‹ Nouvelles études évangéliquesChapitre 6 sur 36 · LA CRUCIFIXION DU SAUVEUR · texte numérisé non relu

LA CRUCIFIXION DU SAUVEUR

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Autant qu'il est en eux, ils crucifient de nouveau le Fils

de Dieu, et le livrent à l'ignominie. Hébreux, VI, 6.

C'est d'abord aux ennemis du christianisme que nous avons appliqué les paroles de notre texte. L'application n'était que trop légitime, et pour la justifier, nous n'avons rien eu à forcer. Jésus^brist et le cbristianisme étant un, haïr et tuer étant un, comment ne pas rapporter tout d'abord à ceux qui baissent l'œuvre du Gbrist cette déclaration de notre texte : a Us crucifient de nouveau, selon « leur pouvoir, le Fils de Dieu, et le livrent à l'ignominie? » Nous avons été contraints de reconnaître des meurtriers et des bourreaux du Fils de Dieu, je ne dis pas cbez les plus sauvages, cbez les plus violents et cbez les plus corrompus des hommes, mais aussi cbez les plus civilisés, chez les plus doux et cbez les plus honnêtes selon le monde. Inévitable conclusion! effrayante pensée! Ainsi

donc des hommes incapables de tout autre crime sont | capables de celui qui surpasse et qui résume tous les crimes ! Ainsi des hommes inoifensifs, paisibles, dont la vue n'excite aucun effroi, dont le caractère inspire la confiance, et que distingue peut-être, entre tous les hommes, la régularité de leur conduite, sont en secret, à Tinsu de tout le monde et d'eux-mêmes, les imitateurs et les pareils de ces infortunés dont les clameurs sanguinaires pressaient le | supplie^ clu fi\s de Dieu! À leur ii^su, le sm^ rpu^it Ipuvs mains; et quoique, à Texemple de Pilate, chacun d'eux se dise peut-être : « Je suis net du sang de cet homme, je « m'en lave les mains ; » cette tache leur reste , et leur restera toujours ! Si l'infortuné gouverneur de la Judée est mort irréconcilié, rien ne peut nous donner de son malheur dans l'autre monde une plus vive idée que l'image d'un misérable qui, cherchant à faire disparaître de ses mains la traee sanglante d'un parricide , les laverait et les relaverait, durant des siècles et des siècles, dans le bassin de l'Océan, et verrait l'Océan lui-même se changer en sang à mesura qu^il y ploiige en désespéré ses mains criminelles, a Je m'en lave les mains, d dirfiit-il sans cesse, et la fatale couleur repartirait toujours plus vive. « Je m'en « lave les mains, d dit également cet ennemi de Jésus- Qhrist ressuscité, et le crime qu'il n^a pas commis effectivement, mais qu'il commet tous les jours en esprit, s^attache et s'incruste, en traits de sang, à ses mains d^bonnéte homme, jusqu'à ce qu'il les ait lavées dans Peau vive du repentir et dans les larmes de l'amour.

Ce que nous avons été forcés de dire des ennemis de Jésus-Christ, nous ne l^avons point dit des incrédules. A Dieu ne plaise que nous appelions ennemi quiconque ne crdt pas I Celui qui^ pe connaissant pas encore le secret de la divine clémence, a faim et soif de ce pardon et ds

SIGOSD BISGOUBS. Itf

cette justice qui sont en Jésua-QhFist , bien loin d'ètrd nm ennemi du &auve\ir9 à peine estril un incrédule. Et tput ee quil y a d%Qnimea pareils parmi ceux qui ne confessent pas encore le nom du Fils de Dieu, fiât pairie, sans le savoir, de l'héritage du Fils unique et du troupeau du bon berger. Gardons-nous donc d'étendre au delà de toute me* sure Tapplication des paroles du texte ; mais n'alloi^s pas non plus la resserrer. Ce n^est pas uniquement, ce n'est pas même principalement de ceux qui font la guerre au christianisme, qu'il est dit qu'ils crucifient de nouveau le Sauveur. Les paroles qui précèdent dirigent nos regards d'un autre côté. L^pètre y parle de ceux qui , après avoir éié illuminés et rendus pi^rticipants du Saint-Bsprit , après avoir goûté le don céleste et les puissances du sièclp à venir, sont retombés , c'est-à-dire sont rentrés dans cett^ masse confuse, du sein de laquelle les avait fs^it sortir une dispensation de miséricorde.

Ceci, mes frères, est aussi inystérieux que terrible. Rer tombés, avez-vous dit, saint apôtre î Et d'où retombés 1 Des bras mêmes de Dieu. Car vous avez dit (et que pouvie^-voup dire de plus fort?) qu'ils avaient goûté le don céleste, à savoir la flélicité du ciel , et les vertus du siècle à venir, à lavoir quelque ehose de la joie, des lumières et de la vie de l'éternité. N'est-ce pas retomber du ciel et des bras mêmes de Dieu! Quoi donc? le ciel même ne serait pas un lieu de sûreté! Quoi? les bras éternels pourraient avoir d^ filiUes étreintes 1 une force quelconque pourrait arracher à Dieu les âmes qu'il a recueillies sur son cœur 1 et cet asile ne serait inviolable et sacré que pour les âmes irrévocable*ment afAranchies des liens de la mortalité 1 Osenii-je tout dire? Un disciple aurait recueilli les intimes confidenees du Maître, aurait pu, dans des heures solennelles, reposer tt tête sur la poitrine de Jésus, et puis*., mes frères, j^ai

pitié de vous et de moi-même, et la douloureuse horreur dont je vous vois saisis m'avertit de ne pas continuer... je m'incline devant un mystère de terreur, et je dis : s'il est possible, quoique sans doute excessivement rare, que des âmes retombent de si haut, elles ne le peuvent sans être misérablement brisées; leur abjection et leur malheur vont être proportionnés à leur bonheur et à leur gloire, hélas! et sans doute aussi leur haine à leur amour! N'est-ce pas l'histoire de toutes les apostasies? et soit qu'ils le veuillent, soit qu'ils ne le veuillent pas , ne les verra-t-on pas crucifier le Fils de Dieu et le livrer à l'ignominie? Nous ignorons si Jésus-Christ peut avoir des ennemis plus acharnés; mais par qui peut-il être et fut-il jamais plus déshonoré? La flagellation et les crachats du prétoire ne sont rien en comparaison.

Mais ceci, mes frères, nous amène à vous et à nous tous. Assez longtemps la parole du texte a tourné autour de vous, pareille à l'aigle qui décrit plusieurs cercles dans les airs avant de fondre sur sa proie. La voici qui, de tout son poids, tombe à la fin sur vous qui m'écoutez, et sur moimême qui vous parle.

Car, mes frères, soit que nous ayons goûté le don céleste et les puissances du siècle à venir, soit que ces privilèges nous soient demeurés étrangers, une chose du moins est certaine, c'est que nous tous qui sommes ici nous faisons profession de croire en Jésus-Christ et de l'adorer. Nous portons son nom , nous sommes réputés membres de sa famille, et nous suivons sa bannière, comme celle de notre chef, au moins dans ses triomphes et dans ses fêtes. Mais si nous la délaissons à l'heure du combat (et cette heure, à dire vrai, c'est toute la vie), que dis-je? si, après avoir arboré cette bannière avec de grands cris de joie, nous laissons traîner ses plis glorieux dans la poussière et dans

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la boue; si, comme ces soldats dont on admire Texcellente tenue les jours de parade, niais qui ne sont en effet que des soldats de parade, nous résistons à Tappel qui nous convoque de toutes parts pour la défense de la patrie et des lois; si, pour tout dire en un mot, nous renonçons par nos œuvres le maître que nous honorons de nos lèvres; si, chrétiens dans le temple, nous ne le sommes pas dans le monde, et si nous donnons ainsi à ceux qui n'ont pas bit la même profession que nous les plus fortes raisons de révoquer en doute cette puissance régénératrice de TÉvangile que, tous les dimanches pour le moins, nous venons reconnaître et bénir dans cette enceinte , je vous le demande, mes frères, n'y a-t-il rien de commun entre n<ms et les ennemis de Jésus-Ghrist, rien de commun entre nous et les infortunés qui le trahissent?

