‹ Nouvelles études évangéliquesChapitre 3 sur 36 · L'INDIFFÉRENTISME RELIGIEUX · texte numérisé non relu

L'INDIFFÉRENTISME RELIGIEUX

Alors Pilaie dit à Jésus : Tu es donc roil Jésus répondit : Tu le dis; je suis né pour cela, et je suis venu dans le mmide pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est pour la vérité écoute ma voix. Pilate lui dit : Qu'est-ce que la vérité? Et quand il eut dit cela, il sortit encore pour aller vers les Juifs, et leur dit : Je ne trouve aucun crime en lui. Jean, XVm, 37, 38.

Lorsqu^un Romain , nommé Ponce Pilate , que la naissance , les talents ou Tintrigue avaient élevé jusqu'à la sphère des plus hauts emplois , partit de Rome pour aller gouverner la Judée au nom de l'empereur Tibère , il ne prévit pas sans doute qu'à un seul acte , à un acte obscur de son administration , allait s'attacher une immense et fatale célébrité. Tout préoccupé des pensées matérielles qui se rapportaient à son rôle futur , nourri d'ailleurs , comme ceux de sa classe , dans le mépris de toutes les croyances, il ne s'avisa point, en touchant du pied les rivages de sa province , de penser qu'il abordait la terre des miracles , que l'air qu'il respirait était comme chargé de prophéties , que ce pays extraordinaire haletait , pour ainsi dire, dans une mystérieuse attente, qu'un drame divin allait s'ouvrir , et que lui-même , lui Pilate , allait prendre un rôle dans cet accomplissement des desseins de

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Diea sur la race humaine. Si, dans un mouvement de présomption, il se décerna d^avance quelque genre de gloire, il l'attacha , par la pensée , dans le firmament politique , d'où néanmoins son étoile est tombée , et ne sut point que li Providence allait le choisir entre des milliers, pour être, jusqu'à la fin du monde, le type accompli de l'indifférence religieuse. C'est pourtant là ce qu'il est devenu, mes frères; toutes les qualifications qu'on peut lui donner, celles d'homme faible, d'homme ambitieux, de juge inique , rentrent dans celle d'indifférent. C'est , de son canctère, le trait le plus original et le plus digne d'être étudié ; c'est autour de ce trût que se rassemblent tous ceux que nous ont conservés de lui les Évangélistes ; et c'est le point de vue le plus instructif sous lequel se présente à nous ce personnage de sinistre et douloureuse refloomiée.

Mais avant d'abaisser nos regards vers ce type de l'indifférenoe, élevons-les vers celui que notre texte nous montre en face de Pilate. — Ponce Pilate et Jésus ! Quel contraste dans les personnes! Quel contraste dans les discours 1

Le magistrat romain , à qui une multitude furieuse demande la condamnation de Jésus , veut d'abord savoir de quoi Jésus est coupable. La calomnie , déconcertée par Téclat de ses vertus et l'évidence de son innocence , a recoora , pour le perdre , à une de ces imputations énormes qui se passent de preuves parce que leur invraisemblance Béme leur en tient lieu. Ses vertus , ses bienfaits ne sont plus niés; mais on les érige en crimes; l'admiration, la Koonnaissance qu'il inspire sont, pour lui, des degrés vers le trtee; il marche à l'usurpation par la conquête des cours. U a voulu se faire roi des Juifs; faut-il en douter? il l'a dit ltti*méme. Cette accusation , munie d'un tel com-

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mencement de preuve, renforcée de tant de clameurs, attache Tattention de Pilate sur un personnage qui jus* qu'alors ne lui a paru que singulier. Il veut Tinterroger.

Quel est son étonnement lorsque cet étrange accusé , bien loin de songer à se défendre , va au-devant de Taccusation , se charge lui-même avant d'être spécialement interrogé, et à cette question du préteur : « Qu'as-tu fait? » répond par ces paroles : a Mon règne (il a donc un règne) « n'est pas de ce monde. Si mon règne était de ce monde, a mes gens combattraient afin que je ne fusse pas livré (( aux Juifs; mais maintenant mon règne n'est pas de ce <( monde. » {Maintenant / amsi donc il doit régner un jour.)

On n'en avait donc point imposé à Pilate ; l'aveu de l'accusé lui-même donne raison à ses accusateurs. Mais cet aveu, si volontaire , si spontané qu'il prévient l'accusation , est par là même si étrange qu'il a besoin d'être confirmé. Pilate en provoque un second par une question plus spéciale, où le sujet de l'accusation est nettement articulé : a Tu es donc roi? » Alors , de la bouche du souverain du monde sortent ces mémorables paroles : « Tu le dis , je a suis roi : je suis né pour cela; et je suis venu dans le a monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque a est pour la vérité écoute ma voix. »

Gomme, du commencement à la fin de cette réponse » les impressions de Pilate doivent être différentes ! Les premiers mots lui présentent, dans la personne de Jésus- Christ , un ambitieux extravagant , qui , même dans l'absence de tous les moyens d'exécuter ses desseins , se tient si assuré de leur succès qu'il ne songe pas un instant à les dissimuler. Mais les paroles qui suivent dérangent toutes les idées de Pilate : « Et je suis venu dans le monde pour c( rendre témoignage à la vérité. » Quel office pour un roi ! Quelle étrange royauté ! Quelle confusion d'idées ! Pilate ,

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qai ne sait pas apercevoir le plus faible rapport entre des idées aussi disparates , juge à l'instant qu'il a affaire à un rêveur, non point à un ambitieux. Un rêveur ! digne sujet d^une enquête judiciaire ! digne occasion d'un mouvement politique ! Son parti est bientôt pris. Et après avoir jeté à son accusé cette question dédaigneuse dont il n'attend pas la réponse : « Qu'est-ce que la vérité? » il retourne vers les Juifs et leur dit : a Je ne trouve aucun crime en cet i homme-là. j>

Certes, mes frères, tout est grand dans ce dialogue ; tout, sans en excepter les dernières paroles du Romain. Qui de nous, d^abord, n'est frappé de la déclaration de Jésus- Christ? D est roi; mais de quelle manière? et en quoi consiste sa royauté? La royauté est, dans l'ordre extérieur, le plus haut degré de dignité où puisse parvenir un homme ao milieu de ses semblables. C'est , de plus , l'empire incontesté d'une volonté sur des milliers de volontés soumises. Mais pour mériter , à ces deux égards , le titre de roi, il n'est pas besoin d'un trône, d'un trésor, d'un territoire , d'une armée. Il y a des rois de la pensée , dont la couronne jette un plus grand éclat, et dont l'empire, moins senti peut-être et moins redouté, est plus réel, plus étendu , plus immuable. L'homme de génie règne sur les âmes, il règne du fond du tombeau, il règne sur les générations qui ne sont point encore, et sa gloire est à lui comme son empire. S'il en est ainsi, comment ne pas étendre plus loin l'application du titre de roi? comment le refuser à celui qui « est venu dans le monde pour rendre « témoignage à la vérité? » A la vérité, dis-je; à ce qui <^t plus que la matière , car c'est la pensée; plus que la pensée, car c'en est la loi ; plus que l'opinion, car c'en est le juge; plus que la volonté, car c'en est la règle. A 1% mérité, dis-je; non pas à une vérité particulière , mais à la

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vérité même , & la vérité de Keu , à la vérité sut les rapports de la créaMre avec le Créateur , à la vérité stfr la destinée humaine , à la vérité qui embrasse toutes les vérités, qui doit leur survivre à toutes , et qui correspond seule aux réalités étemelles. Celui qui , investi de cette vérité dans toute son étendue, vivant en elle, identifié avec elle, a pu dire à ses disciples : « Je suis la vérité , » est-il roi ou ne Test-il pas? Sa royauté n'est-elle pas au-dessus de tout ce qui peut porter ce nom sur la teriie? Et si une royauté suppose un royaume et des sujets , ces sujets , ce royaume lui manquent-ils? «Quiconque est pour la vé- « rite écoute ma voix. » Empire plus absolu que celui des Césars, plus profond que celui du génie. Ceux qui écoutent sa voix lui soumettent leur vie entière , lui obéissent dans toutes leurs obéissances , le placent, par Tadoration , audessus de toutes les principautés et de toutes les puissances, et lui reconnaissent le droit le plus illimité sur ce qu'il y a de plus intime dans leur être. Et son empire , en outre, est-il bien fondé? Jugez-en : « Il est roi , il est né « pour cela. » Dans les profondeurs de Tessence divine , parole étemelle de Dieu , parole incessamment jaillissante du sein du Père , voué par sa divine énergie à faire , dans tout Tunivers , rayonner la lumière de Dieu et retentir sa pensée , il était destiné au trône , et c'est pour l'occuper que , descendant de Tétemité dans le temps , il est né de notre naissance. Au trône, dis-je , et à la croix; car il est venu dans le monde , non-seulement pour déclarer la vérité , mais pour lui rendre témoignage. La grande vérité , dont le résumé est le dévouement, il Ta scellée par le dévouement. Né pour la royauté , il ne Ta pas seulement reçue en héritage, il Ta généreusement conquise. C'est pour «ela que ce roi puissant s'avance à la rencontre de la vengeance , prononce , «ans y être provoqué , le mot qui le

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désigne au supplioe, rend volontairement témoignage à la vériié , et donne ainsi pour double fondement à son règne la gloire de sa naissance et la glmre de son martyre. Voyezvous donc, ô Pilate , que l^homme qui est devant vous est véritablement roi? Mais comment le verriez-vous? Vous ne croyez pas même à Texistenee de la vérité. « Qu^est-ce «que la vérité? » dites-vous. — Qu'est-ce que la vérité! Grande parole , avons-nous dit. Proportionnée , dans son genre, à celle de votre divin interlocuteur. La moitié du geare humain vient de parler par votre bouche. « Qu'estc ee que la vérité ? » C'est le mot de rindîfférenlisme; c'est le not du siècle présent.

Mes frères, nous avqps compris Jésus-Christ*; tâchons de comprendre Pilate. En disant : a Qu'est-ce que la vé- « rite? » il n'a pas prétendu nier et mépriser toute la vérité. Homoie du monde, homme d'action, il sait bien qu'il est des vérités à la portée des hommes, et ce que valent ces vérités. Il eût prêté l'oreille, et combien d'autres avec loi ! à Jésus-Christ annonçant quelques-unes de ces vérités subalternes qui intéressent notre vie passagère. Ni avant , ni après Pilate , ces vérités n'ont encouru le discrédit du genre humain. Encore aujourd'hui la soif en est grande et b recherche infatigable. Ce qu'on s'impose de travaux et de sacrifices pour l'acquisition des vérités utiles mérite à coup sûr une sorte d'admiration. Dans cette sphère du moins, le monde parait avoir adopté cette parole évangé- Bque qui dit que la porte large et le chemin spacieux conduisent à la perdition, et que la porte étroite est le chemin de la vie.

C'est à la grande vérité, à la vérité religieuse , que s'applique le dédain de Pilate. Il entend bien que c'est d'elle que Jésus veut parler , et il lui répond : Où estrelle cette vériié? et que veux-tu que nous en Jissions?

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Il est, mes frères, en dehors de tous les partis religieux, de toutes les sectes , et même de toutes les convictions , sur un terrain vague et aride, qu'on appelle l'indifférence, une classe d'hommes à qui les questions et les préoccupations de cet ordre paraissent complètement étrangères , et qui, eux-mêmes, comme étrangers au milieu de notre espèce , puisqu'ils sont privés d'un des sens qui la caractérisent, n'éprouvent, ce semble, pour la religion ni haine ni amour, et sont, devant cette grande chose, sans crainte ni désir. Autour d'eux, une foule d'hommes, penchés vers la terre comme eux , de temps en temps suspendent leur labeur, et, comme saisis d'une pensée soudaine , soulèvent vers le ciel un regard timide , et se demandent : Moi qui me sens vivre , moi qui ai commencé d'être , moi qui , à trente ou quarante ans de ce jour , n'existais pas sur la terre, et qui, dans moins d'années, n'y serai plus, moi qui reconnais une distinction essentielle entre le bien et le mal comme entre le blanc et le noir, et qui, par le seul fait de cette distinction , me sens rattaché à un autre monde que celui des couleurs et des formes, moi, dis-je, être raisonnable , être moral et responsable , d'où suis-je sorti et où vais-je? — Eux, au contraire, comme s'ils avaient enfermé leur existence entre les deux termes de la naissance et de la mort, leur dignité entre les deux limites de l'infamie et de la gloire humaine , leur bonheur dans un horizon que bornent d'un côté la nature et de l'autre les affections terrestres , eux , d'un abîme dont ils n'ont point de souvenir vers un abîme dont ils n'ont point de connaissance, s'avancent décidés, imperturbables, et , l'on pourrait croire , intrépides, comme si la route devait être étemelle, ou comme si chaque lendemain était pour leur pensée une limite infiranchissable. L'abeille, en dessinant son alvéole, la fourmi, en creusant ses magasins , ne sont pas moins préoccupées,

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on le croirait, d'un monde supérieur et d'une existence future; et le plus noble, sinon le plus caractéristique de tous les éléments de notre nature, sans cesse refoulé en eux par b joie ou le souci de vivre , a fini par n'avoir plus de place parmi les phénomènes de leur existence , et par échapper à leur propre vue.

Mais comme les manifestations de la pensée religieuse chez d'autres ne peuvent pas aussi bien se dérober à leur Toe , dites-nous donc ce qu'ils pensent de tout ce mouvement , si difiërent du leur , de toute cette gravitation du reste de la race humaine vers l'invisible et Timmuable. Laissons, mes frères , laissons parler leur silence. Il nous dit qu'à leurs yeux les hommes de religion sont apparemment d'une nature différente de la leur , des hommes qui suivent leur pente et qui font bien, des hommes qui, ayant un goût particulier, le cultivent , et pourquoi non , si cela leur fiût plaisir? Quant à eux , ils n'ont pas ce loisir et ne sentent pas ce besoin; par conséquent cela ne les regarde pas. a Suis-je donc Juif? » disait Pilate aux Juifs qui venaient lui alléguer des passages de leur loi. Sommes-nous de ceux-là? disent les indifférents, qui ne se doutent pas que cela revient à dire : Sommes-nous hommes? Faisons donc, poursuivent-ils, chacun notre route, sans nous gêner sli se peut; l'important n'est pas de penser une chose plutôt qu'une autre, mais de ne point s'incommoder mutuellement pour des pensées; le temps est court, les moments sont précieux, les affaires commandent; qu'on nous laisse iaire les nôtres; de notre part nous laisserons chacun faire les siennes ou n'en point faire.

Pressez-les de questions et d'objections; demandez-leur sUs savent ce que c'est que la vérité : ils vous répondront qu'ik savent du moins ce qu'elle n'est pas.

t Elle n'a , quelle qu'elle soit , aucun contact avec la vie

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réelle. On peut fort bien sans elle s'enrichir, s'entourer de considération, devenir grand aux yeux des hommes, et, en général, régler sa conduite ; la voie est toute tracée ; quelques principes , vieux comme le monde , y suffisent et par delà, pourvu qu'on sache à propos les modifier par les circonstances. C'est donc un hors-d'œuvre manifeste, si même ce n'est pis. Ces grandes spéculations de l'esprit n'ont nulle proportion avec les questions de la vie ordinaire, qu'elles compliquent d'un élément étranger et souvent hostile; l'embarras, l'hésitation , le scrupule en sont les résultats les plus ordinaires; et s'il est vrai que la pensée de la mort empêche de vivre, il est tout aussi vrai que la pensée de Dieu empêche d'agir.

« Mais quand la vérité religieuse , au lieu de nuire , servirait, encore Êiudrait-il la trouver; et qui l'a trouvée? Quelques-uns s'en flattent : agréable illusion, qu'il ne faut pas leur ôter . Quant à nous, nous ne la partageons pas; nous ne croyons pas même que la vérité soit accessible. Une preuve nous suffit. Voici, d'un côté, des gens qui la voient tout entière dans une opinion; voilà, de l'autre, des gens tout aussi convaincus qu'elle est dans l'opinion contraire. Qui d'entre eux a raison ? nous ne savons; mais nous voyons qu'on peut être aussi fermement convaincu de l'erreur que de la vérité ; si la vérité paraissait sur la terre , elle devrait subjuguer tout esprit d'homme; tant qu'il n'en sera pas ainsi , nous ne croirons pas à sa présence; la seule vérité , ce sont les convictions; ce qu'un homme croit est pour lui la vérité; il n'y a de réel que cela; il est bon que chacun s'attache à sa propre conviction, et se règle sur elle; nous pourrions dire que nous nous réglons aussi sur la nôtre en Négligeant des recherches qui nous paraissent oiseuses, et qu'à notre manière aussi, nous sommes dans la vérité.

« n est vrai qu^cirtourés d'un ordre de choses religieux

fà est devenu , par le laps des temps , loi , coutume ou coaveoaoi^ du pays ou nous vivons, UQU^ jugeons à propos de nous y conformer pour Tex^térieur; et cela nous coûte pw. N^us u'irons pas engager notre repos et celui du inonde pour une simple idée. Nous ne sommes conwncus ni de Topinion d'autrui , ni de la n6tre; nous n'^a avons point. Nous ne voulons pas nous faire les champions don doute , et pour ce doute affronter le martyre. Il y a \Taiment pto de charité et de philosophie à suivre les coutûmes que nous voyons suivies. Nous ferons donc bénir DOS mariages , baptiser nos enfants, ensevelir nos morts, suivant les rites de l'Église où notre destin nous a fait naître. Si cela ne sert pas, cela ne nuit pas non plus; ou plutôt cela sert sans doute , puisque ceU contribue à la paix.

f Coounent ne pas apercevoir , dans toutes les chances possibles , Tavantage de notre position? Ceux qui adopitent quelque conviction particulière en matière spiritueUe, courent un risque évident. S'ils sont dans le bon chemin, c'est bien ; les voilà sauvés, vous le dites, et nous y consentons; mais s'ils s'engagent dans le mauvais, les voilà perdus; or les premiers n'étaient pas mieux convaincus que les der r niers. Tous ont donc joué gros jeu. Nous serons plus sages. Nous marcherons entre ces deux routes périlleuses. On ne pourra pas , il est vrai , nous compter parmi les amis de ht vérité, s'il y a une vérité; mais à coup sur, nous h/d figurer rons pas noa plus parmi ses ennemiâ. Nous sommes indifr féreats , et ce mot seul exprime l'excellence de notre sir tuation; elle est, comme nous, indifférente; si eUe n'e^ pas brillante, du moins elle est sûre.

« Ce qu'il y a de certain, c'est que personne, parmi nos semblables, n'aurait bonne grâce à se plaindre. Précisé«ment parce que nous ne sommes les amis d'aucun parti» BOUS sommes l^s «mis de Um. Toutes apiniw e^t néces-

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sairement hostile à une autre opinion; nous, qui n'en avons point, nous ne pouvons ni inspirer ni ressentir de la haine. Il serait à désirer, pour la paix du genre humain, que tout le monde fût indifférent comme nous; mais nous savons trop que cela n'est pas possible; que chacun donc suive sa conviction, et qu'on nous permette seulement de n'en point avoir. »

Telle est, débarrassée de ses langes, la pensée de Ponce Pilate et de tous les indifférents. Examinons -la, mes frères, avec quelque attention; après quoi nous pourrons juger si la qualité d'indifférent constitue en effet une position indifférente.

Il n'y a presque rien à dire à ceux, d'entre les indifférents, qui s'appuient sur ce que la vérité n'apporte aucun avantage temporel. Une indifférence fondée sur un tel principe est trop voisine de l'abrutissement. Quand même la vérité ne serait ici-bas, pour ceux qui la cherchent, qu'une occasion de troubles et de dangers, quand même il serait faux ce que dit l'Écriture, que la piété a des promesses pour la vie présente comme pour la vie à venir, toujours serait-il évident que le corps n'est rien au prix de l'àme, le temps au prix &e l'éternité, que notre véritable vie est cachée en Dieu, que Dieu seul est notre terme et l'accomplissement de notre destinée, et que quiconque se résout à vivre sans Dieu et sans espérance dans un monde d'où il doit demain sortir tout entier, se place par là même hors des conditions de l'humaine raison et presque de l'humaine nature. C'est parce que ces vérités sont évidentes que nous n'espérons pas les prouver à ceux qui les rejettent. Dieu seul a des raisonnements à la hauteur d'une telle folie.

Avons-nous davantage à dire aux indifférents qui le sont,

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disent-ils» par sagesse, à cause de Timpossibilité où est llionime de trouver la vérité? Mes frères, c'est tout au plus; car la légèreté des seconds n'a guère à reprocher, ce nous semble, à l'abrutissement des premiers. La vérité est inaccessible ! c'est-à-dire que ce Dieu, en qui néanmoins ils croient, après avoir libéralement pourvu à nos nécessités corporelles, n'aurait eu nul souci de nos nécessités morales, qui sont cependant son ouvrage aussi bien que les autres? Est-il possible qu'ils ne voient pas que, plutôt que de lui faire une telle injure, il est mille fois plus raisonnable de nous accuser nous-mêmes, et de conclure sans hésitation que l'homme ne connaît pas la vérité parce qu'il ne veut pas la connaître ? Et s'il leur est impossible de prouver qu'elle est hors de la portée de l'homme, comment ne comprennent-ils pas que celui qui la chercherait avec obstination, celui qui mourrait en la cherchant, serait parla même plus près d'elle, serait en elle jusqu'à un certain point, et certainement dans de meilleurs termes à l'égard de Dieu, que celui qui ne la cherche point? Gomment ne voient-ils pas que si la possession de la vérité est l'accomplissement de notre destinée, celui qui la cherche sans se lasser a par là même accompli de son mieux sa destinée sur la terre ?

