LA RELIGION C^BST CHRIST
ner, au sens de Dieu; il n'en a pas le droit, car il ne peut pas ne pas pardonner; au point de vue moral, il ne peut rien retenir, il n'a pas le droit de se croire offensé. L'homme, n'ayant rien, ne peut rien donner; il ne peut pas céder un droit qu'il n'a pas. Le vrai pardon n'appartient qu'à Dieu; pouvant seul refuser, il peut seul céder; aussi le pardon, de sa part, emporte-t-il excellemment ridée d'un don et même celle d'un sacrifice.
[Que les analogies emblématiques ne nous induisent pas en erreur. Quand l'homme pardonne, il doit pardonner ; c'est son devoir d'abandonner la vengeance. Mais qu'est-ce que Dieu abandonne lorsqu'il pardonne? S'agit-il pour lui d'une vengeance? Il s'agit de Tordre, du droit éternel, de la loi. Or la loi n'étant point distincte du législateur, Dieu personnellement étant la règle, quand il pardonne, il se sacrifie lui-même intimement; il ne pardonne pas seulement, je le répète, il se donne. L'analogie avec l'homme disparaît ainsi ; elle n'a pu être que formelle et négative : l'homme ne peut pas y mettre du sien; il ne peut pas donner ce qu'il n'a pas. Il serait plaisant par son orgueil i Il n'y a pas de mérite à donner ce qu'on ne peut retenir. Le sacrifice, chez l'homme, n'est qu'apparent et dans l'imagination : de la part de Dieu, le pardon est réel, mais c'est que le sacrifice l'est aussi.
[Une seconde question se présente. L'homme pourraitil être enseigné par le pardon s'il n'y croyait pas? Le supposer serait absurde. — Pourrait-il croire sans des gages de Dieu? Faisons d'abord une observation préliminaire, de nature à réjouir et à efi^rayer à la fois. L'homme est implacable envers lui-même. Quand il compte avec lui-même, il n'y a pas de créancier plus impitoyable. Il peut être longtemps sans faire ce compte, « buvant l'inîfuité comme a Teau; » (Job, XV, 16.) mais lorsqu'il sait qu'il est en
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arrière avec Dieu, rien ne Fapaise. Il ne peut se pardonner à lui-même, il lui feut le pardon de Dieu, et en cela il a un bon sens instinctif profond, que Dieu a préservé des conséquences de la chute. ïl pense que ce qui est fait est fait, et de là vient sans doute la résistance de beaucoup'de personnes aux offres de grâce de FÉvangile. Il y a, en effet, des résistances dont on ne saurait condamner le principe, a Quoi ! il ne serait tenu aucun compte de ce que j'ai fût de mal ; je sends comme si yavaîs été juste ! » Tel est le cri que bien des âmes lussent échapper. Dieu » dû insister. € Oui, c'est inouï, semble-t-il leur répondre, mais c'est vrai cependant ; ce quand vos péchés seraient rouges comme er le vermillon,: ils seront blanchis comme la neige. » (Ésaïe, ï, 1:8.) Pour vaincre leur incrédulité, il teur fiiut des gages, des témoignages palpables des intention» de Dieu. Eh bien, le gage suffisant, le témoignage irréfragable, c'est Jésus-Christ lui-même s'offrant pour nous.
[J'ajouterai une autre considération, empruntée à la conscience humaine. Il n'y a que Famour de Dieu qui puisse vaincre la dureté du cœur de l'homme. H fout qu'il croie que Dieu aime, que Dieu l'aime, et iV ne te croira qu'en croyant à un amour infini. Tant qu'il se représentera une Kmite à Pamour divin, l'hérmne ne se croiMi pas aimé. Il ne peut croire sans compter qu'en celui qui ne compte pas; pour qu'il croie qM l'amour divin s'étend jusqu'aux dernières extrémités, it ISiut que Dieu hii-méme descende au dernier fond de 1» misère humaine. Telle est la misère de l'homme et sa dureté, que ce n'est que lorsque Famour de Dieu aura franchi toutes les limites, que lorsque Dieu se sera fait homme, que l'homme enfin se croira aimé. « La parote a été faite chair, n (Jean, I, U.) chair de pédié; c'est là le fond de tottte religion digne de <senôm.'
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[PluMeurs religions, purement humaines, et fausses par conséquent, ont rendu hommage à cette vérité en la parodiant, ^incarnation, malgré Tusage essentiellement chrétien que nous faisons du mot, Vincamation se trouve partout; partout l'homme a fait Dieu à son image. Humana ad deos transtulerunty a dit Cicéron; divina mallem ad nos (1)! Ce vœu d'un païen a été accompli dans TÉvangile.
