‹ Nouvelles études morales sur le temps présentChapitre 33 sur 36 · ibid , l'* série, p · texte numérisé non relu

ibid , l'* série, p

n'est pas abuser des mots que d'appliquer ici ud nom pareil) ne va pas au delà « d'une démocratie de dieux terrestres égaux en béatitude » ; qu'il n^a jamais pu se former un idéal plus élevé quo celui du bien-être matériel des peuples; que la justice poor lui n'est que le droit à Tégal partage des jouissances ; qu'à ses yeux enfin la Révolution n'a jusqu'à présent accompli qu'une œuvre de ruine, qu'il lui reste à fonder la religion de la chair glorifiée -dont le moyen âge a été la sinistre et sanglante antithèse. Nous nous dispenserons de réfuter ce socialisme qui n'est qu'un rêve de colère et de haine contre la société actuelle, mêlé à des rêves de volupté universelle qui n'ont cessé de hanter le^rveau du poëte. Heine a pris au saint-simonisme sa morale, en laissant de côté toute la partie scientifique et industrielle, la seule sérieuse.

Il ne faut pas trop s'étonner, après cela, si Henri Heine est l'ennemi juré de l'Angleterre , de cette civilisation laborieuse et de ces institutions libérales, antipode de l'absolutisme bieu faisant qu'il invoque comme le dispensateur de la jouissance. Mais c'est surtout en poëte qu'il exprime et ressent son antipathie. Ce serait forcer la note que d'insister sur des utopies humanitaires qui n'ont jamais été pour lui qu'une boutade d'humoriste en révolte contre l'ordre social et religieux. Ses lettres

datées* 'tfAîîgteterr© sont diargsfes d'un ennuî pesant. Son reÊcain est mélancolique : « Ici rien que brouillard, vapeur de houille, porter et Ganning. » Gela Vécœure ée penser que Shakespeare est= Anglais et qu'il appartient au peuple le plus naanssade que Dieu ait créé dans sa colère. « Quel peuple disgracieux ! Quel déplaisant pays I Sont-ils empe- 9ési sont-^ils mesquins, sont-ils égoïstes, sont- ils Anglais l Un pays que l'Océan aurait englouti depuis longtemps s'il ne craignait que cela ne lui donnât àes nausées I ... Un peuple, monstre gris et bâillant, qui exhale autour de lui un air suffocant, un ennui mortel, et qui certainement finira par se pendre à quelque câble colossal I » Cependant quelques pages recueillies à la fin du volume sur V Angleterre prouvent que Henri Heine est revenu à un sentiment plus juste des qualités propres à ce peuple, à un discernement plus exact des principaux ressorts de la grandeur anglaise. Au fond, toute sa sympathie est pour la France, et malgré quelques rudes épigrammes que notre orgueil national lui pardonnerait avec peine, c'est ici , parm i nous, dans la liberté de nos idées et de nos mœurs que le « Prussien libéré » a trouvé la patrie qui le console de celle qu'il a perdue. L'histoire de la Révolution française et celle des grandes guerres de l'Empire avaient le don de l'attirer et de le passionner. L'épopée du Tambour Legrariâ Voyait de-

puis longtemps désigné comme un ami des Français aux colères des partis rétrogrades. En ce temps-là le parti libéral en Allemagne faisait de l'opposition avec le souvenir, le nom et les sympathies de la France. Les choses, depuis ce temps, ont quelque peu changé, et le tambour Legrand serait aijyourd'hui reconduit à la frontière, entre deux gendarmes , aux applaudissements du radicalisme allemand fanatisé par M. de Bismark.

S'il y eut des haines violentes dans la vie de Heine, il y eut du moins de vraies affections et des dévouements qui le consol^ent. Mais là encore, il serait aisé de signaler la funeste influence d'une personnalité inquiète et d'une humeur fantasque. Il obtint ces dévouements plutôt qu'il ne les mérita. On croit généralement , sur la foi d'un vers célèbre, que Tamitié d'un grand homme est un bienfait des dieux. Celle de Henri Heine, sans doute parce qu'il était brouillé avec les dieux, ne fut pour quelques-uns des plus dévoués qu'une longue épreuve. Quel plus triste exemple que Thistoire de ses.relations avec le confident de sa jeunesse, Moïse Moser, un de ces hommes excellents et rares qui semblent avoir été choisis exprès pour cette épreuve délicate? Il était le Pylade prédestiné de ce fougueux et romantique Oreste. Pylade à la façon germanique, d'une érudition peu commune dans les langues anciennes et dans la philosophie transcen-

dante, lisant Hegel et Valmiki dans l'original , un vrai penseur prodigue de ses idées et de son argent, toujours prêt à subvenir sans compter à la détresse littéraire ou pécuniaire de son ami, quelquefois maltraité dans les jours prospères, toujours invoqué dans les jours difficiles. Excellent type qui se fait tendrement aimer du lecteur à travers les frasques et les boutades du poëte.

Cette belle amitié eut un assez triste dénoûment qui n'est guère en l'honneur d'Oreste. L'imprudent Moser gardait son franc parler, dont il usait à l'occasion. Il en usa à propos de la déplorable polémique de Heine avec le comte Platen, discrètement sans doute, mais avec la dignité d'un ami qui nous doit la vérité. Après tant de services rendus, tant d'années d'un dévouement qui ne s'était jamais dénaenti, peut-être jugera-t-on que Moïse avait quelque droit de parler ainsi. Ce ne fut pas l'avis du poëte. H faut voir de quel ton il répond aux réflexions discrètes de Moïse. H ne veut pas se plaindre de Moïse, on ne se plaint pas d'un manque d'intelligence et de lumières, on le subit : « Je ne me plains que des dieux qui m'ont laissé si longtemps dans l'erreur sur ta manière de comprendre ma vie et mes ambitions. Tu ne comprends pas encore, tu n'as jamais compris ma vie et ses aspirations, et c'est pourquoi notre amitié n'a pas cessé

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d'ôlre, mais plutôt n'a jamais existé. Gea'est pas Tapprobation, c'est Tintelligence de nos actes que nous demandons à notre ami; il peut selon ses principes à lui, les louer et les censurer;. mais il faut, avant tout, qu'il les comprenne, qu'il en sair sisse la nécessité à notre point de vue à nous, tout différent qu'il peut être du sien. »

Il nous paraît curieux de voir s'établir ainsi la théorie de l'infaillibité du poëte, qui n'accepte ni l'approbation ni la censure et qui demande à ses amis non de juger ^ mais de comprendre. Cette lettre est du mois de juin 1831 . La correspondance avec^ Moï8e Moser s'interrompt pour ne reprendre qu'en novembre 1836. Est-ce Moïse qui la reprend? A-t-il acquis des lumières nouvelles dans l'intervalle de ces cinq années ? L'intelligence lui est-elle venue enfjm? Non; l'initiative, cette fois, appartient au po6te. Sans doute, c'est un bon mouvement de coeur, un repentir, le regret d'une noble amitié perdue. Je voudrais le croire et je l'espère d'après les i premières lignes : « Comprendras tu, Moïsey que ces lignes sont la preuve la plus forte que je puisse te donner de ma confiance et de mon amitié ? Y serras-tu même le témoignage d'un sentiment gfand?ie le crois, et c'est pour cela que je t'écris, lecœur attristé^ oui, sans hésitation, et même avec une -Joie mélancolique de me retrouver enfin avec '^i^V ailM«k)Dgt0mpa,.& Paris,, lorsque uxa^

lade à la mort, dans une nuit de fièvre, d'insoninie, je passais en revue les amis auxquels je pourrais remettre avec confiance l'exécution d'une volonté dernière, je trouvai que je n'en avais que deux semblables au monde : toi et peut-être mon frère Max. » Pour le coup, nous sommes touchés . Quelle douce chose qu'un bon sentiment qui a fini par vaincre les mauvaises inspirations de la vanité l Quel charme que celui d'une amitié pareille, retrouvée après un si long malentendu l Mais voici quelque chose qui me gâte de si agréables impressions : « Par suite de divers événements, je me trouve dans un embarras d'argent dont tu ne peux te faire aucune idée. Je t'aime trop pour t'affliger du récit de ce qui m'arrive ; mais lu peux me rendre un service important en me prêtant quatre cents thalers. » Je suis convaincu que Moïse les a prêtés. C'est une belle vengeance.