Ils sont découragés, disent-ils ! Mais se sont-ils donné le temps de se décourager? Quelle hâte, quelle impatience de conclure! « Le monde, disent-ils, n'est pas d'accord sur la vérité : donc il n'y a point de vérité ! Une grande fermeté de croyance accompagne les convictions les plus opposées : donc leur raison ne peut se reposer avec assurance dans aucune conviction. » Ne dirait-on pas, à les entendre, quil y ait dans le monde beaucoup de choses certaines du premier coup? Les vérités les plus importantes ne semblent-elles pas réservées à la contradiction? La loi de la

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vérité, dans les sphères élevées, n^est-elle pas de se frayer sa route à travers mille obstacles? Cette nécessité, ils l'acceptent, ils s'honorent de Taccepter; ils se décorent de leurs convictions le plus chèrement payées; partout, si ce n'est en religion, l'indifférent leur fait pitié. Ils se riraient de celui qui s'efforcerait de les détourner, par de semblables motifs, d'une recherche intéressante pour leur fortune ou pour leur vanité. Même dans la sphère des sciences les plus abstraites, ils espèrent la lumière, ils se flattent de l'avoir trouvée, ils défendent avec acharnement des persuasions conquises à la pointe du syllogisme. Mais qu'une religion se présente à eux sous l'appareil modeste d'une histoire; que, dans la lecture d'un livre à peine plus étendu que tel de ceux que notre curiosité dévore en un Jour, elle ait enfermé toute cette histoire et tous ses enseignements; que ce livre, ouvert à tous, ne demande, pour être bien lu , que le concours de la conscience et du bon sens, un cœur droit et du recueillement; qu'au terme d'une étude moins longue, moins hérissée de difficultés que celle d'aucune science, il nous montre la paix

de l'âme, la sainteté de la vie et l'espérance dans la mort

ici tout effort devient difficile, toute persévérance impossible; ici chaque moment est chèrement taxé, vivement regretté; ici seulement la vie, le devoir réclament; ici recule effrayé cet homme que l'analyse d'une fleur, le vol d'un moucheron, les propriétés d'une figure, absorberont pendant de longs jours et pendant de longues nuits !

Quand je vois, mes frères, le peu de temps et d'attention qu'on donne à ces recherches, j'y reconnais une telle légèreté que je cesse de croire à cette légèreté même. Si j'ai fait ce reproche aux indifférents, je le reprends. Il y a un fondement plus solide à leur indifférence. Il feut qu'ils aient, pour se tenir éloignés de l'Évangile, quelque raison

meilleure qu'ils m nous disent pas. Est-ce parce qu'ils ne le coniuiissent pasi apn, oiais plutôt paroe qu'ils le cap* naissent, ^i-c^ parce qu'ils Voi\\ jugé faui^t non, foais plutôt parce qu'ils Tont soupçonné yrai. Il £»ut qu'ils y aient entrevu quelque chose qui lesî repousse. Peutr^tre ce soleil, qui n'a fait que passer (levant leurs yeux, a^t-il, en fuyant, laissé tomber sur leur être une lumière qui les effraye. Mais quoi, mes frères, l'Évangile n'est-il pas \ino boane nouvelle, un message 4e miséricorde, la proclaination d'uq amoui* immense qui veut, pour cliaque homn^te, amnistieF le pa^y consoler le présent, assurer l'avenir? On peut hésiter à croire à un tel ei^cès de bonté; mais du reste, pris en lui-même, l'Évangile est fait pour attir^ir, QOD pour effrayer. Eh bien! c'est pela mém^, c'e^t cet amour, c'est pe pardon qui les effrayent.

L'offre distincte du salut gratuit f^t, dan$ la vi^ de chaque homme, une grande crise qui se terminf^ (liversemeot suivant les dispositions diverses que cette annoi^ie rencontre en nous. Nous trouve-trelle châtiés, condamnés dans notre conscience , le mot de grâce qu'elle fait retentir à nos oreilles est accueilli avec espdr dans nos âmes, qull rassure et console. Tranquillement assis dans le sentiment de notre propre justice, elle nous enlève cet appui pour se mettre à la plape; afin de nous enrichir, elle nous dépouille; afin de nous élever, elle nous abaisse, et commence par faire du juste de la veille le péclieur 4u lendemain. Libres, j'entends de cette mauvaise liberté qui n'est qu'un esclavage, elle nous offre un bienfait dont l'acceptation compromet à jamais notre liberté, en nous obligeant envers Dieu d'une telle manière que dès lors nous ne nous 0n>artenons plus; elle nous fait, avec une sainte violence, rebrouaser vers ^ loi par U chemin 4e 9e3 9nisêricoodes; eUe nous arity^phe au monde pour nous donner

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à lui. En un mot, elle porte les atteintes les plus redoutables à notre orgueil et à notre égoïsme. L'âme en juge ainsi du premier regard; et de là vient aussi que ce premier regard n'est suivi d'un second que lorsqu'on y est contraint par la grâce de Dieu immédiatement, ou par quelqu'une des circonstances dont sa grâce dispose. Il est trop avéré que, pour la plupart des hommes, la première impression de la bonne nouvelle est de l'effroi; effroi vague, effroi à peine reconnu, et dont on n'obtient pleine conscience que lorsqu'une vue plus exacte de l'objet qui l'a causé est venue en approfondir l'empreinte. A quelquesuns pourtant un premier regard suffit pour haïr; les autres, effleurés seulement par cette impression, se détournent à temps, évitent une seconde atteinte, n'y pensent désormais que précisément assez pour ne s'y plus exposer, se plongent encore plus avant dans les distractions du monde, et, tranquilles dès lors, quoiqu'ils aient peut-être emporté dans leur âme le germe d'une angoisse future, sont classés à juste titre, et se classent eux-mêmes, parmi les indifférents.

Tel est leur caractère; ils ne haïssent pas, mais ils marchent sans cesse au bord de la haine, séparés de cette disposition par une distance à peine appréciable. H y a dans chaque indifférent l'étoffe d'un ennemi, étoffe qui attend l'occasion de se dérouler. Or, cette occasion vient pour plusieurs. La vérité, qui a dit : « Maintenant mon règne n'est « pas de ce monde, » a fait assez entendre qu'un jour son règne serait de ce monde. Partout où elle paraît, elle aspire à passer de l'idée dans les faits ; il faut qu'elle y passe, qu'elle les transfigure à son image. Alors l'indifférent se voit peu à peu cerné par des faits qui le harcellent dans son indifférence ; en vain voulait-il être neutre : la vérité, qui ne veut pas l'être, le provoque et le force pour ainsi

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dire à la guerre par d'incessantes hostilités, a Soyez, semble-t-elle dire, soyez pour votre compte tout ce qu'il vous plaira; mais tout autour de vous j'ai un monde à changer; ces cœurs, qui vous appartenaient sans réserve, je les réclame; ces institutions, qui vous dérangeront, il me les bat; cette réforme, qui va vous gêner, je ne puis m'en passer; ce bruit, qui vous incommode, est nécessaire à mes desseins. Vous ne voulez pas changer? soit : mais tout va changer autour de vous; et les faits qui vous entourent ne seront en harmonie avec vous qu'autant que vous vous résoudrez à vous mettre vous-mêmes en harmonie avec eux. » — Mes frères, vous voyez bien qu'il faut une fois se décider; quand la vérité devient pratique, de spéculative qu'elle était , le contrat qu'on avait fait avec elle se résilie de lui-même; ce n'est qu'à l'idée qu'on avait promis l'indifférence; aux faits on doit quelque chose de plus.

Mais la vérité ne vous tendiirelle aucun de ces pièges, il en est un peutrêtre auquel vous n'échapperez pas. L'exemple de Pilate vous en avertit, mes frères. Lorsqu'il apprend que Jésus-Christ n'est venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité, il sort vers les Juifs et leur dit : a Je ne «trouve aucun crime en cet homme, d Quel mal, en effet, peut faire au monde un rêveur? Ces gens-là ne demandent pas bien strictement leur part des bénéfices de la vie; et, à tout prendre, ce sont des associés assez commodes. Néanmoins, tournez un feuillet de cette histoire, et lisez : « K- • iate fit prendre Jésus, et le fit fouetter. » Et plus loin : ■ Prenez-le vous-mêmes, dit-il, et le crucifiez; car, quant à « moi, Je ne trouve aucun crime en lui. » Vous vous trompez, Klate; vous avez trouvé un crime en cet homme; c'est celui de s'être gratuitement constitué le témoin de la vérité, laquelle vérité n'est rien. La morale, le droit, l'intérêt public, c'est quelque chose; et si Jésus-Christ n'eût témoi-

86 l'inoivférentismb bxugibïïs:.

gné que pour eux, dans le sens du moins où voua les en* tendez, qui sait? peut-être Tauriez-vous défendu; mais vous compromettre, vous exposer pour défendre un homme qui défend la vérité, laquelle n'est rien ! voilà certes ce que vous ne ferez pas. Si ce rêveur périt, vous en serez fftcbé; mais aussi qu'avait-il affaire de se mettre en péril pour une rêverie? Il a cherché son sort; il Ta rencontré; avant qu'il soit trop tard, vous en détachez le vôtre.

C'est qu'il y a, mes frères, dans le cœur de l'indifférent, en dépit de ^n impartialité et de son prétendu respect pour les convictions sincères , un fond de mauvaise humeur, toute prête à s'épancher sur l'homme qui vient, au nom d'une idée, troubler le repos du monde, ou donner un autre cours à ses agitations. Quiconque attache peu de prix à la vérité, accorde peu d'intérêt h eaux qui la cherchent; et, de ne pas les comprendre jusqu'à les bl&mer, mes frères, il n'y a qu'un pas. Faites votre compta que peu, même d'entre les généreux, se compromettront pour les représentants d'une idée religieuse. Il n'y a pas de principe qui tienne contre le manque d'affection et de sympathie : l'indifférent le plus favorable en théorie à la liberté des opinions, se lasse bientôt de protéger des gens qui, selon lui, auraient tout aussi bien fait, pour eux et pour tout le monde, de demeurer en repos. Qu'ils fassent eux-mêmes leur chemin ; qu'ils deviennent forts, et on les défendra. Aller au secours du vainqueur est la sagesse universelle. Il y a mieux encore : si l'opinion persécutée devient l'opinion dominante et la base du culte national , l'indifférent s'y rangera à sa manière, en participant à toutes les pratiques extérieures d'une foi qu'il ne partage pas ; l'amour du repos composant toute sa religion, l'hypocrisie entre d^ps SÛR système; défendre &on droit d^ ne rien croir^f ce ser^t déjà eroire quelque chose; ce semt vmdv» w honmmge

j/jNNWFÉSKEWnSME BSU&IEnX. 87

i la vMtë? et l'indifférent a dit : a Qu'est-ce que la vérité? » Llij^pocrisie est donc le complément naturel de Tindifférenée; seulement on la pare d'un nom meilleur : ce sera condescendanoe, accommodation, sacrifice à l'intérêt de la paix; on dira, après un philosophe, a que le monde n'a que bire de nos pensées, mais que le dehors est engagé au public, b

Vous voyez de combien d'abrutissement, d'une part, de combien de légèreté, de mauvaise foi, d'égoïsme et d'hypocrisie, de l'autre, l'indifférentisme est composé. Faut-il s'en étonner? l'indifférentisme est la négation du principe de toute morale.

La vérité et la vertu, qu'on cherche à diviser, ne sont, en principe, qu'une même chose. La vertu , qui n'est que Il réalisation de nos vrais rapports avec l'auteur de notre être, suppose nécessairement la connaissance de ces rapports. Pour accomplir la dernière fin de son être, il faut qae l'homme la connaisse; et pour cela il faut qu'il connaisse Dieu. Coupez le nœud vivant par où la vertu tient à la vérité, s'en abreuve , s'en nourrit , la vertu n'est plus qu'on instinct moral, très facile à dénaturer, une vague tradition , qui , délayée avec les pensées d'un cœur corrompu, s'affadit, se décolore et s'efface. En lui-même d'ailleurs, l'indifférentisme est déjà une dégénération de Tàme ; et c'est sans doute de chute en chute, et par une longue suite de dégradations, que l'âme humaine a pu arriver à cet état, où, bien loin d'aimer Dieu, bien loin même de le craindre, elle en est à ne plus s'en soucier. L'indifférence, dans une âme, ce n'est pas la maladie, c'est la mort vivante; l'indifférence, chez un peuple, est une mort nationale.

C'est daos cet horizon, mes frères, c'est dans la vie de tout un peuple qu'il fiuit considérer rindifférentisme pour

88 l'indifférentisme religieux.

le bien apprécier. II est des principes qui, pour manifester tout leur caractère et déployer tous leurs effets, demandent de l^espace. Un principe négatif, surtout, a besoin d'être observé dans une masse d'individualités réunies. Un homme indifférent peut n'offrir à l'observateur aucun trait bien révoltant; mais qu'est-ce qu'un peuple indifférent? en d'autres termes, qu'est-ce qu'une société humaine d'où Dieu s'est retiré? Quel est, en dehors des sentiments religieux, le sentiment assez puissant pour faire de cette société un tout réel, une unité vivante? L'instinct, les affections naturelles peuvent encore, au milieu de beaucoup de causes de relâchement, entretenir les relations privées; le sentiment religieux est le seul proportionné à une existence nationale. Si vous voulez voir les relations publiques fondées sur autre chose que la nécessité, animées par autre chose que par le mouvement fébrile des passions ou l'impulsion violente des circonstances , vivifiées en un mot comme un corps sain par un sang pur, ne demandez ces grands effets qu'à la religion. Une société sans religion est un corps sans âme. Tous les législateurs l'ont senti; tous ont vu que le respect des choses saintes est la vie, et l'impiété la mort des institutions politiques, et que fonder une cité sans religion, c'est entreprendre de bâtir en l'air. Et encore vous permettra-t-on de supposer que, vers les cimes de la société, les vertus publiques s'alimentent pour ainsi dire de leur substance même, de leur activité, de la gloire qui leur est promise; mais il n'en est pas ainsi des classes inférieures de la société; le véritable esprit public des masses, c'est l'esprit religieux; Dieu seul peut aider au pauvre peuple à se sentir citoyen. Ces multitudes, qui comprennent Dieu, mais qui entendent peu les abstractions de nos systèmes politiques et même les abstractions de la morale, ne connaissent, hors du nom de Dieu, aucun mot qui les unisse

l'inbifférentisme religieux. 89

profondément. Sans Dieu aussi, elles ne comprennent pas le devoir. La foi religieuse, en fuyant, emporte la foi morale. Les serments n'ont plus de terreur; les actions sont jugées par le succès; la liberté n'est que l'isolement des Tolontés, la défiance organisée et la consécration de Tégoîsme; les calamités publiques sont sans dignité et sans consolation. En un mot, l'absence des convictions religieuses dessèche la société, la réduit peu à peu en poussière; et les révolutions, où les peuples croyants retrempent quelquefois leurs ressorts, sont aisément mortelles pour les peuples sans foi.

L'indifférent est-il donc, par rapport aux hommes, dans une position indifférente? Mes frères, je m'en rapporte à TOUS. Sa position est-elle indifférente par rapport à Dieu? Après tout ce qui a été dit, cette question pourrait bien sembler oiseuse. Gomment supposer en effet que la conduite de ceux qui n'ont aimé ni la vérité ni ses défenseurs paisse être aux yeux de Dieu une conduite indifférente? Cette cause est la sienne; la servir, c'est le servir luimême; se séparer d'elle, c'est se séparer de lui. Il serait absurde, et si absurde que cela ne se voit.pas, d'affecter, à côté de cette indifférence, quelque intérêt pour les intérêts de Dieu; Dieu n'est-il pas, en effet, tout entier compris dans cette vérité qu'on méprise? Et vouloir, après cela, lui adresser des hommages , lui rendre des devoirs, ne serait-ce pas revenir sur nos pas et avouer des convictions après avoir déclaré toute conviction impossible? Une telle démarche serait ou de nouveau extérieure, et alors elle rentre dans le caractère d'hypocrisie que nous avons attribué à l'indifférent, ou sérieuse, et dans ce cas l'indifférent sort de son caractère; il rentre dans la règle, et s'il se sent pressé de ï'endre à Dieu quelques devoirs, il ne tardera pas à se dire que le premier de ces devoirs est de

98 L'iIfDIFFÉ&ENTISMB BSLiaUUX.

chercher à le connaître. Nul moyen d^élever rien d» plus qu^une vaine distinction entre deux choses qui n'en font qu^une, entre deux obligations dont Tune entraine invinciblement l'autre . Lindifference pour la vérité est Tindifférence pour Dieu même; car d'un côté elle refuse de le connaître, de Tautre elle se dispense d'aimer ce quil aime, de défendre ce qu'il défend, de choiâîr ce qu'il préfère.

Transportez-vous par la pensée devant le trône du jugement. Contemplez, à la lumière de l'Évangile, la scène du dernier jour. Que voyez-vous? A la droite du souverain juge, ses amis; à sa gauche ses ennemis. Où sont les indifférents ? Formenihils une classe intermédiaire? Non, vous n'envoyez point. Ont-ils disparu de l'univers de Dieu, comme s'il ne s'y trouvait point de place pour eux? Vous ne le croyez pas. Il faut donc les chercher parmi les amis ou parmi les ennemis de Dieu. Parmi les amis? Mais Dieu a dit que ceux-là seuls entreront dans le royaume des cieux, qui auront fait sa volonté sur la terre : et Us ne se sont pas même mis en peine de la connaître. Dieu a dit qu'il iaut être né de nouveau pour avoir accès dans ce royaume ; et ils sont demeurés toute leur vie dans les langes impurs du vieil homme. Et ils y sont volontairement restés; et ils n'ont pas même été hommes ivouveaux par le désir; et ils n'ont pas même appartenu à la vérité par l'amour de la vérité; et bien loin d'avoir brisé les chaînes honteuses de l'erreur et du péché, ils ne les ont pas même senties ! Dieu est un Dieu jaloux, pour qui la neutralité même est une injure, qui veut tout notre cœur, qui ne peut pas vouloir moins, qui ne se tient pas pour plus offensé de la haine qu'on lui porte {hame impuissante ! haine ridicule ! ) que de l'amour qu'on lui refm^ : et ils ne l'ont point aimé; e\ Us ont aimé ce qu'il hait; Qt U» ne Vont pa^ wôme honové de

L'orDIFFÉBENTISME KEIIOIEirX. 91

leor haine ; ils ne Font jugé digne que de leur mépris ! Car la haine, mes frères, tout horrible que cela est à dire, la haine vaut mieux que Tindifférence. Il y a un hommage dans la haine. G^est un aveu qu^on a senti , de Itvangile, au moins les vérités qui condamnent et qui blessent. G^est une manière étrange , mais authentique , d'accuser réception du message de paix. G'est un commencement d'intelligence, que peut suivre une intelligence plus pleine. La haine a été souvent la préface de l'amour, après que l'âme a supporté victorieusement une crise solennelle. Mais Tindifférence, qui marque la plus grande distance de Thomme à Dieu, est le dernier des outrages. Ne vous appuyez donc plus sur elle, ô indifférents, et ne dites plus que votre neutralité vous garde ; guerre timide et lâche, elle ne peut que vous perdre. Sortez plutôt de cette position sans nom. Soyez ce que vous êtes. Glassezvous comme vous serez classés devant Dieu. Et si vous ne pouvez être amis, soyez du moins ennemis. G'est le vœu de ceux qui vous aiment et qui vous plaignent. Bien loin de vous savoir le moindre gré de votre indifférence, bien loin dy reconnaître à leur égard une sorte d'amitié, ils se sentiront plus rapprochés de vous quand vous vous croirez plus éloignés d'eux. Ils espéreront que cette flèche, plantée dans votre chair, cette flèche que, pareils à l'oiseau blessé dans l'aile, vous porterez désormais partout où vous irez, TOUS forcera de descendre des hauteurs de votre orgueil vers celui qui vous l'a lancée, et qui seul peut vous l'arracher. L'indifférent qui s'est élevé jusqu'à l'inimitié ne peut plus retomber dans l'indifférence. Il n'y à plus pour lui qu'une chance, qui est d'aimer. Multipliez -vous donc parmi les indifférents, ennemis de la vérité, c'est-à-dire coeurs atteints par la vérité, cœurs convaincus de misère ^t de péché, cœurs où Tœuvre de l'Esprit céleste a corn-

92 l'indifférentisme religieux.

mencé et se poursuivra peut-être, cœurs qui avez entrepris contre Dieu cette lutte mystérieuse, où la palme du triomphe est réservée au front du vaincu ! Et puissiez- vous, après avoir par votre retraite éclairci les rangs de l'indifférence, grossir par votre conversion les rangs des amis de Dieu, de Jésus-Christ, de la vérité I

À CEUX QOI PARTENT

Que V09 rems soient ceints et vos lampes allumées.

Luc, xn, as.

Les paroles de notre Seigneur , à nous en tenir au premier sens qu^elles présentent, nous mettent sous les yeux des hommes qui peuvent, à tout moment, recevoir le signal du départ , des hommes qu'à tout moment les ténèbres peuvent surprendre. Relevez, dit-on aux premiers, et resserrez sous votre ceinture les longs plis de vos robes traînantes, afin que, quand le moment de partir viendra, rien n'empêche votre départ , rien ne le rende trop difficile , rien n'embarrasse ou ne ralentisse votre marche. Et vous , dit-on aux autres, allumez dès cette heure, pour l'heure où le jour sera tombé , une lampe dont la flamme dissipe ou égayé la triste obscurité de la nuit.

Pris dans leur sens spirituel , ces mêmes mots s'adressent à tous les hommes, et ils signifient : Prenez les mesures nécessaires pour que, le moment venu, rien ne puisse TOUS empêcher de vous mettre en marche, ou du moins de partir résolument et volontiers, pour aller où Dieu vou-

dra que vous alliez, et munissez-vous d'avance d^une consolation qui vous restaure dans toutes vos afflictions; car les ténèbres dont il est parlé dans le texte ne sont pas celles de rignorance, de Terreur ou du doute, mais celles de Pangoisse et de la tribulation , et Jésus-Christ oppose en cet endroit la lampe de la joie à la nuit du malheur.

