De V Angleterre. Héroïnes de Shakespeare , p
moins vrai qu'il y avait, à en souffrir si vivement, une susceptibilité maladive; ce fut comme une hallucination qui hantait son cerveau. Il fit tout pour y échapper. Il se décida à recevoir le baptême pour effacer le stigmate, espérant que le chrétien indifférent ou sceptique ferait oublier en lui Tisraélite. Vain espoir I II croyait voir partout reparaître ce dédain particulier, cette méchanceté toute spéciale des gentils, ce sentiment persécuteur envers les juifs que désigne d'une manière expressive le mot hébreu Rischess. Cette obsession le pousuivit jusqu'en France, à Paris même, où les mœurs sont si bien d'accord sur ce point avec les lois, où les Israélites sont partout sur le pied de l'égalité la plus parfaite avec les chrétiens, dans les carrières libérales aussi bien que dans l'industrie, à rinstittit comme à la Bourse, dans les plus hauts emplois, dans les ministères, dans la vie sociale et dans les salons.
Henri Heine sentait ce bienfait de la civilisation française ; il raconte plaisamment qu'à son voyage de Venise, en errant sur le Rialto, il regardait tout autour de lui pour voir s'il n'apercevrait pas Shylock : « J'aurais eu, dit-il, en son irrévérencieux langage, quelque chose à lui communiquer qui lui aurait fait plaisir : c'est que,parexen pie, son cousin, M. de Shylock, à Paris, est devenu le plus puissant baron de la chrétienté, et qu'il a reçu de
S70 NOUVELLES :ËTUDflà MORALES.
SaiMajefité Catlioliquexet ordre d'Isabelle,/ quiîffii fondé jadis pour glorifier.rexpulsioii ides -imlasA des Maures de TEspagoej » — Malgré tout, et bien qu'il eût de si bonnesnomœlles à apprendre à ses frères persécutés, il ne fut jamais eomplëtemeiit rassuré sur ce point. Avec ce flair particulier que développe l'idée fixe, il.reconnaissait.de loin ce terrible Rischess^ et il en souffrait déraisonnable^ ment. Lui qui avait toujours, secrètement rêvé d«» plaisirs de la haute vie , des élégances aristocra* tiques, il se sentait rejeté loin -de; ses vaniteuses et voluptueuses chimères par ce préjugé cruel dont son imagination était coupable plus que la société. De là, que de coups mortels reçus par TamcHU»* propre I que d'occasions de. soufTrir et de.s'ir^ riter !
De là aussi dans ses lettres deux courants d'impressions en apparence contradictoires, mais dont la source est la même. Tantôt il accable les juifs de ses boutades, s'irritant de ce qu'ils sont comme ils sont et non pas autrement. Tantôt il les défend contre les mépris des gentils avec toutes les armes, l'ironie, l'éloquence même, prenant en main leur cause, qui est la sienne, se vouant avec un zèle inattendu à la défense de la race proscrite, et même à l'apologie des vices particuliers à cette race qui, selon lui, en est moins responsable que ses persécuteurs. — Au fond de tout cela, on trou-
verait sans peine un sentiment quelque peu puérii d'humiliation.
Certes on n'aurait pu piressentir un. apologiste bien sérieux du judaïsme dans Thumoriste qiaî écrivait les lignes suivantes(Lunebourg, ISjuin 1823) : « Je vis ici tout à fait seul,. je.ne'-vois. ahrt sblument personne, parce que mes parents se sont retirés de toute. société. Les juifs son! ici, .comme partout, d'insupportables et sales brocanteurs; les chrétiens de la classe moyenne, des gens peu; rércréatifs, avec un dédain rare pour les juifs ; — 4a classe supérieure de même, à un degré supérieur encore. Notre petit chien, dans la rue, est flairé et maltraité d'une façon toute particulière par les chiens chrétiens, qui ont évidemment horreur des cliiens juifs. Aussi je n'ai fait connaissance encore qu'avec les arbres qui mur-r murent à mon souvenir de vieux chants oubliés et me disposent ^ la tristesse... » Et presqu'à la même date, sa verve s'épanche en rudes épigrammes-: « Vraiment, écrit-il à son ami Moser, tu es le plus noble cœur en Israël..,. Tes sentiments sont de pesants lingots d'or, les miens du simple papier-monnaie; celui-ci n'a que la valeur que «lui donne le crédit... La figure ci-dessus ne te prouvet-elle pas que je suis un poète juif? Et pourquoi me génerais-je? Nous sommes entre nous, et je me sers volontiers de nos métaphores nationales. Lors-
qu'un jour Ganstown (la ville de Gans, une sorte de Jérusalem utopique que devait gouverner le* docteur Gans) sera bâtie, quand une génération plus heureuse, sur les bords du Mississipi, bénira les palmes , en grignotant du pain azyme, et que fleurira une littérature néo-juive, alors nos expressions mercantiles et boursicotières d'aujourd'hui appartiendront à la langue poétique, et un poétique arrière-neveu du petit Marcus, en manteau et phylactère, chantera devant toute la congrégation de Ganstown : « Ils étaient assis près des rives de « la Sprée, et ils comptaient des bons du Trésor ; « alors vinrent leurs ennemis qui dirent : « Don- « nez-nous du papier sur Londres, le cours est en « hausse. » (Mai 1823.)