Je doute, en somme, qu'on ait rendu service à la mémoire de Henri Heine en publiant ses Lettres intimes. L'impression du lecteur impartial ne peut être en faveur du poëte, montré de si près dans la réalité de ses misères morales. Il faut, pour purifier son souvenir de ces misères et pour se rendre à soi-même le plaisir de l'admiration un peu compromise, mettre de côté la Correspondance et s'enchanter de nouveau de quelques strophes des Poèmes et d« quelques pages bien choisies des Reist^

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bUder. On pourra de cette manière tempérer la tristesse, ràmertume même des impressions reçues et s'enivrer de poésie en oubliant la réalité.

Cette étude sur Heine d'après sa Correspondance serait par trop incomplète, si Ton n'y joignait l'analyse de ses publications célèbres sur VÀlkmagne et Lntècij qui font partie de sa correspondance pid)lique. Ce sont des pages tour à tour étincelantes comme une vision, virulentes et enflammées conmie une colère dé tribun, grotesques et cyniques comme une raillerie de Rabelais. Nous les comprendrons mieux après la lecture de sa correspondance privée qui nous a donné bien des ouvertures sur cette âme étrange.

Luièce est un recueil de lettres écrites pour la Gazette d'Ausgbourg de 1840 à 1843. Le but de ces lettres était de faire connaître à l'Allemagne la vie politique, artistique, sociale de Paris dans ces années florissantes qui marquent l'apogée du gouvernement de Juillet. Il y a de tout dans ces lettres : de graves discussions politiques et des études de mœurs plus que risquées. On passe du cabinet d'un ministre à un bal public, et de la question

d'Orient à la description des danses prohibées. Le compte rendu d'un concert s'y rencontre à côté d'une esquisse de la philosophie de Pierre Leroux, et l'Académie des sciences morales et politique s'y coudoie avec le corps de ballet. Tout se mêle dans cette correspondance, depuis la bonne compagnie jusqu'à la dernière fraction décimale du petit monde. Il en résulte je ne sais quelle physionomie complexe, fort malaisée à définir, ambiguë et bariolée. On y sent trop peut-être le parti de n'être ni pédant, ni grave, ni ennuyeux, ni allemand; mais cela serait mieux encore, si ce n'était pas un parti pris, et peut-être goûterions -nous avec plus de plaisir ce mélange de tons et cette agilité d'esprit qui passe avec tant d'aisance d'un sujet politique à une question d'art, et d'une question d'art à des familiarités équivoques, si nous n'étions trop avertis que nous avons affaire à un écrivain humoristique. J'adore l'imprévu, mais surtout quand l'imprévu ne m'est pas annoncé. A cela près que tout le livre est d'un décousu et d'une bigarrure inimaginables, et que l'auteur se fait gloire de sa désinvolture, il y a peu de lectures d'un effet plus original.

Disons tout de suite ce qui a vieilli dans le livre. La partie politique est sans doute ce qui faisait le plus grand intérêt de ces lettres, à leur date ; mais ce charme de l'actualité est bien défloré, et il nous

est impossible de nous intéresser aux spirituelles allusions, aux diaboliques malices, à la hardiesse d'épigrammes qui défrayaient cette correspondance aux dépens de M. Guizot et du roi Louis-Philippe. Toute cette petite guerre est un tel anachronisme aujourd'hui, qu'il nous semble au moins étrange que H. Heine, dans les éditions ultérieures, n'ait pas eu la pensée de retrancher cette vieille polémique qui n'ajoute rien au mérite du livre et ne sert qu'à ralentir l'intérêt. Les épigrammes politiques n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont une témérité; quand le péril est passé, elles me font l'effet d'un coup de fusil tiré sur un ennemi absent.

H. Heine a la prétention, on le sait, d'avoir des convictions politiques. « Celui qui ne s'attache qu'aux mots, nous dit-il gravement, trouvera aisément dans mes correspondances, à force de les éplucher, bon nombre de contradictions, de légèretés, et même un manque apparent de conviction sincère. Mais celui qui saisit l'esprit de mes paroles, y reconnaîtra partout la plus stricte unité de pensée et un attachement invariable pour la cause de l'humanité, pour les idées démocratiques de la Révolution. » Or, veut - on savoir quelle interprétation il nous donne de ces idées démocratiques ? Ces idées se résument pour lui dans le socialisme le plus avancé, ou pour nommer le mons-

tre par son vrai nom, le communisme. Il se vanter du service qu'il a rendu à la secte. « Les commua nistes de tous les pays, dit^il, reçurent par «nos lettres des nouvelles authentiques sur les progrès incessants de leur cause ; ils apprirent à leur grand étonnement qu'ils n'étaient pas le moins du monde ' une faible petite communauté, mais le plus fort de tous les partis ; que leur jour, il est vrai, n'était pas encore arrivé, mais qu'une attente tranquille n'est pas une perte de temps pour des hommes à qui appartient l'avenir. L'avenir leur appartient parce qu'ils ont pour eux la justice^ la vérité, » Un

terrible syllogisme tient l'esprit de H. Heine en-

sorcelé, et s'il ne peut réfuter ces prémisses : Qiie

les hommes ont tous le droit de manger, il est

forcé de se soumettre aussi à toutes ses conséquences. En y songeant, il court risque de perdre la raison, il voit tous les démons de la vérité danser en triomphe autour de lui, et à la fm un désespoir généreux s'empare de son cœur; il s'écrie : « Elle est depuis longtemps jugée, condamnée, cette vieille société ! Que justice se fasse I Qu'il soit brisé , ce vieux monde, où l'innocence a péri, où l'égoïsme a prospéré, où l'homme a été exploité par l'homme! » Tout cela a l'air sérieux. Mais écoutez, et vous allez juger comme ce grand apôtre de Vinnocence et de la justice va se moquer de lui-même; • Qu'ils soient dé-

truits de fond en comble ces sépulcres blanchis, où résidaient le mensonge et Tiniquité ! Et béni soit répicier qui un jour confectionnera avec mes poésies des cornets où il versera du café et du tabac pour les pauvres bonnes vieilles qui, dans notre monde actuel de l'injustice, ont peut-être dû se passer d'un pareil agrément — fiât juuitidj pereat mundv>s / » — Voilà la note exacte de ses convictions. Triple dupe qui s'y laisserait prendre 1

Ce qui nous intéresse beaucoup plus que les convictions politiques de Henri Heine, ce sont ses jugements d'art et de littérature. Ici encore il procède par boutades, par plaisanteries très -équivoques, personnalités amères, jeux souvent cruels d'une humeur fantasque et d'un scepticisme acerbe, ou bien par élans inattendus d'une sympathie soudaine et retours imprévus d'une sensibilité sincère. Mais au moins, dans ce domaine des idées, dans cette libre sphère de l'art, les polémiques ne vieillissent pas aussi vite et le scrutin de l'opinion restera longtemps ouvert sur les mérites divers de George Sand et de Victor Hugo, de Delaroche et de Léopold Robert, de Berlioz et de Beethoven, de Pierre Leroux et de Cousin.

