DON SANCHE
A mon vainqueur.
Est-ce que La Bruyère (i) a exagéré, quand il a écrit : « Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle... Ce qu'il y a eu en lui de plus éroinent, c'est l'esprit qu'il avait sublime !...
Après Corneille, Molière.
Plus indulgent, ou plus clairvoyant peut-être que La Bruyère (2) et ; Fénelon (3), Laprade admire sans réserve le style de Molière, son vers, sa langue, son génie : — son style, le plus sain, le plus naturel, le plus spontané et le plus travaillé tout ensemble que Ton ait jamais parlé sur notre théâtre; son vers, franc, articulé, solide, et de si libre allure qu'il semble jaillir des lèvres mêmes de l'acteur ; sa langue» cette langue du peuple, bien connue de Villon, et que Malherbe proclamait le vrai français, logiquet directe, pleine de sens et de raison, savoureuse et salée ; son génie enfin, étincelant de verve, d'imagination et de fantaisie, primesautier entre tous, original, créateur, le plus inventif des génies bien qu'il ait le plus imité.
Quant à la morale de Molière, Laprade ne va peutêtre pas jusqu'à tonner comme Bourdaloue (4) et
(1) Des Ouvrages de VespHt, (2} Ibid.
(3) Lettre à V Académie,
(4) Dans son sermon pour le 7« dimanche après la Pentecôte.
lancer la foudre comme Bossuet (i) ou Louis Veuillot (2) ; mais, il n'entend pas qu'à propos de comédie, on vienne lui parler d'enseignement, d'éducation, d'action moralisatrice. La morale de VÉcole des femmes et d'Amphitryon ! Mais elle est vulgaire, elle est grossière ; elle prend parti pour les petits intérêts contre l'abnégation, pour l'ironie contre la passion sincère, pour les sens contre l'âme, pour ce qui est en bas contre ce qui est en haut!... Il se peut, comme l'affirment certains philosophes chagrins, que Molière ait dit la vérité sur la nature humaine ; mais, « il y a des vérités dont l'art doit détourner nos yeux, et il y a dans ce monde une instruction qui, fût-elle vraie, n'en est pas moins triste et dangereuse ». Non, la comédie de Molière n'est pas une école de vertu. Cherchez ailleurs un poète qui vous élève l'esprit et qui vous inspire des sentiments nobles et courageux. Malgré son style, son vers, sa langue et son génie, « nous ne découvrons pas, conclut hardiment Victor de Laprade, dans toutes les pièces de Molière, la substance morale d'une seule page du grand Corneille. »
Un poète du goût le plus élevé, le plus délicat, le plus pur, un poète qui vous prend sur ses ailes et vous emporte, si vous consentez à le suivre, dans les régions les plus élevées de l'âme humaine, là où respire le souffle sacré de l'enthousiasme et de l'idéal, un poète d'inspiration profonde et de mélodie incomparable, méconnu cependant, peut-être même inconnu delà génération présente, c'est Lamartine.
(1) Maximes et Réflexions sur la comédie,
(2) Molièi'e et Bourdaloue,
Victor de Laprade étodie Lamartine avec la ferveur d'un disciple, nous pourrions dire, avec la piété d'un fils. Les défauts du maître, il les connait pourtant, mieux que personne, et il les avoae. Lamartine dédaignait le travail. Lamartine improvisait. « Gréer est beau, disait-il, mais corriger, changer, gâter, est pauvre et plat ; c'est ennuyeux ; c'est l'œuvre des maçons et non pas des artistes. Au reste je me moque de l'art et des artistes (i)-. 3» Le travail était donc pour lui une occupation inférieure, presque déshonorante. De là, des rimes faibles, insuffisantes, nulles même, des incorrections, des obscurités, des images débordées, et, trop souvent, quelque chose de vague, de flottant, d'inachevé. Ce n'est pas lui qui eût pu se rendre ce témoignage :
S'égarant à mon gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front.
Creuse à Tautre les flancs, puis l'abandonne et voie Travailler à cet autre ou la jambe ou Tépaule. Tous boiteux, suspendus, traînent ; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois...
De mes écrits en foule
Je prépare longtemps et la forme et le moule (3>.
Lamartine n'avait d'autre méthode que « l'inspiration, l'émotion sincère, l'impression vraie en face
(1) Con^espondance. Paris, Hachette, 1874. — Ceci nous remet en mémoire une boutade du fameux Godeau : c Le paradis d'un auteur, disait Tévéque de Yence, c'est de composer; son purgatoire, c'est de relire et de retoucher ses compositions; mais son enfer, c'est de corriger les épreuves de son imprimeur. »
(2) André Chénier. Epitres, II.
YICrOR DE LAPRADE 339
de la nature ». Mais quelle inspiration 1 Homère (i) dit en parlant des suivantes de Circé : « Elles .sont quatre à la servir, nées des fontaines, des bois sacrés, des fleuves divins qui portent à la mer leurs belles ondes... » Ces muses sacrées, Lamartine les avait à son service. Où sont-ils donc les poèmes où s'épanche Tâme humaine en vers plus humains ? Non, jamais Tâme n'a vibré, jamais la langue française n'a chanté aussi mélodieusement, pas même sur les livres de Fénelon, pas même sur les livres du divin Racine. Ce style des Méditations, c'est de la musique ; cette pensée des Harmonies, c'est la poésie même. « Aucun venin caché, aucun miasme délétère ne circule dans ces pages. De toutes les idées dont il s'est rendu l'interprète, Lamartine a su choisir la fleur immortelle. Sur tous les modes qu'il emploie, il fait parler toujours la portion divine du cœur humain. » Préfère qui voudra Mardoche à Jocelyn (ij! Je ne suis pas de ces gens-là, — ni Victor de Laprade non plus.
Tel est ce livre.
Et maintenant, j'emprunte à Maxime Du Camp le trait final.
Sous la coupole de l'Institut, l'auteur des Souvenirs littéraires évoquait en termes émus le souvenir d'un absent qu'un mal cruel tenait éloigné de l'Académie. Après avoir fait applaudir quelques strophes des Adieux à la Muse, M. Du Camp ajoutait : « Celui qui, d'un tel adieu, a salué la poésie, est un des grands poètes de notre temps, le plus
(1) Odyssée. Chant X.
(2) Rappelons à nos lecteurs que Jocelyn est à l'Index, Cf. nos premières Etudes littéraires»
pur peut-être, celui dont Tidéal a plané le plus haut. »
Ce livre même où les grands poètes sont étudiés, le prouve, et nul familier de Victor de Laprade ne contredira ce jugement.
S'il est vrai, comme le prétend M. Zola, que la valeur d'un livre est en raison directe de la vente, la Morte ne serait pas loin d'être un chef-d'œuvre. Je doute néanmoins que la blanche et pure Aliette agrée à l'auteur de l'immonde Nana,
Pour mieux apprécier ce volume, rappelons-nous les précédents ouvrages de M. Octave Feuillet.
Quand parurent le Roman d'un jeune homme pauvre et VHistoire de Sibylle, déjà le matérialisme
(1) A propos de la Morte et du Prêtre de NémL
envahissait la littérature d'imagination. On lisait les Bourgeois de Molinchart (i) ; on dévorait Fanny (2) ; Madame Bovarrj faisait scandale (3). Les délicats, et ceux-là même qui préfèrent le romanesque, fût-il quelquefois un peu invraisemblable, au réalisme, fût-il toujours l'exacte vérité, goûtèrent les œuvres nouvelles du jeune écrivain. Ce n'est pas seulement la grâce un peu mélancolique et l'élégance que l'on applaudissait, ni la pureté de la langue et la politesse, mais l'inspiration philosophique et religieuse. Les lecteurs chrétiens notaient au passage, pour les relire et les copier peat-éire, de belles pensées, consolantes ou fortifiantes, auxquelles l'auteur de la Crise et du Cheveu blanc ne les avait point habitués : — « Passer sur cette terre, voir le ciel sur sa tète, la création tout entière autour de soi, et ne pas se demander jour et nuit le mot de l'éternelle vérité, ne pas chercher Dieu dans les mystères où il se cache et qui nous environnent, c'est coupable, c'est honteux et dégradant... » — a Pour ceux qui croient il peut y avoir d'immenses douleurs ; il n'y a point de désespoir. Quelques déceptions qu'ils rencontrent dans ce rêve de bonheur que poursuit tout être humain, leur rêve en effet n'est jamais qu'ajourné ; ce que la terre leur refuse, le ciel le leur promet toujours. » — « ... Oui, j'entrevois Dieu par éclairs avec une certitude qui m'éblouit... Je ne comprends pas le doute... Le nom de Dieu est écrit pour moi si visiblement sur chaque brin d*herbe, sur chaqpie feuille, sur chaque étoile ; ce silence même de la solitude, de la nuit et des cieux, me laisse entendre
(1) Champfleury.
(2) Ernest Feydeau.