Cette exhortation avait, pour les premiers disciples, pour les apôtres surtout, un à-propos singulier. A qui pouvait-il convenir plus qu'à eux d'avoir les reins ceints et les lampes allumées? Ils étaient appelés par la Providence à Jeter, au milieu des plus vives oppositions, à travers les plus redoutables obstacles, les fondements de TÉglise chrétienne. On les envoyait désarmés à la conquête du monde; ils s'en allaient, selon l'expression de Jésus-Christ luimême, comme des brebis au milieu des loups. L'avenir, pour eux, était obscur; ils ne discernaient clairement, à travers son obscurité , que des croix plantées de distance en distance. « Vous aurez des afflictions, » voilà la première promesse que leur maître leur avait faite. La moindre de ces afflictions était de quitter, comme Abraham, leur pays et leur parenté ; il devait être encore plus dur de demeurer au sein d'une patrie et d'une famille qui les haïraient nécessairement parce qu'ils aimaient Jésus-Christ. Quoi qu'il en soit, ils s'étaient mis aux ordres et à la merci de leur maître ; ils savaient que le serviteur n'est pas plus que son seigneur; que le monde leur ferait ce qu'il avait fait à Jésus-Christ; que, le berger étant frappé, les brebis seraient dispersées; et Pierre avait recueilU de la bouche de Jésus cette déclaration applicable à tous ses compagnons de service : a On te mènera où tu ne voudrais pas « aller. » (Jean, XXI, 18.) Que seraient devenus les premiers chrétiens, où serait aujourd'hui l'Église diréttenne , si Pierre et ses compagnons n'avaient pris au sérieux cette

PRBHIBl DISQOiniS. 95

exliortatioiidu Seigneur : « Ayea vos reins ceints et vos

• lampes allumées? »

Mais, si le serviteur n'est pas plus que son maître, un serviteur aussi n'est rien de plus qu'un autre serviteur. Tous ont, en général, la même vocation. Les circonstances peuvent différer, Tobligation est la même pour tous. Je vais plus loin : il n'est pas un homme , chrétien ou non, qui n'ait quelques raisons de s'adresser à lui-même ces paroles : a Que vos reins soient ceints et vos lampes «Uu-

• mées. » Je les adresse à vous tous , mes chers auditeurs, et réunissant ensemble les caractères de la vie naturelle et cende la vie chrétienne, je vous dis, après le souverain docteur et comme de sa part : a Que vos reins soient ceints

• et vos lampes allumées. »

«Que vos reins soient ceints. » C'est-à-dire : soyez prêts à partir. Or l'esprit du christianisme, qui exprime la vraie destination de l'homme et les vraies relations de l'homme avec Dieu, consiste, sous ce rapport , à ne rien accorder à h nécessité et tout à l'ordre de Dieu , en sorte que chacune de nos privations involontaires se transforme en un volontaire sacrifice, et qu'en définitive nous nous trouvions avoir donné ce qu'on croit que nous avons perdu; donné, dis-je, librement, et par un principe de foi, d'obéissance et d'amour. Être dans cette disposition , c'est ce que l'Évangile appelle être prêt à partir. Il y a d'autres manières de l'être; mais aucune n'ayant le caractère de liberté et de religion dont nous venons de parler, nous ne disons d'aucune qu'elle réalise l'idée de cette expression de Jésus- Christ : a avoir les reins ceints. » Ni la légèreté insou* riante, ni l'insensibilité, ni l'orgueil ne peuvent, au sens du cfaristianisme ou de la vérité absolue , être la ceinture de nos reins.

« Que vos reins soient ceints. » Car vous êtes tous ap-

pelés à paii;ir, et même précipitamment, et le plus souvent pour aller, comme saint Pierre, où vous ne voudriez pas. Pour quelques-uns, il s'agit de quitter inopinément le lieu de leur naissance et de leur parenté. Qui peut se répondre, en effet, de mourir où il est né? Que de personnes ont terminé sous un ciel étranger, et dans un véritable exil , une vie commencée dans le pays de leurs pères et au milieu de tous les objets de leur affection! La nécessité, le devoir, rhonneur, commandent ces séparations. Et ce qu'elles ont de douloureux pour les cœurs tendres, Jérémie Va exprimé admirablement dans ces paroles : « Ne pleurez pas c< sur celui qui meurt, et ne faites pas de condoléance; « mais pleurez sur celui qui s'en va; car il ne reviendra plus, c( et ne reverra pas le pays de sa naissance. » (XXn, 10.) Que dis-Je? cette séparation fût-elle volontaire et raccomplissement de nos plus vifs désirs, le moment qui la consomme n'est jamais sans luttes ni sans regrets, et plus d'un s'étonne, l'heure venue, d'avoir jamais pu la désirer. Celui qui s'en va, croyez-le bien, rarement il s'en va joyeux : il a besoin de rêver le retour. Si l'on ne quitte pas son pays, du moins on sort de sa famille , on va vivre sous un autre toit, dans d'autres relations, moins libres souvent et moins douces; et si peu loin qu'on aille, on en souffre comme d'un exil; car la pierre du foyer paternel est aussi une patrie, la véritable , la seule patrie de plusieurs. Telle est la loi de la nature et la volonté de Dieu même : a L'homme « quittera son père et sa mère. » Et que dirai-je de ceux qui sont quittés? Ils ne partent pas, dites-vous; non, ils restent, mais seuls. C'est encore une manière de partir. Ils sont aussi exilés, exilés dans leur solitude. Le lieu où ils restent n'est plus le même; car qu'est-ce qu'un lieu? ce n'est rien; qu'est-ce qui nous y attache, sinon les êtres que nous y avons vus et possédés? Les objets aimés sont la lu-

mière et la beauté du lieu que nous habitons. Dans leur absence, il n^est plus le même; en sorte que sans bouger, nous avons pourtant changé de lieu, sans avoir fait un pas nous sommes éloignés de ceux que nous aimions; nous aussi donc, pères, mères, frères, amis, qui restons où nos en&nts, où nos sœurs, où nos amis ne sont plus, nous aussi nous sommes partis, et nous pouvons prendre pour nous ces paroles de Jésus-Christ : a Que vos reins soient i ceints! »

filais partir, ce n'est pas seulement changer de lieu, c'est changer de position ; c'est quitter le connu pour l'inconnu, échanger des relations contre d'autres relations; du présent qui s'enfuit passer dans l'avenir. A l'entendre ainsi , toute vie est pleine de ces départs, la vie entière n'est qn'un départ. La figure de ce monde passe. Plusieurs de ces départs ou de ces changements peuvent paraître avantageux. Quiconque de pauvre devient riche croit avoir fait une bonne affaire, ayant échangé des landes arides contre des pblines fécondes. C'est peut-être une grande erreur. Rien n'est heureux ni malheureux en soi; le cœur fait le prix et la signification de tout; et, pécheurs comme nous le sommes, la prospérité nous sied mal, la sécurité est le plus grand de nos dangers. Mais passons là-dessus, et admettons qu'il soit des changements ou des départs qui puissent, en eux-mêmes, être envisagés comme heureux. Ne parlons que de ceux qui coûtent à la chair; et disons, en comparant toujours une situation à un lieu, un changement quelconque à un départ, que la perte de la fortune (st un des départs les plus douloureux, et que rien n'est plus semblable à l'exil que la pauvreté , car la pauvreté isole ; il n'y a pas foule en effet autour de celui qui n'a rien à donner , et c'est beaucoup si son indigence ne fait pas pour lui du monde un désert. Or , qui peut se flatter de

98 DEUX 6«lff6BII6 BB lU. SAGESSE.

jouir jusqu'à .la an de Ja fortuae qu'il a héritée de ses pères, ou amassée par son industrie? £t qu'on y songe bien : on supporte jusqu'à un iîertain point la pauvreté quand on n'a jamais été riche , l'obscurité quand on n'a jamais été remarqué; mais on se résout difficilement à n'être rien quand on a été quelque chose ; et la pauvreté, que tout le monde hait, combien n'est-elle pas détestée de ceux qui n'ont pas toujours été pauvres ! combien leur est-<elle insupportable ! et qu'il est difficile , à moins d'être devenu un homme vraiment nouveau, de s'élever à toute la hauteur, si j'ose dire ainsi, d'une situation pareiUe! C'est donc bien en vue de ce départ aussi 4i|ue Jésus-Christ a pu dire : « Que vos reins soient ceints 1 »

Il en est pourtant de plus douloureux. La mort de nos proches et de nos amis exige plus de force. Les proches, les amis , sont la richesse du cœur; richesse dans la pauvreté, et par laquelle les plus indigents peuvent faire envie aux plus riches, à qui cette fortune est si souvent ou refusée ou retirée. Eh bien ! nos richesses inférieures nous sont plus fidèles que les autres. Plus d'un homme a conservé et même a vu croître sa fortune jusqu'au dernier de ses jours; aucun n'a, jusqu'à la fin, conservé tous ceux qu'il aimait. Un homme ou une femme qui atteint l'âge de vingt ans sans avoir jamais porté le deuil , c'est une merveille , cela ne se voit point; c'est un rare bonheur de conserver à quarante ans, je ne dis pas son père et sa mère, mais seulement l'un des deux. £t que dirai-je de tant de coups imprévus que frappe la mort sans aucun respect pour ce que nous appelons l'ordre de la nature, et sans autre souci que de chercher dans notre âme l'endroit le plus sensible et le plus douloureux? S'il y a dans la société , dans l'Église , un homme utile, et qui paraisse nécessaire, on dirait que notre estime et notre reconnaissance le désignent, le ra*

PBElflER PlSGOtTRS. 90

commandent aux coups de la mort. A travers une foule d'êtres insignifiants, ce nous semble, qu'elle épargne parce qu'elle les dédaigne, elle marche droit à cet homme, et le couche dans la poussière. Je sais fort bien qu'en tout ceei elle obéit à Dieu, et qu'elle ne frappe point au hasard; mais que ses coups soient inopinés , que la pensée de celui qui l'envoie et qui la dirige soit, à cet égard comme à tout autre, au-dessus de tous nos calculs et de toutes nos prévisions , cela est trop évident. La vie est un champ de bataille où la mort passe par -dessus les premiers rangs pour atteindre les derniers, épargne le simple soldat pour renverser le capitaine, et, capricieuse ou indifférente, donne la préférence au lâche sur le brave, au conscrit sur le vétéran. Cette apparence de hasard , cette variété de chances, cette impuissance de toutes les garanties, ce gbive suspendu sur toutes les têtes, ont quelque chose de bien eflhrayant, et si nos désirs ne nous distrayaient de nos cndntes, quelle vie mènerions-nous, pères, maris, femmes, enfants, dans la pensée que pas un instant ne peut nous répondre de l'instant qui suit, et que le lendemain du jour qui nous a vus à la tête ou au sein d'une famille prospère et florissante, peut nous voir orphelins, veufs , sans postérité, sans avenir dans le monde, sans but dans la vie? Or, dans toutes ces morts nous mourons nous-mêmes. Une partie de notre vie et de notre cœur s'ensevelit dans chacun de ces tombeaux; ou, si vous le voulez, chacune de ces morts nous transporte d'une contrée douce et fleurie dans une région plus sévère ; la vie est un voyage du midi Ters le nord, de l'été dans l'hiver, et le déclin de l'âge nous trouve établis sur un sol nu et ingrat qui donne à peine de quoi vivre à notre pauvre cœur, et dont Tunique ornement est le tendre et triste souvenir d'un plus fortuné séjour. Pieu à peu, on, pour mieux dire, coup sur coup,

notre vie se dépouille; nous devions le prévoir, nous ne Tavons pas prévu; chaque perte en est plus douloureuse, chaque sacrifice plus difficile à consommer, Tobéissance que nous devons à Dieu plus imparfaite, moins loyale. Quelle raison pour le divin docteur de nous dire dans mon texte : a Que vos reins soient ceints! »

Ce que nous pouvions savoir, du moins, c'est qu'à notre tour, il faudrait mourir, et que, jeunes ou vieux, la mort est toujours prématurée. La certitude de mourir et l'incertitude du moment suprême, quoi de plus sérieux ! quoi de plus propre à fixer incessamment toute notre attention! Et il est bien vrai que, dans les moments où cette pensée vient nous assaillir, toutes nos moelles en sont remuées; car de tous les événements la mort est le plus grand, de toutes les séparations la plus absolue, de toutes les pertes la plus douloureuse, puisqu'elle les comprend toutes, de tous les départs enfin le plus redoutable, puisque, hors de la lumière des pensées chrétiennes, c'est un départ vers un pays d'obscurité et d'épouvante. Mais ces moments de recueillement et d'effroi sont rares; l'ordinaire est de ne pas penser qu'on mourra; on le sait pourtant, et l'on voit tous les jours tomber quelqu'un auprès de soi; on sait qu'on doit mourir, mais on se sent vivre; on a l'habitude de la vie et non pas celle de la mort; la vie, avec ses bruits, ses impressions variées, ses joies, ses douleurs même, remplit toute notre âme; à force d'oublier la mort, nous cessons d'y croire; et quand elle arrive enfin, sa présence nous étonne, comme l'arrivée de l'hôte le moins attendu comme le moins souhaité. Mais, quoi qu'il en soit, il faut le recevoir; il faut, je ne dis pas abandonner sa vie à la mort qui la réclame, mais la rendre fidèlement à Dieu qui la redemande; il faut mourir et bien mourir. Est-ce une chose facile ? N'est-ce pas, au contraire, la chose du monde

PREMIER DISCOURS. iOl

la plus difficile ? Et ceux qui se sont trouvé la force de céder à la nécessité ou à Dieu leurs biens , leur santé, leur patrie, la vie même de leurs amis, ne trouvent-ils pas à Tordinaire que céder leur propre vie, si dépouillée, si pauvre, si peu digne d'envie qu'elle puisse paraître , c'est bien autre chose encore ? Les vieillards meurent-ils plus volontiers que les jeunes gens? les malheureux plus volontiers que les heureux? la vie ne nous est-elle pas chère en elle-même, indépendamment de tout le reste? toute condition, toute fortune ne nous semble-t-elle pas préférable à la mort? et lorsque la meilleure partie de nousmêmes nous a précédés dans le sépulcre, ne retenonsnous pas avec acharnement un misérable reste, tout en nous disant qu'il ne le mérite pas?

Mais après tout, mes frères, les différents départs dont nous avons parlé, et même ce dernier départ qu'on appelle la mort, ne sont que les conséquences (quand ils sont volontaires), ou les images (quand la volonté n'y est pour rien) d'un autre départ ou d'une autre mort, en vue de laquelle surtout Jésus a dit à ses disciples : a Que vos reins « soient ceints ! » C'est du monde et de nous-mêmes qu'il s'agit de nous séparer ; disons simplement de nous-mêmes, car nous serons assez séparés du monde quand nous le serons de nous-mêmes, et tant que cette séparation n'est pas consommée, la solitude nous est un monde. C'est de nousmêmes, dis-je, qu'il s'agit de nous séparer. Et c'est à nous le fiiire comprendre plus distinctement que Dieu destine certains moments de la vie, certaines occasions, où il faut, en quelque sorte, renouveler le serment d'allégeance, se (lécider de nouveau contre le monde, prendre parti contre v)i-roéme, rompre comme si l'on n'avait pas rompu, et, au milieu du voyage, doubler et forcer le pas. Tout homme y est appelé comme tout chrétien; la différence, c'est que

iOS DEUX GÛNSETLS DE LA SAGESSE.

le chrétien discerne des occasions que Thomme du monde ne discerne pas, et reconnaît un devoir où Thomme du monde n'en voit pas. Ce sont encore, mes frères, des départs et des exils, mais des départs en esprit et des exils délibérés. Hélas ! c'est quelquefois le ridicule ou l'opprobre , le blâme général , une amitié volontairement sacrifiée, l'intérêt de ceux qui nous sont chers essentiellement compromis , une position où l'on était utile, où l'on paraissait peut-être nécessaire, irrévocablement abandonnée, des talents et des forces condamnés à l'inaction, nos frères enfin, ceux qui devraient nous comprendre, faisant pour la première fois une même voix contre nous avec le monde. Représentez- vous, mes chers auditeurs, un seul de ces cas, et dites-nous si Jésus-Christ ne les avait pas en vue avec tous les autres, plus que tous les autres, lorsqu'il disait : a Que vos reins soient ceints 1 d

Ne distinguons pas, mes frères, où les distinctions sont inutiles. Dans tous les départs, dans toutes les séparations que nous avons énumérées, il s'agit toujours de se séparer de soi-même. C'est de nous-mêmes que nous nous sépa^ rons dans l'exil , dans la perte des biens, dans la mort de nos proches et de nos amis, car tout ce que nous aimons devient une partie de nous-mêmes; à plus forte raison c'est de nous-mêmes que nous nous séparons dans la mort, puisque aucun des biens de la vie ne nous est plus proche et ne peut nous être aussi cher que la vie elle-même. Ëh quoi ! s'arracher à soi-m^e, se diviser d'avec soi-même ! Notre nature et notre volonté, à qui cette division répugne profondément, s'y trouveront-elles toutes disposées lorsque nous aurons employé tous nos moments à la leur rendre difficile, odieuse, impossible ? Car, ne vous y trompez pas : en tant que nous ne faisons rien pour faciliter le départ, nous en accroissons la difficulté; le noeud que

PREHOSR DISGOIJBS. 169

nous avons voulu relâcher devient toujours plus serré; entre Tempire et l'esclavage, il n'y a pas de milieu; le monde et la chair prennent possession d'un cœur où Tes^ prit ne s'est pas établi et fortifié; et comment voulez-vous qu'après avoir passé toute une vie à s'enchsdner à soi-même^ quand viennent les heures difficiles, on s'en trouve dépris et séparé par avance? Autant vaudrait nous dire qu'un hooune, en passant d'un poste inférieur, qui n'exige qu'un médiocre savoir, à une charge éminente, dont l'exercice réclame de vastes connsdssances, s'en trouvera pleinement pourvu par le seul effet de cette promotion soudaine et inattendue, et que la science lui poussera à l'heure du besoin comme les cheveux sur la tète. Depuis quand l'art des arts, le grand art de vivre, serait-il donc le seul qu'on saurait sans l'avoir appris ? Vous qui haussez les épaules quand on vous parle de prodiges, en concevez-vous un plus grand, on plus inconcevable? Vous qu'on voit toujours prêts à opposer les lois inviolables de la nature à l'annonce ou à la simple idée d'un miracle, que faites-vous ici, je vous en prie, de la nature et de ses lois? Rome, dites-vous souvent, n'a pas été bâtie en un jour; tout grand résultat plonge ses racines bien loin dans le passé; et vous voulez que la conversion, la nouvelle naissance (car il ne s'agit ici de rien de moins) soit une œuvre toute soudaine ! Ah ! Rome sera bien plus facilement bâtie en un jour qu'un honune ne sera converti en un jour. Ce prodige est possible à Dieu; mais mille fois, dix mille fois contre une, on aura prévu à coup sûr en jugeant qu'il ne le fera pas. Et par quelle incompréhensible fascination, par quel enchantement étrange avez-vous pu en venir à croire à un savoir sans étude antérieure, à un chef-d'œuvre de l'art sans exercice préalable, et, pour tout dire en un mot, à des effets sans causes ? Rentrez en vous-mêmes pour le

coup, et convenez que les moyens doivent répondre au but, le commencement à la fin, et que, pour être en état de se séparer généreusement de soi-même, dans les différentes rencontres où cette séparation nous est commandée, il faut avoir passé notre vie à nous séparer, c'est-àdire avant qu'aucune circonstance extérieure nous en ait fait une nécessité? En deux mots, que vous comprendrez sans doute, pour pouvoir se séparer de soi-même, il faut d'avance en être séparé. Il faut avoir gagné de vitesse les événements; il faut que le signal du départ nous trouve déjà partis.

Ce que je dis en général de tous les départs, ne s'appliqucTt-il pas d'une manière frappante à ce départ qu'on appelle la mort? Vous n'oseriez dire du moins de celui-là qu'il n'exige aucune préparation.

La mort étant pour tous le plus redoutable des départs, et pour chacun la plus étrange nouveauté, c'est la mort surtout qu'il faut avoir en vue en répétant ces paroles du Mdtre : « Que vos reins soient ceints. »

Jésus-Christ n'a été ni le seul ni le premier à le dire. Les sages du monde l'ont aussi pensé. Ils ont fait de la science de la vie et de celle de la mort une seule et même science. Ils ont voulu que la vie fût un apprentissage de la mort. Il est vrai que la vie elle-même, par toutes les morts partielles dont elle est composée (car chaque séparation est une mort), semble vouloir nous exercer à mourir. Mais l'expérience universelle prouve que ce n'est point assez. Il y faut joindre notre volonté. Il faut nous exercer nous-mêmes à mourir. Or, ce n'est pas une petite science, c'est au contraire la plus grande de toutes; et je ne comprends pas comment celui qui n'aurait pas, de longue main, appris à mourir, l'apprendrait tout à coup et d'une seule fois au moment où, décidément, il faut le savoir. Il n'est

pas donné à tout le monde de mourir avec Tinsensibilité tf une brute ; ceux-là mêmes qui ont vécu comme des bétes ne meurent pas tous comme des bétes ; la nature y aide quelques mourants, non pas tous; et qui oserait les en féliciter? Est-ce donc tout que de se résoudre, par un motif quelconque, à franchir de bonne grâce un si mauvais pas? Celui qui meurt ainsi ne sait pas ce que c^est que de mourir : voilà tout. Savoir ce que c'est que de mourir, et le vouloir bien, voilà le point; il ne s'agit pas en effet d'être entraînés, mais de suivre; ni de céder, mais d'obéir; or voilà qui est au-dessus des forces de la nature et du tempérament; voilà, encore un coup, ce qu'on ne sait pas sans ravoir a[q[)ris, ce qu'on n'apprend qu'à grand'peine et lentement, ce qu'il faut sans cesse remémorer pour ne pas Toublier sans cesse. A qui donc ne convient-il pas, au sujet de ce grand voyage de la mort, de s'appliquer cette parole du Sauveur : c< Que vos reins soient ceints ! »

L'image si juste et si claire dont se sert notre divin Maître peut se rendre par un seul mot : Détachez-vous. Ce qui nous empêche de partir, ou de partir volontiers, ou de marcher d'un pas rapide et ferme quand le signal nous est donné, ce sont nos attachements, qui, comme les plis et replis d'une robe flottante, nous embarrassent et nous retardent. Je dis nos attachements, je pourrais ajouter nos soucis; mais on ne se soucie qu'à mesure qu'on est attaché ; ce qui n'inspire aucun intérêt ne peut être l'objet d'aucun souci; en sorte qu'en disant nos attachements, nous avons tout dit.

