LA CRUCIFIXION DU SAUVEUR
PREMIER DISœURS
. Autant qu'il est en eux, ils crucifient de nouveau le Fils de Dieu, et le livrent à Vignominie, Hébreux, VI, 6,
Lorsque le Fils de Dieu est déjà mort, ressuscité, monté auprès de son Père, comment donc peut-il être crucifié de nouveau, et qui est-ce qui peut lui faire subir une seconde passion? Permettez-nous de ne pas répondre pour le moment à cette question, et qu'il vous suffise de reconnaître avec nous, sur le témoignage de Técrivain sacré, que le Fils de Dieu , déjà mort , déjà sorti du tombeau, déjà recueilli dans la gloire de son Père , peut encore et toujours être crucifié, encore et toujours être livré à l'ignominie. Ainsi le plus grand, le plus épouvantable des crimes, celui qui soulève avec le plus de force tout ce qu'il peut y avoir en nous de sentiments justes et d'idées honnêtes, ce crime n'est pas borné à un seul moment de l'histoire, ne reste pas à la charge d'un seul peuple, comme
nous voudrions le penser, comme nous le pensions; il est toujours possible, il est perpétuel, il s'est comme enraciné à la terre et comme incorporé à l'humanité ; et, chose horrible, on peut dire de ce forfait, comme de ITÊtre divin qui en fut la victime : « Il se verra de la postérité, il prolongera c( ses jours, et qui racontera sa durée?» (Ésaïe, LIII, 10, 8.)
Et cependant nous avons coutume de parler du crime des Juifs comme d'un acte singulier, monstrueux, unique, qui n'a pas pu, qui fte peut pas se répéter. Il ne peut pas se répéter, disons -nous, parce que nous ne pouvons pas rappeler Jésus -Christ sur la terre et dans la condition d'homme de douleur, qu'une seule fois il devait revêtir. Et puis, nous ne voulons pas admettre que la nature humaine puisse être deux fois coupable d'un si énorme attentat, et nous dirions volontiers, en des termes semblables à ceux que Jésus -Christ lui-même nous a conservés: «Si a nous avions été du temps de nos pères , nous ne nous « serions pas joints à eux pour répandre son sang. » (Matthieu, XMII, 30.) Deux impossibilités, pensons-nous.
Pour ce qui est de la première, il sufBt de remarquer ce que dit l'apôtre : « Ils crucifient autant quil est en eux « le Fils de Dieu. » Autant qu'il est en eux, c'est-à-dire autant qu'il peut dépendre d'eux dans l'absence de leur victime; autant qu'il est en eux, c'est-à-dire de volonté, de désir ou d'intention. Ces hommes donc qui crucifient Jésus-Christ sont des hommes qui le crucifieraient s'il était présent, ou qui, de quelque nation qu'ils soient, se seraient joints au peuple juif pour crucifier Jésus-Christ, s'ils eussent vécu dans le même temps. Or qui ne sait que le crime est dans l'intention, et qu'aux yeux de Dieu un homme est comptable de toute action qu'il aurait certainement faite si l'occasion ne lui eût pas manqué? L'absence de Jésus- Christ , enlevé au ciel sur une nue, n'empêche donc pas
que le crime n'ait encore lieu, non extérieurement sans doute, mais dans notre cœur, et s'il a lieu dans notre cœur, le crime est aussi réel qu'il ait pu jamais Tétre, nous sommes aussi bien les meurtriers de Jésus-Christ que les Juifs malheureux qui rattachèrent à la croix.
