‹ Nouvelles études et notes littéraires sur quelques écrivains du XIXe siècleChapitre 7 sur 15 · LES MISSIONNAIRES · texte numérisé non relu

LES MISSIONNAIRES

Quel cœur peut oublier ses amis, sa famille?

Quand tout amour s'éteint, leur penser dure et brille ; Si la mort nous appelle, oui, nous en faisons vœu, Notre sang descendra sur vous des mains de Dieu. « Adieu donc, chers martyrs I »

Et les pères, les mères.

Inondaient les partants de leurs larmes amères ; Mais le calme rentra dans ce monde affligé : L'évêque s'avançait suivi de son clergé.

l'évêque

Enfants, soldats du Christ, héros dignes d'envie, Quel chemin glorieux vous prenez dans la vie ! Approchez, ô pasteurs ! de ces saints envoyés, Et faites comme moi qui leur baise les pieds...

Enfin, il n'est pas jusqu'à la Poétique Nouvelle, d'une inspiration si haute mais d'un si médiocre plan, qui ne renferme plus d'une page de grand poète (1).

Nous ne croyons donc pas avoir surfait Auguste Brizeux en lui donnant, à rencontre de l'opinion générale, une place parmi les « ancêtres. » Outre son rare mérite intrinsèque, son mérite personnel, il a deviné ce que j'appellerai la poésie de province. Il a appris aux poètes à peindre, non plus la nature en général, mais tel coin de terre en particulier. Il a fait pour la Bretagne ce que feront après lui Mistral et Jean Aicard pour la Provence, André Theuriet pour l'Argonne et la Lorraine, André Lemoyne pour les grèves de Normandie, Schuré pour l'Alsace,

(1) Nous nous sommes servi pour nos citations de Tédition J^évy. CEuvres complètes en 2 volumes, 1860.

GraDdmougin pour la Franche-Comté, Gabriel Vicaire pour la Bresse, Gabriel Marc pour TAuvergne et Jules Breton pour TArtois. N'est-ce pas suffisant pour sa gloire?... Je ne songe certes pas à comparer ce chant de rouge-gorge, discret et pur, à la mélodie de Lamartine ni aux sonorités tapageuses de Victor Hugo et moins encore à la clameur passionnée d'Alfred de Musset.

Si grands que soient Chénier, Vigny, Barbier et Brizeux, — et dans un siècle moins riche que le nôtre, la postérité reconnaissante les rangerait parmi les poètes de premier ordre, — il n'y a que trois générateurs. On dirait les sources du Rhin dans ce col fameux de la Furka. Il y a une différence toutefois. Les sources du Rhin se confondent à Reichenau dans un torrent unique. Les sources de notre poésie française ne se mêlent pas. Elles vont, creusant leur lit, chacune de son côté. Celle-ci bondit en cascade, celle-là roule à la manière d'un fleuve impétueux, et cette autre, entre des rives fleuries, promène ses larges et blanches eaux, nappes harmonieuses, jusqu'à ce qu'elle ait formé, au pied de belles montagnes, un lac profond où se mire le ciel.

Le dogme classique fait homme, voilà Désiré Nisard. 11 n'y a pas de plus grand siècle littéraire que le dix-septième, et ce siècle est grand, il est la grandeur, parce qu'il a su trouver l'expression parfaite des vérités générales. A développer cette idée, à la prouver, M. Nisard a, pour ainsi parler, passé sa vie ou, pour mieux dire, il a fait un livre systématique, son Histoire de la Littérature française. Un maître livre, en dépit du système, un livre tout à fait supérieur, brillant et résistant, d'un style court, serré, un peu tendu parfois, nerveux, substantiel et plein. Par une heureuse inconséquence, il est arrivé à ce classique d'admirer des œuvres et des hommes qui ne ressemblent guère à Bossuet et moins encore à

Boileau, André Chénier par exemple ou le Père Gratpy.

Désiré Nisardne publia point d'abord son Histoire^ mais un jPr^cw(i). C'est ce Précis que nous allons lire. Il est beaucoup moins connu, croyons-nous, que V Histoire*

A l'origine, le Précis fut inséré dans le Dictionnaire de la Conversation. On en fit un tirage à part auquel Sainte-Beuve ne marchanda point Féloge. En ce premier temps de vie littéraire, M. Nisard s'essayait aussi aux choses d'art pur. Le grave académicien d'aujourd'hui a sans doute oublié certaine petite nouvelle (2) pour laquelle, cette fois, Sainte- Beuve ne fut pas tendre. Quant au Précis^ il se vendit si peu que l'auteur le croyait mort. Il nous raconte, dans la spirituelle préface de cette nouvelle édition, la visite qu'il fit un jour^ plusieurs années après la naissance du volume, à son libraire. C'était une vieille dame, des plus respectables. Quand elle me vit: « Ah ! monsieur, me dit-elle, je ne dois pas vous cacher que tout ce que j'ai envoyé du Précis à mes correspondants est rentré, sauf une cinquantaine d'exemplaires, dans mon magasin. — Ces correspondants vous ont-ils fait connaître ce qui leur en déplaisait? répondis-je, non sans un peu de dépit bien permis à un auteur que le public n'avait pas accoutumé à cette rigueur. — Ils trouvent, repritelle, qu'il y est trop question de romans. — Comment ! et de quels romans veulent-ils parler ? — Du Roman de la Rose^ par exemple, auquel vous avez

(1) Paris, Didot, 1883.

(2) La Laitière d'Auteuil.

consacré tout un chapitre. — Mais quels gens sont-ils donc pour s'effaroucher d'un roman allégorique connu seulement des érudits, et lu, non pour ses aventures, qui ne sont rien moins que plaisantes, mais à titre de curieux monument de la poésie et de la langue du moyen âge? — Ce sont, me dit-elle, des libraires de province chez qui se fournissent les pensionnats de demoiselles. — J'étais édifié. » La respectable dame offre à l'auteur de lui rendre ce qui restait du Précis^ moyennant un prix honnête* « N'ayant jamais estimé ma prose assez cher pour l'acheter, dit en souriant M. Nisard, je déclinai l'offre. » Et le volume achevait de jaunir dans la poussière. Il y serait encore sans doute, si la maison Didot, pensant que le Précis pourrait intéresser comme une première ébauche de Y Histoire de la Littérature française^ ne l'en avait tiré. Il a donc reparu, retouché en beaucoup d'endroits, accru en d'autres, et, pour ce qui regarde le dix-neuvième siècle, complété. L'auteur y donne à la Chanson de Roland le développement qui lui convient, et, comme il n'a plus affaire avec les seuls pensionnats de demoiselles, il n'a pas craint, remarque-t-il luimême malicieusement, d'apprécier, à la suite du Roman de la Rose^ un autre roman de la même époque, le Roman de Renart. L'addition la plus considérable est celle du cinquième livre. Au lieu de la sèche conclusion du Précis où M. Nisard condensait en douze pages l'œuvre littéraire des quarante premières années du dix-neuvième siècle, ce dernier livre embrasse les trois premiers quarts du siècle. Il nous offre donc, en lui-même et indépendamment du mérite propre à son auteur, un vif intérêt. En voici le crayon ;

Des trois écrivains qui ouvrent notre histoire littéraire au dix-neuvième siècle, Bonald, un peu timide, est le plus fidèle à la tradition. Plus hardi, Joseph de Maistre est aussi plus aventureux. Lamennais, quand la fièvre ne fait point trembler sa main, dans les pages surtout où il exprime des vérités de philosophie morale ou des impressions de paysage, est un artiste. Madame de Staël a écrit un livre mémorable : V Allemagne. Elle nous a fait goûter cette vérité que la France lettrée ne doit pas ignorer les littératures étrangères. Elle a de belles parties de penseur et d'écrivain. CiC qui manque à son œuvre, ce qui manque à V Allemagne^ c'est la main d'ouvrier. Elle n'a manqué à rien de ce que Chateaubriand a écrit.

Avant de parler de Chateaubriand, pourquoi, puisque l'occasion s'en présente, ne dirions-nous pas notre sentiment sur Joseph de Maistre et M. de Bonald? Nous signalerons en même temps un excellent ouvrage.

■* if *

11 est encore trop tôt, peut-être même n'est- il pas possible de parler de Joseph de Maistre avec le calme et l'impartialité de l'austère justice.

Aux causes générales d'illusion qui troublent le

jugement des contemporains, et dont M. Nisard a

fait dans un autre livre une si fine et si complète

analyse, la politique ajoute les complaisances ou

les iniquités de Tesprit de parti.

L'auteur du Papcy des Soirées de Saint- Péter sbourg et des Considérations sur la France a des admirateurs fougueux. Tout dans la collection volumineuse de ses œuvres complètes est hors de pair. Et

les assertions que vous soulignez comme fausses ou douteuses, du moins comme outrées, ou seulement inopportunes, sont peut-être celles qui leur plaisent davantage. La Bruyère les a entendu cent ans à l'avance se récrier : « L'humanité ne va pas plus loin ! » Toucher à leur idole, c'est une espèce de sacrilège.

