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DANS SES RAPPORTS AVEC LA CIVILISATION

J'inscrirai, dès les premières lignes de cette étude, un chiffre qui, à lui seul, en fera comprendre l'intérêt. Une statistique modérée porte à près de trois cent mille le nombre des suicides accomplis ou tentés en France depuis le commencement du siècle jusqu'en 1850. Se fait-on une juste idée de cette nécropole, aussi peuplée qu'une des villes les plus florissantes du monde?

Rien de plus simple que la question de la mort volontaire, si on la considère au point de vue du simple devoir, non compliqué de paradoxe ou de passion. La question est plus difûcile si Ton veut sortir de la thèse morale, qui devient aisément

vulgaire ou déclamatoire, si Ton veut pénétrer dans la psychologie douloureuse du suicide, scruter les influences générales, les causes particulières, les occasions qui ont pu l'emporter sur l'horreur naturelle de la mort, et déterminer l'homme, malgré ses vives répugnances, à cet acte désespéré. Il ne nous arrive pas de lire un seul de ces récits de suicide, auxquels la presse donne une publicité si périlleuse, sans que nous fassions effort pour nous représenter le drame des dernières heures et des décisions suprêmes. Nous essayons de reconstruire, avec quelques lignes de nécrologie banale, toute cette existence si fatalement terminée. Kous voudrions pénétrer les secrets de cette pauvre âme qui s'est jetée en proie, faire au juste la part de sa liberté en même temps que celle des influences mauvaises qu'elle a respirées, et, sans excuser l'inexcusable par de molles complaisances, marquer la responsabilité qui revient aux idées fausses, aux paradoxes malsains, aux systèmes déplorables qui sont comme les courants empoisonnés de l'atmosphère sociale.

Ce qu'il est fort difficile de faire avec exactitude pour un fait isolé, il est possible de le réaliser dans la mesure d'une précision suffisante pour un certain nombre de faits, groupés selon la loi des analogies. La psychologie emprunte ici de précieu

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ses lumières à la statistique. C'est ce que M. Brierre de Boismont a parfaitement compris en écrivant ce livre du Suicide et de la Fdie^SvÀcidej qui nous fournit de curieux documents pour cette étude ^ Cet ouvrage est rempli de chiOfres, mais de chiffres intelligents, de ces chifEres qui veulent dire et qui diseat quelque chose. M. de Boismont, médecin distingué, a étudié ce problème du suicide contemporain avec une curiosité émue et un zèle infatigable, qui nous ont valu de riches matériaux. Une magistrature éclairée n'a pas hésité à lui ouvrir les archives du parquet de Paris, et c'est à cette libéralité exceptionnelle, mieux encore qu'à sa profession, que M. de Boismont a dû de si nombreuses et de si exactes informations , trésor funèbre, d'un prix inestimable pour la philosophie qui tient compte du corps, comme pour la médecine qui croit à Tâme. C'est grâce à ces quatre mille cinq cent quatre-vingt-quinze dossiers, consultés avec ardeur, analysés dans leurs parties les plus curieuses et donnant matière à des rapprochements du plus vif intérêt, que Tauteur a pu écrire les deux chapitres les plus considérables et les plus nouveaux de son livre, l'un consacré à Vexposé des causes prédisposantes et

1. Du Suicide et de la Folie-Suicide , par A. Brierre de Boismont, docteur en médecine de la faculté de Paris.

déterminantes du suicide ; l'autre à Y analyse des derniers sentiments exprimés par les suicidés dans leurs écrits. La lecture de ces deux chapitres est une des plus instructives et en même temps des plus navrantes que Ton puisse faire sur le sujet qui nous occupe. On pensera, en les lisant, que ce n'est là ni une pure spéculation de philosophe, cherchant a priori les causes probables ou possibles du suicide, ni la fantaisie lugubre d'une imagination déréglée, exploitant la Morgue au profit d'un intérêt équivoque. On se souviendra que c'est un compte rendu exact, authentique, écrit sur des procèsverbaux impassibles. Voilà ce qu'il faudra penser en lisant ces pages où la statistique s'élève à de si hautes leçons, et peut-être Ton frémira.

Nous avons conçu le sujet à notre manière. Mais sans les secours que M. de Boismont a mis si libéralement à notre disposition, il nous eût été impossible d'amener cette étude à ce degré d'exactitude et de précision que nous voudrions lui donner.