La religion, pour un très grand nombre d'individus, est un livre écrit dans une langue étrangère. S'ils daignaient l'ouvrir, ce livre excellent, je veux dire s'ils examinaient par eux-mêmes et en elle-même la religion qui leur est proposée, ils verraient bientôt que la langue de ce livre mystérieux est une langue humaine, universelle, intelligible à tous, une langue, du moins, que tout le monde peut apprendre. Mais au lieu de s'en assurer, ils recourent aux traductions. Ces traductions , dont les meilleures sont imparfaites et dont la plus fidèle est bien loin de rendre toute la force de l'original, ce sont les chrétiens, ce sont tous ceux qui font profession de christianisme. Entre ces traductions, ils ne choisissent pas même, ou s'ils choisissent, vous savez comment. Et en tout cas, si celle qu'ils ont rencontrée est obscure, incorrecte, grossièrement inexacte, toute pleine d'énormes contre-sens, si elle fiiit dire au texte le contraire de ce qu'il a dit, ils s'en contentent, ik s'imaginent connaître le livre, et le jugent sans

appel diaprés cette version infidèle. Ils ont tort, vettft n^en doutez pas; mais que pensez-vous des traductions? en d'autres termes, que pensez-vous de vous-mêmes? qu'avons-nous tous à confesser si notre vie est aussi païenne que notre culte est chrétien , et si nous avons fourni par nos œuvres un prétexte tout au moins, un prétexte avidement saisi , pour ne pas entrer plus avant dans Texamen d'une doctrine qui ne saurait, dit-on, être sainte puisque ses sectateurs sont si éloignés de l'être? Nous repoussons avec une sorte d'indignation cette idée de crucifier Jésus- Christ que notre texte exprime si durement; mais quV vons-nous fait que le crucifier, autant qu'il dépendait de nous , dans l'opinion du monde ? Et pour ne rien dire de ceux qui étaient bien décidés à ne pas se rendre, pour ne parler que de ceux qui étaient incertains , ébranlés , comment nous dissimuler que nous avons crucifié Jésus-Ghrist dans la pensée de ces hommes qui n'attendaient peut-être qu'un signe de sa présence pour s'écrier : « Béni soit celui « qui vient au nom du Seigneur ! » (Matth. XXI, 9.) que nous l'avons crucifié dans le cœur de ces personnes sincères, qui nous disaient, comme autrefois les mages : «Où « donc est le roi des Juifs qui est né? car nous avons vu « son étoile en Orient , et nous sommes venus l'adorer! » (Matth. Il, 2.) Et s'il est vrai^ ainsi que plus d*un passage nous le fait entendre , que Jésus-Christ naisse de nouveau dans le cœur de chacun de ceux que la grâce amène à la connaissance de l'Évangile, et qu'il y repose comme dans le plus pauvre des berceaux ou comme dans la plus humble des crèches, il est donc vrai que nos mains criminelles auront été arracher de cet asile l'enfant Jésus, encore enveloppé de ses langes, pour le clouer misérablement à l'arbre maudit ! Si ces images vous révoltent, laissons, j^ Consens, les images. Aussi bien notre texte nous donne le

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choix entre ee langage et un autre. Il neus aoeufte de «livrer « le Fils de Dieu à Tignominie. » Âimez-vous mieux cette expression? Et vous trouverez-vous moins coupables, moins malheureux , de l'avoir livré à l'ignominie, de l'avoir condamné à l'exposition, que de Savoir, autant que vous pouviez le faire , condamné à mouriri car l'ignominie est la seule mort dont il puisse aujourd'hui mourir, et combien de fois, grâce à nous, a-t-il subi cette mort !

D n'a pas fallu , pour cela , nous abandonner aux excès que le monde lui-même flétrit. Et qui sait si, dans ce cas, nous eussions fait autant de tort à la cause de notre maître t Peut-être on eût dit : «Ges gens vous en imposent; ils sont décidément hors des termes de leur religion ; le témoin gnage qu'ils rendent contre elle est calomnieux; ce sont defiiux témoins qu'il ne faut pas écouter; écoutons-en d'autres, ou, mieux encore, allons voir nous-mêmes ce quil en est et n'en croyons que nos yeux. » Mais une vie sans beauté comme sans laideur, une vie médiocre, corn» mune, vulgaire, où la morale des honnêtes gens remplace la sainteté des enfants de Dieu , qu'y a-t-il de plus propre à retenir dans l'erreur ces personnes trop nombreuses pour qui les chrétiens, les premiers venus d'entre les chrétiens, sont le christianisme lui-même? Une vérité, mes frères , a sarvécu dans les esprits à toutes les vérités et domine toutes les erreurs , c'est que, si Dieu a parlé, ce n'est pas pour dire des choses triviales, que, s'il est venu dans le monde, ee n'est pas pour y fiiire des choses vulgaires, et que, s'il adonné des lois, ce sont des lois parlkites. Or, dans le monde, chacun sait assez bien , au moins pour le compte d'autrui, en quoi consiste la perfection, et, parmi les hommes du monde, il n'en est pas un qui n'adresse à quiconque prétend avoir eu communication des oracles de Dieu, la même question que Jésus-Ghrist adressait à ses disciples ;

193 tES GOMPLIGBS D£ LA CRUCIFIXION.

a Que faites-vous d'extraordinaire? » (Matthieu , Y, 47.) L'extraordinaire, c'est ce qu'on attend de nous; et sans doute il suffit, pour qu'on l'attende, que nous ayons professé l'extraordinaire opinion que Dieu nous a tant sûmes que de se faire homme pour nous sauver. Le monde, sur ce point, ne prend pas le change, et s'il se fait grâce à luimême de tout, il ne nous fait grâce de rien. Quand donc il nous voit tels que nous sommes pour la plupart, quand il ne reconnaît pas en nous de nouvelles créatures, quand rien dans notre vie ne lui paraît s'élever au-dessus du niveau général, quand il a cherché vainement ces violents qui ravissent le royaume céleste, quand il ne nous voit pas mourir tous les jours avec celui et pour celui qui est mort pour nous; quaim, en un mot, il demande des miracles et qu'il n'en trouve point, il n'est pas étonnant qu'il se dise : a Quoi! n'est-ce que cela? Mais nous en ferions bien autant. Ces gens-là prétendent que la Divinité elle-même s'est abaissée pour eux jusqu'à leur nature et jusqu'à la mort : de grâce, que feraient-ils de moins s'ils ne le croyaient pas? La religion de Dieu, s'il en est une, ne souffre pas la médiocrité; le médiocre, dans ce genre, c'est le faux. Il faut donc ou que ces chrétiens ne soient pas de vrais chrétiens , ou que le christianisme ne soit pas vrai. » Entre ces deux conclusions, mes frères, à laquelle croyez-vous que s'arrêtera cet homme du monde? Si vous considérez que la première étant la plus juste, la seconde est la plus commode, que n'avez-vous point à craindre des impressions que le monde aura nécessairement reçues de votre vie et de vos mœurs ?

Et remarquez (car je me plais à rendre au monde toute la justice que je puis lui rendre, et à reconnaître combien, sur certains points, il est judicieux), remarquez que le monde ne vous demande pas la perfection. A ses yeux,

être chrétien, ce n'est pas être parfait; mais tout au moins c'est aspirer à rétre , et ce besoin de perfection a des conséquences, des effets auxquels on ne peut pas se tromper. Il y a un abîme entre ceux qui éprouvent ce besoin et ceux qui ne l'éprouvent pas. Les uns marchent et les autres sont immobiles. Les uns se reposent en eux-mêmes, les autres ne se reposent qu'en Dieu. Les uns comptent avec Dieu, les autres ne comptent pas. Les uns regardent en arrière, les autres regardent en avant. Les uns veulent vivre avant de mourir, les autres veulent mourir pour vivre. Les uns cultivent des vertus humaines, les autres des vertus divines. Les premiers peuvent avoir cette modestie qui est le bon sens et le bon goût de l'amour-propre; les seconds s'appliquent* à l'humilité, par qui l'amourpropre lui-même est exclu. Ici règne peut-être l'aimable bienveillance; là fleurit, ou tout au moins s'efforce d'éclore, la céleste charité. Chez les uns chaque devoir a des limites précises, chez les autres il n'en a point. La vertu chrétienne est pour eux cette sphère sublime a dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » Dieu est ce centre; or Dieu est infini : où seraient les bornes d'une sphère dont le centre même est infini? Telles sont les pensées qui donnent à la vie chrétienne son incomparable caractère; et, croyez-le bien, malgré leur aveuglement sur ce qui les concerne, les hommes du monde ne font grâce d'aucun de ces traits à ceux qui se disent chrétiens.

Après ce]a> vous vous demanderez peut-être avec inquiétude qui, des prétendus amis ou des ennemis déclarés du christianisme, porte le plus de dommage à la cause de Jésus-Christ? Il suffirait, je crois, de remarquer que le nombre des premiers, aujourd'hui encore, l'emporte de beaucoup sur celui des derniers; mais j'aime mieux voua

194 LES G0HPLIQB8 SB LÀ QllIJGIFIXION.

ppéMnter, mes frères , une autre oonsidératioa. Un admi* rable instinct a dit, en tout temps, à la multitude : que la bonne vie est la conséquence et la marque de la bonne doctrine. Or, je puis dir0 sans injustice qu-en général oette marque ne se trouve pas chey les ennemis de Jésus-Ghrist. Leur vie n^est pas à la gloire de leurs opinions, et le peuple n^hésite pas à prononcer que la vérité n^est pas là puisque la vertu n'y est pas. Si cette conviction du peuple ne les empêche pas absolument de faire du mal au christianisme, il faut avouer que leur influence en est d'autant moindre. On sait bien du moins qu'ils n'ont rien à donner, et si, pour un temps, ils détachent du christianisme les esprits de plusieurs, ils ne parviennent pas à les attacher à leurs propres vues. Il y a plus encore. A voir comme va Id monde lorsqu'il se sépare de Jésus-Christ et le renie, oa se sent repoussé par l'etfroi et par une sorte d'instinct vague vers ce Fils de l'homme, dont le nom seul éveille dans les âmes je ne sais quelle idée de paix, de sécurité, d'harmonie. Mais en se retournant ensuite vers les chrétiens, et en leur appliquant le même prhicipe, le peuple se sent pris, à leur sujet, des mêmes doutes et de la même défiance que lui a inspirés la conduite des ennemis de l'Évangile, fl pourrait examiner sans doute; il pourrait, si l^on peut s'exprimer ainsi, lire la vérité chi*étienne dans des exemplaires plus corrects, qui, grâces à Dieu, ne manquent pas; il pourrait la lire surtout dans cet exemplaire incomparable, qui est Jésus-Christ; mais le fera-t-ilî n'est-il pas à craindre qu'il s*en tienne à ses premières rencontres, à ses premières impressions; et si elles n^ont pas été favorables à la cause de la religion, n-en répondrons-nous pas? Et avec quelle frayeur ne seronsnous pas contraints de nous dire : Les adversaires ont démenti par leurs œuvres une doctrine d^erreur^ et nous