Nous ne sommes que bien rarement de l'avis de Henri Heine. Mais quelle piquante variété de points de vue I Quelles fantaisies imprévues ! Quelle pointe

aiguisée! Comme tout cela s'agite et se meut, comme cette mêlée de noms propres contemporains et de jugements aventurés produit un singulier effet I II faut voir comme il nous arrange nos grands écrivains. Chateaubriand est pour lui un fou, et j'ajoute un fou triste; son pathos a quelque chose de comique; à travers le glas funèbre de ces accents qu'on prend pour sublimes, Heine entend toujours le tintement des noires clochettes de son bonnet de fou. M. de Lamartine est le moins maltraité, si, en pareil cas, l'injure la plus cruelle n'est pas le silence. M. Victor Hugo n'est qu'un grand charlatan qui a fait accroire à ses compatriotes, et à la fin à lui-même, qu'il était le plus grand poëte de France. Il est forcé et faux, sans goût, sans naturel, froid et glacial, même dans ses effusions les plus passionnées ; son enthousiasme n'est qu'une fantasmagorie, un calcul sans amour, ou plutôt il n'aime que lui-même, il est égoïste, et pour dire quelque chose de pire il est Hugoïste. Il a la gaucherie d'un parvenu ou d'un sauvage qni s'affuble d'oripeaux bigarrés. Tout est chez lui barbarie, dissonance, difformité. On a dit de son génie : C'est un beau bossu. Celui qui a dit ce mot, a dit le dernier mot. — M. Villemain à son tour est grossièrement insulté. M. Cousin subit, dans le même livre, des fortunes assez diverses, tantôt maltraité pour avoir hautement proclamé

ses répugnances à l'égard du panthéisme, ptris déjfendu contre certaines attaques de M. Pi^re Leroux. U y a de la générosité dans cette apoI(^; Pierre Leroux est un philosophe selon le cœur* : Henri Heine, L'auteur de VHumanité prend tout à ' coup des proportions colossales et tout à fait inat- j tendues pour le lecteur français. C'est la vertn j même, quoique cette grande v^rtu, on l'avoue, se laisse parfois trop aisément emporter au souffle de la passion ; c'est un ermite de la pensée, c'est un capucin philosophe, un Pontifex maximus, le plus | grand producteur d'idées que possède la France. Parmi tous les titres pompeux dont il est affublé, j'en passe et des meilleurs. MM. Michelet, Quinet et Mme George Sand partagent avec Pierre Leroux les sympathies décidées de l'Aristarque allemand. Dans cette revue sommaire des lettres françaises, l'Académie n'est pas oubliée, et Ton plaisante agréablement, à plusieurs reprises, les dames qui ne manquent pas une des séances où tel immortel doit prendre la parole. Tout cela est de la haute fantaisie. Que cette lanterne magique de caricatures enluminées soit amusante, je ne le nie pas: mais je tiens à constater que c'est une lanterne magique.

Et pourtant, si parfois il arrive à Henri Heine de laisser là ce parti pris de parodie et de plaisanterie à outrance, s'il lui arrive de s'abandonner à l'émo-

tion sincère et à Tinspiration sérieuse, il trouve des accents d'une justesse et d'une élévation incomparables. Qui pourrait lire sans être profondément touché, cette page sur la mort de Léopold Robert : « Ce qui poussa Robert à quitter la vie, ce fut peut-être la plus horrible de toutes les douleurs, celle où l'artiste découvre la disproportion qui existe entre ses désirs de création et ses forces d'exécution ; cette conscience du manque de puissance est déjà presque la mort, et la main ne fait plus qu'aider pour abréger l'agonie. Quelque vigoureuses et admirables que soient les peintures de Robert, elles ne sont cependant à coup sûr que les pâles ombres de ces florissantes beautés de la nature qui planaient devant son âme, et un œil exercé peut facilement remarquer chez lui les vestiges d'une lutte pénible avec le sujet donné qu'il n'a pu dompter que par les efforts les plus désespérés. >• D y a là tout un morceau d'une simplicité pathétique et d'un ton exquis, qu'on rencontre trop rarement, il faut le di|:e, au milieu des folles inventions où se joue cette imagination effrénée.

A tout prendre, ce livre de Lutèce est un composé de facéties outrées et d'injures grotesques, mêlées à quelques jugements sincères et à quelques peintures sérieuses. Ce qu'il y a de piquant, c'est la naïveté avec laquelle certains critiques de notre

pays se sont laissé prendre aux protestations amicales du facétieux Allemand, et Tout cru trop facilement sur parole lorsqu'il nous assure qu'il est Français et Parisien dans l'âme. Il l'est sans doute à sa façon, mais avec quelle liberté d'ironie I On a pris pour monnaie de bon aloi tous les compliments dont il paye si largement notre vanité nationale. Hélas 1 ce n'était que de la monnaie de singe. Ces bons critiques n'ont donc pas lu sérieusement ou n'ont pas compris ce singulier livre ? Est-il donc nécessaire de leur citer une longue lettre du 1 3 février 1841, bien faite pour donner à penser à notre orgueil patriotique ? Je la résume : « Si les Français agissent si vite et profitent du temps présent avec tant de précipitation, c'est qu'ils pressentent peut-être que le crépuscule du soir approche pour eux : ils accomplissent en hâte la tâche de leur journée. Mais leur rôle est toujours assez beau, et les autres peuples ne forment que l'honorable public qui assiste en spectateur à la comédie d'État jouée par le peuple français. Parfois, il est vrai, ce public éprouve la tentation de manifester un peu haut son approbation ou son blâme, ou bien même de monter sur la scène et de jouer un rôle dans la pièce; mais les Français, les comédiens ordinaires du bon Dieu, restent toujours les acteurs principaux du grand drame universel, qu'on leur lance à la tête des couronnes de lauriers ou des

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pommes cuites. Non, la France n'est pas encore finie, mais elle a passé sa période d'éclat, et il s'opère dans ce moment en elle un changement qu'on ne saurait nier : sur son front se répandent quelques rides, sa tête légère commence à grison- . ner, elle se penche soucieuse et ne s'occupe plus exclusivement du jour présent ; elle pense aussi au lendemain. Nous autres Allemands, nous allons lentement: qu'importe? L'avenir nous appartient, et un très-long avenir. »

Voilà qui est assez clair, nous sommes la civilisation d'aujourd'hui, et c'est pourquoi Henri Heine a pour nous de si enivrantes caresses ; mais l'Allemagne est la civilisation de demain, et si l'on nous laisse le présent, on voit à quel prix. Jouissons rapidement de notre reste ; nos jours sont comptés. Notre grande et splendide civilisation n'est que le festin de Balthazar. lies mots fatidiques portent déjà l'arrêt de notre ruine, et c'est Henri Heine qui est venu les écrire sur les murs de Paris, Henri Heine, ce bon ami des Français !

Si l'Allemagne était plus perspicace, si elle savait mieux comprendre ses grands intérêts, au lieu de se tenir à l'écart, dans une déûance sottement ombrageuse, elle ferait comme Henri Heine, elle s'initierait à nos mœurs, à nos idées» à notre civilisation; elle nous prendrait notre esprit, notre politesse, les grâces et les élégances qui

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s<mt le ebarme et le prestige de notre géme national. £lle avaneerait ainsi ses aflaires de pinsienrs siècles. En se tenant à l'écart, elle ajourne, indéfiniment son ayénement sm^ la scène dn.

monde. Aussi le poète pamphlétaire n'a-t-il pas assez d'invectives grotesques contre rimbécillité de ses compatriotes les Teuionuines. B épuise le vocabulaire de Tinj ure pour maudire ces soi-di- •disants représentants de la nationalité en Allemamagne, ces faux patriotes dont l'amour pour la patrie ne consiste qu'en une aversion idiote contre l'étranger. Oui, s'écrie-t-il, oui, ces descendants des Teutomanes de 1815, qui ont seulement modernisé leur ancien costume de fous ultra-tudesques, et se sont un peu lait raccourcir les oreilles, je les ai détestés et combattus pendant toute ma vie, et maintenant que l'épée tombe des mains du moribond, je me sens consolé par la conviction que le communisme, qui les trouvera les premiers sur son chemin, leur donnera le coup de grâce ; et certainement ce ne sera pas un coup de massue, non, c'est d'un simple coup de pied que le géant les écrasera, comme on écrase un crapaud.