Si Ton est coupable d'un crime pour l'avoir simplement voulu, à plus forte raison en est-on coupable quand on l'a tenté, quand on s'en est, pour ainsi dire, approché autant quil était possible. Un homme de sang se dédommage, en incendiant la maison de son ennemi, de n'avoir pu le détruire lui-même. La personne mortelle de Jésus-Christ a disparu de ce monde; mais il y a laissé un nom, des amis, une famille, pourrions-nous dire, une Église. Tout cela c'est lui-même encore : atteindre tout cela c'est en quelque sorte l'atteindre lui-même; car chaque être capable d'aimer, (et qui donc aima plus que Jésus?) se sent vivre dans ce qu'il aime, se sent défaillir dans ce qu'il aime, se sent mourir dans ce qu'il aime. Dans ce sens Jésus-Christ est encore présent sur la terre , par son seul nom , beaucoup plus par sa parole , plus réellement encore par son Église, qui est son corps : et quiconque s'attaque à son Qom, à sa parole, à son Église, l'attaque lui-même, et, autant que cela se peut, le crucifie de nouveau, a Ce que • Ton fait au moindre de ses frères, c'est à lui-même qu'on t le fait. » (Matthieu, XXV, 40.)
Sans doute qu'en général nos actions font juger de ce que nous sommes. C'est à ses fruits qu'on connaît l'arbre. Mais il ne faut pas oublier que personne ici-bas ne fait tout le bien ni tout le mal dont il est capable ou dont il est tenté. Chaque homme est comme une statue que les occa* sions, comme autant de coups de ciseau, dégagent peu à peu du bloc, mais jamais peut-être entièrement : toujours 6Ue y reste prise par quelqu'une de ses parties. Qu'il en
sorte plus, qu'il en sorte moins, cela n'est pas indifférent à ceux qui vivent avec lui; mais à Dieu, qui dans le bloc voit toute la statue, qu'importe? Dieu ne regarde point au dehors ni aux apparences, mais au cœur; il lit dans le cœur; et pour lui, ce que nous sommes dans le cœur, c'est ce que nous sommes. D'où il suit que tout ce que nous aurions fait si les circonstances eussent répondu aux pensée^ de notre cœur, nous est compté comme si nous l'avions fait. Nos convoitises impuissantes sont puissantes pour nous condamner. Quiconque, s'il l'eût pu, aurait crucifié Jésus-Christ, l'a crucifié, et doit être rangé dans le nombre des meurtriers du Sauveur.
Il reste donc à dire , si on l'ose , que ce crime est trop horrible pour être commis deux fois, même d'intention, et que les Juifs, en le commettant, ont fait une chose qu'eux seuls pouvaient faire. A quoi nous répondons sans hésiter que les Juifs n'ont été, en commettant ce crime, ni plus méchants ni plus criminels que beaucoup d'autres, qui pourtant ne l'ont pas commis. Voulez- vous, mes frères, nous suivre jusqu'au bout? Nous entreprendrons de vous foire convenir que beaucoup d'autres, qui n'ont pas fait ce qu'ont fait les Juifs, qui n'ont pas demandé ce qu'ont demandé les Juifs, sont en réalité plus coupables que les Juifs. Vous vous récriez? mais écoutez-nous.
Notre but ne nous oblige pas à diminuer le crime des Juifs. De quelque côté qu'on l'envisage, il est horrible.