avons démenti par nos œuvres une doctrine de vérité! ne nous reste plus qu'à mesurer la distance entre la tâche que nous avons accomplie et celle qui nous était imposée. Nous avons crucifié le Seigneun de gloire, et nous devions nous feir« oruoiQer pour lui; i)ous Tavpns fait mourir dans le cœur de nos frères, et nous devions mourir pour lui dans notre propre cœur; nous devions répandre n (^oire , et nous l'avons rendu méprisable . La jeune femme à qui un illustre époux vient de donner son nom, sent avec une humble fierté que Thonneur de ce nom lui est désormais confié, et elle se respecte dans la personne de son époux, autant, pour le moins, que dans sa propre persomie. Que de ménagements délicats! quelle vigilance! quel soin jaloux de sa propre réputation, qui n^est plus seulement la sienne; et que ne fera pas, pour la conserva? tion d'un si précieux dépôt, le respect le plus profond uni à h plus profonde tendresse 1 Ah ! les apparences mêmes, les plus faibles apparences de mal, comme elles seront évitées ! et combien plus la moindre, la plus imperceptible réalité! Eh bien! non, elle se joue de cet honneur; elle le compromet par des imprudences, elle le flétrit par des butes ; elle n'avait accepté ce nom glorieux que pour l'avilir; elle a si bien fait qu'un nom qui n'eût éveillé, sans elle, que des idées et des sentiments respectueux, ne peut plus être prononcé sans exciter dans l'esprit de tout le monde un mépris amer, un invincible dégoût. De qui donc venons-nous de tracer l'image? Ge n'est pas de vous sans doute, épouse du Seigneur, Église sans tache, sainte et irrépréhensible, (Éphés. Y, 97.) dont nul ne peut dire t Ble est ici, ou elle est là; car elle est partout répandue. Mais ce portrait n'est-il pas celui de cette multitude qui invoque le nom de Jésus-Christ et qui semble ne rien négliger pour prouver qu'dle ne lui appartient pas?

Et pourtant elle lui appartient, mes frères; il ne Ta pas vainement, il ne Ta pas dérisoirement appelée à sa connaissance. Elle-même, elle ne peut pas le désavouer. Si elle ne se presse pas avec amour autour de lui, elle ne se presse pas non plus autour de quelque autre, et, de même qu^autrefois Simon-Pierre, elle semble dire à Jésus: a A qui « irions-nous, Seigneur? » (Jean, VI, 68,) ou comme David : « Quel autre avons -nous dans le ciel que toi? » (Psaume LXXin, 25.) Elle en a vu assez pour parler ainsi, et point assez pour agir ainsi qu'elle parle. Qu'est-ce que cette foi, dont elle ne peut briser les liens, mais dont elle ne tire pas les conséquences et dont elle ne recueille pas les fruits? Cette foi la pourra-t-elle sauver? Cette foi, au contraire, ne la condamnera-t-elle pas? Et n'esirce pas une chose déplorable, effrayante, que de voir tant dliommes réunis au nom de Jésus-Christ pour crucifier Jésus-Christ, ou, ce qui est la même chose, pour le livrer à Tignominie?

Il est un rapprochement, mes frères, qu'en vain nous voudrions nous interdire , et que plusieurs de vous peutêtre ont déjà fait avant nqus dans le secret de leur esprit. Nous vivons dans une confédération qui se dit chrétienne, et qui a pris pour symbole, pour signe de ralliement, la croix de Jésus-Christ. On dirait que, républicaine et libre, la Suisse n'a voulu avoir pour roi que le roi du ciel. Notre patrie est chrétienne de profession, comme nous le sommes tous, nous que ce temple voit réunis. Elle a, comme chacun de nous, arboré la bannière du Prince de la paix, bannière où, parmi d'admirables devises, celle-ci se lit bien distinctement : « La paix naîtra de la justice. x> (Ésaîe, XXXII, 17.) Or, maintenant, qu'est-ce que j'entends, et qu'est-ce que vous avez entendu? Un cri de douleur perçant, formidable, immense, au milieu duquel se distinguent les gémissements désespérés de ces enfants ou de

ssGom) msGouiis. 197

ces pères, à qui leurs pères ou leurs enfants viennent d'être enlevés par une mort tragique (1). Qu^ai-je vu et qu'avez-vous vu, mes frères? Des hommes qui se traitent publiquement de fidèles et chers confédérés, des hommes qui ont pris le Père de notre Seigneur Jésus -Ghrist pour témoin et garant de leur alliance , courant au-devant les ans des autres, non pour s'embrasser, mais pour se dé- (ruiie, un sang fraternel répandu par des mains fraternelles, sur cette terre qui se dit chrétienne, et, nouvelle Rachel, la patrie pleurant ses enfants, et ne voulant point être consolée parce qu'ils ne sont plus! Longtemps avant ces scènes d'horreur et de deuil, qu'avez-vous vu, et qu'avez-vous entendu? Oh î que de choses, mes frères, que de choses propres à nous couvrir de honte, quand nous nous rappelons que notre Dieu n'est pas un Dieu de confusion, mais un Dieu de paix! Que d'autres jugent entre les partis le ministère que j'accomplis en ce moment me dispense d'une pareille fonction , et je n'accuse personne en particulier, mais j'accuse tout le monde. Si nous avons été contraints de voir ce que nous voyons, c'est que nous ne sommes pas ce que nous prétendons être; c'est qu'à nous prendre en masse, nous n'avons de chrétien que le nom. Il n'y a plus moyen de s'y tromper; la couverture , pour parler avec le prophète, est trop étroite pour nous envelopper, et notre uniforme de soldats du Ghrist ne peut nous déguiser plus longtemps. Si nous étions chrétiens, nous serions en paix les uns avec les autres, car le christianisme c'est la paix; et encore n'aurions -nous point, comme plusieurs se l'imaginent, payé de notre liberté cet mestimflÂle avantage, car le christianisme c'est la liberté.

(1) ÂlluiioB aux éténenenti de 1844 et 1845. C*ett en 1845 qae ee dtieouri t

IM LES GOMPuaia n u. gbitgifixion.

Oui, la liberté, légalité, la civilisation, ces ]ÀeïiS dent nous sommes si jaloux, ont coulé sur la terre, avec la vérité et le salut, des blessures divines de Jésus*Cbrist. Hors de lui et de ses enseignements, nous n'aurons jamais qu'une liberté tyrannique, qu-une égalité sauvage, qu'un semblant de justice et que Textérieur de la civilisation. Il n^ avait qu'à être chrétiens pour avoir tout ce que nous avons si ardemment oonvoité, pour en avoir la réalité, dis-je, et non la trompeuse apparence. Mais avons-nous été chrétiens t le som^nes-nQUsY la majorité du peuple est-elle chrétienne? Je n^e réduis encore et je dis : Y avait-il, en tous lieux, dans notre patrie, assez de chrétiens pour saler la masse entière, et le sel lui-même n'avait-il pas perdu sa saveur?

Que chacun réponde, comme il croira devoir le faire, à ces questions générales; ipais que chacun s'en adresse une plus particulière. Un peuple chrétien est un peuple de chrétiens, car ce n'est pas le peuple, c'est l'individu qui croit , qui espère , qui aime et qui obéit< Q'est de la piété des particuliers que se compose, si l'on veut l'appeler ainsi, la piété publique; et de même qu'une famille de païens ne peut être une famille chrétienne, un peuple ne sf^urait être chrétien s'il Bst formé de familles qui ne le sont paa. Tout est réel , toul est substantiel dans le royaume de Dieu , et la fiction n'y a point de place. Pour que le peuple soit chrétien, il nous fout, chacun de nous, commencer par l'être, et si le christianisme lui seul peut sauver notre patrie , le soin de la sauver regarde chacun de nous. Qr, qu'est-oe que chacun de nous a fait pour 1^ sauver? qu'est-ce que chacun de noua n^a pas fait poyr la perdre? Rien, diresr vous peut-être, rien dans un sens ni dans l'autre; car chacun de nous, dans la masse, est trop peu de chose. Qui vous l'a dit? qu'en save^-vous? et dans tous les cas, montrez-moi comment la masse pourrait être chrétienne, si

anooND BiBcmmSi IM

vans ne l'êtes pas vous-mêmes, et dites^moi qui doit eom«menoer, sinon ehaeun de nous, également, indistincte* ment. Trouvea|-tK)us plus Taisonnal)le que ehaeun attende, pour être chrétien, que tout le monde le soit devenu? Mais tout le mond^ ayant le droit d^attendre, on attendra éternellement.