Pour obéir en esprit et en vérité au signal du départ, il laul donc, dès l'entrée, se détacher.

On nous l'accordera, mes frères, moyennant une distinction. On voudra distinguer entre les attachements dont les objets sont des choses, telles que la fortune, la réputa-

tion, le pMsir, et les attachements dont les objets sont des personnes. Les premiers, on en fait l'abandon, du moins en théorie; les autres, on les réserve : non pas peutêtre qu'on pense que ceux-ci doivent disputer la préférence à rappel de Dieu; mais on suppose peut-être qu'entre ces attachements et cet appel il ne peut pas y avoir de conflit, que tout cela s'accorde fort bien et toujours, en sorte qu'il est inutile de prévoir un cas qui ne se présentera jamais. Le sage par excellence, Jésus-€hrist, en a jugé autrement. Dans la parabole du festin, où nous entendons un des conviés répondre à l'invitation du maître : «J'ai acheté un champ, je te prie de m'excuser; » et un autre : a J'ai acheté une paire de bœufs, il faut que je les « essaye, je te prie de m'excuser; » un troisième, qui vient de prendre femme, n'estime point avoir besoin d'excuse, et répond simplement : « J'ai épousé une femme , ainsi je « n'y puis aller. » (Luc, XIV.) C'est bien peindre en peu de mots l'insolence de nos idolâtries ; mais n'est-ce'pas nous enseigner en même temps que le conflit entre nos affections naturelles et l'appel de Dieu est une chose possible? Car enfin, voici un homme qui refuse, quoi? d'aller vers Dieu; pourquoi? parce qu'il est marié. Cela vous étonne, et tous doutez que la parabole dise cela. Elle le dit, mes frères; elle nous montre un homme qui ne veut pas répondre à l'appel de Dieu parce qu'il est marié. A un second appel, il répondra : J'ai un fils, ainsi je n'y puis aller; à un troisième peut-être : J'ai une patrie , ainsi je n'y puis aller. Toujours sans un mot d'excuse, toujours sans l'ombre d'un scrupule. Il se sait si bon gré d'aimer quelque chose ou d'aimer quelqu'un , il se fait un si prodigieux mérite de ces attachements, dont quelques-uns pourtant sont communs à l'homme et à la bête, qu'il ne s'avise pas qu'il puisse y aveii^ rien au delà, rien au-dessus^ c'est-à-dire

PREMIER DISCOURS. iOY

fie iparce 4tt'il a uae fftouUe, Un'y a point de iciel, et «que INurce qu'U a une femmeou des enfants, il ja^a point de Dieu.

J'accoirde, mes chers auditeurs, que peude gens^ depuis qu'il y a un Évangile dans le monde, osent parler aipsi; ce^u'il importe de relever, ce n'est pas un raisonnement à peu près impossible, mais un fait malheureusement trop comnim. Tel qui rougirait à la pensée de préférer Mne ncbesse périssable à Tauteur de toute grâce excellente et de tout don parfait, élèxe à petit bruit Tautel de ses ^|{ections naturelles au-dessus de Tautel du Dieu foxtt. f\ n'en résulte pas que ces afifections-là y gagnent quelque chose, au contraire elles y perdent beaucoup, et je voudrais .bien avoir le temps de vous montrer que tout attachement qui ne devient pas, selon Texpression de saint Paul, une aifectioQ selon l'Esprit, dégénère au contraire, et tombe au nog des instincts que Thomme partage avec les axnu^ux; non, llionmie dont je parle n'en aime pas davautsige ses enfants et sa femme pour les aimer exclusivement, mais il en aime moins celui qu'il faut aimer par-rdessus tout, il en est moins fidèle à lui obéir, moins prompt à répondre à ses appels. Il s'est dérobé lui-même à Dieu et au devoir pour se donner au monde : car ces affections que l'esprit de Dieu n'a point sanctifiées, cet amour qui n'est point devenu de la charité, ne vous y trompez pas, c'est le monde; c'est la nature, si vous l'aimez mieux; en effet, cela est beau comme la verdure de la terre et comme l'azur des deux; mais Dieu détruira la terre et les cieux.

Non pas parce qu'on aime, mais parce qu'on aime mondaioeme&t, charnellement, parce que dans cet amour on cherche secrètement la satisfaction.de son égoïsme plutôt que le bien de ceux que l'on aime, on dit à Dieu : J'ai des attachements, ainsi je n'y puis aller. Voilà bien, sans doute, on devoir à r^o^plir, un témoignage à rendre, un sacrifice

à faire, mais cela ne s^accorde pas avec cet amour tel qu'on réprouve; et dans tous les cas le cœur est ailleurs; on n'a pas deux religions, et la religion que Ton a est tout entière dans ces attachements naturels; on n'a pas deux dieux, et notre dieu, c'est cet être que Dieu nous a donné. — Donné! qu'avons-nous dit? Dieu ne donne rien absolument que luimême; tout le reste il le prête, ou il le confie; rien n'esta vous que Dieu même, vous-mêmes vous n'êtes qu'à Dieu; et vous ne voulez, ô la plus cruelle des folies ! ni être à lui, ni qu'il soit à vous !

Après cela , mes frères , je n'ai rien à dire des attachements plus grossiers. Si ceux dont j'ai parlé nous enlèvent à Dieu, nous empêchent de suivre ses appels, que sera-ce de l'avarice, de l'ambition et de la volupté? Ne faisons pas à des erreurs impossibles l'honneur de les réfuter. Mais disons pourtant quelque chose encore d'une sorte d'attachement d'autant plus dangereuse qu'on ne s'en défie point. Mes frères, je veux parler des habitudes.

Si le mot d'attachements vous parait trop beau pour être appliqué aux habitudes, appelons-les, j'y consens, des attaches. Les habitudes , en effet, sont des attaches, des chaînes. On les contracte sans s'en apercevoir, souvent sans y trouver de plaisir : on ne peut les rompre sans douleur. Il en coûte de ne plus être ce qu'on a toujours été, de ne plus faire ce qu'on a toujours fait. La vie elle-même, dans sa forme la moins attrayante, la vie la moins digne de ce nom nous est chère par la seule habitude de vivre ; et l'on nous voit suspendre avec grand soin aux murs de nos demeures des cadres qui n'encadrent rien. Les attachements les plus intimes , à plus forte raison les devoirs les moins contestés, ont souvent reculé devant la puissance de l'habitude. Avoir les reins ceints, ce n'est donc pas seulement nous défier de nos attachements, c'est ne pas permettre à

PBEMIER DISCOURS. . 109

Qos habitudes de jeter au dedans des racines trop fortes; car, au moment de tel ou tel de ces départs dont nous vous avons entretenus, il suffirait de Fune d'elles pour nous retenir comme enchaînés à la place que Dieu veut nous faire quitter. Ne regardez comme indiflférent ou comme petit rien de ce qui est habituel. Les liens les plus invisibles ne sont pas les moins forts , et dans tous les cas leur nombre les rend indestructibles : il faut se souvenir qu'un câble est composé de fils. Il est impossible de se passer d'habitudes; une vie sans habitudes est une vie sans règle. Mais à leur égard comme à l'égard de tout le reste , il faut dire avec Tapôtre : « Je puis user de toutes choses, mais je ne me «rendrai esclave de rien. » (i Cor. VI, 12.) Nous devons être à chaque moment à la disposition du Seigneur, et nous garder de nous établir ici-bas comme si nous devions y rester toujours. Soyons en esprit ce que nous sommes réellement et par nécessité, des étrangers et des voyageurs. Et cependant ne faisons rien à la légère et négligemment. Travaillons avec le même soin que si nos travaux et nousmêmes nous devions -subsister toujours. Nous qui ne durons pas, faisons des œuvres qui durent. Mettons tout ce que nous avons de facultés à tout ce que nous avons à iaire; usons le mieux que nous pouvons du loisir, des ressources, de la vie que Dieu nous donne; ne vivons pas à moitié, ne vivons pas à regret; mais aussi avertissons-nous sans cesse des conditions de notre existence; en demeurant, soyons prêts à partir; partons sans cesse en esprit; que oos reins soient ceints.

Si celui qui a reçu l'Évangile croyait que cet avertissement ne le regarde pas, attendu, pense-t-il, qu'en recevant Itvangile, il a par là même dit adieu au monde, il se tromperait. Dans un sens, la séparation dont nous parlons a lieu une fois pour toutes, et ne se renouvelle pas; dans un

iiO DEUX CONSEILS DE LA SAGESSE.

autre sens, elle a lieu à certains moments dans, la vie, et plus ou moins souvent. Sans la première séparation , les autres sont impossibles; mais, d^un autre côté, cette première séparation n'est jamais tellement parfaite et absolue qu'on puisse, à dater de celle-là, ne pas se soucier des autres, ou, en d'autres termes, se dire : Mon cœur a pris les devants, les œuvres suivront d'elles-mêmes. Non, non; il faut que la première impulsion soit entretenue , la première séparation toujours de nouveau confirmée. Il faut employer à se séparer sans cesse, les mêmes principes, les mêmes convictions qui nous ont fait nous séparer une première fois.

Et cependant, mes frères, la sagesse que nous prêchons serait une pure et triste folie s'il en fallait rester là. Nous prêchons le détachement; mais l'homme vit d'attachement; il faut qu'il aime quelqu'un ou quelque chose; dès qu'il a cessé d'aimer, il est mort. Il serait aussi aisé de rester à jamais suspendu dans l'air ou de respirer dans le vide, que de vivre sans attachement. Quand vous en seriez venus à n'aimer plus rien, en vaudriez- vous davantage? Assurément vous en vaudriez moins, et Dieu aurait mal servi l'intérêt de sa gloire en faisant de vous, si je puis m'exprimer ainsi, des morts avant votre mort. Se détacher n'est rien si, du même coup, l'on ne s'attache. Et même le premier devoir est de s'attacher, le détachement vient après. L'enveloppe où le papillon était emprisonné ne se brise et ne tombe que lorsque les ailes ayant poussé à l'insecte, elles font, en se déployant, éclater sa triste enveloppe. On ne commence à se détacher du monde que lorsqu'on a appris à connaître quelque chose de mieux. Ju^ue-là on n'est capable que de ces dégoûts et de cet ennui qui ne sont pas du détachement. Ainsi , quand nous vous prêchions le détachement, quand nous vous disions :

PREMIER BISGOUBS. iH

f Qae vos rdns soient eeints, » nous vous disions en d'autres termes : « Affectionnez-vous aux choses qui sont en « haut; » et qu'est-ce que ces choses, mes frères? sont-ce des choses seulement? N'est-ce pas aussi, n'est-ce pas d'abord une personne , bien digne de votre amour? « Af-

• feclionnez-vous, dit l'apôtre, aux choses qui sont en haut,

• où Christ est assis à la droite de Dieu. » (Col. lïï, i .) Ces choses qui sont en haut, pourquoi sont-elles aimables si ce n'est parce que c'est en haut qu'est ce Jésus-Christ qui nous a aimés et Dieu qui nous a donné Jésus-Christ ? Notre religion n'est pas simplement une religion de détachement, car alors ce ne serait pas une religion; c'est une religion d'attachement ou d'amour. Un digne objet a été proposé à notre cœur. Tel que Dieu se manifestait à nous dans l'ordre de la nature, Dieu sans doute était bien aimable. Cependant nous ne l'avons pas aimé, et c'est à peine si nous avons compris qu'il pût être aimé. Telle était la profondeur de notre chute , que nous n'étions plus capables d'aimer ce qui ne se voit pas , ni de voir ce qui n'est pas Tisible aux yeux de la chair. « Montre-nous le Père, » [Jean, XTV, 8.) disions-nous, comme Philippe, à chacun des sages qui venaient nous parler de Dieu. « Fais-nous des «dieux qui marchent devant nous, » (Exode, XXXII, i. disions-nous à Dieu lui-même. Nous avons été magnifiquement exaucés par celui qui pense en bien ce que l'homme a pensé en mal. 11 nous a montré le Père; il nous a fait un Dieu qui marche devant nous ; car lui-même , revêtu de notre chair mortelle, il a marché devant nous. Nous avons connu sur la terre et nous retrouvons dans les cieux quelqu'un que nous pouvons aimer sans mesure, sans fin et sans crainte, un être qui peut remplir tout notre cœur, et qui en le remplissant l'apaise, l'épure et l'ennoblit, un Dieu également aimable et vénérable, un Dieu de bonheur

et de sainteté qu'on ne saurait connaître et contempler sans devenir tout ensemble et plus heureux et meilleur. C'est à le connaître , c'est à nous unir à lui qu'il faut nous appliquer si nous voulons de plus en plus nous détacher du monde; c'est en apprenant à l'aimer que nous ceindrons nos reins, et que nous nous trouverons prêts à partir joyeusement, ou résolument du moins, pour tel lieu, telle position, tel avenir que, dans sa parfaite sagesse , il lui aura plu de nous assigner.

SECOND DISœURS

▲ CEDX QUI lUBCHEirr DANS LA vmr

Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées.

Luc, Xn, 35. »

En faisant de la seconde partie de mon texte la matière d'un discours à part, je ne prétends pas nier que ce ne soit traiter deux fois le môme sujet; car Jésus-Christ, dans la seconde moitié du verset, n^impose pas à ses disciples un autre devoir que dans la première. En d'autres termes, il n'y a pas deux choses à faire pour lui obéir : avoir ses reins ceints, c'est avoir sa lampe allumée ; allumer sa lampe, c'est ceindre ses reins : il ne s'agit toujours que d'être prêt à tout, que de se mettre en état de faire face à toutes les difficultés, et de pourvoir, autant qu'il est en nous, à ce qu'aucune d'elles ne nous surmonte et ne nous accable. Il semblerait donc qu'en expliquant les premiers mots nous avons expliqué les autres; mais, mes frères, un même sujet peut avoir deux points de vue ou deux aspects. L'idée du texte que nous étudions est celle d'une préparation; il s'agit de pourvoir à l'avenir, mais cet avenir, c'est tout à la fois un devoir à accomplir et un mal à endurer ; un devoir qui veut

de la force, un mal qui demande de la patience. Où est le principe de cette force? nous Tavons vu; où est la source de cette patience? c'est ce quil nous reste à voir.

On ne prend jamais patience dans un mal que par la considération d'un bien; le bien seul fait supporter et, qui mieux est, accepter le mal. On est patient parce que d'avance on est consolé ; en sorte que dire à quelqu'un : Faites en sorte que, le mal survenant, vous soyez patient , c'est lui dire en d'autres termes : Faites provision de consolation, munissez-vous de joie, ayez du bonheur à opposer à votre malheur.

Or, tel est le sens de cette recommandation de notre Seigneur : a Que vos lampes soient allumées. x> Car, dans le langage de l'Écriture, les afflictions prennent souvent le nom de ténèbres; la lumière est un autre nom de la prospérité; « il m'a conduit, dit Jérusalem, dans les té- « nèbres et non dans la lumière; » (Lamentations, III, 2.) en sorte que tenir sa lampe allumée, c'est préparer, pour les jours de l'adversité , une provision de bonheur.

I>ans une lampe allumée, il y a trois choses à distinguer : la lampe elle-même, l'huile et la flamme. La lampe, c'est l'âme, avec toutes ses facultés naturelles. Cette lampe, tout homme à sa naissance l'a reçue des mains du Créateur, les uns plus grande et plus ornée, les autres plus petite et plus simple, mais tous également propre à recevoir l'huile sainte de la vérité; car cette vérité, je veux dire la parole excellente de l'Évangile, est l'huile que cette lampe est destinée à contenir; et la flamme, c'est la vie que l'Esprit de Dieu vient communiquer à cette vérité, qui du vase de l'Évangile a coulé au dedans de nous. Alors la lampe est dans sa perfection, car elle éclaire; non-seulement en ce sens qu'elle illumine notre entendement, mais dans cet autre sens, indiqué par notre texte, qu'elle luit joyeuse-

ment dans les ténèbres de l'affliction et jusque dans la vallée de Pombre de la mort. Cette flamme, que nous sommes imités à entretenir, est celle de la foi, de Tespérance et de PuDour.

J'ai dit, mes frères, entretenir, parce que Jésus -Christ nous dit dans mon texte : « Ayez ou tenez vos lampes «aUomées. » Mais ce précepte lui-même en suppose un autre : Allumez vos lampes; et même d'abord celui-ci : Ayez de l'huile dans vos lampes. Pourquoi donc ne nous touraerions-nous pas premièrement vers ceux qui ne les ont pas allumées, vers ceux mêmes dont les lampes sont encore vides, je veux dire sans huile, car hélas! notre lampe n'est jamais vide ! Ayez de l'huile dans vos lampes, allumez vos lampes, leur disons -nous; car les ténèbres vont venir, les ténèbres sont tout près, et la lampe du chrétien peut seule les dissiper.

Les ténèbres sont proches, la nuit vient ! Elle vient dans toute vie. Elle vient pour plusieurs dès le matin, laissant à peine au soleil qui se levait le temps d'égarer dans l'espace un pâle et triste rayon. La vie, pour un grand nombre, est bien moins un jour qu'une nuit, sillonnée çà et là, pour toute lumière, de quelques livides éclairs, qui ne font, selon l'expression du poète, que rendre l'obscurité visible. Pour tous, sans exception, il y a, dans la vie, des moments profondément sombres, des jours d'angoisse et de deuil, qui font comprendre, même aux plus épargnés, l'exclamation douloureuse de Job : « Pourquoi la lumière a-t-eiie « été donnée au misérable , et la vie à ceux qui ont le « coeur navré? » (III, 20.) De la source même de nos félicités jaillissent nos plus amères douleurs. Nos attachements les plus tendres arment la mort de quelques-uns de ses aiguillons les plus perçants; car, quoique saint Paul ait dit avec vérité que l'aiguillon de la mort c'est le pé-

ché, il est vrai que cet aiguillon se multiplie, et transfonne en pointes douloureuses chacune des fleurs dont nous parons nos têtes : toute couronne de fleurs devient tôt ou tard une couronne d'épines. Je ne veux pas, mes frères, vous faire ici de la vie humaine une tragique parodie, ni vous dérober les traces visibles et nombreuses de la bienveillance du Créateur. Mais le plus heureux des mortels, celui qui, par un privilège inouï, n'aurait à rassembler, au terme de sa carrière, que des souvenirs de prospérité, (je ne veux pas dire de bonheur,) serait un homme qui n'aurait jamais aimé. S'il avait aimé, il aurait souffert; il aurait souffert en autrui; et l'aspect général de la vie humaine le livrerait nécessairement aux plus douloureuses réflexions. Dans tous les cas, il lui faudrait mourir, quitter ce séjour de délices, s'enfoncer, sur les pas de la mort, dans un avenir ténébreux; or, dans la prévision de cet inévitable dénouement, ce n'est pas une seule fois, mes frères, c'est tous les jours qu'il mourrait; oui, tous les jours il mourrait à la joie; et les mouvements les plus vifs d'allégresse qui pourraient faire tressaillir son cœur, seraient comme un éveil donné à cette éternelle tristesse qui, dans un cœur d'homme, peut dormir, mais ne meurt jamais.

Telle est l'immuable condition de la vie humaine. Il y a un train de guerre ordonné à l'homme ici-bas ; nous sommes nés pour être travaillés, comme l'étincelle pour voler en haut. Sur quelque destinée que nous arrêtions les yeux, nous la voyons toute couverte de blessures ou de cicatrices. Tout nous rappelle, comme à l'envi, notre irréparable caducité. J'avoue qu'il est impossible au plus malheureux de méconnaître dans l'univers et dans sa propre vie les témoignages d'une bienveillance paternelle, les traces d'un premier dessein qui n'était autre que le bonheur de tous. Mais le malheur de la condition humaine n'en est pas moins un

SSCONB PISGOimS. Ii7

accablant fardeau pour le cœur et pour la pensée. Cette incertitude de Favenir le plus prochain, ces douleurs entrelacées avec toutes nos joies, la mort toujours prête à se wnger ou à se jouer de nos passagères félicités, tout cela ne nous afflige pas seulement, tout cela nous étonne. Le malheur nous semble un désordre, et, dans un sens, nous avons raison; mais cette conviction elle-même ajoute à notre malheur. Nous savons, en outre, que contre ces ennemis nombreux et obstinés de notre bonheur, il n'est point d'asile; que la loi générale ne souffre aucune exception, et que, s'il y a, d'homme à homme, quelque espèce dlnégalité durant la vie, le dernier moment égalise tout. Nous avons donc dès à présent, ou nous aurons un peu plus tard, besoin d'être consolés. Il nous faudra, si je puis parler ainsi, quelque bonheur à opposer à cet inévitable nttlheur. A vos lampes! si vous en avez, semble nous crier, à l'approche des ténèbres, la simple prudence humaine.

On peut essayer de se consoler par le sentiment de son innocence; on peut se dire qu'on ne s'est point attiré par quelque faute, ni même par aucune imprudence, le coup terrible qu'on vient de recevoir. Mais outre que cet appareil ne peut être mis sur les blessures que nous nous sommes faites de nos propres mains , notre conscience nous interdit cette consolation. Si nous n'avons pas mérité telle ou telle souffrance, nous avons mérité de souffrir, et nos plus insolents murmures ne peuvent empêcher absolument d'arriver jusqu'à nous cette voix de la vérité qui nous cric : « Pourquoi lîiomme murmurerait-il, l'homme, dis-je, qui « souffre pour ses péchés? » (Lament. m, 39.) Et puis, oubliez, si vous le pouvez, tout cela; parez-vous, pour quelques instants, d'une innocence imaginaire; si le tort n'est plus de votre côté, il est donc du côté de Dieu; c'est Dieu

qui est injuste si vous ne Têtes pas, et comme il ne peut point y avoir d'injustice en Dieu, autant vaut dire que Dieu n'est pas. Est-ce là ce que vous appelez une consolation? N'est-ce pas, au contraire, le fiel ajouté au vinaigre et Taffliction à l'affligé?

