A HÉLÈNE
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
Ma sœur, qu'ils étaient beaux les jours
De France !
mon pays, sois mes amours
Toujours 1
Te souvient-il que notre mère.
Au foyer de notre chaumière, Nous pressait sur son cœur joyeux.
Ma chère ?
Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deuxl
Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore, Et de cette tant vieille tour
Du Maure, Où l'airain sonnait le retour
Du jour?
(1) Chateaubriand et son groupe littéraire.,, Paris, Gamier 2«* éd., t. II, p. 96.
228 ÉTUDES ET NOTES LriTÉRAIRES
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait rhirondelle agile, Du vent qui courbait le roseau
Mobile, Et du soleil couchant sur Teau,
Si beau ?
Oh I qui me rendra mon Hélène,
Et ma montagne, et le grand chêne ?
Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine 1 Mon pays sera mes amours
Toujours !
C'est bien un chant populaire, gracieux et doux, innocent.
Le chantre des Martyrs, on ne le sait pas généralement, goûtait le simple et le primitif. Ne disait-il pas un jour à M. de Marcellus, je crois, lequel lui traduisait des chansons de la Grèce moderne : « Chez le peuple la poésie est le cri du cœur ; elle est devenue chez nous un effort de Fimagination. 9 Et René ajoutait : « Il y a tel couplet breton que je ne donnerais pas pour les dix chants de la Henriade. »
. Les morts vont vite...
Qu'est devenu Pierre Lebrun, qui, dès sa jeunesse, avait ressenti,
Pour Teau bleue et profonde un indicible amour. . .
Pierre Lebrun qui avait rompu la ligne pourtant, et qui avait été Tun des premiers à croire que la réalité n'est pas absolument contraire à la vérité ? A de certaines bagatelles facilement rimées il n'eût fallu qu'un dernier tour de main. Il a manqué. La Vallée de Champrosay ne serait pas déplacée dans les anthologies.
Ghamprosay ! nom plein de douceur !
ma maison, reçois ton maître; Forêt, fleuve, coteau champêtre, Recevez votre possesseur.
Heureux qui de son espérance N'étend pas l'horizon trop loin, Et, satisfait d'un peu d'aisance.
De ce beau royaume de France Possède à l'ombre un petit coin !
Un cerisier, près de mon Louvre, Se cache et l'indique au regard, Devant, la Seine se découvre. Et, derrière, une porte s'ouvre Sous les ombrages de Sénart. . .
Toute la pièce est de ce ton.
J'y ajouterais quelques paysages normands, Sjemimarins, semi-agrestes (1).
Maître de mes loisirs et libre en mes penchants,
Oh I combien il me plaît de m'éveiller aux champs 1
Gomme pour le plaisir les yeux s'ouvrent sans peine I
Quelle aimable fraîcheur frémit dans chaque veine !
Que notre âme est légère, et qu'on se sent joyeux
D'assister au réveil de la terre et des deux,
De voir l'homme et le jour commencer leur ouvrage,
La lumière monter de nuage en nuage.
Les informes objets reprendre leurs couleurs,
Et les prés reverdir, et renaître les fleurs,
Et se rougir au loin les bois aux mille têtes !
L'étoile du matin est l'astre des poètes ;
Et, de rosée humide, elle verse des airs
Son éclat aux gazons, sa fraîcheur à nos vers.
J'éprouve de la joie à devancer l'aurore,
A marcher par les champs^ où nul ne passe encore.
Dans son buisson l'oiseau se réveille à demi.
Gazouille quelques sons et se tait rendormi...
(1) Cf. Poèmes et Poésies, notamment V et XXX.
Tous les bruits du matin commencent, et la mère, Son enfant dans les bras, entr'ouvre sa chaumière (1) .
A-t-on gardé le souvenir de Népomucène Lemercier, Fauteur de la Panhypocrisiade^ œuvre étrange, « sorte de chimère littéraire, espèce de monstre à trois tètes, qui chante, qui rit et aboie ? (2) » Nous avons déjà répondu : Non. Que n'a-t-il au moins sinon pleuré, du moins larmoyé, comme Miljevoye ? Que n'a-t-il rimé la Chute des Feuilles ou le Poète mourant, choses dolentes et fragiles, sans élan ni éclat, et familières pourtant à toutes les mémoires (3) •
Une complainte, en e£fet, a suffi pour transmettre aux générations le nom de Millevoye, comme un sonnet le nom d'Arvers. La Chute des Feuilles est classique. Voici l'immortel sonnet :
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu ; Le mal est sans espoir, aussi j*ai dû le taire, Et celle qui Ta fait, n'en a jamais rieti su.
Hélas I j'aurai passé près d'elle inaperça, Toujours à ses côtés et pourtant solitaire :
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu Tait faite douce et tendre, Elle suit son chemin, distraite et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.
(1) Jbid, m.
(2) Victor Hugo . Discours de réception à V Académie firmuçaise.
(3) Dans une pièce intitulée le Beau Lys on peut discerner comme une lueur, nous disons pas une aube, du romantisme chrétien.
A l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
(( Quelle est donc cette femme? » et ne comprendra pas.
— a Dites-moi, demandait J. Janin (1), s'il n'est pas dommage que ces choses-là se perdent et disparaissent, ainsi qu'un article de journal?» Non, ce tendre et délicat chef-d'œuvre n'a pas disparu. Le sentiment, plus durable que le diamant, a été incrusté dans l'or pour les siècles les plus lointains.
On retiendra peut-être le nom de Gérard de Nerval pour trois strophes intitulées Le Relais :
En voyage on s'arrête, on descend de voiture, Puis entre deux maisons on passe à l'aventure, Des chevaux, de la route et du fouet étourdi, L'œil fatigué de voir et le corps engourdL
Et voici tout à coup, silencieuse et verte.
Une vallée humide et de lilas couverte.
Un ruisseau qui murmure entre les peupliers, — Et la route et le bruit sont bientôt oubliés !
Cki se couche sur Therbe, et l'on s'écoute vivre, De l'odeur du foin vert à loisir on s'enivre I Et, sans pensera rien, on regarde les cieux... Hélas ! une voix crie : — En voiture, messieurs I
De l'œuvre entière de Casimir Delavigne il ne survivra peut-être que deux ou trois ballades : Le Chien du Louvre^ VAme du Purgatoire, les Adieux à la Madeleine, maison de campagne du poète, Néra à laquelle Scudo a attaché l'une de ses plus pures mélodies, et surtout ces strophes d'une douceur exquise : les Limbes.
(1) Histoire de la Littérature dramatique^ t. III.
Gomme un vain rêve du matin.
Un parfum vague, un bruit lointain,
C'est je ne sais quoi d'incertain
Que cet empire ; Lieux qu'à peine vient éclairer Un jour qui, sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer,
Jamais n'expire.
Partout cette demi-clarté Dont la morne tranquillité Suit un crépuscule d'été,
Ou de l'aurore.
Fait pressentir que le retour Va poindre au céleste séjour, Quand la nuit n'est plus, quand le jour
Ii^'est pas encore !
Ce ciel terne, où manque un soleil N'est jamais bleu, jamais vermeil ; Jamais brise, dans ce sommeil
De la nature.
N'agita d'un frémissement La torpeur de ce lac dormant.
Dont Teau n'a point de mouvement,
Point de murmure.
L'air n'entr'ouvre sous sa tiédeur Que fleurs qui, presque sans odeur.
Comme les lis ont la candeur
De l'innocence:
Sur leur sein pâle et sans reflets Languissent des oiseaux muets :
Dans le ciel, l'onde et les forêts.
Tout est silence.
Loin de Dieu, là sont renfermés Les milliers d'êtres tant aimés Qu'en ces bosquets inanimés
La tombe envoie.
Le calme d'un vague loisir, Sans regret comme sans désir.
Sans peine comme sans plaisir, C'est là leur joie.
Là, ni veille ni lendemain !
Ils n'ont sur un bonheur prochain,
Sur celui qu'on rappelle en vain,
Rien à se dire.
Leurs sanglots ne troublent jamais De Tair Tinaltérable paix ; Mais aussi leur rire jamais
N'est qu'un sourire.
Sur leurs doux traits que de pâleur 1 Adieu cette fraîche couleur Qui de baiser leur joue en fleur
Donnait l'envie !
De leurs yeux qui charment d'abord, Mais dont aucun éclair ne sort.
Le morne éclat n'est pas la mort,
N'est pas la vie.
Rien de bruyant ni d'agité
Dans leur triste félicité ;
Ils se couronnent sans gaieté
De fleurs nouvelles.
Ils se parlent, mais c'est tout bas ; Ils marchent, mais c'est pas à pas ; Ils volent, mais on n'entend pas
Battre leurs ailes (1)...
Est-ce que cette mélodie ne vaut pas toutes les Messéniennes, si peu lisibles aujourd'hui avec cette versification de Tempire où la phraséologie du rhéteur parle plus haut que le cœur du patriote ? « Je ne connais, a dit M. Legouvé, dans toute notre littérature, qu'une page comparable en douceur à ce morceau, c'est la peinture des Champs-Elysées par Fénelon (2) ». 11 y a encore Jeanne d'Arc, nous le sa-
(1) Derniers chants. Un Miracle, chant IL Les Limbes»
(2) ta Lecture en action^^, 260. Paris, Hetzei.
yods; mais à part deux strophes, trois au plus, je cherche la sincérité, la franchise, et je ne rencontre que déclamation et fausse élégance.
Le lecteur retrouve au fond de sa mémoire ces vers touchants :
Du Christ avec ardeur Jeanne baisait rimage ; Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents, Au pied de Téchafaud, sans changer de visage, Elle s'avançait à pas lents.
Tranquille, elle y monta ; quand, debout sur le faite, Elle vit ce bûcher qui Tallait dévorer, Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête. Sentant son cœur faiblir, elle baissa la tète, Et se prit à pleurer.
Se peut-il mieux que ces deux derniers vers ? — « Non, répondait Paul-Louis Courier, ni avec plus de grâce, de douceur, d'harmonie. » Et vous savez que cet amoureux de Tantique ne citait qu'à bon escien t les modernes (1).
Vraisemblablement, ce ne sera point pour ses drames que la postérité retiendra le nom de Casimir Delavigne. Vous doutiez-vous qu'à la première représentation des Vêpres siciliennes l'enthousiasme du parterre fût tel qu'on applaudit pendant tout Tintervalle qui séparait le quatrième acte du cinquième? Je yeux que cette scène de Y École des Vieillards, la première du troisième acte, rappelle la scène corres-. pondante d'Hernani, et je ne refuse pas mon admiration aux répliques ardentes qui se croisent comme des éclairs entre le Duc et Dauville, sans m'écrier toutefois avec Lamartine :
(1) Cf. sa Préface au premier fragment de la traduction d'Hérodote.
Noui relisons ces vers
Qu'eût enviés Térence et qu'eût signés Molière.
Les grandes âmes sont généreuses. Encore moins oserai-je dire que les chœurs du Paria ^ si hors du vulgaire qu'ils soient, peuvent affronter les chœurs d^Estherei d'Athalie, On dit que Don Juan d' Autriche a été une des plus amusantes comédies de notre temps ; l'est-elle encore (1)? Ce que nous savons, c'est que, dans Louis XI ^ il y a des scènes passionnantes* Mais encore une fois, ce n'est point pour son théâtre que la postérité retiendra le nom de Casimir Delavigne, pas plus qu'elle ne prononce le nom d'Arnault pour Mariu^ à Minturnesy Lucrèce^ Cincinnatus^ les Vénitiens, Don Pèdre, etc. (tout cela est mort et enterré), mais bien pour une simple élégie, la Feuille :
De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu ? — Je n'en sais rien.
L'orage a frappé le cbêne Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine Le zéphir ou l'aquilon^ Depuis ce jour, me promène De la forêt à la plaine^ De la montagne au vallon.
Je vais où le vent me mène.
Sans me plcdndre ou m'eifrayer, Je vais où va toute chose, Où va la feuille de rose, Et la feuille de laurier.
Feuille légère, rose ou laurier, elle surnagera longtemps et sans perdre son parfum» Arnault a fait
(1) Cf. dans les Soixante ans de souvenirs de M. Ernest Legouvé (t. I), les pages consacrées à Casimir Delavigne.
encore d'excellentes épigrammes : le Riche et le Pauvre, les Cygnes et les Dindons^ les Taches et les Paillettes^ surtout le Colimaçon.*. Quelques-unes de ses fables ont de la force et du mouvement. La Fontaine eût peut-être signé le Chêne et les Buissons.
Notre siècle a-t-îl gardé le nom d'Edouard Turquety ?
Toute la vie de Fauteur d'Amour et Foi se peut résumer dans ce mot du psalmiste : « Credidi, propter quod locutus sum, J 'ai cru ; voilàpourquoi j'ai chan té. »
C'est en 1829 que 'parut son premier recueil de vers, les Esquisses poétiques, l'année même où Victor Hugo publiait les Orientales, Sainte-Beuve ses propres poésies sous le pseudonyme de Joseph Delorme, Musset les Contes â! Espagne et d! Italie, Lamartine ses Harmonies religieuses. Turquety avait vingt-deux ans. Le a Cénacle »tout entier le félicita. Emile Deschamps lui écrivait en termes exprès : « L'autre soir, chez M. de Vigny, où nous étions rassemblés en grand nombre, vous nous avez fait trouver le temps aussi court que votre livre et nous sommes très fiers et très empressés de vous compter dans nos rangs. Il faut bien que Técole se recrute de jeunes colonels comme vous... Vous avez le talent et vous aurez la gloire... » Et le fraternel poète ajoutait avec moins d'hyperbole : « Si vous étiez là, vous entendriez dire par bien des bouches que vous joignez la poésie du sentiment à la facture pittoresque du vers, que vous avez une grande chaleur de cœur et une grande fraîcheur d'idées... » Le lecteur ne se laissera point piper par les louanges excessives des romantiques, contemporains de l'auteur des Esquisses.
Sans doute il faut signaler dans le gracieux in-16 de 1828 la douceur de l'expression, une inspiration qui est élevée, et la tendresse d'âme ; mais en même temps souligner bien des incorrections et bien des négligences.
L'un des charmes d'une récente monographie de Turquety, non pas le seul, c'est l'inédit. Le biographe, M. Saulnier, a eu en main, outre les notes manuscrites, la correspondance du poète. Les noms célèbres de ces temps déjà lointains, — l'âge héroïque de notre dix-neuvième siècle littéraire, — résonnent pour ainsi parler à chaque page.
Pour donner une idée de l'intéressant journal de l'auteur des Esquisses, choisissons une « lecture » de Marion Delorme qui s'appelait en ce temps-là Un Duel sous Richelieu. — « Toute l'école romantique était... chez Victor Hugo... On se figure mon enthousiasme ; j'avais vingt ans ; j'étais reçu à bras ouverts par les poètes les plus en renom et, après tout, Hugo était un homme de génie. Je croyais assister à la lecture du Cid; j'avoue même que je ne rougis pas de le lui dire à la fin de la pièce... » A l'heure où Turquety écrivait ces notes, il ne comparait plus Marion au Cid; mais en homme de goût, il en admirait encore quelques parties. Le salon du « messie romantique (I) » — ce seul mot indique à quel diapason l'on montait — était curieux à voir. Victor Hugo lisait lui-même et lisait bien. La pièce était intéressante et il y avait à admirer ; mais, dans ce temps, la simple, l'ordinaire admiration ne suffisait pas. « U fallait s'exalter, bondir, frémir ; il fallait s'écrier avec Philaminte :
On n'en peut plus, on pâme^ on se meurt de plaisir.
Ce n'était qu'interjections.., extases... » Voilà pour Tensemble ; les détails ne sont pas moins gais ni moins biens contés : « Le petit Sainte-Beuve tournait autour du grand Victor... L'illustre Alexandre Dumas (qui n'avait pas encore fait schisme) agitait ses énormes bras avec une exaltation illimitée. Je me rappelle même qu'après la lecture, il saisit le poète et, le soulevant avec une force herculéenne : « Nous vous porterons à la gloire, » s'écriait-il... — Hugo y a été porté, mais ce n'est ni par Marion ni par Fauteur de la Tour de Nesle, — Alfred de Vigny, retiré dans un coin, méditait déjà, je le pense, une rupture prochaine ; le statuaire David faisait mine de réfléchir; quant à Emile Deschamps, il applaudissait avant d'avoir entendu... On servit des rafraîchissements. Je vois encore l'immense Dumas se bourrer de gâteaux et répéter, la bouche pleine : a Admirable I admirable I » Turquety clôt le récit de cette soirée par un trait spirituel : « Cette comédie qui succédait si gaiement à un drame lugubre ne finit elle-même qu'à deux heures du matin. »
C'était alors le temps des lectures et aussi des manifestes. La préface de Cromwell avait donné le ton. Il fallait que les plus humbles soldats de la brigade romantique fissent, comme on dit vulgairement, chorus^ et, tout en perforant d'un coup d'épée la vieille défroque « classique, i> brûlassent l'encens à plein feu et sous le nez des capitaines. Turquety pouvait-il échapper à cette loi du moment ? Quoique flatté des louanges qu'on ne lui ménageait pas, il répugnait à adopter ces formules d'enthousiasme délirant qui étaient la monnaie courante du Cénacle. Mais comment imprimer des vers sans y coudre une préface ? — « Ma préface, écrivait-il, n'est point en-
core entamée, mais je crois que je n'en ferai pas ! Je me perdrais ou bien il faudrait louer outre mesure. Croiriez-vous que Jules Lefebvre, auteur de Tadmirable poème du Clocher de Saint-Marc, n'a pu réussir à voir prononcer son nom dans les journaux pendant trois ans, parce qu'il avait eu le malheur de dire que, dans une pièce d'Emile Deschamps, il y avait trente vers à retrancher? Croiriez-vous que pour quelques mots défavorables à Hugo qui ont été mis dans la Quotidienne dernièrement, dans un article signé J. J. (1), Hugo a menacé de le faire périr sous le bâton I Sainte-Beuve brandissait une clef quMl tenait à la main^ en prononçant des invectives, etc., etc.. » Et le pauvre Turquety désabusé ajoute mélancoliquement : « Voilà ces hommes vus de près ; ils sont plus petits que des enfants, quand il s'agit de leurs ouvrages... » Le bon Nodier seul faisait exception. Quand on lui parlait de ses ouvrages, on eût dit qu'il s'agissait « de ceux du Grand Turc. » Il était là-dessus d'une insouciance complète, un peu à la façon de Jean La Fontaine. Il avait Tair de demander: « Est-ce que j'ai fait cela? » Turquety voulut échapper à cette atmosphère artificielle et capiteuse dans laquelle vivaient les romantiques ; il y échappa, et les Esquisses parurent sans préface.
La Révolution de 1830 éclata, soudainement, comme un tonnerre. Elle ne fit que creuser davantage le fossé qui séparait déjà le jeune rimeur breton des romantiques fougueux. Quand il vit la foi de son baptême publiquement insultée et menacée, il
(1) Jules Janin, auteur, en ce temps-là, de la Femme guUîotinée.
Fembrassa avec plus de ferveur et Taima d'un plus ardent amour. Le poète des Esquisses fît place au poète d'Amour et Foi, de Poésie Catholique et des Hymnes sacrées. Il entra en rapport avec Lamennais. L'A D^nir publia une Fmon où apparaissait,
Avec un regard sombre, Dante, le vieux poète à la plume de fer, Immobile et portant la main sur son enfer.
Tout ce chapitre des relations de Turquety avec les autres de la Chênaie est intéressant. On y voit Lamennais corrigeant des vers et donnant au poète d'utiles conseils. « Quel sera le titre de votre nouveau recueil? demande Lamennais. — J'ai l'intention de l'intituler Amour et Foi, — Pourquoi pas : Dieu et V Homme? — Oui, si j'étais Lamennais... — Il y aurait, riposta celui-ci, un magnifique thème à développer en vers. Je voudrais peindre une scène de plaisir, une orgie, et entrecouper les chants delà fête des sombres vers du IHes irœ ; quel contraste saisissant ! » Turquety s'empara de cette idée et en fit V Hymne du Siècle, l'une de ses meilleures compositions. A-t on remarqué que Victor Hugo dans Lucrèce Borgia avait mis en œuvre la même idée avec son énergie habituelle ? Rappelez-vous la première scène du troisième acte. Or, la conversation de Lamennais avec Edouard Turquety est du mois de décembre 1832 et Lucrèce Borgia fut représentée le 2 février 1833.