Le plus grand nombre, au contraire, ne voient en M. de Maistre qu'un bizarre génie, paradoxal souvent, toujours exagéré, un docteur arrogant qu'anime une verve sombre, et qui ne sait que maudire, exécrer, mépriser, un ultramontain fanatique, un absolutiste emporté, le panégyriste du bourreaUj le fondateur d'une école violente, batailleuse, atrabilaire.

Entre ces deux extrêmes, il y a, grâce à Dieu, une élite plus impartiale, et, semble-t-il, de plus en plus nombreuse, pour laquelle M. de Maistre est autre chose qu'un Bossuet sauvage.

Au premier rang il faut placer un prêtre dont rOratoire portera le deuil longtemps et chez lequel on a relevé « un esprit philosophique, net et juste, circonspect et mesuré, un écrivain consciencieux, incapable d'avancer une chose qu'il ne pourrait prouver, dédaigneux des artifices du style, et ne songeant jamais à se faire valoir, parce qu'il n'avait qu'une ambition : aider les autres hommes à bien •penser et à voir la vérité (1). » Le P. de Valroger, dans ses rares moments de loisir, avait choisi et coordonné les pages brillantes tout à la fois et solides qu'on se plaît à relire dans les ouvrages du comte de Maistre. Ce recueil était, dans la pensée du Père^

(1) Correspondant du 25 juillet 1873. La Science et la Foi, article de M. Léon Ollé-Laprune.

destiné surtout aux jeunes gens qui manquent des moyens de bien connaître, de bien apprécier ce penseur illustre, parce qu'ils ne peuvent facilement ni même utilement étudier ses œuvres complètes. Malheureusement, absorbé qu'il était, dans les dernières années de sa vie, par des travaux d'apologétique plus importants, le P. de Valroger n'avait pu terminer ce travail. Son frère, le prêtre de Saint-Sulpice, qui vivait avec l'oratorien en une si parfaite et si touchante communauté de sentiments et de pensées^ avait repris l'ouvrage interrompu ; il en avait même surveillé l'impression, du moins en partie, lorsque, à son tour, épuisé par son immense douleur, il succomba quelques mois après. Tous ceux qui ont connu ces deux frères si tendrement unis seront heureux de pouvoir attacher à ce précieux recueil leur commun et sympathique souvenir (1).

Pour eux comme pour nous, M. de Maistre est véritablement un penseur et un écrivain. 11 a le génie de l'aperçu, ou, pour mieux dire avec Bossuet, des illuminations soudaines. Si la partie systématique de ses doctrines est moins solide que sonore, s'il se trompe parfois et trop souvent dans les questions de détail — n'est-ce pas l'écueil des raisons les plus fermes et les plus hautes ? — il est admirable entre tous pour les vues d'ensemble. C'est justement qu'on a pu signaler des prophéties dans Joseph de Maistre» Cet irréconciliable ennemi du démon révolutionnaire n'a-t-il pas annoncé que la Révolution, irrésistible

(1) Ce recueil est intitulé : Pensées philosophiques et religieuses du comte Joseph de Maistre^ choisies et coordonnées par H . de Valroger, prêtre de TOratoire, revues et complétées par son frère, l'abbé A. de Valroger, prêtre de Saint- Sulpice .

en Europe pour un temps, ne fonderait rien en France ; que la république s'effondrerait d'ellemême dans la honte et dans la boue ; que ses contemporains assisteraient à la résurrection de la monarchie traditionnelle ; enfin, que les idées catholiques triompheraient un jour en France, malgré Texil et malgré Téchafaud ?

Encore une fois, les titres incontestables et immortels de sa gloire ne sont pas dans ses opinions particulières, — « les extrémités sont vicieuses, dit La Bruyère, et partent de Thomme ; » — ils sont dans ce qu'il a fait pour la défense de l'Église et de Tordre social. Là, il n'a peut-être pas abordé une seule question sans y découvrir de nouvelles, profondes et magnifiques perspectives.

M. de Bonald a, comme son brillant frère d'armes, le génie de l'intuition. Peut-être même a-t-il autant de force et non moins de solidité. Mais, pour une page chaude et rayonnante, que de froides et ténébreuses abstractions ! Oserai-je écrire que le grave auteur de la Législation primitive est ennuyeux quelquefois et triste ? L'auteur des Soirées^ au contraire, a le secret merveilleux d'être toujours intéressant, toujours surprenant ; le P. de Vairoger ajoutait : toujours amusant dans les matières même les plus sérieuses, même les plus arides. M. de Maistre a, quand il le veut, le coup d'aile qu'il faut pour monter, M. de Bonald ne l'a jamais ou presque jamais. Aussi n'a-t-il presque plus de lecteurs, tandis que M. de Maistre en aura toujours. Pourtant, M. de Maistre n'est pas ce qu'on appelle aujourd'hui un ciseleur : il a autre chose à faire. Mais quelle main d'ouvrier I Son style est grand, mâle, éclatant. Je voudrais lui appliquer ce qu'il a dit si magnifique-

ment de la science des temps bibliques : il vole plus qu'il ne marche, il ne regarde que le ciel, et son pied dédaigneux semble ne toucher la terre que pour la quitter.

Enfin, pour épuiser ce parallèle, on ne sent pas assez Thomme dans M. de Bonald sous Técrivain. Il a trop gardé — qui donc a dit cela? n'est-ce pas Sainte-Beuve ? — Fâpreté de son Rouergue et de ses montagnes. Il y a dans Joseph de Maistre « deux choses dont le souvenir s'efface difficilement ou ne s'efface point du tout, comme il s'exprime lui-même: le soleil et les amis, » Car ce grand écrivain est autre chose qu'un cerveau de génie ; c'est vraiment un homme, un homme simple, facile, accueillant, bienveillant. Allons plus loin, ce patriarche antique, immuable, ce prophète du passé (i), ce théoricien implacable, presque barbare, d'une pensée qui contredit si absolument celle de son siècle, était dans la pratique le plus aimable, le plus tolérant des hommes et le meilleur (2). Chacun sait aujourd'hui comme il aimait ses enfants. Ses lettres, souvent mouillées de ses larmes, ont révélé dans ce logicien inexorable un père presque plus père que les plus tendres (3) : « Le conscrit volontaire Ta emporté. 11 est parti; il s'en va, faisant sept à huit lieues par jour, rencontrer... Ah I mon cher comte, je n'ai pas d'expression pour dire cela ; la pauvre mère ne sait pas le mot de tout ce qui se passe... Il a fallu avaler ce breuvage amer et tenir le calice d'une main ferme. Je ne vis pas. Nul ne sait ce que c'est que la guerre, s'il n'y a son fils, »

(1) Ce mot est de Ballanche.

(2) M. de Sacy. Variétés littéraires,

(3) Cette expression est de M. Nisard.

Par-dessus tout, c'était un chrétien humble et grand. A Saint-Pétersbourg, ambassadeur d'un roi sans royaume, pauvre, mal payé, n'ayant à jeter sur ses épaules, l'hiver, qu'un méchant manteau, seul, loin de sa femme et de ses enfants, qu'il a dû laisser à Turin par économie, sans amis, du moins « de ceux avec qui l'on pourrait pleurer », les épreuves les plus terribles non seulement il les soutient avec une virile et chrétienne résignation, mais encore il relève la dignité de son malheur par son grand air et le courage tranquille de son âme. Jusqu'à la fin de sa vie, il a conservé son ardeur vaillante pour la foi romaine. Les lâches défections du présent et des dissentiments de toute sorte l'affligeaient profondément. Mais son pénétrant regard entrevoyait dans un avenir prochain je ne sais quelle unité féconde qu'il saluait avec joie et enthousiasme.

Soyons donc fiers de nos grands hommes. Gardons-nous sans doute de leur attribuer un privilège d'infaillibilité qui n'appartient qu'à Dieu et à son Église. Mais, ici notamment, prenons garde qu'aucune divergence d'opinions sur des questions libres n'affaiblisse en nous le respect mêlé d'admiration que nous devons à la pure, intègre et glorieuse mémoire de celui que le P. Lacordaire appelait à Notre- Dame « le grand comte de Maistre. »

Revenons à Chateaubriand.

L'auteur du Génie du Christianisme a tout renouvelé : critique, histoire, poésie. On peut dire que le dix-neuvième siècle est son fils intellectuel.

A coup sûr, la poésie est fille de René. Avec ce livre, « le goût public a changé d'idéal » . Ce n'est plus

l'homme en général que nous aimons, c'est Thomme individuel. La poésie personnelle a inspiré toute une école dont les chefs sont connus de tous : Lamartine, Hugo, Musset. S'il fallait d'un mot caractériser leur génie propre, nous ne pourrions que dire avec M. Nisard : Lamartine a le sentiment, Victor Hugo l'imagination, Alfred de Musset la passion.