Si nous voulions rassembler en un jugement définitif nos impressions diverses sur ce livre de Lutèce^ ce jugement serait sévère. Non pas que nous soyons insensible à ce charme de l'imprévu,

à ce prestige du plus brillant esprit se jouant avec les idées les plus graves, et jetant une lueur soudaine de la plus haute raison au milieu des plus singulières plaisanteries. Non que nous prétendions méconnaître tous ces dons heureux d'une verve inépuisable, éclats d'une gaieté folle ou d'une tristesse presque désespérée, cette souplesse étonnante d'allures, cette cruauté incisive du mot, cette perfidie raffinée de l'allusion, cet art, cette perfection de l'assassinat littéraire et de la torture par l'épigramme. Tout cela nous est prodigué, mais tout cela nous laisse presque triste. Nous admirons les jeux fantasques de l'écrivain et les capricieuses hardiesses de sa plume, il n'éveille pas en nous la sympathie.

Sans nier la verve étincelante du détail, l'ensemble nous fatigue. Tant de méchancetés et tant d'injustices ! tant de jugements à rebours! de si petits hommeé élevés, ironiquement peut-être, et tant de grands hommes, de vrais talents, de nobles caractères même, abaissés, dégradés avec une sorte de fureur! M. Heine a donné une parodie de génie, je le veux bien, ce n'est pas un tableau de la France.

Si l'on veut se rendre compte des idées politiques ou plutôt des velléités d'idée persistantes chez Henri Heine, c'est dans son livre sur VAllemagnt qu'il faut les chercher. Là se révèle en

même temps une des manies de Henri Heine, qui en a beaucoup, celle de faire peur. Il semble que cette manière de se divertir aux dépens du public ait beaucoup de charme à ses yeux. H en jouit à la manière de ce terrible M. Proudhon, qui se plaisait de temps en temps, on s'en souvient, à lancer dans le silence effrayé de son auditoire, quelques-uns de ces axiomes néfastes qui sonnaient aux oreilles des bonnes gens comme le glas funèbre de la société : La propriété^ c'est le vol; -^DieUy c'est le mal. Je m'imagine la joie secrète du grand railleur, en assistant à ces épouvantes dont il était la cause. Il devait rire de bon cœur des imaginations bourgeoises qui voyaient en lui Tanté-christ déguisé en socialiste,, et j'ai de bonnes raisons de supposer que ce rôle sinistre ne déplaisait pas trop à sa vanité, avide de se singulariser. Henri Heine est un cousin germain de Proudhon pour la hardiesse de l'ironie. Lui aussi, il a de terribles sarcasmes contre toutes les choses humaines et divines; lui aussi, il aime à prendre à partie, dans une lutte à outrance, la religion et la métaphysique. Il chante sur un ton lyrique toutes les grandes défaites et les catastrophes de Dieu ; il annonce, avec l'air d'un inspiré, les temps nouveaux où la chair va se relever victorieuse et reprendre sa place dans le monde et la vie ; mais avant d'atteindre à cette ère fortunée, il faudra soutenir un

effroyable combat. L'Allemagne aura sa révolution. C'est ici qu'il faut entendre le prophète enfler sa voix de menaces et promener la foudre dans chacune de ses paroles. Tremblez, bourgeois ! Ne trompez pas le plus cher désir d'Henri Heine : mourez de peur pour lui faire plaisir.

En vérité, Henri Heine abuse un peu du rôle de Groquemitaine métaphysique et de terroriste religieux. Il y a quelque chose comme de l'enfantillage dans ces jeux violents de style, destinés à plonger le bon sens vulgaire dans la consternation et dans la stupeur. Prend-il donc ses lecteurs pour des enfants, quand il écrit cette prédiction trop amusante pour nous effrayer beaucoup : « Alors apparaîtront des kantistes qui ne voudront pas plus entendre parler de piété dans le monde des faits que dans celui des idées et bouleverseront sans miséricorde, avec la hache et le glaive, le sol de notre vie européenne pour en extirper les dernières racines du passé. Viendront sur la même scène des fichtéens armés, dont le fanatisme de volonté ne pourra être maîtrisé ni par la crainte ni par l'intérêt.... Mais les plus effrayants de tous seront les philosophes de la nature qui interviendront par l'action dans a révolution allemande et s'identifieront eux-mêmfcs avec l'œuvre de la destruction; car si la main du kantiste frappe fort et à coup sûr, parce que

*BtO N0Ô1IBLLE9 ÉTUDES MORALES,

son * (XtVLT B'est éma par aucun respect bttdition- Bel; si Vd^ flchtéen méprise iiarâiment tous les te^rs, parce qulls n'existent point pour lui dans hl réftUté V le philosophe de la nature s&m 4^rrâile en ce qu'il se met en communication avec les pouvoirs originels de la terre, (Cpfîl conjure les forces cadiéesde la tradition, qu'il peutéroquer éelles de tout le panthéisme germanique, et qu'il éfeille en lui cette ardeur de condï)at que nous trouvons chez les anciens Allemands et qui veut combattre non pour détruire , ni même pour vaincre, inais seulement pour combattre. » Après ce dénombrement des légions armées en guerre contre la société et la civilisation, suit une peinture fantastique de la révolution allemande déchaînée sur le monde. Quand la croix viendra à se briser, Taritique férocité se réveillera dans le sang national, les vieilles divinités se lèveront de leurs tombeaux fabuleux; Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques. Le tonnerre en Allemagne est bien allemand aussi ; il n'est pas très-leste et vient en roulant un peu lentement; mais il viendra, et quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s'est fait encore entendre dans Thistoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché son but. C'est alors que TAUemagne verra commencer un drame auprès duquel

LES MISÈRES D'ON? DïEU. «1 1

la révolution française ne sera qu'une idylle. ■ Bt l'heure sonnera. Les peuples se grouperont comme •sur les gradins d'un anïphithéâtre autour de TAllemagne, pour voir de grands et terribles jeux; Et alors, Français, mes amis, c'est Henri Heine qui vous le conseille, tenez-vous fort tranquilles, soyez sur vos gardes, et ne vous mêlez pas de l'affaire qu'on fera là-bas, en Allemagne ; il pourrait vous en arriver mal l

C'est là le ton de la discussion politique et philosophique chez H. Heine : une exagération violente d'idées, un lyrisme effréné, mêlé de trivialités hardies, un style excessif et bruyant, cachant mal •sous le tumulte des mots l'absence des convictions, une ironie outrecuidante qui se complaît à jeter répouvante dans les âmes, en prenant à partie les plus hautes puissances de la terre et du ciel. D'ailleurs, un esprit étincelaut, une verve inépuisable, le génie de Yhumour^ mais de Yhumour avec préméditation. A force d'audace, Heine secoue lame la plus léthargique; il a des coups de style tellement inattendus, qu'il agite et passionne le lecteur, l'irritant par ses insolences métaphysiques et, l'instant d'après, le désarmant par la plus siogulière des plaisaisleries. Parinter- T^les^ à traversée» jeux d'iioe raison délirante et d'une imaginatimi axaspérée^ brille un trait im-

prévu de bon sens, comme un éclair illuminant une orgie nocturne.