[Un fait, une personne, une nouvelle création, voilà comment la religion nous est présentée dans TÉvangile. Le &it est le point de départ, le fond et la substance de tous ses enseignements. Aussi Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: a Je montre le chemin, j'enseigne la vérité, je communique la vie; » mais il a dit : « Je suis le chemin, la vérité et « la vie.» (Jean, XIV, 6.) Ne mettons donc pas, comme on le fait trop souvent, le christianisme à la place de Jésus- Christ. Être chrétien, c'est appartenir à Jésus-Christ, vivre avec lui^ avoir commerce avec lui. Il sembla singulier de dire cela à des chrétiens, mais il est nécessaire de le leur faire entendre. La méprise dans laquelle certaines personnes tombent à cet égard pourrait ee comparer à la conduite insensée d'un homme exposé à un extrême danger, et auquel on vient d'apprendre qu'une offre généreuse, destinée à le tirer de peine, lui est faite. Rien ne l'empocherait de se rendre auprès de s(m bienfiiiteur ; il peut le Yoir, l'entendre, obtenir de lui sans retard la réalisation de ses promesses; mais non, il se tient à distance, il pré* 1ère aller au loin aux informations ; il lui semble que Timportant est de connaître les noms, l'histoire, les titres de
(1) t Ilg attrtbièrent ani diem lei qnalftéi dei bommei; qiM ne oom don- « aafettt-ili plntAt eellei dea dleuil » (CicàmaUf TuuuUmst, liv. I», p. 96.) Il y a tramfn'fbtU dana le texte; M. Vioet a ehangé la forme da verbe daui la citation, afin de généraliter ce que Cicéron disait plus particnUèrement d*Homère.
l'ami qui le veut sauver, tandis que le plus simple et le plus pressé serait d'entrer dans la pièce voisine où il est, et de lui rendre grâce en se jetant dans ses bras. Ah ! qu'il se hâte d'ouvrir la porte; car il ne peut rien recevoir que de la main même du bienfaiteur, et en entrant en communication directe avec lui. Nous aussi, allons et voyons ; à l'histoire, au système, au christianisme, préférons Jésus- Christ; soyons chrétiens par le commerce immédiat avec Jésus-Christ, au lieu de nous borner à l'être en nous familiarisant avec la doctrine et avec la science qui se rapportent à lui.]
Philippe lui dit : Seigneur , montre-nous le Père^ et cela nous s^tiffit, Jésus lui répondit : Il y a si longtemps qtte je suis avec voies y et tu n£ m'as pas connu! Philippe, celui qui m'a vu a vu mon Père. Comment donc dis-tu : Montre-nous le Pèref Jean, XIV, 8, 9.
[Le désir de voir le Père, c'est-à-dire le Créateur des corps et des esprits, est un désir infiniment naturel à l'homme en qui tout intérêt spirituel n'a pas été éteint ou absorbé par les préoccupations des sens et du siècle présent. Mais ce désir est essentiellement uni au regret; il en est inséparable et le suppose ; il naît avec le sentiment d'une perte ou d'un bien absent, et si ce détail ne paraissait pas trop minutieux, nous rappellerions que le même mot qui exprime le désir, signifie aussi regret {desiderium). En effet, on ne désire que ce qui manque; on ne peut désirer ce qu'on possède; le désir précède ou suit la
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possession; il ne peut être contemporain de la jouissance.
[Dans la plénitude de lumière et de félicité du paradis, ce désir n'existait pas, et nos premiers parents n'eussent dit à personne, dans le cas où il y eût eu quelqu'un entre Dieu et eux : c( Montrez-nous le Père. » Autant il eût valu dire : « Montrez-nous la lumière. » La lumière a qui ma- « nifeste toutes choses, » (Éphés. Y, 13.) n'a pas besoin d'être manifestée ; elle se manifeste elle-même; ce n'est pas la lumière même que nous regardons, mais c'est dans la lumière que nous regardons les choses. Or Dieu, dans ce bienheureux état de nos premiers parents, était la vive, la sereine , la claire lumière de leur esprit et de leur cœur : elle leur servait à considérer toutes choses; mais elle ne demandait, de leur part, aucun regard et ne supposait aucune recherche.