Ces trois noms immortels ne résument pas tout le mouvement poétique du dix-neuvième siècle. Des œuvres ou du moins des parties d'œuvres ont illustré Déranger, Vigny, Barbier, Laprade, Gautier, Brizeux, Autran. M. Nisard goûte Alfred de Vigny, j'en suis charmé, poète exquis, « si épris de l'idéal dans ses premières poésies, peintre si énergique de la réalité dans quelques pièces posthumes, où l'artiste ne prend pas toute la place au penseur et où l'exécution ne surpasse pas la matière. » Non, M. Nisard n'est pas un classique arrêté. Ayant à écrire de la littérature française au dix-neuvième siècle et à la suivre dans son développement, il a l'œil ouvert sur toutes les nouveautés, acumen inge^ nii, et il admire ce qui vaut la peine d'être admiré. Je vais plus loin, il est à la piste et rien ne lui échappe, pas même les miniatures poétiques de Théophile Gautier dont il apprécie à leur valeur « les habiletés merveilleuses » . Qui donc a osé accuser de froideur ce juge attendri des œuvres de Brizeux? Sainte-Beuve, s'il avait pu se dédoubler et prononcer lui-même sur lui-même, eut-il rendu un arrêt plus juste et plus fin que celui-ci : — « Dans les poésies de Sainte-Beuve, la part du don est moindre que celle du talent d'imitation et d'émulation. Moins d'inspiration y laisse plus de place aux procédés

d'école. Les vers de Joseph Delorme et des Consolations se sentent trop des incertitudes et des obscurités d'un esprit qui s'emmêle souvent par ses efforts mêmes pour se démêler, » Le critique a tué le poète, au grand honneur et au grand profit de la critique. Ce n'est pas sans raison que j'ai jeté plus haut, comme en passant, l'expression latine : acumen ingenii. Cette sagacité, cette pointe de Tesprit est infiniment aiguisée en Désiré Nisard.

La liste des poètes s'arrête avec Sainte-Beuve ; je le regrette. Vous nous auriez appris ce qu'il y a de caduque, d'éphémère et de faux dans l'œuvre des modernes : Leconte de Lisle, SuUy-Prudhomme, François Coppée, André Lemoyne, et aussi la partie forte, saine, vraie et durable. Vous avez une manière d'écrire l'histoire littéraire, qui est un enseignement continuel. Donnez-nous quelque part ce chapitre supplémentaire; nous vous le demandons.

Après lapoésievientl'histoire. Le perfectionnement qu'a reçu l'histoire est une des gloires de notre temps. Cinq grands noms se détachent et rayonnent : Augustin Thierry, Guizot, Thiers, Michelet, Mignet. Augustin Thierry peint, raconte, poétise les faits ; Guizot est l'historien des idées ; Thiers celui des affaires ; Michelet ressuscite les morts ; M. Mignet est l'historien philosophe. Vous reconnaissez dans cette analyse la méthode de M. Nisard. Il a le don de condenser un ^rand nombre de jugements en arrêts. Tout cela est très ingénieux tout à la fois, acumen ingeniiy et très solide. Cela suppose une réflexion puissante et une extrême habileté de style. Augustin Thierry est étudié avec amour. Ces pages nous en ont rappelé d'autres, touchantes et charmantes, sur l'auteur des Récits mérovingiens. Le lecteur les trouvera dans les

Souvenirs de Voyage (1) où M. Nisard lui apparaîtra peut-être avec une physionomie nouvelle. VBistoire des Girondins est un travestissement historique éblouissant. « Tous ceux qui aiment les feux d'artifice auront plaisir à lire (cet ouvrage). Ce sera sa manière de durer. » Philippe de Ségur a raconté V Histoire de la Campagne de Russie. Livre ardent, brillant, pathétique. « Les chapitres en sont comme les chants d'une épopée. »

Au théâtre, Casimir Delavigne n'est plus qu'une ombre. Victor Hugo a rendu la poésie au poème dramatique épuisé. Toutefois, n'y a-t-il pas confusion des genres? Le théâtre ajoutera-t-il à sa gloire de poète lyrique, ou lui fera-t-il une gloire de poète dramatique? Ponsard est plus longuement étudié que Victor Hugo et je m'en étonne, puisque M. Nisard n'a repris cette étude (ou je me trompe fort) que pour atténuer certaines formules laudatives d'autrefois et qu'au demeurant il range l'auteur de Zwcrèce parmi les poètes de second ordre. Ce qui est hors de pair dans cet article, c'est le parallèle entre Ponsard et Casimir Delavigne. Je signale aux Merlet futurs cette page pour leur anthologie. Eugène Scribe, à défaut de style, ne manque pas d'esprit. Alexandre Dumas aurait pu écrire des pièces durables. Que vous prisiez la prose vigoureuse d'Emile Augier, son vers franc, aisé, éclatant, et, quand le sentiment le veut, poétique, je suis loin d'y contredire, pas plus que vous ne me surprenez quand vous louez dans les pièces d'Octave Feuillet la rare distinction du style. Mais, au regard de la morale, j'attendais vos réserves. Entre tous les auteurs drama*

(1) Deux volumes chez Calmann Lévy.

tiques, c'est Alfred de Musset qu*admire le plus M. Nisard. « La place que (ces charmants proverbes) ont prise au répertoire, elles la garderont tant que la maison de Molière sera debout. » Cest la mode depuis quelque temps de comparer Musset à Marivaux. M. Nisard proteste : C'est, dit-il, faire tort à cette langue. Et, si vous hasardez que Molière est un bien gros nom pour ce style, fin, facile et léger, gracieux, M. Nisard appuiera et prononcera que Musset est plus que de Técole de Molière, il est de sa souche. Croyez-moi, taisez-vous ; s'il l'affirme, il le sait.

On n'ose guère avancer aujourd'hui, surtout depuis le tapage que l'école naturaliste a fait autour de son nom, qu'à tout prendre Balzac n'est peut-être pas le romancier impeccable que d'aucuns adorent. Je souligne cette phrase de M. Nisard qui dit tout : « S'il n'y a de durable que ce qui est bien écrit, Balzac a été bien inspiré le jour où il a eu l'idée d'écrire en ÉCRIVAIN le roman d'Eugénie Grandet, Ce jour-là fut pour lui le jour du génie. » De George Sand, comme le commun des lecteurs, M. Nisard retient les romans champêtres. « Le temps ne leur arien ôté de la fleur de nouveauté des premiers jours. Ils sont du très petit nombre des romans qu'on relit. On s'en promet la fête pour les jours de loisir, de même qu'on se promet de revoir certains paysages dont le souvenir est comme une voix qui vous y rappelle. » Quant aux nécessaires réserves sur l'œuvre entière, elles ont été faites ailleurs. Il nous souvient que George -Sand y fut sensible et qu'elle crut y avoir répondu dans sa dernière Lettre d'un Voyageur,

Elle est exquise, à ne rien dissimuler de ma pensée, et de verve tout aimable, la page qui est consa-

crée à Alexandre Dumas, romancier. « Qu'un tel ouvrier n'ait pas fait tout au moins son chef-d'œuvre^ je n'en ai pas encore pris mon parti. » — Rapprochez-la de ce parallèle, que j'ai cité ailleurs (i), de Balzac et de Fauteur de Monte-Cristo, Si quelqu'un ressemble à Dumas, ce n'est point Mérimée assurément. M. Nisard, qui ne veut surfaire personne, ne lui accorde pas toutes les qualités du grand écrivain, mais il cherche ce qui lui manque de l'excellent. Souvenez-vous de Colomba^ de V Enlèvement d'une Redoute^ de Mateo Falcone. Dans le roman du bien, Jules Sandeauest un maître. M. Nisard aune façon de louer l'auteur de la Maison de Penarvan qui est aussi originale que profonde : « Comme il y a un esprit de bon sens, dit-il, il y a un esprit de sentiment. Sandeau a beaucoup des deux : mais l'esprit de sentiment est comme son humeur et son habitude. »

Que de réflexions, saines ou fines, toujours judicieuses, il serait facile de recueillir dans les ouvrages de l'éminent critique ! On les publierait sous le titre traditionnel : L'Esprit de M. Nisard.