On peut, contre les maux de la vie humaine, invoquer la philosophie. Mais la philosophie n'est ici que le grand nom d'une chose très vulgaire. Tout ce qu'elle peut dire, en le retournant de mille façons, c'est que le monde est ainsi fait, que nos plaintes ne nous en feront pas un autre, qu'il vaut mieux supporter ce qu'on ne peut changer, et que nos cris ne font qu'élargir notre plaie. L'habitude en sait là-dessus tout autant que la philosophie, et il est peu glorieux à la sagesse humaine d'aboutir, par des détours plus ou moins prolongés, à une résignation stupide. Toute vraie consolation est une joie; il n'y a point là, il ne peut y avoir de joie; toute vraie consolation doit nous élever, et celle-ci nous dégrade. Ne devons-nous pas, au nom de notre dignité, comme dans l'intérêt de liotre bonheur, chercher d'autres consolations?

On peut se dire qu'on n'a pas tout perdu, et s'exhorter soi-même à tirer parti d'un reste de bonheur : c'est encore de la philosophie. L'esprit peut faire ces calculs, mais l'âme ne les fait pas. Jusqu'à ce que l'homme, à une tout autre école que celle de la philosophie, se soit reconnu indigne de tout, il n'apprécie pas ce qui lui reste, mais seulement ce qu'il a perdu. Chacun de vous n'aurait qu'à interroger son expérience pour nous dire jusqu'où peuvent aller, dans ce sens, l'injustice, l'ingratitude et la présomption de l'homme. Je n'en veux pas signaler les incroyables excès. Je me borne à dire : A qui cette consolation suffit-elle ? Pour qui est-elle une consolation? Toute consolation est une joie : où donc est ici la joie? Toute consolation doit

SECOND DISGOUBS. 119

remplir le vide qui vient de se faire dans la vie et dans le cœur : où donc est ce vide rempli? Allez dire à Thomme du monde : a Cette amitié perdue , ce n'est qu'une amitié de moins; cet enfant que la mort vient de vous prendre, ce n'est pas votre seul enfant; ou s'il était le seul, il vous reste des amis, ou si tout vous manque, vous-même vous vous rest^ : ne considérez pas ce qui a disparu, mais ce qui demeure , car vous pourriez ne rien avoir; d'autres n'ont rien, et vous pourriez descendre à leur niveau; » — vous verrez, mes frères, comme il vous répondra. Cette consolation d'ailleurs, comment l'appliquer à l'ensemble de la vie? Cette vie, dans son ensemble, ne satisfait personne, dis-je, parmi ceux qui sont réduits aux seules clartés de la philosophie. Irez-vous leur dire : A la place de cette vie manquée, venez, en voici une autre ? Où est-elle cette vie de rechange? Où est- elle pour quiconque n'a pis reçu des mains du Dieu- Sauveur la lampe de l'espénnoe?

On peut encore se roidir contre le malheur, on peut le braver; mais ce n'est pas être consolé; la douleur, d'une manière ou d'une autre, finit par reprendre ses droits; ou plutôt elle ne les perd pas un instant. Les résistances de Torgueil ne sont qu'une douleur de plus. Et tout le monde n'en est pas capable. La plupart des hommes ne transigent pas avec le besoin de consolation; rien ne leur en tient lieu, rien ne leur donne le change. Pour émousser l'aiguillon de la douleur , le temps vaut mieux que l'orgueil , car le temps use tout; mais il use l'âme comme tout le reste; la puissance d'oublier n'est qu'une faiblesse; la vie en est moins douloureuse, mais elle en est moins sérieuse, moins noble; et encore qu'on ait oublié à mesure tout ce qu'on a souffert, elle n'en a pas moins perdu son prestige; ce n'est jamais impunément qu'on a souffert; l'illusion est dissipée

120 DEUX GONSEaS DE LA SAGESSE.

pour toujours; on sait à quoi s^en tenir sur les promesses de la vie , et quoi que fassent les événements , ils ne nous prendront plus à espérer une impossible félicité.

La divine sagesse , Jésus-Christ , a pris les devants sur cette prudence , et c'est de sa part que nous venons vous dire : mortels, qui savez ce que c'est que la vie, mettez de l'huile dans vos lampes, et allumez-les. Que vos lampes deviennent, selon l'expression dont nous nous sommes servi, les lampes de la foi, de l'espérance et de l'amour. La lumière de la vie, ce n'est pas le bonheur, c'est la consolation; ce n'est pas ce qu'on voit, c'est ce qu'on ne voit pas; et pour dire toute la vérité , ce n'est pas ce qu'on reçoit, c'est ce que l'on donne, selon tout le sens de cette parole du Seigneur : « qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. » (Actes, XX, 35.) La clarté de notre vie consiste à croire, à espérer, à aimer. A croire, c'est-à-dire à tenir pour certain l'amour immuable du Père au milieu des témoignages de sa colère; à espérer, c'est-à-dire à embrasser, du milieu des ruines qui s'accumulent autour de nous, le royaume qui ne peut être ébranlé; à aimer, c'est-à-dire à remplacer le souci de notre propre bonheur par le souci du bonheur d'autrui, et plus généralement à placer hors de nous le centre de notre vie; car c'est en cela proprement que consiste l'amour.

Et gardez-vous de retrancher à cette triple flamme un seul de ses rayons, ne pensez pas surtout que la foi la plus ferme et l'espérance la plus vive suffiraient au bonheur sans l'amour. L'Évangile, qui a dit que la foi et l'espérance ne sont rien sans l'amour, rien pour la félicité comme pour la perfection, l'Évangile vous démentirait; votre conscience, votre expérience vous démentiraient aussi. Quels ont été dans votre vie les moments de vrai bonheur? Ne sont-ce pas ceux où vous vous êtes oubliés pour autrui?

SSGONB BISGOUBS. i'ii

Llntime parenté de la félicité et de Tamour ne vous a-t-elle pas été, dans ces occasions, instantanément révélée? Ce que vous trouvez dans vos trop rares souvenirs , ne le trouvez-vous pas aussi dans votre raison? L'amour, qui est le bonheur de Dieu même , doit être aussi la suprême félicité de l'être que Dieu a fait à son image. Tout autre bonheur n'est pas digne de cet être , et ne le rend pas satisfait. Les jouissances égoïstes le vident; Tamour seul le remplit et le nourrit; le bonheur vulgaire a besoin de recevoir et n'a jamais assez reçu, l'amour a besoin de donner et n'a jamais assez donné; les sacrifices épuisent l'un , les sacrifices entretiennent l'autre; et tandis que le premier ne gagnerait rien à gagner le monde, le second s'enrichit de ses pertes mêmes. La foi et l'espérance n'ont de prix que parce qu'elles conduisent à l'amour, et l'âme se passerait de croire et d'espérer, si sans espérer et sans croire il était possible d'aimer. Le bonheur même d'être aimé serait incomplet sans le bonheur d'aimer ; et si la charité de Dieu est infiniment précieuse à l'homme, c'est, n'en doutez pas, en lui donnant lieu, et le contraignant, pour ainsi dire, de rendre amour pour amour. Le comble des grâces de Dieu, le derniermotde sa charité, le résumé de l'Évangile, la fin, pour nous, de l'œuvre rédemptrice, ce n'est pas d'être aimés, c'est d'aimer. C'est quand nous aimons que tout est consommé; c'est quand nous aimons que notre salut est réalisé. L'amour est le souverain bien; il est donc aussi, dans le malheur, la souveraine consolation, et c'est lui, plus encore que la foi, plus encore que l'espérance, qui prête à la lumière de notre lampe les jets les plus vifs et les plus brillants. Mais d'un autre côté, c'est la foi et l'espérance qui ouvrent le cœur à l'amour divin; c'est par la vertu de la foi et de l'espérance que notre cœur, devenu un nouveau cœur, devient capable à la fois d'aimer d'un amour

pur tout ce qui doit être aimé, et de ne pas succomber sous les maux qui naissent de notre condition et de Tamour luimême. Ne séparons point ce qui est inséparable, ne retranchons aucun des éléments de la consolation; répétons que, dans ce monde tel qu'il est devenu, dans la vie telle qu'elle est faite, la lumière de nos ténèbres, le bonheur de notre malheur , consiste dans une foi qui se fonde sur Dieu même, dans une espérance qui compte sur lui, dans un amour qui s'élève jusqu^à lui pour redescendre de là sur l'humanité et l'embrasser tout entière.

Ce qui devrait vous plaire, ô mes chers frères, des consolations ou plutôt des joies de l'Évangile, c'est qu'elles n'ont besoin ni du secours de l'orgueil ni de celui du temps, et qu'elles unissent, dans l'âme de celui qui souffre, la force et la douceur. Où je vois la douceur sans la force, je me dis : L'homme est annulé, ses ressorts intérieurs sont brisés, et la religion ne doit pas produire de pareils effets. Où je vois la force sans la douceur, je me dis : Il n'y a pas de consolation, pas de joie, car la joie adoucit; la vérité n'est donc pas là. Mais celui qui a embrassé Jésus-Christ par la foi, celui qui, dans les deux déserts, a enfin retrouvé un père, celui-là, dans la douleur, sera tout ensemble doux et fort; car qu'y a-t-il à la fois de plus fort et de plus doux que la foi, que l'espérance et que l'amour? N'attendez de lui , dans l'épreuve , ni de la soumission sans énergie , ni une roideur superbe. Il est ce que l'homme doit être, armé de courage et paré d'humilité, debout devant la fortune, à genoux devant Dieu.

Avec l'huile de la Parole , avec la flamme de l'Esprit , faites servir la lampe de votre âme à illuminer vos ténèbres. Ceci s'adresse à vous qui ne connaissez point encore la dispensation de Dieu dans l'Évangile, ou qui la connaissez inutilement parce que votre cœur n'en ^st pas encore

touché. Égaux les uns aux autres en infortune, sujets les uns et les autres aux mêmes vicissitudes , vous paraissez, sous un autre rapport, bien différents les uns des autres, puisqu'il y a entre vous la différence de Tignorance à la connaissance, ou, comme on le dirait peutrétre, de la foi à llncrédulité. Cette différence est-elle aussi grande quil le parait? Ni les uns ni les autres vous ne croyez, si la foi nesl rien de moins qu^une vie de Tâme. Qu'est-ce, dirat-on, que la lampe sans l'huile? mais qu'est-ce que l'huile sans la flanune? Celui qui a l'huile sans la flamme y voit-il mieux que celui qui n'a encore ni l'huile ni la flamme? Et le donateur suprême ne peutril pas, du même coup, donner l'huile et faire jaillir la flamme ? Je vois donc mieux ce qui vous réunit que ce qui vous sépare, et je vous adresse les uns et les autres au Père des esprits de toute chair, pour que, touché de vos besoins, il vous donne aux uns et aux autres ce qui vous est nécessaire, aux uns la connaissance de son Évangile et les convictions chrétiennes, aux autres cette vie de l'Esprit, qui seule fait des convictions de 1 Intelligence une foi véritable et efficace. Là, pour la première fois, vous trouverez la lumière, c'est-à-dire la joie et le bonheur; car en Jésus embrassé par la foi se trouve une abondance de consolation, une plénitude de félicité, qui suffit à l'avenir comme au passé. Vous y recevrez, pour tout dire en deux mots, la certitude d'être aimés et la puissance d'aimer. Que faut-il de plus? Qu'y a-t-il au delà? Que peut désirer encore, ou que désirera vainement celui qui est aimé, celui qui aime? Quel vide peut laisser dans le cœur et dans la vie la communion intime, la correspondance inaltérable avec le Père céleste? De quelles ténèbres ne sera pas vainqueur un jour si éclatant et si pur? Quel doute, quelle crainte, quel regret, quel désir peuvent tyranniser un cœur qui a Dieu pour lui, et qui, pour mieux

iU DEUX CONSEILS DE LA. SAGESSE.

dire, le possède et le porte en lui? Dire que Dieu Ta élevé jusqu'à Famour, n'est-ce pas tout dire? L'amour, qui est plus fort que la mort, est plus fort que tout l'univers.

Allumez cette lampe, allumez-la tandis qu'il est jour. Lorsque l'obscurité, au tomber du jour, pénètre dans vos demeures, vous vous procurez, au moyen du feu, un jour artificiel; mais vous n'avez garde d'attendre qu'il fasse tout à fait nuit, parce que, dans l'épaisseur des ténèbres, vous ne trouveriez qu'à grand'peine ce dont vous avez besoin pour les dissiper. Image bien juste, mais faible encore, de ce que la prudence exige de vous à l'égard d'une autre lumière. C'est en plein jour, c'est à midi, c'est le matin, qu'il faut allumer cette lampe. C'est dans tout l'éclat de la prospérité qu'il faut pourvoir aux heures d'épreuve. Ces époques d'émotion et de trouble sont peu propres à une aussi grande affaire. On se démène, on se débat, on s'abîme dans sa douleur; le loisir manque, l'esprit n'a plus de liberté : à peine capable de pourvoir aux nécessités de la situation, il l'est bien moins encore de se faire des principes, et de donner à point nommé une nouvelle base à toute sa vie. Car, mes frères, il ne s'agit pas de moins. C'est une œuvre d'examen, d'observation intérieure et de méditation profonde qu'il faut entreprendre et achever au milieu des émotions les plus poignantes; ce sont les merveilles de la paix qu'il faut accomplir au sein des horreurs de la guerre. Pensez-y bien : apprendre tout à coup, et lorsque toute l'âme est emportée d'un autre côté, la grande science de la foi , de l'espérance et de la charité ! Renouveler toutes ses convictions, tous ses principes, toutes les habitudes de son esprit, toutes les tendances de son âme, tout son être en un mot, lorsque la douleur impérieuse réclame toutes nos pensées ! Quand on nous dira qu'un artiste a mis la dernière main à quelque peinture délicate, ou qu'un savant

a bit avec succès des observations microscopiques sur le pont d^un navire dont la violence de la tempête a rompu tous les mâts et dont un récif caché sous les eaux vient d'entrouvrir la carène , nous ne serons pas plus étonnés. Sans doute que ces grands orages de la vie peuvent avoir des résultats bénis; Tangoisse enseigne bien des choses, et sans elle que saurions-nous? Mais sans parler de tous les cas où nous souffrons inutilement et où nous nous empirons par la souffrance même, remarquons seulement qu^il s'agit ici des ressources de Tâme contre la douleur, des consolations qu'elle a besoin de trouver en soi à Theure de répreuve. Où sont ces consolations, ces réjouissantes clartés, pour celui qui, tandis qu'il faisait jour, n'a pas allumé sa lampe? Combien d'infortunés, errant dans les ténèbres de la tristesse , se sont peu à peu rapprochés de Vabime, c'est-à-dire du désespoir, et y sont tombés ! Combien d'autres, endormis pas ces mêmes ténèbres, car les ténèbres endorment, ont perdu tout courage, ont cessé de pourvoir à eux-mêmes, et, par cette négligence désolée, ont rendu leur malheur irréparable ou sans mesure? De combien d'autres, enfin, une douleur que rien n'adoucissait n'a-t-elle pas aigri le caractère , envenimé les sentiments, corrompu le jugement, gâté enfin toute la vie, non-seulement pour eux-mêmes , mais pour ceux dont le bonheur leur était confié ! Rien ne peut affaiblir, tout renforce au contraire Texhortation de notre Seigneur : « Que vos lampes soient allumées! » c'est-à-dire : a Que la nuit survenant trouve vos lampes allumées ! »

Dans les climats où nous vivons, le demi-jour du crépuscule précède et annonce la nuit; on peut, dans cet intervalle, préparer des flambeaux ou des lampes. Il est,.au contraire, des zones où la nuit , au lieu de monter peu à peu dans le ciel, l'envahit tout à coup, et ensevelit tous les

êtres vivants dans de soudaines ténèbres. Il en est de la vie comme de ces régions, et le malheur est, dans la vie humaine, encore plus inopiné que l'obscurité dans les pays dont je parle. C'est, la plupart du temps, un soir sans crépuscule. On tombe de la splendeur du jour dans la noire tristesse de la nuit. On souffre sans Tavoir prévu, sans y avoir été préparé par un déclin du bonheur : naturellement on en souffre davantage. Rien n'ayant amorti la chute, on arrive au bas tout meurtri et tout brisé. Oh ! quelle amertume, quel trouble, quelle tempête intérieure lorsque la plus grande félicité et la plus profonde infortune , c'est hier et aujourd'hui ! Quelles paroles magiques communiqueront à la fois la force et la douceur à celui que la gloire enveloppait hier et la honte aujourd'hui, à cet autre, hier encore le plus envié, aujourd'hui le plus malheureux des pères , à cet homme qu'enivraient hier toutes les espérances et à qui une infirmité soudaine et incurable ferme aujourd'hui pour jamais toutes les routes de l'avenir? Apprendra-t-il aujourd'hui ce qu'il ne savait pas hier? Pourra- t-il être consolé s'il ne l'était pas d'avance?

Nous avons donc raison de dire : « Allumez vos lampes ! » Mais si l'Esprit de Dieu lui-même est la flamme de nos lampes, est-ce à nous qu'il appartient de les allumer? Qui peut les allumer que Dieu seul? Cette objection est réfutée par ses conséquences mêmes, car elle s'étendrait de proche en proche à tous nos devoirs, et n'y ayant plus de pouvoir, il n'y aurait plus de devoir. Ne distinguons point entre ce que nous pouvons et ce que nous ne pouvons pas; car s'il y a quelque chose au-dessus de nos forces, tout est audessus de nos forces, et si quelque chose est à notre portée, tout est à notre portée. Disons franchement et hardiment que l'homme ne peut rien et qu'il peut tout, rien sans Dieu et tout avec Dieu. Toute la morale de l'Évangile

SECOND BISGOin». 437

rppose sur ces deux bases. Sans Dieu je ne puis suffire au moimire de mes devoirs; avec Dieu je suis capable de tous, même des plus grands, même du devoir qui les renferme tous, je veux dire du devoir d'allumer la lampe. £t c'est pourquoi Jésus-Christ, qui eût pu dire : L'Esprit de Dieu allumera vos lampes, est allé plus loin, et a dit : ce Allumez

< vos lampes. » En parlant de la sorte, il savait apparemment que nous pouvions les allumer; nous pouvons, avant comme après, Ten croire sur parole; mais après comme avant, nous disons avec saint Paul : ce J'ai fait cela, non pas

< moi toutefois, mais la grâce de Dieu qui est en moi. » (1 Cor. XV, 10.) L'âme chrétienne unit inséparablement le sentiment de la responsi^ilité et celui de la dépendance.

Nous vous disons donc sans scrupule : « Allumez vos « lampes, » à vous dont les lampes ne brûlent point encore, H pour les allumer nous vous adressons à l'Évangile interprété par votre conscience, à votre conscience éclairée par l'Ëvangile. Mais vous qui les avez allumées , n'avez-vous rien à fiiire? Êtes*vous désormais à l'abri des épreuves? N'avez-vous pas au contraire, en votre qualité de chrétiens, des aflOictions particulières à prévoir? Ou pensez-vous peutttre que vos lampes, une fois allumées, brûleront d'ellesmêmes et ne pourront plus s'éteindre ? 11 est écrit pour- Uni : a N'éteignez point l'Esprit; » (1 Thess. V, 49.) vos Umpes peuvent donc s'éteindre. Il est écrit : « Rallumez « le don qui est en vous; » (2 Tim. I, 6.) il faut donc tous ies jours entretenir cette flamme. Il faut, incessamment, tûre provision de bonheur pour les jours d'infortune, de j<M<* pour les heures de tristesse. Il faut nourrir dans le fond de vos cœurs la foi, l'espérance et l'amour.

Trois moyens, sous la bénédiction divine, sont à votre «iisposition pour cela : la contemplation, la prière et les bonnes œuvres. Ne pourrais-je pas ajouter : « et ces trois-là

« ne sont qu'un? » Par contemplation, j'entends celle de Jésus-Christ. Ce n'est pas un travail de la pensée, quoique la pensée soit inséparable de la contemplation; non, c'est un regard simple, filial, assidu sur Jésus-Christ; je ne dis pas seulement sur sa doctrine, mais sur Jésus-Christ; je ne dis pas sur le christianisme, mais sur Jésus-Christ; car c'est Jésus-Christ, et non le christianisme, qui est notre objet, notre bien, notre vie. Contempler Jésus-Christ, vivre avec Jésus-Christ, faire sa société de Jésus-Christ, se retirer auprès de Jésus-Christ, s'accompagner de son souvenir, s'envelopper de sa présence, regarder à lui comme l'épouse fidèle regarde à son époux, lui rapporter toutes nos pensées et tous nos desseins, remplir de lui notre esprit et notre âme; ce moyen est le premier, ce moyen même est tout; car il entraîne tout le reste.

Prier; c'est-à-dire ne rien attendre que de Dieu, et tout attendre de Dieu; tenir incessamment notre âme ouverte devant lui; exposer au Père, que Jésus-Christ nous a rendu, nos besoins, nos craintes, nos peines; nous remettre continuellement entre ses mains; accepter d'avance tout ce qu'il lui plaira de dispenser; gémir devant lui dans le sentiment de notre faiblesse; déposer à ses pieds le fardeau de nos péchés ; soupirer en sa présence après la grâce d'un cœur nouveau; nous placer sous les rayons de sa lumière, sous la rosée de ses grâces; solliciter avec toute l'humilité de l'indigence un asile sous son toit, une place à son foyer; s'abriter sous sa miséricorde, se réchaufi*er sur son cœur; voilà la grâce des grâces : aucun vent, aucun orage n'éteindra la lampe de celui qui prie.

Agir enfin; abonder dans les œuvres de justice et de charité, remplir ainsi sans relâche et notre cœur et notre vie où le monde s'obstine à vouloir pénétrer; ne laisser, dans cette constante et heureuse préoccupation du bien,

SBGGHD DISCOURS. 129

aucune place, aucun moment, aucune occasion au mal; s'unir ainsi de plus en plus à Jésus-Christ en lui ressemblant; respirer d'avance Tair du ciel; anticiper sur les joies pures de rétemité; toucher de la main la réalité de cet ordre moral, de ce royaume de Dieu, invisible à tant de regards; marcher, en quelque sorte, par la vue, dans 1 obscurité de ce monde; en un mot, obéir afin de con- Qiitre, servir afin d'aimer : voilà le troisième moyen qui TOUS est proposé : tant que vous en ferez usage, ne crair gnez pas que la flamme de votre lampe s'afiaiblisse ou s'éteigne, que la consolation vous manque à l'heure des aflictioDs.

i Cest par là, » dit saint Jean, en parlant des œuvres de Famour, a c'est par là que vous comiaitrez que vous êtes «de la vérité et que vous assurerez vos cœurs devant i Dieu. B (1 Jean, m, iO.)

