnête, vous ne Ty trouverez pas. Je vais plus loin : demandez -lui la peinture d'un des grands et éternels sentiments de Tâme» l'amour paternel, l'amour filial, le patriotisme, la charité, l'amour de la liberté, l'amour de l'humanité ; vous ne l'y trouverez pas ! Le grand poète, car c'est un très grand poète, n'est ni citoyen, ni père, ni fils, ni homme même, dans le sens divin du mot. Son œuvre est un véritable paysage... sans ciel! » Oui, Musset est un poète, un très grand poète. Ses
(i) Lamartine, p. 56, Paris. 1876.
petits drames sont mal conçus, je le sais ; le plus souvent faits de pièces et de morceaux, je ne l'ignore pas ; ses personnages sont mal posés, mal dessinés ; le style est incorrect, négligé ; lesrimes riment mal ou même pas du tout; les hiatus ne sont point rares ; les enjambements surabondent. Mais en même temps, quelle verve et quel esprit ! Quel bon sens I Quelle jeunesse ! quelle grâce originale ! quelle force I parfois quelle grandeur tragique! et partout quels cris d'âme ! Rappelez -vous le long et funèbre soliloque de Franck dans la Coupe et les lèvres, Rolla presque tout entier, V Espoir en Dieu, la. Lettre à Lamartine, les Stances à la Malibran, Souvenir, et surtout les Nuits. Je ne cite rien, parce que ces vers, jaillis dans la douleur, sont dans toutes les mémoires ; ils retentiront d'un éternel écho parmi les hommes.
Cependant je me ravise, il faut citer au moins quelques passages, celui-ci sur le monde moderne, le monde sans foi, sans espérance, sans amour, sans Dieu :
Christ, je ne suis pas de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants ; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants ; Et je reste debout sous tes sacrés portiques, Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en miumurant sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux. Je ne crois pas, ô Christ, à ta parole sainte : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux.
Maintenant le hasard promène au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés ; L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres, Jette au gouffre éternel tes anges mutilés •
â34 ETUDES ET NOTES UTTERAIRES
Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ;
Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé :
Ta gloire est morte, ô Christ I et sur nos croix d'ébène
Ton cadavre céleste en poussière est tombé !
Eh bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière
Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi
Et de pleurer, ô Christ, sur cette froide terre
Qui vivait de ta mort et qui mourra sans toi I
Oh I maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ?
Du plus pur de ton sang tu Favais rajeunie ;
Jésns, ce que tu fis, qui jamais le fera ?
Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira ?
Quelle apostrophe touchante et poignante 1 Et que voilà bien des vers jaillis de source, je veux dire des entrailles '(de rame I Les suivants sont indignés, attristés, ironiques, superbes :
Et que nous reste-t-U à nous les déicides ?
Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides.
Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ?
Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe,
Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe
Qui tombe en tournoyant dans Tabîme éternel ?
Vous vouliez pétrir l'homme à votre fantaisie ;
Vous vouliez faire un monde... —Eh bien, vous l'avez fait
Votre monde est superbe, et votre homme est parfait !
Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie ;
Vous avez sagement taillé Farbre de vie ;
Tout est bien balayé sur vos chemins de fer ;
Tout est grand, tout est beau, — mais on meurt dans votre air.
Vous y faites vibrer de sublimes paroles ;
Elles flottent au loin dans les vents empestés.
Elles ont ébranlé de terribles idoles ;
Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés.
L*hypocrisie est morte, on ne croit plus aux prêtres ;
Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu.
Le noble n'est plus fier du sang de ses ancêtres ;
Mais il le prostitue au fond d'un mauvais lieu.
On ne mutile plus la pensée à la scène,
On a mis au plein vent l'intelligence humaine ;
Mais le peuple voudra des combats de taureaux.
Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste,
On n'est plus assez fou pour se faire trappiste.
Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud.
Il est indéniable, il est trop vrai, que l'auteur de Itolla s'est compla à peindre et à chanter toutes les folies, tous les délires des passions mauvaises, comme il est vrai qu'au milieu même de ces délires et de ces folies le pauvre poètr*. souffre, se lamente et jette la clameur de ses remords, de ses hontes, de ses désespoirs.
Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur de l'homme vierge est un vase profond. Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fond !
Cris désolés du cœur ! Revanche de la morale éternelle !