(3) Gustave Flauhert.
sa voix si clairement que mon cœur croit yraiment comme mes yeux Toient et comme mes lèYres respirent... » C'est à poignées que de telles perles se peuvent ramasser dans V Histoire de Syhille. Je n'en veux plus égrener qu'une ou deux : a Le mariage pour porter ses fruits doit avoir ses racines non pas seulement dans les deux cœurs qu'il unit, mais aussi dans la religion qui Ta institué et qui le consacre. Une foi commune, la fraternité des croyances âevées et des espérances éternelles peuvent seules donner aux faibles amours de ce monde quelque chose de la solidité et de la durée des amours divines... » — « Puisque nos corps, quand la mort les prend, ne font que changer de forme, puisque la matière est immortelle, et que ce qu'il y a de plus fragile et déplus misérable doit vivre éternellement, comment concevoir que nos pensées les plus hautes et nos sentiments les plus sublimes, que nos dévouements, notre charité, notre foi, nos élans vers Dieu, nos amours, nos souffrances, nos larmes, que tout cela doive périr avec nous sans laisser de traces, sans trouver un avenir, un refuge, une justice 1... Ainsi, tout survivrait, excepté ce qui est pur!... Tout serait éternel, excepté ce qu'il y a en nous de bon et de grand, excepté tout ce qui honore la vie, tout ce qui décore la terre, tout ce qui plait au ciel I Oh I non... » En ce temps-là prit naissance un joli mot, souvent répété depuis, et qui qualifie à merveille l'auteur du Village, du Jeune homme pauvre et de Sibylle. On disait qu'il était « le Musset des Familles. » (i) Pour
(1) Ce bon mot, au témoignage de Sainte-Beuve, a été dit pour la première fois par M. Jules de Goncoiu-t et mis en circnlatioik par Paul de Saint-Victor. Cf. Nouveaux Lundis^ t. V, p* 13, en note.
savourer tout le piquant de ce nom de baptême, il faut savoir qu'il y avait alors un journal moral très répandu et qui s'intitulait le Musée des Familles,
M. Octave Feuillet a-t-il rougi de ce brevet de moralité que lui décernait l'opinion publique ? A-t-il voulu prouver à ses contemporains que, sans étaler les laideurs ni les plaies, sans montrer comme d'autres « la pointe du scalpel encore toute souillée de sang et de sanie, » il connaissait aussi bien que pas un l'anatomie profonde, la physiologie humaine, qu'il était capable en un mot de mettre « la vraie chair et le vrai sang jusque sous la soie et les dentelles »?... J'en ai peur. Ce qui est sûr, c'est que l'auteur de Sibylle, cette inspiration semi-poétique, semi-réeUe, si honnête, à tout prendre, et si pure, se jeta dans les histoires à passions violentes et à catastrophes malsaines. M. de Camors, Julia de Trécœur et d'autres (i), dont je ne nie pas plus la vigueur de touche que la langue nerveuse, sont, sinon de mauvais livres, du moins des livres dangereux. Ce n'est pas seulement l'audace de certains tableaux qu'il faut réprouver, c'est la thèse ellemême qu'il faut condamner.
Avec la Morte, et nous ne saurions trop l'en féliciter, M. Octave Feuillet revient à ses premières amours. La Morte donne la main à Sybille.
Que s'est-il donc passé? Serait-ce que la décadence précipitée de nos mœurs scandaleuses et le débordement d'une littérature orgiaque ont éclairé le romancier « fashionable » jusqu'à fond d'âme? Nous serions tenté de le croire. M. Octave Feuillet
{i) Les Amours de Philippe ; le Journal dune femme; Un mariage dans le monde; Histoire d'une PaHsienne; la Veuve,
n'a pas seulement écrit une œuvre honnête, mais une œuvre spiritualiste et chrétienne. Voici le roman et voici la thèse, car c'est tout un :
— On discute un mariage qui réunit toutes les convenances mondaines. Il n'y a qu'un point noir : Mlle Aliette de Courteheuse est une jeune fille pieuse et charmante, tandis que Bernard de Vaudricourt, gentilhomme correct et résolu d'ailleurs à respecter les croyances de sa fiancée, étale son athéisme. Les parents d' Aliette hésitent. On dirait qu'ils se rappellent le mot de Chateaubriand : « Il est toujours un point par où les cœurs ne se touchent pas, et ce point suffit à rendre la vie insupportable. » L'oncle de la jeune fille, un évéque, est consulté. Mgr de Courteheuse espère que sa nièce convertira son mari, et le mariage est célébré. Cet évêque, pour exprimer en passant une réserve, n'est-il pas un peu bien imprudent et téméraire de lier ainsi deux destinées sur la foi d'un peut-être?... Les premières années, les années heureuses, ont passé vite. L'abîme qui séparait les deux époux apparaissait à la jeune femme de plus en plus profond chaque jour. Aliette, pour cacher ses cruels chagrins, faisait les plus pénibles efforts. Bernard les devina cependant, et la vie en commun fut moins douce. L'aimable librepenseur essaie d'entraîner sa femme dans le monde avec le secret espoir de lui faire perdre le goût de la dévotion. Les impressions que madame de Vaudricourt rapporte des conversations qu'elle a entendues et des fêtes auxquelles elle a assisté, sont merveilleusement rendues par le romancier. Regardez cette peinture de la vie parisienne telle qu'on la mène aujourd'hui dans la société ; elle est instructive :
— « A mesure qu'elle entrait plus avant dans le monde parisien et qu'elle le connaissait de plus près, elle se sentait lasse, parfois jusqu'à Fécœurement, du bavardage superficiel qui est si facilement alimenté à Paris par les actualités de chaque jour, et qui semble abaisser tous les esprits sous le même niveau de banale médiocrité. Elle entendait dix fois par Jour, dans dix salons différents, le même jargon, le même conmiérage fiévreux et vide, la même insupportable gouaiilerie boulevardière, les mêmes jugements en Fair, les mêmes mots, les mêmes plaisanteries empruntées à la pièce nouvelle et parfois à Targot inepte des cafés-concerts. Jamais rien de neuf, de spontané, de personnel, dans ce fatigant verbiage.
« Elle voyait avec une secrète stupeur cette foule mondaine uniquement occupée de mouvement et de plaisir et conmie en proie à une sorte de danse de Saint-Guy qui l'entraînait du berceau à la tombe dans un tourbillon épileptique. Cela lui rappelait cette ronde maudite du moyen âge, ces gens condamnés à danser jusqu'à la mort dans le cimetière de l'église qu'ils avaient profanée. £^e se demandait ce qui pourrait rester, dans un affolement pareil, pour la vie de famille, pour l'intérieur, pour l'étude et pour la culture de l'esprit, les retraites de la pensée dans les régions supérieures, enfin pour l'intervalle entre la vie et la mort. Elle s'effrayait de se sentir em« portée elle-même dans ce mouvement, comme par un flot irrésistible, et de ne pouvoir reprendre pied.
« Des dégoûts plus profonds lui montaient aux lèvres quand elle assistait par hasard à certains entretiens que le relâchement du goût et du sens moral, favorisé par d'étranges lectures, a mis à la mode
jusque dans les salons, quand elle entendait, par exemple, des femmes bien nées parler couramment entre elles et même avec des hommes de curiosités physiologiques, de dépravations latentes, de désordres monstrueux,
Et de vices peut-être inconnus aux enfers.
« Ses tristesses et ses révoltes s'exaltaient encore quand elle se disait qu'en France et au dehors on jugeait des tons et des mœurs de la société française sur Téchantillon de cette élite artificielle, mélangée et tapageuse, dont les fêtes, les aventures, les scandales, les toilettes, faisaient chaque matin la joie des reporters et la jubilation railleuse du public. A Fheure du siècle où nous sommes et dans Tétat des esprits en France, au moment où une soAe de jacquerie morale, en attendant mieux, déchaîne dans les foules populaires des appétits et des convoitises désormais sans frein, madame de Yaudricourt, sans s'occuper autrement de politique, était atterrée de voir chez la partie la plus apparente des classes supérieures une si belle insouciance et une préoccupation si exclusive de se divertir. Il lui semblait être sur un bâtiment en perdition, où les officiers, au Ueu de faire leur devoir, s'enivraient avec l'équipage. »
Cela est vu par de bons yeux, n'est-ce pas, et finement et fortement noté. M. Octave Feuillet n'a pas été psychologue moins profond ni moins parfait écrivain dans cette analyse des sentiments auxquels est en proie, en ce milieu malsain, l'âme sensible et sincère de la jeune femme :
— « Ce qu'il y avait de pis, c'est que peu à peu elle sentait sa pauvre âme se troubler. Cette
vie d'une frivolité et d'une sensualité à outrance n'est saine pour personne, et, même pour une créature aussi noble et aussi pure qu'Aliette elle ne valait rien. Dans ce monde si différent d'ellemême, si étrange et si fermé aux pensées de Tordre idéal, elle en arrivait par moments à se croire une personne excentrique, qu'une éducation exceptionnelle avait peut-être jetée hors du vrai. Sa foi sans doute n'était pas sérieusement atteinte, mais il lui paraissait quelquefois extraordinaire d'être, dans cette grande foule, seule de son espèce. Il était évi* dent, par exemple, que la religion qui était pour elle si essentielle et si principale, n'était plus pour la très grande majorité des gens de son monde qu'une sorte de tradition de bon goût et un usage de bienséance, qu'en sortant de l'église, le dimanche, on la laissait sur les marches jusqu'au dimanche suivant, que dans l'intervalle personne n'y pensait. Au milieu d'une sociélé de fous, la raison la plus solide se sent ébranlée, et c'était avec un sentiment d'épouvante qu'Aiiette se demandait si le scepticisme et l'indifférence de son entourage ne la gagneraient pas quelque jour. »
Etait-ce pour hâter ce dénouement que M. de Yaudricourt entraîna sa femme à Saint-Germain dans un pique-nique interlope? Excitées par le mouvement, par le Champagne, provoquées par quelques-uns des convives, des actrices rencontrées comme par hasard chantèrent sans vergogne la fleur de leur répertoire public et secret. Madame de Yaudricourt bouleversée, blessée dans sa délicatesse et dans sa pudeur, tombe sans connaissance. Pris de remords, son mari l'emmène à la campagne où Ton vivra désormais.
