LA VISION
— Ami, notre père est le tien.
Je ne suis ni l'ange gardien,
Kî le mauvais destin des hommes.
Ceux que j'aime, je ne sais pas
De quel côté s'en vont leurs pas
Sur ce peu de fange où nous sommes.
Je ne suis ni dieu ni démon.
Et tu m'as nommé par mon nom Quand tu m'as appelé ton frère ; Où tu vas, j'y serai toujours.
Jusques au dernier de tes jours, Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.
Le Ciel m'a confié ton cœur.
Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude.
Je te suivrai sur le chemin ; Mais je ne puis toucher ta main, Ami, je suis la Solitude !
On n'a guère pris garde, en lisant tant de beaux vers que nous avons cités et qui nous ont révélé en Musset un tout autre poète que le « gamin » mal élevé et polisson des Contes d'Espagne et d'Italie, on n'a guère pris garde, croyons-nous, à la faiblesse, à l'incorrection, à Tinsuffisance de la rime. Il s'en faut que nous en veuillions faire un mérite à Musset.
Sans aller jusqu'à dire (et encore nous en sommes tentés) que la rime est « la suprême grâce de la poésie française » — ce mot est d'un ouvrier de la première heure, d'un artiste que ne semble pas connaître la génération contemporaine, Emile Deschamps; — sans aller surtout jusqu'à soutenir avec Sainte-Beuve que la rime est tout le vers (i), nous croyons qu'elle doit être exacte, solide, sonore, imprévue souvent, riche en tout cas, et variée. L'imagination de la rime, constitue l'une des qualités maîtresses du poète. A l'heure présente, le moindre écolier de versification sait cela.
Est-ce à dire que les autres mots peuvent être jetés au hasard, pêle-mêle, sans qu'il soit tenu compte du rythme, ni même de l'hémistiche? Assurément non. Il faut, au contraire, et savamment, combiner des mots de même tonalité, je voudrais pouvoir dire aussi de même couleur, pour les har-
(1) Poésies de Joseph Delorme, A la rime.
moniser avec celui-là, — le dernier, — qui est le principal; comme dans un diadème, en montant habilement les pierreries du bandeau, on tâche à faire resplendir le diamant du faîte. Il y a là un travail d*art, d'orfèvrerie, si vous voulez, dont n*est point capable le premier venu.
Molière avait ce don de la rime ; Molière ne bronchait pas au bout du vers, et Boileau en était stupéfait :
Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime. On dirait, quand tu veux, qu'elle te vient chercher. En vain, pour la trouver, je travaille et je sue.
Au demeurant, la richesse de la rime n'est pas une nouveauté. Le dix-neuvième siècle ne fait que renouer la tradition. Les poètes de la Renaissance rimaient, pour la plupart, non pas convenablement, mais avec opulence. Malherbe lui-même, qui d'un trait de plume biffait tout Ronsard, avait compris l'importance de la rime. Ménage (1) nous apprend que ce tyran des syllabes, comme l'appelaient ses détracteurs, affectait les rimes neuves, parce qu'il était persuadé qu'elles conduisent à de nouvelles pensées. « On trouve de plus beaux vers, disait-il, en rapprochant des mots éloignés qu'en joignant ceux qui n'ont qu'une même signification... Rien ne sent davantage son grand poète, disait-il encore, que de tenter des rimes difficiles. »
Je m'étonne que Th. de Banville, dans les deux chapitres, aussi profonds que spirituels, qu'il a consacrés à la rime (2), ne se soit réclamé ni de
(1) Dans ses Observations.
(2) Petit traité de poésie française.
Malherbe, ni des contemporains de Malherbe. Il y avait, en ce commencement du dix-septième siècle, comme aujourd'hui, des grammairiens et des poètes^ des littérateurs faciles et des artistes. On savait, quand on voulait s'en donner la peine, faire éclater la rime.
Témoin les vers suivants, où le poète critique si finement, sans en avoir Tair, les excès de Malherbe :
Imite qui voudra les merveilles d'autrui :
Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui. Mille petits voleurs récorchent tout en vie ; Quant à moi, ces larcins ne me font point envie ; J'approuve que chacun escrive à sa façon ; J'aime sa renommée et non pas sa leçon.
Ces esprits mendiants d'une verve infertile Prennent à tout propos ou sa rime ou son style, Et de tant d'ornements qu'on trouve en lui si beaux, Joignent l'or et la soie à de vilains lambeaux^ Pour paraître aujourd'hui d'aussi mauvaise grâce Que parut autrefois la Corneille d'Horace. Ils travaillent un mois pour chercher comme à ûls Pourra s'approprier la rime de Memphis.
Ce Liban, ce turban et ces rivières mornes Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes. Cet effort tient leur sens dans la confusion. Ils n'ont jamais un rais de bonne vision.
J'en cognois qui ne font des vers qu'à la moderne, Qui cherchent & midi Phœbus à la lanterne^ Grattent tant le françois qu'ils le déchirent tout, Blasmant tout ce qui n'est facile qu'à leur goût; Sont un mois à cognoistre, en tastant, la parole ; Lorsque l'accent est rude ou que la rime est molle, Veulent persuader que ce qu'ils font est beau. Et que leur renommée est franche du tombeau.
Sans autre fondement, sinon que tout leur âge S'est laissé consommer en un petit ouvrage ; Que leurs vers dureront au monde précieux,
Pour ce qu'en Jes faisant ils sont devenus vieux. De même l'araignée en filant sans ordure Use toute sa vie et ne fait rien qui dure.
Il me semble qu'il est difficile d'écrire de plus beaux yers, ni plus fiers, ni en meilleures rimes. L'auteur est ce Théophile (1) que Boileau a voulu rendre ridicule, sans doute pour faire oublier qu'il rayait un jour pillé sans vergogne :
Dans des vers recousus mettre en pièces Malherbe. . , N'avons-nous pas cent fois en faveur de la France, Gomme lui, dans nos vers, pris Memphis et Byzance, Sur les bords de TEuphrate abattu le turban.
Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ?
Telle est donc, touchant la rime, la tradition française. Et c'est très sérieusement, bien que la forme en soit paradoxale, que M. Théodore de Banville, au nom de l'école moderne, écrit cette phrase : « Le poète consentirait plutôt à perdre en route un de ses bras ou une de ses jambes qu'à marcher sans la consonne d'appui. » N'alléguez pas en votre faveur, si, par impuissance on paresse, vous en prenez à votre aise avec la rime, l'exemple de La Fontaine et moins encore celui de Musset.
Les Fables sont le dernier mot de l'art le plus sa- Tant et, malgré les apparences, le plus compliqué. La Fontaine a créé le vers libre, mais il Ta créé pour lui seul. Tous ceux qui ont voulu s'en servir après lui n'en ont pas même compris le mécanisme. Là ou « le bonhomme 9 a fondu ensemble tous les rythmes et toutes les harmonies, ils n'ont abouti qu'à une imitation vulgaire, sans accords et sans couleurs.
