‹ Nouvelles études et notes littéraires sur quelques écrivains du XIXe siècleChapitre 4 sur 15 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Du temps que j'étais écolier, Je restais un soir à veiller Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau ; A la lueur de mon flambeau.

Dans mon livre ouvert il vint lire.

Il pencha son front sur sa main.

Et resta jusqu'au lendemain, Pensif, avec un doux sourire.

Comme j'allais avoir quinze ans.

Je marchais un jour, à pas lents Dans un bois, sur une bruyère.

Au pied d'un arbre vint s'asseoir

(1) Emile Faguet. Éludes littéraires sur le dix-neuvième siècle, 4« édit., p. 285. Paris, Lecène et Oudia, 1887.

(2) Id.j ibid. , en note.

Un jeune homme vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;

Il tenait un luth d'une main,

De Tautre un bouquet d'églantine.

Il me fit un salut d'ami,

Et, se détournant à demi,

Me montra du doigt la colline...

Un an après, il était nuit,

J'étais à genoux près du lit

Oîi venait de mourir mon père .

Au chevet du lit vint s'asseoir

Un orphelin vêtu de noir,

Qui me ressen[iblait comme un frère.

Ses yeux étaient noyés de pleurs ; Gomme les anges de douleurs.

Il était couronné d'épine ; Son luth à terre était gisant.

Sa pourpre de couleur de sang, Et son glaive dans sa poitrine.

Lorsque plus tard, las de souffrir, Pour renaître ou pour en finir, J'ai voulu m'exiler de France ; Lorsque, impatient de marcher.

J'ai voulu partir, et chercher Les vestiges d'une espérance... ;

Partout où, sans cesse altéré

De la soif d'un monde ignoré,

J'ai suivi l'ombre de mes songes ;

Partout où, sans avoir vécu.

J'ai revu ce que j'avais vu,

La face humaine et ses mensonges ;

Partout où j'ai voulu dormir.

Partout où j'ai voulu mourir, Partout où j'ai touché la terre.

Sur ma route est venu s'asseoir Un malheureux vêtu de noir.

Qui me ressemblait comme un frère .

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie

Je vois toujours sur mon chemin ?

Je ne puis croire, à ta mélancolie,

Que tu sois mon mauvais destin l Ton doux sourire a trop de patience,

Tes larmes ontirop de pitié.

En te voyant, j'aime la Providence.

Ta douleur même est sœur de ma souffrance ;

Elle ressemble à l'amitié.

Qui donc es-tu ? Tu n'es pas mon bon ange ;

Jamais tu ne viens m'avertir.

Tu vois mes maux (c'est une chose étrange t)

Et tu me regardes souffrir.

Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,

Et je ne saurais t'appeler.

Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t*envoie ?

Tu me souris sans partager ma joie»

Tu me plains sans me consoler I...

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse.

Pèlerin que rien n'a lassé ?

Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse

Assis dans Tombre où j'ai passé.

Qui donc es-tu, visiteur solitaire.

Hôte assidu de mes douleurs ?

Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre?

Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère.

Qui n'apparais qu'au jour des pleurs ?

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