Dieu nous préserve de ne voir dans la profession et dans la pratique du christianisme qu'un moyen de prospérité temporelle 1 Mais il est certain, d^un autre côté, il est même avoué de tous, que le christianisme, cru et pratiqué, est pour les nations comme pour les familles, pour les familles comme pour les individus , le seul gage du bonheur qui peut encore se réaliser sur cette terre d'exil. Et c'est pourquoi je dis que tout chrétien qui n'accomplit pas sa foi dans ses œuvres (Jacques, n, 22), est responsable, pour sa part, que dis-je? il est caution solidaire de toute la somme de bonheur que notre condition rendait possible, et il lui sera demandé compte, à lui personnellement, de tout ce bonheur perdu. Abaissez donc vos regards sur vous-mêmes à la vue des calamités nationales; accusez-vous vous-mêmes; et, sans refuser aux victimes de nos misérables discords la compassion qui leur est due, gardez , mes frères, gardez beaucoup de pitié pour vous-mêmes.

Abaissez vos regards, et puis relevez-les. Dirigez-les avec autant d'espoir que de confusion vers le divin protecteur de vos ftmes et le divin patron de l'humanité. Unissez votre cœur, par la ferveur de vos prières , à ce divin cœur de Jésus , qui renferme d'inépuisables trésors d'amour et de justice, comme son esprit renferme d'inépuisables trésors de science et de sagesse ; et lorsque, à la suite de communications intimes , vous aurez , selon l'expression de l'apôtre , o les mêmes sentiments que Jésus-Christ a eus » (Philip, n , 5), sachez que vous avez recueilli dans le ciel

dOO LES COMPLICES DE LA GEUGTFIXION.

du bonheur pour la terre, que^otre indigence, dès ce moment, a de quoi enrichir Tindigence de vos frères , et que vous venez d'acquérir, pour ceux qui sont près, peut-être même pour ceux qui sont loin, des gages et des éléments de paix. Vous ne pouvez pas tout, faites ce que vous pouvez; regardez au devoir beaucoup plus qu'au succès; remettez entre les mains de Dieu les intérêts d'une cause qui est la sienne, et croyez , sans jamais douter, à la profondeur de ses compassions comme à l'incorruptibilité de sa justice et de sa sainteté.

(Diieowi pronoseé le jour du jeân« fédéral, 8 septembre 1831, dam TÉgiise

française de Bàle.)

Pourquoi Vhomme vivant murmurerait-il, Vhomm£y dis-je, qui souffre pour ses péchés? Recherchons nos voies et les sondons, et retournons jusqu'à VÉtemel, Levons nos cœurs et ru)s mains au Dieu fort qui est aux deux, et disons : Nous atonf prévariqué, nous avons été rebelles, et tu n'as point pardonné. Lamentations, m, 39-42.

Telles sont les paroles qu'on nous met aujourd^ui dans la bouche ; car vous savez que nous ne les choisissons point. Un usage respectable veut que, dans ce jour de pénitence nationale, un même mot d'ordre soit donné à toutes les chaires, que l'Église entière se rassemble au même instant autour d'une même vérité, qu'une même direction soit imprimée en même temps à tous les esprits. Et encore poavons-nous dire que le choix qui se fait par l'autorité ecclésiastique parmi les textes de TÉcriture n'est pas absohunent libre; il est dicté par les circonstances et plus ou moins inspiré par le sentiment public; de telle sorte que l'Église semble se réunir en ce jour avec le dessein formé, Tiotention expresse de méditer une certaine vérité qui l'a Irappée, d'attacher ses regards sur un point qui l'attire plus (fie tous les autres. Aujourd'hui elle s'écrie comme de concert : « Pourquoi l'homme murmurerait-il?»

20^ LES MTTBMïïBES DES PÉGHEUBS.

Ce cri, mes frères, trahit une préoccupation universelle. Si Fon se met en garde, si Ton proteste contre le murmure, c'est qu'il y a une tentation au murmure. Si cette tentatioil existé, c'est que des maux tècents -, ou encore présents, ou prochains, éveillent cette tentation si facile à éveiller; c'est que cette nation, prosternée aujourd'hui daiis les temples dû Seigneuri ou a déjà ressenti les atteintes de l'orage, ou voit de loin étinceler dans le ciel des foudres qui la menacent. C'est pour cela qu'aujourd'hui, effrayée de sa propre faiblesse , s'avertissant , s'exhortant elle-même à l'heure critique de l'épreuve, elle s'écrie: «Pourquoi l'homme vivant murmurerait-il?» Mais ce conseil qu'elle s'adresse de ne point murmurer» nation dirétienne, elle a, pour l'appuyer, d'autres arguments que ceux d'une sagesse charbeUe. Une voix pleine d'autorité retentit du fond des siècles , da ^nétuaire de la pifophétifBj ou, pour mieux dire, des tabernacles étemels; la voix de Dieu problàmiè au sein de noire Confédération ; rM>mmé jadis parmi les ruines filmantes de Jérusalem : « Pourquoi «Fhotafime vivant murmureraiMl , l'homme^ diis-je^ qui « douffre pouir des péehés ? h

L'hohime doit ^ garder de murmurer; car il mûfftt pour ses péchés ; telle est la vérité que nous sommes i^hargé aujourd'hui die vous Hippeler; Importante en etle^Mêlne et à l;outes les époques, nous vous taissbhs à juget* fti Tépôque présente en relève lltapoHattitîe et en ranimé Hfttérôt.

Avant tout', feachôtts ce ^é c'est que murmtti^er. L'expHqUteî*, ttifes frères , ce berA monti^r, d'une hkanîère effmyàntej combien il y à de inurmtirateUrs. Qui est-ce qui murmui^? Esl-êë eelai-là seulement qui, atteint pw lliifeHUhe 3 accuse d'ihjiistiéê où de rigûêui* là puissance qui le fl*appeî A ce compte, jWoue (tue le tthiHhuî^ serait assez rare. Mais ce qu'on n'ose dire à IMeu en fitce, on le

M dit indiireeteiiiMit; et pour pBmév par dés dététirs , lë murmure et la plainte n'en arrivent ptô mnins comme murmure et comme plainte au souverain di&péhâateUr de« bieaft et des maux. On muirmure toutes les fois que, au lieu de retsevoir les épreuves avec respect ^ résignation et confiance^ on s'en plaint comtne d'utie chose qui ne deVatt pas •rriver. On murmure toutes les fois que les larmes, qui sont permises à la sensibilité de lA natutv, se tournent en impatience et en dépit; Oh ttiurihure lorsque dans une affliction quelconque, on refuse d'être consolée Oh murmure lorsque, dans un msA qui vient de la mééhanceté des iiommes^ on ne veut voir que ces hommes, et non les in^ tentions patemdles de la Providence^ dont ils ont été, à hur insu ^ les instruments. On murmure lorsqu'oii ne sait point supporter les défiuits des personnes dont on est en-» Umré; et chaitue mouvement die colère contre les hohi« mes eftt un murmure coiitré Dieu. On murmure^ en un moi y et la vie entière est un murmure, quand on ne se loumei pas de coeur comme de paroles à totàtes les iMspensalions d'en haut) et de quelque manière qu'on s'exprime d'ailleurs, quelque respect qu'on témoigne pidul" kl volonté de Dieu^ quelque soin qu'on ait de s'en mppor<ter, par forme de compliment, à la garde de Dieu et à son se^ cours, oik est au fond de l'Ame en révolte centre lui, éH tant qu'on intente procès à sa Providence; JUget , A'tpfté cela, comfoim il y a de murmunatfeurs.

Le murmure est donc tout entier dans llhsùbordinàtlon du cœur, insubordination coupable chez tous ll^ hommes, nais itttttcttsable ches des chrétiens. QUe de gMhdes et paisaaiiteë raisons n'ont-ils pas pour se soumettre ! Qiito ûé lumières 1 Que d'expériences 1 Que de moyens de justifier la cenduite de Dieu à leur égatti ! Il sont ass^¥é6, par une preufH éclatante, de toute la grandeur de son amollir; 9

204 UBS MUBMURKS DES PÉCHEURS.

leur a donné son Fils : ne peuvent-ils pas, sur la foi de ce bienfait inunense, tout supporter, tout attendre et tout espérer? Ne savent-ils pas que ces souffrances sont pour le chrétien autant d'occasions et de témoigner et d'exercer un dévouement qui doit être par rapport à Dieu la disposition dominante de son âme? Ne savent-ils pas « qu'il n'y a a point de proportion entre les souffrances du temps a présent et la gloire à venir qui doit être manifestée » dans les fidèles? (Romains, VIII, 18.) Ne savent-ils pas que Dieu n'impose à chacun que ce qu'il est en état de porter, et qu'avec chaque nouvelle épreuve arrive un secours proportionné? Vous voyez que, sans recourir à aucun des raisonnements de la sagesse humaine, ils ont une riche provision d'arguments, et, ce qui vaut mieux, de préservatifs contre je murmure ; mais nous n'avons pas indiqué celui-là même qui conduit à tous les autres, et sans lequel tous les autres seraient sans base solide. Le prophète nous le fournit en ce peu de mots : « Pourquoi l'homme vivant murmua rerait-il, l'homme, dis-Je, qui souffre pour ses péchés?» Si cette sentence est vraie, il est évident qu'il n'y a plus de lieu au murmure.

L'homme souffre pour ses péchés. A coup sûr les Juifs souffraient pour leurs péchés. La ruine de Jérusalem était le châtiment direct, et depuis longtemps prophétisé, de leur rébellion obstinée. Notre affaire à nous est de chercher si cette sentence est susceptible d'une application plus générale, et s'il est vrai, dans tous les cas, que l'homme souffre pour ses péchés.