[Ce bienheureux état a pris fin, et l'homme, enveloppé de Dieu, respirant Dieu comme l'air, et le recevant en soi par tous les pores, a été promptement réduit à chercher Dieu. On remarque, dès ce moment, dans sa situation morale le plus étrange contraste : il cherche ce qu'il fuit, il fuit ce qu'il cherche. Le sentiment de sa révolte et de son infidélité lui fait redouter la présence de son Père, et le sentiment non moins profond de sa faiblesse et je ne sais quel instinct supérieur l'obligent incessamment à chercher Dieu et lui arrachent incessamment cette parole : a Montrez-nous le Père; » toutefois avec cette différence, qu'il ne l'appelle point le Père: ce nom n'est plus, dans sa pensée, celui de Dieu; sous quelques traits que l'homme se représente Dieu, l'idée de paternité est désormais exclue. Il dit : «t Montrez-nous le Créateur, le Maître, l'Arbitre de nos destinées, la Cause suprême de tout ce qui existe ; » mais il ne dit plus : « Montrez-nous le Pèi*e. »
[Et dans cette recherche, les hommes se divisent. Les
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uns demandent des nouvelles de Dieu à leur intelligence, oubliant qu'on ne peut voir Dieu qu'à la lumière de Dieu, de même qu'on ne peut voir le soleil qu'au moyen du soleil. Pour voir Dieu, l'intelligence devrait être pleine de Dieu, imbue et pénétrée de Dieu. Avec cet œil intérieur elle verrait Dieu ; mais, sans lui, elle ne peut, quelque pénétrante qu'elle soit, connaître ni trouver Dieu. Et toutefois, telle est sa présomption, qu'elle veut connaître de Dieu, non-i^ulement ce qui peut être connu de lui, mais encore ce qui ne peut l'être. Ici, la limite est marquée par l'Écriture qui répond aux philosophes et aux chrétiens : a Ce qui se peut connaître de Dieu a été manifesté aux «hommes.» (Rom. I, 19.) Il existe donc des choses |de Dieu qui ne peuvent être connues ; mais l'orgueil de la raison ne veut pas se l'avouer; elle oublie qu'au delà de la lumière il y a l'abîme et là nuit.
[ Mais la multitude demande des signes : le monde se divise en Grecs qui cherc}ient la sagesse par le raisonnement et en Juifs qui cherchent Dieu par les sens, qui veulent voir Dieu, (i Cor. I, 22.) Quelque ambitieux que soient les sages dont nous avons parlé, ils ne prétendent pas voir Dieu; ils demandent à la fois moins et davantage : moins, puisqu'ils se refusent la vue; davantage, puisqu'ils veulent connaître ce que la vue même ne peut pas révéler. La multitude, sous l'empire des sens plus que de l'orgueil, veut voir Dieu de ses yeux corporels; elle a toujours crié: a Fais-nous des dieux qui marchent devant nous I » (Exode, XXXII, 1.)
[ En y réfléchissant, on ne peut être assez frappé de cette tendance, et de l'idée qu'elle nous donne de la profondeur de notre chute. Le mot voir avait avant la chute un double sens, un sens spirituel et un sens physique, et il devait être aussi naturel de parler de la vue intérieure
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que de la vue extérieure. Il y avait un œil de Tàme dont les perceptions étaient tout aussi vives que celles de l'œil du corps. Dès lors le mot s'est réduit à une seule application : voir, c'est percevoir la présence et l'image des objets au moyen de l'œil corporel. Dans l'autre sens, c'est un terme figuré qui exprime avec une énergie hyperbolique un fait beaucoup moins distinct et moins évident. Pour rhomme déchu, il y a entre voir et connaître une distance presque infinie; voir est beaucoup au-dessus de connaître, et la connaissance, qui devrait être une vue intérieure de l'objet, n'est plus cela, du moins pour ce qui regarde les choses spirituelles. On pourrait même dire que la connaissance des choses spirituelles devait être quelque chose comme la réunion de tous les sens : vue, tact, rien n'y devait manquer. Depuis la chute, connaître n'ti plus été synonyme de voir; voir a paru plus excellent, et l'on en est venu à dire qu'on ne peut connaître Dieu qu'à la condition de le voir, et toute l'humanité a semblé défier Dieu et lui dire : a Si tu veux que nous croyions en toi, montre-toi à nos yeux de chair; » c'est là aussi le sens des paroles de Philippe.