Montalembert aimait Alfred de Musset et, dans l'introduction de ses Moines, il n'a pas craint de le dire : « Où trouver parmi nous, où trouver une plume assez délicate et assez pure pour raconter les annales du véritable amour? Il semble les avoir entrevues, ce poète, le plus vrai poète de notre siècle et le plus malheureux, par sa propre faute, lorsqu'au milieu de chants d'une si étrange, si déchirante et si dangereuse beauté, il laisse échapper ces vers, témoignage singulier des hautes et généreuses inspirations qu'il savait si bien traduire et trop souvent étouffer :
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,
C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer ;
Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres Que jamais lèvre en feu n*a baisé sans pâmer... Trempez-leur donc le front dans les eaux baptismales, Dites-leur donc un peu ce qu'avec leurs genoux Il leur faudrait user de pierres sépulcrales, Avant de soupçonner qu'on aime comme vous.
Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à plein cœur, moines mystérieux... Vous aimiez ardemment ! Oh ! vous étiez heureux !
« Ne dirait-on pas, ajoute Montalembert, que la main qui a tracé ces lignes venait de feuilleter le code immortel de Tamour divin écrit par saint Ber" nard dans ces discours sur le Cantique des Cantiques où il parle avec une passion si expressive cette langue universelle de Tamour qui n'est comprise que par ceux qui aiment (i)? »
Nous avons entendu le P. Monsabré, en son carême de 1875, à Notre-Dame de Paris, dans Fadmirable conférence sur V Harmonie du monde où il applique à l'œuvre de Dieu le mot célèbre de saint Augustin : « Mon poids, c'est mon amour, » jeter d'une voix savante aux échos étonnés et charmés de la vieille métropole les beaux vers que voici :
J'aime ! — Voilà le mot que la nature entière
Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit !
Sombre et dernier soupir que poussera la terre,
Quand elle tombera dans l'éternelle nuit 1
Oh ! vous le murmurez dans vos sphères sacrées.
Étoiles du matin, ce mot triste et charmant !
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées,
Pour chercher le soleil, son immortel amant.
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes,
(1) Introduction, V. Le bonheur dans le cloître, p. lxxxi.
Mais une autre Faimait elle-même ; — et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament.
Les vers abondent qui sont d'une grâce légère el, pour ainsi parler, d'un mouvement d'oiseau :
N'est-ce pas qu'il est pur le sommeil de Tenfance ? Que le ciel lui donna sa beauté pour défense ? Que l'amour d'une vierge est une piété Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle, Dans Tair qu'elle respire on sent frissonner l'aile Du séraphin jaloux qui veille à son côté?
Et quelle pureté !
Doux mystère du toit que l'innocence habite.
Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant, Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend, Qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'êtes- vous devenus ? Paix profonde à ton âme, enfant, à ta mémoire I Adieu î Ta blanche main sur le clavier d'ivoire. Durant les nuits d'été, ne voltigera plus I
Les Stances à la Malihran sont encore un hymne à l'amour, mais à l'amour sacré de l'art. De la Malibran, Lamartine a écrit : « C'était la musique, ou plutôt c'était la poésie sous figure de femme (1). »
— Que reste-t-il de toi aujourd'hui, demande Alfred de Musset, de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie ?
Une croix et Toubli, la nuit et le silence 1
Ecoutez I c'est le vent, c'est l'océan immense.
C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin.
Et de tant de beauté, de gloire, d'espérance,
De tant d'accords si doux, d'un instrument divin,
Pas un faible soupir, pas un écho lointain l
N'était-ce pas hier, qu'à la fleur de ton âge,
(Ij Cours familie7% loco citato.
Tu traversais l'Europe, une lyre à la main.
Dans la mer, en riant, te jetant à la nage.
Chantant la tarentelle au ciel napolitain.
Cœur d'ange et de lion, libre oiseau de passage, Naïve enfant ce soir, sainte artiste demain?...
Hélas 1 Marietta, tu nous restais encore ;
Lorsque sur le sillon Toîseau chante Taurore,
Le laboureur s'arrête^ et, le front en sueur,
Aspire dans Tair pur un souffle de bonheur:
Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore.
Et tes chants dans les airs emportaient la douleur 1...
Meurs donc : la mort est douce et ta tâche est remplie I Ce que Thomme ici-bas appelle le génie.
C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain. El puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, 11 est d'une grande âme et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin l
Ne croyez- vous pas, comme on Ta dit, que Musset est sans rival pour Texpression naturelle et simple, coulante et courante, naïve en quelque sorte et pénétrante d'autant plus, Texpression des rêveries de l'âme et des mélancolies ? Quel délicieux retour aux années d'innocence, de pureté et de paix, de joie, dans les vers suivants !
Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître.
Il alla s'appuyer au bord de la fenêtre.
De pesants chariots commençaient à rouler.
Il courba son front pâle, et resta sans parler.
En longs ruisseaux de sang se déchiraient les nues ;
Tel, quand Jésus cria, des mains du ciel venues
Fendirent en lambeaux le voile aux plis sanglants.
Un groupe délaissé de chanteurs ambulants Murmuraient sur la place une ancienne romance. Ah I comme les vieux airs qu'on chantait à douze ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance I Comme ils dévorent tout 1 Comme on se sent loin d'eux l
Gomme on baisse la tête en les trouvant si vieux !
Sont-ce là tes soupirs, noir Esprit des ruines ?
Ange des souvenirs, sont-ce là tes sanglots ?
Ah 1 comme ils voltigeaient, frais et légers oiseaux,
Sur le palais doré des amours enfantines 1
Gomme ils savent rouvrir les fleurs des temps passés,
Et nous ensevelir, eux qui nous ont bercés !
La « mort du pélican » est dans toutes les anthologies. Peut-être n'a-t-on pas autant remarqué le « désespoir du laboureur » :
Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière, Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre, Il croit d'abord qu'un rêve a fasciné ses yeux, Et, doutant de lui-même, interroge les cieux. Partout la nuit est sombre et la terre enflammée. Il cherche autour de lui la place accoutumée Où sa femme l'attend sur le seuil entr'ouvert ; Il voit un peu de cendre au milieu d'un désert. Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère.
Et viennent lui conter comme leur pauvre mère Est morte sous le chaume avec des cris affreux ; Mais maintenant au loin tout est silencieux ; Le misérable écoute et comprend sa ruine.
Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine ; Il ne lui reste plus, s'il ne tend pas la main, Que la faim pour ce soir et la mort pour demain. Pas un sanglot ne sort de sa bouche oppressée"; Muet et chancelant, sans force et sans pensée, Il s'asseoit à l'écart, les yeux sur l'horizon, Et, regardant s'enfuir sa madson consumée.
Dans les noirs tourbillons de l'épaisse fumée L'ivresse du malbeur emporte sa maison.
Il nous paraît bien que ce style est large et d'une belle clarté et d'une sûreté peu commune.
Gitons encore une page, non plus seulement pour le style mais pour Tâme. Elle faisait Tadmiration de Lamartine :
Si tu veux être aimé, respecte ton amour.
Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine
De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui,
Épargne-toi du moins le tourment de la haine ;
A défaut du pardon laisse venir Toubli.
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre ;
Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière ;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.
Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance,
Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé ?
Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence,
Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé?
Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être,
Enfant ; car c'est par là que ton cœur s'est ouvert.
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,
Et nul ne se connaît, tant qu'il n'a pas souffert.
C'est une dure loi, mais une loi suprême.
Vieille comme le monde et la fatalité.
Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême.
Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté .
Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;
Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin des pleurs.
La joie a pour symbole une plante brisée,
Humide encor de pluie et couverte de fleurs.
« Est-ce qu'il n'y a pas véritablement une poésie moderne? se demandait l'auteur des Méditatiotis après la lecture de ces vers. Est-ce qu'Ovide Anacréon, TibuUe, Properce, Bertin, Parny, ont de telles profondeurs dans le sentiment ? » Et le grand poète ajoutait : « Ah I que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le cœur d'où coulaient de pareils vers, moi vivant ! Je ne les lis qu'aujourd'hui, et le cœur d'où ils ont coulé ne bat plus. Il est trop tard pour l'aimer. Mais il n'est pas trop tard pour s'extasier de regret et d'admiration devant ces chefs-d'œuvre. »
Cette page, — ce « chef-d'œuvre », — est emprunté à la Nuit d'octobre.
De la Nuit de Décembre un autre juge, moins enthousiaste, plus froid, mais un bon juge aussi (1), a écrit : « C'est la plus pure et la plus forte inspiration de Musset, encombrée de quelques développements parasites, mais qui laisse à la fois une idée très claire et une impression de mystère infini, comme si l'on sentait qu'on vient de descendre aux profondeurs de l'àme. » Et M. Faguet nous assure que cette Nuit est un fait vrai. Musset aurait eu cette hallucination. Une nuit, errant « dans un bois, sur une bruyère », il a vu passer un fantôme et s'y est reconnu (2). Voici, désencombrée du « développement » , cette page, mélancolique et presque funèbre :