Nous ne nous donnerons pas le ridicule de réfuter les diatribes dans lesquelles s'exhalait il y a vingt ans le panthéisme sensuel d'Henri Heine, n n'atta- 'Cherait guère plus d'importance que nous au fond même de ses idées; il lésa presque entièrement désavouées dans VAvant^opoS de cette n<raveUe édition et dans le fameux morceau qui a &it tant de bruit quand il parut : Us Aveux d*un poUi. U s'est chargé de sa propre critique, et il l'a fiiite consciencieusement, autant du moins qu'il peut faire quelque chose, c'esVà-dùre en mêlant les plus amusantes bouffonneries à quelques idées sédeuses. Il nous avoue avec une sincérité du plus haut comique les motifs qui l'ont insensiblement détaché des saints-simoniens et autres apôtres de la réhabilitation de la chair. En ce temps-là il voyait en eux le parti le plus avancé de Témancipation humaine, qui venait d'être terrassé par les gendarmes de la vieille société. Il s'intéressait à eux comme on s'intéresse à des vaincus, et il avait pour eux la sympathie d'une âme généreuse pour le martyre. U ne craignait même pas, dit-il, de s'exposer au ridicule dont leur bonne cause était quelque peu entachée. Mais les choses ont bien changé : les martyrs d'autrefois ne portent plus la croix, si ce n'est par hasard la croix de la

Légion d'honneur; ils ne parcourent plus nu-pieds les déserts de l'Arabie pour y chercher la femme libre; ces émancipateurs des liens conjugaux, à leur retour de rOrient, se sont mariés ; — ils sont devenus les époiLseurs les plus intrépides de VOcciden% et ils ont des bottes. La plupart de ces martyrs sont à présent dans la prospérité; plusieurs d'entre eux sont néo-millionnaires ; on va vite avec les chemins de fer. Aussi l'enthousiasme d'Henri Heine pour ces grands prédicateurs persécutés de la chair glorifiée et de la femme libre a-t-il baissé sensiblement. Il a vu, à n'en pas douter, que ces illustres ennemis de la civilisation n'étaient ses ennemis qu'autant qu'ils n'y trouvaient pas leur place ; ce qui est de nature à dessiller bien des yeux, même plus candides que ceux d'Heine. Il nous laisse donc entendre, dans son avant-propos, qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux le ton agressif et les crdneries de ses Études sur l'Allemagne. Il est bien revenu, s'il faut l'en croire, de ses glorieuses illusions sur cette triste et pauvre déesse, l'Humanité.

Mais, il y a vingt ans, c'était la jeunesse emportée , intempérante, superbe de hardiesse injurieuse et de provocations turbulentes. On a reproduit devant nos yeux l'image de cette jeunesse philosophique; il faut bien en donner une idée.

Les études qui forment le premier volume de

'Y Allemagne' ^ont une fTotostaiion contre le demisavoir et rinterprélation erronée de l'esprit allemand que le livre de Mme de Staël a propagés en France. M. Heine vient redresser les idées et rétablir les choses dans leur vrai jour.

La véritable origine de la philosophie allemande date de la Réforme. . C'est Luther qui, en affranchissant la religion, a créé la pensée libre, mère du monde moderne. La religion elle-même change de caractère et presque de nature. Il faut vous apprendre ce que vous ignorez sans doute, c-e^t que l'Église romaine n'était au fond que le vieux spiritualisme indien gnostique; c'était le bouddhisme de l'Occident. La réforme de Luther donna naissance au spiritualisme judaïco-déiste, qui reçut, sous le nom de foi évangélique, un développement conforme aux temps et aux lieux.

La chair reprend ses droits naturels ; le prêtre redevient homme, prenant femme et montrant au grand jour ses enfants. D'un autre côté, Dieu redevient un célibataire céleste; les saints sont médiatisés, on coupe les ailes aux anges ; la mère de Dieu est découronnée, les miracles cessent, les sciences naturelles font des progrès, un monde -nouveau vient de naître ; c'est le monde moderne. Tout cela est l'œuvre de Martin Luther, auquel Heine rend les plus grands honneurs. Le réformateur crée l'ère des siècles nouveaux par la liberté

de penser ; il crée aussi la littératnre nationale en lui donnant une langue, expression de cette littérature qui vient de naître. La révolution philosophique va suivre de près la grande révolution religieuse. C'est à grands coups de pinceau que Heine nous retrace ces événements d'idée qui changent TAllemagne et qui plus tard, s'il faut l'en croire, par Tinfluence de TAUemagne changeront l'univers.

Nous arrivons à la seconde période de la pensée allemande. C'est déjà l'avènement du panthéisme avec la doctrine de Spinoza dans laquelle l'Allemagne va se reconnaître, qu'elle va adopter avec entraînement et qui contient en germe Kant, Schelling, Hegel. Ici se révèlent en toute liberté les prédilections d'Henri Heine et ses espérances pour l'avenir, dans un vif parallèle entre le déisme et le panthéisme. Le dieu des panthéistes se distingue de celui des déistes en ce qu'il est le monde même, pendant que celui-ci est dans le monde ou, ce qui revient au même, au-dessus du monde. Le dieu des déistes gouverne le monde du haut en bas , comme un établissement séparé de chez lui; ce n'est que sur le mode de ce gouvernement que les déistes se divisent entre eux. Les Hébreux se •représentent Dieu comme un tyran armé d'un tonnerre ; les chrétiens comme un père rempli d'amour, les élèves de Rousseau et

toute Técole genevoise en font un artiste habik qui a fabriqué le monde à peu près comme lenn pères confectionnent leurs montres , et en qualité de connaisseurs, ils admirent l'ouvrage et glorifient le maître qui est là-haut. Pour le déiste, il n'y a de saint que l'esprit, parce qu'il le considère comme le souffle divin. Les Juifs regardaient h corps comme quelque chose de méprisable; les chrétiens, qui sont les ultras du spiritualisme, proclamèrent le corps comme réprouvable , mauvais, comme inféodé à Satan, comme le mal même. Mais le corps réclame et la matière injustement humiliée se révolte. L'humanité soupire après des mets plus solides que le sang et la chair mystiques. Il faut réconcilier la matière avec l'esprit Non, le mal n'est pas, comme le veut le christianisme, dans la matière. La matière ne devient mauvaise que lorsqu'elle est obligée de conspirer en secret contre rusurpation de l'esprit, quand l'esprit l'a flétrie et qu'elle s'est prostituée par mépris d'elle-même, ou bien encore quand elle se venge sournoisement de l'esprit en cachant ses plaisirs secrets sous le masque béat de l'hypocrisie. Le mal, c'est le mensonge. Le panthéisme anéantira le mal et fera cesser ce long mensonge, en apprenant à l'humanité tout entière, âme et corps, matière et esprit, qu'elle est une incarnation de Dieu.

•r Nous ne combattons point, dit M. Heine, pour les droits humains des peuples, mais pour les droits divins de l'humanité. Nous ne voulons ni sans-culottes, ni bourgeoisie frugale, ni présidents modestes ; nous fondons une démocratie de dieux terrestres, égaux en béatitude et en sainteté. Vous demandez des costumes simples, des mœurs austères et des jouissances à bon marché, et nous, au contraire , nous voulons le nectar et l'ambroisie, deSi manteaux de pourpre, la volupté des parfums, des danses de nymphes , de la musique et des comédies.... Point de courroux, vertueux républicains 1 Au blâme de votre censure, nous répondrions comme le fit jadis un fou dé Shakespeare : « Crois-tù donc, parce que tu es vertueux, qu'il « ne doit plus y avoû* sur terre ni gâteaux dorés, « ni vins des Canaries ? »

Voilà la religion nouvelle, la philosophie nouvelle, celle de l'avenir, le panthéisme, le vrai catholicisme des peuples, parce que seul il sera universel, et que seul il suffit à tous les désirs de rhumanité, aux exigences impérieuses de son corps comme aux aspirations de son âme. Déjà, nous assurait Heine en 1835, le panthéisme est le secret public de l'Allemagne. Dans le fait, disait-il, nous avons trop grandi pour le déisme. Nous sommes libres et ne voulons point de despote tonnant; nous sommes majeurs et n'avons

318 NOUVELLES ÉTDDES MORALES.

plus besoin de soins paternels; nous ne sonunes pas non plus les œuvres d'un grand mécanicien ; le déisme est une religion bonne pour des esclaves, pour des enfants, pour des Genevois, pour des horlogers.