Horrible par son injustice; car, encore qu'aux yeux de ceux qui demandèrent la mort de Jésus-Christ, Jésus-Christ ne fût pas le Fils de Dieu, il était un homme pur, vénérable, dont aucune ombre de péché n'obscurcissait l'innocence. Horrible par l'ingratitude; car il avait passé en faisant du bien; il en avait fait> sans distinction à tous; et quoique je veuille bien croire qu'aucun de ceux à qui il
avait rendu la vue, Touïe, l^usage de leurs membres, ne figura parmi ses meurtriers, il n'en est pas moins vrai que tous avaient été témoins de ses bienfaits, et même en un sens en avaient été les objets, puisque c'était envers leurs frères, envers leur peuple, qu'il avait déployé la richesse de ses compassions. Horrible par la violence; car toutes les formes de la justice avaient été foulées aux pieds; nuls témoins entendus, sinon les témoins à charge; toutes leurs dépositions accueillies sans examen; toutes les limites de la loi dépassées; tous les pouvoirs confondus; la politique et la religion grossièrement mêlées; et le peuple se prévalant contre l'innocence et d'une liberté imaginaire et de sa servitude même, afin que, de quelque côté qu'oUie recourût, la victime ne pût échapper. Horrible enfin dans les circonstances; l'accusé livré, avant sa condamnation, aux outrages de la populace; un brigand mis en liberté lorsque le juste est chargé de liens, afin qu'il soit bien établi que c'est à la justice, à l'innocence qu'on en veut; la bouche impie du chef des prêtres laissant échapper cette prophétie dérisoire et cruelle, secrètement dictée toutefois par celui qui est la vérité même : « Il est bon qu'un seul «homme meure pour le peuple; (Jean, XVIII, 14.) l'in- Qoceut accablé à proportion de son innocence, car seul, entre tous les condamnés, il doit, chargeant sur ses épaules Tinstrument de son supplice, le traîner jusqu'au lieu maudit; ce supplice aggravé par des raffinements inconnus, par des railleries atroces, par des outrages dont le plus iniiine et le plus effronté des scélérats n'avait peut-être janmis été l'objet à l'heure de son agonie, et que rendent plus exécrables, s'il est possible, l'admirable douceur et la patience de la victime; enfin cette rage insensée, dans l'emportement de laquelle un peuple entier, devenu prophète pour se maudire, s'écrie : a Que son sang soit sur
« nous et sur nos enfants; » (Matthieu, XXVII, 25.) voilà quelques traits, ({uelques traits seulement, de cette effroyable tragédie, où tout, à force d'horreur, nous panut unique et inimitable.
On ne peut nier que le crime du peuple juif n'offre, dans plusieurs de ses circonstances et dans son aspect général, je ne sais quoi de mystérieux qui épouvante Tesprit. Tout y semble proportionné à la dignité de la victime. Ne dirait-on pas qu'on ne pouvait rien faire de moins contre un Dieu, et que la nature humaine était poussée par une force inconnue à des horreurs qu'on ne s'explique pas? Ce n'est pas l'innocence et le crime, c'est l'enfer et le ciel qui se rencontrent face à face dans Jérusalem et sur la colline du Calvaire. L'ennemi des hommes et de Dieu, obéissant à l'antique prophétie, arrive à son jour pour y briser le talon de celui qui doit lui écraser la tête; mais ce talon brisé (car pourquoi refuser ici le langage de l'Esprit de Dieu?) c'est l'agonie d'un Être divin, c'est le Prince des justes livré à l'ignominie et attaché au bois infâme, c'est la postérité d'Adam acceptant la responsabilité du crime de son père, le répétant sous la forme la plus atroce, et lui donnant, par le meurtre du Fils de Dieu, une sanction suprême. Dieu est là, Satan est là. La méchanceté semble y faire des miracles de ipéchanceté, comme la miséricorde des miracles de miséricorde.