Amour et Foi venait à peine de paraître que l'heureux poète songeait déjà à développer sa pensée dominante dans un nouveau livre qui vit le jour en 1836 sous le titre de Poésie Catholique. La préface en est belle. C'est un cri de l'âme, une affirmation
éloquente des convictions de Fauteur. « Il ne s'agit plus aujourd'hui, écrivait-il, de Fart religieux, mais uniquement de Fart catholique. Il est temps que la foi et la poésie se lient entre elles par une communion indissoluble. Il faut que les deux nobles sœurs, trop longtemps désunies, marchent désormais de front sous la même bannière en invoquant la même parole, celle de FËglise, épouse du Christ. » Peutêtre dans ce volimie le grave écrivain a-t-il trop appuyé sur le côté sévère des croyances catholiques. Son ami Souvestre le lui reprochait dans la Revue de Paris : « Sa voie disait le critique, est devenue austère : tout est sombre en lui jusqu'à sa résignation ; ses vers donnent au cœur je ne sais quelle secousse douloureuse, lors même qu'ils n'ont à exprimer que la tendresse et la joie ; les pleurs semblent toujours prêts de déborder comme d'une coupe trop pleine (1). » Plus tard Turquety lui-même regrettera Fâpreté de ce livre. « Je me souviens, disait-il en faisant allusion à la teinte sombre de la plupart des pièces, que Brizeux le comparait un jour pour la couleur aux tableaux espagnols du Louvre, Zurbaran et Murillo. »
Sur le conseil de Lamartine, Turquety composa les Hymnes sacrées. « Il n'y a que vous et Soumet, lui disait l'auteur des Harmonies, qui en soyez capables, et Soumet est trop vieux. » Ce recueil, où le poète célèbre les solennités de l'Église, est comparable à un rayon de lumière dans une cathédrale gothique. Livre pur, plaintif, attendrissant. Brizeux pleurait aux belles pages :
(1) Cet article d'Emile Souvestre est reproduit en tête de Fédition de Turquety publiée en 1857.
mon cœur, sois plus fort, mon pauvre cœur, achève, Achève d'oublier, puisque tu perds ton rêve.
Puisque le doux flambeau de tes belles amours Se voile à ton regard, se voile pour toujours... ... Ou plutôt, puisque rien ne saurait te guérir. Mon cœur, mon pauvre cœur, achève de mourir I
En 1845, au printemps, Edouard Turquety fit paraître sous le titre : FUurs à Marie, une sorte de mois de Marie poétique, dédié à madame Swetchine. Ces fleurs, un peu hâtives, se sont vite fanées. Quelques-unes pourtant ont gardé leur fraîcheur et leur parfum, V Assomption notamment.
Elle a pris son vol... Où va-t-elle Par les espaces entr'ouverts ?
Où va cette femme immortelle Au milieu de ce flot d'éclairs ?
Elle s*élance, éblouissante, Avec la vitesse puissante De Taigle ou des vents fugitifs ; Elle s'élève, couronnée.
Par-dessus la terre étonnée, Par-dessus les cieux attentifs.
Cette femme que Tange nomme Au bruit des acclamations, C'est la mère du Dieu fait homme.
Du Désiré des nations.
C'est la Vierge auguste et féconde^ Qui porta le Sauveur du monde.
Dans un siècle à jamais sacré ; C'est la mère pleine de grâce De celui qui mourut en face De ce grand ciel qu'il a créé.
Il règne maintenant, il plane Au-dessus de l'homme pervers ; Le martyr d'un peuple profane Est là-haut roi de l'univers.
Pas un des soleils de Pespace Qui ne se courbe quand il passe En murmurant son nom béni ; Il peut tout frapper, tout absoudre ; Il a pour messager la foudre ; Il a pour palais Tinôni.
Et c'est là, sous un dais de flamme, Qu'il vient de serrer dans ses bras La douce Vierge, Thumble femme Qu'il choisit pour Mère ici-bas.
Oh I de quel brillant diadème Il entoure ce front qu'il aime I Quel triomphe immense et divin I Le Seigneur, le Dieu des victoires, La porte aujourd'hui dans sa gloire Gomme il fut porté dans son sein.
vous que le Christ environne, sainte Mère du saint Roi, Daignez, du haut de votre trône, Daignez dissiper notre effroi.
Protégez-nous contre l'audace De l'ennemi qui nous menace ; Fortifiez notre abandon ; Préservez-moi d'une défaite, vous que l'Eternel a faite Si puissante pour le pardon î
Plaignez, sauvez l'homme fragile.
Qui, sans vous, mourrait tout entier.
Pauvre créature d'argile Que tout fait trembler, ployer f Ayez pitié quand il s'égare, Et, dans son atmosphère avare, Envoyez quelques lueurs ; Rendez-lui plus doux que de coutume Ce pain du soir, pain d'amertume, Qu'il paye avec tant de sueur !
Aidez nos âmes à renaître.
Voyez ! Nous défaillons déjà...
Priez pour nous le divin Maître ; Dites: « Mon Fils! » Il cédera.
Que refuse-t-il à sa Mère ?
Implorez-le; votre prière Nous empêchera de périr.
Chaque mot d*une voix si pure Fait disparaître une souillure Et fait éclore un repentir.
Un Acte de foi, dernier ouvrage de Turquety et qui n'a vu le jour qu'en 1869, deux ans après la mort du poète, chante avec la vigueur d'autrefois et une mansuétude nouvelle les croyances catholiques. Le talent n'a pas diminué, s'il n'a pas grandi.
Tous ses amis étaient morts depuis longtemps déjà, Souvestre en 1864, madame Swetchine en 1857, Brizeux en 1858, Boulay-Paty en 1864, quand luimême s'éteignit, le 48 novembre 1867, doucement, les lèvres collées sur les pieds du Christ qu'il avait si noblement chanté.
Il revit, le doux poète, dans l'ouvrage de M. Saulnier, avec sa foi inébranlable, ses pieuses ardeurs et sa candeur. Ses lettres, ses notes intimes et les lettres de ses amis qui sont habilement fondues dans le récit, nous le révèlent mieux encore que ses poésies. La forme du vers un peu hésitante, défaillante même, a trop souvent trahi l'émotion de son âme. Pour sauver du naufrage le nom d'Edouard Turquety, il eût fallu cueillir dans son œuvre une anthologie... N'eût-elle que vingt pages, elle porterait avec soi
L'odeur des bois et des mousses Et quelques paroles douces Comme les roses de mai....
OU, ce qui vaut mieux mille fois, la bonne odeur de J^sus-Christ (1).
L'œuvre entière de M. Achille du Clésieux, elle aussi, est une harmonie, une élévation, un cantique à la nature, à Tàme, à la famille, à FËglise, à Jésus- Christ, à Dieu. C'est un cantique et c'est un psaume, un psaume de repentir, de piété, de pureté, d'amour et de sainte vaillance.
Il y a longtemps que Ballanche, le théosophe de FAbbaye-aux-Bois, écrivait des poésies du noble comte : — « Les douleurs de l'exil et les joies de la patrie céleste y font perpétuellement entendre comme des refrains alternatifs... Un autre caractère de la poésie de M. du Clésieux est d'aller directement à l'âme, sans trop passer par l'imagination ; elle est différente en cela de la musique, dont cette poésie, au reste, a toute l'harmonie rêveuse et idéale. Elle est de plus miséricordieuse comme la charité. » Chateaubriand de son côté écrivait à l'auteur : « Ce que vous chantez est si consolant et si beau, que non seulement vous composez des vers harmonieux mais que vous faites encore une œuvre de piété en prenant la lyre. » Il n'est pas jusqu'à Sainte-Beuve qui ne se laissât attendrir par les chastes effusions de cette âme aimante :
Cette voix prie et monte et rarement descend. C'est l'arôme léger de votre âme embaïunée, L'excès de votre encens, sa plus haute fumée... Poète, par le cœuri ..
Elle est considérable l'œuvre de M. Achille du
(1) Cf. la Vie d*un poète, Edouard Turquety (1807-1867). Etude biographique par Frédéric Sauinier. Paris, Gervais, 1885,
Clésieux, et les huit volumes in-octavo que j'ai là sur ma table n'en sont que le choix sévère.
C'est d'abord Exil et Patrie. Le poète cherche son vers. Je reconnais Lamartine
Dans les vagues des mers et les brises d*aurore...
Hymnes d'un vol puissant, mais qui planent dans un ciel trop vague et près d'une mer dont les contours ne me semblent pas assez dessinés. Ballanche a lui-même noté l'exubérance de quelques pièces. « On dirait, — ce sont ses propres expressions, — la lutte de Jacob avec Tange ; mais l'ange fut un trop terrible lutteur, Jacob resta blessé. » Le poète ailleurs, à deux reprises, nous a fait la confidence de ses luttes douloureuses :
Seigneur 1 si mes regards se changeaient en paroles, Si ma lèvre pouvait se passer de symboles, Qui parlerait plus haut que moi?
Dites, n'est-ce donc pas un rêve lourd, étrange, De sentir à son flanc comme deux ailes d'ange Et de ramper dans ses transports ?...
Et plus loin :
Je voudrais un autel d'éternelle lumière.
Où mon cœur brûlât en encens...
Et je n'ai pas de voix, et ma laogue est glacée I Et je porte le poids d'une ardente pensée
Qui rampe et dévaste les bords...
Non, poète, vous ne rampez pas; mais, dès ce temps-là, et avec tous les maîtres chanteurs, vous avez compris et douloureusement senti la difficulté d'égaler la parole à la pensée. Dès ce temps-là vous
disiez dans votre langue ce qu'un autre redira plus tard dans la sienne :
Quand je vous livre mon poème, Mon cœur ne le reconnaît plus ; Le meilleur demeure en moi-même.
Mes vrais vers ne seront pasllus (1).
Toutefois, bien des pages nous ont charmé, dans ces premiers recueils, où se fait entendre la note personnelle. Signalons, entre autres, Fépitre A La^ martiney Tépitre A Sainte-Beuve, A mes Souvenirs :
Fuyez, doux fantômes, vains songes.
Pourquoi lorsqu'on moi tout sommeille.
Votre voix, loin de s'assoupir.
Fait-elle entendre à mon oreille Tout un passé dans un soupir!...
Antre amour, Autre espérance a de jolies strophes. Confidence a des vers comme ceux-ci :
Il est en moi de mystérieux songes.
Sources aux sables d*or que je crains de troubler...
J'aimerais à citer le Rêve presque en entier; le vers y est d'une simplicité charmante. N'oubliez pas de lire les Deux esprits, d'une langue si ferme et Le plus sûr, d'un style si fin :
Nous pourrons nous priver des meilleurs crus de France
Quand nous boirons ; Mais nous ne pouvons pas nous passer d'espérance
Quand nous pleurons.
(1) Sully Prudhomme. Stances et Poèmes. Au lecteur.
Je doute que Lamartine se soit élevé vers Dieu d'un coup d*aile plus puissant que M. du Glésieux dans la finale du Vol de Vdme :
Et de son souffle ardent balayant les soleils, Elle avance toujours dans l'espace sans borne...
et le reste...
Et les déserts, les mers, les vents et la tempête,
Je les brave avec toi 1 Qu'ils viennent essayer de briser sur ma tète
Ma couronne de foi I. . .
Dans Paris ce ne sont plus les plaintes de l'exil ni les résignations attendries, non plus les douceurs de Fespérance, c'est Taccent indigné de Thonnéte homme, c'est la satire généreuse : on sent que le poète est blessé dans sa foi et dans ses amours. Ces vers, dépouillés d'artifice, sincères, presque nus, et d'une audace toute chrétienne, font songer à cette prose vaillante dont Louis Yeuillot disait en un beau vers:
prose^ mâle outil et bon aux fortes mains !
Cependant, pourquoi le tairais-je? aux pièces les plus vibrantes, comme Paris le soir, le Théâtre^ la Bourse^ je préfère l'épitre si humble, si cordiale, si touchante, que le fondateur de la colonie de Saint- Uan adresse à Marc Jaffrain, son premier contremaître :
Tu pris nos orphelins et marchas à leur tête. Le matin, le clairon annonçait le réveil ; Je te vois devançant le lever du soleil.
Guider les vingt enfants à l'âpre labourage, Et par des chants pieux ranimer leur courage...
Le vieux soldat, Marc Jafirain, donne tous ses soins aux travaux manuels. Le poète se fait maître d'école !
Au coucher du soleil tu t'asseyais alors.
Ton devoir s'appliquait au travail du dehors. Le mien était d'ouvrir à ces intelligences Les régions de Tâme et des humbles sciences , Et lorsque finissait Theure de la leçon^ Prenant sur tes genoux le plus petit garçon, Retenant mieux que lui le sens de ma parole, Tu te trouvais heureux de faire enfin Técole.
N'est-ce pas que ces vers sont délicieux! On ne songe pas du tout avec un tel poète à la question d'art. « Poète par le cœur, » disait Sainte-Beuve. La fin de cette même pièce est exquise :
Le ciel répand sur nous ses biens réparateurs. Mais quand je viens rêver sous mon épais ombrage, Ou contempler le flot qui se berce à la plage ; Quand j'entends les échos répéter dans les bois Le chant des orphelins que j'ai dit tant de fois. Si mon nom, emporté comme un bruit dans l'espace, D'un trait de charité doit laisser quelque trace, Tout l'honneur appartient à ce modeste appui. Après nous, ô mon Dieu! le fondateur^ c'est lui !
Les Nobles cœurs retentissent comme une clameur. Il y a du prophète dans ce Vates qui veut de l'universel naufrage sauver au moins la dignité de Tâme par l'ardeur de ses indignations et la sincérité de ses tristesses. Je ne dis pas que les vers sont ciselés, — il est bien question de ciselure quand il est question de vie ou de mort ! — je dis qu'ils sont
230 ÉTUDES ET NOTES tITTÉRAIBES
forgés d'une main hardie et d'un bras nerveux. Ils jettent de vives étincelles, comme le fer sur l'enclume> et parfois de beaux rayons.
Sursùm corda /...Pour nous c'est le cri dans Tépreuvel Non I jamais de son Dieu l'&me ne resta veuve. Au Calvaire, au Thabor, proscrit ou blasphémé, Qu'importe l . .. Il est toujours le Sauveur bien-aimé ! Insensés qui croyez étouffer dans notre âme L'amour qui s'agrandit quand le combat Tenflanmie, Qui cherchent, à défaut du cirque et des lions^ Une forme moderne aux persécutions ; Sursùm corda f... Le Christ a triomphé du monde I..,
Il y a de tout un peu dans le volume justement intitulé : Mosaïque; et il nous semble que l'auteur l'a bien qualifié dans cette phrase : « C'est l'histoire naïve d'une àme avec ses différentes dates et ses phases successives; la reproduction, par feuillets détachés et mutilés, du livre de la vie humaine. » Ici encore le poète n'a cure des soucis du rythme, de la recherche du mot, du pittoresque dans la description, des amusements de Timagination. 11 ne veut faire de sa poésie, « absolument oublieuse de la renommée, comme il le dit fort bien lui-môme, que la manifestation de la foi en Dieu, dans Tàme humaine, et, par cela même, une protestation vibrante de spiritualisme contre le matérialisme et les blasphèmes contemporains ». L'œuvre entière de M. duGlésieuxestd'une unité parfaite. Oui, ces Chansons du peuple sont dans la note du poème intégral tout aussi bien que Tentation. Elles me plaisent, ces chansons. Plus d'une est vraiment populaire d'allure, de ton, de tour et de saveur. Que ne puis-je citer le Bon Ménage :
LES POETES SEGOia)AIRES 251
Mets au moutard sa culotte neuve...
YOuvrier d'autrefois, le Malin, les Bretons si chantants sur Tair de ÏAnn ini goz, V Aveugle de Saint- René, une complainte, le Charpentier, etc., etc. Du 4sel, il y en a, et de la grâce, et de la gaieté.
J'arrive au poème charmant entre tous les autres, à cette douce Armelle qui est la Pernette de M. du Qésieux et sa Tour d'ivoire.
« Un chrétien peut-il sans scrupule peindre les luttes de la passion, ses espoirs enivrants, ses joies fragiles, ses déceptions qui meurtrissent Tàme, le -cri de la conscience qui la réveille par le remords, jusqu'à ce qu'enfin, vaincue et encore palpitante, elle tombe aux pieds de Dieu en lui disant : « C'est vous « seul que je dois aimer?» C'est en ces termes francs que la question a été posée par l'évéque de Saint- Brieuc, et Mgr David n'a pas hésité à répondre oui. ^< Ce qui respire à chaque page de votre œuvre, écrit à l'auteur le pieux prélat, c'est à côté des entraînements du cœur vers une créature d'élite dont l'innocence est encore la première beauté, le sentiment du devoir énergique proclamant sans cesse ses droits imprescriptibles; c'est le respect du sujet aimé^ l'appel de Dieu que rien n'étouffe; sa main sans •cesse réclamée pour relever et purifier... » Voici, en peu de mots, le sujet de cette histoire : Dans un vieux château qui domine la haute mer on voit brûler une lampe. A sa lueur souvent veille un jeune homme :
Tantôt sa tête était immobile et pensive, Tantôt il écrivait d'une main convulsive.
de jeune homme, à cet âge où brûlent les désirs, Soudain s'était senti glacé dans ses plaisirs,
De ses blés encor verts la tige était flétrie. De ses joyeux festins la coupe était tarie ; De ses emportements il ne restait en lui Qu'un immense dégoût et l'incurable ennui.
Pourtant, peu à peu, dans la solitude des champs, dans la prière et dans l'étude, il a recouvré la foi et cette paix divine qui surpasse tout sentiment. Un soir il rencontre Armelle.
Un soir, loin des vains bruits,
Lui recherchant des fleurs, elle cueillant des fruits, Un regard échangé, quelques paroles brèves, Firent soudain éclore un printemps dans leurs rêves.
Rapide printemps I... Armelle est pauvre et le jeune homme est riche. La mère du gentilhomme en mourant lui a fait jurer qu'il n'épouserait jamais Armelle ; car une mésalliance tuerait son vieux père. Il a juré. La jeune fille navrée, mais résignée, le conjure de s'enfuir et de chercher dans les voyages une distraction à ses cruels chagrins. Il part, il revient, la même plaie au cœur et plus profonde. Mais il sera le martyr de son serment. Cependant la mère d' Armelle est morte. Armelle entre au couvent. Cinq ans se sont passés dans l'ombre et le silence... Elle meurt elle-même...
Des voix douces chantaient les psaumes lentement ; Un lis coupé gisait sur le drap mortuaire ; Quatre cierges jaunis l'entouraient pauvrement. Et quand on descendit la châsse dans la terre, Un sanglot étouffé s'entendit seulement.
Le sacrifice avait atteint la dernière cime de l'immolation.
La fosse était fermée, et dans le cimetière La morte reposait délaissée en sa bière.
Le jeune homme pria, d'une poignante voix ; Ce fût lui qui mit sur sa tombe la croix.
Alors il lui sembla, dans la nue entr'ouverte, Voir planer sur la fosse, à peine recouverte. Une vision blanche, avec un nimbe au front.
La voix suave d'Armelle lui parle d'amour céleste et de Joies sans déchirements, sans ombre et sans fin...
Et Tapparition remonta vers la nue D*où sur lui descendit une paix inconnue.
Tel est ce poème, ardent et pur, orageux et tranquille, et dont le dernier mot n'est autre que cette parole de saint Augustin si heureusement rappelée par Mgr David : Fecisti nos ad te, Domine, et inquie^ tum est cor nostrum donec requiescat in te. Ce livre toutefois n'est pas plus fait pour Tadolescence que les Confessions du docteur pénitent. Il va de luimême aux âmes qui se sont brisées aux écueils et déchirées aux épines. Ce poème touche, parce qu'il est jailli des entrailles humaines. Rien de factice, rien de banal. C'est un flot de sang qui s'écoule d'une blessure ouverte. Au point de vue purement littéraire, je regretterais peut-être ces strophes lyriques et ces mètres variés mêlés un peu arbitrairement à la narration.
De la Conscience et du Cri de Vâme je ne puis dire qu'un mot. C'est une protestation suprême contre les dernières iniquités de la politique et contre les blasphèmes :
Christ, qu'il est amer à; subir ton silence l Ils outragent ton nom, ils renversent tes croix ;
De la bouche qui t aime ils étouffent la voix. Qu'ils frappent donc aussi ton côté de leur lance, Que de ton sang divin jaillisse un dernier flot ; Le soldat qui t'a fait cette large blessure D'un bienfaisant remords a senti la morsure.
Plus d'un cœur comme lui renaîtra d'un sanglot.
Et maintenant, qu'il y ait dans cette œuvre si magnifiquement chrétienne des aspérités, des prosaïsmes et des longueurs, nous le savons et l'auteur ne l'ignore pas ; mais où trouverons-nous, sauf peut-être dans Lamartine et dans Laprade, une telle élévation de pensées et de sentiments, tant de foi, une si radieuse et si intrépide espérance, et, pardessus tout, un si profond amour?...
La Pauvre Fille et le Petit Savoyard embaunxeron tils la mémoire fraternelle d'Alexandre Soumet et d'Alexandre Guiraud? « Sans la veine riche, disait Horace, on ne fait rien de durable. »
De Charles Nodier lui-même, « ce merveilleux talent de nature et de fantaisie, » que reste-t-ii? D'aimables stances peut-être, adressées à Musset :
3'm lu ta vive odyssée
Cadencée; J'ai lu tes sonnets aussi.