Un jour, dans une de ses promenades aux alentours du château, M. de Vaudricourt rencontre une jeune fille farouche, impertinente, une manière de Diane chasseresse, dont Tétrange beauté trouble son cœur. Pourtant Texquise vertu de sa femme et la pensée de son enfant le retiennent sur la pente dangereuse. Mais voici que la petite Jeanne tombe malade : elle va mourir du croup. Le père appelle au secours un voisin de campagne, habile chirurgien qui ne pratiquait plus, mais qu'attendrissent les angoisses de M. de Vaudricourt. Le docteur Talavaut se fait accompagner de sa nièce Sabine, la chasseresse que nous venons d'entrevoir ; il en a besoin pour Taider dans l'opération délicate qu'il s'agit de faire. L'enfant est sauvée. C'est ainsi que Sabine entre au foyer des Vaudricourt. Le docteur Talavaut ne croit qu'à la science et il a élevé sa nièce dans ses opinions matérialistes. Sabine connaît la médecine, la chirurgie, les poisons. Elle emporte la reconnaissance du père et de la mère. Les relations se nouent avec le château et se multiplient. Sabine prend goût à cette vie opulente, elle aime Bernard et elle en est aimée. Toutefois, il y a un obstacle entre elle et le châtelain, entre elle et la vie brillante qu'elle convoite. Il faut que l'obstacle disparaisse. Aliette tombe malade à son tour. Sabine la soigne avec un dévouement de sœur de charité. Aliette meurt. Sabine la libre -penseuse l'a empoisonnée. Le médecin apprend le crime une heure après qu'il a été consommé. 11 éclate en reproches douloureux. Sabine n'a pas oublié les leçons qu'elle a reçues, et elle répond avec autant de logique que de cynisme : «C'est vrai, mon oncle, j'ait fait cela et vous me surprenez par vos reproches. Comment un esprit tel que le vôtre ne
s'est-il jamais douté que je pouvais tirer de yos doctrines et de nos communes études des conséquences et des enseignements différents de ceux que vous eo tireriez vous-même? L'arbre de la science, mon oncle, ne produit pas les mêmes fruits sur tous les terrains. Vous me parlez de droiture, de justice, d'honnêteté, d'honneur? Vous vous étonnez que les mêmes théories qui vous ont inspiré ces vertus ne me les aient pas inspirées à moi-même* La raison en est pourtant bien simple... Vous savez comme moi que ces prétendues vertus sont en réalité facultatives, puisqu'elles ne sont que des instincts, de véritables préjugés que la nature nous impose, parce qu'elle en a besoin pour la conservation et le progrès de son âme. U vous plait de vous soumettre à ces instincts... et à moi il ne me plait pas... Voilà tout I ^ Le pauvre professeur d'athéisme ne sait que répondre et il tombe foudroyé de la douleur au moment où sa nièce lui crie : « Ce ne sont que les faibles qui s'en vont, et ils ne font que leur devoir. Et quand on les y aide un peu, on ne fait, après tout, que ce que fait Dieu. Relisez votre Darwin, mon oncle. » Bernard, qui ne sait rien, épouse Sabine. La libre-penseuse a triomphé. Pendant quelques mois M. de Vaudricourt est l'homme du monde le plus heureux : il est comblé... Mais bientôt sa femme le brave, et elle brise tous les liens de la foi conjugale et de la pudeur. M. de Vaudricourt se souvient de la morte, si douce, si pieuse, si chaste, et qui avait désiré mourir pour lui obtenir le salut. Il s'éloigne de Sabine... Hélas! le gentilhomme libre-penseur n'a point bu la lie jusqu'à la dernière goutte... U apprend, de la bouche d'une vieille servante témoin de l'agonie, qu'Âliette est morte avec un courage et un silence sublimes, pois-
qu'elle connaissait le crime et croyait Bernard complice de l'empoisonneuse. A ce coup la lumière envahit son âme ; il est éclairé sur la libre-pensée ; il se tourne vers Dieu et meurt assisté par Mgr de Courteheuse, repentant et pardonné. « Vivante, la pauvre enfant avait été vaincue ; morte, elle triomphait. »
Telle est, dans ses grandes lignes, la dernière œuvre de M. Octave Feuillet. Nous aurions pu citer des pages gracieuses ou touchantes, nous avons préféré les pages éloquentes. Les unes et les autres sont nombreuses. L'auteur a merveilleusement opposé aux doctrines envahissantes de l'éducation mondaine le principe immortel de la prière et de la foi.
Au point de vue de Fart, ce roman, conduit avec force et déduction savante, est écrit dans un style souple, précis, poli. Le dramatique n'est point rare, il est nerveux, rapide et saccadé, comme aux meilleures pages de Julia de Trécceur ou de M. de Camors. Il sera lu avec charme et profit, je ne dis pas par les jeunes filles (ce n'est pas à elles que s'adresse l'auteur), mais par les femmes et par les honunes du monde.
Pas n'est besoin de transition pour passer de M. Octave Feuillet à M. Renan, de la Morte au Prêtre de Némi. L'auteur de la Vie de Jésus est-il autre chose qu'un romancier?... La seule différence, — elle est appréciable, il est vrai, — c'est que M. Feuillet monte vers la lumière et que M. Renan s'enfonce de plus en plus dans les ténèbres; c'est, dans l'espèce, que la Morte est un bon livre, et le Prêtre de Némi une mauvaise œuvre.
M. Renan a adopté en ses dernières années, pour ses rêveries, soi-disant philosophiques, la forme du dialogue. Ainsi Caliban, ainsi YEau de Jouvence. Il essaie de nous donner la raison de sa préférence. La forme du dialogue, dit-il, est dans l'état actuel de l'esprit humain, la seule qui, selon moi, puisse convenir à l'exposition des idées philosophiques. Les vérités de cet ordre ne doivent être ni directement niées ni directement affirmées ; elles ne sauraient être l'objet de démonstrations. Tout ce qu'on peut, c'est de les présenter par leurs faces diverses, d'en montrer le.
fort, le faible, la nécessité, Téquivalence. Tous les hauts problèmes derhumanité sontdaus ce cas (1) ,
La raison vraie, c'est que ce genre littéraire convient à merveille à un écrivain sceptique. Rien n'est plus commode que de rejeter sur des personnages imaginaires la responsabilité de ses propres opinions, alors surtout, comme il advient dans le cas présent, qu'elles sont multiformes et ondoyantes. M. Renan n'y manque pas. Il se plaint, dans la préface de son livre, qu'on lui ait prêté l'apologie que fait de la lâcheté Ganéo, « le vil coquin ». — « Voilà vraiment qui est un peu fort, s'écrie-t-il, moi qui regarde le courage comme supérieur en un sens à la moralité I » Mais vite il se console : « J'aurais bien mauvaise gràcQ à me plaindre d'une méthode de critique dont Platon a été la victime (2). » Il se peut que M. Sarcey ait été irrévérencieux en appelant M. Renan un « fumiste, » mais à coup sûr il a employé le mot propre.
Voici, autant qu'on peut le saisir, le sujet de cet ennuyeux drame . — Nous sommes aux premiers temps de la fondation de Rome, dans Albe-la-Longue, près du lac de Nemi. Il y a là un temple de Diane très vénéré. Pour en être le prêtre légitime, il faut avoir tué de sa propre main son prédécesseur. Un sage, nommé Antistius, a aboli ce rit sanglant et s'est fait nommer prêtre par le suffrage populaire. Antistius ne croit à rien ni à Dieu ni au diable, pas plus à la prière qu'aux sacrifices. Sa religion, dégagée de ce chancre : , le surnaturel, n'est qu'idéal, raison sublimée, amour - Antistius prêche son dieu épuré, éthéré, volatilisé et
(1) Préface, pp. 2 et 3.
(2) Ibid,, p. 7.
meurt de nunrt violente. Albe meurt avec lui. Autour de Tapôtre réformateur se groupent la sibylle Carmenta, Métius, chef des patriciens, Libéralis, chef de la bourgeoisie éclairée, Céthégus, chef des démagogues, Titins et Yoltinius, citoyens modérés, Doiarbella, fanatique, etc... Tout cela représente « TégoYsme des grands, la sottise du peuple, Timpuissance des gens d'esprit, Vinfamie du sacerdoce mensonger, la faiblesse du sacerdoce libéral, les faciles déceptions du patriotisme, les illusions du li^ béralisme, la bassesse incurable des vilaines gens. »
Il ne nous reste plus qu'à dévoiler par de courtes citations la théologie du prêtre Antistius-Renan.