Après cela, que pourrions-nous dire pour excuser le peuple juif? Mes frères, nous ne cherchons pas à l'excuser, encore qu'une grande pitié pour ce peuple nous saisisse à la vue même de son crime. Ce peuple était ignorant. Saint Pierre n'a garde d'oublier cette circonstance. « Je sais, dit- «il au peuple, que vous l'avez fait par ignorance, de a même que vos conducteurs, » (Actes, III, 17.) et saint Paul dit aux Corinthiens : a S'ils eussent connu la sagesse
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fde Meu(ou les desseins de Dieu), jamais ils n^eussent « crucifié le Seigneur de gloire. » (1 Cor. Il, 8.) Avant ces deux apôtres, leur maître lui-même avait dit sur la croix : • Pardonne-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils tfont. » (Luc, XXIII, 34.) Ils ne savaient pas qu'ils immolaient le Fils de Dieu. Ils ne seront pas traités comme s'ils Tavaient su. La parole de celui qui ne saurait mentir, la prière de celui que son Père exauce toujours, nous en donne la ferme assurance. Mais ce qu'ils ne savaient pas, ils devaient le savoir. Ils sont coupables de l'avoir ignoré; de même que celui qui a commis un meurtre dans l'ivresse, n'est pas réputé coupable comme celui qui l'aurait commis à jeun, mais il est coupable pourtant; il l'est de s'être enivré. Les Juifs devaient savoir quel était Jésus-Christ; et ils l'auraient su s'ils avaient écouté ses paroles, s'ils avaient prêté l'oreille à celles de Moïse, qui rendait témoignage de lui, s'ils avaient seulement considéré ses œuvres, œuvres miraculeuses qui munissaient d'un sceau irrécusable les témoignages rendus par Jésus-Christ lui-même à sa propre divinité. Et pourquoi n'écoutaient-ils point? C'est, dit notre Seigneur, qu'ils ne pouvaient écouter, (Jean, VIII, A3.) ayant l'esprit tourné vers la vanité des choses visibles, et par-dessus tout ayant peur d'entendre. Ils étaient comme le reste des hommes, ils étaient comme nous tous : ils aimaient mieux les ténèbres que la lumière, Tignorance que la connaissance, parce que leurs œuvres étaient mauvaises, parce que leurs cœurs étaient mauvais. Leur ignorance fut donc en quelque sorte volontaire, leur ignorance leur est imputable ; seulement on peut dire , à parler en général , qu'ils ignoraient que cet homme qu'ils clouaient au bois maudit fût le Fils de Dieu. Mais cette excuse, si c'en est une , ne s'étend pas plus loin. Ils ignoraient la divinité de leur victime; mais ignoraient-ils la pu-
reté de ses mœurs, ignoraient-ils sa bonté, ignoraient-ils ses bienfaits? Rien n'avait été plus exposé à tous les regards, rien n'était mieux connu.
N'ajouterons-nous pas, mes frères, qu'ils étaient entraînés? Ah! pourquoi l'étaient-ils? Ah! d'où vient qu'ils se laissaient plutôt emporter par les perfides suggestions de quelques ambitieux que gagner et ravir par celui qui tant de fois voulut les rassembler comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et qui tant de fois les supplia de venir à lui pour avoir la vie? Que de choses à répondre! Nous les dirons plus tard, et c'est dans votre conscience même que nous irons les chercher. Remarquons donc seulement ici que le crime de la condamnation et du supplice de notre Seigneur fut plus directement le crime des principaux du peuple. Leur pénétration, rendue plus vive par l'intérêt, n'avait pas tardé à découvrir que l'ascendant de Jésus-Christ devait détruire le leur; lui-même, compatissant pour la multitude, sévère pour eux seuls, leur avait ouvertement déclaré la guerre, et dans le fond de son cœur saintement indigné, le Prince de la paix avait trouvé contre eux des paroles terribles. Ils jurèrent entre eux la mort de celui dont la seule apparition était, pour leur autorité chancelante, une menace de mort, et quand ils virent le peuple, dont les paroles et la charité de Jésus ravissaient l'oreille et le cœur, le suivre par torrents au désert, oublier en l'entendant la fuite des heures, et perdre, en recueillant cette manne céleste, jusqu'au sentiment de la faim, lorsqu'ils virent ce même peuple étendre ses vêtements et semer des palmes sur le chemin de Jésus, l'accueillir comme en triomphe dans la cité de David, ces habiles démagogues arrachèrent, comme d'un coup, toute cette multitude d'entre les mains de son roi, et la lancèrent furieuse contre celui dont naguère encore elle eût