Dieu merci !
Pour toi seul l'aimable Muse,
Qui t'amuse, Réserve encor des chansons
Aux doux sons.
Par le faux goût exilée
Et voilée, Elle va dans ton réduit
Chaque nuit.
Là, penchée à toa oreille
Qui s'éveille, Elle te berce aux concerts
Des beaux vers.
Elle sait les harmonies
Des génies.
Et les contes favoris
Des Péris,
Les jeux, les danses légères ,
Des bergères, Et les récits gracieux
Des aïeux ;
Puis, elle se trouve heureuse,
L'amoureuse, De prolonger son séjour.
Jusqu'au jour.
Quand, du haut d'un char d'opale,
L'aube pâle Chasse les chœurs clandestins
Des lutins.
Si l'aurore mal apprise
L'a surprise.
Peureuse, elle part sans bruit
Et s'enfuit, ^
En exhalant dans l'espace
Qui s'efface, Le soupir mélodieux
Des adieux.
Fuis, fuis le pays morose
De la prose.
Ses journaux et ses romans
Assommants.
Fuis Taltière période
A la mode^ Et Tennui des sots discours,
Longs ou courts.
Fuis les gammes et les mètres
De nos maîtres, Jurés experts en argot
Visigoth.
Fuis la loi des pédagogues
Froids et rogues Qui soumettraient tes appas
Au compas.
Mais reviens à la vesprée,
Peu parée, Bercer eiicor ton ami
Endormi.
Le charme de Nodier, c'est le simple et le naturel. Il les a définis Tun et Fautre excellemment :
Le simple, c'est le beau que j'aime, Qui, sans frais, sans tons éclatants.
Fait le charme de tous les temps.
Je donnerais un long poème.
Pour un cri du cœur que j'entends.
En vain une muse fardée
S'enlumine d'or et d'azur.
Le naturel est bien plus sûr :
Le mot doit mûrir sur l'idée.
Et puis tomber comme un fruit mûr.
Voyez Béranger lui-même. Qui fut jamais plus à la mode que Béranger ? » Ce qui restait de velours au vieux trône, a dit spirituellement M. Montégut, il Ta déchiré, et il en a fait des masques pour l'amusement du populaire (1). » C'est lui et Victor Hugo qui ont créé la légende napoléonienne. On a chanté ses chansons jusque dans nos plus lointains villa- Ci) Nos Morts contemporains. Première série, p. 5. Paris Hachette. 1883.
lages. Sa mort fut regardée comme un deuil national. Où en est-il aujourd'hui ? Au dernier échelon de la décadence, l'oubli complet. L'oubli de la jeunesse, « c'est le grand linceul », a remarqué l'un de ses plus fervents admirateurs (1). Cet oubli est-il injuste?
Parce que Béranger chante « le Dieu des bonnes gens », parce qu'il aimait à lire l'Evangile et citait souvent le Sermon sur la Montagne comme un chefd'œuvre d'éloquence et de grandeur, parce qu'il a dit un jour : « Il me semble que la première personne que je rencontrerai en arrivant dans l'autre monde, ce sera Jésus- Christ... », on a conclu qu'il était non pas seulement croyant, mais chrétien de cœur sinon de foi... » Si vague et si peu gênant que soit un tel christianisme, nous avons de la peine à l'admettre en Béranger. Ce sont les faits qui prouvent, et les œuvres sont là. Que chante l'auteur de Frétillon ? L'orgueil et la luxure, la superbe et la ripaille. S'il prie Dieu, le « Dieu des bonnes gens », c'est le coude sur la table et le verre à la main. Sa conception de l'amour n'est pas seulement vulgaire, mais grossière, mais obscène. L'innocence, il l'outrage. La pudeur, il en rit.
Des sujets polissons
Le ton m'affriole....
Il a contre la société des haines scélérates ; rappelez-vous les Contrebandiers, Il a contre l'Eglise, — l'Eglise, œuvre de Jésus-Christ cependant, — le
(1) Ernest Legouyé. La lecture en action, p. 183. Paris Hetzel.
YeDÎmeux sifflement de la yipère. Pour une fois qa'il rencontre ici-bas le Fils de Dieu, il ne trouve rien de mieux « que la niaise indécence (i) » d'an rapprochement entre Jésus-Christ et ChrisUqihe Colomb ; Usez le dernier couplet des Fous.
A-t-il jamais soupçonné les sentiments élevés^ généreux, par exemple les sentiments de lafamille?. . . Quoi donc? 11 a aimé son pays et le dra|>eau fraoçais. 11 a p^uré sur les misérables.
Littérairement^ Béranger avait quelques-unes des grandes qualités qui font le poète. Peu d'essor^ sans doute, mais de Foriginalité, au moins dans la couception ; une grâce un peu maigre, c'est vrai, la rèrerieà fleur d'âme, mais le sentiment du rythme (â) et deTimage ; le tour un peu forcé, le crayon mou^ l'expression prosaïque, obscure à force de concision, mais aussi le naturel^ le trait vif, allègre, la précision sdTante, surtout Tart d'amener le refrain, du bon sens, de la gaieté, et quelquefois, près du rire, les larmes. La grande lacune de Béranger, c'est le style, il n'a jamais pu arriver à tailler sa plum<e. Ce n'est qu'à force de tâtonnements, ce n'est qu'aqf^rès avoir essayé le poème, la tragédie, la comédie, qu'il s'est rabattu sur la chanson ; mais encore, dans cette forme étroite, « il n'a jamais pu arriver à se créer un style assez simple pour reproduire les faces multiples de sa pensée ». Qui porte ce jugement? Le critique que j'appelais tout à l'heure l'un des plus
(1) Le mot est de Louis Veuillot. Cf. les Mélanges, !'• série, t. VI, p 532. Paris, Vives, 1857.
(2) Gepenfont, M. Vmet a fait cette remanfoe : « Sa plirase, trop souvent, se crispe en se contractant à l'excès, et le rythme, victime d'une sorte de lapidation, disparaît sous une ^rèle serrée de mots durs et lotords. {Etudes sur la UUérature française au dix-neuvième siècle, t. II, p. 35-36.)
fervents admirateurs du chansonnier, M. Legouvé en personne (1).
Sur un point cependant, nous nous séparons de M. Legouvé, en ceci qu'il nous est impossible de découvrir dans les Chansons un coin de TAttique. Béranger a autant ignoré le grec que le latin, aussi bien Anacréon qu'Horace. Il a beau s*écrier :
Oui, je fus grec...,
il ne l'est pas du tout... Nous savons les vers et même les strophes, — quelques vers et quelques strophes, — que l'on pourrait [opposera cette négation, et nous répondons : Heureuses rencontres. Que si vous insistez, comme d'aucuns l'ont fait, vous prouvez seulement que votre connaissance de la littérature grecque est très superficielle. M. Jules Claretie (dans une conférence qui date de 1865) a vu dans le chansonnier lorsqu'il l'a comparé à... Basselin (ou à Jean le Houx, c'est tout un), beaucoup plus clair que M. Armand Silvestre qui, par amour de la rime riche sans doute, mêle sur son front
Aux roses de Moschus les lauriers de Tyrtée.
Tel quel, il abordera la postérité avec quelques chansons qui peut-être sont des odes : les Couplets sur Waterloo, par exemple, les Rossignols^ les iïïrondelles, le Juif errant^ Jacques^ le Vieux Vaga'» bond, les Bohémiens, Jeanne la Rousse. Citons les Souvenirs du peuple :
On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps;
(1) Loco citato.
L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra plus d'autre histoire.
Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille :
Par des récits d'autrefois, Hère, abrégez-nous la veille.
Bien« dit-on, qu'il nous ait nui.
Le peuple encor le révère.
Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand'mère.
Parlez-nous de lui.
Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois, il passa.
Voilà bien longtemps de ça :
Je venais d'entrer en ménage.
A pied grimpant le coteau.
Où pour voir je m'étais mise.
Il avait un petit chapeau Avec redingote grise.
Près de lui je me troublai.
Il me dit : Bonjour, ma chère.
Bonjour ma chère.
— Il vous a parlé, grand'mère,
Il vous a parlé !
L'an d'après, moi, pauvre femme, A Paris étant un jour, Je le vis avec sa cour :
Il se rendait à Notre-Dame.
Tous les cœurs étaient contents ; On admirait son cortège.
Chacun disait : Quel beau temps l Le ciel toujours le protège.
Son sourire était bien doux ; D'un fils Dieu le rendait père,
Le rendait père.
— Quel beau jour pour vous, grand'mère !
Quel beau jour pour vous !
Mais quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers, Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte ; J'ouvre : bon Dieu I c'était lui, Suivi d'une faible escorte.
Il s'asseoit où me voilà, S'écriant : Oh ! quelle guerre !
Oh ! quelle guerre l
— Il s'est assis là, grand'mère 1 11 s'est assis là I
J'ai faim, dit-il ; et bien vite Je sers piquette et pain bis.
Puis il sèche ses habits ; Môme à dormir le feu l'invite.
Au réveil, voyant mes pleurs.
Il me dit : Bonne espérance 1 Je cours de tous ses malheurs Sous Paris venger la France.
Il part ; et comme un trésor J'ai depuis geurdé son verre.
Gardé son verre.
— Vous l'avez encor, grand'mère ?
Vous l'avez encor ?
— Le voici. Mais à sa perte Le héros fut entraîné.
Lui, qu'un pape a couronné.
Est mort dans une île déserte ; Longtemps aucun ne l'a cru ; On disait : « Il va paraître ; Par mer il est accouru ; L'étranger va voir son maître. »
Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère, Fut bien amère.
— Dieu vous bénira, grand'mère.
Dieu vous bénira. »
Désiré Nisard a dît des Scmoenirt du peuple : a Cest un joyau sans prix (1). »
La chanson des HirondelleSy si répandue dans le peuple encore aujourd'hui, toate de sentiment, nous sera un exemple de la variété de tons que sait prendre Béranger.
Captif au rivage du Maure, Un guerrier, courbé sous ses fefs, Disait : Je vous revois ene<m.
Oiseaux ennemis des bivers.
Hirondelles que Tespérance Suit jusqu'en ces brûlants climats, Sans doute vous quittez la France ; De mon pays ne me pariez-vons pas?
Depuis trois ans je vous conjure De m'apporter un souvenir Du vallon où ma vie obscure Se berçait d'un doux avenir.
Au détour d'une eau qui chemine A flots purs, sous de irais lilas.
Vous avez vu notre chaumine :
De ce vallon ne me parlez-vous pas?
L'une de vous peut-être est née Au toit où j'ai reçu le jour ; Là, d'une mère infortunée Vous avez dû plaindre Tamour : * Mourante, elle croit à toute heure Entendre le bruit de mes pas ; Elle écoute, et puis elle pleure :
De son amour ne me parlez-vous pas ?
Ma sœur est- elle mariée?
Avez-vous vu de nos garçons ' La foule, aux noces conviée, La célébrer dans leurs chansons ?
(1) Précis de la Littérature frunç,, p. 354, Nouvelle éd. Paris, Didot, 1878.
LES POÈTES SEGOlfDAIBES 263
Et ces compagnons du jeune âge . «
Qui m'ont suivi dans les combats.
Ont-ils revu tous le village ?
De tant d'amis ne me parlez- vous pas ?
Sur leurs corps rétranger, peut-ôtre, Du vallon reprend le chemin ; Sous son chaume il conmiande en maître»
De ma sœur il trouble Thymen* Pour moi plus de mère qui prie, Et partout des fers ici-bas.
Hirondelles de ma patrie, De ses malheurs ne me parlez-vous pas ?
Très habile joaillier à lier de unes pierreries dans une belle parure et à les assortir, Béranger sait aussi entonner toutes les chansons : Chansons sentimentales {Petit Oiseau ^'E foi le qui file, Marie Stuart, Les Hirondelles); chansons philosophiques (ift^empsycose^ les Bohémiens, Louis XI, le Dieu des bonnes gens, le Juif errant) ; chansons politiques, sociales, humanitaires (La Sainte alliance des peuples, le Chant du Cosaque, Psara, La Fayette, Adieux à la campagne. Malade, Voyage imaginaire); chansons nationales et patriotiques... On peut dire de son cla« ▼ier qu'il compte plus d'une octave.
De plus il serait facile de recueillir dans l'œuvre de Béranger ce que Rossini appelait « des pincées de mélodie», c'est à dire de charmants vers et des couplets délicieux :
J'ai sur THymète éveillé les abeilles (1)...
J*ai vu la paix descendre sur la terre, Semant de Tor, des fleurs et des épis (2)...
(1) Le Voyage imaginaire.
(2) La Sainte Alliance des peuples.
Dieu d'un sourire a béni la nature (1)...
Dans une conque de saphyr De huit papillons attelée.
Elle (2) passait comme un zéphyr.
Et la terre était consolée.
Au coin de Tàtre où je tisonne, En rêvant à je ne sais quoi, Petit grillon, chante avec moi (3).
Au détour d*une eau qui chemine, A flots purs, sous de frais lilas.
Vous avez vu notre chaumine (4) . . .
Près du rouet de sa fille chérie, Le vieux sergent se distrait de ses maux.
Et d'une main que la balle a meurtrie, Berce en riant deux petits-fils jumeaux (5).
Voilà bien Béranger : un tableau d'intérieur vivement peint, le contraste d'une barbe blanche et d'une tête blonde, un paysage en deux vers, un petit drame dans un décor de fleurs ou dans un chœur de danses, des sentiments touchants, des pensées fortes, quelquefois la note profonde, le style lapidaire, et toute une vision dans un membre de phrase :
Un conquérant dans sa fortune altière
{i) le Malade,
(2) La Fée Urgande.
(3) Le Grillon,
(4) Les Hirondelles.
(5) Le vieux Sergent.
Se fît un jeu des peuples ei des rois,
Et de ses pieds on peut voir la poussière
Empreinte encor sur le bandeau des rois (1).
Dans un palais où, près de la Victoire, Brillaient les arts, doux fruit des beaux climats, J'ai vu du Nord les peuplades sans gloire De leurs manteaux secouer les frimas (2).
J'ai vu d'un géant le fantôme immense Sur nos bivouacs fixer un œil ardent.
Il s'écriait : Mon règne recommence I Et de sa hache il montrait l'occident (3).
Ne dirait-on pas en quatre vers, ou plutôt en quatre coups de pinceau, Tesquisse magistrale d'une fresque grandiose ?
Mais au demeurant, « de petites pincées de poésie. »
Ce n'est donc pas à Lamartine qu*il le faut comparer, dont la muse nage dans Téther d'un volsi puissant et si doux ; ce n'est pas non plus à Victor Hugo, le maître des sons, des formes et des couleurs ; ce n'est davantage à Musset, ce génie primesautier, capricieux, dangereux et charmant; non, pas aux maîtres, mais à leurs disciples, à Moreau par exemple ou à Dupont,
Hégésippe Moreau, en effet, a bien des traits de ressemblance avec Béranger, hélas ! et non des meilleurs. Il est plus gai, mais aussi plus cynique; il est plus mélancolique, mais aussi plus violent. Moreau n'a reculé ni devant la pire débauche, ni devant le plus grossier blasphème, ni devant Fimpiété la plus
(1) Le Dieu des bonnes gens.
(2) Ibid.
(3) Le Chant du Cosaque.
sacrilège. Ses chansons déshonorent sa mémoire. U y a mieux dans son œuvre, et Dîea merci ? Elevé gratuitement par des prêtres qu'il a trop souvent insultés et calomniés, chaque fois qu'il s'arrache aux indécences et an libertinage, quand il Yoit en songe sa première enfance, ses matinées de printemps,
L*enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois, La ferme et la fermière,
il est vrai poète, il est exquis.
Amour à la fermière ! elle est
Si gentille et si douce !
Ces! Toiseau des bois qui se plaît
Loin du bruit dans la mousse.
Vieux vagabond qui tends la main»
Enfant pauvre et sans mère.
Puîssiez-vous trouver en chemin
La ferme et la fermière !
De Tescabeau vide au foyer
Là le pauvre s'empare.
Et le grand bahut de noyer
Pour lui n'est point avare.
C'est là qu'un jour je vins m'asseoir,
Les pieds blancs de poussière.
Un jour... puis en marche, et bonsoir
La ferme et la fermière l
Mon seul beau jour a dû finir.
Finir dès son aurore ; Mais pour moi ce doux souvenir
Est du bonheur encore.
En fermant les yeux, je revois
L'enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermière I
Si Dîeii^ eomme notre euré
Au prône le répète.
Paye un bienfait (même égaré).
Ah ! qvLil songe k ma dette !
Qu'il prodigue au vailou les ileurs,
La joie à la chaumière, Et garde des veuts et des pleurs
La ferme et la fermière ?
Chaque hiver» qu'un groupe d'enfants
A son fuseau sourie.
Gomme les anges aux fils blanes
De la Vierge Marie I Que tous» par la main, pas à pas.
Guidant un petit frère.
Réjouissent de leurs ébats
La ferme et la fermière i
SNVOl
Ma chansonnette» prends ton vol t
Tu n*es qu*un faible hommage ; Mais qu'en avril le rossignol
Chante, et la dédommage ; Qu'effrayé par ses chants d'amour.
L'oiseau du cimetière.
Longtemps, longtemps se taise pour
La ferme et la fermière.
La Fauvette du Calvaire, naïve légende^ semble un feuillet détaché d'un missel gothique.
En quoi la Vouhie estelle inférieure au Pont Kerlô de Brizeux?
S'il est un nom bien doux fait pour la poésie»
Oh l dites^ n'est-ce pas le nom de la Youlzie ?
La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles? non;
Mais avec un murmure aussi doux que son nom,
Un tout petit ruisseau coulant visible à peine ;
Un géant altéré le boirait d'une haleine ;
Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,
Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.
Mais j'aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres,
Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures.
Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons ,
Dans le langage humain traduit ses vagues sons ;
Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage,
Quand j'émiettais mon pain à Toiseau du rivage,
L'onde semblait me dire : « Espère, aux mauvais jours
Dieu te rendra ton pain. » — Dieu me le doit toujours !
C'était mon Egérie^ et l'oracle prospère
A toutes mes douleurs jetait ce mot : « Espère !
Espère et chante ! enfant dont le berceau trembla.
Plus de frayeur : Camille et ta mère sont là !
Moi; j'aurai pour tes chants de longs échos... » Chimère !
Le fossoyeur m'a pris et Camille et ma mère .
J'avais bien des amis ici-bas quand j'y vins,
Bluet éclos parmi les roses de Provins ;
Du sommeil de la mort, du sommeil que j'envie.
Presque tous maintenant dorment ; et, dans la vie,
Le chemin dont l'épine insulte à mes lambeaux,
Comme une voie antique est bordé de tombeaux.
Dans le pays des sourds j'ai promené ma lyre ;
J'ai chanté sans échos, et, pris d'un noir délire,
J'ai brisé mon luth, puis de l'ivoire sacré
J'ai jeté les débris au vent... et j'ai pleuré î
Pourtant, je te pardonne, ô ma Voulzie ! et môme,
Triste, tant j'ai besoin d'un confident qui m'aime.
Me parle avec douceur et me trompe, qu'avant
De clore au jour mes yeux battus d'un si long vent,
Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage,
Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge.
Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs,
Et causer d'avenir avec les flots menteurs !
Connaissez-vous beaucoup de pièces plus amèrement belles que cette romance : L'oiseau que fat-^ tends ?
Les beaux soleils morts vont renaître^ Et voici déjà mille oiseaux
Pendant leurs nids à la fenêtre, Peuplant les bois, rasant les eaux.
Tous les matins un doux bruit d'ailes Me réveille, et j'espère... Hélas !
A mes carreaux noirs d'birondelles, L'oiseau que j'attends ne vient pas.
L'ambition me fut connue Quand je vis l'aigle au large vol, Un jour, contempler de la nue Les insectes poudreux du sol ; Je vois à la tempête noire L'aigle encor livrer des combats , Je le vois sans rêver la gloire :
L'oiseau que j'attends ne vient pas .
Voici le rossignol qui cueille Un brin d'herbe pour se nourrir.
Puis se cache au bois sous la feuille Pour chanter un jour et mourir:
Il chante l'amour... Ironie 1 Oiseau moqueur, chante plus bas Eh ! qu'ai-je besoin d'harmonie ?
L'oiseau que j'attends ne vient pas.
Plus loin, le martinet des grèves.
Sur un beau lac d'azur et d'or, Gomme un poète sur ses rêves.
Se berce, voltige et s'endort.
Dors et vole à ta fantaisie.
Heureux frère; devant mes pas, Moi, j'ai vu fuir la poésie :
L'oiseau que j'attends ne vient pas.
Arrive enfin, je t'en supplie, Noir messager dont Dieu se sert, Corbeau qui sur les pas d'Elie, Emiettais du pain au désert, Portant la part que Dieu m'a faite.