Dieu d'abord. « Nous avons trouvé à Dieu un riche écrin de synonymes. » — « J'ai vu que Thomme a besoin de pensées étroites. Il exige un dieu pour lui tout seul. Il s'adjuge Tinfini. 11 veut pouvoir dire « mon Dieu, i se créer un aparté, un univers à deux, où il établit un colloque avec l'absolu de pair à compagnon. Il veut s'entretenir avec l'idéal, comme si L'mÉAL ÉTAIT quelqu'un... Dieu est une injure au divin... »
Ecoutez M. Renan se moquer des simples qui croient à la Providence, et entendez-le ridiculisant la prière : « L'homme veut croire qu'il y a un être suprême qui s'occupe de lui... Non, non^ Dieu n'agit pas plus que les dieux par des volontés partie culières. Le prier est inutile. Homme aveugle, ta te figures la divinité comme un juge qu'on corrompt ou qu'on gagne en l'importunant. Tu t'imagines que la raison éternelle se laissera prendre à tes suppli* cations. Mais ces supplications, n IHeu pouvait les entendre^ son premier devoir serait de t*en punir... Tais-toi, vil insensé ; adore l'être éternel, et tâche d'y onfoiirerta vie. »
Ne VODS étonnez pas que Fauteur de la Vie de Jésus blasphème encore le Verbe incamé et le persifle : « Oh! si un jour les imaginations divines changeaient de direction, si les fables que Ton raconte dans les temples prenaient la forme d'une vie humaine censée traverser le monde en faisant le bien, comme on raffolerait de ce jeune dieu!... »
Quant au Dieu personnel et vivant, au Dieu bon, à notre Père qui est dans les cienx, ce n*est qu'un songe de la pauvre humanité. « Innombrables rives des mers, vous n'êtes rien auprès des rêves entassés que l'humanité traversera avant d'arriver à quelque chose qui ressemble à la raison. »
Tel Dieu, tel culte. Une pauvre femme, Materna, vient an temple pour obtenir la guérison de son fils mourant : « Garde ton offrande, lui dit le prêtre, ou partage avec de plus pauvres que toi. » — Judas en disait autant à Marie-Madeleine. — « Oses-tu croire que la divinité dérange Tordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu peux lui faire? » Mais voici deux enfants, Yirginius et Virginia, qui en gardant leurs troupeauXy côte à côte, sur les penchants du Lucrétile, se sont pris d'amour. Us apportent à l'autel de Dîane^ avec deux colombes, leurs deux cœurs qui n'en font plus qu'un, afin d'obtenir quelque augure favorable à leur union, ce Enfants, enfants, c'est pour vous que ce temple a été fait; entrez jusqu'au fond du sanctuaire; sacrés enchantements delà nature, amour qui les résume tous, vous êtes la voix infaillible, la preuve qui ne trompe pas. Oui, c'est un Dieu caché que celui qu'il faut croire. Honte à qui sourit de ces mystères!... mère des Enéades, volupté des hommes et des dieux, couve ces deux œufs
de cygne, ces deux enfants qui se sont réservé leurs premiers baisers,.- 6tc., etc.. • Encore un peu et Antistius-Renan va danser un pas de gavotte...
Nous n'en finirions pas s'il fallait énumérer toutes les négations, toutes les railleries sacrilèges, tous les blasphèmes^ toutes les impiétés et immoralités dont M. Renan a bourré son drame. Ajoutez-y l'impudence d'un farceur sinistre. L'apostat ne va-t-il pas jusqu'à prétendre au rôle de défenseur de la religion : « Notre critique a fait plus pour la conservation de la religion que toutes les apologies ! »
Encore bien que le dégoût nous prenne, il faut que le lecteur sache que M. Renan a jeté sa bave sur la plus belle fleur de FËvangile, la blanche et sainte virginité. C'est dans la sybille Garmenta qu'il a incarné la religieuse chrétienne, la sœur de la Vierge immaculée, l'épouse de Jésus-Christ. Or, qu'est-ce que la Sybille de Némi ? Elle se révèle tout entière dans cette parole : « Voici la pauvre fille, traînant dans les couloirs de ce temple maudit son imposture et ses vingt-deux ans, vieille par ses vêtements noirs et ses voiles. » Le feu impur l'embrase et la dévore : « Commande-moi, dit-elle à Antistius, reprends-moi, châtie-moi, pourvu que je te sente mon maître ; chaque mot de toi je le répéterai; tu seras ma conscience, mon âme ; je me roulerai à tes pieds. Mais un ciel morne, d'où personne n'a l'œil sur nous, un monde glacial, où nous n'avons ni père, ni époux, ni chef spirituel... Pardonne, difficilement nous nous y résignons. » Puis, la vierge folle dont les lèvres souillées brûlent, apostrophe ainsi les chastes amantes du Crucifié : a Sœurs vêtues de noir, que j'augure dans l'avenir, quand on viendra, au nom de la raison, soulever votre voile, refusez d'être
libres, gardez fidèlement votre vœu mortuaire... Le vœu d'insanité sacrée est le seul dont on ne saurait jamais être relevé. »
Dans la même cassolette, vous le voyez, l'encens et Tacide carbonique ; dans la même coupe le cordial et le poison ; dans la même phrase l'hommage et Toutrage... Souvenez- vous des juifs qui, durant la veillée infâme, fléchissaient le genou devant l'adorable Victime, et en même temps le souffletaient ou lui crachaient à la face.
M. Renan a chassé Dieu du ciel, tout en le couronnant d'un riche diadème de synonymes, et banni la religion de la terre, y compris la religion de l'espérance. Que devient la société? « L'édifice de la société porte sur un grand vide... Rien de plus dangereux que de patiner sur une couche de glace, sans songer combien cette couche est mince... » Sur cet abîme, toujours prêt à recevoir sa proie, s'agitent tous les crimes et grouillent toutes les infamies. Qui oserait blâmer les criminels et châtier les infâmes ? Il n'y a pas de liberté. C'est un ressort qui met en mouvement la machine humaine. De quel droit, par conséquent, blâmerez-vous Métius quand il vous dira : « Dans les grandes bagarres, chacun pousse la chose publique à sa manière. C'est une fourmilière en émoi. Celui qui ne sait que massacrer massacre... C'est une force aveugle qui va devant elle à la façon d'un taureau... C'est un poignard qui marche et qui titube. Malheur à celui qui se trouve devant lui !... »
Je ne ne vois pas davantage ce que Léporinus- Renan, une fois ses principes admis, pourrait bien répondre àGanéo « le vil coquin, » quand il lui dit : « Jouissons, mon pauvre ami, du monde tel qu'il est fait, ce n'est pas une œuvre sérieuse, c'est une farce,
ToBuvre d'un démiurge jovial. La gaieté est la senle théologie de cette grande farce. Mais pour cela il faut éviter la mort. La mort est la fante irréparable. Celui qui se fait tuer pour quoi que ce soit est le nigaud par excellence. »
Quant à la vertu, puisqu'elle est un produit fatal comme le crime, elle serait mal venue de croire aux réparations d'outre-tombe. D'ailleurs, la certitude de la récompense tuerait le mérite... Etonnez-vous après cela que Leporinus se dise à lui-même : « Si par hasard c'était Ganéo qui avait raison I »
Ni ces dogmes, ni cette morale ne profitèrent, nous l'avons dit, à Albe-la-Longue et pas davantage au prêtre de Némi. A la veille d'être égorgé, Antistîus se prend à gémir : « Voilà, dit-il, ce que l'on gagne à servir la justice (!) et la raison (î)... Il est clair que je me perds. Oh I si c'était au profit de quelqu'un ou de quelque chose !... Mais je ne vois devant moi qu'une terre ingrate et un ciel morne. foi, espérance, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Et le malheureux termine ainsi son examen de conscience : « lumière, qui m'as induit à t'aimer, sois maudite. Tu m'as trahi. Je voulais améliorer l'homme, je l'ai perverti... »
Je ne sais si M. Renan s'en doute, mais en écrivant ce dernier mot, il s'est marqué lui-même d'un fer rouge.
A la fin du mois de décembre, par un clair soleil dont les premiers rayons faisaient de chaque buisson chargé de givre un écrin de diamants, je gravissais les pentes adoucies des monts albains. Les eaux du lac de Némi, un peu sombres encore, s'éclai-'
raient de mille sourires, àvT^puÔfAov YéXaajxa (1), tandis que là-bas, par delà Genzano et les ruines d'Albe-la- Longue, la mer blanchissait sous le ciel matinal. Tout à coup, à rentrée du village, j'aperçus, collée à la saillie d'une roche, une image. C'était la Vierge portant sur son bras l'Enfant-Jésus, il Santissimo Bambino. Le divin Enfant écarte de sa main gauche son vêtement pour laisser voir son cœur où s'appuie la main maternelle, et de la droite il montre la céleste trésorière de l'infini amour. Au bas de la gravure, cette invocation : Nostra Signora del Sacro Cuore^ pregate per noi; puis, un peu au-dessous, cette parole de saint Ephrem : Spes desperatorum... Et je me souvins de M. Renan dont j'avais vu, la veille, le mauvais livre, aux vitrines du Corso^ à Rome. Espérance des désespérés, Notre-Dame du Sacré-Cœur, priez pour lui (2).
(1) Eschyle, dans Prométhée,
(2) A ceux de nos lecteurs qui voudraient se faire de M. Renan une idée aussi juste que piquante, nous ne saurions trop recommander l'ouvrage de M. l'abbé Cognât, du clergé de Paris. On sait que M. le curé de Notre-Dame-des- Ghamps a été non pas seulement le compagnon des humanités et des études cléricales de l'auteur de la Vie de Jésus, mais son ami. Outre que M. Tabbé Cognât a restitué ses véritables couleurs au tableau fantaisiste que M. Renan avait tracé de sa jeunesse, il démasque le sophistique écrivain des Nouvelles Études d'histoire religieuse et le malfaiteur intellectuel qui a conunis ce crime : Le Prêtre de Némù
Eh bien, oui, en vers comme en prose, le vent souffle à rimpudence, à Timpudeur, à l'obscène.
Si tu veux être rebuté, Malade d'un spectacle infâme.
Et jusque dans le fond de Tâme, Un jour, te sentir insulté ;
Si tu veux voir quelle guenille Peut devenir l'esprit humain ; Si tu veux faire un peu chemin Avec l'aspic et le gorille ;
Si tu veux voir l'affreuse mort Créant à sa façon la vie, Grouillante, infecte, inassouvie Des fanges sans nom qu'elle mord.