(1) Théophile de Viau, né en 1590.
Maurice de Guérin s'abandonnait, quand il écrivait en vers, à ce parti pris des rimes faciles. Qu'est-ce que sa Promenade à travers la lande ^ Au bord de la Rance, et même les Épîtres à M. de Marzan et à M. de la Morvonnais? Des phrases traînantes, compliquées, bizarres. En somme, sauf quelques-uns qui ont jailli de source, ses vers sont médiocres. Pourtant, il ouvrageait sa prose comme Gellini un joyau I...
Et donc, quant à Musset, ses rimes sont faibles : il le sait et il les veut ainsi; et, lorsqu'elles sont insuffisantes ou même tout à fait nulles, il le sait encore et il les veut quand même. Musset n'en est pas moins, dans ses inspirations les plus belles, de la lignée des grands poètes, Régnier, Molière, La Fontaine.
Toutefois, Malherbe avait raison : Rien ne sent plus son grand poète que de tenter des rimes difficiles. C'est en creusant de plus en plus son sujet, comme une veine riche dans la montagne de marbre, qu'on trouve les rimes pleines, solides, sonores, — les rimes difficiles, — et qu'on évite les rimes incomplètes, molles, sourdes, — les rimes faciles. Le même travail fait penser avec force et rimer richement. Sur ce point, capital dans notre poétique moderne, M. Nisard se rencontre avec M. de Banville.
Un dernier mot.
Musset ne fut pas, à proprement parler, un peintre de la nature, comme Victor Hugo et Lamartine. 11 a même agréablement raillé
... les pleurards, les rêveurs à nacelles.
Les amants de la nuit, des lacs, des casca telles...
Ce n'est pour ainsi dire que par rencontre qu'il l'a peinte et d'un trait, à la façon des anciens :
Le carnaval s'en va, les roses vont éclore :
Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon. Cependant du plaisir la frileuse saison, Sous ses grelots légers, rit et voltige encore, Tandis que soulevant les voiles de l'aurore, Le printemps inquiet paraît à Thorizon... (1)
La fleur de Féglantier sent ses bourgeons éclore. Le printemps naît ce soir ; les vents vont s'embraser, Et la bergeronnette, en attendant Taurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser (2).
Son œuvre entière fourmille de vers admirables, d'esquisses qui sont des chefs-d'œuvre :
La nuit aux pieds d'argent descend dans la rosée...
Les épaules d'argent de la nuit qui frissonne...
Lorsque sur le sillon Toiseau chante à Taurore, Le laboureur s'arrête, et, le fron en sueur, Aspire dans Pair pur un souffle de bonheur... (3)
Si jamais ta tète . qui penche
Devient blanche, Ce sera comme Tamandier,
Cher Nodier.
Ce qui le blanchît n'est pas l'âge
Ni l'orage ; C'est la fraîche rosée en pleurs
Dans les fleurs (4).
Où Musset l'emporte peut-être sur Victor Hugo et
(1) La Mi-car éme,
(2) La Nuit de Mai,
(3) A la Malibran,
(4) Réponse à Charles Nodier.
Lamartine, c'est dans la peinture des ombres dorées du crépuscule et de la moUe transparence où baignent les nuits de Tautomne et du printemps. En ce genre, tout est fraîcheur dans certains croquis, élégance, limpidité et suavité. Qui n'entend chanter, au meilleur coin de sa mémoire, Tadmirable fragment du Saule :
P&le étoile du soir, messagère lointaine I...
Cela est juste et fin, rêveur, mélancolique, lumineux tout à la fois et musical, comme le paysage le plus vanté d'un Chintreuil ou d'un Corot.
Enfm, quel est le critique qui n'a fait cette remarque : Musset, tout enfant du siècle qu'il se dise (et il l'est trop, en vérité), appartient à la race gauloise. Villon, Marot, Régnier, Molière, La Fontaine, voilà ses' ancêtres, non seulement podr le Bon sens spirituel, l'ironie et la finesse, mais encore pour les images rares et justes, la description qui n'arien de l'inventaire, l'imagination qui ne s'emporte jamais, pour la franchise et la fermeté de la langue. On a moins remarqué, ce nous semble, que, tout en imitant Shakespeare et Byron, Alfred de Musset se rêvait grec, comme André Ghénier, et que, plus d'une fois, en vers brillants et purs, il a rendu la vie et la nouveauté aux allégories de la poésie antique :
Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie,
De mes vœux insensés éternelle patrie,
J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front
Couronnaient dans les mers Tazur de THellespont.
Je suis un citoyen de tes siècles antiques :
Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques (1).
(1) Les vœux stériles»
Il regrettait le temps
... où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux,
Où les Sylvains moqueurs, dans Técorce des chênes, Avec les rameaux verts se balançaient au vent, Et sifflaient dans Técholla chanson du passant (1)...
Pour peindre la Grèce,
.•• la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,
il avait des épithètes homériques :
Argos et Ptéléon, villes des hécatombes.
Et Messa la divine, agréable aux colombes.
Et le front chevelu du Pélion changeant,
Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent
Qui montre dans ses eaux où le cygne se mire,
La blanche Oloossone à la blanche Gamire (2)..«
Dans cette conférence sur Lamartine, à laquelle nous avons emprunté une très belle page sur Alfred de Musset, M. Legouvé évoque les poètes immortels, qui sont dignes de figurer dans le célèbre plafond d'Ingres, Y Apothéose d'Homère. « Lorsque, dit-il, je commence par le commencement de toute poésie, par les chants d'Orphée, par Pindare, par riliade ; quand je passe à Eschyle et à Sophocle, quand j'arrive de Sophocle à Virgile et de Virgile à Dante, à Pétrarque, j'entre dans une atmosphère saine et fortifiante. Je respire un air qui m'épure et qui me nourrit ! Mon front se relève, mon cœur
(i)Rolla.
(2) La Nuit de Mai,
s'élève, je me sens dans la famille des bienfaiteurs de rtiumanité... Lamartine appartient à cette famille-là. Il peut se présenter devant ces grands hommes... et ils lui diront : Entre, entre ! tu es un des nôtres 1 car tu as toujours été grand et pur !... » En peut-on dire autant du poète de Rolla't Non, mille fois non !...
J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis, et ma gaité ; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la vérité. J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie.
J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré (1).
(1) Tristesse. — Nous nous sommes servi pour nos citations de l'édition Ctiarpentier.
L'année même ou Musset publiait ses Poésies nouvelles^ où Victor Hugo dotait la France de cet admirable recueil : les Feuilles d'automne^ où Lamartine répondait en strophes vengeresses à l'outrageante Némésis de Barthélémy, deux autres chefs-d'œuvre paraissaient, l'un timide, discret et pur, l'autre noir de poudre et de fumée, brûlé de fièvre et de soleil. C'est à peine si l'on remarqua le premier : Marie^ tout embaumé cependant d'une bonne odeur de ferme, — le Moustoir, — et des fraîcheurs du Scorff, la rivière du pays natal. Le second fit une trouée formidable. Parlons d'abord d'Auguste Barbier et des ïambes.