Arrive, il est temps... ; mais, hélas 1 Mort sans doute avec le prophète, L'oiseau que j'attends ne vient pas.
Et comme, en maints endroits de son Myosotis, le pauvre poète nous a bien peint ce vide immense, Tabîme douloureux que creuse le doute dans les nobles âmes I Écoutez :
Vous demandez, amis, comment s'est échappée De ma plume profane, une sainte épopée ?
Ecoutez, Tâme en deuil, et la tristesse au front, Un soir, je visitai Saint-Etienne du Mont.
A cette heure sacrée, heure où la nuit conmi^aGe,
Quelques rares chrétiens peuplent seuls F ombre im m ense
C'est Tenfant à la bouche encor pleine de lait,
Qui dans ses doigts vermeils égrène un chapelet.
Et semble demander, dans sa fraîche prière,
Un souris fraternel aux chérubins de pierre ;
La pâle mère en deuil, devant un crucifix,
Au vainqueur de la mort redemandant son fils ;
Le vieillard qui, mourant, de ses lourdes sandales,
Comme pour dire, ouvrez, heurte aux funèbres dalles
Et, prêt & s'endormir de son dernier sommeil.
Aux pieds de Jésus-Christ s'étend comme au soleil. , .
Mais plus souvent, hélas I c'est l'artiste profane
Contemplant aux piliers l'acanthe qui se fane.
Admirant des couleurs sur la toile où revit
Le fait miraculeux qu'un siècle expiré vît,
Epoussetant de Vœil chaque peinture usée.
Et du seuil & la nef, parcourant un musée.
Au milieu des autels qui s'écroulent partout
L'autel païen des arts est seul resté debout.
Et, la rougeur au front, je l'avoûrai moi-même Qui suspends à la croix Tex-voto d'un poème, Dans le temple, au hasard, j'aventurais mes pas Et j'effleurais l'autel et je ne priais pas.
Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, Et j'allais aux grands jours, blanc lévite du chœur, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur. Mais depuis, au courant du monde et de ses fêtes
Ëniporté, j'ai suivi les pas des faox prophètes.
Complice des docteurs et des pharisiens.
J'ai blasphémé le Christ, persécuté les siens.
Quand Témeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve.
Arrachant une croix à la coupole reuve,
Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol,
]>e loin sur les manteacT je veillais comme Saul.
Mais de vagues remords assailli de bonne heure :
Où puiser, ai-je dit, la paix intérieure ?
Oi!i marcher dans la nuit sans étoiles aux cîeux^
Et sans guide ici-bas f Enfants insoucieux,
Les uns, pour ne rien roir des hommes ni des choses»
Abaissent sur leur front leurs couronnes de roses ;
D'autres en proclamant l'idole liberté,
Sous le glaive légal tombent avec fierté»
Et promettent, mourants, de leur voix fatidique.
Au Tentâtes moderne, un culte druidique ;
Ou soufflant la terreur sur l'Eglise et l'Etat,
Tonnent, bruyants échos, autour de l'apostat.
Qui, disciple du Christ, au front sanglant du maître
Posa le bonnet rouge, avec ses mains de prêtre.
Combien déjeunes cœurs que le doute rongea!
Combien de jeunes fronts qu'il sillonne déjà I
Le doute aussi m'accable, hélas, et j'y succombe :
Mon âme fatiguée est comme la colombe
Sur le flot du désert égarant son essor ;
Et l'olivier sauveur ne fleurit pas encor...
Ces mille souvenirs couraient dans ma mémoire ; Et je balbutiai : « Seigneur, faites -moi croire. » Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé Qui sur le front de Job autrefois a passé.
Le vent d'hiver pleura sous le parvis sonore, Et soudain je sentis que je gardais encore Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré, Un peu de vieille foi, parfum évaporé.
On sait qu'au suprême moment, sur un lit d'hôpital, ce « parfum » s'exhala de nouveau et qu'il embauma Tâme agonisante.
Orphelin, comme Hégésippe Horeau, Pierre Dupont fut, comme lui, recueilli par les prêtres.
Je ne sache pas qu'il les ait jamais comparés aux « ogres » qui sentent la chair fraîche. Son grand tort fut de rimer des chansons politiques, des chansons violentes, des chansons d'émeute. Ce fut aussi son châtiment, car celles-là sont médiocres. Là où Pierre Dupont ne le cède en rien à Béranger ni à personne, là où il est véritablement lui-même, véritablement inspiré, c'est dans le couplet rustique» Toute la France a chanté le$ Bœufs :
J'ai deux grands bœufs dans mon étable, Deux grands bœufs blancs marqués de roux ; La charrue est en bois d'érable, L'aiguillon en branche de houx.
C'est par leur soin qu'on voit la plaine Verte Thiver, jaune l'été ; Ils gagnent dans une semaine Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.
S'il me fallait les vendre,
J'aimerais mieux me pendre ; J'aime Jeanne ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux La voir mourir, que voir mourir mes bœufs.
Les voyez-vous les belles bêtes.
Creuser profond et tracer droit, Bravant la pluie et les tempêtes.
Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid ?
Lorsque je fais halte pour boire.
Un brouillard sort de leurs naseaux, Et je vois sur leur corne noire Se poser les petits oiseaux.
S'il me fallait les vendre...
Ils sont forts comme un pressoir d'huile, Ils sont doux comme des moutons ; * Tous les ans, on vient de la ville Les marchander dans nos cantons.
Pour les mener aux Tuileries, Au Mardi gras, devant le roi, Et puis les vendre aux boucheries ; Je ne veux pas, ils sont à moi.
S'il me fallait les vendre...
Quand notre fille sera grande, Si le fils de notre Régent, En mariage la demande, Je lui promets tout mon argent ; Mais si pour dot il veut qu'on donne Les grands bœufs blancs marqués de roux, Ma fille, laissons la couronne Et ramenons les bœufs chez nous.
S'il me fallait les vendre...
Théophile Gautier a fort bien qualifié la poésie de Pierre Dupont : « Cette chanson, dit-il, n'a pas Tair d'être faite par un homme de lettres dans son cabinet. Elle rappelle les cantilènes des paysans suivant leurs charrues, des pâtres gardant leurs troupeaux, des filles tournant leurs fuseaux au seuil des chaumières, des compagnons faisant leur tour de France, ou des mères endormant leurs nourrissons. Ces chansons-là où Fâme du peuple balbutie ses secrets sentimeYits dans une langue naïve, incomplète et charmante comme celle de l'enfance, se font toutes seules sur de vieux thèmes toujours jeunes et aussi anciens que le monde. L'air naît avec les paroles d'un soupir de pipeau, d'une plainte du vent, d'une roulade du rossignol ou d'un trille de l'alouette. Un bouvreuil dans la haie siffle la rime qui manque, et si la rime ne vient pas, on s'en passe ou on la remplace par une vague assonance. Quel poète de profession n'a parfois jalousé ces couplets d'une grâce si naturelle et si touchante et ne s'est dit qu'il donnerait volontiers ses plus beaux bouquets composés
avec d'éclatantes fleurs de serre, pour une de ces poignées d'herbes des champs mêlés de fleurettes sauvages au parfum agreste? » (1)
En ce genre d'inspiration rustique, citons encore le Dahlia y la Véronique, le Repos du soir, les Œufs de Pâques^ la Mère Jeanne, les Taureaux^ le Cochon, la Vache blanche, la Chanson du blé, la Chanson des prés :
Bêlements et mugissements, Là vous me plaiseE davantage.
Dans la senteur du pâturage.
A-t-on jamais mieux parlé de la fraise des bois ?
Rouge au dehors, blanche au dedans, Gomme les lèvres sur les dents, La fraise épand sa douce haleine Qui tient de l'ambre et du rosier ; Quand elle monte du fraisier.
On sent que la fraise est prochaine.
C'est Dupont qui a défini l'hirondelle :
Petits pieds noirs avec deux grandes ailes*
C'est lui qui a écrit les Pins et chanté Ma Vigne :
Cette côte à l'abri du vent.
Qui se chauffe au soleil levant, Comme un vert lézard, c*est ma vigne.
Le coup d'aile vers l'azur manque un peu dans Déranger. Il est partout dans la chanson de Pierre Dupont, même dans les strophes socialistes :
(1) Les progrès de la Poésie française depuis iSSO, p. 324-325 dans l'Histoire du Romantisme, Paris, Charpentier, 1884.
Cependant notre sang vermeil Coule impétueux dans nos veines^ Nous nous plairions au grand soleil, Et sous les rameaux verts des chênes (1) !
Il y a du Burns chez Pierre Dupont, comme il y a chez Sainte-Beuve, dans un genre tout différent, du Goleridge et du Wordsworth.
Sainte-Beuve n'est pas seulement le fin, le délicat critique que semble avoir adopté comme un maître et déjà, la postérité. Il est poète aussi ; il a marqué en son temps ; il a eu sa fleur, dans le renouveau de la Restauration, et son parfum. C'est même à lui que se rattachent, du moins par plus d'un fil, les poètes a intimes » d'aujourd'hui, les conteurs charmants dont la grâce légère est comparable au vol de l'abeille.
Certes, la Grèce antique est une sainte mère, L'ïonie est divine : heureux tout fils d'Homère I Heureux qui par Sophocle et son roi gémissant, S'égare au Gythéron, et tard en redescend]...
La Muse des Latins, c'est de la Grèce encore ; Son miel est pris des fleurs que Fautre fit éclore. N'ayant pas eu du ciel, par des dons aussi beaux, Grappes en plein soleil, vendange à pleins coteaux. Cette Muse moins prompte et plus industrieuse Travailla le nectar dans sa fraude pieuse, Le scella dans l'amphore, et là, sans plus l'ouvrir, Jusque sous neuf consuls lui permit de mûrir. Le nectar, condensant ses vertus enfermées, A propos redoubla de douceurs consonunées, Prit une saveur propre, un goût délicieux,
(1) Le Chant des Ouvriers,
Digne en tout du festin des pontifes des dieux.
Et ceux qui du Taygète absents et d'Erymanthe,
Ne peuvent, thyrse en main, et couronnés d'acanthe,
En paA harmonieux, dès Taube, y vendanger,
Se rabattent plus bas à ce prochain verger,
Où le maître leur sert la liqueur enrichie
Dans sa coupe facile et toujours rafraîchie.
Ne la rejetons point par de brusques dégoûts !
Falerne qui se mêle au Chypre le plus doux,
Il rend la joie au cœur. Ne brisons point d'Horace
Le calice fécond de sagesse et de grâce ;
Pour plus d'un noble esprit de travail accablé^
C'est l'antiquité même et son suc assemblé.
C'est la source du beau, des justes élégances,
La gaîté du dessert, des champs et des vacances.
Virgile, c'est l'accent qui revient émouvoir.
C'est l'attendrissemeni du dimanche et du soir! (i)
Voilà l'épître en vers, à demi critique, et qui vaut peut-être la fameuse épître de Voltaire à Horace.
Sainte-Beuve observe ; il a le don de Tanalyse : tenez-le pour un psychologue. Ce n'est pas un générateur cependant : il n'a pas assez d'originalité dans la pensée ni même dans la forme. Sa raison est loin d'être ferme, eUe n'est pas saine non plus. Son goût moral est dépravé. Fils de René, frère d'Obermann, cousin de Werther, Joseph Delorme s'ennuie, et, pour tromper le spleen ou l'endormir, il fait appel aux plaisirs des sens. Il y a plus de chair que d'âme dans cette poésie. Même dans les Consolations^ sous des apparences mystiques, ne vous y trompez pas, l'inspiration n'est point chaste. « Ce lis est hanté par des cantharides (2). »
Quel est donc le propre mérite de Sainte-Beuve ?
(1) Pensées d'août. A M. Patin.
(2) Ce mot est de M. de Pontmartin.
C'est un certain lyrisme pittoresque et familier. C'est Vintimité dans le vers, le voilé, le secret, un peu à la façon des mystiques et des lakistes anglais. Ses poésies « recueillent ».
Ainsi passent ses jours depuis le premier âge, Comme des flots sans nom sous uq ciel sans orage, D'un cours lent^ uniforme, et pourtant solennel ; Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel. Et moi qui vois couler cette humble destinée, Au penchant du devoir doucement entraînée, Ces jours purs^ transparents, calmes, sileDcieux, Qui consolent du bruit et reposent les yeux.
Sans le vouloir, hélas ! je retombe en tristesse ; Je songe à mes longs jours passés avec vitesse. Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir. Et je pense, ô mon Dieu, qu'il sera bientôt soir (i).
Est-ce que ces vers ne mériteraient pas de rester dans la mémoire de ceux qui aiment la poésie douce et simple?
Le chef-d'œuvre de Sainte-Beuve poète, c'est peutêtre la touchante élégie intitulée les Larmes de Jean Racine, Donnons-la tout entière.
Jean Racine, le grand poète.
Le poète aimant et pieux, Après que sa lyie muette Se fut voilée à tous les yeux.
Renonçant à la gloire humaine, S'il sentait en son âme pleine Le flot contenu murmurer, Ne savait que fondre en prière, Pencher l'urne dans la poussière Au pieds du Seigneur et pleurer.
Comme un coeur pur de jeune fille Qui coule et déborde en secret,
(1) Consolations, Toujours je la connus pensive et sérieuse.
A chaque peine de famille.
Au moindre bonheur, il pleurait ; A voir pleurer sa fille aînée ; A voir sa table couronnée D'enfants et lui-même au déclin ; A sentir les inquiétudes De père, tout causant d'études Les soirs d'hiver avec Rollin.
Ou si dans la sainte patrie,
Berceau de ses rêves touchants,
Il s'égarait par la prairie
Au fond de Port-Royal des Champs,
S'il revoyait du cloître austère
Les longs murs, l'étang solitaire.
Il pleurait comme un exilé ;
Pour lui, pleurer avait des charmes
Le jour que mourait dans les larmes
Ou La Fontaine ou Champmeslé.
Surtout ces pleurs avec délices En ruisseaux d'amour s'écoulaient.
Chaque fois que sous des cilices Des fronts de seize ans se voilaient, Chaque fois que des jeunes filles, Le jour de leurs vœux, sous les grilles S'en allaient aux yeux des parents ; Et foulant leurs bouquets de fête, Livrant les cheveux de leur tète.
Epanchaient leur âme à torrents.
Lui-même il dut payer sa dette ; Au temple il porta son agneau :
Dieu marquant sa fille cadette La dota du mystique anneau.
Au pied de l'autel avancée La douce et blanche fiancée Attendait le divin Epoux ; Mais, sans voir la cérémonie, Parmi l'encens et l'harmonie Sanglotait le père à genoux.
Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse.
Pareils à ceux qu'en sa ferreur Magdeleine la pécheresse Répandit aux pieds du Sauveur; Pareils aux flots de parfum rare Qu'en pleurant la sœur de Lazare De ses longs chereux essuya ; Pleurs abondants comme les rôtres, le plus tendre des Apôtres,.
Avant le jour d^AiUlKië, !
Prière confuse et muette, Effusion de saints désirs !
Quel luth se fera l'interprète De ces sanglots, de ces soupirs ?
Qui démêlera le mystère De ce cœur qui ne peut se taire Et qui pourtant n'a point de voix 1 Qui dira le sens des murmures Qu'éveille à travers les ramures Le vent d'automne dsns les bois f
C'était une offrande avec plainte Gomme Abraham en sut olfrir ; C'était une dernière étreinte Pour l'enfant qu'on a vu mourir ; C'était un retour sur lui-même, Pécheur relevé d'anathème.
Et sur les erreurs du passé ; Un cri vers le Juge sublime Pour qu'en faveur de la victime Tout le reste fût effacé.
C'était un rêve d'innocence,
Et qui le faisait sangloter.
De penser que, dès son enfance.
Il aurait pu ne pas quitter
Port-Royal et son doux rivage.
Son vallon calme dans l'orage.
Refuge propice aux devoirs ; ■
Les châtaigniers aux larges ombres;
Au dedans, les corridors sombres, La solitude des parloirs*
Oh ! si, les yeux mouillés encore, Ressaisissant son luth dormant.
Il n'a pas dit à voix sonore Ce qu'il sentait en ce moment ; S'il n'a pas raconté, poète.
Son âme pudique et discrète.
Son holocauste et ses combats.
Le maître qui tient la balance N'a compris que mieux son silence ; mortels, ne le blftmez pas !
Celui qu'invoquent nos prières Ne fait pas descendre les pleurs Pour étinceler aux paupières.
Ainsi que la rosée aux fleurs ; Il ne fait pas sous son haleine Palpiter la poitrine humaine Pour en tirer d'aimables sons ; Mais sa rosée est fécondante.
Mais son haleine immense, ardente, Travaille à fondre nos glaçons.
Qu'importent ces chants qu'on exhale, Ces harpes autour du saint lieu ; Que notre voix soit la cymbale Marchant devant l'arche de Dieu ; Si l'ftme trop tôt consolée.
Gomme une veuve non voilée. Dissipe ce qu'il faut sentir ; Si le coupable prend le change, Et, tout ce qu'il paie en louange S'il le retranche au repentir?
Les questions d'art, de style, de rythme et de rime préoccupaient Sainte-Beuve profondément. Il a été l'un des fervents du sonnet et n'a pas peu contribué à le remettre en honneur :
Ne ris point du sonnet, ô critique moqueur!
Par amour, autrefois, en fit le grand Shakespeare ; C'est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire, Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cœur ;
Gamoens de son exil abrège la longueur :
Car il chante en sonnets Tamour et son empire ;
Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,
Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur ;
Spencer, s'en revenant de Tîle des féeries, Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries ; Milton, chantant les siens, ranimait son regard.
Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France,
Du Bellay le premier l'apporta de Florence,
Et Ton en sait plus d'un de notre vieux Ronsard.
Ce n'est pas seulement le sonnet qu'il veut « rajeunir », mais tous les rythmes delà Pléiade. Souventes fois il réussit comme dans V Enfant et la Grappe de Raisin :
L'enfant, ayant aperçu,
A Finsu De sa mère à peine absente.
Pendant au premier rameau
De l'ormeau, Une grappe mûrissante ;
L'enfant à trois ans venu
Fort et nu, Qui jouait sur la belle herbe.
N'a pu sans vite en vouloir,
N'a pu voir Briller le raisin superbe.
Il a couru ! Ses dix doigts
A la fois.
Gomme autour d'une corbeille.
Tirent la grappe qui rit.
Dans son fruit.
Buvez, buvez, jeune abeille I
282 ÉTUDES ET NOTES UTTÉILàlRES
La grappe est un peu trop haiU^
Donc il faut Que reniant hausse sa lèvie ; Sa Lèvre au fruit déjà prend.
Il s'y pend, Il y pend comme la ebèvre.
Oh ! comme il pousse dehors Tout son corps ;
Petit ventre de Silène, Reins cambrés plus fléchissants
En leurs sens Que la vigne qu'il ramène I
A deux, mains le grain foulé
A coulé :
Douce liqueur étrangère t Tel^ plus jeune, il embrassait
Et pressait La mamelle de sa mère.
Age heureux et sans soupçon !
Au gazon, Que vois-je ! Un serpent se gHsse, Le même serpent qu'oB dit
Qui mordit, Proche d'Orphée, Eurydice.
Pauvre enfant I Son pied leré
L'a sauvé :
Rien ne l'avertit encore.
C'est la vie avec son dard,
Tôt ou tard !
C'est l'avenir qu'il ignore.
A qui voudrait bien connaître l'alexandrin et ses ressources multiples, il faudrait étudier dans le détail ce vers compliqué. Sainte-Beuve avait « l'idolâtrie de la forme », — il en convenait lui-même, — et a la superstition de la syllabe ». Il était friand d'un tour vif, ingénieux, imprévu. Il était à Taflût
lES POSTES SECONDAIRES WB
du mot propre, du mot pittoresqQe, rajeuni oa refrappé. De là les qQalités de sa poésie et aussi ses défauts : — le vers brisé, les coupes habiles» les pauses savaiàtes, les mois liquides et eoulauts, les oblitérations^ des assoDanees^ (ks murmiiupes et des caresses ; de là quelquefois Faceeitt, tomme dans cette peinture dn remords :
On pourrait s'étourdîr, mais aux pires instants.
L'immortelle pensée aux sillons éclatants»
Gomme un feu des marais Jaillit de cette fange^
Et, remplissant nos yeux, nous éclaire et... se venge! (i}--
Les défauts sont connus : la recherche, Taffeetation,, la manière^ les ellipses violentes, les obscurités : des impropriétés de termes, des incohérences d'images, des césures aventurées, des enjambements et des contorsions. « La part du don, a remarqué justement M. Nisard, est moindre que celle du talent d'imitation et d'émulation. Moins d'inspiration y laisse plus de place aux procédés d'école. Les vers de Joseph Delorme et des Consolations se sentent trop des incertitudes et des obscurités d'un esprit qui s'emmêle souvent par ses efforts mêmes pour se démêler (2). »
Au reste il parait bien qu'en Sainte-Beuve le poète ne s'exagérait pas sa valeur. Témoin le portrait qu'il nous a fait de sa muse :
. . . Quand seule, au bois, votre douleur chemine, Avez-vous vu, là-bas, dans un fond, la chaumine Sous Tarbre mort!... Auprès, un ravin est creusé. Une fille en tout temps y lave un linge usé.