Ouvre ces livres où s'étalent Les pestes qui nous font mourir :
Tu sauras quels parfums exhalent Les peuples en train de pourrir (1).
Ne criez pas à Texagération : ceci est l'exacte vérité ; c'est de la photographie mise en vers par Juvénal.
Si je veux qualifier la poésie de Theure présente, je ne trouve qu'un mot dans le vocabulaire : poésie charnelle, et même, pour certaines élucubrations, c'est bestiale qu'il faut dire.
Je me reprends ; car, en vérité, à lire telle pièce de M. Richepin ou de M. RoUinat ou de tel autre, j'ai peur de calomnier les animaux.
Tout est lubrique, et le sujet et l'idée et l'image et la rime. Tout est lubrique, non pas seulement une strophe, une pièce, mais quelquefois tout l'ouvrage.
Que si d'aventure pourtant le poète ne célèbre pas sans relâche les ignominies de la chair, s'il ne hennit pas de luxure, pour emprunter à Bossuet le seul mot juste, c'est un tel agenouillement, une telle prostration aux pieds de la femme, que vous vous demandez laquelle est la pire espèce de gens, ou ces efféminés sans âme, sans cœur et sans esprit, ou ces satyres que l'on prendrait pour des bâtards de Pétrone et d'Apulée.
C'est à M. Richepin que nous consacrons cette étude. A tout seigneur, tout honneur.
M. Richepin a publié cinq volumes de vers : la Chanson des Gueux^ les Caresses^ les Blasphèmes^ la xVer, Mes paradis.
Encore bien que Fauteur n'ait fait de prison que
(1) Louis Veuillot. Œuvres poéliques, Lesjeunes. Paris, 1878.
M. JEAN RIGHEPIN 363
pour le premier, les autres n'en outragent pas moins les mœurs publiques. La muse de M* Richepin ne sort des halles que pour se rendre au lupanar. Nous ne dirons rien des Caresses^ et nous abordons, sans plus d'exorde, la Chanson des Gueux,
Considérée en elle-même, la Chanson des Gueux s'efforce de dégager la poésie des mendiants, des vagabonds, des déclassés, des artistes inconnus ou méconnus, des bohèmes, du voyou. « J'aime, nous déclare Tauteur dans la préface de l'édition définitive, j'aime les héros, mes pauvres gueux lamentables, et lamentables à tous les points de vue ; car ce n'est pas seulement leur costume, c'est aussi leur conscience qui est en loques. Je les aime, non à cause de cela, mais parce que j'ai compris cela, parce que j'ai arrêté mes regards sur leur misère, fourré mes doigts dins leurs plaies, essuyé leurs pleurs sur leurs barbes sales, mangé de leur pain amer, bu de leur vin qui soûle, et que j'ai, sinon excusé, du moins expliqué leur manière étrange de résoudre le problème du combat de la vie, leur existence de raccroc sur les marges de la société, et aussi leur besoin d'oubli, d'ivresse, de joie, et ces oublis de tout, ces ivresses épouvantables, cette joie que nous trouvons grossière, crapuleuse, et qui est
la joie pourtant, la belle joie (!) au rire épanoui, aux yeux trempés, au cœur ouvert, la joie jeune et humaine (!), comme le soleil est toujours le soleil, même sur les flaques de boue, même sur les [caillots de sang... » C'est la poésie brutale de ces aventureux, de ces hardis, de ces enfants en révolte, « à qui la société presque toujours fut marâtre, et qui ne trouvant pas de lait à la mamelle de la mauvaise nourrice, mordent à même la chair pour cal mer leur faim. » Ce sont leurs chansons d'ivrognes, leurs réflexions de gredius, leur vagabondage de fainéants, leurs allures débraillées, leurs « gaietés » immondes, que M. Richepin nous décrit ou plutôt nous chante.
Je dis bien « la poésie » ; car, au rebours des écrivains naturalistes, et encore que trop souvent il emploie leur vocabulaire, Tauteur ne se complaît pas à nous montrer les gueux dans leur fumier; M. Richepin est un lyrique.
Écoutez la chanson du mendiant, une berceuse :
Dors, mon fieux, dors,
Bercé, berçant.
Fait froid dehors,
Ça glace le sang.
Mais gna d' chez soi
Qu' pour ceux qu'a de quoi.
Les « petiots » commencent leur chanson d'une voix douce et grelottante :
Ouvrez la porte Aux petiots qui ont bien froid .
Les petiots claquent des dents.
Ohé i ils vous écoutent !
S'il fait chaud là-dedans,
Bonnes gens, 11 fait froid sur la route.
Il parait qu'on n'ouvre pas, car les « petiots » achèvent leur chanson dé façon terrible :
Ouvrez la porte Aux petiots (pi'oDt un briquet Les petiots grincent des dents.
Ohé l les durs d'oreille i Nous verrons là-dedans.
Bonnes gens, Si le feu vous réveille l
« A la place de M. de Marcère et même de M. Gambetta, écrivait Louis Veuillot au printemps de 1879 (1), quand parut ce livre, nous prendrions garde à ces paysanneries qui pourraient devenir des Marseillaises plus efficaces que la vieille, laquelle a fait son temps... »
La vieille a-t-elle fait son temps ? Il est permis d'en douter. Quanta ces « paysanneries », elles sont d'une actualité efTrovable.
Et Louis Veuillot continuait : c Le poète qui parle ainsi, très parisien et très lettré, est un vrai poète, je vous en préviens. Il a fait ses classes, il sait ce qu'on enseigne dans les académies, il a le cuivre, il retentira. »
Chose étonnante ! Ce lion qui rugit (M. Richepin) a dans le gosier le sifflet du merle, la flûte du loriot et les accords du rossignol, et des langueurs et des tendresses :
M'a dit la pluie : Écoute Ce que chante ma goutte,
(1) Exactement le 23 mai.
M* JEAN RICUEPIN 367
Ma goutte au ohant perlé.
Et la goutte qui chante M'a dit ce chant perlé : Je ne iuia pas méchante, Je fais mûrir le blé.
Écoutez encore :
Merle, merle, joyeux merle.
Ton bec jaune est une fleur, Ton œil noir est une perle, Merle, merle, oiseau siffleur.
Hier tu vins dans ce chêne, Par ce qu'hier il a plu.
Reste, reste dans la plaine.
Pluie ou vent vaut mieux que glu.
Hier vint dans le bocage
Le petit vaurien d'Éloi
Qui voudrait te mettre en cage*
Prends garde, prends garde à toi !
Mais tandis que je m'indigne, merle, merle goulu, Tu mords à ses grains de vigne, Ses grains de vigne à la glu.
Voici que ton aile est prise.
Voici le petit Ëloi I Siffle, siffle ta bêtise.
Dans ta prison siffle-toi!...
Le Merle à la glu n'est pas indigne des anthologies. La Flûte est charmante. La Plainte du bois fait ressouvenir de Ronsard : la Forêt de Gastine. André Chénier eût signé la Vieille Statue et aussi le Bouc aux enfants :
Pan, je poserai mes lèvres arrondies Sur ta flûte dorée aux douces mélodies,
Et je te chanterai ma plus belle chanson,
Et, comme à Jupiter le divin échanson
Verse le saint nectar qui parfume les lèvres,
Je verserai pour toi le lait pur de mes chèvres,
Et mon bouc t'offrira sous le couteau sacré,
De sa gorge velue un flot de sang pourpré,
Si tu veux bien emplir à la saison nouvelle
De mon troupeau bêlant la traînante mamelle. . .
Telle et telle strophe de la Gloire des insectes et de la pièce qui commence par ce vers :
Mon cœur porte plus d'une entaille...,
semblent dictées par Victor Hugo. J'aime encore, pour sa mélancolie vague et profonde, Tristesse des Bêtes: c'est du Lucrèce. Le Chemin creux a droit à une place d'honneur dans le « Parnasse contemporain. »
Avez- vous entendu, aux premières caresses d'avril, le gueux de Paris chantant dans les rues ?
Fleurissez-vous, les beaux messieurs !
Mes bouquets sont couleur des cieux.
Mesdames, levez vos voilettes.
Fleurez-moi ça, comme c'est doux î Fleurez-moi ça, fleurissez- vous !
M. Richepin a ses coins de Paris, comme Villon dont il procède, et ses recoins de banlieue :
Le mouron vert est ramassé
Dans la haie et dans le fossé.
Au bout de sa tige qui bouge
La fleur bonne est blanche et non rouge .
Il sent la verdure et les eaux.
Il sent les champs et Tazur libre
Où l'alouette vole et vibre.
Du mouron pour les p'tits oiseaux !
C'est ce matin avant le jour Que la vieille a fait son grand tour ; Elle a marché deux ou trois lieues Hors du faubourg, dans les banlieues, Jusqu'à Clamart et jusqu'à Sceaux.
Elle est bien lasse sous sa hotte !
Et Ton ne vend qu'un sou la botte Du mouron pour les p'tits oiseaux !
Ces simples strophes où se révèle la main de Far liste, valent toutes les brutalités d'expression, les crudités, les grossièretés, ce que M. Richepin appelle « la gueulée populacière des termes propres »... Tout cela, et autre chose, c'est du libertinage, du cynisme, de l'obscène.
Revenons aux gueux. Quelle variété, je ne dis pas quelle vérité, dans ce monde misérable, depuis « l'arsouille » jusqu'au poète chevelu, et quel pittoresque ! Je regrette de ne pouvoir multiplier les citations.
Signalons pourtant V Odyssée du vagabond. Elle est navrante.