Vous pouvez dire des ïambes tout le mal qu'il vous plaira, par exemple qu'il y a disproportion entre cette verve furieuse, digne d'Archiloque ou d'André Chénier, et ce fait-divers de quelques pauvres diables gueusant des sous-préfectures; que cette « vierge de la Bastille », ou plutôt cette virago des barricades qui sent la poudre,
.... Et qui veut qu'on l'embrasse Avec des bras rouges de sang ,
n'est pas du tout votre idéal de liberté ; qu'en somme ce pacifique a pris parti contre la bourgeoisie pour « les doigts sales » qui chargeaient les mousquets, pour la « bouche aux vils jurons » qui mâchait la cartouche, pour « la grande populace », pour « la sainte canaille » ; que cette langue grossière, virulente, cynique, est la langue des halles ; que ce style surmené, chauffé à blanc par le soleil de juillet, s'effrite parfois comme du plâtre ou se dégonfle comme un ballon ; qu'il fourmille de répétitions, de mauvaises rimes, d'inversions toujours les mêmes, des mêmes tournures et des mêmes images ; — il n'en est pas moins vrai que, si vous prenez une pièce, vous êtes emporté par le rythme violent de ces vers forgés de génie, et que, tour à tour ou tout ensemble indigné ou charmé, vous lisez jusqu'au bout.
Outre la verve, l'haleine, la force, le coup de marteau sur l'enclume, ce qui me frappe dans Barbier, c'est l'image. Rappelez-vous dans la Curée cette chasse aux galons, — un bas-relief de bronze. La trompe a sonné l'hallali. Plutôt hurlante qu'aboyante, la meute bondit. Les larges crocs s'enfoncent à qui mieux mieux dans les chairs du sanglier.
Car chacun en veut un morceau, Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne
Avec un os demi rongé, Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne.
Jalouse et le poil allongé^ Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
Son os dan$ les dents arrêté,
Et lui crie, en jetant son quartier de charogne : « Voici ma part de royauté 1 »
L'image n'a pas toujours cette trivialité superbe ; elle est quelquefois d'une grâce charmante, comme dans la Popularité. Le poète compare cette corruptrice des consciences à la mer :
C'est la mer l c'est la mer l — - d'abord calme et sereine,
La mer aux premiers feux du jour, Chantant et souriant comme une jeune reine,
La mer blonde et pleine d'amour ; La mer baisant le sable, et parfumant la rive
Du baume enivrant de ses flots..,
La popularité a ces mêmes attraits perfides, ces mêmes caresses enivrantes, et aussi de meurtriers caprices :
C'est la mer furieuse et tombée en démence,
Et de son lit silencieux Se redressant géante, et de sa tête immense
Allant frapper les sombres cieux ; Puis courant çà et là, hurlante, échevelée.
Et, sous la foudre et ses carreaux.
Bondissant, mugissant dans sa plaine salée.
Comme un combat de cent taureaux ; Fuis, le corps tout blanchi d'écume et de colère,
La bouche torse, l'œil errant.
Se roulant sur le sable et déchirant la terre
Avec le râle d'un mourant ; Et, comme la bacchante, enfin lasse de rage.
N'en pouvant plus, et sur le flanc, Retombant dans sa couche, et jetant à la plage
Des têtes d'hommes et du sang !...
N'est-ce pas prodigieux de force et d'audace? Toutefois, la plus puissante imagination de Bar*
bier et, à notre avis, son chef-d'œuvre en ce genre de satire ailée, c'est VIdole,
€e ne sont que des bonds, que hurlements» délire,
Cuivre sur plomb et plomb sur fer ; Tout s'allonge, se tord, s'embrasse et se déchire
Gomme trois damnés danç Tenfer.
Enfin l'œuvre est finie, enfin la flamme est morte,
La fournaise fume et s'éteint, L'airain bouillonne à flots : chaufTeur, ouvre la porte
Et laisse passer le hautain !
fleuve impétueux, mugis et prends ta course.
Sors de ta loge, et, d'un élan, D'un seul bond, lance-toi comme un flot de la source.
Gomme une flamme d'un volcan !
Est-ce de la statue de Bonaparte en pleine fournaise qu'il s'agit dans ces vers, ou de l'inspiration qui s'échappe en coulées de lave du cerveau embrasé du poète?...
Nous n'avons pas dit encore quel est pour nous le suprême mérite d'Auguste Barbier. Il a créé la satire chrétienne. Sainte-Beuve ne s'y est pas trompé. Le clairvoyant critique a vu dans les Jambes autre chose qu'un tour de force inouï jusqu'à présent dans la poésie française, et, pour répondre aux timorés qui vous disent avec Boileau qu'ils fuient un effronté qui prêche la pudeur^ « nous maintenons, dit-il, qu'il est dans la société actuelle, et derrière le vernis fragile de nos mœurs, des vices, des désordres, une corruption radicale qu'on peut ignorer à toute force, et, par là-même, éluder avec bon goût dans la satire littéraire, mais qui, du moment qu'on y pénètre et qu'on la remue, salissent inévitablement le vers, comme la plaie hideuse qu'il sonde salit le doigt de
l'opérateur.... (1) » Or, tout homme qui a été mêlé aux diverses classes de notre civilisation et qui ne les a pas envisagées, comme il arrive trop souvent avec des yeux cupides et un cœur endurci, celui-là sait fort bien ce qu'il y a de trop misérablement vrai au fond de cette lie où Barbier a osé plonger. « Ce qu'il dit de l'infection, de la lubricité des théâtres, continue Sainte-Beuve, de l'enfant vicieux et flétri des grandes villes, de la populace des ateliers, de celle des antichambres, n'a rien que d'exact, et, tant que ces maux ne seront pas guéris, tant qu'ils seront méconnus et niés, une sorte de convenance supérieure commandera à qui les sent de les révéler au vif et de ne les enjoliver en rien. Mais pour que cette convenance soit rigoureuse et se fonde sur un devoir, il est besoin que le poète ne se complaise pas aux misères qu'il décrit, qu'il ne joue pas avec l'infamie qu'il étale, comme font certains chirurgiens sans humanité, et que ce dégoût vertueux qu'il veut exciter dans le lecteur réside continuellement sur sa lèvre et palpite dans son accent. Or, M. Barbier, selon nous, a eu presque toujours présent à l'esprit ce sentiment élevé de la mission dont il s'est fait le poétique organe, et c'est un mérite que ne lui ont pas assez attribué beaucoup des admirateurs de sa forme et de ses tableaux. Il faut en conclure seulement, peut-être, que, par moments, dans le détail de l'expression, il s'est laissé aller en pur artiste à un caprice d'énergie exorbitante qui distrait et donne le change sur l'ensemble de sa pensée ; mais l'intention générale, la philosophique moralité de son inspiration n'est pas douteuse... M. Barbier
(1) Portraits contemporains, t. IT, p. 231.