(1) Consolations. A M. Viguier.
(2) Précis (f histoire de la littérature franc, p. 355.
Peut-être h votre vue elle a baissé la tête,
Car, bien pauvre qu'elle est, sa naissance est honnête ;
Elle eût pu, comme une autre, en de plus heureux jours,
S'épanouir au monde et fleurir aux amours...
Mais le ciel dès Tabord s'est obscurci sur elle,
Et l'arbuste en naissant fut atteint de la grêle ;
Elle file, elle coud, et garde, à la maison,
Un père vieux, aveugle, et privé de raison.
Si, pour chasser de lui, la terreur délirante,
Elle chante parfois, une toux déchirante
La prend dans sa chanson...
Une pensée encor la soutient : elle espère
Qu'avant elle, bientôt, s'en ira son vieux père.
C'est là ma muse, à moi (1) !...
Vous le voyez, pas plus que Béranger, Sainte- Beuve n^a la fluidité mélodieuse de Lamartine, ni les métaphores retentissantes de Victor Hugo, ni le cri poignant ou Tironie amère d'Alfred de Musset. Poeta minor.
(1) Joseph Deloi*me. La Muse.
Des Mémoires, des Souvenirs, qui n'en écrit aujourd'hui et ne les publie de son vivant? Autrefois, ces « intimités » ne sortaient guère du cercle de famille, du foyer. Le soir, à la lampe, on les lisait d'une voix émue. Que si, plus tard, on s'apercevait qu'il y avait à les éditer quelque utilité publique, du moins ne le faisait-on que longtemps après le trépassement du cher défunt. Jean-Jacques, le premier peut-être, s'est confessé tout vif ; et quelle confession d'impudent et de libertin I Si quelqu'un le devait imiter pour l'excès d'orgueil et la vanité outrecuidante, n'était-ce pas notre Chateaubriand, grand, très grand par d'autres côtés? Sont venus ensuite Alexandre Dumas et George Sand, Maxime Du Camp et M. de Pontmartin. C'était hier M. Sarcey et avanthier M. Renan. En les rangeant ainsi deux par deux, je n'entends pas faire d'équation. De quelques-uns de ces Mémoires, ici ou là, nous avons dit notre
pensée (1). Trop souvent, sous ombre de se dévoiler 80i-méme, on déshabille son voisin; et, sous couleur de se photographier, on prend la bonne pose, on se « retouche ». Quant aux amis, trop heureux si on n'a pas fait leur caricature !...
Tout ceci pour vous faire entendre que les Souve* nirs de M. Auguste Nisard, le vénéré doyen de la faculté des lettres à l'Institut catholique de Paris, tant que cette faculté exista, « le digne frère de l'académicien dont il eût été, suivant le mot de M. le marquis de Ségur, le digne confrère, » ne ressemblent en rien aux Mémoires à la mode et qu'ils sont supérieurs à tous (2).
Ce sont bien des souvenirs, et mieux encore des méditations, entrecoupées de beaux élans de foi, de belles ardeurs d'amour, et de coups d'aile qui sont de la poésie et qui sont de l'éloquence.
Tout le premier livre a la grâce de l'aurore. C'est Noël et le Jour de l'an à la maison et à l'église. L'Anthologie catholique que je rêve depuis si longtemps et que je fais peu à peu, brin à brin» fleur à fleur, s'est enrichie. Comme quoi fut manquée la messe de minuit par le petit Auguste, quand il avait sept ans ; jamais conteur exquis, Dickens ou le Daudet des Lettres de mon Moulin^ n'a plus finement écrit ni plus gaiement. Et, pendant qu'il s'endort i l'heure ordinaire de sa couchée dans l'un des deux lits delà grande alcôve d'en bas à côté de son puîné, et qu'il se forge de cette messe de minuit, non pas comme le loup de La Fontaine, un fantôme de joie
(1) Cf. notre Tolume Par Monta et par Vaux.
(2) Voici le titre complet de l'ouvrage : La Maison et VÈglise. Souvenirs ttun enfant catholique^ avec une introduction de M. Ségur. Paris, Retaux.
qui le fait pleurer de tendresse, mais « des idées de félicité paradisiaques, » le père et la mère veillent, se chauffant à la flambée de Tinextinguible bûche de Noël. « De quoi devisaient-ils, les deux chers conjoints, encore dans les bons temps de leur union, de quoi, si ce n'est de leurs six enfants, de cette lourde et bien douce charge, tant au-dessus de leurs ressources, mais non pas au-dessus de leur courage? » Lisez la suite et vous saurez comment M* Auguste Nisard, âgé de sept ans, a laissé passer son tour de cette belle fête de TEnfant-Jesus.
Un peintre flamand, seul, pourrait rendre avec son pinceau la Vision enfantine de Noël. Une autre année, pas Tannée des sept ans, « blotti sous ma couverture, que de temps en temps je soulevais pour, par là, couler mes regards du cMé de l'âtre où hrûlaitla bûche de Noël, j'attendais, avec une anxiété indicible et non sans de gros battements de cœur, que la Sainte Vierge vint avec TEnfant-Jésus s'asseoir auprès du feu de notre grande salle, et s'y réchauffer elle et son nouveau-né par cette froide nuit de décembre... » Lisez la suite, je vous porte l'antienne, je vous donne le ton, et vous saurez qu'il est certain d'une certitude que le vénérable vieillard a plantée, là, « dans le sensorium, » à ne pouvoir l'en ôter, qu'aux approches de minuit, il a vu de ses yeux, his oculis, comme dit Job, de ses yeux mortels, la Sainte Vierge assise devant Tdtre de la grande salle, et tenant sur ses genoux TEnfant-Jésus « dont elle approchait les petits pieds du feu de l'âtre. »
Tournez la page, et le plus gracieux bas-relief, sculpté non pas de main païenne, mais attique, vous apparaîtra • — Quatre petits corps demi-nus, se démenant sur le plancher, ante ora parentum, pour la
récolte des dragées I « Nous n'avions pas fini d'embrasser dans leur lit ce cher père et cette chère mère, qu'une vraie pluie où plutôt une grêle des plus drues de dragées multicolores tombait du plafond sur nos têtes... » Lisez la suite; j'ai voulu seulement vous faire venir l'eau sur la langue.
Lisez encore les Étrennes : l'argent monnayé, du bel argent blanc pour les deux aînés, la fille et le garçon, et pour les trois jeunes un livre de littérature, de bonne et classique littérature, relié en petit veau, et acheté à la maison Cornillac-Lambert de Ch&tillon-sur-Seine. J'entends le petit son argentin que rendaient les serviettes des deux aînés quand ils les dépliaient pour le repas de midi, Je le vois, le petit « Gustin », perplexe entre un exemplaire sans images de Paul et Virginie et V Histoire naturelle de Buffon tout enluminée de quadrupèdes, d'oiseaux, de reptiles et d'insectes.
Voulez-vous savoir, si déjà vous ne l'avez deviné, lequel des deux ouvrages l'emporta sur le cœur de l'enfant, lisez, et, à la fin de la page, vous vous arrêterez sur cette réflexion délicieuse : « Ainsi en était-il de DOS premiers de l'an sous le toit paternel, et aussi longtemps qu'il a plu à Dieu de nous laisser sous ce doux gouvernement d'un père et d'une mère, le plus semblable ici-bas au gouvernement de Notre Père qui est dans les cieux. »
Toutes ces premières pages sont souriantes. Le rire éclate avec les étrennes de la marraine : la culotte de nankin I Peut-être vous citerais-je ces pages tout au long, si je ne devais vous signaler dans un ton bien différent les commentaires admirables que fait de notre sainte liturgie un vieil universitaire tout rempli du latin d'Horace. Les offices de Noël,
les trois messes, les hymnes, tout cela est rapide et vivace et profond et d'une nouveauté savoureuse.
Les réflexions sur la vieillesse, « ces années de grâce, » me rappellent, non pas pour la langue (jamais styles ne furent plus dissemblables), le sixième livre de la Connaissance de Vâme du P. Gratry. Le doux philosophe de l'Oratoire me berce dans le courant limpide de sa phrase harmonieuse. M. Auguste Nisard me secoue, me presse et me rudoie. Je les aime tous les deux. L'un et l'autre me disent avec Socrate que philosopher, c'est apprendre à mourir.
Pénitence et mort, le néant de l'homme et le tout de Dieu, vous plaît-il d'approfondir ces mots de la langue chrétienne? Lisez, ou plutôt, pour parler comme Bossuet, ruminez les pages qui ont trait au mercredi des cendres et au 2 novembre. Je vous en avertis, M. Nisard ne vous traitera pas en délicat et ne ménagera point vos nerfs. Il use peu des euphémismes ; il a le verbe net et d'une propriété parfois brutale. Qui donc dira la vérité, si un chrétien ne la dit pas? Que les littérateurs de profession, «hommes dangereux et vains, » exténuent le sens des mots, c'es* leur affaire ; M. Nisard se soucie bien de nous être fâcheux, pourvu qu'il nous remue dans le sensible et jusqu'aux moelles des jointures. Quelles maximes fortes et fières î Quelles braves manières d'écrire i Je suis hanté à chaque minute par le souvenir de Pascal. Extrême logique et sensibilité profonde. Au cœur même de la discussion la plus impitoyable, brusque secousse et cri d'âme. Ah! oui, les insolences de la bête sont rabattues et l'homme est couché d'une main rude dans la poussière natale... Mais en même temps que le justicier épaissit en quelque sorte les ombres de la mort, il fait lever là-
haut, à rhorizon divin, des lueurs d'éternité, ce que notre Corneille, le Corneille inconnu de Ylmitation, appelle « le pourpris de la céleste aurore. »
Au cours de ces pages, comme au livre de Noël, vous rencontrerez de ravissants souvenirs, par exemple, Notre mère à la Commémoration des morts, <i Oui, c'est bien cette chère mère, c'est bien eUe ! Je la vois en grand deuil, et, sous cette coiffe noire, les belles lignes de ce visage d'une majesté douce et reposée. Je la revois pâle d'une pâleur touchante avec de grosses larmes qui ruisselaient de ses yeux et qui paraissaient aveugler cette pleureuse si facile à répandre le trop-plein de son cœur. Elle était avec nous devant ce catafalque et ces cierges allumés, sanglotante et secouée par la douleur, comme si elle eût eu là, sous ce drap mortuaire, quelqu'un des siens qu'on allait porter en terre. Nous n'en revenions pas, mes frères et moi, de cette désolation immodérée de notre mère, sachant qu'il n'y avait pas là « un vrai mort, » comme nous disions, et que tout cet appareil était un semblant d'enterrement. Mais pour ce cœur d'une divine abondance, et qui ne savait pas tarir, il y avait, sous ces quatre planches vides, une personne de sa maison qu'elle ne voulait pas croire, même après dix ans, lui avoir été enlevée. Cette personne, c'était sa mère. » Allez vous-mêmes jusqu'au bout de cette page, charmante entre les exquises, et vous entendrez, au sortir de l'office, la sainte femme prononcer plus d'une fois dans la véhémence de sa douleur ce mot de « maman »
délicieux à dire à tout âge « et que tous disent de la même manière, petits enfants, adolescents, hommes faits et même des vieillissants (j'en connais.) auxquels Dieu a gardé leur mère pas trop
AUGUSTE MISARD 2di
caduque. Heureux vieux filsî Ils sont bénis de Dieu. »
Le chapitre consacré au Dimanche des Rameaux sent bon le buis frais. La Semaine Sainte nous ouvre la salle à manger de la famille. Oh ! les bonnes gens! et qu'ils avaient bien compris « l'incompréhensible sérieux de la vie chrétienne » et aussi, je veux le dire encore, qu'ils sont bien racontés ces menus et familiers détails ! L'épisode de la raie ferait honneur à plus d'un dont le métier est de peindre avec la plume. Quant au « spirituel » de la Semaine Sainte, aux cérémonies, à l'office des Ténèbres^ au dogme catholique, moins approfondis peut-être que les mystères de Noël et des Morts, ils ne laissent pas d'avoir leur originalité et leur particulière saveur.
A dire vrai, je préfère les Rogations, les Rogations châtillonnaises des premières années de ce siècle. « Je suis un vieil enfant qui se souvient, » nous dit M. Nisard. Le vénérable conteur eût pu ajouter : et qui conte à merveille. Sans doute. Chateaubriand, dans la quatrième partie du Génie du Christianisme, comme dans son œuvre entière, est artiste, très grand artiste; mais trop souvent ne décrit-il pas pour décrire? Son style n'a-t-il pas l'air de monter à chaque phrase c sur le char du triomphateur », comme disait Sainte-Beuve (1), afin de se faire voir? Il en va bien autrement de l'auteur de la Maison et de V Église. Il n'a rien mis de son imagination et de sa littérature dans ce chapitre, si plein pourtant de vraie et bonne et saine poésie. « Je suis un vieil enfant qui se souvient! » L'image de la procession est aussi vivante dans son esprit que celle des champs
(^) Chateaubriand et son groupe littérairef t. !•% 2* édition.
de la Bourgogne, des prairies et des coteaux de Châtillon. Il a vu le curé bénir les pauvres landes où les seigles commençaient à monter en tiges, et il le dit. Il a vu les bergers et les bouviers qui faisaient paître leurs moutons ou leurs vaches sur les jachères çà et là enclavées dans les cultures, poussant leurs bêtes jusqu'au chemin par où défilaient le clergé et les fidèles, si bien qu'ils étaient tous ensemble, « ces bons animaux et leurs conducteurs », aspergés et bénis. Il a entendu les saintes litanies, il les a chantées lui-même. Vous qui aimez, non pas « la nature naturante » et qui sent mauvais, maïs le beau et bon réalisme (il y en a un), vous vous délecterez à regarder le jardinier Masson et sa femme, quand le curé de ChÂtillon va bénir leur jardin. « L'homme appuie sur le manche de sa bêche ses deux bras velus et cette poitrine où l'air a ses grandes entrées. En cette attitude il se signe dévotement, lorsque passe la bannière de son saint patron, duquel il espère intercession et assistance. Sa vaillante compagne fait de même et encore plus dévotement. Ses mains jointes sur sa charpeigne (1), elle dit un Pater et un Ave y à cette fin d'attirer les bénédictions du bon Dieu sur son jardin... » Et M. Nisard, comme un homme qui est en possession d'un bon « documen t« >» ajoute non sans fierté : « Cela, je l'ai vu de la route de Montbard et je le raconte tel que je l'ai vu. » C'est ainsi que La Fontaine voyait la nature etc^est ainsi que notre grand Millet l'a peinte, en plein champ, dans son Angélus par exemple.
11 me serait facile de citer encore des traits, vifs et justes, soit aux vendanges, quand les attelages
(1) Grand panier à légumes oblong et à fond plat.
« allanguis » faisaient deux ou trois fois le chemin de la vigne à la vinée, soit dans les chaumes, quand, sous les « laves, » on découvrait cinq ou six œufs bleus comme le bleu du ciel et « posés sur le sol nu sans la plus petite couche de paille ni de plumes. » A la bonne heure ! s'écrie le vieil enfant qui se souvient, « voilà des enfants élevés à la dure ! Il y a donc des pauvres toujours et partout, chez la gente ailée comme parmi les humains. »
De la Fête-Dieu, je ne dirai rien ; mais, de la Sainte Marie d'août (la Fête de notre mère) vous allez lire les pages, tout à la suite, tout haut, en souriant, en pleurant.
« Les seules fêtes de TAssomption qui me sont demeurées dans la mémoire et dont j'ai, en ma vieillesse, le cœur aussi remué que si les choses s'étaient passées hier, ont été celles de 1815 à 1822, du temps du roi Louis XVIII. Elles me sont d'autant plus présentes que j'y figurais de ma personne et, par privilège spécial, en qualité d'orateur, je veux dire, de récitateur du « compliment. » Il n'y avait pas, en ces temps de simplicité et de règle domestique, de bonnes fêtes sans bouquet, cela va de soi, et aussi sans quelques fleurs de littérature. Chez nous le compliment à la Marie fêtée était l'œuvre de notre aîné (1), lequel, alors élève des classes d'humanités et le premier haut la main parmi ses condisciples, dépensait, à cette composition, le meilleur de sa rhétorique, y faisant entrer tout ce qu'on dit de l'abondance du cœur à une mère pour soi et pour ses frères et sœurs.
« Cela nous faisait à nous l'effet d'un morceau de maître. Notre père, qui était un homme de goût la plume à la main et dans la plaidoirie, et à qui notre aîné ne manquait pas de communiquer le brouillon de son compliment, se montrait moins satisfait de ce premier jet. Il biffait une bonne moitié du manuscrit, abattait de certaines têtes de
(1) Désiré Nisard, mort en 1888, membre de l'Académie française. Voir plus haut l'étude qui lui est consacrée.
phrases un peu trop s'élevant vers les cieux, réprimait Texcès de la pompe et des métaphores, tempérait et réglait le tout d'une telle façon que Tauteur, sans cesser de se reconnaître dans son œuvre ainsi refaite par la main paternelle, en était lui-même plus content. Il apprenait, dès ce temps-là, du meilleur ami et censeur de son esprit à se châtier lui-même, et comment le goût est aux choses de Tesprit ce qu'est la conscience à celles de la morale. En effet, c'est la même lumière, ici et là réfléchie, du vrai, du bon et du juste.
u La pièce ainsi mise en bon point, et transcrite le plus proprement du monde sur Tune des feuilles de ce solide papier dont notre père se servait pour les actes passés à son Etude f m'était confiée huit jours avant le 14 août, afin que j'eusse tout le temps de l'apprendre par cœur, et de me mettre en devoir de la débiter à la satisfaction de tout le monde et principalement de l'auteur. Aussi m'y préparais-] e, comme un acteur fait à son rôle, par des récitations préalables et par des répétitions de la cérémonie qui avaient lieu entre mes frères et moi dans la chambrette de notre aîné. Celui-ci me marquait les endroits du compliment où je devais appuyer avec un accent plus tendre de la voix et renforcer le pathétique. Il m'indiquait aussi certaines pauses après chaque alinéa, afin que notre chère mère ne perdît rien de la suite et de l'enchaînement des pensées, et qu'elle fût toute attention à cette belle littérature. Et comme il n'y a pas de discours bien dit, si le geste ne l'accompagne et ne le soutient et si l'action oratoire fait défaut, mon aîné m'avait dressé pendant ces huit jours à cette mimique de l'orateur, faisant devant moi de la tête et de la main tout ce que je devais faire devant notre mère. J'étais, cela se devine assez, le principal personnage de la pièce. J'étais, selon le style diplomatique, la persona grata de la fête. Et notre mère s'y attendait bien, elle qui me voyait, tous les 14 août, en cette haiite et douce charge de la complimenter.
« Mais c'étaient là les moindres préliminaires de la Sainte- Marie. Nous avions bien d'autres tourments à nou-s donner, à cet effet que la chose fût tenue secrète et que notre chère mère ne se doutât de rien. Or, à chaque retour de la Sainte-Marie, elle prévoyait, au moins quinze jours
AUGUSTE NISARO 295
à Tavance, que ce serait pour elle une surprise. La grande affaire pour nous était donc de dissimuler si bien nos mouvements au logis et hors du logis que cette bonne mère n'en vît rien, n'en pressentît quoi que ce fût. On va voir avec quelle profondeur de dissimulation nous procédions ; les plus diplomates nous l'eussent enviée. Au matin du 14 août, et notre programme arrêté, je savais mon compliment sur le bout des doigts, et mon action oratoire ne me gênait plus.