C'est cruellement se persifler soi-même, entre amis. Aussi est-on surpris de rencontrer, tout à côté, des plans, des idées d'apologie nationale : « Il me tarde forj; d'exprimer ce que Bœrne appelle la grande douleur juive^ et cela se fera aussitôt que ma tête sera moins souflrante. ^ Mais alors même qu'il exprime les pensées les plus sérieuses, il semble impossible à Henri Heine de rester longtemps sérieux. « C'est très-désobhgeant de la part de Notre-Seigneur Dieu de me faire soufl'rir ainsi maintenant ; oui, c'est même impolitique, car le vieux sire sait bien tout ce que je pourrais faire pour lui. Ou bien le vieux baron de Sinaï,
l'autocrate de la Judée , deviendrait-il, lui aussi un Dieu éclairé? A-t-il dépouillé sa nationalité, abdiqué ses prétentions et abandonné ses sectateurs, au profit de quelques vagues idées cosmopolites? Je crains que le vieux seigneur n'ait perdu la tête et que « le petit juif d'Amsterdam » ne puisse à bon droit lui souffler à Toreille : « Entre nous, monsieur, vous n'existez pas. »
« La grande douleur juive » lui inspira l'idée d'un roman , le Rabbin de Baccharach\ qui devait être une peinture de la nationalité proscrite pendant le moyen âge. On voit Henri Heine, pendant toute une année (1824), préoccupé de son idée, se livrant avec une conscience scrupuleuse à la préparation de son roman , étudiant les chroniques, s'enfonçant dans les lourds in-folios de YHistona Judmca^ compulsant les prières et les doctrines rabbinîques. — Parfois un cri de douleur et de pitié sincère s'élève : « Des sentiments tout particuliers m'émeuvent quand ja feuillette ces tragiques annales ; une plénitude d'enseignement et de douleur. * (25 juin 1824.) — Le début de l'œuvre seul a survécu ; le reste a péri dans l'incendie de Hambourg en 1843.
C'est de la même idée qu'est sortie cette magnifique analyse du caractère de Shylock, dans le Marchand de Venise^ une des plus belles pages de la critique moderne. C'est Tâme du poète , dans
ses meilleures et ses plus hautes inspirations : « Shakespeare voulut peut-être, pour divertir la çiultitude, lui présenter une sorte de loup-garou savant , un être altéré de sang à qui sa cruauté fait perdre sa fille et ses ducats, et que l'on raille par-dessus le marché. Mais le génie du poète, T^sprit universelqui domine en lui est toujours plus fort que sa volonté particulière, et il arriva que dans Shylock, malgré le grotesque outré du personnage, il- prononça la justification d'une, malheureuse secte que la Providence, par des. raisons mystérieuses, a chargée des haines de la haute et basse populace, et qui ne voulut pas toujours payer cette haine de son amour. Mais que dis-je I le génie de Shakespeare plane bien au-dessus des mesquines querelles de deux partis religieux; il ne nous montre, à vrai dire, dans son drame, ni juifs ni chrétiens , mais des oppresseurs d'une part, et de l'autre des opprimés qui, fous de douleur, poussent des cris de joie sauvage lorsqu'ils peuvent rendre avec usure à leurs bourreaux le mal qu'ils en ont reçu. » Et, analysant les divers caractères mis en scène par Shakespeare, Antonio le banqueroutier, Lorenzo qui devient le complice d'un vol domestique, Heine conclut ainsi : «En vérité , à l'exception de Porcia, Shylock est le plus respectable de toute la pièce. Il aime l'argent et ne s'en cache pas, car il le crie sur les toits... Mais il
y a quelque chose qu'il met encore au-dessus de l'argent, c'est la satisfaction de la vengeance pour son cœur offensé, les justes représailles d'indicibles outrages ; bien qu'on lui offre le décuple de la somme prêtée, il le refuse ; il ne regrette ni les 3000 ni les 30 000 ducats, s'il peut acheter à ce prix une livre de la chair du cœur de son ennemi... Oui certes, Shylock aimé l'argent; mais il est des choses qu'il aime beaucoup plus encore, entre autres sa fille, « Jessica, mon enfant 1 > Bien que dans le paroxysme de la colère , il la maudisse et souhaite de la voir étendue à ses pieds avec les diamants à ses oreilles et les ducats dans son cercueil , il l'aime cependant plus que tous les diamants et tous les ducats. Repoussé de la vie publique, de la société chrétienne j confiné dans l'étroit enclos du bonheur domestique, il ne reste plus au pauvre juif que les sentiments de la famille, et nous les voyons se produire chez lui avec l'intensité la plus touchante. » — Puis, d'un bond rapide, se transportant sur le Rîalto, où il chercha inutilement un jour Shylock disparu, le poëte tout entier éclate en cette touchante vision : « Vers le soir, à l'heure où selon la croyance des juifs , les portes du ciel sont fermées et ne laissent plus entrer aucune prière j'entendis une voix dans laquelle il y avait des larmes comme aucun œil n'en a jamais versé c'était un sanglottement capa-