A l'occasion des romans d'Octave Feuillet, « exquis, courts, rapides, » j'aurais voulu entendre ici encore les protestations légitimes d'une conscience chrétienne*

Enfin, la critique. YiUemain n'est pas flatté. C'est une photographie sans retouche. Peut-être même la main a-l-elle appuyé sur certains traits qui n'ont rien de FAntinoUs ou de FApollon du Belvédère. Il y a du Fénelon et du Voltaire dans Saint-Marc Girar-

(i) Voyez notre livre intitulé Par Monts et par Vaux^ 3* édition. Paris, Téqui.

din. C'est tout ensemble Thumeur aimable et Thumeur railleuse. La langue du Cours de Littérature dramatique^ c'est le vêtement de Thonnête homme... M. Nisard vous laisse le plaisir d'achever la citation. Veut-il lui-même, suivant son habitude, enfermer ce modus dicendi dans une formule, il n'y parvient pas. « Ce style ne s'analyse pas ; il est bien heureux, il échappe à une définition. »

Sainte-Beuve est comparé à Bayle. Ne vous récriez pas. L'auteur a ses raisons. Comme penseur, il est audessous de Bayle, mais, dans le domaine des lettres pures, par combien de qualités ne lui est-il pas supérieur I Chez Sainte-Beuve, « la critique n'est que la plus exquise sensibilité pour les choses de l'esprit... » Comme cela est vrai et dit à merveille I « C'est un e invention et une création continuelles. Pour peindre les caractères et les personnes, quel peintre a possédé une palette plus riche ! Sa langue a une abondance de mots inépuisable et pour chaque chose le mot juste.., » Je regrette de n'avoir pas sous la main les Mélanges de Louis Veuillot ; on y verrait que l'universitaire et l'auteur des Libres Penseurs ont porté le même jugement sur le critique des Lundis, Jules Janin est exécuté de la meilleure grâce. Voulez-vous un exemple de bon ton, de parfaite courtoisie ? Lisez. Vous vous rappelez que, de son temps, on appelait quelquefois Jules Janin, « le prince des critiques » : — « C'est un petit nom d'amitié que lui ont donné ses confrères du feuilleton, en rhonneur de son caractère aimable, de sa bonne humeur et de son talent. »

Je laisse de côté la critique politique.

Dans la critique philosophique, je relève le nom de Cousin. S'il vous plaît d'apprendre à écorcher de

fines pointes, regardez I On dirait Apollon enlevant la peau de Marsyas. M. Nisard n'oublie point cependant que M. Cousin a écrit un livre bienfaisant : Du Vrai, du Beau, du Bien. Le portrait de Jouffroy m'attire : « Je ne sache pas de plus touchante mémoire que celle de cet esprit honnête, philosophe pour avoir à croire et à aimer, qui se voyant délaissé par les croyances maternelles, en demande d'autres à la philosophie, et comme le naufragé embrassant une dernière épave, s'attache à la philosophie qui s'enfonce à chaque instant sous le poids de ses doutes. » Non, ce ne sont point les croyances maternelles qui ont délaissé le pauvre Jouffroy... Jamais la foi ne déserte les âmes qui se tiennent devant Dieu dans l'humble attitude de la prière et de l'amour. Je regrette qu'à côté de Jouffroy, M. Nisard n'ait pas au moins esquissé le portrait de son compatriote ce doux abbé Gerbet que Sainte-Beuve qualifiait « l'un des hommes les plus savants, les plus distingués, les plus vraiment aimables que puisse citer l'Église de France et Tun de nos meilleurs écrivains (1). » Il me semble, au reste, qu'une bien petite place a été faite aux catholiques, philosophes, orateurs, historiens, dans cette galerie du dix-neuvième siècle. Je n'y trouve point Lacordaire, ni Gratry, non plus l'évêque d'Orléans, pourtant tous les trois vos confrères à l'Académie, et -j'y cherche en vain Ozanam. Vous nommez Montalembert, et je vous en félicite.

(1) Causeries du lundi, t. VI, p. 378, 3« édition. Le début de cette causerie est charmant : « Voici un sujet que je m*étais proposé depuis longtemps pour un jour de fête, pour une Fête-Dieu ou pour une fête de Marie ; car il y entre de la sainteté, de l'onction, de la grâce mêlée à la science, à un pieux sourire. »

. Mais, tel nom que nous n'avons point rencontré dans le Précis, Gratry, par exemple, nous les trouverons dans les Discours académiques (1).

Ici et là, en dépit de la cérémonie et de la mode, je vous assure que vous trouverez dans ce discours des pages durables d'éloquence et de style, et non pas seulement, comme le suppose avec modestie l'illustre académicien, « des documents littéraires. »

Ne vous laissez donc pas abuser par le sens usuel du mot « académique ». Avec M. Nisard nous sommes loin de cette phraséologie élégante et creuse « qui élude les choses et esquive les jugements. » Ces discours sont des études oii l'auteur a mis « tout le soin dont il est capable ». Les appréciations sur Féletz, Musset, Ponsard, le P. Gratry, le duc de Broglie, Cuvillier-Fleury, Saint-René Taillandier, — je le dis parce que je le pense, — sont des jugements définitifs.

C'est un charme et c'est un profit que d'entendre l'orateur louer le récipiendaire en le jugeant. Quelle habileté à reprendre les points principaux de son discours qui prêtent à une discussion ! Quelle légèreté de main à rabattre, sans avoir l'air d'y toucher, ce qui dépasse la mesure I Enfin et surtout j'aime cette gravité souriante, bienveillante et fine, avec laquelle le directeur de l'Académie rappelle et répare ce qui a pu être sinon défiguré du moins oublié. Oui, et M. Nisard se peut rendre à lui-même cette justice — dans chacun de ses Discours la louange qui est « la convenance du genre », n'en n'est pas « la loi étroite » ; la courtoisie n'affadit point la vérité, et la

(1) Titre complet : Discours académiques et universitaires.

vérité n'a pas peur de s'y aiguiser en pointe de malice , Dans les discours « universitaires, » j'aurais à signaler quelques desiderata peut-être ; mais nous sommes trop loin aujourd'hui de cette sagacité, de cette moralité, de ce noble spiritualisme, pour que je ne me donne pas à moi-même le plaisir de la louange sans réserve.

Ce style excellent qui est propre à M. Désiré Nisard, ce style travaillé au burin, je le compare à une monnaie du grand siècle ou à une médaille qu*on aurait retrouvée et «à laquelle une main savante a rendu sa fraîcheur d'empreinte.

Après M. Nisard, on peut lire encore et non sans profit M. Merlet dans son Tableau de la Littérature française, qui va de 1800 à 1815. Cet ouvrage est d'un fin lettré (1).

Chateaubriand n'a peut-être jamais été mieux jugé ni d'un meilleur accent. Nous admirons tour à tour l'initiateur, l'enchanteur, Thomme sous le poète, l'historien, le critique, le polémiste, le voyageur. Quel choix de citations ! et que le peintre s'entend bien à les mettre dans leur jour !

Chateaubriand se passionne, dit-on, pour les mots et il fait des phrases. — Nous le savons bien, et ce qui nous étonne, c'est l'étonnement du vulgaire. D'où vient au « connaisseur», à l'initié, à Tartiste, si vous voulez, cette jouissance, délicate et profonde, qu'il éprouve en lisant telle page ou seulement telle phrase, si ce n'est d'une sensation d'harmonie secrète, de beauté ineffable, d'accord harmonieux enfin entre l'expression et l'idée ? Les mots ont une âme ;

(1) Paris. Hachette*

faites-la vibrer. Louis Veuillot, un rare styliste^ comme chacun sait, et qui n'aimait guère Chateaubriand, a dit de certains vocables que le maître savait placer dans la phrase, qu'ils ont fait, « comme des coups de lance, couler Teau et le sang (1). » Sainte-Beuve, lequel a usé et abusé du droit de se contredire sur Chateaubriand, n'a pourtant jamais varié sur un point, à savoir qu'en France nul n'a mieux conçu et pratiqué la magie des syllabes, l'assemblage et ïaccordance des mots heureux et beaux par eux-mêmes; et, dit-il, « quoiqu'il l'ait fait avec préméditation, avec artifice, il y a tout lieu de l'en remercier comme du plus grand service rendu au goût, après l'excès de métaphysique et la débauche d'abstraction qui avait précédé (2). » Au demeurant, à qui réclamerait que Chateaubriand est plus un écrivain qu'un penseur, plus un auteur qu'un homme, je l'accorderais volontiers, mais à la condition de m'écrier : quel auteur et quel écrivain! Je regrette que M. Merlet n'ait pas étudié davantage les Mémoires (T outre-tombe. Il y a des découvertes à faire dans ces vastes in-octavos, si peu connus de la génération contemporaine, et dont George Sand disait : « Je retrouve à chaque instant des beautés de formes grandes, simples, fraîches» de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux. » Enfin, je m'étonne qu'un homme de goût puisse écrire de Chateaubriand qu'il est le « Napoléon de la prose poétique (3). »

(4) Çà et là. Confession littéraire.

(2) Causeries du lundi, t. XIII, 3» éd., p. 168, 169.