a voulu nous montrer à quelles conséquences der-* nîères, en politique, en morale, en art, descend, malgré quelques élans brisés, une société sans croyances, une terre qui n'a pus de cieux... (i) » Tout ceci est vrai et déduit à merveille. Il n'y manque que le mot que nous écrivions tout à l'heure : Barbier a créé la vraie satire, la satire chrétienne* Entendez-le lui-même flétrir le théâtre contemporain :
Mais les hommes pervers, mais les hommes coupables
Dont le pied grave au sol des traces plus durables,
Ce sont tous ces auteurs qui, le scalpel en main,
Cherchent, les yeux ardents^ au fond du cœur humain,
La fibre la moins pure et la plus sale veine,
Pour en faire jaillir des flots d'or à main pleine.
Les uns vont calculant, du fond du cabinet,
D'un spectacle hideux le produit brut et net ;
D'autres au ris du peuple, aux brocards de l'Ecole,
Promènent sans pitié l'encensoir et i'étole ;
D'autres, déshabillant la céleste pudeur,
Ne laissent pas un voile à l'humaine candeur.
Puis, viennent les goujats de la littérature
Qui portent le marteau sur toute sépulture.
Gourent de siècle en siècle arracher par lambeaux
Les crimes inouïs qui dorment aux tombeaux ;
Sombres profanateurs avides de dépouilles.
Ils n'attendent pas même, au milieu de leurs fouilles,
Que la terre qui tombe ait refroidi les morts :
De la fosse encore fraîche ils retirent le corps,
Et, sans crainte de Dieu, leur bras, leur bras obscène
Les livres encor tout chauds aux clameurs de la scène. (2)
C'est en vers aussi brûlants que notre Juvénal chrétien a flétri les danses modernes ; mais, si profondément honnêtes qu'ils soient, ces vers sont trop
(1) Pages 232-233.
(2) Melpomène.
AUGUSTE BARBIEK 159
réalistes pour que nous puissions les ciier« Ecoutez celte admirable prosopopée, et vous concluerez que le farouche satirique n'a pas seulement Thorreur des infamies qu'il étale, mais qu'il aime le beau et le saint, la noblesse et la blancheur, et qu'il parle la vraie langue, française tout ensemble et chrétienne :
pudeur, ô vertu, douce et belle pensée !
chevelure d'Eve à grands flots dispersée !
Pudeur, voile de pourpre, adorable manteau, Déchire-toi devant cet ignoble tableau.
Et toi, mon âme, ainsi qu'une vierge immortelle. Couvrant son front pensif sous l'ombre de son aile, Rentre, rentre en toi-même et songe amèrement A quels tristes excès et quel débordement La chair peut entraîner une -race païenne...
M. Désiré Nisard a bien dit : Les ïambes ont jeté une lumière sombre qui ne s'éteindra jamais (1).
Après cette explosion de juste colère. Barbier se reposa. Il pouvait dire avec le poète biblique : Eructavit cor meum verbum bonum, La bouche encore amère des anathèmes qu'il avait vomis, il se mit en route avec son ami Brizeux vers le pays des beaux marbres, des belles eaux, du ciel sans tache? vers l'Italie. Ils débarquèrent à Livourne.
Les voici à Pise. La première parole est un gémissement, le premier soupir est un sanglot. L'Arno coule en silence le long des palais abandonnés; l'herbe pousse dans les rues ; aux abords muets du Dôme et du Baptistère, les chevaux hennissants errent en liberté ; laTour-Penchée se découpe mélancoliquement sur l'azur tranquille. Le Campo-Santo entr'ouvre les longues galeries silencieuses de son cloître gothique.
(1) Histoire de la Littér, française, t. IV, p. 529.
Le pas des voyageurs résonne sur les dalles funéraires où dorment, dans la terre sainte que soixante galères ont apportée de Palestine, des générations de morts. Il a bien fait le peintre pisan, contemporain de Dante, de couvrir les murailles du Triomphe de la Mort. Le poète évoque Orcagna, et le vieux maître commente lui-même, en vers larges et copieux, son œuvre étrange :
Regarde, enfant, regarde!...
Ce sont des pauvres, des malades, des misérables qui tendent vers la mort leurs mains suppliantes. La mort se détourne pour frapper les enivrés du monde, de beaux jeunes gens qui se plaisent à vivre dans les danses, la musique et les festins.
Enfant, ce n'est point tout; enfant regarde encore î
A l'autre extrémité de la fresque, de hauts seigneurs toscans et des grands d'Allemagne — chasse princière — se précipitent sur un cerf :
Holà, puissants du jour, chasseurs vêtus de soie.
Qui forcez par les monts une timide proie ,
La mort est près de vous, la mort est sous vos pieds...
Brusquement on s'arrête. Trois cercueils sont ouverts, où la mort étale en plein soleil son hideux triomphe.
Cependant sur la montagne, au-dessus même de cette scène lugubre, Orcagna montre au poète les seuls heureux d'ici-bas, les amants de la Croix, les détachés, les saints contemplatifs.
Là, dans les genêts verts et sur l'aride pierre. Les hommes du Seigneur vivent de la prièie;
Là, toujours prosternés dans leurs élans pieux
Ils ne voient point blanchir les fils de leurs cheveux.
Leur vie est innocente et sans inquiétude,
L'inaltérable paix dort en leur solitude.
Et sans peur pour leurs jours, en tout lieu menacés,
Les pauvres animaux, par les hommes chassés....^
Viennent manger aux mains des blancs anachorètes.
Ces alexandrins mélodieux, presque tendres, et qui ressemblent si peu aux âpres et farouches Ïambes, Montalembert les aimait. Les vers par lesquels le peintre termine son commentaire, sont du plus ferme langage :
Enfant, tel est mon œuvre, et l'immense mystère
Que mon doigt monacal a tracé sur ce mur.
La forme en est sévère et le contour est dur ;
Hais j'ai fait de mon mieux, j'ai peint de cœur et d'âme
La grande vérité dont je sentais la flamme :
Et comme un jardinier qui bêche avec amour,
Sur mon pinceau courbé, j'ai sué plus d'un jour:
Puis, quand j'ai vu tomber la nuit sur ma palette,
J^ai croisé les deux bras, et, reposant la tête
Sur le coussin sculpté de mon sacré tombeau.
Gomme mes devanciers, le Dante et le Giotto,
J'ai fermé gravement mon œil mélancolique.
Et me suis endormi, vieux peintre catholique.
En pensant à ma ville, et croyant fermement
Voir mon œuvre et ma foi vivre éternellement.