embrassé les genoux. Ds n^eussent pas entraîné dans cette horrible défection de véritables disciples, des cœurs vraiment convertis à la vérité dont Jésus-Christ est le canal aussi bien que la source; mais Tadhésion du peuple à Jésus-Christ était encore plus superficielle qu^elle n'était rive. Ils Pavaient écouté des oreilles plutôt que du cœur; ils l'avaient beaucoup admiré, mais peu compris ; c'était à un homme extraordinaire, à un libérateur temporel, qu'ils avaient rendu hommage dans sa personne; et ne vous rappelez-vous pas que Jésus dut fuir au désert de peur d'être &it roi par eux? Ce peuple, sans être incapable de bons mouvements, était pourtant charnel; c'était en quelque manière en sortant de son naturel qu'il s'était attaché à celui qui est venu sur la terre établir le règne de l'Esprit. Les pharisiens, en ramenant ce peuple à eux, en l'enctudnant à leurs passions, le remettaient dans sa voie. Il reprit aisément ses chaînes d'habitude; il crut aisément ceux qui s'adressaient à la chair, encore toute-puissante en lui, à ses inclinations sensuelles, à son orgueil, à ses frayeurs; une multitude est souvent plus facile à tromper qu'un seul homme, et parmi les mensonges, ce sont les plus grossiers, les plus invraisemblables, qui sont les mieux accueillis; car l'imagination du peuple ne souffre rien de médiocre , et en tout genre c'est l'énorme qui le captive. La peur d'ailleurs est une passion cruelle; on sut l'exciter habilement ; Jésus-Christ, dit-on au peuple, est l'ennemi de César, et ces mômes hommes qui l'avaient voulu couronner devinrent furieux de terreur en entendant dire qu'il avait voulu se couronner lui-même. Mais si le mensonge fut eflicace, la vérité, (pour la première fois peut^ Hre), le fut bien plus encore. Jésus-Christ s'était dit le Fils de Dieu, et en pardonnant les péchés, il avait fait sans doute ce qui n'appartient qu'à Dieu. S'il n'était pas Dieu,
m LES COMPLICES DE LA CRUCIFIXION.
il était donc un blasphémateur et un sacrilège. (Jean, X, 33.) En fallait-il davantage pour le perdre? Dès lors tous les emportements de la colère, érigée en une pieuse indignation, devenaient légitimes; dès que Thomme croit pouvoir venger Dieu, il ne peut trop le venger, et dans cet intérêt sacré, on s'honore, on se sait bon gré des mêmes actions dont, en toute autre circonstance, on aurait eu horreur. Saint Paul parle aux Romains d'un zèle pour Dieu qui n'est pas selon la connaissance; (Rom. X, 2.) il veut dire d'un zèle que n'accompagne pas la connaissance de la volonté de Dieu, de la pensée de Dieu, et, si Ton peut s'exprimer ainsi, du caractère de Dieu. Ce zèle pour Dieu n'est pas un zèle pour le vrai Dieu, mais pour je ne sais quel être qu'on a mis à sa place et qu'on a revêtu de son nom ; et si ce Dieu de notre imagination n'est pas un Dieu d'ordre, de paix, de lumière, de miséricorde, d'amour, que sera le zèle dont il est l'objet, sinon un zèle amer, contentieux, violent, impitoyable? Tel fut le zèle du peuple juif, animé contre Jésus-Christ par les pharisiens. Les passions humaines sont terribles; mais quand on s'y livre par conscience, quand on se fait une justice de l'injustice, un devoir de haïr, une religion de maudire, ô Dieu saint et bon, jusqu'où ne s'emportent pas, loin de ta lumière, tes misérables créatures! Les Juifs nous l'ont montré; et n'est-il pas bien digne de remarque que le plus funeste crime que l'homme ait jamais pu commettre porte le caractère du fanatisme?