L'étrange séduction qu'exerça sur Fauteur des Martyrs un beau mot, une belle phrase, l'auteur de Corinne et de V Allemagne ne paraît pas Tavoir connue. Aussi bien M. Merlet n'exagère pas quand il remarque que son œuvre a je ne sais quoi de suranné a comme une peinture d'Empire. » Ils sont aujourd'hui bien délaissés tous ces ouvrages qui remuèrent si profondément l'Europe et non pas seulement la France. A quoi tient cet abandon? Il y a du mouvement, des images parfois neuves, des aperçus profonds « où l'esprit est la parure de la raison », des mots brillants qui fixent l'idée dans la mémoire « comme par une épingle de diamant, »... C'est vrai; mais la grâce de l'imagination, La fraîcheur, le naturel, la finesse, toutes qualités féminines cependant, sont trop rares. « On est régenté où l'on voudrait être attiré par le charme, » a dit M. Nisard dans cette langue dont il a le secret, précise comme une formule et nette comme ime médaille. En d'autres termes, ce qui manque, c'est la perfection du style. Madame de Staël en a eu assez pour sortir du commun, pas assez pour entrer dans l'élite. Elle n'éclaire pas. 11 est donc admis que le style sert à quelque (^ose. C'est lui qui embaume les œuvres. C'est lui qui d^age du bloc k statue. Il est le sculpteur sans lequel on reste captif dans le marbre, Corinne s'est dégagée par quelques côtés seulement, à moitié même si vous y tene^, tandis qu'Eudore rayonne en pleine lumière sur les degrés du Capitole ou les frises du Parthénon,

Madame de Staël et Chateaubriand ont la première piaoe et la plus large dans cette galerie des écrivains fraaeais dont H« Gustave Merlet nou^ fait les bon-

neurs avec une si rare compétence et la plus aimable courtoisie.

Pour être à la cymaise, les portraits de Xavier de Maistre, de Charles Nodier, de Joubert, n'en arrêtent pas moins les regards. On le fera souvent, où le fera longtemps, ce Voyage autour de ma Chambre où le gracieux humoriste, tout en babillant, s'est peint au naturel : imagination, sourire, attendrissement. M. Merlet dit cela en un charmant langage : « Dans ces nuances d'une mélancolie qui n'a rien d'énervant, que de finesse, que de bonhomie, quelle mesure de goût, quelle fraîcheur de style txansparent comme ces ruisselets qui, aux alentours de Chambéry, serpentent sur la mousse, en un lit tout bordé de menthe et de fleurettes champêtres I » Quant au Lépreux, ses beautés, le lecteur les juge par une larme furtive : elles échappent à l'analyse. Elles font naître dans l'âme ces pures émotions, toutes voisines de la prière, et qui suffisent, disait Sainte- Beuve, à bénir une journée.

C'est aussi une lecture bienfaisante que celle de Joubert ; car « on ne saurait le pratiquer sans être éclairé, pacifié, fortifié. » Il fait aimer les hauteurs et l'air salubre qui circule sur les monts. Lui-même avait conscience de sa valeur morale, quand il dit sait : « Quiconque s'assied à mon ombre devient meilleur. » Elles sont exquises les pages que M. Merlet écrit à sa gloire. On dirait que, pour le louer^ Joubert lui a prêté sa plume. Il lui arrive même une fois ou deux de platoniser, de séraphiser. Ah ! qu'il est rare ce tourment de la perfection et qu'ils sont faciles à nombrer les écrivains qui peuvent dire avec La Fontaine : «D'amener de la prose à quelque point

de perfection, il ne semble pas que ce soit une chose fort malaisée : c'est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela, je confesse qu'elle me coûte autant que les vers (1)... » ou avec Joubert lui-même : <( Mon âme chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. .. La perfection... exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait; cela seul me sied et peut me contenter... » et le reste que M. Merlet n'ignore pas assurément et qui se trouve dans une lettre à Fontanes. Oui, Joubert, malgré le raffinement et la quintessence, malgré certaines vapeurs et volatilisations, a son rang parmi les artistes qui ne vieilliront pas.

Il s'en faut que Charles Nodier soit resté aussi jeune. Pourquoi M. Merlet ne l'avouerait-il pas? Il a de trop bons yeux pour n'avoir point aperçu, sinon les cheveux blanchissants, du moins les premières rides. N'importe. Quels joyaux on pourrait extraire de ses œuvres, — car Nodier était lapidaire, le premier lapidaire du monde dans le Chien de Brisquet^ si j'en crois George Sand ! et quel écrin en composerait une main savante, la main de M. Merlet par exemple ! Je n'insiste pas. Au reste, M. Merlet nous confesse qu'il a lu les pages pénétrantes de M. Montégut et qu'il ne pouvait suivre un guide plus sûr.

(1) Préface aux Amours de Psyché.

Il s'en faut, du moins à notre avis, que M. Paul Albert puisse être comparé à M. Merlet. Il s'en faut surtout qu'il puisse être rapproché de M. Nisard.

M, Paul Albert se proposait d'écrire, — la mort a coupé court à son dessein, — une Histoire de la Lit-térature française au dix-neuvième siècle. Déjà même, dans ses leçons du Collège de France, il avait abordé les origines du romantisme. Nous nous souvenons de certaines conférences où les allusions étaient plus volontiers applaudies que la doctrine ellemême. C'est le cours que le fils du défunt a publié (i) «

Il est trop clair que l'ouvrage rêvé par le professeur n'a pas été fait. Je vois des pierres d'attente dont quelques-unes ont reçu le dernier coup de marteau, mais aucune n'est à sa place et partout le ciment fait défaut.

Il y a deux parties dans ce volume. L'auteur es-

(1) La Littérature française au dix'neuvième siècle. Les origines du romantisme. Paris, Hachette.

saie d'abord de déterminer les caractères généraux de la poésie nouvelle ; il en recherche ensuite les origines dans les œuvres de Delille, d'André Chénier, d'Ossian, de Chateaubriand, de madame de Staël. La seconde partie a pour objet la genèse et la formation du drame romantique. Quelques pages sont consacrées à Shakespeare (à propos de la traduction de Letourneur), à Ducis, à Diderot, à Mercier.

Nous n'avons rencontré dans cet ouvrage posthume rien de piquant ni d'original. Nous ne voulons donc pas .nous y attarder. Les seules figures d'André Chénier, de Chateaubriand et de madame de Staël nous arrêteront.

M. Paul Albert, à l'encontre de Sainte-Beuve et de cette pléiade de la Restauration qui s'intitulait « le Cénacle », tâche à prouver qu'André Chénier n'est point le précurseur des romantiques.

La nouvelle école, dit-il en substance, était pieuse, rêveuse, mystique, et les amours qu'elle se plaisait à chanter, qu'était-ce sinon des rêveries spiritualistes? André Chénier, au contraire, est impie, « athée avec délices (1) ; » l'Eglise, ses ministres, ses sacrements, son culte, il raille tout; il glorifie le suicide et veut qu'on l'enterre civilement. Quant à ses amours, c'est tout autre chose qu'un envole- •ment dans l'azur.

Tout cela n'est point neuf, assurément. Que, pour les idées, Chénier fût de son temps, qu'il ait mis V Encyclopédie en vers, on le savait, et sa gloire n'est point là. Aussi bien, personne n'a jamais prétendu que l'auteur à^ Hermès était par sa philosophie

(1) Ce mot est de Ohénedollé.

Fancêtre des poètes modernes. Ce n'est pas une question d'idées ; c'est une question de style. Ne peut-on pas, en poésie surtout, distinguer le fond de la forme ? Vous pressentiez l'objection vous-même puisque vous la formulez ; mais vous n'y répondez que par une plaisanterie : « Pour preuve à Tappui» dites-vous, on cite les enjambements... » et vous passez.

Oui, les enjambements, sans toutefois en faire honneurà Ghénier, puisque Molière dans Amphitryon (je ne veux pas remonter au seizième siècle), La Fontaine partout (1), Racine dans les Plaideurs (2), ont des souplesses de style et des audaces de rejets que dépasseront à peine nos plus hardis novateurs ; mais ce n'est là qu'un petit, un très petit côté de la question.

André Chénier a non pas inventé, mais reconquis le vers. Nous l'avons dit ailleurs (3) ; répétons-le ici. Dans cette ignoble fin du dix-huitième siècle, parmi toutes les fadeurs (je me sers de mots adoucis) et toutes les fadaises qui déshonoraient l'esprit national, le vers s'énervait et mourait. Chénier parait et avec lui un vers solide, articulé, vivant et chantant. Ouvrez Voltaire, — aux meilleurs endroits de ses tragédies les moins endormantes, — et comparez cette langue à la langue de Y Aveugle, du Mendiant^ du Malade, de la Jeune Tarentine,

(1) Notamment le discours de la Vache*

Enfin me voilà vieille, il me laissa en un coin, Sans herbe! S'il voulait da moins me laisser paître, Mais je suis attachée, et si j'eusse en pour maître Un serpent, eût-il pu jamais pousser plus loin L'ingratitude !

(2) Voir en particulier, Acte III, se. 3 et 4

(3) Tome !•' de nos Études littéraires.

L'une est terne, muette, sourde ; l'autre est colorée, vibrante, frémissante. Ce n'est pas à dire que l'alexandrin de Ghénier soit sans tache : il y a des tares dans ce diamant. Çà et là j'y rencontre encore la vieille périphrase, trop d'incidences et d'accessoires ; la rime est souvent faible et combien de fois en épîthète ! Hugo viendra, Hugo reprendra l'outil dans sa forte main, non pas tout de suite (plus de trente ans après les Odes et Ballades)] il le jettera dans je ne sais quelle fournaise, et l'outil en sortira bronze et or.