L'homme souffre pour ses péchés. S'il ne souffrait pas pour cette cause, pourquoi donc souffrirait-il? Gomment se rendre compte, à l'honneur de Dieu, d'infortunes que l'homme n'aurait point provoquées? On ne pourrait se les expliquer que de deux manières : ou Dieu se platt aux

L£8 MUHMUiUSS DES PÉCHEURS. 905

souffirances de ses créatures^ ou il n'a pas été en son pouvoir de faire un monde où Ton ne souffrit point. Voilà toute ia lumière que nous trouvons , hors du christianisme, sur lesafQictionsde Thumanité. Quelle triste lumière! ou plutôt quelles noires ténèbres! Grâces à la Parole de Dieu, nous savons à quoi nous en tenir sur les causes premières de la souffrance. La Bible proclame que a ce n'est pas vo- « lontiers que Dieu afflige les enfants des hommes. x> (Lamentations, ni, 33.) Elle rejette tout entiers sur nous des reproches qui, s'ils ne tombaient sur l'humanité, tomberaient nécessairement sur Dieu même. Elle rapporte hautement tous nos maux à nos péchés. Elle déclare que, tant <IQe nous serons dans cette chair de péché, nous souffrirons pour le péché; une sentence prononcée sur tout le fsaae humain pèsera jusqu'à la fin sur chacun de ses membres; et comme a la terre a été maudite à cause de

• llionune » (Genèse, m, 17), ce monde sera toujours sous plusieurs rapports un monde de désordre, où a toutes les c créatures soupirent et sont comme en travail jusques à c maintenant; » (Romains, YIU, ^.) a il y aura comme un

• train de guerre ordonné à lliomme sur cette terre; » [Job, VII, 1 .) a l'homme est destiné à être travaillé comme « les étincelles à voler en haut; a (Job, Y, 7.) et pour les plus épargnés, pour les plus heureux en apparence, il viendra toujours le moment de reconnaître la vérité de l'expression qui compare cette terre à une vallée de larmes. Mais si la justice de Dieu éclate dans les souffrances de l'humanité, sa miséricorde s^y déploie encore davantage* Ces souffrances sont Técole où l'Esprit de Dieu nous rapprend les vérités étemelles et nous élève pour le ciel. Ces souffrances sont comme la préface obligée de Tœuvre divine, qui, par les désenchantements, les mécomptes et les échecs, travaille à vider notre Ame de ses anciens attache-

ment», et là dispose à recevoir un nouvel héte» Les Bouffirances , en un mot, sont les pré{yamtifs dô la grâcei Sans doute Féducation par la douleur serait inutile a'il ne a^agissait que de nous perfectiûnher^y les anges ont à se perfectionnei», et Dieu rie châtie point les anges $ mais elle est indispensable à des êtres qui ottt à se régénérer. C'est par les châtiments du péché que Dieu veut nous retiret», individus et hâtions, des chalhés du péché. C'est sltt* les hiines dé nos espérances et de notre fortuné^ sur les lifendres de tout ce qui nous fut cher qu'il filit croître àVcc le plus de vigueur les rejetons salUtoirës de l'arbre dé vie. A qui manquent les affliéUons du dehors , il envoie les souflfranees Intérieures; il donné des k^grets à ceux qui n'brtt rien perdu , dés douleurs sans nom à qui manquent lés douleurs communes ; il attaque de cent manières lés Ames quil veut sauvélr; il brise de mille coups les cœurs orgueilleux; él froissés de nos chutes, humiliés dé notre misère, il nous enlève aux attraits d'uii monde que iious avons trop aimé> il élance nos désil^s vek^ la patrie de la paix , néiis tratne captifs aux pieds de sa miséricorde, aux pieds du Irône d'ignomitiié où son PilS est monté pour nôUs , et où » la charité â couvert Utië mûftitude de péchés ; b (4 Pierre, rv, 8.) en sorte que a le châtîmeht, qui paraissait un sujet « de tristesse et non pas de joie, produit uh fruit paisible « de justiCfe à ceux qui tint été ainsi exercés. » (ttébr. Xn, il.) Ainsi, mes frères, dans deux sens dlffëréntiâ, nous soufflons pour nos péchés; hous souffrons parce que Dieu a filit de là peine la compaghé inséparable du péché J nous souffrons parce que la souffrance est lé chemin nécéSsaii'e qui nous mène véfrs le tléparateiir de tout péché.

Ames régénérées, âmes chrétiennes, voUs aussi vous souffreÉ pour Vos péchés. C'est pât^ce qUll y a ett vôtts, cbtnmé en nô\)â tous^ une nattife de péché, quil &ut que

£18 MUBMUBBS BSS PSGUUBS. 90t

fous piflsiei sous la dure dÎBciplme de toute 11iuiiianité« Et si la rigueur de cette discipline ne se relftche point à ?otPe égard alors même que yos dispositions habituelles seoatdent la rendre inutile, si quelquefois même on croit voir que les châtiments redouUent à proportion que vous vous épurez, c^est que, dans la vérité, vous vous épures à mesure que les châtiments redoublent; c'est que, amoureux de votre beauté morale, le Seigneur ne veut rien hisser au fond de votre âme de ce qui pourrait blesser la pureté de ses reg^utis; et chaque nouvelle douleur qu'il vous envoie s'adresse à un reste du vieil homme qu'il a résolu de déraciner en vous. 8i les épreuves arrivent coup sur coup, si d'une afiOiotioû à l'autre le Seigneur vous laisse i peine le temps de respirer, n'en doutez pas , vous aves alors des raisons particulières de vous croire aimés. Vous êtes ce métal précieux que d'une fournaise à l'autre le Seigneur affine par degrés ; vous êtes cette eau du ciel que l'orage a troublée, et que le Seigneur fait filtrer à plusieurs reprises à travers des tissus toujours plus serrés pour la rendre limpide et pure; vous êtes cette ébauche d'un divip ehef-d'œttvre, dont l'artiste céleste efEsce impitoyablement tous les traits défectueux pour les remplacer par d'incom** psrsbies beautés... Et si tout ce travail du Seigneur sur votre âme, si toutes ces épreuves successives vous rap« pellent vos péchés, elles vous rappellent plus vivonent encore ce secret de votre adoption, dont le témoignage a été signé par la main de Dieu même dans votre âme renouvelée. Gomment donc murmureriez»vous, vous qui savez non -seulement que vous souffrez pour vos péchés^ mais que vous souffrez parce que Dieu vous aime 9

Mais s'il est vrai, dans un sens général, que nous souf- Irons pour nos péchés, cela est plus partioulièrement vrai d'une classe de souffrances qui sont la suite naturelle, les

908 LSS HITBIfURBS DES PÉGHE1TBS.

fruits directs du péché. Les maux qui viennent immédiatement de la main de Dieu sont les moins fréquents et les moins nombreux. Pour frapper ITiomme , Dieu n'a guère besoin que de Thomme ; et toutes les forces de la nature conjurées ne sauraient nous faire la moitié du mal que nous nous faisons à nous-mêmes. Mais cette vérité, mes frères, qu'il est peu de personnes qui en embrassent toute rétendue! On sait bien en général qu'une foule de maladies accusent notre intempérance et nos passions ; que la misère temporelle est le plus souvent un résultat de Finconduite; que les déportements des enfants déposent contre la négligence des pères; que nos plus cuisants chagrins viennent de nos affections mal réglées. Un aveu si général est facile : ce qui est plus rare, c'est de reconnaître poursoi, et dans chaque cas particulier, les vérités qu'on reconnaît volontiers pour le compte de l'humanité. Il n'y a sorte de supposition à laquelle nous ne fassions accueil, il n'y a sorte de cause que nous n'allions chercher au loin, il n'y a chose ni personne dans le monde que nous n'accusions, plutôt que de convenir de la vérité et de nous accuser nous-mêmes; et ce n'est qu'à grand'peine que, après avoir épuisé ce vaste cercle d'imputations gratuites, notre amourpropre ne trouvant plus d'issue ni d'abri, se résigne à un aveu mortifiant ou du moins au silence. Notre tort est-il prouvé, il faut au moins que quelqu'un le partage; il est vrai que nous avons péché, mais quelqu'un a péché avec nous; seuls, nous n'en eussions pas eu la pensée; nous avons été provoqués; il était difficile de résister à l'empire des circonstances; les circonstances sont coupables et de notre péché et de notre malheur. Mais alors même que moins d'opiniâtreté obscurcit notre jugement, combien encore sur ce point nous sommes loin de la vérité! La vérité bien connue reporterait sur le compte de chacun de