« L'ordre de nos mouvements était réglé comme il suit. On devait se lever, se rassembler dans la grande salle d'en bas, embrasser sa mère, ainsi que Ton faisait chaque matin, réciter ses prières en commun, et ne rien marquer d'extraordinaire dans ses manières d'être de chaque jour. C'est vers les trois heures de l'après-midi que nous souhaitions à Marie sa fête. Jusque-là nous étions à nos préparatifs clandestins, au bouquet pour lequel Racine, le premier de nos jardiniers fleuristes, fort ami de la maison^ mettait à notre discrétion les plus belles reines-marguerites d'août, à l'arrangement de la corbeille avec la fameuse brioche en couronne, et, tout en dessous, le minuscule objet d'orfèvrerie, dans les prix de 8 à 10 francs, donné en cadeau par notre père à sa femme, et que nous étions censés avoir payé du petit argent de nos économies. Nous courions par la ville pour nous procurer tout cela ; et comme notre chère mère, qui, vous pensez, ne se doutait de rien, pouvait du coin de la fenêtre basse de la grande salle, où elle avait son siège, apercevoir l'un de nous, fille ou garçon, s'en revenant avec son butin de fête de chez le jardinier ou de chez le pâtissier, nous faisions attention, passant devant la fenêtre, à nous baisser bien bas et nous raser contre la muraille, afin d'échapper aux regards de la maman ; et nous nous coulions, qui avec ses roses, qui avec ses marguerites doubles, par le grand corridor d'entrée, et de la petite cour en boyau, jusqu'à la cuisiae de Fillette, notre domestique, où se faisaient les derniers apprêts de la fête, et d'où nous devions nous mettre en mouvement, à la file les uns des autres, le récitateur du compliment en tête. Hélas ! toutes nos petites rases étaient, comme l'on dit, des ruses cousues de fil blanc ; et plus nous pensions nous être cachés de notre
mère, plus celle-ci avait deviné qu'il y avait une sainte à fêter chez nous^ et que cette sainte c'était elle» notre mère. Est-ce que la mère de famille a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne rien entendre, un cœur pour ne point pressentir ?
« Trois heures avaient sonné à la vénérable pendule de la grande salle. C'était le moment pour nous de nous mettre en marche vers cette grande salle, processionnellement, chacun par rang d'âge. Notre père fermait la marche, se faisant pour ce jour-là l'un de nous. L'orateur marchait en tête ; derrière lui et sur ses talons, afin d'être à la portée de le souffler en cas de besoin, venait l'ainé. Il me savait plein de mon texte ; et il avait toute assurance en moi. Il s'était promis, ayant un interprète de ses pensées aussi bien stylée un grand succès de littérature et de sentiment. Hélas! il avait compté sans mon misérable cœur et mes trop faciles attendrissements Arrivé dans la grande salle, devant ce coin de fenêtre où notre mère se tenait, essayant, nous voyions bien cela, de faire la forte, je n'en étais encore qu'au « Ma chère maman, » que ma langue commençait à s'embarrasser, les étouffements de me monter du cœur à la gorge, mes yeux, rencontrant ceux de ma mère et s'y noyant, d'être obscurcis par les larmes, l'orateur de demeurer court sur le premier qui ou que du compliment, et finalement de tomber à plat, je veux dire tomber sanglotant et avec toutes sortes de hoquets ridicules dans les bras de la complimentée et d'achever là, toute contre cette poitrine maternelle, le plus beau du compliment. Et celle-ci de m'étouffer de ses baisers, disant à la compagnie, fort montée contre moi et qui me traitait d'imbécile (sic) : « Laissez-le, le pauvre garçon ; il me récitera son compliment ce soir, après le souper. » Je n'en venais pas plus à bout après qu'avant le souper. C'est notre aîné qui était furieux de ce que je lui avais ainsi manqué, après huit jours de répétition I Aussi s'acquittait-il en mon lieu et place de la lecture du morceau ; à quoi il mettait toute l'expression et toute la grâce d'un auteur qui lit ses propres productions ; ai-je besoin d'ajouter, avec toute la tendresse d'un bon fils. C'était une tout autre manière que la mienne ; mais ce n'était pas pour notre mère la même chose que si elle eût entendu
son Gttëtin lui réciter tout d'un trait le compliment de la Sainte-Marie. Notez que, autant de fois nous eûmes à souhaiter à notre chère mère sa fête, autant de fois je fus désigné pour dire le compliment, et autant de fois je fis manquer la pièce à son commencement. Mon aîné ne m'a jamais pardonné ce fiasco annuel, encore que je fusse aimé de lui autant et presque de la même manière que je Tétais de ma mère.
c On me dira : Qu'est-ce que nous fait la fête de votre défunte mère, et ce compliment noyé dans les larmes, et l'effet du discours perdu par le trop de sensibilité de l'orateur? Qu'est-ce que tout cela fait à la morale? Cela y fait beaucoup, si vous avez été un petit enfant tendre et aimant, et si votre cœur n'est pas tellement glacé par les ans qu'il ne rappelle à lui en quelque sorte la chaleur du giron maternel et les vivantes délices qu'on a connues, appuyé contre cette poitrine où nous avons sucé la vie .
« La religion et la psychologie ont aussi quelque peu à faire là. L'une et l'autre conviennent du même fait de conscience primordial, à savoir que nous avons tous passé par un âge d'innocence parfaite, j'entends parfaite eu égard à cette vie -ci, et bien avant les grands mouvements de la concupiscence et les rébellions de la bête. Oui, l'enfant que vous avez été, et dont vous n'avez fait, dem eurant la même personne, que dépouiller la tendre enveloppe, s'est senti plus d'une fois, tandis qu'il était en puissance de mère, bon d'une bonté parfaite et presque sans mélange de malice originelle. Le cœur avait dompté en lui l'animal qui s'agite en nous, dès que nous commençons à « respirer le jour. » Or, le cœur, c'est vraiment le divin dans l'homme, et le premier qui se déclare en nous. L'esprit ne paraît que bien après ; et même il semble qu'il ne seca jamais entièrement formé, tant il met à cela tout le temps de cette vie I Mais le cœur, il est fait chez vous dès le ventre de votre mère, ab uhere matris; déjà il est tout ce qu'il sera toujours, je dis toujours, cette partie principale de l'homme, où Dieu a allumé sa plus ardente flamme. En effet, nous mourant, il pe meurt pas ; ou, s'il paraît suivre la ruine de notre corps, il est le dernier à mourir, ultimum moriens, comme la médecine l'entend de ce maître organe, centre et foyer de la vie animale ; nous disons, nous psy-
chologueB chrétiens, centre et foyer de Téterael amour. »
N'est-ce pas que vous me remerciez de vous avoir signalé un tel livre?... Les prêtres béniront Dieu de ce commentaire du Pange Lingua ; les mères de cette fête familiale où elles retrouveront leur propre cœur, et où les enfants, et les jeunes filles, — jeunes ou vieilles, — retrouveront « la chaleur du giron maternel et les vivantes délices qu'on a connues, appuyé contre cette poitrine où nous avons sucé la vie . »
Reste un dernier chapitre. Voulez-vous par avance le savourer? Cueillez un matin de printemps dans la rosée où joue le soleiL cueillez des lys et des roses ; faites-en une brassée ; puis, votre visage tout entier, plongez-le dans cette fraîcheur et ces arômes. Vous aurez la sensation des pages intitulées : Nos Premières Communions.
J'ai déjà fini et je n'ai rien dit. J'aurais voulu vous faire sentir Vextrême mérite de cette langue d'autrefois, la langue du grand siècle qui est celle de M. Auguste Nisard, comme elle est celle de Tillustre académicien, son frère, simple et pittoresque, exquise et populaire, de tours imprévus et de locutions marquées à fleur de coin. Il m'eût agréé plus encore de vous faire entendre cet accent d'honnête homme et cette conviction de baptisé. En deux mots, je regarde que ce petit livre, à travers toutes les élégances et les nouveautés de la forme littéraire, est un bréviaire de vraie vie de famille et de vraie vie chrétienne.
N est-ce pas Lamartine qui a dit des premières poésies de Victor de Laprade qu'elles l'avaient transporté au cap Sunium ? Il lui semblait, en effet, que les vers du jeune poète avaient « la transparence sereine, profonde, étoilée, des songes de Platon ». Ils lui rappelaient aussi Phidias par leur éclat solide et splendide. Laprade « taillait » la pensée en strophes, comme le statuaire de Paros le marbre, et il « sculptait » ridée. Sainte-Beuve avait écrit de son côté : « M. Victor de Laprade, par son poème de Psyché, par celui d'Eleusis, par les Odes et Pièces qu'il a composées alors et depuis, s'est placé au premier rang dans Tordre de la poésie platonique et philosophique. » Et le grand critique ajoutait : « M. de Laprade possède au plus haut degré ce qui manque à trop de poètes de ce temps, distingués, mais courts,
(1) Cours de littérature. Entretien lvii.
il a Tabondance, Tharmonie, le fleuve de Texpression ; il est vers comme un Ballanche plus clair et sans bégayement, comme un JoufTroy qui aurait reçu le verbe de poésie (i). » Cependant Lamartine insinuait que la poésie étant faite pour exprimer des sentiments plutôt que des idées, Laprade était un peu froid et il lui souhaitait de découvrir en son cœur des fibres plus émues et plus consonnantes au cœur humain, tout comme Sainte-Beuve disait : « Il n'a pas assez d'émotion et de ces cris qui font songer qu'on est un homme d'ici-bas. »
Notre intention n'est pas d'étudier toute l'œuvre poétique de Victor de Laprade, mais seulement Pernette, le Livre d'un Père^ ces ouvrages précisément où l'artiste s'est fait homme, sans cesser d'être artiste, et aussi un volume en prose : Essais de Critique idéalislCy où l'intelligence jette de beaux rayons et le cœur de belles flammes.
Néanmoins nous voulons dire un mot des premières œuvres du noble poète.
(1) Causeries du lundi^ t. V.
Quand parut Psyché^ ce fut dans le monde des lettrés comme une surprise heureuse. Hugo et ses disciples, Alfred de Musset et les siens, n'étaient pas sortis d'eux-mêmes, de leur chair, de leur sang, de leurs tristesses, de leurs joies, de leurs amours. Laprade, s'emparant d'une fable gracieuse qu'Apulée nous a transmise, entr'ouvre l'âme humaine et nous raconte son histoire. Certes, si nous voulions analyser cette vaste allégorie et la serrer de près, il y aurait à faire des réserves et très graves ; celles-ci notanmient : L'homme déchu ne se peut glorifier de sa chute ; — jamais non plus, par ses seules forces, en dehors d'un divin médiateur, le coupable ne pourra reconquérir le paradis perdu; — à la fin des temps, il y aura, suivant le dogme catholique, le ciel, il y aura l'enfer, c'est dire que le mal ne sera point absorbé par le bien. — Que, çà et là, dans ce drame métaphysique et symbolique, on puisse noter quelques vagues tendances au panthéisme, nous n'y contredisons pas, sans insister toutefois, et
il est vrai qu*en de certains tableaux il y a comme une touche de sensualité, morbidesse et mollesse; mais, dans Fensemble, quelle soif de l'idéal ! quelle nostalgie du beau ! quels élans I et quels coups d'aile I Ce poème n'est pas une simple étude, une étude curieuse d'après l'antique, c'est bien le poème de la Psyché contemporaine, de Thumanité moderne, et, plus d'une fois, au courant de ma lecture j'ai noté de ces vers dont Lamartine aurait dit : Ce sont des brises d'âme (i). 11 y a même des cris. Écoutez!
Psyché a conquis le monde. Elle le domine. Elle a épuisé tout ce qui peut lui donner du bonheur. Elle a tout, — elle en est saturée — * et tout lui manque. Alors, navrée, elle pousse vers l'invisible, vers l'infini, vers le Dieu qui est amour, cette irrésistible clameur :
Viens, c'est le jour; plus tard tu m'auras vu mourir. Verse en moi ton haleine, ou mon sang va tarir ; Viens arracher mon âme à sa prison brûlante.
Oh ! pour un fiancé que ta venue est lente !
Ce trône, ce pouvoir, ces trésors haut prisés. Toute la terre, enfin, pour un de tes baisers! Qu'y ferai-je sans toi d'une vie inféconde?
C'était pour te chercher que j'ai conquis ce monde. J'y manque d'air, ô Dieu! Viens et délivre-moi; Viens, Amour ! Il me faut ou le néant ou toi I
Au point de vue purement littéraire, la page du début, où Psyché s'éveille à la lumière dans l'Eden, est pleine de grâce et de fraîcheur. Relisons-la.
Le matin rougissant, dans sa fraîcheur première. Change les pleurs de l'aube en gouttes de lumière ; Et la forêt joyeuse, au bruit des flots chanteurs,
(1) Loco citato.
Exhaie, à son réveil, ses humides senteurs ; La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée, Et sourit au soleil sous la brume envolée.
Entre les fleurs, Psyché, dormant au bord de l'eau,
S'anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau.
Et, baigné des vapeurs d'un sommeil qui s'achève,
Son regard luit pourtant, comme après un doux rêve.
La terre avec amour porte la blonde enfant ;
Des rameaux par la brise agités doucement
Le murmure et Todeur s'épanchent sur sa couche.
Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche.
D'une main supportant son corps demi-penché ,
Rejetant de son front ses longs cheveux, Psyché
Ecarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle.
Respire, et sent la vie, et voit la terre belle ;
Et blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis,
Hors du gazon touff'u monte comme un grand lis.
« Ce grand lie féminin, a-t-on dit avec juste raison (1), qui n'a cessé depuis de fleurir et que la mort ne fanera point, c'est TemblèiBe de la muse de Victor de Laprade. »
Si nous faisions une étude approfondie de Psyché, il nous serait facile de citer des pages soit d'une douceur exquise soit d'une beauté mâle. Pourtant ce poème philosophique ne sera jamais populaire et Lamartine a bien dit : « Si Psyché eût été de chair au lieu d'être de marbre, elle aurait fait palpiter le cœur humain ; elle ne fait qu'illustrer le génie du poète (2). »
Populaires non plus ne seront jamais les Odes et Poèmes qui ont suivi. Antée, les Corybantes, les Argonautes, Sunium, Eleusis, sont des imitations de l'antique, élégantes et savantes. Dans le Poème d^
(1) Emm. des Essarts. Portraits de Maîtres, p. 215, Paris ^ Perrin, 1888.
(2) Loco eitato.
r Arbre j dans Hermia^ dans les pièces qui ont pour titre : Aima parens^ A la Terre ^ Contre le repo$^ Victor de Laprade dégage, pour ainsi parler, des choses créées, leur âme. Assurément il n'a pas inventé le sentiment de la nature, mais il a trouvé un mode nouveau pour le traduire. Il ne s'en tient plus aux dehors, il brise Técorce^ il va qj} dedans^ pénètre jusqu'à l'intime, nous venons de le dire, jusqu'à l'àme. « Tout dans l'univers est rapports et harmonies, même entre le monde physique et le monde moral (i). »
Ces rapports, Laprade les voit ; ces harmonies, il les entend ; et il nous les fait voir et il nous les fait entendre dans ses œuvres. Qu'il n'ait pas subi à l'excès la fascination de la nature et qu'à se plonger dans les sèves, dans les sources, dans les torrents, dans les forêts, il n'ait pas éprouvé une sorte d'ivresse, nous n'oserions pas le soutenir; mais aussi, ce que nous savons bien, c'est que nul poète n a rendu avec plus d'originalité et de puissance les sympathies de son âme avec l'âme des choses et leur pénétration mutuelle. Quant au reproche de naturalisme et de panthéisme, cette fois non plus nous ne voulons pas nous y arrêter et nous faisons nôtre cette protestation de M. François Coppée : « Jamais, dans ses plus complètes extases, dans les heures où il unit plus intimement son âme à Tunivers, Laprade n'oublie Celui qui en est Fauteur ; jamais dans ses vers, la personne humaine ne cesse d'être distincte de la personne divine, dont le monde est l'ouvrage et dont les spectacles les plus enchanteurs ne sont que
(1) M. de Bonald. Recherches philosophiques, V* édition, 1. 1, p. 442.
la manifestation. Il y a, dans les doctrines panthéistes, une très séduisante et, par conséquent, très dangereuse embûche tendue à notre raison pour la faire choir dans l'adoration de la matière. L'auteur d'Hermia, — je cite à dessein le titre de ce poème, le plus mystique de tous ceux de M. de Laprade, — n'y est point tombé. Sa pensée se mêle un moment à la création, mais pour remonter aussitôt vers le Créateur : elle est pareille à l'eau du ciel, qui est absorbée par la terre, mais pour reparaître bientôt dans le flot des sources, dont le murmure est une prière, dans la rosée des fleurs, dont le parfum est un encens (1). »
La dernière partie de ce volume : Odes et Poèmes, est déjà plus humaine. La note de l'amitié y résonne et des odelettes y dansent en strophes légères. Les anthologies ont recueilli la Branche d'Amandier. De la pièce intitulée Limpidité nous détachons quelques beaux vers :
II est des âmes qui, dans nos sentiers de fange, Glissent, sans y tacher leur blanche robe d'ange, Sans laisser, comme nous, se prendre à chaque pas Une sainte croyance aux ronces d'ici-bas.
Des cœurs qui restent purs quand l'ennui les traverse. Qui gardent leur amour dans la fortune adverse. L'air vicié du monde, en passant autour d'eux, Se charge de parfums, et, comme des flots bleus, Sans entraîner un grain de nos terres infâmes, Ils coulent en chantant vers l'océan des âmes.
A la tin des Odes et Poèmes, Laprade avait placé le Baptême de la Cloche. C'était comme un appel de l'Eglise au chrétien assoupi dans le poète. Le chré-
(1) Discours de réception à l'Académie française.
tien s'est réveillé. Il a repris l'Evangile et, de cette lecture, de cette méditation, est sorti, en un style moins rare, plus simple, plus clair, plus net, l'ouvrage intitulé Poèmes évangéliques, La Dédicace en est touchante :
Il est à vous, ce livre issu de la prière :
Qu'il garde votre nom et vous soit consacré. Ce livre où j'ai souffert, ce livre où j'ai pleuré ; Ainsi que tout mon cœur, il est à vous, ma mère!
Est-ce bien l'auteur à'Hermia, d'Eleusis, de Psyché, qui a écrit ce volume ?
Christ, dans votre champ, je vais, près du chemin, Après les moissonneurs choisis de votre main. Glaner quelques épis du grain sacré qui reste. Et pétrir aux eafants un peu de pain céleste. J'ose ouvrir l'Evangile et chanter à mon tour Au pied du Golgotha le cantique d'amour.
11 a bien chanté, le noble poète. Non seulement « la phrase rythmique se déroule avec une aisance incomparable (i) ; » mais on peut dire que Laprade a trouvé la forme moderne du poème religieux, et que « l'on ira difficilement plus loin et plus haut (2). » En tout cas, si jamais on dépasse notre poète, c'est lui qui aura tracé la route.
Des Symphonies (symphonie des saisons, symphonie du torrent, symphonie alpestre, symphonie des morts) nous disons avec M. Vitet que, sans préjudice de la grâce et de la fraîcheur, le poète a porté
(1) Emm. des Essarts. Loco citato.
(2) G. A. Heinrich. Notice sur M. Victor de Laprade, p. 47. Lyon, 1884.
dans ridylle « le souffle et la grandeur épiques (1) » et avec M. François Goppée que ce livre marque « le point culminant » de son œuvre (2).
Dans les Idylles héroïques les scènes les plus aimables de la nature et du foyer se succèdent : fenaison, moissons, vendanges, animées par la présence de Tépouse, égayées par celle de l'enfant. Il est très vrai « qu'un souffle d'Hésiode et de Virgile » traverse ces pages et aussi un souffle de Lamartine, le Lamartine des Laboureurs (3). Mais, il y a autre chose qu'une pastorale dans ce poème : lisez Hermann, le poème de l'héroïsme ; lisez surtout Rosa mystica. « Nous n'essaierons point d'analyser cette œuvre exquise qui a des transparences d'opale et des blancheurs lactées. Aussi bien, il n'y a pas là de drame, pas d'action. C'est un rêve, une vision, un mystère^ comme VEloa d'Alfred de Vigny. Eloa ellemême, cette sœur des anges, est moins pure, moins éthérée que Rosa mystica (4). Nulle part Victor de Laprade n'a eu des inspirations plus tendres ; nulle part plus que dans celte belle et séraphique légende, il ne s'est montré le poète de l'àme, le chantre et, si je l'ose dire, le chevalier de l'idéal. » M. Biré nous raconte que le Père Gratry, chaque fois qu'il la lisait, ne pouvait s'empêcher de pleurer et que l'abbé Perreyve la recommandait aux jeunes gens comme l'œuvre la plus propre à élever leur âme et à la fortifier.
(i) Réponse au discours de M. de Laprade pour sa réception à rAcadémie française, le 15 mars 1859.
(2 Loco citato.
(3) Cf. Edmond Biré. Victor de Laprade, p. 217. Paris, Perrin, sans date.
(4) Voyez dans notre premier volume Tétude sur Alfred de Vigny et nos réserves sur Eloa.
Nous ne citerons les Muses d'Etat et les autres satires que pour dire que nous n'en parlerons pas. À coup sûr on y pourrait noter de fiers accents, quelques traits heureux, d'éloquentes apostrophes, mais Laprade n'était point fait pour railler, ridiculiser ; savait-il même rire? Je donnerais toutes ces Muses^ tous ces Tribuns, tous ces Courtisans et Harmodius par-dessus le marché, pour les seules Voix du Silence.