Mais en attendant, Ghénier fait rentrer l'àme dans le vers, et le sentiment, la pensée et l'image ; toutes choses sacrées qu'ignorait ou profanait le dix-huitiême siècle et qja!adoraient les poètes de la Restauration. Ecoutez-le :

Où sont donc mes amis, objets chéris et doux ? Je souffre, ô mes amis ! Gîel, où donc êtes-vous?

Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice !

mon cher trésor,

G ma plume, fiel, bile, horreur !

Est-ce que ces cris ne sont pas des cris humains? Cherchez-les donc, en ce temps-là, ailleurs que dans Gilbert I

Et les vers que je vais citer, à quoi les comparerez- vous? A des fleurs de papier peint ou à de vraies fleurs?

L'air trempé des parfums qui respirent les fleurs... L'air du soir si suave à la fin d'un beau jour..,

La coupe étincelante Où la vigne bouillonne en rosée odorante...

Un souffle doux et frais caresse le feuillage...

Sous le souffle des vents les forêts ondoyantes...

En ce genre de beautés pittoresques, il faut remonter jusqu'à Ronsard qui avait dit :

D'une fresche ramee un ombrage mouvant...

Et encore :

Icy Tombrage frais va les feuilles mouvant Errantes ça et la sous Tbaleine du vent...

Vous rappelez-vous où en était au dix-septième et au dix-huitième siècle la poésie champêtre, la pastorale, l'églogue, l'idylle, comme vous voudrez l'appeler? Racan et Segrais ne sont pas des poètes méprisables, assurément. Sans enfler la voix et dire avec Boileau :

Racan pourroit chanter à défaut d'un Homère (1),

il serait facile de cueillir dans les Bergeries des vers pleins, graves et doux, et, dans Segrais, des groupes entiers de vers heureux, des tirades d'une mo'lleBsé harmonieuse ; mais ni Tun ni l'autre n'a compris la pastorale franche, sincère, rustique; ni l'un ni l'autre n'a fait entrer la poésie dans le domaine du vrai ; leurs Ktjlogues sont ingénieuses, mais en dehors de la réalité ; leurs bergers ne sont pas ceux des champs^ mais ceux de VAstrée^ à telles enseignes que Nisard a pu dire : a Sauf quelques passages charmants où ils sont naturels par le goût, je ne vois de rustique dans leurs poésies que l'archaïsme de leur langue (i\ »

André Chénier le premier a, suivant sa propre

yi) ^atir« IX.

y^\ Histoire de !a Litiératu*^ française. T édit, t. IV, p. 155.

expression, « fait entendre à la Seine de vrais bergers. » La poésie agreste, il la recueille partout, dans les Alpes Suisses, aux prairies normandes ; et même il ébauche, à Timitation de la Nausicaa d'Homère, une idvUe fraîchement intitulée le Lavoir, Cherchez dans ces petits poèmes la part du dix-huitième siècle, encore une fois vous ne la trouverez pas. On avait perdu depuis longtemps Tusage, que Fénelon regrettait, d'exprimer, naïvement, sans circonlocution, les détails de la vie quotidienne ; André Chénier Ta retrouvé, et lorsque, dans Jocelyn (par exemple, la, schne des Laboureurs), Lamartine exprime avec une si parfaite simplicité de langue les choses les plus communes, peut-être à son insu le merveilleux poète se rattache-t-il, lui aussi, au charmant précurseur.

Encore bien que je n'aie fait qu'esquisser une étude, je puis le demander maintenant : quel aveuglant désir a donc conduit M. Paul Albert à faire d'André Chénier le poète du dix-huitième siècle? La réponse n'est pas difficile. Pour un libre penseur, le siècle « grand », le siècle « glorieux », c'est le siècle de Voltaire, d'Helvétius et de Diderot. Mais, comment voulez-vous qu'un siècle soit le grand siècle, si, au faîte de son diadème, manque le diamant principal, j'entends la poésie ? « Je le sais, s'écrie M. Paul Albert, je le sais, cela choque les idées reçues, les préjugés à la mode, Torthodoxie littéraire... Mais pourquoi ce grand, ce glorieux dix-huitième siècle n'aurait-il pas eu son poète ? On n'a que trop raillé sa misère poétique. Soyons équitables enfin. Quoi ! une telle impétuosité d'esprit, une passion si ardente et si sincère de la vérité, un tel 'développement des sciences de la nature, une si

puissante investigation des facultés de rhomme, une si hardie revendication de ses droits, tant de découvertes en tout genre et tant d'enthousiasme, tout cela se serait absorbé, perdu dans le domaine de la spéculation pure ! Tout cela serait resté étranger à la poésie I Non ! le poète était né. D'après une loi constante, irréfragable, il était né au moment où s'obtenaient enfm les récompenses éblouissantes du gigantesque effort enfm terminé, vainqueur. Aux penseurs, le travail solitaire, aux poètes les perspectives d'ensemble, le rayonnement de la conquête. » Que prouve cette page où la redondance du style cache mal Tinanité du fond? Rien, sinon qu'à vouloir se guinder, la langue crève.

11 nous semble que M. Paul Albert n'a pas été plus heureux dans son étude sur Chateaubriand.

Lorsqu'en 1801, parut Atala, un philosophe du dixhuitième siècle, l'abbé Morellet que Voltaire appelait en riant l'abbé Mords-les^ essaya sa dent sur cette œuvre jeune et forte : il ne l'entama pas. C'était un homme d'esprit pourtant, mais d'horizon étroit. Ses Observations critiques présentent des détails qui sont justes assurément ; mais ce que Joubert a appelé « le talisman » dans Chateaubriand, lui échappe.

Paul Albert est une sorte d'abbé Morellet, moins négatif, mais plus chagrin, qui ne prend un auteur, eût-il du génie, que par ses petits côtés. Béranger disait un jour : « Chateaubriand est pour moi une vieille passion, et je lui dois d'avoir osé être autre chose que voltairien. » Il semblerait que Paul Albert ne pardonnât pas à Chateaubriand le Génie du Christianisme» Le moyen de voir en ce livre impérissable l'inûuence du dix-huitième siècle I Et comment ad-

mirer un homme qui n'est pas fils de Voltaire? C'est au point que M. Paul Albert n'a rien compris à cette admirable seconde partie qui a, sinon fondé, du moins renouvelé chez nous la critique littéraire* A ce propos, Béranger que je trouve piquant d'opposer à M. Paul Albert écrit encore : « Le Génie du Christianisme^ quand il parut, me remplit d'enthousiasme. Chateaubriand révélait les beautés des écrivains de l'antiquité d'une façon toute nouvelle et faisait rentrer dans la littérature l'élément religieux qui semblait banni de notre poésie. Son livre devint pour moi un cours d'études bien autrement inspirateur que ceux de Le Batteux et de La Harpe. A l'exception des larmes d'admiration que m'avaient arrachées l'Iliade de madame Dacier, l'espèce de passion que m'inspirait Aristophane, génie qui me semble encore mal apprécié chez nous, je n'avais pu me rendre bien compte de la poésie grecque. Je dus à M. de Chateaubriand de l'entrevoir à côté de la poésie biblique (1). »

Et Sainte-Beuve que M. Paul Albert aflfecte de combattre, chaque fois qu'il ne le pille pas :

« Toute cette partie de l'ouvrage où l'auteur examine les caractères naturels dans l'antiquité et chez les modernes..., est riche de beautés fines et de nuances exquises : c'est de la grande critique litté* raire. Le meilleur fonds de la critique française classique doit se chercher en de telles pages (2). »

M. Paul Albert a voulu traiter ce livre tout entier comme un système théologique, et c'est un poème.

Toutefois, je prie le lecteur de ne pas conclure que

(1) Ma Biographie.

(2) Chateaubriand et son groupe littéraire.

M. Paul Albert refuse toute justice à celui que George Sand appelait « le plus grand maître de ce siècle ». Il reconnaît en lui l'artiste incomparable (i). Au sortir des ténèbres malsaines du Directoire, Atala fut une aurore. liené est peut-être même un chef-d'œuvre. Chateaubriand a retrouvé la passion, la religion et le pittoresque. Il a bien sa place, une place d'honneur, dans Thistoire littéraire du dixneuvième siècle. « Il fut le dernier des classiques et le premier des romantiques. >^

Avec madame de Staël, M. Paul Albert est plus à 3on aise. Chateaubriand ferme le siècle de Voltaire ; madame de Staël le continue. Chateaubriand regarde vers le passé, et madame de Staël vers l'avenir. M. Paul Albert s'attache surtout, dans cette étude qui est la plus longue et non pas la moins intéressante de son livre, à mettre en saillie tous les points par lesquels madame de Staël tient au dix-huitième siècle et à la Révolution. Il nous la montre, dès son enfance, aspirant tous les souffles de l'esprit nouveau. Elle passe, dans ses lectures, de Richardson à la Nouvelle Béloïse, de l'abbé Raynal à Condorcet, de VFsprit des lois à Y Emile, Tous les enivrements d'espérances et d'illusions dont furent pris nos pères à la veille de la Révolution, elle les partagea. Il est vrai qu'à ces rêves magnifiques succéda bientôt l'épouvantable cauchemar et le réveil horrible. N'importe. Madame de Staël ne fut point ébranlée dans sa foi. Elle eut même plus de courage que la plupart des hommes d'alors. Sa protestation en faveur du droit contre 93, le 18 brumaire, et l'Empire, elle la renouvelait encore sous la Restauration, quelques jours