LES MVBXURSS DBS PiGHXURS. 209

nous presque tous les maux qu'il attribue à une influence étrangère. La vérité bien connue déchargerait la nature et les hommes de presque tous les reproches que leur adresse notre douleur. Sans nous engager aujourdliui dans une recherche que nous recommandons à chacun de vous, qu'une observation du moins nous soit permise. En étudiant là filiation des malheurs qu'on éprouve , on s'arrête d'ordinaire aux causes immédiates, qui, à la vérité, sont très souvent indépendantes de notre volonté, et l'on part de là pour accuser le sort et les hommes; mais si l'on remontait plus haut, que de fois on serait forcé de reconnaître qu'on a créé de loin la position dont on vient de subir les ftcheuses conséquences; que la direction générale qu'on a donnée à sa vie est la vraie cause de l'échec qu'on vient d'essuyer; que si, par exemple, on avait évité certaines sociétés qu'interdisait une morale délicate, l'occasion de la perte qu'on éprouve , des humiliations qu'on essaie, des haines dont on est l'objet, ne se serait jamais rencontrée ! C'est ainsi qu'en remontant d'anneau en anneau cette longue chaîne de causes auxquelles vient se suspendre un résultat inattendu et douloureux, on ferait, je D'en doute pas, une foule de découvertes mortifiantes. Que les individus l'essayent : les nations et l'humanité les ont devancés dans cette carrière. L'histoire n'a pas permis de douter que le destin de chaque nation ne soit, en général, proportionné à son degré de moralité; le tableau des malheurs des peuples se confond avec le tableau de leurs crimes; et les annales des sociétés en décadence ne sont guère que la représentation d'un suicide prolongé. L'histoire générale de l'humanité conduit aux mêmes résultats; elle rapporte la plupart des infortunes dont gémit l'espèce humaine à un principe partout répandu de corruption qui vide ses facultés, égare ses forces, trouble son action, et

110 UIB liURHVBBi BBS PiOHUTlUI.

jhit de ses développements même les plus glorieux une suite de convulsions effrayantes , de chocs meurtriers et de sanglantes catastrophes. Quelle apparence qu'une loi qui se reconnaît si aisément dans la vie des nations et de Fespèce humaine, ne se révèle pas à tout homme impartial dans le tissu de sa propre viel Et comment des maui qui sont son ouvrage lui permettraient-ils le murmure!

Reste, mes frères, une dernière classe de maux, ceui qui viennent de la méchanceté des hommes. Je suppose que nous recevions de leur part des offenses que nous n^avons ni provoquées ni méritées en aucune sorte. Appliquant ici ce que nous avons dit plus haut des maux que Dieu nous inflige par quelque accident de la nature, nous pouvons répéter encore : a Thomme souffre pour ses péchés; D car il n'est pas concevable que Dieu fit souffinr sans nécessité un être pur et sans tache) et la nécessité en vertu de laquelle nous souffirons, soit de la p^rt de la nature, soit de la part des hommes, cette nécessité ne peut se dériver que de notre corruption. La méchanceté des hommes doit donc se produire à nous sous le même aspect que les orages, les inondations et les pestes, je veux dire comme un mystérieux instrument , un agent involontaire de la Providence de Dieu pour notre châtiment ou notre correction. Mais la considération de cette dernière source de maux réveille nécessairement une idée bien propre à étouffer tous nos murmures. Que nous rappelle la méchanceté dont nous sommes les victimes sinon une méchanceté dont nous sommes les complices? Qu'est-ce donc que ce principe malfaisant qui vient de se déployer contre nous, sinon un principe malfaisant qui se déploie très souvent en nous? Qui nous a frappés, sinon Thomme, avec une méchanceté dTiomme, avec notre méchanceté? Que souflironsnous que nous n'ayons fait souffrir, selon notre caractère,

ÏMB InJBMUKBfl BBS fAOHETma. fil

notre éducation ou nos circonstanees? Et quelle offense pouvons* nous recevoir^ qui ne nous ifiTite^ presque aussi vivement que nos propres offenses, à nous humilier devant Dieu, plutôt qu'à nous plaindre et à munnurer? Si c'était quelque autre qui eût été offensé, quel langage tiendrions^ nous? Voilà, dirions-nous, un signe, un fruit de la oorrup^ tîon humaine; et nous ne murmurerions pas; mais vpilà que nous milrmurons parce que cette méchanceté humaine a éclaté contre nous au lieu d'éclater en no^s. Pourquoi cette différence? Les choses ont-elles changé de nature? Le mal est-il plus mal parce qu'il est tombé sur nous? Se^ Tsit-il moins mal s'il tombait sur d'autres? Que la nature tressaille involontairement, que le moi gémisse i cela est lé^time; mais que nous murmurions d'uiie corruption qui est nôtre et d'une méchanceté dont nous sommes soU-^ daires, cela est-il juste? cela est^il sage? et ne serait-il pas plus juste et plus] sage , à cette manifestation de la mar hdie commune de tout le genre humain^ de nous humilier profondément d'une misère que nous partageons, et de nous recommander, avec nos offenseurs, à la divine miséricorde? car alors même que nous soufflions de leurs péchés, nous souffrons pour les nôtres.

Cette vue serait bien utile dans les temps de divisions et dp guerre. Seule elle pénétrerait le cœur de l'homme des dispositions les plus nécessaires dans ces crises violentes de la vie sociale. D'un côté, au tribunal des hommes, et do'ant l'opinion publique, il défendrait son droit autant que le devoir l'exige et que la charité le permet; de l'autre, au * tribunal de Dieu, il s'humilierait pour les offenses mêmes qu'il reçoit. D'un côté, il dirait aux hommes : Devant vous, je n'ai point mérité ce que vous me faites; de l'autre , 11 dirait à Dieu : J'ai mérité ce qu'on me fait. D'un côté , 11 dirait à ses adversaires : Vous violez à mon égard les règles

212 LES MUBMUKES DSS PÉCHEURS.

de la justice; de Tautre, il dirait à Dieu : Ce que tu me fais éprouver n'est que justice. D'un côté, il protesterait solennellement contre le droit violé, les lois méconnues, Tordre troublé; de Tautre, il prendrait le sac et la cendre, et dirait : J'ai violé le droit, j'ai méconnu les lois, j'ai troublé Tordre; non pas peut-être Tordre légal du pays. Tordre auquel doivent se conformer les citoyens , mais cet ordre supérieur dont la volonté de Dieu est la base, et qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, doit être sacré à des créatures raisonnables et immortelles. Ainsi se réunirait ce qu'on sépare beaucoup trop : l'assurance de l'homme et la confusion du pécheur, la fermeté du citoyen et l'humilité du chrétien.

Ainsi, de quelque nature que soient nos maux, nos péchés nous interdisent le murmure. Mais est-ce que peutêtre la grandeur des maux mettra des bornes à notre soumission? Mais quel est le téméraire qui balancera l'injure avec le châtiment? Quel est le téméraire qui dira : Je n'ai péché qu'avec modération, je pouvais pécher davantage, ma faute est légère? Qui osera appeler légères des offenses dont Dieu est l'objet? Ne leur communique- 1- il pas en quelque manière son infinité , et la grandeur de l'offense ne se mesure-t-elle pas sur la grandeur de l'Être qui la reçoit? Demandez à Jérémie s'il est un point où les châtiments de Dieu peuvent passer pour excessifs et où le murmure devient légitime? Où prononça-t-il ces paroles qui interdisent le murmure à tout homme vivant? Au milieu des ruines de Jérusalem , sur les pierres noircies de cette cité brûlée, dans ces solitudes naguère peuplées d'où l'ennemi avait emmené captifs tous ceux qu'avait épargnés son glaive, à la vue d'une scène de désolation qui arrachait au prophète ce cri douloureux : a Vous tous qui passez, « re^rdezy et dites s'il est une douleur pareille à ma dou-

LES MURMfTRES DSS PÉCHEURS. SI 3

leur! n (1, 12.) Habitants de cette ville où règne encore l'abondance et la sécurité, représentez-vous le feu du ciel ou des hommes tombant aux quatre coins de cette cité paisible , vos femmes et vos enfants cherchant une issue au travers des flammes, les infortunés rejetés d'un péril dans l'autre, et le glaive abattant sans miséricorde ceux dont la flamme a eu pitié; richesse, gloire, bonheur, liberté, tout s'évanouissant en un jour, et cette population naguère enviée se dirigeant par troupes d'esclaves vers la terre étrangère qui ne les rendra jamais à la patrie... Toyez toutes ces choses, et répétez par anticipation les paroles du prophète : o Pourquoi l'homme murmurerait-il, «l'homme, dis-je, qui souffre pour ses péchés? » En aurez-vous la force? Et pourtant ces mots, dans une pareille circonstance, sont la devise du chrétien.