En peu de mots, mes frères, et pour nous résumer, disons que les Juifs en immolant Jésus-Christ ne savaient ce qu'ils faisaient et qu'ils furent poussés à ce crime par Tinfluence de quelques hommes pervers, mais que s'ils n'avaient point haï la lumière , ils auraient échappé à l'ignorance et à la séduction. Nous ne saurions, sans manquer
à la justice ou à la vérité, en dire moins ni davantage. Mais on va plus loin : on veut faire du supplice de notre Seigneur un crime juif, exclusivement juif. Cette assertion a une portée qu'on ne soupçonne peut-être pas. Car si Jésus-Christ n'a pu être immolé que par ce peuple, il n'a pu aussi mourir que pour ce peuple, et sa mort est sans intérêt pour le reste de l'univers. Suivez-nous, mes frères, avec quelque attention. Vous croyez tous à la déchéance, vous croyez tous au premier péché. Vous tenez tous pour certain que, dans la personne d'Adam, l'humanité a commis un crime que chacun de ses membres répète et confirme pour ainsi dire autant qu'il est en lui. Et quel est ce crime? C'est celui de nier Dieu. Que dis-je? c'est bien pis. Ce crime consiste à dire : Il y a un Dieu, et je ferai comme s'il n'y en avait point. Ce crime est fondamental; il est le père de tous les crimes; et tout comme, si iliomme ne l'eût pas commis, il n'en eût commis aucun autre, l'ayant commis, il est capable de tous, car tous en sont issus. Surtout il est capable de le répéter, et de fait, sous une multitude de formes diverses, il le répète tous les jours; car chacune de ses transgressions revient à dire, ou bien : Il n'y a point de Dieu, ou bien : Il y a un Dieu, et je ferai comme s'il n'y en avait point. Seulement il ne peut pas toujours le commettre d'une manière aussi directe que notre premier père, qui, en cueillant le fruit de l'arbre défendu, pécha proprement, immédiatement et de propos délibéré contre Dieu même. Cette terrible occasion fut donnée à nos premiers parents dans le paradis; et je dis que si, alors, ils ne crucifièrent personne, c'est qu'il n'y avait personne à crucifier, mais que, du cœur sinon des mains, ils plantèrent dès ce moment la croix où le Fils de Dieu devait rendre l'âme, et que s'ils ne le crucifièrent pas, ils crucifièrent la vérité dont il est, de toute éternité, l'au-
guste représentant. Or, cette vérité, ou cette parole, a été faite chair; Dieu s'est fait homme; un homme en qui la vérité résidait dans toute sa plénitude , a paru parmi les hommes , et tout de suite il a attiré et concentré sur lui toute la haine dont la vérité peut être Tobjet, c'est-à-dire une haine mortelle; car, quand on hait la vérité, on ne la hait pas à moitié ; et si la vérité fut haïe par notre malheureux ancêtre lorsqu'elle ne faisait que l'obliger à reconnaître sa dépendance, combien ne doit-elle pas l'être par ses descendants, qu'elle contraint, de plus, à reconn^tre leur déchéance ! Son apparition irrite en eux tout ce qu'il y a, dans l'homme, d'orgueil, de sens charnel, de révolte secrète et permanente contre les droits de Dieu. C'est à ce titre que les Juife la haïrent; or, mes frères, haïr c'est tuer ; quiconque hait tue en esprit, et s'il s'imagine d'une part qu'il n'y a pas de bonheur pour lui s'il ne tue, de l'autre, qu'il peut tuer, soyez certains qu'il tuera. Sur quoi je vous demande : Êtes-vous, ou non, de la race d'Adam et participez-vous.à la souillure originelle? Adam était-il juif? et le sang du premier homme ne coule-t-il que dans les veines des Juifs? Dans ce cas, les Juifs seuls ont été capables de ce crime, et vous ne l'êtes, vous, ni de celui-là ni d'aucun : c'est à vous alors d'expliquer pourquoi vous en avez commis, je ne dis pas cent dans un jour, mais un seul dans votre vie. Quoi qu'il en soit, il doit être entendu, dans ce cas, que l'homme n'est pas séparé de Dieu, mais que le Juif en est séparé; que l'homme ne hait pas la vérité, mais que le Juif la hait; que le Juif, et non l'homme, a été chassé d'Éden; que le Juif est donc autre chose ou quelque chose de moins qu'un homme; que Jésus-Christ, par conséquent, n'est pas venu dans le monde pour l'homme, mais pour le Juif, et que l'Évangile nous fait assister à la réhabilitation d'un peuple, non à la rédemption du genre