[ Après que Jésus-Christ a fait comprendre à ses disciples qu'il est en son Père, et que son Père est en lui, après qu'il leur a montré l'identité d'essence entre lui et le Père, (Jean, XFV, 7.) Philippe, dominé par les prétentions des sens, s'écrie : o Seigneur, montre-nous le Père, et cela a nous suffit; x> comme s'il eût voulu dire : <x Tous ces discours que tu viens de prononcer peuvent être vrais, je ne le nie pas; mais ce chemin est long et mal sûr; montrenous le Père, et cela nous suffit; fais-nous voir le Père, et nous te tenons quitte de tant de discours, n Ainsi s'exprime Philippe; il demande une manifestation sensible de Dieu.
[ Dana cette demande il y a deux erreurs. La première,
c'est que le Père, comme Père, se puisse montrer, et qu'il se montre hors du Fils ou autrement que par le Fils; la seconde, que la vue du Père sans le Fils, à supposer qu'elle soit possible et accordée à l'humanité, suffise.
[ Non, elle ne suffirait pas. Cette vue ne pourrait ni satisfaire l'humanité, ni répondre à ses besoins, ni calmer la soif de Dieu qui la dévore malgré elle, a Notre Dieu est un feu « consumant, » (Hébreux, XII, 29.) et quand on demande à voir le Père sans le Fils, on demande, au lieu d'une eau limpide et fraîche qui restaure, le feu consumant qui détruit.
[ Nous ne faisons que mentionner ces deux erreurs, et, au lieu de nous attacher à ce qu'il y a d'erroné, nous voulons relever ce qu'il y a de profondément vrai dans les paroles de l'apôtre, le besoin qu'elles expriment de voir Dieu se manifester; c'est à cette idée que nous nous attachons.
[ Une manifestation de Dieu ! Dieu n'est jamais resté sans témoignage. Sa première manifestation n'a pas eu lieu dans le temps; c'est l'éternel engendrement du Fils. Nous ne prétendons ni expliquer ce mystère, ni chercher une millième formule de ce dogme profond. L'éternelle divinité du Fils, l'éternelle procession du Fils du sein du Père, voilà, dans les profondeurs de l'éternité et avant que le temps ait commencé, la manifestation universelle du Père. Un poète a dit :
« Dieu parle, et runivers, écho de sa parole, a Nait »
L'univers est l'écho de cette Parole. Si le langage humain pouvait être appliqué à de tels sujets, nous dirions : Dieu, dans l'éternité, se regarde, se réfléchit lui-même, et cette réflexion c'est le Fils, le Fils éternel. Par ce Fils, qui est la Parole, le monde a été créé, et rien de ce qui subsiste ne
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subsiste que par la Parole. (Col. I, 16, 17.) Elle a toujours pa;1é, et dans tout Tunivers, un langage muet et un langage humain. C'est une première incarnation. Quand Dieu parle le langage des hommes, Dieu s'incarne, il se fait homme déjà, et c'est le commencement, le prélude de ce grand mystère. Puis, dans l'accomplissement des temps, cette première incarnation ne suffisant point, et n'étant pleinement utile que pour préparer à l'autre incarnation depuis longtemps prédite, cette seconde incarnation a lieu. Le genre humain entend la voix elle-même et non plus seulement l'écho; Dieu se manifeste en chair; (1 Tim. m, 16.) il habite avec nous; (Jean, I, 14.) toute la plénitude de la Divinité réside dans une nature parfaitement humaine; (Col. II, 9.) le Fils de Dieu devient Fils de l'homme; le Père est montré dans le Fils. (Jean, XTV, 9.) La nature humaine est satisfaite ; du moins, elle doit l'être. Ce que, dans son état de chute, elle avait demandé à grands cris, lui est accordé : le Père lui est montré; et pour le coup^ c'est bien le Père. Ce mot reparait dans toute la justesse de son application; Dieu reparaît comme Père, et non plus seulement comme maître et souverain; car c'est dans le Fils que nous connaissons Dieu comme Père, et non plus seulement comme juge. Que si la raison humaine se révolte, nous dirons, et que ce mystère n'est ni plus ni moins insondable que d'autres que cependant elle accepte, et que la différence qui gît entre eux c'est que ceux qu'elle accepte ont reçu un corps, une réalité extérieure et lui sont garantis par une évidence visible qui pourtant n'éclaircit pas le mystère. Ainsi, le fait de la création que l'homme accepte, est absolument inaccessible à la raison; elle ne peut s'en rendre compte. Comment il y a quelque chose qui vient de Dieu et n'est pas lui^ comment il y a une création morale, libre, la raison
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0'en peut rendre compte ; elle accepte le {ait et «e soumet. Pourquoi donc se récrierait-elle ooatre cet autre mystère : la maoifestatiojQ de Dieu ea diair? Parée qu'elle n'a p^s révidence du fait? Mais ell6 a Tévideace de la nécesmté, évidence que iious admirons. Cette nécessité, la voici : Il &ut vivre smjls retigion, sans Dieu dans le monde ei sans espérance, ou recevoir le mystère de liocamaiion. U n^y a pas deux soprte^ de religions : des religions dans lesquelles Dieu ne s^incarne points mais se communique à dislance, et une religion dans laquelle Dieu ^'incarne. Les premières ne s(»it qu^un Jeu de Pimaginaiion ou un labeur de la pensée; et si nous osions le dire à cette occasion, il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que tout le monde, c^est tout le monde; l'humanité a jpîus d'esprit que les {diilosophes, elle a des instincts profirâds. Cette vérité, que Dieu doit s'umr à l'homme, devenir homme, pour que l'homme ait une religion et qu'il puisse adorer ei espérer, est implantée au fond de la nature humaine. Aussi longtemps que Dieu ne s'incarne pas, ce besoin ne sera pas satisfait. Incarnation et religion, est une seule et même diose.