En viendrez-vous peu à peu à trouver à la souffrance toute la saveur d'une bénédiction? Pourquoi non? Depuis le temps où saint Paul disait aux Colossiens : « Je me ré- « jouis dans mes souffrances, x> (I, ^A.) le bras de Dieu ne s'est pas raccourci. Si tout chrétien regarde comme le sujet d'une parfiadte joie les diverses épreuves auxquelles il est nposé, la grâce de Dieu peut l'élever plus haut, et le iuettre en état d'en ressentir de la joie. Mais n'est-ce pas déjà beaucoup qu'il connaisse ce qu'elles valent, et que, d'an mouvement libre et sincère, il en bénisse Dieu? Attendez fermement cette grâce, ô vous qui avez soigneuseoient entretenu la flamme de vos lampes. Vous savez depuis longtemps que vous êtes aimés; mais l'heure de l'affliction nendra vous apprendre combien Dieu vous aime; car c'est pour cette heure-là que Dieu a réservé la plus abondante fusion de ses grâces, et c'est pour cela même qu'il a prépire cette heure. Rien ne lui coûtera, croyez-le bien, pour

id8 DEUX GONSBIL» DE LA SAGESSE.

fakre de vos jours de deuil des jours d'éclatante luniièFe. Des milliers Tout éprouvé avant vous, et des nïilliers encore sont prêts à vous dire que, jamais autant que dans les heures d'angoisse, ils n'ont connu et goûté combien TÉternel est bon. Ce sont les malheureux qui sont reconnaissants. On dirait, à les entendre, que la prospérité endormait leur reconnaissance et que le malheur Ta réveillée. Il y a en effet une joie spirituelle, surnaturelle, qui repose au fond de Tâme chrétienne dans les jours tranquilles, mais que Taffliction fait bouillonner et déborder, et qui réserve ce qu'elle a de plus sensible et de plus touchant pour les moments mêmes où toute joie paraît impossible. Cette joi* d« l'esprit ne fait pas disparaître la tristesse de la nature; mais cette tristesse n'éteint pas cette joie; elles subsistent à côté l'une de l'autre, la tristesse servant d'oecasion et d'aliment à la joie, la joie prévenant l'excès de la tristesse. Les prodiges ne coûteraient rien à Dieu pour ohanger ^ votre tristesse en joie. Lorsque dans votre Gethsémané (car chacun à son tour entre dans ce jardin pour y suer du sang comme le prince des justes) vous aurez, en votre agonie, poussé ce lamentable cri : a Mon père, arrière de moi ce « calice ! » (Matth. XXVI, 39.) le Père pourrait envoyer des anges à votre aide comme il fit à notre généreux représentant; mais Christ avait besoin de ce secours, et nous, grâces à lui, nous n'en avons pas besoin. Les anges qui, dans ces heures funèbres, viendront d'une main compatissante soutenir notre tète qui penche, essuyer la sueur de notre front, sont des anges invisibles, qui ne viendront point alors pour la première fois; car ils sont là depuis longtemps, et ne nous ont jamais quittés. Ces anges invisibles, c'est la fei, c'est l'espérance, c'est l'amour, si nous les avons retenus auprès de nous par la contemplation, par la prière et par les bonnes œuvres; ou plutôt celui que nous-avon&retenu*

SSCÙSID DISCOUBS. 4SI

auprès de nous, c'est Dieu lui-même, Dieu, dont TEsprit, selon qu'il Ta dit lui-même, est « en détresse dans toutes f nos détresses. » a Quand nous marcherions par la vallée tde Tombre de la mort, nous ne craindrions aucun mal; f car Dieu est avec nous; son bâton et sa houlette sont c ceux qui nous consolent. » (Ps. XXIII, 4.) Oui, dans ces ténèbres mêmes, les plus noires de toutes les ténèbres, dans les approches de la mort, tu viendras toi-même, ô mon [Heu, reconforter ta pauvre créature; tu défendras Tabord de notre couche à ces visions de terreur que de sinistres apparences et le souvenir de nos péchés convoquent autour de nous; que s'il plaisait à ta sagesse de nous laisser faire, tout seuls et sans consolation immédiate, une partie de la route dans l'obscurité de notre souterrain, ce serait pour tûre briller à son issue, plus pur et plus éclatant, le jour sacré de la rédemption. La face radieuse de notre Sauveur illuminerait ces ténèbres; nous ne tarderions pas à rencon- ^r son doux, son bienfaisant regard, et dès ce moment, rassurés et ravis, nous sentirions une joie sublime s'élever ^ grandir dans notre âme à travers nos frayeurs, nos regrets, nos remords peut-être. Auprès de lui que pouvonsnous craindre et qu'est-ce qui peut nous manquer? Ne serons-nous pas bien partout où il sera? Pouvons-nous être parbitement satisfaits partout où il n'est pas? L'espérance qui nous tenait lieu de bonheur ici-bas, n'était-ce pas l'espérance de le posséder? Et s'il était doux, dans ce lieu ^'m\y de souifrir avec lui, que sera-ce, dans le ciel, de régner avec lui? révélations, ô gloire, ô merveilles d'une iQort chrétienne , que vous êtes grandes et ravissantes ! l'ourrons-nous jamais vous payer trop cher? Et pour mourir de la mort des justes, est-ce trop faire que de mourir <i'avance et tous les jours à nous-mêmes, et de cacher pro- ^<^ément notre vie avec Christ dans le sein de Dieu? Sei-

i3S DEUX CONSEILS DE LA SAGESSE.

gneur, enseigne-nous cette mort, pour que nous soyons capables de Tautrel Seigneur, dépouille -nous de nousmêmes et nous revêts de toi ! Rends-nous pauvres afin que nous soyons riches ! Sois notre unique trésor ! Sois notre unique lumière dans les jours de bonheur, pour être notre lumière dans les Jours de deuil et à Theure du dernier départ!

Jean, I, 42. — Matthieu, XVI, 13-18.

Un pécheur, nommé André, ayant ouï parler de Jésus, s'est levé et Ta suivi. Jugeant qu'il a trouvé en lui le Messie on le Christ, il fait part à son frère Simon de cette heureuse nouvelle, et le conduit vers Jésus. «Et Jésus, dit « l'Évangéliste, ayant attaché son regard sur lui, dit aussi- • tôt : Tu es Simon, fils de Jona; tu seras appelé Céphas, I c'est-à-dire pierre. » (Jean, I, 42.) Et comme Jésus n'est fis homme pour mentir ni pour proférer des paroles naines, ces mots : « Tu seras appelé pierre, » signifient : Tu seras une pierre, tu seras un rocher. Et ce nom s'attache désormais à Simon, dont le nom primitif s'eiface peu à peu ou ne parait plus guère que réuni à son nouveau nom. C'est familièrement, couramment, presque sans y penser, que les disciples de Jésus appellent pierre ou rocher leur compagnon de service; nous-mêmes, nous ne le connais- ^ns plus, pour ainsi dire, que sous ce nom solennel et mystique : Dieu, dans ses décrets étemels, l'avait d'avance appelé par son nom comme il appela Cyrus; Pierre il était •iéjà avant de naître à la vie mortelle, Pierre il est dans l'É- Rtise jusqu'à la fin des ftges, Pierre il sera dans rétemité.

S'il n'était pas bien évident que Jésus-Christ ne dit rien, ne fait rien sans une intention sérieuse, nous trouverions dans un autre endroit la preuve que c'était à bon escient et bien sérieusement qu'il avait conféré à son disciple ce nom aussi expressif qu'imposant. Il le lui confirme dans une occasion solennelle. Le peuple est à la fois ému et divisé au sujet de l'homme de Nazareth. On ne s'accorde que sur un point : c'est qu'assurément cet homme est un très grand personnage; si grand, en vérité, qu'on ne peut se persuader qu'il appartienne à la génération présente , car c'est aux choses et aux hommes du passé que nos respects s'attachent de préférence; c'est sans doute un des grands hommes en qui Dieu s'est glorifié : ou Jean-Baptiste qui vient de périr, ou Élie, ou Jérémie, ou quelqu'un des prophètes. « Et vous, dit Jésus à ses disciples, vous, qui ditesvous que je suis? » Simon-Pierre, dit l'historien, Simon le rocher (car déjà on ne l'appelait plus autrement), prend la parole et répond ; « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vi- « vaut. » A.quoi Jésus répliqua aussitôt : « Tu es bien heu- « reux, Simon, fils de Jona, car ce n'est pas la chair et le « sang qui t'ont révélé cela , mais mon Père qui est aux a cieux. Et je te dis à mon tour : Tu es pierre, » (c'est-àdire de même que tu m'as nommé, je te nomme, « tu es a pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Église, et les « portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » (Matthieu, XVI, 13-18.) Ainsi donc, dès le commencement et vers la fin de son ministère, Jésus a solennellement imposé le nom de Pierre au fils de Jona; une première fois lorsque Simon n'avait rien fait ni rien dit encore qui en fournît l'occasion à Jésus-Christ , et une seconde fois , à propos d'une parole ou d'une profession de foi prononcée par ce même apôtre.

Nous avons, mes frères, à vous proposer quelques ré-

FBEMUSR DISCOURS. 135

flexkms sur ce que fit Jésus-Christ en ces deux occasions, nous voulons dire sur cette substitution souveraine d'un nouveau nom à celui qu'avait reçu à sa naissance le fils de Jooa. Mais il faut commencer par expliquer le nom nouveau, le nom éminemment significatif que Jésus-€hrist impose à Simon.

Je parle, mes frères, du nouveau nom seulement. On pourrait essayer d'expliquer l'ancien. Même chez nous, TOUS le savez peut-être , il n'est pas de nom qui n'ait un sens; mais ce sens, pour la plupart des noms, a fini par disparaître dans les altérations successives des mots. Il n'en était pas de même chez les Hébreux. Tout nom signifiait quelque chose, parce qu'on ne voulait pas, parce qu'on n'admettait pas qu'un nom n'éveillât aucune idée. Les vœux, les espérances, les affections, les souvenirs d'une famille s'exprimaient ouvertement dans le nom que recevait un enfant. Ce n'est pourtant pas sous ce rapport qu'il vaudrait la peine d'expliquer le nom de Simon et celui de Jona son père. Mais plus d'une fois peut-être, dans le choix du nom de son enfant, un père fut, à son insu, dirigé par la Providence, et il arriva aussi quelquefois que Dieu prononça explicitement sa volonté à cet égard. Aussi le nom de Jeany qui signifie la grâce ou le don de l'Éternel, fut apporté par un ange à Zacharie, père du préci^rseur; et le nom très usité de Jésus, ou Sauveur, fut par l'expresse volonté de Dieu , le nom humain de Jésus-Christ. Il est des cas où un rapport très frappant entre le nom d'un personnage et son caractère ou sa vie, permet à peine de douter que Dieu soit resté étranger à la détermination d'une famille. Gomment ne pas admirer que celui à qui l'Oint de TÉtemel cria sur le chemin de Damas : « Pourquoi me « persécuies-tu? » ait porté, pendant la première période i de sa vie, le nom de Saul ou de Saûly c'est-à-dire de ce

i36 SIMON-PIERRE.

malheureux prince qui, dans la personne de David, persécuta aussi un Oint de TÉtemel? Quant à Thomme dont il est question dans notre texte, nous nous bornons, sans rien affirmer de plus, à dire que Simon signifie écoutant, et que Jona signifie colombe. Quels beaux noms au point de vue de TÉvangile ! quelle juste expression de ce que fut en effet cet apôtre aussi aimable que vénérable ! et combien tout chrétien comprendra facilement que celui qui porte dignement le nom d'écoutant et le nom de colombe mérite aussi celui de rocher I

Mais il s'agit ici du nouveau nom que reçut Simon. Jésus, à deux reprises, l'appela Céphas, c'est-à-dire pierre. Ce nom d'abord ne paraît point obscur; toutefois nous ne serions pas sûrs de bien saisir et de posséder tout entière la pensée du Seigneur, si nous étions réduits à notre texte. Jésus-Christ devient son propre interprète dans les paroles de saint Matthieu que nous rapprochons de celles de saint Jean. Nous aurions pu croire (et qui sait si le fils de Jona ne le crut point aussi?) que ce nom de Pierre annonçait d'avance l'inébranlable fermeté qui le caractériserait comme apôtre de Jésus-Christ. S'il le crut, ce fut une grande erreur, et le sujet d'une grande humiliation; et un moment dut venir où ce nom, qui s'était attaché à sa personne, et par lequel son maître et ses compagnons continuaient à le désigner, dut lui sembler, le dirai-je, cruellement dérisoire. Sans parler de son malheureux reniement et de sa fuite avec les autres disciples, était-ce vraiment la fermeté de la conviction, la fermeté de la charité, qu'on pouvait reconnaître dans ces accès de présomption, dans ces emportements, généreux sans doute, mais où la chair et le sang jouaient un si grand rôle ! C'est donc dans une autre pensée que Jésus-Christ le nomma Pierre; et cette pensée, il l'a déclarée lui-même : c< Sur cette pierre je bâtirai mon Église. »

Il n'est donc pas question, directement au moins, du caractère de saint Pierre, mais de sa vocation et, de son œuvre. L'Église du Seigneur devait être bâtie sur lui. Non pas comme si Pierre devait être le fondement de TÉglise, puisqu'il n'y a qu'un seul fondement ou qu'une seule pierre angulaire, savoir Jésus-Christ. Pierre lui-même devait être posé sur ce fondement, duquel, comme toutes les autres pierres de l'édifice, il recevait sa force; mais il était, après Jésus-Christ , au nom et de la part de Jésus-Christ, une pierre ou un rocher sur lequel s'élèverait, comme un temple vivant, l'Église de Jésus-Christ.

L'Église, dans un certain sens, existait avant cette parole. Aussitôt qu'il y eut quelques personnes qui crurent en Jésus-Christ et qui le suivirent, il y eut une Église, et cette petite congrégation, toute passive encore, assise dans le silence aux pieds de Jésus, portait dans ses mains, dans son cœur, dans sa foi, les destinées de l'univers. C'est dans cette pensée peut-être que Jésus-Christ disait à cette poignée d'hommes obscurs : « Ne craignez point, petit « troupeau, car il a plu à votre père de vous donner le «royaume. » (Luc, Xn, 32.) Toutefois, dans un autre sens, l'Église n'existait pas encore. L'Église active, spontanée, représentant et continuant Jésus-Christ, l'Église, accomplissement de celui qui accomplit tout en tous , ne date que de la mort de Jésus-Christ, qui ne devait attirer tous les hommes à lui que lorsqu'il aurait été élevé; ou^ plus précisément encore, elle date de la communication du Saint-Esprit, qui fut, pour les disciples du Sauveur, le signal attendu et désiré. L'histoire du christianisme date de plus haut; l'histoire de l'Église s'ouvre le jour de la Pentecôte. C'est ce jour-là que commence, avec le ministère de la Parole, la construction du temple nouveau.

Or quels sont, dans cette grande œuvre, le rang, la part,

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le rôle de Simon? Ce qu'il a été, ce qu'il a fait est-il propre à justifier cette parole du Sauveur : a Tu es pierre, et sur a cette pierre je bâtirai mon Église. »

Convenons-en, mes frères : si, pour la justifier, il fallait (ainsi que plusieurs Tout supposé) que Pierre eût été, nonseulement pour Tensemble des fidèles, mais pour ses compagnons dans Tapostolat, Tautorité suprême en matière de doctrine, la source de la vérité, le juge en dernier ressort de toutes les questions, Pierre n'a point justifié le titre imposant que son maître lui a donné. Toute TÉglise apostolique, qui ne lui a point reconnu ces attributions, a donc été infidèle; Pierre lui-même Ta été, puisqu'il ne les a point réclamées. Ni les apôtres ne se sont soumis à Pierre, ni Pierre ne l'a jamais prétendu. Des partis, dont chacun se donnait un chef d'entre les apôtres, paraissent dans les premières Églises; Pierre, sans le vouloir, a le sien dans l'Église de Corinthe , où plusieurs lui donnent une préférence exclusive sur ApoUos et sur Paul; ce parti, si Pierre avait eu en effet l'autorité suprême dont on le revêt malgré lui, était nécessairement le bon parti, ou plutôt ce n'était pas un parti, c'était l'Église orthodoxe : cependant saint Paul l'appelle un parti et blâme ceux qui s'attachent à Céphas, à Apollos ou à lui-même, au lieu de s'attacher simplement et directement à Jésus-Christ. Paul reprend saint Pierre au sujet d'une pratique où la doctrine était profondément intéressée; et Paul s'honore d'avoir agi de la sorte, et Pierre ne réclame point. Nulle part , ce dernier n'exerce ni n'affecte une autorité supérieure à celle des autres apôtres; nulle part il n'est par rapport à eux la suprême et dernière instance; et lorsqu'il est consulté avec d'autres, qui sont appelés comme lui les colonnes (à cause qu'ils avaient été avec le Seigneur), eh bien ! dans l'occasion même où il devait, ce semble, ou jamais, se montrer

PREIOSR DISCOURS. 139

pape dans toute la force <lu terme, tout ce qui le distingue, c'est de parler le premier; il dit son avis, il ne l'impose pas; il n'est pas même le président de cette assemblée, ni le modérateur de cette discussion; il n'y jette d'autre poids que celui d'une sagesse pleine d'humilité; en un mot, rien ne révèle en lui, dans cette occasion véritablement unique, les prétentions que plus tard, et sur le tombeau même de cet humble apôtre, on a élevées en son nom. Que reste-t-il à extraire de l'Évangile en faveur de ces mêmes prétentions? Rien; à moins que l'on ne veuille dire que Pierre y est nommé plus souvent que les autres disciples et ordinairement le premier, que Pierre y prend plus fréquemment la parole, digne organe quelquefois de ses compagnons de service, mais quelquefois aussi, dans sa précipitation, organe d'une sagesse chamelle et d'un zèle indiscret, si bien que dans le même chapitre où Jésus- Cbrist lui confirme le nom de Pierre, Jésus-Christ encore, quelques lignes plus loin, l'appelle Satan à cause de ses paroles. Si donc en disant à Simon : a Tu es pierre, » Jésus a transformé en monarchie la république chrétienne, si Jésus a élevé son disciple sur un trône, Jésus a parlé en vain; car Simon n'a rien été de tout ce qu'il devait être. Simon était une pierre sur laquelle devait être bâtie l'Église de Jésus-Christ. Quoi que ce soit que ces paroles signifient, elles ne signifient point, elles n'expriment point que Pierre dût être l'apôtre des apôtres, et seul revêtu dlnMlibilité entre ces premiers disciples, tous témoins comme lui de la résurrection de Jésus-Christ, tous participants conmie lui des dons et des lumières du Saint-Esprit. Et si , renonçant à réclamer pour Pierre ce que l'histoire de TÉglise apostolique lui refuse trop évidemment, on le réclame pour son siège, pour ses successeurs (au cas qu'il ait ea un siège et des successeurs), si l'on interprète cette

simple déclaration : « Tu es pierre et sur cette pierre je a bâtirai ](non Église, » dans ce sens : que non pas Pierre lui-même, mais, excepté lui, tous ceux qui ont été évéques de Rome, sont au bénéfice de la promesse qui fut faite à lui seul, et ont succédé eux seuls à Tautorité de tous les sièges et de tous les apôtres, si les paroles de Jésus-Christ, nulles pour saint Pierre lui-même, signifient tout cela pour ceux qui lui ont succédé dans le gouvernement d'une communauté particulière, on appuie le droit sur le fait au lieu d'appuyer le fait sur le droit, c'est-à-dire que, ne pouvant autoriser par les textes un établissement humain, on prend le parti d'interpréter les textes d'après cet établissement; on cherche le sens des paroles divines dans l'institution au lieu de chercher dans les paroles divines le jugement de l'institution; on ébranle, par un si énorme renversement de tous les principes de l'interprétation, les bases de toute croyance; on livre le sens des Écritures à l'arbitraire le plus effroyable, on enlève toutes les clôtures, et l'on ouvre 4e champ de la vérité à la fureur des doutes les plus extravagants; en un mot, par une affirmation insolente on a donné droit d'avance à toutes les négations. Nous n'allons pas trop loin, mes frères, ce sont les affirmations sans preuves, ce sont les démentis donnés à l'évidence, qui ont rendu soupçonneux les esprits les plus simples, incertains et flottants les esprits les plus fermes, et qui ont fait déborder le scepticisme dans l'Église et dans la société.

Ainsi donc, mes frères, la promesse de Jésus-Christ à Simon n'a pas, ne peut pas avoir le sens exorbitant qu'on lui adonné; et d'un autre côté, les paroles de notre Seigneur ont sans doute un sens. Le chercherons-nous longtemps, mes frères? ne s'offre- t-il pas à notre premier regard?