Voici dans cpiel style burlesquement lyrique Henri Heine rend compte du grand événement philosophique qui prépara directement Schelling et Hegel, c'est-à-dire la consécration publique du panthéisme. Il s'agit de la publication de laî Critique de la raison pure^ d'Emmanuel Kant. C'est pour lui le 21 janvier du déisme.

« Un effroi respectueux, dit-il, une mystérieuse piété nous gagnent. Notre cœur est plein d'un sentiment de compassion.... car c'est le vieux du ciel lui-même qui se prépare à la mort. Nous l'avons si bien connu depuis son berceau en Egypte, où il fut élevé parmi les veaux et les crocodiles divins, les oignons, les ibis et les chats sacrés I Nous l'avons vu dire adieu à. ces compagnons de son enfance, aux obélisques et aux sphinx du Nil ; puis en Palestine, devenir un petit dieu-roi chez un pauvre peuple de pasteurs. Nous le vîmes plus tard en contact avec la civilisation assyro-babylonienne ; il renonça alors à ses passions par trop humaines, s'abstint de vomir la colère et la vengeance ; du moins ne tonna-t-il plus pour la moindre vétille. Nous le vîmes émigrer à Rome, la

capitale, où iL abjura toute espèce de préjugés nationaux, et proclama l'égalité céleste de tous les peuples ; il fit, avec ses belles phrases, de Topposition contre le vieux Jupiter, et intrigua tant qu'il arriva bientôt çtu pouvoir, et du haut du Capitole gouverna la ville et le xnondey .urbem et orbem. Nous l'avons vu s'épurer, se spiritualiser encore davantage, devenir paternel, miséricordieux, bien^ fidteur du genre humain , philanthrope. Rien n'a pu le sauver. — N'entendez-vous pas résonner la clochette ? A genoux! on porte les sacrements à un dieu qui se meurt. »

C'est dans ces bouffonneries que se complaît cet esprit étonnant. En général, le scepticisme est froid et l'ironie a horreur du dithyrambe. Ici, par Tefifet d'un mélange inouï, le scepticisme s'échauffe et le sarcasme devient lyrique. Il y a comme une ivresse, que nous avons signalée déjà dans la correspondance , dans ces injures contre le vieux du del. Ajoutez à cela des pasquinades philosophiques, une verve rabelaisienne de gros mots, qui appliquée à ces grands objets produit des contrastes violents et des surprises renversantes. Puis, toujours par Tamour du contraste, une page tout à coup émue, un mot du cœur, une larme presque céleste tombant au milieu de cette orgie de l'imagination pervertie et de la sensualité surexcitée. D'autres fois un jugement sain, modéré, profond,

880 HOOTKIiLES ËTOiOilS MORALES.

({of Tient comme pour reposer resprit de toutes ces secousses et la raisop de tous ces écails, dont elle souffre et dont elle crie -^ ded pôriraits Tifs et fiçs, gravés en deux mots, et d'ime assurable justesse. A-t-on jamâh; mieux défini M. Schelling que dans cette phrase : « M. Schelling est un de ces êtres auxquels la nature a donné plus de goût pour la poésie que de puissance poétique, et qui, incapables de satisfaire les l|uses, m sont enfuis dans les forêts de la philosophie, où ils contractent, avec des hamadryades abstraites, les liaisons les plus infécondes. » — Mais ces bonnes fortufies ne àurent pas ; tantôt vous croyez tenir un poète, d'autres fois un philosophe ; vous vous trompez, c'est Arlequin.

. Les Aveibx d^un poète sont le complément naturel et le correctif de la première partie de V Allemagne. Non pas que ce soit une palinodie absolue ; il faudrait être trop ingénu pour le croire ; mais enfin il y a moins d'assurance dans l'impiété ; le vieux du ciel est un peu moins maltraité ; on lui pardonne bien des choses qu'on ne lui pardonnait pas autrefois, et on finit par avouer, avec toutes sortes de plaisanteries très-drôles, que le bon Dieu n'est pas tout à fait mort. Quelque chose comme une veine de sensibilité religieuse circule à travers la plaisanterie. On devine, dans ces pages écrites à vingt ans de distance, au milieu des plus atroces

souffrances, sous le coup de la mort presque suspendue sur ce lit de douleur, sous Tinfluence aussi des années croissantes et des pensées plus sérieuses qu'amène la vieillesse, on devine une émotion peut-être involontaire, quelque chose comme un regret des années folles, j'allais dire comme un remords. Il y a plus de naturel aussi dans la gaieté ; elle n'est plus délirante comme autrefois. On la surprend dans une sorte de mesure agréable et de discrétion relative. Les souvenirs personnels, l'arrivée en France et à Paris, les bonnes et les mauvaises connaissances qu'on y fait, les fortunes diverses de la vie littéraire, y sont racontés avec finesse, avec un enjouement modéré, avec esprit. On se moque beaucoup trop de Mme de Staël et de sa pyrotechnie sentimentale; on répète contre cette femme illustre de vieux commérages qui n'ont plus cours en France et qui sont des contes de l'autre monde. Mais nous serions aussi injuste envers M. Heine qu'il l'est à l'égard de Mme de Staël, si -nous prétendions nier le charme de ces pages étincelantes. Ce qui nous offre le plus vif intérêt de curiosité, c'est la partie de ces mémoires personnels où l'auteur nous raconte ses déceptions philosophiques. On sait comme il grossissait sa voix, il y a vingt ans, pour nous annoncer la révolution sinistre et prochaine de l'Allemagne. Il voulait nous ef-

' a22 NOUVELLES ÉIUDES MOBALES,

frayer^ et il arrive. que ef est Gfoquemitaiiie quia peur.

« Ah I s'écrie-t-il/ ee qui seinblait naguère si étrange, se prêche maintenioit sur tous les toits au. delà du Rhin, et l'ardeur fanatique de cesprédicants est épouYantable l Nous, avons aiaintMiaDt des moines de Timpiété, des Torquemadas-^e l'athéisme, qui feraient brûler M. Aroûet de Voltaire, ' parce qu'au fond du cœur, le seigneur âeFerney n'était qu'un déiste endurci.

« Tant que de semblables doctrines étaient res- ^. , tées le privilège secret d'une aristocratie de gens I de lettres ou d'hommes d'esprit, et qu'elles. se discutaient en un langage de coterie. savante, quen'entendaient pas les domestiques placés derrière nous pour nous servir, pendant que nous blasphémions dans nos petits soupers philosophiques ; tant qu'il en était ainsi, j'appartenais, moi aussi, à ces frivoles esprits forts dont la plupart ressemblaient ' aux grands seigneurs libéraux, qui, avant la Révolution, cherchaient à désennuyer leur monotone vie de cour par le charme des idées nouvelles. Mais quand je m'aperçus que le populaire se prenait également à discuter les mêmes thèmes dans ses symposions crapuleux où la chandelle et le quin- j quet remplaçaient les bougies ou les girandoles ; ' quand je vis l'existence de Dieu niée par de sales J savetiers et des garçons tailleurs décousus, quand

LES MSËBflS! D'UN: DIEU. . 323

Fathéisme commença à sentir le. suif, reau^d^vie de scbay^BS et k^atbac, àk>rs mes yeux se dessillèrent ; je compris par les nauséeS' du dégoût ce que je n'avaifi' pu comprendre par la raison, et je fis mes adieux à l'athéisme. »

Quelle leçon que la pratique .de toutes ces théories dont se grise la raison, et comme Heine Texprime d'une maaière vive et franche I Mails tous n'inaft pas entendu cette leçon comme lui ; même chez nous, il ne manque pas encore d'enthousiastes qui, après la catastrophe des saint-simo niens et consorts, n(ms prédient la réhabilitation de la chair. Us ré vent encore cette ère paradisiaque oif chaque membre de la Isimille humaine jouira du nectar et de l'ambroisie- promis , des manteaux de pourpre, de la volupté des parfums, des danses des nymphes.... Que cette ère de volupté universelle, qui a étési longtemps un rêve, s'accomplisse^ et nous verrons s'accomplir en même temps bien des conversions du genre de celte de M. Heine. Le rêve de cette fête immense de la sensation peut avoir un certain prestige pour des imaginations épicurien nés. Mais combien la réalité offriraità tous ces illuminés sensualistes d'étranges dégoûts 1 et comme tous les . communistes aristocrates se détourneraient vite de cette grande curée de la débauche ! Le rêve était une poésie, la réalité serait une nausée.