Hais nous forçons les rapprochements, dira-t-on; nous comparons ici ce qui ne peut être comparé. Qu'est-ce que nos péchés auprès de ceux de Jérusalem? Mes frères, je n'ai parlé que des maux de Jérusalem, et j'espère que Dieu ne vous en destine pas de semblables; mais s'il vous châtiait comme elle, je voudrais savoir à quel titre vous vous roidiriez contre le châtiment , et quel moyen vous auriez de prouver qu'il a dépassé l'offense? Pour quel crime est-il juste qu'une ville périsse, qu'un peuple succombe, et qu'une population tout entière soit emmenée en captivité? Quels égarements peuvent rendre nécessaire une si forte leçon? Nul de nous ne le sait; et il faut bien, à moins de nier absolument la Providence, que nous nous en rapportions là-dessus à sa justice et à sa sagesse. Tous les maux qui nous seront envoyés seront justes puisqu'ils nous auront été envoyés. Toutefois, mes frères, y aurait-il de la témérité à prétendre que nous aurons mérité bien plus que nous n'avons souffert? Souffert! qu'ai-je dit? et

114 JMB »nanimi8 ms iéchsuis.

qa^ivons-iioiis souffert! Gorame nation, qQ%vons-nou6 souffert 9 nous dont la longue prospérité doit étonner, effrayer peut-être; nous dont le bonheur accusendt la justice de Dieu, si rien au monde pouvait faire douter de eette inaltérable justice, qui a ses temps et ses voies que nous ne connaissons point? Au lieu de demander à IMeu pourquoi il nous frappe, il fendrait lui demander bien plutôt pourquoi il nous épargne. Le Psalmiste, en vantant le bonheur dlsraêl, s^écriait : a Dieu n'a pas bat ainsi à « toutes les nations; » (Psaume GXLYII, 20.) et nous, ne devons-nous pas dire, à Tégard de la Suisse : Dieu n^ &it ainsi à aucune nation? Il n'y a pas dans le monde un second exemple de tant d'avantages accumulés. De tout ce que peut souhaiter une nation, Dieu ne nous a reAisé que ce qui nous eût perdus. Une longue, une miraculeuse paix a développé au milieu de nous tous les germes de prospérité. De ces vastes incendies que l'ambition ou les passions populaires allumaient sur la face du globe, à peine est-il tombé dans notre enceinte quelques brandons impuissants. A de longs intervalles seulement, des fléaux passagers, où la main seule de Dieu paraissait, affligeaient eette terre favorisée. La tyrannie de l'étranger n'a point foulé nos contrées; nous avons pu hâter de nos vœux des améliorations sociales et fortifier le présent contre l'avenir, mais nous n'avons pas eu à sortir de resclavage; la tyrannie ne germe point ou meurt à fleur de terrain sur le sol helvétique. En un mot, les biens ont été grands et nombreux, les maux rares et passagers. A tous ces bienfaits comment avons-nous répondu? Apparemment par un redoublement de ssèle et d'obéissance? car une reconnaissance ordinaire eût été indigne de tant de miséricorde. Apparemment par un dévouement plus grand que celui d'aucun peuple? car nous avons reçu beaucoup plus de grâces

que tous les autres peuples. Nous iiurons ehchéki sur nos pères, pécheurs comme nous, je Pavoue, mais ches qui la crainte de Dieu n'était pas un vain mot, sur nos pères qui, bénis de Dieu, attendaient tout de lui, et, lui devant leur liberté, s'empiressaient de lui en Mve hotnmage? La croix du Sauveur aura été plus vivement empreinte dans nos cœurs que sur nos bannières t Nous aurons établi nos mesura, notre mfemière de vivre, nos rapports mutuels sur la base de k sainte loi de Dieu? Nous aurons été chrétiens comme individus et chrétiens comme nation^ dirétiens dans nos relations privées et chrétiens duns nos relations politiques, ehrétiens dans nos transactioti^ particulières et chrétiens dans les thtnsaetions, les traités et tous les actes de notre eiistence natioiiale? En un mot 5 objet paHieulier des com- |)laiBances de l^telmel, nous aurons été aussi panUi les nations un orgahe particulier de sa véiité et les hérauts de SI gloire? Nation pt^somptueU^e, qui f obstines à envelopper dam les véHus de tes pères toti humiliante mxàiié, ta misère perce à travers ces glorieuses dépouilles. Tu as prévariqué. Tu as méconnu la plus heut^use position que Dieu ait faite à un peuple. Christianisme, liberté, abondance de biens, longue paix, délivrances inespérées, qu'astu reconnu, qu'âs-tu respecté^ que n'as-tu pas profotlét A quels vices, inconnus de tes ahcêtres, n'as-tu pas donné accès dans tes saintes montagnes? Le siècle a-t-il eu un venin que tu n'aies sucé? Cette foi qui &isait la force de tes aïeux, qui seule explique leur histoil^, Pas-tu gardée? La croit de Jésus-Christ n'a-t-ellc pas de nombreux ennemis dans ton enceinte? Lincrédulité superbe n'a-t-cile pis remplacé dans Un grand nombre de cœurs l'humble et confiante soumission des vieux âges? Et, ce qui est pire peut-être que des ennemis, combien le christianlsine h'at-il pas dans ton sein d'amis faux, ou (roids, ou indécis, ou

tremblants! Un formalisme vain, des traditions vagues, une justice sans Christ ou un Christ sans justice, le nom de TEsprit saint conservé et sa puissance méconnue, n'est-ce pas à peu près tout ce qui te reste de ces croyances vives, énergiques, sanctifiantes, dont la trace subsiste encore dans les discours et surtout dans les actions de ceux dont tu oses vénérer la mémoire? A Dieu ne plaise que nous fermions les yeux sur tout ce qui reste encore de bonne semence dans ces champs dévastés! Mais certes, nous parlons dans un temps où Ton doit nous comprendre, ou plutôt le temps parle pour nous. Ce n'est pas dans des sermons seulement, mais dans tous les entretiens, ni dans ces temples seulement, mais sur les places publiques, ni parmi les chrétiens seulement, mais parmi les gens du monde, que la plainte, une plainte amère retentit. Et de quelque point de vue qu'on juge les choses humaines, on se^ réunit à dire, ou du moins à sentir, que la nation est coupable, et qu'une grande iniquité appelle de grands châtiments.

D'où vient ce vague eifroi? Les calamités sont-elles déchaînées? la colère de Dieu a-t-elle débordé? Non; nous n'avons encore été châtiés que par mesure. Mais on se sent intérieurement frappé. Indépendamment de ces calamités naturelles, ordinairement locales et passagères, que Dieu déchaîne aujourd'hui presque sans interruption dans presque tous les cantons, on a des sujets de plainte plus profonds et plus graves. Sur les pas et sous les auspices d'un généreux désir de réformes et de liberté s'est glissé dans les veines de la nation un principe invisible, mais meurtrier, plus funeste si la bonté de Dieu n'en avait tempéré l'énergie; des scènes déplorables ont trop bien, hélas ! révélé son action cachée; là où l'élément désorganisateur n'a pas encore percé son enveloppe, un sombre pressentiment a

déjà serré bien des cœurs; les opinions qu'on voyait se fondre lentement les unes dans les autres, se choquent maintenant sans s'instruire et sans s'entendre; les extrêmes provoquent les extrêmes; d'un camp à l'autre, pour ainsi dire, les erreurs donnent le signal aux erreurs; une tension pénible, douloureuse, se fait sentir dans toutes les relations politiques; la force paraît manquer pour le trop subit en&ntement d'un ordre social qu'il est si urgent de fixer et de consolider. Mille questions que le temps seul peut refroidir sont encore brûlantes; les passions politiques n'ont pas encore épanché toute leur lave; les clameurs impérieuses des systèmes ou d'une prétendue nécessité intimident les principes, plus anciens que tous les systèmes et plus nécessaires que toutes les nécessités; chaque jour montre imminent un danger public contre lequel Dieu seul est assez fort. Quelle que doive être l'issue de cette crise, elle est un mal, mes frères; ces mouvements désordonnés ne sont pas des symptômes de santé; une agitation aussi prolongée relâche tous les liens sociaux et use le frein des habitudes morales; la patrie est malade, nul n'en peut douter; et nul aussi ne peut fixer le moment de la guérison.

Nous l'espérons encore, cette guérison, mais de Dieu, Qoa pas de nous, qui avons assez fait voir combien peu nous étions maîtres de nos destinées, et qui presque partout avons reçu ce que nous avions l'air de faire. Mais si Dieu aggravait notre situation au lieu de l'améliorer, s'il jugeait qu^une secousse ne nous a pas assez réveillés et qu'une seconde est nécessaire, ne vous y trompez pas : c'est bien vainement que la nation rejetterait sur qu(îlqui»s iniquités individuelles la cause des maux qu'elle éprouve et de ceux qu'elle attend. Une nation est coupable des maux qu'elle ne sait pas détourner. Une nation se fait son

218 LES MURMURES IMSS FÉGHEUBa.

sort à elle-même. Jamais des volontés perverses ne compromettraient le bien général sans la complicité cachée de la faiblesse, de Tégoïsme, de la corruption et de l'incrédulité publiques. On ne fait à une nation que le mal qu'elle veut souffrir. Dieu Ta voulu ainsi; et pour punir les peuples ingrats, il se fait Tallié de leurs ennemis. Et ee n'est pas seulement comme nation qu'une nation attire sur elle les châtiments célestes; car qu'est-ce donc que la corruption générale sinon le résultat de toutes les corruptions individuelles? et sur qui définitivement tombent les châtiments de Dieu si ce n'est sur des individus? De quoi se compose la méchanceté nationale sinon de la vôtre, libertin, dont les dérèglements sont une des plaies de la patrie? de la vôtre, égoïste, qui, en trahissant votre destination, trahissez la patrie? de la vôtre, incrédule, qui, en abandonnant Dieu, abandonnez la patrie? Comment le corps serait-il sain quand les membres sont malades? Gomment y auraitil des vertus publiques quand les vertus privées manquent! Et par quel miracle la patrie aurait^elle un caractère qui ne se retrouve pas chez la plupart de ses en&nts? Un seul homme vicieux rend la patrie moins riche et nioins heureuse d'autant : qu'est-ce de plusieurs? qu'est-ce d'un grand nombre? Un péché individuel entraîne souvent le châtiment de plusieurs personnes : qu'est-ce d'une iniquité commune à des milliers? Chaque citoyen qui ne vit pas selon la règle de Dieu est donc complice et responsable, pour sa part, des malheurs de la patrie. Tous les vices concourent à exciter le déplaisir de Dieu. Tous les péchés sont autant de tisons jetés dans le feu de sa colère; et, au sein de la vie la plus étroite, l'individu le plus obscur, en aidant à la corruption générale, contribue à attirer sur son pays ces calamités générales, inévitable partage des peuples prévaricateurs.