Quand les Ëvangélistes et l'historien des Actes laisse-

FREIOER DISGOITRS. 141

raient saint Pierre sur la même ligne que tout le reste des apôtres, il ne faudrait pas encore nous étonner de la pro- (Âétie de Jésus-Christ à son sujet. L'édifice de TÉglise n'aurait pas reposé principalement sur lui , mais il aurait reposé sur lui en quelque mesure, et nous pourrions toujours, après dix-huit siècles, regarder à Simon comme au rocher dont nous avons été taillés. (Ësaïe, LI, 1.) Si Jésus- Christ, rappelant d'un nom différent, mais également vrai, lui eût dit : a Tu es pain, et de ce pain je nourrirai mon Église; » ou : « Tu es une eau vive, et de cette eau j'abreuversii mon Église, » nul de nous n'en conclurait que Paul^ et Jean, et Jacques, et ApoUos, et Timothée n'ont rien à réclamer dans cette appellation significative. Jésus-Christ, qui est proprement le pain et l'eau vive, n'a-t-il pas transtocmé ses apôtres en eau vive et en pain? Et comment leur refuser d'avoir été des rochers ou d'avoir fait partie du rocher sur lequel l'Église a été bâtie? Ainsi donc, quand Simon serait demeuré dans l'ombre ou le demi-jour où sont restés d'autres apôtres, la parole de Jésus-Christ à son égard trouverait sa justification dans le seul fait de l'apos* tolat de Simon et dans la certitude générale que nous aurions qu'il a travaillé avec tous les autres au progrès de l'Évangile sur la terre. Il resterait sans doute à se demander pourquoi lui seul, parmi tous les apôtres, vit son nom changé par son maître, pourquoi lui seul fut surnommé Pierre; mais de quelque manière qu'on expliquât cette particularité, et même quand il faudrait renoncer à l'expliquer, le nom qui lui fut imposé par Jésus-Christ n'en paraîtrait pas moins convenable et vrai, et la déclaration du Maître n'en trouverait pas moins sa pleine confirmation dans les services que Simon, concurremment avec d'autres, aurait rendus à la cause de l'Évangile. Comme saint Pierre, à quelques égards, est évidemment sorti de la ligne, nous

143 SIMON-PIEBKE.

nous sommes accoutumés, mes frères, et très justemeat, à rattacher aux paroles de notre Seigneur une pensée plus particulière; mais cela n^empéche pas qu'à un taux inférieur, c'est-à-dire sans se distinguer, l'activité de Pierre n'eût accompli cette promesse. Effacez par la pensée tout ce qui le distingue, tout ce qui lui assigne, dans l'histoire évangélique, une importance particulière, et vous ne trouverez pas, j'ose vous l'assurer, que la parole du Maître ait été prononcée en vain. Elle pouvait signifier davantage, mais elle pouvait signifier moins aussi. Les faits seuls ont prouvé qu'elle signifiait davantage.

Mais certes, elle signifiait davantage, et l'accomplissement n'en a pas été simplement exact, mais riche, surabondant, éclatant. Non-seulement Pierre a fait partie de ce rocher vivant sur lequel l'Église a été lentement élevée, mais Pierre a été à lui seul un rocher; Pierre, en un certain sens, a été le rocher même sur lequel le Seigneur a ^ bâti. Il faut nous expliquer.

En toute œuvre, mes frères, si nous remontons au principe, nous trouvons que Dieu fait tout, et ne partage sa gloire avec personne. Mais si nous abaissons le regard, nous lui trouvons des aides ; les hommes sont ouvriers avec lui, parce qu'il l'a ainsi voulu : leur œuvre lui appartient sans doute , ainsi qu'eux-mêmes , qu'il a créés et armés pour faire cette œuvre; néanmoins ils ont été ouvriers avec lui, et l'œuvre qui vient de lui a été faite par eux. Or, en consentant qu'une œuvre soit humaine. Dieu l'assujettit à toutes les conditions humaines , et particulièrement à celle-ci : c'est que tous ceux qui s'en occupent sous son regard, n'aient dans cette œuvre ni une part exactement égale, ni une part exactement pareille. Dans toutes les œuvres auxquelles plusieurs hommes concourent ensemble, Iç dévouemçftt fût-il le même chez tous, il en est comme

PBEMIEK DISCOURS. i43

d'un drame, où tons n'ont pas le même rôle. 1) y a partout^ il fiut partout des hommes d'initiative, des hommes faits pour commencer, pour entreprendre, pour frayer la route, pour donner l'exemple; leur caractère est un caractère à part, qu'à égalité de dévouement et de fidélité, les uns ont reçu et les autres n'ont pas. Chaque société, même la plus libre, cherche des yeux, lorsqu'il s'agit d'une démarche importante, quelque individu mieux qualifié que d'autres pour Il faire; et dans les œuvres qui ont pour objet l'étaMfssement du royaume céleste. Dieu ne manque jamais d'en sttsciler de pareils. Tant que la nature humaine sera ce qo'eUe e$t, il y aura de ces liommes à qaî l'iniliative esi dérolue; il y en aura dans le domaine de la religion comme daas tous les autres. Dans aucun des grands mouvements qâ ont renouvelé la face du monde ou l'état des esprHs, b omltitade ne s'est passée d'un chef. Elle te chevche, non pour avoir des idées, mais parce qofelle en a; caff si elfe n'en avait pas, elle ne le chercherait point. Elle le cherche pour agir dans le sens de ses idées, pour les réahser; ou plutôt, elle n'a pas la peine de le chercher : le plusr ému, le plus fort, non pas toujours le meilleur ni le plus éclairé, s'avance, et quelquefois s'avance tout seul et pour son propre compte; mais l'étendard qu'il agite lui donne bientôt une armée. Ainsi s'avança Luther, d'un pas incertain d'abord, et pourtant intrépide; il portait en lui, mais plus distincte et plus profonde, la pensée obscure d'une multitude; il la dit tout haut, et cette multitude reconnut sa pensée, elle se reconnut elle-même, et suivit dans les périls d'une généreuse guerre celui qui d'un mot, pour ainsi dire, la révélait à elle-même* L'Église renouvelée trouva son homme d'action dans Luther, comme l'Église naissante avait trouvé le sien dans saint Pierre. Saint Pierre, ave«*. des grâces miraculeuses, est le Luther de la primitive

144 SIMON-PI£RRB«

Église, comme Luther, réduit à des grâces plus ordinaires, est le saint Pierre de la Réformation. Et c'est en considérant ce qu'a été cet apôtre pour TÉglise naissante et par conséquent pour TÉglise de tous les temps, qu'on se sent obligé d'attacher une intention spéciale et très personnelle à cette déclaration du Christ : « Tu es Pierre. »

Déjà, dans cette Église non encore constituée, dans cette Église en quelque sorte mineure que Jésus-Christ avait rassemblée autour de sa personne, c'est Pierre, entre tous les autres, qui attire et qui arrête nos regards. Son maître ne lui a point assigné la première place; car la première place n'appartient à personne, et nous nous rappelons qu'une question indiscrète, non de Pierre, mais de la mère de deux autres disciples, fit sortir de la bouche du Seigneur cette déclaration mémorable : « Celui qui voudra a être le premier parmi vous , qu'il soit le serviteur de tous. » (Matthieu, XX, 27.) Encore moins Pierre a-t-il été investi par son maître d'aucune espèce d'autorité sur ses compagnons de service : pas un mot dans ce sens n'est sorti de la bouche du Maître. Mais quel est le nom qui se rencontre le plus souvent, si ce n'est celui de Pierre? qui estrce qui sert d'organe aux disciples lorsqu'ils s'adressent à Jésus- Christ, si ce n'est ce même Pierre ? à qui notre Seigneur lui-même adresse-t-il plus souvent la parole qu'à Pierre? Car il faut bien le remarquer : cette attention que Pierre, involontairement, attire sur lui par son seul caractère, par un zèle plus actif, par une affection plus démonstrative (1), Jésus-Christ contribue à la lui faire accorder; Jésus-Christ a, sinon plus d'intimité (nous savons le contraire), du moins plus de rapports extérieurs avec lui qu'avec le reste des apôtres; il s'en occupe davantage; il en fait l'objet

(i) • Emieat ardent, » Ce mot d*un poëte ancien résume le caractère de Pierre

PREHIEa DISCOURS. 145

d'une sollicitude particulière; il le prépare, il Texerce, il ressaye, pour ainsi dire, à une situation future; c'est un instrument qu'il accorde, un métal qu'il affine, une arme qu'il aiguise; il ne donne à aucun autre des soins aussi particuliers, et l'on dirait que, Pierre étant formé d'avance à l'apostolat, tous les autres le seront par là même. Ainsi donc le caractère de Pierre le porte toujours, comme un soldat vaillant, en avant de la ligne, et la volonté de son midtre l'y maintient. Elle l'y maintient si évidemment que, partout, dans l'Évangile, son nom ouvre la liste des autres disciples, et que lorsqu'il n'est fait mention que des principaux, il est encore le premier entre ceux-là; tant cette distinction ou cette prééminence est avérée, est reconnue, tant c'est un &it incontestable. Est-ce donc sans but, est-ce donc sans vue de l'avenir que Jésus-Christ, mieux compris d'ailleurs, mieux connu d'un autre de ses disciples, entre ainsi dans le caractère de Simon, et lui laisse, dans l'histoire de ces premiers temps, remplir une si grande place? Ainsi donc, avant l'action même, l'homme d'action s'est révélé. Ainsi nous savons d'avance qui sera à l'avant-garde quand l'armée se mettra en marche. Et lorsque en effet le signal a été donné, lorsque, dans un bruit éclatant de tempête, les apôtres rassemblés pour solenniser la dernière Pentecôte judaïque, ont entendu sonner la grande heure du départ, aucune indécision, aucun partage entre eux sur le nom du capitaine qui doit marcher à leur tête. Il y a longtemps que ce rôle est dévolu à Pierre, et ce n'est qu'à son défaut que quelque autre s'en chargerait. Lorsque les dL<;c)ples étaient encore dans l'attente du Consolateur, lorsque cent vingt personnes, prémices des milliers de milliers encore enfermés dans la main divine, s'aguerrissaient dans la lutte de la prière à d'autres luttes qui ne pouvaient tardpr, Pierre, préoccupé d'action et de gouvernement, pro-

voqua rélection d'un douzième apôtre, en remplacement de celui qui, selon la terrible expression de TÉcriture, a s'en était allé en son lieu. » (Actes, I, 25.) Après Teffusion du Saint-Esprit, manifesté tout d'abord par le don des langues, lorsque la multitude des Juifs venus pour la fête, et dont les prêtres n'avaient pas encore eu le temps d'empoisonner l'esprit, lorsque cette multitude profondément ébranlée sollicite une explication ou plutôt une direction, c'est Pierre qui répond, c'est Pierre qui proclame l'avénement du culte en esprit et en vérité : la première prédication, après celles de Jésus-Christ, sort de la bouche de Pierre; c'est lui qui invite au baptême ces prémices d'entre les nations; c'est lui dont la parole puissante crée et constitue en quelques instants une Église chrétienne de trois mille ftmes au sein de la cité qui vient de tuer le Christ. Quelques jours se passent. Pierre, soutenu par cette foi dont un seul grain transporte les montagnes, opère aux yeux du peuple une guérison miraculeuse. C'est pour lui le texte d'une nouvelle prédication qui le fait jeter dans le§ fers, mais qui appelle cinq mille âmes de plus à la profession de la foi nouvelle. Ainsi, Jésus-Christ, par le ministère de Pierre, a déjà tout un peuple dans cette même ville où, si peu de temps auparavant, quelques rares amis s'encourageaient en secret du souvenir de ses paroles. La captivité de Pierre n'annule ni ne suspend son influence , et nous ne voyons personne occuper, durant son absence, la place qu'il laisse vacante. Sa liberté l'avait amené devant la multitude, sa captivité amène pour ainsi dire devant lui les membres du sacerdoce juif. 11 leur annonce, comme à la multitude, le conseil miséricordieux du Père des hommes; et, pour la première fois, rompant le silence, Jean, compagnon de sa captivité, se joint à lui dans cette déclaration dont le calme et la simplicité portent la frayeur dans l'âme des prêtres

PREMIER DISCOURS. i47

et les condamnent à Tinaction : a Jugez vous-mêmes s'il est «juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu. » (Actes, rv, 19.) Rendu à la liberté, il reprend sa place au milieu des apôtres, et dans les circonstances décisives et solennelles, c'est encore lui que nous voyons paraître. Le premier des deux miracles de terreur opérés sous TÉvangile appartient à Pierre : à sa voix Ananias et Saphira expient un mensonge hypocrite par une mort soudaine. L'enseignement appartient également à tous, car tous ont, aussi bien que lui, reçu le Saint-Esprit; mais l'action, l'initiative lui sont propres, jusqu'à ce que, les centres étant multipliés et la première Église en ayant engendré plusieurs ^ chacune devienne peu à peu ce qu'était la première, et reçoive également l'impulsion de quelque homme d'action qui sera comme le Simon-Pierre de cette nouvelle communauté. Toutefois, jusqu'à ce qu'elles soient consolidées, et pour qu'elles puissent l'être, Pierre intervient et se montre partout. L'enseignement de Philippe a fait germer dans Samarie une moisson nouvelle : saint Pierre, qui ne l'a point semée, accourt pour la lier en gerbes; cette Église ne demandait qu'à être constituée et organisée : c'est Pierre qui la constitue et qui l'organise. Ainsi &it-il partout : a car Pierre, » nous est-il dit, a visitait toutes les Églises. » (Actes, IX, 32.) Est-ce assez? Non, mes frères; une autre tâche est commise à Pierre : c'est b solennelle introduction de la gentilité dans l'Église. Ici encore , l'enseignement paraît moins que l'action. Pierre na ni inventé, ni conçu, ni raisonné l'universalité du don de Dieu; seulement une vision, dont le sens lui échappe d'abord, le prépare à la rencontre inopinée d'une vérité nouvelle, ou d'un nouveau développement de la grande vérité évangélique. Ce n'est pas lui qui enseigne, c'est plutôt lui qui est enseigné^ lorsqu'un ordre de Dieu l'ayant

conduit dans la maison du centenier Corneille, il y trouve sa vision expliquée et, lorsque, voyant le Saint-Esprit combler de ses dons, marquer de son sceau des hommes qui ne sont ni Hébreux ni descendants d'Hébreux, il n'a plus qu'à proclamer la surprenante nouvelle de la vocation des Gentils, et à s'écrier avec le prophète : a Réjouis-toi «avec chant de triomphe, stérile qui n'enfantais point; a élargis le lieu de ta tente, et qu'on étende les courtines a de tes pavillons; car tu te répandras à droite et à gauche, « et ta postérité possédera les nations. » (Ésaïe, LIV, 1-3.) Qu'est-ce que les anciens préjugés de Pierre contre ime telle manifestation? qui est-ce qui pourrait s'opposer, ainsi qu'il s'exprime lui-même, à ce que ceux-ci, qui ont reçu le Saint-Esprit, soient baptisés d'eau ? Cet homme franc et résolu hésitera-t-il ? Il n'hésite point; il renverse la barrière que, tout à l'heure encore, il croyait inébranlable; il cesse d'être Juif en même temps que ces néophytes cessent d'être païens; il répand l'eau du baptême sur toutes ces têtes profanes; et sous le toit du centenier Corneille s'accomplit la plus grande promesse et s'ouvre le plus vaste avenir.

Tout à l'heure, mes frères, vos yeux ne rencontraient que le nom et les traces de Pierre. Vous continuez à le chercher : il ne paraît plus; l'ombre se répand sur sa personne, le silence enveloppe son nom. Son œuvre n'est pas terminée; il travaillera beaucoup encore jusqu'à ce dernier et fructueux travail du martyre; mais quand il a donné à l'évangélisation du monde une impulsion qui ne s'arrêtera plus, son rôle n'est plus le même; il abdique par le fait et silencieusement cette primauté dont la force des choses et la volonté de son mîdtre l'ont temporairement investi; comme ces dictateurs de l'ancienne Rome, il retourne à la charrue; et si dès lors quelque chose le distingue, si l'on peut

PREMIER DISCOURS. i49

réclamer pour lui quelque prééminence, je pense que c'est celle de Thumilité. Qui pourrait lire, qui a jamais lu les lettres de ce saint apôtre sans y reconnaître, avec émotion, ce caractère par-dessus tous les autres? Où est-il cet impétueux Simon qui frappe le serviteur du grand-prêtre? (Matthieu, XXVI, 51.) Où est-il, ce présomptueux Simon, qui ose dire à son Seigneur : « Quand tous t'abandonne- « raient, je ne t'abandonnerai pas? » (Matthieu, XXVI, 33.) Où est-il ce téméraire Simon, qui, s'opposant à Taccomplisseœent du ministère de Jésus -Christ, lui crie : a A «Dieu ne plaise! cela ne ^arrivera point! » (Matthieu, X\l, 22.) n a disparu, mes frères, et son lieu ne le reconnaît plus. Mais où est-il aussi ce Simon qui reniait son maître et son ami? Je ne trouve plus qu'un homme tout vide de lui-même et tout plein de son Sauveur, s'effaçant, s'anéantissant, non-seulement devant lui, mais devant ceux que lui-même il a conduits au combat, un grave, doux, pieux, modeste serviteur de Dieu et des hommes, un admirable modèle d^umilité et de candeur.

Jean, I, 42. — Matthieu, XVI, 13-18.

Mes frères, à présent que nous savons dans quel sens Jésus-Christ impose le nom de Pierre au fils de Jona, il nous reste à chercher si quelques instructions ne découlent point pour nous d'un fait aussi remarquable. Faudra-t-il les chercher longtemps? Faudra-t-il même les chercher? Est -il probable que la conduite de notre divin maître dans des conjonctures si graves, que la vocation si solennelle d'un de ses apôtres à un rôle si important pour les destinées de TÉglise , que parmi les paroles du Sauveur celle qui met le plus en relief la suprême autorité dont il était revêtu, est-il probable que tout ce qui a eu de si grandes conséquences pour Tavenir du monde, n'en aura point pour notre instruction ? Non, cela n'est pas probable, cela n'est pas même possible. Ces choses, comme toutes les autres, ont été écrites pour notre instruction, afin que nous croyions, et qu'en croyant nous ayons la vie éternelle. Étudions donc de nouveau le fait qui nous a fourni la matière d'un premier discours, mais cette fois pour nous instruire dans les voies du Seigneur, et pour pénétrer, autant

SEGONB DISCOURS. 151

que nous le pourrons et autant que cela pourra nous être utile, dans les secrets de sa providence.

Une chose nous frappe avant toute autre dans le texte que nous étudions : c'est que Jésus-Christ donne à Simon un nom significatif et prophétique avant que Simon ait rien bit ni rien dit qui puisse présager ce qu'il deviendra plus tard. Nous l'avons vu : c'était une première rencontre, et rien ne donne lieu de supposer que Jésus-Christ eût recueilli la moindre information sur le compte de Simon, n attache sur ce nouveau-venu un de ces regards pénétrants qui allaient sans doute des traits du visage jusqu'au fond de l'âme, et sans l'interroger, sans l'avoir fait parler, il lui dit : a Tu es Simon, fils de Jona, » (lui disant ainsi son premier nom, qu'il n'avait peut-être jamais entendu prononcer;) « tu es Simon, fils de Jona; tu seras appelé Cé- «phas, c'est-à-dire Pierre. » Si vous supposez qu'il ait ainsi parlé sans égard à ce qu'était Simon, si vous supposez que Jésus se soit dit à lui-même : « Je veux que l'homme qu'on va m'amener ou qu'on m'amène en ce moment soit le rocher, la pierre sur laquelle s'élèvera mon Église, » et si cet homme l'est effectivement devenu, comment assez admirer la souveraineté de Jésus-Christ, à qui tous les instruments sont bons parce que sa puissance devient leur puissance, et sa lumière leur lumière? Comment assez admirer qu'il ait pu faire du premier venu, par la seule vertu de sa parole, par un seul acte de sa volonté, l'indispensable promoteur d'une œuvre aussi difficile? Si l'on peut dire que l'Évangile est une seconde Genèse, on peut dire aussi que la vocation du fils de Jona est une véritable création. Jésus-Christ est donc bien le fils et l'image de celui qui dit et la chose comparait, de celui qui appelle comme si elles étaient les choses qui ne sont pas. Vous avez parfaitement le droit de vous en tenir à cette première sup-

153 smON-PIERBE.

position, qui, certes, est à la gloire de Jésus-Christ; mais je ne m'y arrête pas. Jésus-Christ, est-il dit, avant de dire à Simon : « Tu es pierre, » attacha sur lui son regard. Ce ne put être en vain; d'un seul de ses regai*ds il pénétra Simon; dès ce moment Simon lui fut connu. Mes frères, cette divine pénétration, l'admirerons-nous moins que nous admirions tout à l'heure cette divine puissance? Est-il moins étrange, est-il moins merveilleux de dire d'un homme, dès la première vue, ce qu'il est et ce qu'il sera, et de changer son nom d'après cette prévision, que de le préparer, quel qu'il puisse être, à devenir un jour ce que l'on veut qu'il soit? Vous pouvez choisir. Pour nous, nous sommes, dans les deux cas, également frappé de l'autorité, de la majesté de Jésus-Christ. Dans les deux cas, nous re- > connaissons en Jésus-Christ celui à qui toute puissance a été donnée dans le ciel et sur la terre, celui à qui l'Esprit n'a pas été départi avec mesure. Mais nous croyons qu'il connaissait saint Pierre, et qu'il l'a choisi pour ce qu'il était. Nous allons plus loin : nous croyons que la conduite de Jésus-Christ en cette occasion représente la conduite ordinaire de Dieu.