Le vieux maître pisan, reprend le poète dans un beau mouvement lyrique, s'est trompé.
Dors, ohl dors, Orcagna, dans ta couche de pierre...
Tu verrais dans ta chère Italie, non pas seulement sur les marbres et les peintures, partout, même sur les âmes, le triomphe de la mort. La foi sainte a péri.
L'Italie est toujours à son heure dernière ; Déjà sa tête antique a perdu sa beauté,
Et son cœur de chrétienne est froid à son côté .
Hélas! hélas ! la foi de ce sol est bannie, La foi n'a plus d'accent pour parler au génie, Plus de voix pour lui dire en lui prenant la main : Construis-nous vers le ciel un immortel chemin. La foi, source féconde, en sublime rosée Ne peut plus retomber sur cette terre usée.
Et, remuant la terre au fond de ses caveaux.
Faire jaillir le marbre en milliers de faisceaux ; La foi ne pousse plus de sublimes colonnes
Voilà la plainte, ilpianto, mâle et douce. Le vers de Barbier s'est attendri, mais non pas encore énervé. Tout le volume, admirablement ordonné, est de ce ton et de ce style.
Après le Campo-Santo, à Pise, le poète nous conduit à Rome, au Campo-Vaccino, c'est-à-dire au Forum, qu'il décrit en vers d'une admirable précision. C'est la même solitude, la même dévastation. La misère, l'ignorance ont pour encadrement les ruines. Barbier n'a vu dans Rome que le paganisme romain. A la vue du Colisée, il ne paraît pas que son baptême ait tressailli. Même a-t-il remarqué la Croix ? Barbier, en ce temps-là, — ou je me trompe fort, — s'il était chrétien, n'avait pas du moins le sens catholique.
De Rome à Naples : — Chiaia^ c'est la plage des pêcheurs. Dans un dialogue ou plutôt dans une églogue où souffle la brise virgilienne, Masaniello et Salvator Rosa s'entretiennent de la décadence de leur patrie et aussi des espérances de liberté. « Je sais, » dit le pêcheur,
Je sais qu'un beau jour^ et sans que rien Tempêche,
En mon golfe divin je ferai bonne pêche ;
Aux rives de Chiaîa, sur ce sable argenté, Dans mes larges filets viendra la Liberté.
Nous sommes plus loin que jamais des Ïambes, où la fumée se mêlait toujours un peu à la flamme. Les vers sont d'une sérénité, d'une limpidité presque sans ombre.
Moins pur, mais charmant encore, le poème où Venise est personnifiée dans Bianca. Gomme Pise, Rome et Naples, Venise est en proie à la mort. L'étranger l'achète, comme il ferait d'une esclave, et la profane.
Entre ces quatre pages, — de haute et grave inspiration assurément, mais où le poète a le tort de n'avoir arrêté ses regards que sur un côté des choses, le côté noir, — Barbier disposa neuf sonnets consacrés aux plus grands artistes italiens et que Sainte- Beuve (1) comparait à autant de statues que relieraient entre eux quatre pavillons symétriques. Voici le sonnet de Michel-Ange :
Que ton visage est triste et ton front amaigri. Sublime Michel-Ange, ô vieux tailleur de pierre t Nulle larme jamais n'a mouillé ta paupière :
Gomme Dante, on dirait que tu n'as jamais ri.
Hélas! d'un lait trop fort la Muse t'a nourri, L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière ; Soixante ans tu courus une triple carrière Sans reposer ton cœur sur un cœur attendri.
Pauvre Buonarotti I ton seul bonheur au monde Fut d'imprimer au marbre une grandeur profonde Et, puissant comme Dieu, d'effrayer comme lui;
Aussi, quand tu parvins à ta saison dernière, (1) Loco citatOy page 237.
Vieux lion fatigué, sous ta blanche crinière,
Tu mourus longuement, plein de gloire et d'ennui.
JeFai dit : Ce poème est peut-être le mieux composé de la langue française, Tun des plus neufs et des plus éclatants.
Il eût été fort intéressant de comparer les paysages de Barbier à ceux de Lamartine. L'auteur des Méditations et du Dernier chant de Childe Harold n'a peint que la nature et une nature idéale, devinée, plutôt que contemplée, à travers les vapeurs du matin ou les ombres du soir ; il ne semble pas avoir rencontré Thomme. Dans l'auteur d'i/ Pianto^ ce n'est pas toute l'Italie, mais c'est bien l'Italie, gémissante et mourante : mœurs avilies, caractères amollis, art dégénéré, liberté perdue, la poésie ré fugiée dans les ruines, et, malgré tout, terre enivrante! Notons, comme exemple du paysage dans Barbier, un crépuscule romain :
Voici le jour qui tombe.
Aux faites des toits plats, au front des chapiteaux^ L'ombre pend à longs plis comme de noirs manteaux ; Le sol devient plus rouge et les arbres plus sombres ; Derrière les grands arcs, à travers les décombres, Le long des chemins creux, mes regards entraînés Suivent des buffles noirs deux à deux enchaînés ; Les superbes troupeaux à la gorge pendante reviennent à pas lents de la campagne ardente, Et les pâtres velus, bruns et la lance au poing. Ramènent à cheval des chariots de foin.
Des femmes en drap rouge et de brune figure Descendent en filant les degrés de verdure (1).. .
(1) Le Campo Vaccino.
Auguste Barbier ne fera plus rien d'aussi large ni d'aussi mélodieux. Il écriro. Lazare pourtant, — et ce poème mérite d'être signalé.
Lazare, c'est le mineur anglais, le pauvre mineur à la figure hâve, charbonnée, et que le travail tue au profit de la civilisation.
Après l'Italie, l'auteur d7/ Pmnto a voulu voir l'Angleterre.
Je m'embarque aujourd'hui sur la plaine brumeuse
Où le vent souffle, et, sans repos.
Hérisse les crins verts de la vague écumeuse.
Et bondit sur son large dos.
A travers le brouillard et Tonde qui me mouille.
Les cent voix du gouffre béant, Je m'en vais aborder ce grand vaisseau de houille
Qui fume au sein de Tocéan (1)
C'est d'abord une peinture de Londres, noire. On y entend grincer et on y voit passer, sous des nuages de fumée, l'horrible chaîne des travailleurs que la misère atrophie, déshonore et tue. Les riches viennent à leur tour, avec leurs vices et leurs plaies particulièrement hideuses : le cant et le spleen. L'une après l'autre, d'une main brutale qui rappelle certaines audaces des ïambes^ le poète étale toutes les difformités et toutes les laideurs. Ce n'est pas trop tôt que nous apparaissent les Belles Collines (Tlrlande, où soufflent les vents embaumés.
Pourquoi d'autres que nous mangent-ils les moissons Que nos bras en sueur semèrent dans nos plaines ? Pourquoi d'autres ont-ils sour habits les toisons Dont nos lacs ont lavé les magnifiques laines ? Pourquoi ne pouvons-nous rester au même coin,
(1) Lazare, Prologue.