Après tout cela, mes frères, le munnure serait un nou** veaa erime, et comblerait la mesure des iniquités natio** ittles. Au lieu de juger insolemment les voies de Dieu^ ce lont nos propres voies, selon rinsiruelion du propti^, ^11 «fiiut rechercher et sonder; n dt convaincus dès lors que BOUS souffrons.pour nos pédiés, naticm et citoyens, il BOUS but « retourner jusques à TÉtemel, » et lui dire : f Nous avons prévariqué, nous avons été rebelles; et tu i n'as point pardonné, a

t Rrtoufner à l'Ëtemel ! x> mot propre, s'il en fut jamais* En effets nous avons quitté FËtemel. Pugitife de la maison paternelle, nous nous sommes aventurés, sur Tavis de aos passions et sur la foi de notre sagesse, dans mille imdes pMUeuses que le Seigneur nous avait défendues, hres de aos systèmes, fiers d'une prospérité qui semblait ne devoir point finir, nous nous sommes lancés dans la Tîe sans guide et sans appui. Notre sagesse nous a engagés an milieu d'inextricables défilés, no^ lumière au milieu (Pépiissea ténèbres; nos principes se sont efiacés, nos con* vîctioDs ont disparu, nous avons douté de nous-mêmes et de Dieu, nous nous sommes résignés à vivre au hasard et dans l'élourdissement, vigilants d'ailleurs à faire commodément le voyage, indifférents sur le terme de cette excursion téméraire... Au milieu de ces ténèbres l'orage est venu, le toonerre a grondé, les eaux du ciel sont tombées par tor* rents; au lieu d'une route unie et paisible, à nos cAtés et devant nous le terrain s'est creusé en précipices. Ironsaotts plus avantt persisterons-nous dans ces fausses voies? Non, la route est trop mauvaise; retournons à la maison de notre père, retournons à rÉtemèl; rentrons sous l'abri tntélaire que nous n'eussions jamais dû quitter; mais rentffons-y avec le sentiment de nos fentes et de notre ingratitude; déclarons, sur le sevil de la porte hospitalière,

220 LES inrnMUREs des pécheurs.

notre vrai nom pour qu'on nous ouvre; disons au maître de cette demeure : Ce sont des pécheurs qui se présentent à toi, non des justes, non des sages; ce sont des pécheurs, qui périront dans ce désert, si tu ne leur ouvres. Au nom de ta miséricorde, et non de leurs mérites, ouvre à ces étrangers; ouvre-leur : ils ne sont pas sans recommandation; ils viennent à toi au nom de ton Fils, qui demande pour eux l'hospitalité; il la leur a méritée; il a lutté pour eux, il a vaincu pour eux; il réclame le prix de ses souffrances, de ses ignominies, de son sang répandu; dégage sa promesse. Seigneur! fais honneur à sa parole; et pour Tamour de lui, accueille ceux qu'il a aimés!

C'est dans ces sentiments, nation pécheresse, qu'il faut te présenter aujourd'hui devant Dieu. Dépose un orgueil qui te perd; laisse échapper un aveu salutaire; dis ouvertement à ton maître : a Nous avons prévariqué, nous avons a été rebelles, et tu n'as point pardonné. »

a Tu n'as point pardonné! » Ah! sans doute, dans le sens du prophète, le Seigneur n'a point pardonné. Et déjà nous avons reçu quelques gouttes de ce calice d'amertume qui va peut-être s'épancher par torrents sur la terre entière. Pour ceux dont le regard n'a pas percé au delà du voile où est entré le grand pontife de l'humanité, cette parole demeure avec tout son poids : « Le Seigneur n'a « point pardonné ! » Mais pour ceux qui sont retournés à l'Éternel, pauvres, nus, dépouillés, vêtus de la seule justice de Christ, riches des seules richesses de la foi, une autre parole se fait entendre au milieu des orages de la vie, parole qui surmonte le bruit de la foudre et les cris de la douleur universelle : « Qui accusera les élus de Dieu? a Dieu est celui qui les justifie. Qui condamnera? Christ est a celui qui est mort, et qui de plus est ressuscité, qui est as- « sis à la droite de Dieu, et qui intercède pour nous. Qui

LES MUnrnUIUBS DES PÉGEEURS. 221

€ nons séparera de Tamour de Christ? Sera-ce rafHiction, c ou l'angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, f ou le péril, ou Tépée? Dans toutes ces choses, nous f sommes plus que vainqueurs, par celui qui nous a aifmés. p (Romains, Vin, 33-37.) Que nous serons forts, mes frères, quand, par la grâce du Seigneur, ces sentiments auront établi leur empire dans notre âme? Qu'elles arrivent alors ces épreuves devant lesquelles pâlissait notre &iblesse ou frémissait notre orgueil. Qu'elles viennent ces tourmentes politiques dont nous avons déjà vu les avant-coureurs; que Tanarchie vienne nous montrer le q)ectacle, humiliant pour la nature humaine, de la liberté menaçant la civilisation. Elle nous trouvera prêts. Libres de soucis terrestres , esclaves du devoir et non de la passion, adversaires sans amertume et combattants sans haine, mais sûrs de nos intentions, forts de Tappui de Dieu, enracinés dans la foi, vivifiés par Tamour, heureux, s'il le fiuit, de succomber pour une bonne cause, plus heureux de savoir, dans tous les cas, que la cause de notre âme immortelle a été plaidée et gagnée au tribunal de Dieu par Tavocat de tous les hommes, nous attendrons la crise qui doit décider du sort de la patrie ; nous traverserons sans effroi les mauvais jours; et au terme de la lutte, vainqueurs ou vaincus, au sein d'une patrie ressuscitée ou d'un pays déchiré, nous triompherons à l'aspect de a cette ■ nouvelle terre et de ces nouveaux cieux où la justice f habite. » (2 Pierre, m, 13.) Fléaux que la main de Dieu a multipliés en nos jours, et toi surtout, invisible ennemi dont le vol silencieux, lent, mais infatigable, a déjà laissé derrière lui tout un hémisphère, et qui, rasant de près la terre épouvantée, de chaque coup de ton aile enlèves dos milliers de vies et moissonnes à pleines mains l'avenir (1),

(1) AikMioB aa eholéra-morbut, qui, •»-»- "* " ^ «t-ttenailro p«adMl

tn L18 mnonrioss wsê vÈCMzvKê*

tumultes de la nature et de la nooiété, angoisses de la vie et de la mort, Dieu qui vous envoie est plus fort que vous« Dans les cœurs qui Taiment, il oppose à vos atteintes les plus glorieuses et les plus douces espérances. Les plus &ibles des hommes se raniment à la voix de leur Père, et puisent dans son sein le courage que la nature semblait leur avoir refusé^ ceux qui paraissaient timides étcmnent les forts^ Cest que les ténèbres d'un avenir prochain se sont perdues pour eux dans les éclatantes clartés d'un avenir étemel dont ils ont déjà pris possession par la cer* titude de leur espérance. C'est que le Seigneur qu'ils invoquent a dressé leurs mains au combat et leurs doigts à Ut bataille. C'est qu'au plus fort de leur lutte douloureuse, un divin ami qui se tient à leurs côtés les anime par ses regards^ les exhorte par ses paroles. miracle permanent! prodiges sans cesse renouvelés de l'amour céleste ! multipliez-vous en ces temps d'épreuves; soutenez partout la nature défaillante; sauvez -nous de la faiblesse, sauveznous de cette fermeté orgueilleuse qui est une autre faiblesse, rendez-nous tout à la fois humbles et forts; appui des cœurs tremblants, étonnez les cœurs intrépides; manifestez Dieu à un monde incrédule ; prêchez le Sauveur à ceux qui ne veulent point de sauveur; proclamez avec tant d'éclat la puissance de la religion que tout genou se ploie et que toute langue confesse que Jésus est le Seigneur, à la gloire de Dieu son père.

mes ohers auditeurs I vous qui avez péôhé, vous qui devez mourir, vous qui adorez en Jésus le vainqueur du péché et de la mort, joignez vos vœux aux nôtres; priez pour cette Église, afin qu'en ce jour qui lui est donné, elle

quelques années en Perse et en Syrie, reprit sa marche en 18S9, atteignit Moscou le 38 septembre 1830, et fit inTasion en 1831 et 1833 dans la plupart des contrées de t'Bnropo. {ÉéU^ÊTi»)

entende la voix de Dieu et les choses qui appartiennent à ^a paix. Priez pour la patrie; demandez qu^au milieu des bérieuses dispensations de ces temps, une nouvelle prédication de rÉvangile, une ribuvelle démonstration de puissance, une nouvelle conversion au christianisme ait lieu dans ce pays où Tinfidélité, découverte ou cachée, n'a que trop étendu ses ravages. Priez pour que les afflictions du temps présent ramènent beaucoup d'âmes à TÉtemel. Priez pour que Jésus-Christ soit proclamé parmi nous le sauveur de Thumanité, la lumière des nations et le protecteur de notre patrie.

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