{ On a imaginé mille religions piiiiosophiques ou poétiques; mais les plus voisines de l^homme, celles qui, par leur véiité, ont agi sur lui avee puissance, ce sont celles où Pieu s'incarne. Bans l'incarnation, une religion n'est pas possible. Philosophes et sages, qui en appelez à la raison, sur ce point le genre humain n'entend pas raiscm; dans tous les temps, au risqua de paraître laisser là la raison, il a voulu connaître Dieu sous lea traits de l'homme. Il se pourrait que le dernier vestige de l'instinct religieux s'effaçftt de l'âme humaine, que l'homme tombât à l'état dé briite intelligente, d'organisme pensant, ainsi bien plus bas que la brute en qui, du moins, tout est harmonie. Gela se
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pourratt; mais ce qu'on ne verra jamais, c'est que, te sen^ liment religieux persistant, Fhotmné conçoive la religion' sous un antre caractère que eelui de ^incarnation et s'a'paise avec une religion qui ne renferme pas cette idée.
[ Et si à l'objection banale qtie ce que nous affirmons est trop mystérieux, on ajoute une autre objection; si, avec une humilité sincère ou affectée, on réclttme en fkveur de la dignité de Dieu, prétextant qu'elle serait compromise par l'union de la nature divine et de la nature humaine; si: les nome d'Emmanuel, de Dieu manifesté en chair, révoltent ces prétendus défenseurs de la majesté suprême, nous les récuserons, parce que l^homme est mauvais juge de ce qui convient k cette majesté. Les hieurs' qui brillent dans notre obscurité sont en feveur de Fincarnation. Mais que parlons-nous de lueurs? C'est une clarté : Dieu s'unit à l'homme par amour, et l'amour, qui n'aVilit pas la créature, n'abaisse pas non plus le Créateur; l'amour, qui est au sommet de la' création, est aussi* la gloire de celui qui s'est incamé pour nous apprendre à dire : « Dieu (T est amour ! i> Soye^ sans alarme pour la dignité de Dieu ; il y pourvoira sans vous. C'est vous qui le rabaissez eh lui prêtant je ne sais quelles idées de dignité qui ont cours parmi les hommes, mais qui' n'ont aucun sens rapportées k Dieu. Le Seigneur du ciel serait-il comme un grand sei* gneur de la terre, obligé de protéger sa dignité par le décorum? Vaine question à laquelle il est inutile de ré^ pondre. Acceptons hardiment, sans souci pour sa gloire^ l'abaissement volontaire de Dieu.
[Dieu s'abaisse, il devient homme; dans ce simple énoncé, il y a quelque chose qui nous confond. De Dieu à l'homme , à l'homme pécheur, il y a une distance infinie ; et si, ne considérant que sa dépendance à son égard, un saint homme a pu dire : a Mon Dieu, je suis trop petH
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au prix de toutes tes gratuités ! » à combien plus forte raison dirons-nous : « Seigneur Éternel, Saint des saints, nous sommes trop petits, trop vils auprès d'une telle grâce. Lorsque tu nous donnes le pain de chaque jour, lorsque tu maintiens par des aliments la vie de notre corps périssable, tu t'abaisses, tu en fais déjà trop; nous ne méritons rien. Que sera-ce donc quand tu te donnes toi-même; car descendre à notre humanité, n'est-ce pas, ô Dieu.! te donner et t'abdiquer? »
[Prenons garde de ne pas nous ravaler trop. Si c'est avec raison qu'on gourmande l'orgueil naturel des hommes, ne faut -il pas s'attaquer aussi à leur fausse et perverse humilité? N'y a-t-il pas lieu de les accuser de descendre quelquefois beaucoup trop bas et d'oublier que si nous sommes des êtres déchus et misérables, nous n'en sommes pas moins d'origine divine et de la race de Dieu ? C'est un point de vue qui nous parait trop négligé , et auquel on peut rendre ses droits sans rien ôter à la profondeur de notre misère.