Rien n'égale la plaisante franchise avec laquelle

Heine nous raconte l'époque florissante de sa divinité. Il y a là une incroyable verve d'esprit et du meilleur. On ne peut pas se moquer plus spirituellement de soi-même, de son rôle divin, et de ce qu'il appelle lui-même son absurde orgueil. D était jeune et superbe, nous dit-il, il n'avait jamais voulu croire que Dieu était devenu un homme; mais il crut Hegel sur parole quand il lui entendit dire que l'homme était Dieu. Il était lui-même la loi vivante de la morale, il était impeccable, il était la pureté incarnée ; il remplissait avec ardeur son rôle, restaurant les virginités compromises et dépensant largement le budget de sa divinité, lorsque tout d'un coup, l'argent et la santé lui faisant défaut, il vit s'écrouler son rêve grandiose, il dut abdiquer ses fonctions divines et redescendre à l'état de simple mortel. Il avoue que l'idée du bon Dieu lui revint tout naturellement, ramenée dans son âme par la souffrance. Sur son lit de douleur, c'était pour lui un grand soulagement d'avoir quelqu'un dans le ciel à qui il puisse adresser ses gémissements :

« Qu'ils sont donc sots et cruels, ajoute-t-il avec une éloquence qui laisse percer un sentiment vrai, qu'ils sont sots et cruels ces philosophes athées, ces dialecticiens froids et bien portants, qui s'évertuent à enlever aux hommes souffrants leur consolation divine, le seul calmant qui leur

reste. On a dit que l'humanité est malade, que le monde est un grand hôpital. Ce sera encore, plus effroyable quand on devra dire que le monde est un grand hôtel-Dieu sans Dieu.... Hélas! la moquerie de Dieu pèse sur moi. Le grand auteur de l'univers, l'Aristophane du ciel, a voulu faire sentir vivement au petit auteur terrestre, au soidisant Aristophane allemand, à quel point ses sarcasmes les plus spirituels n'ont été au fond que de pitoyables piqûres d'épingle, en comparaison des coups de foudre de la satire que Vhumour divin sait lancer sur les chétifs mortels. Oui, l'amer flot de railleries que le grand maître déverse sur moi est terrible, et ses épigrammes sont cruelles à frémir. »

Et ici reparaît Arlequhi :

c Mais j'ose faire observer à mon seigneur et maître que la plaisanterie atroce qu'il m'inflige me semble se prolonger un peu trop ; voilà plus de six ans qu'elle dure , ce qui finit par devenir ennuyeux. »

La raillerie persiste même après l'abdication du dieu. Malgré cela, il y a dans cette page et dans bien d'autres comme un cri involontaire du cœur qui tourne en éclat de rire, mais qui n'en est pas moins déchirant pour qui sait l'entendre. Nous plaignons également ceux qui, sur la foi de quelques bonnes paroles disséminées à travers les

3^' NouvsMiis SMîSÊSf-mmA^^Êià.

sidiPtQ' sâtjffeHt èt^rqui^ vo$aid;^à fstaaq^tetail 'f^pafattM ki^ifiiflé «t te pMA^ fD«pfiNi>^ii^9fil^;

blMpbètM dd^>piifs. iM tifii so^t t)Fii)^iiiù[fs^ret4dr ^

pitié; lûàiti att »yUeiËii^M5es Mpeasiaes^^ Sdtft '•

tait^iautrefoli^ qu^m36a2»â8iaMv^c^esk'itiq0{in^^ piwqoe un hoiïuao* G'neJAmn^ «optique eoeoiev

est vrai, pour^m qvlim lEbroe^acoM ïa^ boMe partr^ au diable dans la seconde période de cet esprit t fantasque qui semble fairô q^ielquès avances à Dieu. ^^ C'est à cette démise phase *de son livre qu'en est resté Henri Heine. On pourrait croire qu'après avoir passé 'teint de foiles années -de sa vie, comme il ledit liai-^m^e dans le plus étrange des langages, à courir tous les bastringues de la ' mauvaise pMloSoplrie^ apPès s'être livré 4 toutes le« ^^ahriolesàe l*éSprit,Bt avoir da«sé avôc tous les systèmes posMb-le» sans y tris^uver sa saiisfiic?ticAi^, pas pliis que MessaUne dan^ une de ces nuits de^dèbauohe, d'où elle sortait fatignéey mais neia * assimvie , après touteis m ces ornées de da raison, il ^à «e^ trduvter^ tout rà^coupy ' coœme par en-

LES MMÊIRBS' D*UN DIBU\ 327

chantement, placé côte à côte «vec l'oncle Tam, le nègre dévot, et qu'il s'agenouillera, > sérieuse-* ment cette fois, avec le bonhomme noir ^ devant- le Dieu de l'Évangile. — Ne nousfiens pas: tK)p cependant aux déclarations' de ce i^and railleur. C'est avec lui surtout qu'il faut toujours ^craindre d'être dupe.

Nous n'avons pas eu le loisir de par^ler des autres parties, plus spécialement littéraires, de ce livre de Y Allemagne. Nous ne voulions pas scinder rhistoire de lapenséephîlosophique d'Henri Heine, quinous semblait plus curieuse que tous les syst^ mes littéraires. II serait pourtant injuste de ne pas signaler, au moins en passant, la remarquable esquisse de la littératurejusqu'A la mortde Gœthe, et la galerie si animée, si vivante des poètes ro* mantiques. Mais ce que nous préférons à ces tableaux littéraires, où il entre toujours un peu de système et de parti pris,* ce «sont trois morceaux' d'une originalité ravissante, /e^ TrarfifiaTi^ populaires, la Légende de Faust et les Dieux en exil. Ici, c'est ^ le poëte seul qui paraît,: et ce qui pour nous est ^le sujet d'un étonnemcnt sans ^1, ou plutôt ce (fui esta nos yeux le signe d'une extraordiriaine sou*pl«sse d'esprit, c'est ^ro le^soeptique effréné, l'a^ • thée railleur se transforme en un conteur inimitablé, exprimant avec lapdus singulière naïveté le sentiment intime et national de rAllemastte, le

328 N0UVJBLL63 ÉTUDES MORALES.

sentiment du fantastique et du surnaturel, qui n'est qu'un écho du sentiment de Tinfini. Il traduit, dans des récits vrais et colorés, Vâme rêveuse et foru de sa patrie. Il a recueilli sur les lèvres des pauvres gens, dans les nuits d'hiver, au foyar des pauvres cabanes, ces traditions féeriques et ces lé* gendes qui sont la joie et la terreur des veillées. Il semble qu'il ait senti dans son cœur toutes ces épouvantes, qu'il ait éprouvé tous ces frissons ; il nous les fait partager avec une émotion contagieuse, et celui qui tout à l'heure nous effirayait par ses notions désolées, celui qui nous montrai]; l'éternité muette et les cieux vides , c'^ le même qui maintenant nous charme en nous troublant par des contes recueillis de la bouche, de quelque gueux vagabond et de quelque grand'mère aveugle. Étonnant privilège d'un esprit supérieur qui , par la force de Timagination , se rend à lui-même, d'une manière artificielle dont il sait effacer la trace, les sentiments naïfs qu'il a perdus 1

Les Dieux en exil ont un caractère à part. Le sentiment superstitieux et légendaire s'y fond harmonieusement avec le sentiment hellénique. Henri Heine est un Grec par certaines nuances de son imagination. 11 est, de ce côté-là seulement, de l'école de Gœthe. Il a, au plus haut point, le sens de la beauté plastique ; il raconte qu'un de ses amis,

et cet ami c'est lui-même, pleura un jour en lisant la défense des temples grecs par Libanius. Il recueille avec une piété presque dévote les débris et les souvenirs, tous ces restes du paganisme qui n'appartiennent plus à une religion morte, mais à l'art, qui vit éternellement.