Et, tous enfants, puiser à la même mamelle l Pourquoi les moins heureux s'en vont-ils le plus loin ? El pourquoi quittons-nous la terre maternelle?
Ici encore, vous Fentendez, c'est un gémissement. Llrlande est verte ; mais les hommes n'y peuvent qu'envier les animaux :
... Heureux les troupeaux qui paissent vagabonds
Les pâtures de trèfle en nos fraîches vallées;
Heureux les chers oiseaux qui chantent leurs chansons
Dans les bois frissonnants où passent leurs volées.
Oh 1 les vents sont bien doux dans nos prés murmurants^
Et les meules de foin ont des odeurs divines ;
L'oseille et les cressons garnissent les courants
De tous vos clairs ruisseaux, ô mes belles collines 1
Les vers, brise, parfum et musique, sont dans le poème de Lazare quelque chose comme un vent de rosée, ventum roris (1), dans une atmosphère asphyxiante.
Dans la dernière pièce du recueil (2), la nature console le poète de toutes soufirances et vilenies humaines :
nourrice plaintive I ô nature 1 prends-moi.
Et laisse-moi vers Dieu retourner avec toi.
Celle que Victor Hugo appelait (d'indulgente ^3), » et Musset a l'immortelle » (4) nature, lui répond ;
mon enfant chéri ! toi qui m'aimes encore,
Et devines en moi ce que la foule ignore.
Toi qui, laissant hurler ce troupeau des humains,
(1) Le Livre de Daniel.
(2) La Nature.
(3) Les voix intérieures^ xv,
(4) La nuit de Mai,
AUOUSTE BARBIER 167
Viens souvent m'embrasser, me presser de tes mains,
£t, roulant par les airs tes plaintes enfantines,
Sur mon sein, verser Tor de tes larmes divines :
Oh I je comprends tes cris, tes mortelles frayeurs.
Et dans tes yeux gonflés la source de tes pleurs !
Je conçois ce que vaut pour l'âme droite et pure.
Pour le cœur déchiré par Tongle de Tinjure,
Pour un amant du bon et du beau, dégoûté
Des fanges de la ville et de sa lâcheté,
Le sauvage parfum de ma rustique haleine;
Je conçois ce que vaut la douceur souveraine
Des vents sur la montagne à travers les grands pins,
La beauté de la mer aux murmures sans fîns>
Le silence des monts, balayés par la houle,
L'espace des déserts où Tâme se déroule.
Et Taspect affligeant même des lieux d'horreur
Où le cœur se soulage et qui parlent au cœur...
Qu'importe que le jeu de mes forces sublimes. Sur la verte planète et dans ses noirs abîmes, Soit en quelques endroits empêché par des nains ? Qu^importe que le bras des orgueilleux humains S'attaquant à la terre, à ses formes divines, Ëcorche son beau sein du fer de leurs machines?...
Toujours, ô mon enfant! toujours les vents sauvages
De leurs pieds vagabonds balayeront les plages;
La mer réfléchira toujours dans son flot pur
Et l'océan du ciel et les îles d'azur ;
Comme un ardent lion aux plaines africaines.
Le soleil marchera toujours en ses domaines,
Dévorant toute vie et brûlant toutes chairs ;
On entendra toujours frissonner dans les airs
De grands bois renaissants, des verdures sans nombre.
Pour faire courir l'onde et faire flotter l'ombre ;
Toujours on verra luire un sommet argenté
Pour les oiseaux divins, l'aigle et la liberté.
Comment le poète dont la main a buriné de tels vers en est-il arrivé k griffonner des versiculets
« hésitants, faiblets, puérils, gentillets, florianesques et tout à fait naïfs? » Sainte-Beuve, de qui sont ces épithètes (i), Fa finement comparé à un homme dans un torrent: il en a jusqu'au menton, il marche quand même, il ne se noie pas, mais il n'a pas le pied sûr, il tâtonne et vacille comme un homme ivre. Lui-môme n'avait-il pas senti que la source de poésie était épuisée, quand, du haut des Alpes, il adressait aux horizons latins un adieu mouillé de larmes ?
... Et puis le froid me prend et me glace les veines, Et tout mon cœur soupire^ oh I comme si j'avais Aux champs de Tltslie et dans ses larges plaines De mes jours effeuillé le rameau le plus frais (2).
Barbier n'avait que vingt-huit ans (3).
(1) Loc, cit., p. 241.
(2) Il Pianto. L'adieu.
(3) Cependant, en ses autres recueils, bien différents des premiers, plutôt timides et incertains, dans les SUves notamment et Rimes légèresj on pourrait cueUlir quelques fleurs assez jolies et naturelles, et aussi des esquisses de voyage et même un beau tableau : le Dormoir des Vaches, D^autres ont signalé des hymnes et des chants qui sont de beaux poèmes et très humains. — Nous nous sommes servi pour nos citations de l'édition Dentu.
Brizeux ne ressemble guère à Barbier. Autant lauteur des ïambes est hardi, effronté, violent, parfois cynique, autant Fauteur de Marie est timide, retenu, rougissant, souvent farouche, toujours pudique, énergique quand même et résonnant, s'il le veut et s'il le faut.
Soit que ma pente aussi vers ce côté m'entraîne. J'ai juré de fermer mon âme à toute haine ;
De n'aimer ici-bas que les plus douces choses ; De me nourrir du beau, comme du suc des roses
L'abeille se nourrit
Ainsi, les yeux au ciel ou la tête baissée.
D'aller droit mon chemin en suivant ma pensée, Tout à mes souvenirs, à mes songes errants, Qu'au hasard, tour à tour, je quitte et je reprends ; Tout au devoir, à l'art, à la philosophie ; Et, calme et solitaire au milieu de la vie^ De traverser les flots de ce monde moqueur Sans jamais y mêler ni ma voix ni mon cœur (1)...
(1) Mane, L'Apprentissage.
Brizeux peint un intérieur de ferme. Tout y est, dans une pièce de huit vers : le sentier blanc bordé de bruyère, la grêle fumée du toit, au-dessus, dans les feuillages, le vieux puits où la servante va remplir sa cruche, le courtil où bourdonnent les abeilles, Taire, le lavoir, la grange...
En un coin
Les pommes par monceaux, et les meules de foin ; Les grands bœufs étendus aux portes de la crèche. Et devant la maison un lit de paille fraîche. Et j'entre, et c'est d'abord un silence profond. Une nuit calme et noire ; aux poutrqs du plafond Un rayon de soleil, seul, darde sa lumière, Et tout autour de lui fait danser la poussière. Chaque objet cependant s'éclaîrcit; à deux pas, Je vois le lit de chêne et son coffre, et plus bas (Vers la porte, en tournant), sur le bahut énorme, Pêle-mêle, bassins, vases de toute forme.