(1) Il n'est question pour nous que du style, bien entendu.

avant de mourir. Toutes les qualités de son âme, toutes les forces de sa mâle raison, M. Paul Albert en fait honneur à la philosophie du dix-huitième siècle. Le libre-penseur triomphe... et rit. Il a beau rire, je trouve que Chateaubriand avait raison, quand il écrivait : « Ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme madame de Staël la perfectibilité. J'ai le malheur de croire avec Pascal que la religion chrétienne a seule expliqué le problème de rhomme... »

Si M. Paul Albert a surfait le mérite du penseur dans madame de Staël, il n'a point exagéré la valeur de l'écrivain. Même, nous croyons qu'il est resté audessous de la vérité. « Madame de Staël, dit-il, est faiblement douée sous le rapport artistique. » Entendez-vous que sa phrase n'a point les attaches ni les articulations, ni la pose royale du style des hommes de génie, Bossuet, par exemple, ou Chateaubriand? Vous avez raison. L'auteur reste femme, malgré la virilité des mots ; mais qu'elle sait bien, à l'occasion, d'un regard, d'un geste ou d'un soupir, donner à sa phrase la parure qui lui convient! a La passion qui tient une si grande place dans la vie, continue M. Paul Albert, n'a pu lui inspirer une œuvre forte, vraie, d'une couleur unique, concentrée et profonde. A deux reprises, elle l'a tenté, dans Delphine et dans Corinne. Ce sont deux œuvres merveilleuses d'esprit, de finesse, d'éloquence; mais elles sont longues, souvent à côté, et sans composition nette et sévère. Çà et là, il y a de la couleur, mais il n'y a pas de dessin... » Et le critique ajoute, équitable cette fois : « C'est ici qu'éclate la supériorité astistique de Chateaubriand. Jeune i passionné, rêveur, mélancolique, il ne se perd pas

en longues et diffuses descriptions de son mal. 11 le domine, le resserre, le concentre, le jette au dehors dans un livre d'intense poésie, dans René^ et il crée un type. » Ajoutons que rien n'est vulgaire dans les écrits de madame de Staël; or, la distinction touche àToriginalité. Ce qui ferait peut-être le plus défaut, ^ part rimagination pittoresque qu'elle n'avait pas, c'est cette qualité, féminine entre toutes cependant, la grâce. Elle est trop philosophe pour avoir le charme. Poète, elle ne l'est pas. « C'est un tribun, » disait Lamartine.

Terminons par un mot de Bussy-Rabutin sur les Caractères de la Bruyère : « Comme il y a un beau sens enveloppé sous des tours fins, la revision en fera sentir toute la délicatesse (1). » Rien de moins applicable que ce jugement à l'œuvre posthume de M. Paul Albert. Comme tout procède du parti pris, de la thèse qu'il fallait établir et soutenir, le fond est ordinairement paradoxal. Quant au style, je le trouve heurté, saccadé, bruyant. Parfois aussi il est net, clair, incisif. J'en fais peut-être l'éloge, car M. Paul Albert dit quelque part : « Les critiques ressemblent trop de nos jours aux entomologistes qui piquent sans colère un insecte sur un bouchon et le cataloguent; il faut piquer, cataloguer, mais il faut être colère. » La finesse et la délicatesse qu'admirait Bussy dans La Bruyère ne vont guère avec la violence. Aussi bien je ne crois pas à un livre durable, ni même... aune seconde lecture.

Dans le deuxième volume comme dans le premier, je cherche en vain l'impartialité, je trouve presque à

(1) Lettre du 10 mars 1688.

chaque page Fesprit de parti. Le fond même du travail n'a pas été suffisamment creusé. Le fils de Fauteur Ta senti sans doute (et nous lui en faisons compliment), puisqu'il écrit dès l'abord : « Ce livre n'est que le résumé d'un cours professé à la salle André, en 1876, devant des dames et des jeunes filles. C'est assez dire ce qui lui manque (1). » Nous serions tentés de nous en tenir à ce jugement et d'arrêter là ce compte-rendu. On ne passe pas au crible des notes qui ont servi de matière à un cours professé devant des femmes. Mais, plus loin, le fils du défunt ajoute : « Ce sont bien quelques-unes de ses idées, longuement mûries et très arrêtées, que, pour la dernière fois, je livre au public : il ne leur manque que la forme définitive. » Voyons le fond de ces idées « longuement mûries et très arrêtées. »

On pourrait diviser, comme il suit, l'ouvrage de M. Paul Albert : les historiens, les philosophes, les poètes et les romanciers.

Chaque historien a sa qualité dominante, comme chaque poète. Augustin Thierry, saisi d'abord par le côté pittoresque des choses, raconte et peint. Guizot analyse, généralise, dogmatise. Point de mise en scène. Ni drame ni couleur. Un dessin net, roide peut-être et ferme. Guizot est l'historien des idées, comme Thiers est l'historien des affaires.

Si plein de verve qu'il en est ivre, Michelet nous fascine et nous entraine. On a bien dit : Michelet ressuscite les morts.

Je ne m'explique pas pourquoi M. Paul Albert a laissé Mignet dans l'ombre. Il a sa place parmi les grands historiens du dix-neuvième siècle. Entre

(1) Préface.

tous il est rhistorien impartial. M. Nisard l'appelle rhistorien philosophe (1).

Un paragraphe, sinon un chapitre, était dû, ce me semble, à Philippe de Ségur, le vaillant et brillant écrivain de cette épopée militaire : V Histoire de la Campagne de Russie.

Avec une étude sur le Globe nous abordons la critique philosophique et la critique littéraire. C'est d'abord M. de Rémusat, lequel, à notre humble avis, a trop embrassé de genres pour exceller en aucun. Philosophe, historien, publiciste, et même, à certains jours, versificateur, il est déjà mort presque tout entier.

Jouffroy non plus ne restera pas comme un des grands noms de la philosophie française. C'est un malade exquis. Il a vu jusque dans son fond le néant du rationalisme. Il a pleuré en larmes immortelles sa foi perdue, et entrevu, je l'espère, par delà les ombres du dernier rivage, l'aube du jour qui ne s'éteindra jamais.

S'il a quelque sympathie pour Jouflfroy, M. Paul Albert n'en ressent aucune pour Cousin. Ce n'est pas même dans un linceul de pourpre qu'il l'ensevelit... « En résumé, dit-il, M. Cousin n'a jamais eu que des arguments, jamais il n'a apporté de preuves. Il ne représente qu'un des côtés de l'esprit du dix-neuvième siècle, le défaut dont nous nous guérissons, l'éloquence, le goût pour la vérité oratoire. Il n'a pas même soupçonné la vérité scientifique. On ne veut plus que celle-là, donc on ne veut plus de lui. » Telle est la courtoisie de M. Albert. Au lieu de mettre en

(1) Précis de V Histoire de la Littérature française, édit. de 1878, p. 358.

relief les qualités des gens, il étale les défauts, et il triomphe. Critique négative, petite critique.

Tandis qu'en France, Cousin « rajeunissait » la philosophie, M. Villemain renouvelait la critique par la science et par la méthode. Il savait le grec et il étudiait le moyen âge, aussi les littératures étrangères. L'éloquence et la poésie chrétiennes au quatrième siècle lui étaient familières, toutes choses qu'ignoraient et méprisaient peut-être ses contemporains. C'est lui qui, le premier, a replacé l'auteur et l'œuvre dans le milieu... YiUemain trouve grâce devant M. Paul Albert. Il ne fait guère de réserve que sur son style. « Il écrit trop bien, ne s'abandonne pas assez. » Ne pourrait-on pas ajouter que la doctrine fait défaut ? Villemain n'enseigne pas.

Saint-Marc Girardin dont M. Paul Albert ne parle point (je ne sais pourquoi), ne dogmatise pas non plus; mais avec son humeur railleuse tout à la fois et indulgente, l'honnête homme et le bon homme I

Un chapitre très intéressant, presque amusant, c'est le chapitre consacré à Sainte-Beuve. M. Paul Albert lui passe la plume à travers le corps. Que lui a donc fait le grand critique?... Encore bien qu'il ne prononce pas son nom, je soupçonne M. Albert de préférer Jules Janin à l'auteur des Lundis.

Savez-Yous quelle est la plus chaude admiration de M. Albert? Bérangerl... Nous, chétif, nous le dirons bientôt^ avec la meilleure volonté du monde, nous ne trouvons dans l'œuvre de Béranger que des « pincées », de petites pincées de poésie... Béranger, s'écrie M. Paul Albert, a c'est un créateur et un écrivain... Za/brme, elle est admirable, etc.. »> Comment expliquer un tel enthousiasme ? « Béran-

ger... a fait la révolution de 1830... » Voilà le mot de l'énigme* M. Paul Albert a pour la révolution un enthousiasme délirant. Il l'appelle même quelque part « une tourmente divine ».