A côté de piécettes charmantes : Petite fleur sur ma fenêtre^ Première neige, Y Héritage, Berthe, quels poèmes que la Trêve de Dieu, Resurrecturis, Psaume de Combat, et surtout V Entretien avec Corneille, En vérité, Ton dirait un nouveau poète : pensées plus larges, plus hautes, et si généreuses, et humaines si profondément, exprimées dans une langue sobre et souple, élégante et robuste, familière. Les vers qu'on va lire sont-ils de l'auteur de Psyché ou de Corneille, traducteur de ï Imitation ?
Tu souffres, tu te plains ; il faut qu'on te soutienne ! Souffrir, et qu'est-ce donc pour une âme chrétienne ? Qu*est-ce que la douleur dont l'assaut t'a surpris ? Un rapide combat dont Dieu même est le prix.
Nous souffrons, nous semons ; c'est la mort qui recueille, Qui des moindres vertus ne perd pas une feuille, Qui pèse chaque effort, qui compte chaque pleur... La mort n'abolit rien, excepté la douleur.
Quand la terre s'enfuit et que le ciel demeure, Qu'importe une tourmente et des soucis d'une heure ? Qu'importe au fier oiseau l'aspérité du sol Qu'il effleure du pied, prêt à prendre son vol? Des lois, des dieux, des mœurs ton siècle impur se joue; A nous qui fendons l'air qu'importe cette boue ? Passons, les yeux fixés sur ces sommets chéris : Ne touchons à ce temps que par notre mépris.
Le poste de l'honneur est près de ce qui tombe.
Mais, sur nos droits blessés ne fermons pas la tombe :
Tant qu'une arme nous reste et tant que nous vivons,
N'avouons pas vaincu le Dieu que nous servons.
Même à cette heure eucor la parole est un glaive !
Qu'un poète se dresse et qu'une voix s'élève !
Moi ! sujet de Louis, paisible homme de bien,
Je voudrais aujourd'hui parler en citoyen :
Comme jadis, soldat de Brute et de Pompée,
Chez les derniers Romains j'aurais porté l'épée ;
Comme, aux pieds de Jésus, prompt à dire : « Je crois ! »
Chez les premiers chrétiens j'aurais porté la croix (1).
Tout près de V Entretien avec Corneille^ sinon audessus, il faut placer la Tour d'Ivoire,
M. de Pont Martin a porté un juste jugement quand il a écrit : « La Tour d'Ivoire comptera parmi les plus exquises créations de la poésie moderne... Ce mélange de mystérieuse ardeur et d'héroïque vertu, cette lutte poétique du rêve divin contre la convoitise humaine, ce dialogue entre les esprits impurs de la terre et les visions célestes, ce rosaire qui s'interpose entre un cœur qui bat et une main qui tremble, tout cela est œuvre de maître (1). »
11 nous semble qu'en dépit de leur brièveté, ces notes ont donné au lecteur attentif une idée suffisante des premiers ouvrages de Victor Laprade. Nous appuierons davantage sur Pernette et le Livre d'un Père.
(1) Un Entretien avec Corneille.
(2) Nouveaux Samedis, t. II, p. 149.
Le roman, élevé par le talent à la dignité de poème, Fidylle, envahie par le drame, le conte des veillées rustiques, côtoyant Tépopée : voilà Pernette.
Elle est charmante, cette forme nouvelle de poésie qui fait entrer la vie domestique dans Thisfoire. Elles sont humaines, ces « petites épopées » où le paysan, laboureur et pêcheur, les ouvriers, les médecins de campagne et les prêtres tiennent la première et la plus large place.
Au demeurant, est-ce que Tabnégation naïve d'un héros inconnu ne vaut pas la plus éclatante vertu militaire ou la harangue la plus fougueuse d'un tribun sonore? J'estime que M. de Monthyon, lorsqu'il a légué ses trésors pour aider à découvrir et à récompenser les dévouements obscurs, n'a pas fait seulement œuvre de philanthrope, mais encore qu'il a été guidé par les illuminations du génie. Je m'intéresse autant, pour ma part, peut-être plus, au développement intime d'une âme, fût-elle logée dans le corps d'une servante, — la Geneviève de Lamartine par
exemple, — qu'à la colère d'Achille ou aux destinées du Latium. A tout prendre, ceci même est la poésie Traie, celle qui peut dire avec Térence : « Rien d'humain ne m'est étranger. »
Laprade n'a pas inventé le poème moderne, la petite épopée. Goldsmith, Akensie, Gray et ce pauvre GoUins qui errait dans la cathédrale de Chichester en accompagnant la musique de ses larmes et de ses gémissements, ces ingénieux rapsodes, « d'inégale humeur », il est vrai, mais parfois attendrissants, ne sont pas inconnus des lettrés français. Le Danois Jens Baggesen est cher aux Allemands. Avant lui, Voss avait donné dans Louise l'idée de ce genre hautement familier. Rappelez-vous les paroles que le pasteur de Grunau adresse à sa fille avant la bénédiction nuptiale. Parla simplicité, la gravité et l'élévation des sentiments, n'est-ce pas grec à la fois et chrétien, antique et moderne ? Goethe, à son tour, s'est emparé de ce genre renouvelé d'Homère : — « Être un Homéride, disait-il, fût-ce le dernier de tous, cela est beau ! » Et, du premier coup, il a fait un chef-d'œuvre. — « Si loin que Goethe puisse aller, répétait Schiller après Hermann et Dorothée^ jamais il ne s'élèvera plus haut. »
Nous n'avons point Hermann en France ; mais, à des degrés et des titres divers, que de charmants poèmes I — Eloa, les Romances du Roi Rodrigue^ Marie j Amaryllis, Mireille, Miette et Noré, Jeanne de Jules Breton, le peintre enchanteur des soleils couchants et des blés mûrs, dont la main se délasse du pinceau par la plume. Nous avons Jocelyn (1), et, au-dessous, mais à côté, Pernette.
(1) Nos lecteurs n'ignorent pas que Jocelyn est à l'Index, Il va de soi que notre admiration ne s'adresse qu'à la forme de
Sainte-Beuve n'hésitait pas, à propos de Lamartine, à prononcer le nom d'Homère, assurément, il eût hésité moins encore à mettre Jocelyn en parallèle avec le marbre de Gœthe, je ne dis pas pour Tirréprochable perfection des détails et la pureté des contours, car, si j'en crois les vrais germanisants, VHermann est un bas-relief d'un grain immaculé. Mais la plastique n'est pas tout dans l'œuvre du statuaire. Il faut le spirantia mollius œra. Il faut que l'àme pleure ou chante. Or, cette âme est dans Jocelyn, Elle est aussi dans Pernette,
Nous n'avons qu'à étudier Pernette en ce moment ; mais j'ai voulu d'abord, en rappelant à son occasion les petites épopées les plus célèbres, mettre le bon et beau poème à son rang.
La légende en est très simple, presque vulgaire. J'ai dit la légende ; c'est l'histoire qu'il faut entendre, car ce récit est vrai, et pas une fois le poète ne s'est octroyé le congé d'y rien ajouter de son propre fonds.
C'est en 1813. Nous sommes dans le Forez. Pierre et Pernette sont fiancés. Le soir même des fiançailles, on annonce, en même temps qu'une victoire de l'empereur, la levée en masse de tous les hommes valides. Pierre n'est point lâche; mais, pour le plaisir d'un tyran, il n'ira pas porter la guerre chez ses voisins. Il s'enfuit dans les montagnes où sont les réfractaires et bientôt il est leur chef. Arrive l'invasion étrangère; les réfractaires deviennent francs-tireurs et font la guerre de buisson. Les
ce dangereux poème. On trouvera sur l'œuvre de Lamartine et particulièrement sur Jocelyn toute notre pensée dans nos premières Études sur le XIX* siècle.
Prussiens sont battus. Us sonnent la retraite.
Partout c'est triple joie, et Ton fête, à grand bruit...
Hélas I à la dernière heure, une balle perdue atteint Pierre en pleine poitrine. Il tombe. Sentant qu'il va mourir, il exprime le désir d'être uni, par le sacrement de mariage, à Pernette pour l'éternité. Pernette y consent. Il meurt. Sa veuve lui reste fidèle et meurt à son tour dans un âge avancé, pleurée de tous les misérables dont elle était la providence.
Telle est l'histoire que Victor de Laprade tenait de la bouche même de Pernette :
Que de fols aux genoux de Pernette elle-même. J'ai de mes pleurs d'enfant baigné ce cher poème !...
Quand « le cher poème » parut, deux ans avant la guerre de 1870, quelques critiques chagrins le dénoncèrent comme une œuvre anti-patriotique. Ils avaient applaudi peut-être aux Contrebandiers de Béranger et à certaine chanson bien connue où l'on excitait à la révolte, en 1823, l'armée française envoyée en Espagne. Que si vous voulez, à tout prix, voir une tache dans l'insoumission du héros, n'estelle pas effacée par sa mort glorieuse? Pierre a refusé de servir un tyran, c'est vrai, lequel immolait tout à son ambition effrénée ; mais il n'en a pas moins versé tout le sang de ses veines pour la patrie. M. Coppée était autrement juste et clairvoyant quand il disait, en prenant à l'Académie française le fauteuil de Victor de Laprade : « Pressentant nos prochains malheurs, il a (dans cej, héroïque poème), d'un geste prophétique, montré aux paysans le vieux fusil pendu par deux clous aux murs de la chaumière,
Tarme de chasse pendant la paix, d'embuscade aux jours d'invasion, que plus d'un désespéré de nos pays de TEst devait bientôt emporter sous sa blouse, par les nuits sans lune, et dont les coups mortels firent vider les étriers à bien des éclaireurs allemands. »
Mais, revenons aux personnages. Qui donc est Pernette ? la grand'mère du poète ; le médecin ? son propre père ; le curé ? le bon prêtre qui restaura le culte à Montbrison après le Concordat. De son aïeul qu'il n'avait pas connu, Victor de Laprade a fait Pierre, le fiancé. Ainsi Pernette est comme une sorte d'épopée du foyer domestique, « la Chanson de geste des pauvres, des humbles, des petits ; chanson de geste aussi héroïque et aussi chrétienne que si elle racontait les exploits des preux chevaliers. Victor de Laprade avait raison d'éprouver pour Pernette une réelle prédilection. Ce sera probablement l'un de ses titres de gloire les plus durables (1). »
D'après la courte analyse que nous venons de donner, il y a manifestement peu de matière, mais beaucoup d'art (2).
Nous n'aurions pas de peine, si nous voulions nous étendre, à le montrer par d'abondants exemples. Quelques citations suffiront.
Au début, le père de Pernette vante sa terre à la mère de Pierre :
Si Ton peut des moissons augurer les vendanges, L'année aura rempli nos celliers et nos granges,
(1) Notice sur M. Victor de Laprade^ parHEiNRiCH, doyen de la Faculté des Lettres de Lyon, p. 80, Lyon, 1884.
(2) Cependant il est Yrai que certains déTeloppements sont un peu longs et que l'action, ici ou là, traîne. On aurait pu abréger des tirades et couper des discours.
Et — narguant le dicton — quoique riche en beaur foins,
En beaux blés, en beaux fruits ne le sera pas moins.
Voyez mes quatre chars ployant sous leurs faix d'herbes !...
Et les seigles voisins sont déjà mis en gerbes.
Et sur la tige épaisse et haute du froment
L'épi laiteux et vert s'incline pesamment.
Dans la vigne, à nos pieds, se montrent par centaines
Les promesses des ceps, hélas ! trop incertaines ;
De noyaux duveteux les pêchers sont couverts ;
Mes jeunes cerisiers sont plus rouges que verts.
Chère vigne 1 c'est moi, tout seul, qui l'ai plantée !
Si vous les aviez vus, du bas de la montée,
Mes pêchers, en avril, par un jour de soleil !
Le sol gris en était tout jaspé de vermeil.
Pour admirer ce champ qui brillait entre mille.
Chaque samedi soir, au retour de la ville,
Pernette m'arrêtait là-bas sur le sentier
D'où l'on voit le manoir et le domaine entier.
Car j'ai su m'arrondir ma petite province,
J'y suis maître, et j'habite au milieu, comme un prince.
J'ai tout ce qui s'étend de la vigne au ruisseau :
Ces trèfles, ces froments, ces prés bien pourvus d'eau,
Ces chanvres près du bord courant le long des aunes.
Et là-haut, sous les pins, ces seigles déjà jaunes.
Ma forêt qui verdoie, au nord de la maison,
Avec ces rochers noirs finit à l'horizon.
Jadis un taillis maigre, un fourré de broussailles,
Prolongeait au couchant le bois jusqu'aux murailles ;
Que j'ai mis là d'argent, de sueurs et d'ennui t
Mais cent tonneaux de vin en coulent aujourd'hui.
Et ma vigne si haut sur les monts reculée,
Y mûrit, sans subir ni brume ni gelée ;
Tout l'héritage entier, sur un sol attiédi,
Reçoit un beau soleil du levant au midi !
Yoilà de ces vers savoureux, pleins, suffisamment sonores, qui eussent fait les délices de Ronsard et de la Pléiade.
La mère du garçon répond en vantant la fiancée :
Oui, le sol est fécond, plaisant est le manoir ; Vos fruits, bons à goûter, sont radieux à voir ; Mais l'or de vos froments et vos pêches vermeilles. Les grappes de rubis enchâssés dans vos treilles, N'ont pas plus de rayons et de fraîches couleurs Que les yeux de Pernette et que sa joue en fleurs ; Le bord de vos étangs n'a peuplier ni frêne Si souples et si droits que sa taille de reine. Plus joyeux et plus doux que son âme sans fiel. Vos nids n'ont pas d'oiseaux et vos ruches de miel ; Et vos prés, votre vigne, enfin tout l'héritage, Rien ne vaut ce trésor caché dans le ménage.
Pierre lui-même et Pernette font leurs projets d'avenir :
Pierre disait comment, par ses soins redoublés, Une friche lointaine abonderait en blés, etc..
Nous sommes en pleines géorgiques, en plein réalisme si vous voulez, mais le vrai, l'honnête, celui qui sent bon.
La journée que Pernette passe avec le réfractaire dans la montagne rappelle la vie en commun de Jocelyn et de Laurence dans la grotte des Aigles. C'est le même souffle ardent et chaste :
C'était un de ces jours de lumière si pure Que l'œil jusqu'à Dieu perce à travers la nature ; On respire avec l'air l'espérance et la foi, Sur ces vives hauteurs oh l'homme se sent roi. Lé vent léger et frais, l'odeur de la résine. Les intimes rumeurs de la forêt voisine.
Les lointains entrevus, là-bas, à l'orient.
Un éclair d'infini qui passe en souriant...
Et le reste... Le lyrique en M. de Laprade est
inséparable du paysagiste. Partout il lui faut, comme à Lamartine, dont il est le disciple original,
Un éclair d'infini qui passe en souriant...
Il faut que Tàme éclate dans ses vers, et que Ton y sente, pour ainsi parler, la présence de Dieu.
Nous pourrions citer encore nombre de pages émues, passionnées, déchirantes, bien des endroits oti les plus savants comme les plus simples sentent leurs yeux mouillés de larmes. Je me bornerai à la mort de Pierre, car je ne veux pas omettre une page oti Fauteur expose lui-même son art poétique. Voici d'abord la mort du héros :
Le soir encor, du haut des cimes empourprées, De sa rougeur suprême inondait nos contrées ; Plus qu'à demi caché par les monts, le soleil S'abaissa tout à coup sous son rideau vermeil. Et l'ombre, à larges pas, des forêts aux villages Glissa rapidement d'étages en étages.
Tour à tour, s'éteignaient, en de noirs horizons, Les clochers flamboyants et les blanches maisons. Bientôt submergeant tout, de l'une à l'autre chaîne, La pâleur de la nuit noya l'immense plaine.
Rasant l'herbe et les fleurs, un vent léger et frais, Gomme exhalé du sol, souffla vers les forêts ; Dans les vignes épars, mais à leur nid fidèles, Les oiseaux vers les bois rentraient à tire d'ailes ; Et Pâme, vers le ciel, prêt à la recevoir.
Partit dans un soupir sur les brises du soir.
N'est-ce pas, ces vers sont purs et d'une harmonie sereine. Je leur trouve une plénitude qui fait songer aux meilleures pages des Harmonies, encore bien que parfois le poète ait oublié quej la poésie doit être une musique.
Quant à ea poétique, Victor de Laprade l'a luimême exposée dans une très belle page de cette épopée. Nous la citerons tout entière :
Des aigles au grand vol ce lieu (1) reste ignoré,
Mais l'alouette et moi le tenons pour sacré ;
C'est vers lui qu'éveillé par l'humble cornemuse,
Enfant, je m'élançai pour adorer la Muse.
Viens, ô Muse sans nom qui fais là haut ton miel.
Muse de mon pays, mais fille aussi du ciel,
Vierge au front ceint d'airelle et de bruyère rose,
Muse invisible à tous et qui vois toute chose !
Ouvre âmes yeux obscurs, écartant le brouillard,
Les larges horizons qu'embrasse ton regard.
Et, pour voler plus près des antiques modèles.
Donne à ton faible enfant le souffle et le coup d'ailes.
Le premier je t'invoque en ces chastes déserts ;
Que ta virginité s'atteste dans mes vers !
Fais circuler toujours, à travers ma pensée.
L'air pur de la montagne et sa vertu sensée.
Et la salubre odeur des pins de nos sommets
Qui suscite la vie et n'enivre jamais.
D'autres iront cueillir, sous des soleils torrides,
Les savoureux trésors des jardins Hespérides,
En des lieux où l'aspic rampe sous les gazons,
Où les fruits éclatants cachent de vils poisons ;
Moi, sur le maigre sol de tes âpres domaines,
Je ferai des moissons plus pauvres mais plus saines ;
Rien de bas et d'impur ne me suivra chez toi
Et j'y marcherai seul et libre comme un roi.
Viens I et donne à mes vers, à mes sobres images,
Un solide support fait de maximes sages ;
Que le parfum en fasse oublier les couleurs ;
Qu'on devine le roc sous le velours des fleurs ;
Que dans l'érable ou l'or, selon ta fantaisie.
De l'antique sagesse ils cachent l'ambroisie ;
Qu'enfin dans tout ce livre honnête et bienfaisant.
L'âme éclate immortelle et que Dieu soit présent 1
(1) Pierre-sur-Haute, la cime la plus élevée des montagnes du Forez.
Victor de Laprade avait dit ailleurs : « L'excès de la couleur qui prédomine aujourd'hui chez les poètes, chez les peintres, chez tous les écrivains et les artistes à la mode, n'est rien de plus qu'une couche épaisse de fard appliquée sur l'intelligence malade. Sous ce blanc et sous ce carmin, il n'y a pas de muscles solides ; il n'y a pas de raison, il n'y a pas de pensée. Tout s*agite à la surface et sur l'épiderme, en dehors de l'esprit même et dans ce que l'homme a de plus extérieur et de moins humain, dans la pure imagination et la substance nerveuse commune à tous les animaux. Pour caractériser d'une phrase les arts contemporains, peinture, musique et poésie, roman et théâtre, critique et journalisme, je dirai qu'ils agissent beaucoup sur les nerfs et très peu sur la raison. La sensibilité matérielle et maladive est surexcitée chez nous aux dépens du sens moral et de l'intelligence... Quand j'ai fermé les yeux à ces flammes de Bengale, quand la dernière vibration de ces cuivres ne tinte plus dans mes oreilles, quand je regarde là-dedans avec mon esprit tout seul, il m'est impossible d'y découvrir quelque chose qui ressemble à une pensée et qui dénote l'exercice de la raison... L'imagination ne manque pas aux races inférieures, voyez les nègres. Ce qui leur manque, c'est la puissance rationnelle et le sens de l'idéal. La raison chez les races humaines est en proportion de leur force vitale, de leur énergie et de leur beauté corporelle. »
Il nous semble que cette page de fine critique, un peu paradoxale peut-être, du moins quant à la forme, a mis le lecteur dans les secrets littéraires du poète : sagesse, sobriété, vertu sensée, l'honnête et le bienfaisant. Non, le soleil de Victor de Laprade n'est
point le soleil des tropiques, mais celui qui achève de mûrir, sur les flancs rocheux de la colline, les ceps ruisselants de raisin. Pour être plus doux, le soleil d'automne n'en est pas moins radieux. Volontiers, nous appliquerions aux vers de Pernette cet hexamètre latin d'une allitération si étrange :
Mitis in apricis coquitur vindemia saxis.
Après Pernette, le Livre d'un Père,
Le livre d'un père! Qu'est-ce à dire? Les premières larmes, si je ne me trompe, et les premiers sourires, les bégayements et les caresses, les rêves que l'on fait, tout éveillé, sur de chères têtes blondes, les espérances et les angoisses. Poésie intime, s'il en est au monde. Mystère charmant. Feuilletez notre histoire littéraire, bien riche pourtant en inspirations de toutes sortes ; c'est à peine si vous rencontrerez, dans cette bibliothèque immense, quelques vers inspirés par les enfants.