Pain de seigle, laitage, écuelle de noyer ; Enfin, plus bas encor, sur le bord du foyer, Assise à son rouet, près du grillon qui crie, Et dans l'ombre, filant, je reconnais Marie ; Et, sous sa jupe blanche arrangeant ses genoux. Avec son doux parler elle me dit : « C'est vous 1 » (1)
Chaque mot est juste; chaque détail d'une exacte observation, et du fond même et de la forme se dégage le parfum.
Et sa mèrel A-t-il bien parlé de sa mère, le cher poète I
Si je ne t'aimais pas, qui donc pourrais-je aimer? Ce livre est plein de toi. Dans la longueur des nuits. Qu'il vienne, comme un baume, assoupir tes ennuis. Si ton doigt y souligne un mot frais, un mot tendre. De ta bouche riante, enfant, j'ai dû l'entendre;
(1) Marie, — maison du Moustoir, etc.
Son miel avec ton lait dans mon âme a coulé : Ta bouche à mon berceau me l'avait révélé. (1)
On peut dire que cet amour de Brizeux pour sa mère a été la seconde source de son inspiration. Nous voulons citer une pièce entière oti éclatent Texquise sensibilité d'un cœur aimant et la simplicité savante d'un artiste pur.
Je crois l'entendre encor, quand, sa main sur mon bras,
Autour des verts remparts nous allions pas à pas :
« Oui, quand tu pars, mon fils, oui, c'est un vide immense*
Un morne et froid désert où la nuit recommence ;
Ma fidèle maison, le jardin mes amours.
Tout cela n'est plus rien ; et j'en ai pour huit jours,
J'en ai pour tous ces mois d'octobre et de novembre.
Mon fils, à te chercher, partout, de chambre en chambre,
— Songe à mes longs ennuis 1 — et, lasse enfin d'errer,
Je tombe sur ma chaise et me mets à pleurer.
Àh! souvent je Tai dit : Dans une humble cabane.
Plutôt filer son chanvre, obscure paysanne î
Du moins on est ensemble, et le jour, dans les champs.
Quand on lève la tête, on peut voir ses enfants.
Mais le savoir, l'orgueil, mille folles chimères
Vous rendent tous ingrats et vous quittez vos mères 1
Que nous sert, ô mon Dieu ! notre fécondité.
Si le toit paternel est par eux déserté ;
Si quand nous viendra l'âge (et bientôt j'en vois l'heure),
Parents abandonnés, veufs dans notre demeure,
Tournant languissamment les yeux autour de nous.
Seuls nous nous retrouvons, tristes et* vieux époux? »
Alors elle se tut. Sentant mon cœur se fondre.
J'essuyais à l'écart mes pleurs pour lui répondre ;
Muets, nous poursuivions ainsi notre chemin,
Quand cette pauvre mère en me serrant la main :
« Je t'afflige, mon fils, je t'afflige !.,. Pardonne !
C'est qu'avec toi, vois-tu, l'avenir m'abandonne.
En toi j'ai plus qu'un fils ; oui, je retrouve en toi
(1) Marie. A ma mère.
Un frère, un autre époux, un cœur fait comme moi, A qui Ton peut s'ouvrir, ouvrir toute son âme ; Pensif, tu comprends bien les chagrins d'une femme : Tous m'aiment tendrement, mais ta bouche et tes yeux. Mon ûls, au fond du cœur, vont chercher les aveux. Pour notre sort commun demande à ton aïeule, J'avais bien fait des plans, — mais il faut rester seule ; Nous avions toutes deux bien rêvé, — mais tu pars ! Pour la dernière fois le long de ces remparts, L'un sur l'autre appuyés, nous causons, — ô misère ! C'est bien, ne gronde pas... Chez la bonne grand'mère Rentrons. Tu sais son âge : en faisant tes adieux, Embrasse-la longtemps... Ah! nous espérions mieux (!).>»
Dans le poème des Bretons, ces Géorgiques d'Arvor qui font penser non seulement à Virgile, mais à Hésiode, tous les paysans sont également pris sur nature, et, entre tous, le Fermier Hoël et sa femme Guenn-Du. Lisez, et vous verrez dès l'abord que Brizeux n'est pas allé chercher ses héros dans des types de convention ; lisez en particulier le chant quinzième où se trouve la confession d'Hoël mourant, et le chant seizième où la veuve et ses amies ensevelissent le mort. Brizeux n'a pas plus flatté ses paysans qu'il ne les a enlaidis. C'est du François Millet. L'un et l'autre, le peintre et le poète, ont vu directement la réalité, mais non pas seulement avec leurs yeux charnels, his oculis. Dès le berceau, cette fée magnifique qui s'appelle la Poésie avait ouvert en eux le regard profond de la sympathie et de l'amour. Même réalité dans les paysages, même idéal et même accent. Brizeux ne décrit pas pour décrire. En quelques mots rapides, brefs et sobrement colorés, il nous fait voir sa Bretagne.
{i) Mane, Autre pièce : A ma mère.
• pays, notre amour !
Des bois sont au milieu, la mer est alentour.
. • Sans cesse on ne voit et l'on n'entend chez nous
Qu'eaux vives et ruisseaux, et bruyantes rivières ;
Des fontaines partout dorment sous les bruyères :
C'est le Scorf tout barré de moulins, de filets,
C'est le Blavet tout noir au milieu des forêts,
L'Ellé plein de saumons, ou son frère Tlzôle
De Scaer à Quimperlé coulant de saule en saule.
Et de là, pour aller ensemble à Lo-Théa,
Formant de leurs beaux noms le doux nom de Lêta (1).
Ne ressentez-vous pas en lisant ces beaux vers comme une impression d'eau fraîche et courante? Les landes et les vallées n'ont pas été décrites d'un trait moins sûr que les rivières :
Il est dans nos cantons, ô ma chère Bretagne I
Plus d'un terrain fangeux, plus d'une âpre montagne ,
Là de tristes landiers comme nés au hasard,
Où Ton voit à midi se glisser le lézard ;
Puis un silence lourd, fatigant, monotone,
Nul oiseau dont la voix vous charme et vous étonne,
Mais le grillon qui court de buisson en buisson.
Et toujours vous poursuit du bruit de sa chanson ;
Dans nos cantons aussi, lointaines, isolées.
Il est de claires eaux et de fraîches vallées,
Et d'épaisses forêts, et des bosquets de buis
Oîi le gibier craintif trouve de sûrs réduits... (2)
Jamais poète n'a rendu plus réellement et plus sobrement la physionomie de son pays natal. La fraîcheur de ses vallées et le parfum de ses landiers le poursuivent partout. Près du golfe de la Spezzia, il voit dans les rochers une fleur du pays. « C'est une
(1) les Bretons^ chant ii.