Il consacre dans l'urne pieuse de sa poésie cette cendre des dieux d'autrefois , cette pomsière des marbres brisés. 11 prend cette poussière, il souffle dessus avec le divin souffle de la poésie, et les marbres brisés se relèvent, les temples apparaissent dans leur majesté, l'art étemel reconnaît ses œuvres disparues. Il prend cette cendre glorieuse, et le souffle puissant du magicien en fait éclore tout un peuple vivant et jeune de dieux ressuscites. — Ces pauvres dieux sont les parias du moyen âge et les persécutés du christianisme. On les traque comme des bêtes fauves , on les force à s'enfuir dans la nuit des plus sombres retraites. La superstition populaire fait pis que les tuer, elle les avilit; ce ne sont pins pour elle que de méchants démons qui, se tenant cachés durant le jour, sortent, la nuit venue, de leurs demeures, et revêtent une forme gracieuse pour égarer les pauvres voyageurs et les faire tomber dans des pièges funestes. L'Olympe n'est pas mort. Hélas 1 il eut mieux valu qu'il pérît dans la grande catastrophe ; il n'est pas mort, il est devenu une

330 NOUVELLES ÉTUDES K(HIALES.

succursale de J'enfer. Eh quoi! ce bel Olympe, parfumé d'ambroisie, dans lequel les dteux savouraieirt but des couches de pourpre des- voluptés divines! Oui, cet Olympe est devenu une impure retraite où se préparent les sortilèges infâmes. La race de ces dieux si gracieux et si nobles, tîette Êimîlle illustre de déesses idéalement belles et de héros majestueux, tout cela est maint^iant inféodé au diable, et dame Vénus n'est plus qu'une enchanteresse qui travaille pom* le compte de Satan 1 Henri Heine assure qu'il l'a rencontrée un jour en passant par la place Bréda, qu'elle traversait d'un pas délicieusement leste, frisant le pavé de la pointe d'un magnifique châle des Indes. C'était Vénus, devenue femme galante. Oui, Vénus, cette radieuse divinité d'Homèrej de Virgile, de Lucrèce, Vénus devenue une courtisane céleste et parfumée d'ambroisie, une divinité aux camélias, une déesse entretenue ! C'est • de ce ton charmant et léger, juste assez convaincu pour être poétique, et suffisamment sceptique pour être léger, que Heine nouff raconte les aventures éplorées de ses pauvres dieux qui traînent sur la terre un exil flétri. Il s'y intéresse avec une sollicitude piquante; il raconte leurs fortunes diverses avec une apparenrte gravité qui est un charme. Il faut lire l'histoire du bean Dionysos, de Bacchus, devenu moine au fond du'T;frol, et tous les ans, au temps de Téquiiioxe

d'âutoimie, célébratit sa. fête par un ymaeo&se ^sab^ bat qui lui rappelle^ au moins pour une suit, la gloire du temps passé. Mais tous êtes insensible, si vous ne donnez au moins une laa^me au sort de ce pauvre Jupit^^ devenu l'unique habitant de rite des Lapins. Quand il apprend, de la bou-. che d'un jeune matelot que son i)eau temple de Grèce n'est plus qu'une ruine honteuse, habitée par les pourceaux, le vieux dieu s'affaisse et re* tombe sur son siège de pierre en pleurant comme un enfant. Son aigle fidèle et décharné pousse un cri terrible et les matelots s'enfuieait épouvantés.

Henri Heine excelle à rendre l'impression vive de ce paganisme populaire transformé en légendes. Il n'y a pas de conte d'Hoffmann qui surpasse en intérêt fantastique ces récits étranges où les réminiscences des âges poétiques se nuancent de sentiments tout contemporains^ L'ensemble de -ces deux inspirations, mêlées d'une main si habile en ses apparentes naïvetés, est d'un effet saisissant. C'est ^attrayant comme ^un conte, poétique comme la mythologie, et en même temps tout cela est animé de l'ironie la plus moderne et de l'esprit le plus personneL

Nous disions plus hwt, à propos de la Gorrespondunce, qu'elle servait de démonstration éclatante ai cette thèse à la . fois litl)âraire et aiomle

sur les dangers de la personnalité, funeste conseillère du talent. Mais il faut s'entendre. J'ai voulu parler de cette personnalité inquiète, tracassière, préoccupée des petits intérêts de la vanité, se faisant centre de tout, reportant à soi la vie du monde entier, n'imaginant pas qu'il y ait de crime plus grand que de nier le droit divin de son génie, la légitimité de ses passions petites ou grandes, de ses vices mêmes, dont chacun a sa raison, sa nécessité, son emploi. Il y a beaucoup trop de cette personnalité dans les écrits comme dans les lettres de Henri Heine ; tout cela est condamné à périr.

Mais il est une autre sorte de personnalité qui restera le caractère supérieur et distinctif de son talent. Il en avait le sentiment juste, bien que l'expression en fût exagérée, quand il opposait, dans une série de parallèles trop peu modestes, les tendances propres de son talent à celles du génie de Goethe. Sa raison esthétique, son sens critique si fin et si délicat ne le trompaient pas quand il soutenait « que le principe de l'époque de Gœthe, l'jdéede l'art, s'en va; qu'avec un temps nouveau commence un principe nouveau.... que le monde objectif du beau, créé par la parole et par l'exemple de Gœthe, le goethisme (Gœihenthum) s'écroule sous l'invasion d'esprits nouveaux et va faire place au règne de la subjectivité pure... L'art et l'anti-

quité, s'écrîe-t-il fièrement, ne seront pas en état de refouler la nature et la jeunesse *. » Il y a du vrai dans ces déclarations de Heine. Bien qu'il s'exagère son rôle et Timportance du mouvement qu'il a commencé, il est chef d'école ; il a réagi puissamment par son exemple et par ses excitations aux poètes contre la domination exclusive, devenue presque tyranniquedeGcethe. Il a été maître lui aussi, initiateur et créateur; c'est du Livre des Chants et des Reisebilder que date, pour la poésie allemande, l'ère du lyrisme personnel, s'appliquant moins à reproduire exactement les formes plastiques de l'antiquité qu'à exprimer le mouvement et la vie de l'âme moderne avec ses inspirations libres et son accent original. Là est la durable grandeur de Heine. Il faut, pour la bien comprendre, distinguer nettement ces deux sortes de personnalités, l'une qui est un principe délétère pour le talent, l'autre qui le renouvelle et le vivifie ; l'une qui n'est qu'une forme de Tégoïsme passionné, vaniteux, irritable, despotique; l'autre qui est une forme nouvelle, vraiment humaine et vivante de l'art ; l'une qui ne voit que soi dans la nature ; l'autre qui voit la nature en soi, qui sent la réalité dans chaque palpitation de son cœur, dans chaque mouvement de sa vie, et qui la traduit

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