Né dans un fossé, un jour de décembre, il n'avait pas douze ans lorsque sa mère, trop pauvre pour le nourrir, l'envoya mendier son pain.
On se retrouvera pour la saison suivante, Quand on aura gagné quelque argent cet été.
En attendant chacun s'en va de son côté.
Les petits prennent leur baluchon sur l'épaule Et mettent leurs sabots au bout garni de tôle, Et, quand la mère, avec des sanglots dans la voix, A baisé le dernier une dernière fois, Ils partent, se tenant par la main d'un air grave, L'aîné siffle un refrain pour paraître plus brave ;
Mais il sent de gros pleurs lui rouler dans les yeux. Il ne pleurera pas ; car c'est lui le plus vieux. Car le long des chemins voici qu'ils sont en marche» Et Tenfant de douze ans devient un patriarche.
L'enfant vagabond a vieilli. Il a mené la vie des brutales amours. Le voici, pauvre gueux, errant au hasard de son existence farouche. Au coin d'un bois, il aperçoit dans le filet de chanvre tendu aux rameaux d'un chêne un enfant qui dort, tandis que la mère travaille. Le vieux caresse Tenfànt :
Mais quel est le plaisir qui ne soit pas amer ?
Dans le cœur du vieillard, soudain, comme une mer,
Montent mille regrets qui s'épanchenten larmes.
Du bonheur qu'il n'eut pas il sent trop tard les charmes.
Lui qui n'a jamais eu famille ni foyer,
Ni de femme à chérir ni d'enfants à choyer.
Lui qui depuis longtemps ne connut d'autre envie
Que d*errer sans rien faire au hasard de la vie,
11 se prend à songer, tout bas, avec douleur,
Que le travail est bon, alors qu'il a pour fleur
Un enfant dont on veut rendre le ciel prospère.
C'est triste pour un vieux de n'être pas grand-père !
Que devient-il, le gueux des champs? Tournez la page:
La pauvre antique baraque, Juchée en haut du coteau, A toutes les bises craque £t par tous les joints fait eau.
La porte sans gonds, ballante^
Gémit comme un chat-huant :
C'était la maison roulante
Où couchait le vieux truand. !
Le vieux truand, à la brune, Jetait des sorts aux troupeauix,
M. JEAN RIGHEPIN 371
Et savait au clair de lune Faire chanter les crapauds.
Une nuit de grand tonnene.
Mystérieusement seul II est mort, le centenaire.
Sans prière et sans linceul.
Je ne di» pa» qu'ils soient Trais, les gueux de M. Richepin, pas plus les gueux des champs que les gueux de Paris. Il y a trop de soleil dans leurs haillons et trop de lyrisme dans leurs attendrissements. €'estpar là d'ailleurs que M. Richepin, en dépit des mots sales, en dépit de l'argot qui, s'il est une langue, est une langue infâme, est bien plus près du romantisme que du naturalisme, bien plus près de Hugo que de Zola. Aussi bien M. Zola qui n'a pu s'y méprendre, ne l'a-t-il point flatté dans son étude sur les poètes contemporains (1) : « Il me semble, dit-il, que M. Richepin fait un effort trop visible pour s'encanailler. Quand on peint le peuple, il faut surtout de la bonhomie... On sent que les détails canailles chez M. Richepin (la belle langue. Messieurs !) ne sont pas vécus, qu'il les a plaqués là pour faire de l'effet. Les peintres ont une expression qui exprime nettement la chose : c'est fait de chic. C'est une fantaisie qui joue la nature, mais qui n'a pas été copiée sur elle... » Il y a du vrai là-dedans, et nous croyons beaucoup plus à la rhétorique qu'à la sincérité de M. Richepin. Ce qui lui manque, c'est justement cela : une âme loyale, une âme sincère, ou, sans épithète, une âme. Elle est dans Musset, déchirée, saignante ; elle est même, çà et là, dans ce gueux d'autrefois, Villon. Elle n'est point dans
(1) Documents littéraires, p. 188. Paris, 2« édition, 1881.
Richepin. Pas un pleur authentique. N'est-ce pas Jules Lemaitre qui a qualifié d' « élégie puante » les Larmes (TArsouille? M. Richepin « déshonore » la mélancolie (1). Pas un regard vers le ciel, par un soupir, point d'espérance. Ni âme ni Dieu.
(1) Les Contemporains, 3« série, 5* édition, p. 323. Paris, 1888.
Dans Tétude que nous citions tout àTheure, M. Zola dit que, dans l'œuvre de M. Richepin, Timitation de Baudelaire est très visible. C*est vrai ; et elle n'est pas la seule. Pour un poète qui, avant tout, a la prétention d'être « génial, » la chose est grave. M. Richepin imite. Il imite Musset et Lamartine. Mardoche, soit; mais Lamartine I II imite M. de Hérédia. La belle image des Conquérants est reproduite dans la dernière strophe du Conquistador, Il imite un inconnu du nom de Paul Marrot, l'auteur du Chemin du Rire. Il imite Auguste Barbier et Victor Hugo. Nous aurions beau jeu à montrer par des citations l'empreinte de Hugo dans les Blasphèmes. Outre les chevilles et l'étalage pédantesque d'une érudition baroque, telle qu'elle s'étale dans le Pape notamment et dans VAne, outre le galimatias solennel, il serait trop facile d'y poter l'hallucination incompréhent sible. La preuve a été bien faite par plus d'un, et merveilleusement par M. Brunetière. Ce qui nous plaît dans le travail de M. Brunetière, c'est que
Timpitoyable critique, à rencontre de la plupart de
ses confrères, n'a pas pris au sérieux Fauteur des
Blasphèmes. Il s'est amusé à dégonfler, lentement,
à petits coups d'épingle, cette colossale vessie,
« outrée » de vanité, d'obscénité, de libertinage.
• Qu'est-ce donc que ce livre : les Blasphèmes ?
Voltaire sifflait Dieu. Byron tâchait à se faire passer pour Satan. Il y a du sang et des larmes dans les imprécations de Musset. Il n'est pas jusqu'aux polissonneries démodées de Déranger dans lesquelles on ne découvre un'grain de cette chose exquise ; l'esprit français. Le blasphème de M. Richepin, c'est le vomissement d'un estomac gâté. Entre chaque paquet d'ipécacuana et de tartre gtibié, je veux dire : dans l'intervalle de chaque expectoration, une sorte de verve immonde l'emporte, que parfois illumine le divin rayon de l'art. C'est alors que le vers est plein, retentissant, superbe. De beaux rythmes s'envolent, où tour à tour grondent les tonnerres et chantent les fauvettes. Mais, le plus souvent, la rhétorique déborde, brutale, bavarde, poissarde.
Dans tout ce livre il n'y a qu'une idée : Moi, Richepin, j'ai dans les veines du sang de Hun et du sang de Bohème. Je suis aussi bon gymnaste que bon escrimant, que bon écuyer, et je pourfends Dieu...
Et quand il a fini son hourvari affolé, quand il a bien juré, sacré, massacré, quand il nous a détaillé ses os fins, sa peau jaune, ses yeux de cuivre et son torse, il recommence, il relance contre ce pauvre bon Dieu conspué, piétiné, écrasé, la meute enragée de ses alexandrins farouches, jusqu'à ce que,
M. JEAN RICHEPTN 375
sa frénésie le trahissant, il tombe et succombe, essoufflé, étouffé des matières qu'il n'a pu vomir (1).
(1) Un ouvrier, dans je ne sais quel roman d'Alphonse Daudet, montre le poing au ciel. C'est au néant que M. Richepin montre le poing, et il clame, dans la préface du livre, qu'il a fait un acte de courage I Et il s'attend à être «t persécuté » I Par qui? Par un gouverneur athée? Vous êtes un plaisantin. Monsieur, et vous nous contez des lanternes...
Après avoir insulté, quatre cents pages durant, le Dieu dont il nie d'ailleurs Texistence, M. Richepin en vient à chanter sa divinité à lui, la nature, et il ouvre ses hymnes d'adoration par un cantique à la mer. Une autre fois, il adorera la terre. Étrange adorateur ! Il combine à doses égales Tamou r et la haine, la prière et Finsulte, Faction de grâces et Feutrage, la bénédiction et le blasphème. Entendez -le, sur le rivage, chantant les Litanies de la mer.
Il s'est rappelé que, jadis, avant de s'endormir, à genoux devant la statue de la Vierge et les mains croisées, il alternait avec sa mère ces belles invocations: « Sainte Marie^ Mère de Dieu, Vase d'honneur. Rose mystique, Maison d'or. Tour d'ivoire. Étoile du matin... » et, sans pudeur et sans vergogne, nouveau blasphème, — il les parodie et les applique à l'Océan.
mer, j'ai retrouvé la foi, moi le sceptique.
J'ai retrouvé Famour, moi le cœur mécréant,
Moi le tueur de dieux, pour chanter ton cantique,..
Tournez la page. Il épuise, pour injurier sa déesse qu'il adorait tout à l'heure, le catéchisme des halles. Je suis obligé de me répéter : Cet homine a la bouche pleine d'ordures.
Le livre s'ouvre par dix sonnets en guise de préface. Le poète, en abordant la mer, est hanté, inquiété peut-être par le souvenir de Michelet.
D'aucuns m'ont demandé, d'un ton presque aigrelet Et qui m'a sur Tinstant rendu presque morose, Pourquoi je risque en vers ce qu'en si belles prose A marqué de son sceau le voyant Michelet.