(2) Marie. — Humble et bon vieux curé, etc.
fleur sauvage » lui dit le voiturin ; « là-bas, nous, trouverons les orangers! »
Non, laisse Toranger embaumer le rivage.
Pour ces parfums si doux je suis barbare encor; Mais sur ma terre aussi poussent les landiers d'or, Et j'aime la senteur de cette fleur sauvage (i).
Le poète nous a décrit ou plutôt montré un intérieur de ferme. Voici un intérieur d'église un jour de Pardon :
On célébrait la messe en l'honneur de la Vierge,
Dans un hameau de Scaer; sur chaque autel un cierge
Placé devant les saints lentement s'allumait,
Et Ton sentait l'odeur de l'encens qui fumait :
Lorsque l'enfant de chœur se taisait au pupitre,
Suspendue au dehors au châssis d'une vitre
Chantait une mésange, et sa joyeuse voix
Au-dessus de l'autel semblait l'hymne des bois.
On ouvrit le portail, et l'assemblée entière
Fit en procession le tour du cimetière.
Les croix marchaient devant; sur un riche brancard,
Couverte d'un manteau de soie et de brocart,
La Vierge de Goad-RÎ suivait, blanche et sereine,
Le front couronné d'or comme une jeune reine ;
Tous les yeux, tous les cœurs étaient remplis d'amour.
L'été du haut du ciel dardait son plus beau jour;
Les landes embaumaient et les châtaigniers sombres,
Penchés le long des murs, versaient leurs fraîches ombres
Sur ces heureux croyants qui chantaient : « Pia !
Ave, maris Stella^ Dei mater aima! (2) »
Comme tout cela est précis, vivant, chantant, ému!...
La même précision savante et la même note juste et le même mouvement se retrouvent dans cette courte description d'un lever de soleil :
{{) La Fleur d'or. Les deux fleurs.
(2) Les Bretons, chant ii.
L'aube pointait, la terre était humide et blanche, La sève en fermentant sortait de chaque branche, l'araignée étendait ses fils dans les sentiers Et ses toiles d'argent au dessus des landiers. Première heure du jour, lorsque sur la colline La fleur lève vers toi sa tige verte et fine, Que mille bruits confus se répandent dans Tair, Et que vers l'orient le ciel devient plus clair, Heure mélodieuse, odorante et merveille, Première heure du jour, tu n'as point ta pareille I (1)
Je pourrais multiplier les citations. Partout c'est la même harmonie entre la réalité et l'idéal, et partout c'est le même style aux contours nets, aux couleurs sobres, aux lignes pures, le même style plein, franc, savoureux, sonore.
Si Brizeux ressemble à quelqu'un, c'est à La Fontaine : là où il est excellent, il a, du vieux conteur, l'art qui se dérobe, le tour vif, imprévu, naturel, la science de la composition, et aussi la bonhomnie malicieuse.
A qui voudrait faire une anthologie de Brizeux, les chefs-d'œuvre abonderaient. Dans Marie : la Chaîne d'or, la Chanson de LoïCy le Pont Kerlô, et presque toutes les idylles où apparaît la jeune paysanne.
Cette grappe du Scorf, cette fleur de blé noir.
Dans les Bretons, si Tensemble manque de charme, d'admirables épisodes et de vigoureux tableaux révèlent l'artiste consommé : Les Lutteurs, les Conscrits, la Foire aux bœufs , et tant de pages excellentes. Lisez la Messe des deux îles :
(1) Les Bretons, chant ii.
C'était un samedi. Le lendemain, voilà,
Dès qu'au soleil levant, la mer se dévoila,
Que tous les gens d'Hœdlc, enfants, hommes et femmes,
Se tenaient sur la grève à regarder les lames.
— « Ah ! disaient-ils, la mer est rude, le vent fort. Et le prêtre chez nous ne viendra pas encor. » Ensuite, ils reprenaient d'un air plein de tristesse :
— « Ceux de Houad sont heureux, ils ont toujouw la messe Et, sans plus espérer, graves, silencieux,
Sur leur île jumelle ils attachaient les yeux.
— « A genoux, dit soudain le chef, voici qu'on hisse Le pavillon de Dieu, c'est l'heure de l'office. » Alors vous auriez vu tous ces bruns matelots,
Ces femmes, ces enfants, priant le long des flots ; Mais, comme les pasteurs qui regardaient l'étoile. Les yeux toujours fixés sur la lointaine voile, Tout ce que sur Tautel le prêtre accomplissait, Le saint drapeau d'une île à l'autre l'annonçait. Ingénieux appel ! par les yeux entendue, La parole de Dieu traversait l'étendue, Les îles se parlaient, et comme sur les eaux, Tous ces pieux marins consultaient leurs signaux.
Dans la Fleur d'or qui a quelque chose de moins franc, de moins émouvant, de plus subtil, de ma« niéré, de symbolique, d'énlgmatique, disons le mot, d'obscur, vous trouverez cependant des merveilles, entre autres, deux « petites épopées » qui furent écrites avant la Légende des Siècles : — Jacques le Maçon et le Vieux Collège.
Dans le Vieux Collège, transformé en hôpital, le poète rencontre un pauvre grabataire qui se résigne et se console en regardant un crucifix :
Dans la force du mal seulement ses*deux yeux,
Ses yeux chargés de pleurs, se tournaient vers les cieux^
Et cherchaient une image aux lambris étendue :
On y voyait dans l'air une croix suspendue.
Et sur terre un martyr à sa claie attaché,
AUGUSTE «PIZEUX 17^
Qui regardait te Christ dans le ciel bleu penché ; Or^ le sang répandu par la divine plaie Comme un baume arrosait le martyr sur sa claie, Et le front de Tapôtre et le front du Sauveur, Tous deux resplendissaient d'amour et de ferveur.
malheureujc perclus» vieillard sans espérance, C'était 14 ton recours dan^ ta longue isouflï^nce | Comme le saint martyr, toi, cloué eur t^^ draps, . Tu voulais voir le Christ qui te tendait les bras I Par tes sourds râleoaients, par tes larmes, sans doute, Du sang miraculeux tu eherchais une goutte ; Et tu disais : « Seigneur, penchez-^vous par ici I Jésus, ayez pitié de moi, je souffre aussi ! »
N'oubliez pas, dans un autre genre, la lettre à lannic Côz, le Chanteur de Tréguier: elle est d*un grain de malice exquis.
Des joyaux qui feraient envie aux meilleurs ouvriers du « Parnasse contemporain », fourmillent dans les Histoires poétiques. Je ne puis qu'indiquer le Colporteur^ le Tisêerand, la Procession, la Génisse, les Batteurs de blé, et ces deux vignettes : le Chevreuil et le Bouvreuil. Les Écoliers de Vannes, le Missionnaire, et surtout Primel et .Nola rappellent Jasmin dans Marthe la folle et Françonnette,
Du Missionnaire détachons quelques strophes attendries et, en vérité, bien émouvantes :