[Nous avons établi que Dieu est manifesté en Jésus- Christ , et que la présence de Jésus-Christ parmi les hommes est une réponse décisive à la demande de Philippe : a Montre-nous le Père. » Il nous reste à établir que cette manifestation est une pleine manifestation de Dieu.
[Les termes dont se sert notre Seigneur Jésus-Christ, dans cet endroit et ailleurs, ne font supposer dans sa pensée aucune restriction; et certes, si jamais il fut nécessaire d'être explicite et complet, c'est dans un sujet pareil. Sur un tel sujet, Jésus-Christ n'a pu rien sous-entendre , rien abandonner à notre sens; il a dû nécessairement tout dire, et ce qu'il n'a pas dit n'est pas. Si donc ses paroles n'énoncent pas de restriction, c'est qu'il n'y en a pas. Puisqu'il a dit que a celui qui a vu le Fils a vu le Père, » nous devons
prendre cette parole au sens le plus absolu; il n^y a aucune raison, ni dans les termes, ni dans la nature même de ridée, de restreindre la portée de cette déclaration, d'ôter quelque chose à sa plénitude. Nous déclarons donc, d'après Jésus-Christ, que la manifestation de Dieu en lui est pleine et entière; et de même qu'au point de vue de la nature, antérieurement à Tallianoe de grâce, il était vrai que tout ce qu'on pouvait connaître de Dieu avait été manifesté au monde dans les promesses concernant le Fils, de même, au point de vue plus élevé de la grâce, tout ce qui peut se connaître de Dieu est manifesté aux disciples et au monde dans la personne de Jésus-Christ.
[ S'il y a une restriction à faire, ce n'en est proprement pas une; c'est une distinction des temps et des économies. Ici-bas nous ne voyons pas encore Jésus-Christ tel qu'il est, c'est-à-dire dans toute sa puissance, dans toute sa splendeur et dans tout l'éclat de sa divinité ; c'est le soleil enveloppé d'un nuage , répandant sans doute une pleine lumière, mais ne se faisant connaître qu'au travers de nuages et voilant ses rayons dans notre humanité. « Ce que « nous serons, dit saint Jean, n'a pas encore été manifesté; a mais nous savons que quand il paraîtra, nous lui serons ce semblables, parce que noi}s le verrons tel qu'il est. » (i Jean, III, 2.) Dans un sens, Jésus-Christ est encore à paraître ; il y a une manifestation de Jésus-Christ qui n'a ^pas encore eu lieu; dans ce monde, nous ne le voyons pas encore tel qu'il est, et c'est là la gradation, le progrès qu'il peut y avoir d'une économie à l'autre. Mais rien ne restreint ici-bas la vérité proclamée par Jésus-Christ; nous y voyons de Dieu tout ce que nous pouvons y voir de lui ; c'est une plénitude relative, mais véritablement une plénitude; rien ne manque, dans la manifestation de Dieu en Jésus- Christ, de ce qui doit s'y trouver pour Thonime dans
sa chair mortelle; cette manifestation est aussi pleiiie qu'elle peut Tétre pour des hommes avant leur transfiguratfon dans la gloire.
[Ainsi, en nous prenant tels que nous sommes en deçà du tombeau, nous disons que nous avons en Jésus-C3irist une manifestation pleine et entière de Dieu. Autant que Dieu peut être connu par Thomme détenu dans la chair, autant nous le connaissons, et nous le contemplons en Jésus-Christ tel qu'il nous est apparu. C'est donc une manifestation pleine, entière et directe; ce n'est pas une ombre que nous voyons , mais Dieu fajce à face et en luimême, a Personne ne vit jamais Dieu ; le Fils unique , qui a est dans le sein du Père, est celui qui nous Ta fait con- « naître. » (Jean, 1, 18.) ]