Sans doute, Michelet a fait une œuvre, un chefd'œuvre, mais qu'est-ce que la prose, la plus belle prose,
Éclairs et coups de vent, bonds et langues de feux,
près du « verbe » de la mer ? Pour faire tenir les vagues dans les mots, les vagues mouvantes et en quelque sorte vivantes, avec tous leurs secrets, et leurs violences et leurs douceurs, et aussi les marins, leurs joies, leurs tristesses, les vieux qui remmaillent les filets sur la grève, les mousses qu'on embarque.
Et les sombrages quand la carène a craqué, Et les femmes en deuil attendant sur le quai, Et les morts dont s'éteint la mémoire abolie...,
il faut autre chose que ce que les Latins appellent oratio soluta^ il faut ce que Michelet n'avait pas. Sans doute.
Il entendit et vit ce que j'entends et vois,
Aspects de ta figure et notes de ta voix.
Sans doute, ô mer. Pourtant, a-t-il tout dit? Non certes.
I)irai-je tout ? Non plu8« Mais plus que lui ? Qui sait ? Car j'ai la chauce, pour toucher ces orgues vertes, D'avoir un pédalier qu'il n'avait pas. — Et c'est ?
C'est le vers, rytlime et rime, le vers souple, hardi, ardent, ondulant, multiforme, divin.
La prose, même ailée, est un oiseau de terre. Mais le vers nage et vole... — Allez, mon goéland !
Et les Litanies se déroulent. Le défaut de cette longue pièce, — outre celui que nous avons déjà signalé : défaut de goût et de convenance, — c'est de n'être pas naturelle. Le croirait-on? Cet habitué des halles fréquente aussi chez Rambouillet. C'est un normalien bel-esprit.
Sancta Maria! Mers, mers saintes, mers bénies.
Mers qui faites la mer, c'est vers vous, c'est vers toi, Mer,
Que vont s'épanouir en riches litanies
Le jardin de mon âme, où le blasphème amer
Brûlait hier eneor pétales et corolles...
Un jardin qui veut s'épanouir en litanies ! Julie d'Angennes, belle Julie, si vous viviez encore, voua convieriez M. Richepin à naviguer avec vous sur le fleuve du Tendre!... Il est vrai que les jurons qui trop souvent rappellent le matelot, vous scandaliseraient ; et les sales images,
Les putréfactions et les pouacreries,
vous obligeraient à une consommation prodigieuse d'éther et d'eau de senteur.
Dans ces mêmes Litanies qui sont le gros morceau, nous avons noté une paraphrase en termes d'école qui eût bien amusé Molière. C'est le commentaire du Bosa mystica.
M. JIEAN RICHEPIN 379
Hose, rose au couchant et rose à Torient...
Voici :
Rose mystique, rose idéale et formelle, Formelle, quand sur toi... etc..,.
Formelle, quand alors.
Idéale, car sous l'aspect accidentel
Que te donnent ainsi ces lueurs passagères.
Nos périssables yeux perçoivent rimmortel I
Après les LitanieSy leB Marines. La première, sous couleur de nous expliquer scientifiquement la genèse du monde, étale une peinture grossière. Il paraît que M. Richepin a des prétentions à la science. Les lauriers de M. Sully Prudhomme, Fauteur de la Justice, Fempêchent de dormir. C'est ainsi que, dans les pièces intitulées les Grandes Chansons, il étudiera le sel :
Ces cônes sont des tas de sel sur les ladures ; Et ces riches tapis aux brillantes bordures Ne sont que les cobiers, les fares, les œillets. Où Févaporement laisse de gros feuillets...
Prenez un dictionnaire de la gabelle, si le cœur vous en dit, et continuez la lecture. Que de merveilles vous ignorez et que le poète va vous apprendre" 1 Pour mieux capter votre attention, Fouvriergabelou a ouvragé les strophes savantes et prodigué les images... embaumées. Lisez donc. Savez-vousce qui arriverait, si le sel en se volatisant abandonnait la terre ?
Quelles langueurs universelles.
Quel dégoût de tout ce serait I
Nous qui ne sommes ni de TËcole normale ni de Rambouillet, nous disons : Quel français !
La pourriture que tu cèles Sous ta saveur comme un secret Fade» écœurante, corrompue, Avec son haleine qui p...
Vous trouverez bien la rime. Et cœtera. Vous devinez le reste.
Le malheur ne serait pas moindre pour FOcéan.
Dans ses flots lourds d'algues croupies, Les poissons fondraient en charpies. ..
Le globe lui-môme tout entier.
Le globe, à travers ses murailles, Laissant fuir ses ordes entrailles, Ressemblerait aux funérailles D'une charogne dans les cieux...
Il se peut que les lecteurs de Baudelaire qui, lui aussi, a chanté, en vers d'un réalisme aussi violen t que superbe, la Charogne^ — et les lecteurs de M. Zola, admirent et... respirent. J'en suis encore aux vieilles habitudes : je détourne les yeux et me bouche le nez.
On ne me fera pas croire que M. Richepin soit enivré de lui-même au point de se croire un homme de goût. Trop souvent il confond la hardiesse et Timpudence, l'éloquence et la rhétorique, Fart et l'artifice, le rêve et le cauchemar, l'originalité et l'extravagance. Il est comparable à ces clowns qui se drapent, pour accrocher les yeux des passants, dans des vêtements grotesques, crient, pour assembler la foule,
à tue-tête, et tirent en Tair des coups de pistolet. C'est un hâbleur. Tartarin matelot et poète.
Serait-ce donc que rien ne vaut dans cet ouvrage? Nous n'avons pas pour ordinaire, nous catholiques, de refuser la louange à qui la mérite, ami ou ennemi, croyant ou mécréant.
A côté du faux savant, du bel esprit, du naturaliste vaseux, du cabotin, il y a l'observateur attentif et vrai, sincère cette fois, ému, émouvant ; il y a le poète, et il est grand.
La mer est dans ce livre, — aspects, couleurs, harmonies, — comme le firmament est dans la goutte d'eau et le bruit de l'océan au fond du coquillage. Mais pas une toile n'est sans tache et pas un air de musique sans note fausse.
La mer est dans ce livre, et aussi les marins. M. Richepin a vécu la vie des gens de mer. Il a dormi dans le hamac ou dans le bocart. Il a fait sa partie dans le chant des haleurs : La oula ouli oula oula tchalerl II a composé plus d'une de ses pièces.
Le dos contre la barre et l'œil dans les étoiles.
On dit même qu'il s'est embauché à bord d'un caboteur qui allait de Nantes à Bordeaux et dont le nom est connu, la Louise.
De tanguer et rouler j'ai connu la secousse.
Sur un pont que les flots balayaient, j'ai blêmi. J'ai vu les ouvriers du large et les bohèmes. J'ai chanté leurs refrains.
Il en a fait aussi, des matelotes^ comme il les appelle.
;l8i ETUDES ET NOTBS LITTÉRAIRES
Celui qui fit cette chaason.
Novice au cabotage, Toujours le premier au bidon
Autant comme à l'ouvrage.
Un bon garçon !
Il serait même un rare chansonnier, s'il n*étaît, le plus souvent et de parti pris, obscène.
Tout près des chansons, les grandes pages. Hélas I ici encore et toujours, le mot trivial, Fimagination salissante, et Tabus du « parler mathurin, » Targot de mer. Quel dommage ! Pour être à la manière de Callot, ces pages n^en sont pas moins de petites épopées. Sans doute, j'aime mieux les Pauvres Gens, ce chef-d'œuvre si chrétien de la première Légende des Siècles; mais, n'est-il pas original,
Ce bonhomme nomme le père Gilloury...,
Vêtu d'on ne sait quoi, mais propre sous ses hardes !
C'était le vieux luron dans toute sa candeur.
Un jour que les « gâs » l'avaient régalé et qu'il énumérait, Tun après Tautre, complaisamment, tous les mets qu'il avait goûtés dans les deux hémisphères :
Ehl bien, tout compte fait, qu'est-ce que tu préfères? lui demande le camarade Richepin.
Quel est le plat suparfin
Dont tu voudrais avoir tous les jours à ta faim?
— Tous les jours? Le meilleur? Hum! Diable! — Bouche Le regard en dedans et la bouche tombée, [bée, II s'était écarté de la table et songeait.
— Voyons I — Dame, fit-il, çà ne vient pas d'un jet. Faut rafraîchir un brin, prendre un point de repère, Virer de bord, doubler la brise. Espère, espère :
M. JEAN KICHEPIN 383
J'y rumine. — Il se tut de nouveau, plus songeur. A son front en travail montait une rougeur.
Il y mettait vraiment toute sa conscience.
Et murmurait de temps à autre : — Patience ! — Enfin il se leva, puis croisant ses bras courts, Gravement, comme s'il allait faire un discours :
— Tu dis bien, n'est-ce pas, la meilleure pâture, La meilleure, ou présente, ou passée, ou future?
— Oui. — Ses yeux flamboyaient alors étrangement. Le vieux drôle était beau, superbe, en ce moment. Son geste large ouvert s'envola comme une aile.
Et ce fut d'une voix émue et solennelle
Qu'il déclara : — Je l'ai, ce que j'aurais choisi.
Ce qu'y a de meilleur, c'est le pain du Groisi.
D'autres morceaux valent celui-là : les vieux, par exemple, qui raccommodent au soleil leurs filets, les jeunes « halant » sur les cordages, — le morutier, les sardinières, s'ils n'étaient ni si gros ni si gras,
— les l'rois matelots de Groix, commentaire plein de larmes d'une chanson de pêcheurs,
Ce vieil air de marin, ce chef-d'œuvre inconnu, Où du peuple des flots l'âme obscure s^exprime...,
le Serment^ à l'exception, bien entendu, de ses vocables et de ses comparaisons de mauvais lieu.