Déjà, dans le précédent volume de cet ouvrage, il avait en son honneur chanté plus d'un dithyrambe. C'est la révolution qui a créé la conscience ! le patriotisme ! la justice I le droit I la liberté ! Gomment, après cela, M. Albert juge la Restauration, vous le devinez. « On voulait, écrit-il sans sourciller, détruire ce qui restait de la Révolution, reconstruire les châteaux avec les chaumières... » Oh I les misères de Tesprit de secte !... Et comment un homme qui n'est pas dépourvu, peut-il descendre à de telles pauvretés !... Ce n'est pas tout, ce n'est pas assez pour rassasier son besoin de dénigrement. Dans sa haine il enveloppe l'Ëglise et les hommes d'Ëglise. « L'Ëglise romaine, dit-il, a toujours été du parti le plus fort; elle a béni le drapeau des envahisseurs, des conquérants partant pour une guerre de rapines ; au contraire, elle a excommunié les vaincus qui résistaient... »

Revenons aux lettres. Il nous paraît que M. Paul Albert a bien jugé Casimir Delavigne : « Il est défraîchi. )) Je me demande toutefois si le critique a lu les Derniers chants auxquels il ne fait pas même allusion. Il eût trouvé dans ce recueil quelques fruits tardifs, savoureux, que le soleil d'automne a mûris, les Limbes^ par exemple, comme il eût pu lier ensemble quelques bons épis dans la moisson de Pierre Lebrun.

Je partage entièrement le jugement de M. Albert sur Ponsard. Non, l'œuvre de cet estimable « classique » n'est point Zucréce, malgré l'engouement des

coatemporâins qui firent surtout de cette tragédie une réponse aux Burgraves, mais Charlotte Cordaij, Lucrèce^ c'est Tite-Live mis en vers par un versificateur habile. Je reconnais l'art de la composition (il n'est pas mince) ; de très beaux vers se rencontrent, et l'imitation est partout aussi intelligente qu'ingénieuse ; mais ce n'est pas une œuvre de passion. Charlotte Corday est autre chose qu'une impression d'école. Ponsard, qui avait lu les Girondins, en fut remué jusqu'à fond d'âme, et il écrivit un drame qui n'est pas une abstraction. Â telles enseignes que si Charlotte Corday n'est pas un chefd'œuvre, nous ne sommes pas loin de penser que c'est pourtant une pièce durable.

Ce n'était pas un poète que Balzac, du moins en vers. On sait qu'il avait pris pour sujet de poème épique les Incas et qu'il débutait ainsi :

Inca^ ô roi infortuné et malheureux I

Ce n'est pas un poète, mais c'est « une nature », pour parler avec Gœthe. Des chapitres que M. Paul Albert consacre aux romanciers, il nous a paru que le meilleur était celui de Balzac. Il est là, dans ces quelques pages, défauts et qualités, défauts surtout. Or, cette étude n'était point facile, l'auteur des Parents pauvres étant l'esprit du siècle le plus compliqué et le plus encombré. Au fond, M. Paul Albert n'a pas plus de sympathie pour Balzac que pour Stendhal. Sainte-Beuve n'en avait pas davantage. « Quand j'ai lu de ces choses-là, disait-il, j'ai besoin de me laver les mains. » Nous avons remarqué plus haut que M. Nisard était aussi profond que spirituel, quand il disait : « S'il n'y a de durable que

ce qui est bien écrit, Balzac a été bien inspiré le jour où il a eu Fidée d'écrire en écrivain' le roman d'Eugénie Grandet. Ce jour-là fut pour lui le jour du génie (i). »

Ce n'est pas le style qui fait défaut aux romans de George Sand. Quelle ouvrière en beau langage! Mais, parce qu'elle a voulu dogmatiser, faire des thèses politiques, socialistes, religieuses, son œuvre malsaine s'effeuillera, branche à branche. Seuls, peut-être, ses romans champêtres braveront les orages. A l'heure qu'il est, nous Pavons déjà noté, ils n'ont rien perdu de leur fraîcheur.

Le dernier romancier auquel M. Paul Albert consacre une notice plutôt qu'une étude, c'est Mérimée. Sans Colomba, Mérimée ne serait connu que d'un cercle. Il n*a pour ainsi dire ouvragé que des miniatures. Ce qui manquerait peut-être à ce parfait écrivain, c'est, avec la sensibilité vraie, un peu d'imaginative. Ne pensez-vous pas que, dans sa préface sur Gogol^ il a lui-même défini son genre de mérite : « L'art de choisir, dit-il, parmi les innombrables traits que nous offre la nature est, après tout, bien plus difficile que celui de les observer avec attention et de les rendre avec exactitude. » L'art de choisirt voilà Mérimée.

On devine assez, par ce rapide coup-d'œil, combien ce livre est varié, et que d'antithèses vivantes dans notre monde littéraire du dix-neuvième siècle.

Cette sorte d'esquisse de nos origines romantiques serait plus agréable à lire, si la précision de Tauteur

{{) Précis de VEistoire de la Littérature française, nouv. édit., p. 382.

ne dégénérait trop souvent en sécheresse. L'aridité vient du cœur< Nulle part je n'ai senti battre le cœur de l'écrivain. Pas une page non plus ne s'est offerte à mon regard où j'aie pu m'arrêter et dire : Enfin nous sommes [sur les hauteurs, il y fait bon, restons-y.

Les morts vont vite...

Que sont devenus les contemporains de Lamartine et de Victor Hugo, les frères Deschamps, Emile, le plus fougueux champion du romantisme, Fauteur des Etudes françaises et étrangères^ Antony, le mâle traducteur de Dante et le sombre écrivain des Dernières Paroles? (1) Qu'est devenu le prolifique Dell) Voici d' Antony cependant un sonnet qui n'est pas sans valeur :

Depuis longtemps je vis entre deux ennemis :

L'un s'appelle la mort et l'autre la folie.

L'un m'a pris ma raison, l'autre prendra ma vie... Et moi, sans murmorer, je suis calme et soumis!

Cependant, quand je songe à tous mes chers amis, Quand je vois, à trente ans, ma pauvre âme flétrie, Comme un torrent d'été ma jeuaesse tarie, J'entr'ouvre mon linceul, et sur moi je gémis.

— Il respire pourtant, disent entre eux les hommes, Et, debout^ comme nous, sur la terre où nous sommes, Nous survivra peut-être encor plus d'un hiver !

lille? et Fontanes, «l'Horace de Courbe voie », et Denne-Baron ce « Ronsard de pendule? (i) »

Qu'est devenu ChênedoUé, un poète né trop tôt et dont Joubert disait : « Ses vers me plaisent ; ses vers sont d'argent ; ils font sur moi l'effet du disque argenté de la lune (2) ? » Dans plus d'une page, en effet, se rencontrent des vers d'une suavité vaporeuse et comme imprégnés de mélancolie. Pour peindre sa Normandie, il a parfois rencontré de fraîches couleurs :

Le froment, jeune encor,...

Ondoyait à côté du trèfle reverdi.

La cerisaie en fleurs, par avril ranimée.

Emplissait de parfums l'atmosphère embaumée

Et des dons du printemps les pommiers enrichis

Balançaient leurs rameaux empourprés ou blanchis.

On pourrait citer du poème de Dupaty, intitulé les Délateurs, quelques vers inspirés, indignés et rimes avec un rare richesse.

— Oui, comme le polype aux poissons de la mer, Ou comme la statue en sa pierre immortelle, Survit à ceux de chair qui passent devant elle.

Dans la fin d'un autre sonnet^ le poète disait de lui mieux encore :

Si mon malheureux sort eut jadis quelque joie. Triste, je m'en souviens ; et puis, tremblante proie, Devant, je vois la mer qui va me recevoir I

Je vois ma nef sans mAt, sans antenne et sans voiles,

Mon nocher iatigué, le ciel livide et noir.

Et les beaux yeux éteints qui me servaient d'étoiles !

(1) Auguste Bourgoin. Histoire de la Langue et de la Litté' rature française (Petit de Jullevilie), t, VII, p. 133. — Cf. aussi Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t, X.

(2) Œuvres de Joubert, V édit. t. II. Appendice, p. 394. Paris, Didier, 1874.

L'auteur des Martyrs, si grand poète en prose, est médiocre en vers, quand il n'est pas mauvais. La rime le gênait. 11 a fait Moïse, tragédie qu'il n'a cessé de revoir durant vingt ans et qui reste, en dépit de quelques accents très beaux, pleine d'ennui solennel. Un jour pourtant il a trouvé la note. Ce fut dans un voyage au Mont-Dore (1805), — lui-même l'a raconté ; — il entendit une chanson de montagne, joyeuse. L'air lui plut. 11 le ralentit, l'attrista même, ou du moins le « mélancolisa. » Du premier jour, cette complainte circula sur toutes les lèvres : — « un écho de l'âge d'or», disait Sainte-Beuve (1).

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