Dieu, qui des cailloux du grand chemin peut susciter des enfants à Abraham, peut manifester sa souveraineté en faisant sortir un effet d'une cause qui lui parait contraire. Je dis, mes frères : qui lui paraît contraire; car, au fond, que savons-nous si elle l'est réellement? Si vous en exceptez les miracles proprement dits, qui sont, à le bien prendre, des manifestations de la puissance créatrice, des créations partielles subséquentes à la création générale, quelle est l'œuvre de Dieu où nous puissions dire avec certitude que Dieu intervient comme créateur? Lorsqu'il emploie un objet selon la connaissance parfaite qu'il en a, il en tire des effets que nous, qui connaissons cet objet infi-

SECMÏND DISCOURS. 153

niment moins bien, nous ne pouvons nous expliquer. Cette puissance n'est pas moins divine que l'autre, et dans tous les cas, il ne fout pas oublier que lui-même d'abord a foit les êtres qu'il choisit et préparé les instruments qu'il emploie. Nous ne devons donc pas craindre de rabaisser l'idée de Dieu en supposant que, dans l'accomplissement de ses desseins, il a égard à la nature des objets, quoiqu'il se plaise probablement à confondre nos pensées en cherchant ses moyens où nous n'aurions trouvé que des obstacles. Nous ne devons pas craindre non plus que cette supposition nous mette en contradiction avec l'Écriture; car si l'Écriture nous dit que Dieu a choisi les choses foibles de ce monde pour confondre les fortes, et même celles qui ne sont' point, pour abolir celles qui sont, (1 Cor. 1, 27, 28.) il faut bien comprendre que les choses faibles de ce monde ne sont point des choses absolument faibles, et que les choses dont il est dit qu'elles ne sont point, sont, au contraire, ou existent dans le sens le plus énergique du mot. Si, comme Jésus-Christ nous l'enseigne, ce qui est ^nd devant les hommes est en abomination devant Dieu, on a le droit de retourner cette proposition, et de dire que ce qui est petit aux yeux des hommes est plein de gloire aux yeux de Dieu, que ce qui, aux yeux des hommes, n'est rien ou n'est point, est réel et même considérable au regard de Dieu, seul infaillible estimateur. Sous le nom du néant opposé à l'être, ou de la petitesse opposée à la grandeur, que faut-il bien souvent entendre, si ce n'est Y esprit, qui est invisible, opposé à la matière, qui se voit? Il ne faut donc point précipiter notre jugement; il ne faut point confondre l'admirable et le miraculeux, ni faire de ce dernier la loi du gouvernement divin. Les œuvres de Dieu sont trop parfoites, la connaissance qu'il en a, trop intime, la puissance avec laquelle il en détermine les rapports, trop

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souveraine, pour qtfil ait habituellement besoin, si ce n^est pour confondre notre incrédulité ou pour encourager notre foi, de recourir à la création absolue, qui est, comme nous l'avons dit, le caractère du miracle. Généralement parlant, ce qu'il a fait suffit à ce qu'il veut faire, et toutes les sphères de la création en rendent témoignage. Newton avait prévu dans un immense lointain d'avenir une époque où il faudrait, de toute nécessité, que la main créatrice intervînt de nouveau. Ce qu'un philosophe croyant jugeait indispensable, un philosophe incrédule l'a démontré superflu. Laplace a prouvé que le suprême ordonnateur de l'univers avait pourvu à tout, et qu'un élément négligé par Newton garantissait la paix du firmament jusqu'aux dernières limites de l'existence des mondes. Certainement quand l'Éternel évoque Moïse du fond du désert et du milieu de ses troupeaux, pour fonder une nation indépendante et préparer de loin cette grande assemblée des peuples réservée au fils de David, il se sert de la faiblesse pour confondre la force, et tire ce qui est de ce qui n'était point. Néanmoins, lorsque Moïse, épouvanté de sa mission, allègue la pesanteur de sa langue et l'embarras de sa parole, que fait l'Étemel, tout en gourmandant l'incrédulité de Moïse, et en lui rappelant que c'est lui, l'Éternel, qui a fait la bouche de l'homme, que c'est lui qui a fait le muet et le sourd, le voyant et l'aveugle ? que fait-il ? a Aaron le lévite n'est-il a pas ton frère? dit-il à Moïse; je sais qu'il est éloquent; a tu mettras mes paroles dans sa bouche, et je serai avec « ta bouche et la sienne. » (Exode, IV, 14?, 15.) L'Éternel donc, qui eût pu donner à Moïse une bouche éloquente, le laisse tel qu'il est, mais il lui donne pour compagnon et pour organe un homme naturellement éloquent.

Saint Pierre fut choisi dans le même esprit qu' Aaron l'avait été. Nous avons vu, dans notre discours précédent,

une partie au moins de ce qui désignait le fils de Jona au choix de Jésus-Christ et à la mission spéciale qui devait être son partage. Nous n'y reviendrons pas. Mais ce qu'il faut dire maintenant, c'est que lorsque Dieu a commencé, il contiime; que rien ne sort incomplet d'entre ses puissantes mains; que lorsqu'il a choisi un instrument il le perfectionne, il le cultive pour ainsi dire, de manière à le rendre entièrement propre à l'usage qu'il en veut faire ; il le conduit pas à pas, quelquefois par des voies difficiles et mystérieuses, qu'on reconnaît plus tard avec admiration. Jésus-Christ, ayant choisi le fils de Jona, s'attacha dès lors, si je puis ainsi dire, à son éducation. Qu'il y avait de choses à faire pour discipliner cette énergie sauvage, pour régler cette vivacité passionnée, pour épurer ce zèle trop charnel, pour humilier cette ardeur présomptueuse! Pères de famille, instituteurs, pasteurs des peuples, venez étudier la divine pédagogie de Jésus-Christ. Venez, à cette école normale, apprendre la persévérance, le ménagement, l'inépuisable indulgence, et cette courageuse charité qui n'épargne à un pupille bien-aimé aucune des conditions d'un noviciat douloureux. Jésus-Christ a fait directement ou indirectement l'éducation de tous ses apôtres, mais avec quelle particulière sollicitude l'éducation de l'apôtre sur lequel, conune sur un rocher, son Église devait être bfttie ! Vous auriez cru peut-être que le disciple que Jésus aimait, que saint Jean serait l'objet de plus de soins. Assurément il était pourvu à l'éducation de saint Jean; elle se faisait, si Ton peut s'exprimer ainsi, sur le sein de Jésus; saint Jean se nourrissait en silence des paroles du Maître, se pénétrait de son esprit, s'appropriait de divins secrets; il recueillait pour une époque encore éloignée des souvenirs et des inspirations d'une valeur infinie; astre paisible et pur, il ne devait se lever à l'horizon de l'Église^ il ne devait

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verser sur elle toute la lumière de ses enseignements qu'après que tous les autres apôtres auraient agi, auraient parlé ; et sa parole , comme un fruit de Tarrière-saison , devait être le complément magnifique, nouveau, inattendu, des enseignements d'un saint Pierre, d'un saint Jacques et d'un saint Paul. C'est pour cet avenir qu'il se réchauffait, qu'il mûrissait en silence , dans cette glorieuse et tout à la fois dans cette humble intimité avec un maître qu'il lui fut donné, avant tous les autres disciples, de bien comprendre et de bien connaître. Son éducation commencée par Jésus- Christ devait s'achever lentement dans la solitude et dans le recueillement de la vieillesse. Mais l'heure de Simon était moins éloignée; elle allait sonner; les premiers coups, dans la guerre qui se préparait, devaient être portés par lui; c'était, de plus, une nature puissante, mais rude, toute pleine d'aspérités, composée des plus durs contrastes, et il y avait une telle liaison entre ses qualités et ses défauts, qu'il eût été impossible peut-être à un autre instituteur de retrancher les défauts sans entamer les qualités. L'attention toute privilégiée, et quelquefois exclusive en apparence, dont saint Pierre fut l'objet de la part de Jésus-Christ peut nous faire mesurer tout à la fois et la difficulté de la tâche et toute son importance. Interrogations, interpellations, réprimandes, rien n'est épargné, tout est prodigué; Jésus-Christ enseigne saint Pierre par les faits comme par les paroles; il habite avec lui, il en fait son intermédiaire et son représentant, il le met d'avance en contact avec son rôle futur, il lui en fait prendre l'habitude; enfin il l'expose, par sa providence, à une épreuve où Pierre succombe, mais pour se relever plus humble, plus soumis et plus fort. C'est après toutes les vicissitudes d'un noviciat nécessaire qu'il le consacre personnellement, et à part de tous les autres disciples, à l'apostolat qu'il

SECOND DISCOURS. i57

doit exercer avec eux; et, chose mémorable, cette consécration au saint ministère a le caractère d'une absolution.

Nous venons d'apprendre, par Texemple de saint Pierre, que quand Dieu destine un homme à servir d'instrument à ses desseins, à plus forte raison quand il veut le placer comme un rocher dans les fondations de son Église, il a égard aux qualités naturelles de cet homme, et qu'ensuite, avec un art admirable, il le forme de plus en plus pour l'emploi dont il prétend le revêtir; faut-il maintenant ajouter que la condition essentielle d'un tel ministère, à tous ses degrés, la qualité sans laquelle toutes les autres ne sont rien, celle par conséquent que Dieu cultive avec le plus de soin, c'est la foi, j'entends la foi au grand mystère de piété que l'Évangile nous révèle : Dieu manifesté en chair? Il serait trop étrange et trop contradictoire que, lorsque le règne de Dieu sur la terre consiste précisément dans cette foi, est fondé sur celte foi, on pût, sans cette foi, sans la profession de cette foi, prendre une part active, directe et principale à l'établissement du règne de Dieu sur la terre. Non, tous les dons naturels sont peu de chose au prix de ce don spirituel; tous les talents sont vains et leur culture une peine perdue, si cette foi ne les épure, ne les transforme, ne les sanctifie. C'est la double observation que nous avons à faire sur le fils de Jona. D'un c6té, ses qualités naturelles n'ont pu faire de lui le chef de l'Église naissante qu'en tant que par sa foi il en était un membre vivant; et d'une autre part, ses qualités naturelles elles-mêmes n'ont pu recevoir que de sa foi la niaturité et la forme qui pouvaient les rendre profitables à l'Église de Dieu.

La première de ces vérités, mes frères, aurait-elle besoin d'être prouvée? Gomment pourrait-on, sans être membre

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d'une société, en devenir le chef ou le conducteur? Et comment pourrait en être membre celui qui n'en aurait épousé ni les principes ni les intérêts? Cela peut s^appliquer à toute société, et même à la société politique: rhomme qui la gouvernerait sans la comprendre, en pourrait être le tyran, il n'en serait jamais le chef; mais combien cela n'est-il pas plus vrai d'une société toute spirituelle? Une telle société étant fondée en vue de certains principes et n'ayant d'autre but que leur promulgation, ne peut vouloir pour chef qu'un homme qui les aime et par conséquent qui les professe. Or, le principe de la société chrétienne, c'est que Jésus est le Christ, le Fils du Dieu vivant. Hors de ce principe, cette société n'en a point; cette vérité restant debout, cette société reste debout; cette vérité tombant, elle tombe ; car elle n'a plus de but, plus de raison d'exister, et son nom même n'est plus un nom. C'est pour cela qu'on a pu dire que le rocher de l'Église ce n'est pas Pierre personnellement, mais la parole qu'il adresse à Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant! » On a pourtant, à différentes époques, prétendu élever sur un autre fondement l'édifice de l'Église chrétienne; on a donné pour centre à cette Église un Jésus qui n'était point le Christ, qui n'était point le Fils du Dieu vivant. Cette société fictive et menteuse avait dérobé le nom de l'Église, et il faut admirer avec effroi l'habileté funeste qui, en proscrivant les choses, prend soin de conserver les noms : c'est à cette seule condition, ce n'est qu'en donnant le change aux esprits, que l'ennemi pouvait obtenir quelque succès. Mais quoi qu'il en soit, la déclaration de saint Pierre étant supprimée, l'Église et le christianisme ne sont plus que de vains mots, le ministère qu'une usurpation, les sacrements qu'un jeu sacrilège. Le sens, la vérité de toutes ces choses n'est que dans ces paroles de Pierre : a Tu es le Christ,

c le Fils du Dieu vivant. » Tu es le Christ, TOint du Seigneur, revêtu de cette triple onction qui se partageait, sous l'antique loi , entre les rois , les sacrificateurs et les prophètes. Tu es le roi de Thumanité, tu es le prophète souverain à qui l^prit n^a point été donné par mesure, tu es le sacrificateur éternel, oflrant à Dieu dans ta vie et dans ta mort la réparation dont tout sacrifice n'est que Femblème. Tu es le Fils du Dieu vivant, de ce Dieu qui n'est point une pure conception de notre intelligence, et pour ainsi dire un vœu de notre raison, mais de ce Dieu qui se distinguant ou se détachant de sa création , s'est produit à nous comme une personne , s'est manifesté dans le domaine du temps , a mêlé son histoire à notre histoire , a semé de son souvenir les siècles , a cessé , à l'égard de l'homme, d'être une pensée ou une nécessité, pour devenir on être, un Dieu personnel, un vrai Dieu. Tu es, pour tout dire en un seul mot, le Médiateur, réunissant en toi toute la plénitude de la divinité et toute la plénitude de Hiumanité, le lien vivant entre Dieu et l'homme, l'être en qoi se réconcilient par le fait et substantiellement le Gréatem* étemel et la créature formée à son image. Ta mort a consommé, a consacré cette réconciliation; mais, ô Fils unique du Dieu sûnt, en revêtant notre chair et notre condition, tu l'opérais déjà; déjà l'humanité, en ta personne, était réhabilitée, et ta mort autorisa chacun des individus dont cette humanité se compose , à prendre sa part dans rMte réhabilitation générale. Oui, tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ; tu l'es puisque tu n'es pas un météore de l'histoire, un mensonge de l'imagination, un fantôme, un ivve de l'esprit humain. Tu n'es rien, moins que rien pour la conscience et pour le salut, ou bien tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, ou bien il n'y a point d'Église ; que dis-je point d'Église ?

point d'espérance, point d'avenir, point de ciel , point de Dieu; et un peu de poussière, trempée de quelques larmes, exprime toute la destinée de la triste humanité.

Quelle apparence que, sans croire, sans aimer, sans proclamer cette vérité, on puisse être le ministre, encore bien moins le rocher de l'Église? Mais il faut ajouter que cette foi seule peut mettre à la hauteur de leur destination les dons naturels d'un apôtre de l'Évangile. Cette foi, qui est la vérité religieuse, renferme aussi la vérité morale. Elle est le centre et le lien de toutes les vertus, comme elle est le centre et le lien de toutes les vérités. Par elle, pour mieux dire, et par elle seule, chaque qualité devient une vertu. Sans elle, les plus précieuses qualités deviennent des obstacles, et les rivages en apparence les plus sûrs de redoutables écueils. Elle seule approprie, tempère, accorde, concilie, anime sans agiter, élève sans troubler, développe avec harmonie. Ce qu'il y a de charnel et de passionné dans nos meilleurs sentiments est rejeté par cette flamme divine comme d'impures scories, et le métal, lavé pour ainsi dire par le feu , est propre dès lors à tous les usages du sanctuaire. La prudence devient zélée, et le zèle devient prudent , la témérité se réduit au courage, la conviction n'emprunte plus sa force à l'esprit de contention, l'enthousiasme apprend la patience, le dévouement s'accoutume à se passer de la gloire et même du succès, si bien que celui qui n'a fait que semer se réjouit franchement avec celui qui moissonne ; enfin la sévérité n'ôte plus rien à la tendresse, ni la tendresse plus rien à la sévérité. Ainsi, tout à la fois fervent et dompté, obéissant et libre, le croyant porte dans son œuvre et les avantages de l'homme naturel, cette grâce, cette aisance, cette spontanéité dont on ne se passe point, et les prérogatives de l'homme nouveau, la justesse, la mesure^ la rectitude, la conséquence et Tau-

SECOND BISGOIJRS. 461

torité. Heureux, divin tempérament, qui n'est donné qu'à ceux qui, du fond du cœur, peuvent dire à Jésus : a Tu es « le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »

Aussi, mes frères, n'en doutons pas : lorsque Jésus-Christ imposa le nom de Pierre à un homme qui ne lui avait point dit encore : a Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, » c'est qu'il voyait en lui le germe de cette foi , ou qu'il avait résolu de la lui donner. Mais afin qu'on ne pût point s'y tromper, il renouvela ce même acte dans des circonstances nouvelles; il dit une seconde fois à Simon : Tu es pierre, lorsque Simon lui eut dit publiquement : a Tu es le Christ, •le Fils du Dieu vivant. » Ce qui d'abord avait été un don gratuit, une concession souveraine, prit en quelque sorte le caractère d'une récompense ou d'un échange : « Tu es 8 bien heureux, dit Jésus à Simon; car ce n'est pas la chair 8 et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est «aux cieux; et moi je te dis à mon tour : Tu es pierre, et 8 sur cette pierre j'édifierai mon Église, et les portes de « l'enfer ne prévaudront point contre elle. » Plus d'équivoque, plus de méprise possible. Ces paroles font éclater à la fois la souveraine liberté de Dieu, et sa souveraine raison : sa souveraine liberté, en ce que, parmi tous ceux qui confessent la même foi que Simon, c'est Simon seul qu'il a choisi; sa souveraine raison, en ce qu'il donne pour conducteur à l'Église un homme en qui la foi de l'Église et la pensée du christianisme se trouvent entières et vivantes.

Enfin, mes frères, les faits nous ont prouvé que Jésus- Christ avait bien nommé Simon, ce qui nous conduit à cette dernière réflexion : Il n'appartient qu'à Dieu de bien nommer, parce qu'il n'appartient qu'à lui de sonder les cœurs et les reins. C'est une gloire qu'il faut lui laisser, c'est un droit qu'il ne faut pas nous attribuer. Sans doute, mes frères, vous me comprenez. Je ne viens pas vous interdire.

au nom du respect dû à Dieu , tout jugement et par conséquent toute décision; ce serait, d'un seul mot, déclarer la vie humaine impossible; ce serait démentir TÉvangile même, dont plusieurs préceptes importants supposent Texercice du droit que j'aurais nié. Pour n'en citer qu'un seul exemple, comment refuser absolument à un homme la faculté de connaître son semblable et, jusqu'à un certain point, de le juger, quand Jésus-Christ lui-même, parlant des docteurs de religion , dit à ses disciples : « Vous les c( connaîtrez à leurs fruits?» (Matthieu, VII, 20.) Ce qu'est une personne dans un moment donné, ce qu'elle est par rapport à telle personne ou à tel objet, et même ce qu'elle est quant à son caractère, qui n'est pas son âme, mais la forme de son âme, nous pouvons le savoir ou du moins le présumer; car, à ces différents égards, nous allons rarement au delà d'une très forte probabilité. Mais, mes bienaimés frères, présumer ou même savoir tout cela, ce n'est point encore savoir absolument ce qu'est un individu. Ce qu'il est, c'est proprement et uniquement ce qu'il peut être; ce qu'il est, c'est ce qu'il deviendra. Le germe profond et invisible de son avenir constitue sa personnalité; or, ce germe, qui le connaît? Quand un homme devient autre chose que ce que nous avions pensé, ou même le contraire, que disons-nous? que nous ne le connaissions pas; que l'événement a révélé dans cet homme un élément qui nous avait échappé ; car il ne nous vient pas à l'esprit de supposer que tout à coup cet homme soit devenu essentiellement ce qu'il n'était pas. Or, cela nous arrive assez souvent pour nous servir de leçon. Puisque, dans certains cas, un élément aussi essentiel nous a évidemment échappé, nous devons croire qu'en chaque individu , le dernier fond se dérobe à nos regards. Qui ne sait d'ailleurs à quel point les circonstances modifient le caractère et toute l'existence

morale d'un homme? Combien, sous Tempire des circonstances, n'apparaissent pas différentes deux individualités essentiellement semblables ! Combien semblables deux individualités essentiellement différentes ! Ne faudrait-il pas, pour les apprécier l'une et Tautre, pouvoir séparer la personne des circonstances qui Tentourent? et qui oserait l'essayer? qui se flatterait de faire exactement la part des circonstances? Personne, si ce n'est Dieu. Qui est-ce encore qui pourrait séparer un homme de ses opinions, qui lui sont bien souvent ajoutées du dehors, qui ne sont guère à son àme que ce que ses vêtements sont à son corps, et qui paraissent néanmoins une partie de lui-même? qui fera ce partage? Personne si ce n'est Dieu; et c'est avec bien de la raison qu'un Père de l'Église a déclaré que a chaque homme n'est réellement que ce qu'il est aux yeux de Dieu, rien de moins et rien de plus. » Ainsi donc, dans la rigueur de l'expression. Dieu seul peut nommer; mais le nom qu'il donne est le vrai nom , le nom qui épuise l'idée, le nom irrévocable, le nom étemel. Nommons pourtant, puisqu'après tout il le faut, mais que ce soit avec réserve; souvenons-nous que nos appellations les plus vraies ne sont jamais intimes, jamais complètes; craignons surtout de nommer dans le sens du mépris ou du blâme; et puisque notre destin est de nous tromper souvent, que nos erreurs portent le sceau de cette charité qui croit tout, qui excuse tout, qui supporte tout, qui espère tout.

Chers frères , il ne nous était pas nécessaire de nommer parfaitement chacun de nos semblables; mais il nous importait infiniment de bien nommer Dieu , et Dieu ne nous a pas refusé ce qui nous importait le plus. Il nous a dit son iK)m dans l'Évangile : et désormais nous savons que Dieu ^\ saint et que Dieu est amour. Savoir cela, c'est tout savoir. C'est savoir le vrai nom de toutes choses. C'est savoir

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que ce monde n'est pas un chaos , mais un monde. C'est savoir que notre carrière terrestre n^est pas sans raison ni sans but. C'est savoir que Thomme, jusque dans la profondeur de sa chute, est un être dont Dieu honore la nature. C'est connaître le vrai nom de la prospérité, qui est grâce, et de la douleur, qui est épreuve. C'est connaître que la vie n'est pas ce que nous appelons de ce nom , mais que notre vraie vie est cachée avec Christ dans le sein de Dieu. C'est connaître enfin notre vrai nom : nous sommes les enfants du pardon après avoir été les enfants de la colère. Toute cette nouvelle et sublime nomenclature a été proclamée du haut de la croix, et transcrite dans l'Évangile, où le plus ignorant d'entre nous peut l'épeler avec le plus savant. En se nommant lui-même. Dieu a tout nommé. divin nomenclateur, ô divin instituteur de l'humanité, amène tous les hommes à ton école ! Remplis tous les cœurs d'une vive, d'une insatiable, d'une sainte curiosité! Enseigne aux uns à chercher sérieusement de quel nom tu veux qu'on te nomme ! Détourne les autres de chercher uniquement ton nom dans les lois de leur pensée^ dans celles de l'univers et de la société, dans les besoins de la nature humaine, mais dans cette parole de la croix, où sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science I Que le nom adorable dont tu t'es nommé dans l'humble hôtellerie de Bethléem , dans le jardin de Geihsémané et sur le rocher de Golgotha, que ce nom majestueux et consolateur devienne à jamais ton nom dans notre conscience et dans notre cœur ! Que notre vie, ô Dieu, te nomme comme tu t'es nommé ! Que notre vie réponde au nom glorieux et doux dont tu nous as nommés toi-même ! Que tout notre effort soit de le porter dignement sur la terre ! que toute notre ambition soit de nous le voir à jamais confirmé dans les demeures étemelles !

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