Seule, peut-être, Christine de Pisan (1), à la fin du quatorzième siècle, et Charles Fontaine, au seizième, vous offriront quelques pièces consacrées au premier âge.
M. de Beauchesne, l'auteur de Louis XVII, a publié, à notre époque, le Livre des jeunes Mères, C'est en quelque façon l'histoire de l'enfant depuis son
(1) Les Dicts moi^aux, où l'auteur fait en quelque manière Téducation de son fils.
berceau jusqu'à la première communion. L'idée était heureuse, et nouvelle; mais, si les vers, simples, faciles, gracieux, abondent, et aussi les pensées délicates et touchantes, les insignifiances, les vulgarités, les détails puérils ne manquent pas non plus.
J'ai dit : les détails puérils. C'était là précisément recueil. Maurice de Guérin le signalait à sa sœur. Eugénie, elle aussi, avait eu le projet de composer (1) un recueil destiné à Tenfance. « Idée excellente, lui disait Maurice (2) ; mais, il faut bien prendre garde de tomber dans Tenfantillage, en parlant aux enfants. C'est une tâche difficile que de leur parler en vers : il est beaucoup plus facile de parler d'eux, comme l'a fait Hugo... »
Victor Hugo est bien le poète des enfants.
C'est là, sans conteste, sa gloire la plus pure. L'enfant est partout dans son œuvre. Des fresques naïves que son pinceau a prodiguées, on a décoré, si je puis parler de la sorte, les murs d'un temple charmant (3). Chose étrange ! même dans ses derniers ouvrages, les plus troublés, les plus violents, les plus malsains, que, devant les yeux du poète, passe soudain une tête d'enfant, son génie s'apaise tout à coup, et se rassérène, il s'épure- Il y a, dans Y Année terrible, dans la seconde Légende des Siècles, dans VArt d'être grand-père, pour Georges et Jeanne, les petits-enfants du vieillard, des vers d'un naturel parfait, d'une fraîcheur et d'un parfum délicieux*
Comment oser parler des enfants, — en vers, — après l'auteur de la Prière pour tout, d'Une alcôve au
(1) Sous ce titre : Enfantines.
(2) Œuvres complètes. 1" édition, p. 186.
(3) Les Enfants. — Livre des MèreSy publié par Stahl (pseudonyme d'Hetzel).
soleil levant, du Petit Paul? Victor de Laprade n'a point reculé devant cette audace. Il sentait bien, aux battements de son cœur, que Victor Hugo n'avait point le monopole de Tamour paternel, ni, après tout, le monopole des beaux vers. Dans le vaste champ de la poésie contemporaine, n'a-t-ilpas creusé lui-même son sillon et moissonné sa gerbe? Pour être frères des laboureurs de Jocelyn et des paysans de George Sand, les laboureurs des Idylles et les paysans de Pernette n'en ont pas moins leur physionomie et leur costume. Pourquoi l'auteur du Livre d'un Père ne serait-il pas original après le poète des enfants et des mères? Il l'a été.
Plusieurs de ces juges avec lesquels on compte, et au premier rang les amis mêmes de Victor de Laprade, avaient reproché au poète, maintes fois, de se laisser pour ainsi dire absorber par la nature, l'arbre, la fleur, le torrent, la montagne. En ce volume, le poète met le paysage au second plan et l'homme au premier. La pensée est désormais dégagée de toute aspiration nuageuse. Le sentiment est libre, vivant, chastement passionné. En d'autres termes, Laprade a une fois encore renouvelé son talent.
J'ai trop souvent, mes doux lecteurs, Parmi les bruyères fleuries, Parmi les bois, sur les hauteurs, Conduit vos jeunes rêveries (1).
Ce n'est pas à dire qu'à tout jamais le poète ait dit adieu aux spectacles grandioses ou charmants de la •création ; mais, à l'avenir, il donnera à son culte de
(1) XLY. Soyez des hommes.
la nature un caractère plus pratique. Là où le rêveur se perdait dans une sorte de panthéisme aussi vague que dangereux, le père voit pour le corps et Tàme de ses enfants un moyen de saine et forte éducation :
On s'instruit dans les champs rien qu'à se laisser vivre, Rien qu'à n'y pas fermer obstinément les yeux. Venez donc et montons à travers les bruyères, Aspirant Pair chargé de parfums et d'accords. Qui des flots et des fleurs porte en haut les prières. Nous travaillons pour l'âme en exerçant les corps. Toute vertu s'accroît de leur mâle équilibre. Dans ces temps de bassesse et d'appétits sans frein. Il faut, pour rester juste, il faut, pour rester libre, Un ferme cœur servi par des membres d'airain (1).
Toutefois, et nous venons de le dire, dans le Livre d'un Père, la nature n'apparaît qu'au second plan ; V humain le remplit tout entier.
La pièce intitulée : Soyez des Hommes, donne la note du volume; elle est généreuse et virile.
Notre poste est dans les cités, Dans ces combats à toute outrance Où Ton blesse des deux côtés, Christ! votre soldat... La Frange...
Élevez vos cœurs et vos yeux Vers les sommets de notre histoire ; Saluez l'œuvre des aïeux Et leurs noms rayonnants de gloire.
Pour exciter votre vigueur.
Nourrissez-vous de leurs exemples ; Humbles comme eux près du Seigneur, Soyez fiers au sortir des temples.
(1) XXXI Les vacances.
Fuyez, oubliez pour toujours, Tout prêts à de sanglants baptêmes.
Les fleurs, les cbansons, les amours.
Mes chères Alpes elles-mêmes.
Le bleu des lacs si doux à voir, Les bois, ma vieille Idolâtrie. ..
Tout ce qui n*est pas Le Devoir, Tout ce qui n'est pas La Patrie.
Tel est Taccent du livre, très pur, très fort. A chaque page, le citoyen s'efforce de faire vibrer dans Tâme de ses enfants toutes les fibres du plus mâle courage et du plus absolu dévouement aux héroïques devoirs.
Tu seras soldat, cher petit!
Tu sais, mon enfant, si je faime!
Mais ton père t'en avertit.
C'est lui qui f armera lui-même !
Quand le tambour battra demain, Que ton âme soit aguerrie.
Car j'irai t'offrir, de ma main, A notre mère, la Patrie!...
Sois fils et frère jusqu'au bout; Sois ma joie et mon espérance.
Mais souviens-toi bien qu'avant tout.
Mon fils, il faut aimer la France (1).
Ce langage, stoïque tout à la fois et chrétien, n'étonne pas sur les lèvres du poète qui a pu dire de lui-même en vérité :
Je succombe à de vieilles peines.
Aux regrets, aux espoirs trahis, Mon sang est sorti de mes veines Par les blessures de mon pays (2).
(1) XXX. Le petit Soldat,
(2) m. A Vei'sailles.
N'allez pas croire cependant que ces ardeurs de patriotisme brûlent dans le cœur du citoyen au détriment du sentiment paternel. Quelle grâce mélancolique et touchante dans le Petit Garde-Malade, V Enfant grondé, le Petit Ménage du père, les Petites Sœurs, la Sœur aînée! Pouvez-vous lire le Remords sans qu'une larme vienne mouiller ces strophes où le vieillard a mis toute son âme ?
Eh bien, quand je songe à ces morts Qui m'ont absous de toute faute, Je me sens au cœur un remords, Et je le confesse à voix haute.
Je n'ai pas fait tout mon devoir Envers ces âmes généreuses :
J'aurais pu, dans Thumble manoir, Les rendre ici-bas plus heureuses ;
Si ma bouche eût dit seulement La moitié des tendres pensées Qui, du fond de mon cœur aimant, Leur étaient tout bas adressées ;
S'ils avaient vu, dans leurs douleurs.
Quand je composais mon visage.
Jaillir quelques-uns de ces pleurs Dont j'arrose ici leur image ;
Si toujours, sans leur rien celer.
Sans retenir une caresse, Près d'eux j'avais su mieux parler Le langage de ma tendresse.
Mais, hélas ! je gardais mon cœur Muet en leur douce présence, Et je gâtais notre bonheur En les aimant trop en silence...
Quelle invitation touchante, n'est-il pas vrai? à se montrer, tandis qu'il en est temps encore, un fils
tendre, caressant, un fils aimant! Les stances A un grave écolier expriment la même idée et les mêmes sentiments de façon plus vive, plus pittoresque , et cette fois en souriant :
Avant de savoir rallemand, La physique et le latin même.
Aimez! c'est le commencement :
Aimez sans honte et vaillamment.
Aimez tous ceux qu'il faut qu'on aime.
Mais il est trop peu généreux D'aimer tout bas et bouche close.
A ceux que Ton veut rendre heureux.
Des souhaits que l'on fait pour eux I) faut dire au moins quelque chose.
Les vrais bons cœurs sont transparents ; .
On y voit toutes les tendresses.
Ah ! chers petits indifférents, Gâtez un peu vos vieux parents, Leur bonheur est dans vos caresses.
Et, tout à coup, cet appel familier aux cœurs des enfants se revêt d'une forme gracieuse, mais qui n'enlève rien à Tabandon de la causerie :
C'est beaucoup d'avoir la bonté ; Montrez-la bien, qu'on en jouisse I 11 faut que, dès avant l'été, En fleurs de grâce et de gaîté Votre bon cœur s'épanouisse.
Voyez! dans le meilleur terrain, Parmi les blés hauts et superbes.
C'est Dieu qui mêla, de sa main, Le bluet d'azur au bon grain.
Le pavot rouge à l'or des gerbes.
Vous, ainsi, savants, mais joyeux.
Charmez la maison paternelle.
Quand on aie sourire aux yeux, A la lèvre un mot gracieux, La vertu même en est plus belle.
Pas une défaillance, pas même une hésitation dans ce rythme dont le vol est court sans doute, mais si mélodieux !
Les Vaches forment un poème de plus longue haleine et qui semble, avec une nuance de rêverie moderne, une page détachée des Géorgiques. Ronsard Teût admiré, et, du coup, le chef de la Pléiade eût attaché l'étoile au front de Victor de Laprade.
La perle de Técrin, toutefois, du moins à notre gré, c'est la Ruche. Le style en est sobre et précis, comme dans les autres pièces; de plus, il exhale je ne sais quel parfum de THymette et du Calvaire qui en fait parmi les purs chefs-d'œuvre un chef-d'œuvre à part. Ne pouvant que citer des fragments, je ne citerai rien ; je ne veux pas détacher du chêne le rayon de miel.
En vérité M. Schérer, critique protestant et sévère, n'a pas exagéré, quand il a dit du Livre d'un Père : « Sur quarante pièces, vingt chefs-d'œuvre. »
Entre temps, Victor de Laprade écrivait en prose. Chateaubriand a fait cette remarque : « Les grands poètes ont été souvent de grands écrivains en prose : qui peut le plus peut le moins ; mais les bons écrivains en prose ont été presque toujours de méchants poètes. » De Laprade nous avons en prose une œuvre de longue haleine: Le Sentiment de la nature avant le (christianisme suivi du Sentiment de la nature chez les modernes; V Education homicide et V Education libérale^ les Questions d'art et de morale et les Essais de critique idéaliste.
Sans être de premier ordre, il s'en faut que dans ces livres le prosateur soit médiocre. Nous ne nous arrêterons qu'au dernier : Essais de critique idéa^ liste, parce que, là encore, il est question des poètes et de la poésie.
Le titre de cet ouvrage déclare suffisamment que nous n'avons point aflFaire à un écrivain de Técole naturaliste. Victor de Laprade dirait volontiers, à
rencontre de M. Zola : « La critique littéraire sera idéaliste ou elle ne sera pas. » Elle est de lui, cette phrase ardente: « Rien n'est véritable, rien n'est réel, rien n'est éternel en ce monde que l'idéal, et partout où je le rencontre, je le défends avec acharnement contre les démolisseurs et les mensonges de la critique. »
Une étude sur Juvénal, ou mieux, une étude, à propos de Juvénal, sur la haute satire, ouvre ces pages.
Rien n'est plus rare dans l'histoire littéraire qu'un vrai satirique. Les Grecs n'en ont pas. Et cependant, quelle est, dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie, la branche qui ne sort pas de ce tronc immortel ? Ârchiloqne a bien créé, ou du moins, perfectionné le vers lambique,
Archiloquum rapido rabies arma vit iambo,
mais il n'a pas créé la satire.
C'est à Rome, non pas sous les Césars, mais dans la vraie Rome, celle des Scipions^ que la satire a commencé. Les noms d'Ënnius el de Lueilius ne sont pas oubliés. Nul peut-être, sauf Juvénal, n'a pris, plus hardiment que Lueilius, d'une main, la torche enflammée, et de l'autre, le fouet de Némésis. Longtemps peuple et sénateurs ont gardé sur leur dos la trace des lanières et la brûlure.
Les satires d'Horace^ quoique classiques, ne sont pas plus de vraies satires que celles de Boileau. N'y cherchez pas la flagellation sanglante du vice. — 1^ est vrai que toutes les époques ne prêtent pas à la haute satire. — Ce sont proprement des dissertations, tantôt morales, tantôt littéraires, où pétillent
la saine gaieté, la plaisanterie sans fiel, de vives épîgrammes contre les ridicules du temps. Quand je rapproche ces deux noms : Horace^ Boileau, hâtez-vous de réserver, entre les satires de l'un et les satires de Tautre, la distance qui sépare tous leurs ouvrages, le Carmen sœculare^ par exemple, de VOde sur la prise de Namur,
Perse lui-même serait plutôt moraliste que satirique. Sa muse est trop chaste, pour peindre, sous des couleurs crues, les abominations de la Rome impériale. Son âme est trop rêveuse, pour s'abandonner à la verve indignée, et trop froide son imagination pour atteindre Taccent brûlant, Taccent lyrique.
Reste Juvénal. L'auteur des Muses d'État ne va pas jusqu'à dire avec Fauteur des Châtiments : « Le grand Latin, c'est Juvénal ; » mais, il dit : « Le grand satirique ; » et il a raison. Nul, dans aucune littérature profane, ne peut être comparé, de tout point, à Juvénal.
Les Allemands sont fiers de leurs satiriques. Dès teur premier âge classique, on voit chez eux éclore, comme une fleur de sang, la satire. Mais, ni Freidank où le quatorzième et le quinzième siècles puisèrent abondamment; ni Sébastien Brandt dont la Nef des Fous fut traduite dans presque toutes les langues de TEurope ; ni Thomas Murner qui, plus d'une fois, confond la satire et l'injure ; ni Jean Fischart chez qui la délicatesse et l'élévation morale ne rachètent pas toujours les mots orduriers, les invectives grossières, les peintures triviales ; ni même Henri Heine, ne se peuvent mettre en parallèle avec le satirique
(1) Dans William Shakespeare. Les génies.
latin. Non, pas même Henri Heine, Tauteur d'Atta- Troll et des Reisibilder, C'est un poète, assurément, et de haut vol. Mais, ce satirique n'a pas de convictions. Patriotisme, science, foi, incrédulité, Dieu lui-même contre lequel il a des rancunes de juif, rien n'échappe à son persiflage. Henri Heine était-il honnête homme ?...
Je laisse de côté la littérature anglaise.
Chez nous, l'esprit satirique circule avec abondance, comme de la sève dans le vieil arbre gaulois. Dès le treizième siècle, Pierre Cardinal atteint, dans ses poésies provençales, la couleur et l'âpreté de la satire. Je n'en juge que par les extraits que notre langue ne se refuse pas à traduire. D'un bond, il faut passer de Pierre Cardinal au seizième siècle. Trop facilement cynique. Agrippa d'Aubigné a des demi-pages superbes (i). Mathurin Régnier, poète de source, en dépit de ses rimes malpropres et de sa verve violente, n'est qu'un railleur bon enfant : il y a du La Fontaine dans cette nature. Ne lui demandez donc pas les colères généreuses des grandes âmes. Le dix-huitième siècle a de Gilbert, contre les encyclopédistes, quelques strophes durables et les ïambes d'André Chénier. Je ne parle pas de Voltaire. En dehors de la poésie badine et du conte où il excelle, l'abominable auteur de la Pucelle est médiocre en tout. Lisez les quelques pages de V. de Laprade contre ce malhonnête homme. Elles sont vibrantes, brûlantes, vengeresses.
Nous avons Barbier. « Si jamais la satire fut écrite par un poète, honnête homme et bon citoyen, par une main loyale au service d'un esprit sensé et d'un
(1) Les Tragiques.
TICTOR DE LAPRADE 333
cœur droit, c'est le livre qui contient la Curée^ la Popularité, Y Idole, Melpomène.,. Si la satire française a quelques pièces à mettre à côté de Juvénal, ce sont les belles pages d'Auguste Barbier... » M. Nisard, de son côté, on Ta vu plus haut, porte ce jugement : « Les ïambes ont jeté une lumière sombre... qui ne s'éteindra jamais (i). »
Nous avons surtout Victor Hugo. « Moi, je tiens le fer rouge, » dit-il dans les Châtiments. Ce livre merveilleux, par un prodige de génie que nous croyons unique dans notre histoire littéraire, contient tous les styles. Nous le pourrions montrer facilement et par des citations étincelantes. Il n'a man que à Hugo pour égaler, sinon surpasser Juvénal, que de ne pas englober, comme il Ta fait, — mais ceci est monstrueux, — « des noms d'innocents, des noms de victimes, dans les injures adressées aux bourreaux ».
La satire atteint dans Juvénal « toute sa hauteur, toute sa force, toute la sombre, amère et navrante beauté qui lui est permise ». Sans doute le poète a pu exagérer les couleurs et altérer ainsi quelques traits de la vérité historique. C'est l'avis de plusieurs. Sans doute Juvénal n'a pas vu « ce qui restait de vertu et de noblesse à la société romaine. » Assurément encore, telle de ses peintures est révoltante, même chez un païen, et « il aurait atteint plus sûrement et non moins énergiquement son but, celui de flétrir le vice, en le désignant sans le décrire avec cette eflTroyable crudité ». Mais Juvénal n'a jamais calomnié sciemment. Jamais il n'a attaqué d'hon-
(1) Histoii^e de la Littérature française, 7* édition, t, IV, p. 529.
nètes gens. Jamais surtout il n'a jeté, pèle-mêle, dans la fournaise de ses vers où ils brûlent pour Téternité, les innocents et les coupables, lesyictimes et les bourreaux. Juvénal est un homme de génie, incontestablement ; mais, avant tout, — donnez à cette expression tonte son étendue et sa profondeur, — il est honnête homme.
L'étude de Laprade sur le « grand Corneille » est tout simplement admirable. A ses yeux^ croyonsnous, comme aux yeux deVictorCousin(l), Eschylet Sophocle, Euripide ensemble ne balancent pas le seul Corneille. Ce n'est pas d'aujourd'hui que date cette passion du cher poète pour Fauteur de Po^ lyeucte et de Don Sanche, Qui n'a lu, dans les V(nx du SilencCy tout haut, — car ces vers-là vous forcent à les chanter, — et relu avec une admiration grandissante, le sublime Entretien avec Corneille? Pour notre part, nous nous souvenons d'une classe de rhétorique où, Tun après l'autre, de jeunes élèves déclamaient ces vers transportants au profit de leur intelligence et de leur cceur.
Ce culte de Victor de Laprade pour Corneille frémit pour ainsi dire à chaque page de ce long commentaire. Il me semble voir un ancêtre, pareil à Ruy Gomez de Silva dans la splendide scène des portraits (2), montrant d'un geste superbe, tour à tour et maintes fois, les figures héroïques de chacun des enfants de la grande famille cornélienne.
Ce vieillard, c'est Don Diègue :
Meurs ou tue I
(1) Dans son livre Du Vrai, du Beau et du Bien.
(2) Dans Hernani,
Cet autre, c'est Horace :
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux I
Connaissez-vous dans Hugo, Gœthe ou Shakespeare, un vers plus resplendissant?
Cet adolescent dont le regard lance un éclair farouche, c'est le jeune Horace :
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
A ces paroles « d'un sublime un peu sauvage », le jeune Curiace fait cette réponse touchante :
Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue !
Saluez Auguste, tendant à son assassin une main clémente :
Soyons amis, Cinna î c'est moi qui t'en convie.
Voici Polyeucte, renversant le sacrifice.
Cette femme qui brave César, c'est Cornélie.
Nicomède défie Rome dans la personne de Fl^mi^ nins.
Sertorius, du fond de l'Espagne, ne tremble pas, en disant à Pompée :
Rome n'est plus dans Rome; elle est toute où je suis.
Don Sanche I Un soldat de fortune. Ecoutez-le. Il vient de s'asseoir, du droit de sa vaillance, dans le conseil de la reine de Castille. La reine doit choisir un époux entre trois seigneurs de sa cour. Elle remet à Don Sanche son anneau pour celui que luimême aura jugé le plus digne. Don Sanche reçoit l'anneau, et, s'adressant aux trois seigneurs :
Comtes, de cet anneau Tor vaut un diadème ; Il vaut bien un combat : vous avez tous du cœur. Et je le garde...