Encore une fois, pas une page qui n'ait une souillure. La muse de M. Richepin, c'est l'infâme Géléno de Virgile. Elle a des ailes d'oiseau et des yeux de vierge. Vous regardez. Vous admirez. Vous êtes ravi... Au même instant,
Fœdissima ventris
Proluvies,,.
Du dernier ouvrage de M. Richepin : Mes Paradis, que dirai-je? D'abord que nous sommes très loin de la Chanson des Gueux^ de la Mer et même des Blasphèmes I
Sans doute, dans l'œuvre entière du poète, — nous l'avons suffisamment indiqué au courant de ces pages, — la rhétorique a toujours plus ou moins gonflé les phrases; mais, parfois, une belle rhétorique. Sans doute, cela était du délayage, voire du bavardage; mais ceci n'était-ce pas d'une réelle abondance ? Souventefois les images manquaient de cohérence, mais non pas d'éclat. Quel fracas dans ces strophes et quel tapage î mais, dans ces autres strophes, quelle harmonie et quelle sonorité !
Dans Mef paradis, je ne vois que la rime qui n'ait rien perdu. Insolente toujours, toujours corsée et panachée. A moins de rimer en calembours, je me demande comment, pour plus richement rimer, Banville lui-même s'y serait pris.
M. JJEAN RICHEPIN 385
Le recueil se divise en trois parties : Viatiques. — Dans les Remous. — Les lies d'or,
A lire la première pièce, nous avons cru un moment que le poète avait des regrets de ses mauvais livres, des remords, et qu'il était à la veille peut-être d'une « conversion. » Hélas ! dit-il à son lecteur,
Hélas ! c'est comme toi, front lourd et bras tordus, Que je cherche à tâtons les paradis perdus Et vainement m'épuise en étreintes funèbres Sur des fantômes faits de vide et de ténèbres; Comme toi que je vais, d'un pas aussi perclus, Vers une foi, dans un siècle qui n'en a plus.
Il est sombre; il a des sanglots dans la poitrine. On croit surprendre une larme dans ses yeux.
Écoutons-le gémir :
A coup sûr, ce n'est plus Thymnc à l'extase folle Qui vers les paradis religieux s'envole En lançant à la terre un délectable adieu Pour monter s'abîmer au sein même d'un Dieu.
A ces paradis-là peu d'âmes croient encore.
Ames d'enfants, que leur naïveté décore, Et que j'ai pu blesser naguère en blasphémant, Je leur demande ici pardon très humblement Et peut-être en secret que je leur porte envie.
Plus loin, nous voyons lutter savamment, — trop savamment, — l'un contre l'autre le matérialiste et l'idéaliste, le cynique et le doux, l'impie et, pour parler comme M. Jules Lemaître, « l'aspirant à la foi. »
Trop tôt on s'aperçoit que l'aspirant n'aspire guère. Les remords ne sont pas cuisants ; les regrets ne sont point profonds. Les larmes, si vraiment il y en a, coulent sur un visage moins triste que grimaçant.
Trop lût TOUS découvrez que les Paradis de M. Richepin n'ont rien de commun avec le Paradis du dogme catholique. Son rêve à lui, c'est de combiner Mahomet et Rabelais : luxure et goinfrerie. En d'autres termes, la négation de Dieu^ la négation de Tàme et la gloriQcation du ventre : voilà « le Paradis de Tathée. » C'était d'ailleurs le titre primitif de l'ouvrage.
Paradis lugubre et qui sent mauvais. Un jésuite (de la bigolaillej il est vrai, s'il en est au monde !)• un poète, un grand, et dont le seul drame, intitulé la Revanche de Jeanne d*Arc, vaut peut-être toute Tœuvre de M. Richepin, le P. Delaporte, lequel est aussi un maitre-cri tique, écrivait des Paradis (i) : « A travers les cent-soixante quatorze poèmes, pas une idée ne s'éveille, par une étincelle de gaieté, pas un chant de joie généreuse et franche, pas un élan, pas un vrai rire, pas une larme ! »
Et de son ouvrage l'auteur nous dit :
... C'est tout mon cœur Et c'est toute ma pensée; C'est dix ans d'âpre vigueur Dépensée (2).
Si c'est vrai, si réellement M. Richepina cru mettre dans ses Paradis tout son cœur, toute sa pensée, dix ans d'àj^e travail, M. Richepin est « cani »,
(1) Les Eludes du 15 mai 1894, p. B9.
(2) Il va, dans la même pièce, jusqu'à parodier les divines paroles de la Consécration :
Voici mon sang et ma chair, Bois et mange.
SoitI mais hâtons-nous de lui répondre avec le Severo Torelli de Frïuiçois Coppée ;
Ah! ton sang me dégoûte et ta chair me fait honte
comme disent les marins, M. Richepin est moisi, M. Richepin est fini.
II serait fini, même littérairement. C'est vieux, archi-vieux, déhanché, disloqué, asthmatique. On peut appliquer à ces vers Tignoble ballade des « sales vieux » :
Ils n'ont plus de soleil aux yeux, Plus d'herbe sur la calebasse, Plus de cambouis dans les essieux.
Leur asthme poussif qui trépasse Empuantit le vent qui passe, Et leur catharre a pour échos Les soupirs de leur contrebasse.
Les sales vieux, aux asticots I
Dans ce livre je ne vois guère de sincères que des vers, clairsemés, de beaux vers, sur la lecture des chers poètes, sur les veillées au coin du feu, sur les enfants, et plus encore sur les plaisirs de la table.
A table, les amis, à table! Pas bien grande
La table I Et simple, oh I oui simple ! Et pour qu'on s'y rende
Pas de larbins ouvreurs de cinq ou six salons
Où. l'on défile, un couple ayant l'autre aux talons.
Et ces larbins en frac ne différant des hôtes
Que par la croix absente et leurs mines plus hautes.
On n'a qu'à traverser ici le corridor,
Et l'homme qui me sert, avec des anneaux d'or
Aux oreilles, servait déjà mes père et mère,
Et je vais caressant parfois cette chimère
Qu'il serve aussi mes fils comme leurs grands-parents.
C'est le bon serviteur, tel que je le comprends,
Brave, de la famille, ainsi qu'au temps antique.
Et notre ami plutôt que notre domestique.
Donc, entendu I Petite et simple table, mais
On se rattrape sur la quantité des mets.
La cuisine est aussi faite à la mode antique ;
Ce n'est pas du néant soufflé que Ton mastique.
Le rôti n'est pas mis dans un four au charbon De terre ; on sait ce qu'il lui faut pour être bon ; Devant un feu de bois à la braise en fournaise. Dans une rôtissoire il se dore à son aise.
Le pot-au-feu bouillotte à tout petits frissons. Les ragoûts mijotes, fils des lentes cuissons, Sontépais^ onctueux, roux et parfumés d'herbes. Déjà, rien que Todeur et la couleur superbes Disent à Tappétit des mots encourageants.
Nos légumes élus sont ceux des pauvres gens ! Pommes de terre, pois cassés, lentilles, fèves, Choux, haricots de tous les tons, toutes les sèves. Haricots rouges, blancs, nains, boulots, de Soissons, Dont un triste estomac peut craindre les chansons, Mais dont le nôtre rit et point ne se ballonne. Gloire à l'Egypte, dont les temples à pylône Faisaient de vous des dieux ayant pour compagnons Ces autres immortels, les sublimes oignons !
Ahl ce n'est pas chez nous, fichtre t qu'on les méprise, Ni toi non plus, bel ail, dont la nacre s'irise ! • On ne t'épargne pas, ail, âme du gigot.
Quant au vin que Ton boit à tire-larigot.
Ce n'est pas de Bercy qu'il me vient, ni de Cette. Celui qui le fabrique a la bonne recette.
Assurément, il n'y a rien dans ces vers de biea délicat, sauf le passage sur le bon serviteur, rieu non plus d'avilissant. C'est un chapitre facilement et habilement versifié de la Cuisinière bourgeoise. Tel qu'il est, je le préfère aux Caresses que M. Jules Lemaitre appelait, il n'y a pas longtemps, des « hennissements d'étalon (1) ». Je le préfère même aux dix mille vers où le blasphémateur outrageait Dieu, qui cependant, d'après lui, n'existe pas. Que serait-ce donc s'il existait? Je le préfère à tout l'argot de la Chanson des Gueux et aux ce mathu-
(1) Les Débats du 21 octobre 1894, à propos du conte bleu intitulé Vei's la Joie,
rinades » de la Mer, Je le préfère à tant d'autres pièces, de plus haut vol, mais dures de son, violentes de couleurs, heurtées, martelées, brutales, et d'une étrangeté de vocabulaire exaspérante. Si M. Richepin n'avait fait consister son Paradis que dans l'amour de l'ail et des haricots, fût-ce un amour passionné, l'inspiration n'eût pas été très haute, j'en conviens, mais déshonorante non plus, et crapuleuse moins encore.
Avouons-le donc, au risque de nous voir traiter de « bigotaille », M. Richepin n'est pas un Titan. Un baladin, je ne dis pas. Oui, c'est un baladin, « fort en gueule », pour parler sa langue, et qui a du biceps. Son triomphe, c'est de soulever, au son des cymbales et de la grosse caisse, de gros poids, des poids énormes, à moins qu'ils ne soient de carton ; ou mieux, et, pour parler sans figure, c'est un farceur qui se moque de son lecteur, de son critique et de lui-même.