Un des points de vue les plus intéressants et peut-être le plus utile de tous dans la question du suicide, est l'étude de ses rapports avec les formes

diverses de la civilisation. Il y a des pays et des siècles tristement privilégiés, où le suicide se multiplie dans des proportions effrayantes. Il y a des contrées, au contraire, et des temps où la mort volontaire devient un crime tout à fait rare et presque monstrueux. A quoi tientcette diflërence ?La douleur est partout ; elle ne change pas avec les degrés de longitude non plus qu'avec les époques. Elle est à peu près toujours la même, variant d'expression et d'aspect, non d'intensité, et frappant sans relâche sur le cœur humain. Les passions, qui sont l'étemel aliment de la souffrance, ne changent guère non plus : c'est l'amour et son délire, l'orgueil et ses exaltations trompées, la jalousie et ses tortures. Comment donc se fait-il que les mêmes causes, éternellement subsistantes, ne produisent pas toujours le même résultat? On a voulu réduire toute la question à une question de climat. On a dit, par exemple, que si l'Angleterre est la terre classique du suicide, cela tient au brouillard qui porte à la mélancolie, tandis que le suicide est très-rare chez les peuples du midi, l'air qu'on y respire faisant- aimer la vie. Explication bien insuffisante et qui ne rendrait pas compte de ces holocaustes humains dont les bords du Gange ont été si souvent le théâtre. Je ne sache pas non plus que le suicide soit en honneur chez ces peuples relégués aux extrémités glacées du pôle, là où le

climat le plus âpre devrait inspirer les plus sinistres tristesses, chez les Lapons par exemple, ou chez les Samoyèdes. D'ailleurs, au train dont nous y allons en France, nous enlèverons bientôt à TAngleterre cette triste gloire d'être la terre privilégiée du suicide*, et Tarçument du climat tombera de lui-même. Je ne prétends pas nier les influences mélancoliques de la nature^ et je sais trop bien dans quelle étroite amitié l'homme vit avec le sol, le ciel et la mer de son pays, pour ne pas reconnaître et marquer la part de ces affinités mystérieuses de l'homme avec le climat qu'il habite. Mais il y a une cause bien plus active, qui pénètre plus profondément l'homme, et qui explique d'une manière plus vraisemblable ces différences ; c'est la civilisation. J'entends par là, sans vouloir faire de définition en règle, ce miKeu moral d'idées, de désirs, de besoins et d'intérêts généraux, dans lequel nous naissons et nous vivons, cette atmosphère de principes et de croyances que notre âme respire et qui entretient en nous, en la renouvelant insensiblement, la vie immatérielle. On n'échappe pas à ces influences vives, mais presque insaisissables, qui nous pénètrent à notre insu et de tous les côtés à la fois, par l'éducation, la conver-

1. Cest déjà fait; paratt-il. Voir plus loin, à la page 64, une note de M. Legoyt commoBiqiiée A TAcaéémie 4e médeciiie do tar».

sation, la lecture et enfin par rinévitable participation de chaque homme à la vie générale de Thumanité. On est irrésistiblement de son temps et de son pays; tous ne subissent pas, dans la même mesure , l'action des doctrines régnantes ; mais inégalement tous la subissent. Si cette atmosphère est saine et pure, on respire la santé ; si elle est viciée et malsaine, on respire la fièvre, et si tous n'en meurent pas, si tous ne sont pas même gravement malades, tous, du moins, inévitablement, soufirent : c'est la loi, et il ne faut pas nous en plaindre, car c'est cette loi physique à la fois et morale qui consacre, pour a insi dire, sensiblement la solidarité sacrée des hommes et qui les conr traint, même au sein de l'isolement que crée l'égolsme ou l'orgueil, a se reconnaître frères au moins dans la fraternité de la souffrance.

U nous serait aisé de démontrer la réalité dd cette grande loi par des considérations générales, si nous n'avions hâte d'arriver aux faits, qui, aux yeux de plusieurs personnes, sont toujours plus concluants que des raisonnements. Mais les faits eux-mêmes se chargeront de parler pour nous, et de feire ce que je pourrais appeler la philosophie du suj^ Ils nous diront que tantôt la civilisation est calme, et qu'alors la vie individuelle est reposée, uniforme, lente, qu'elle s'écoule paisiblement au sein d'un horizon borné, sans secousses d'au-

cune sorte, sans grand bonheur et sans catastrophe. L'homme, né sur un sillon, prend les bornes de son champ pour celles de son espérance. U ne livre pas son cœur aux désirs chimériques, et meurt dans le lit de son aïeul. C'est alors, qu'au sein de ces existences uniformément immobiles, la tentation du suicide est rare, presque inconnue. Tantôt, au contraire, la civilisation est comme surexcitée, ardente, fiévreuse, et la vie de chacun se ressent profondément de ces ardeurs et de ces fièvres; l'imagination s'échaufle, le désir s'exalte; des horizons immenses, inconnus s'ouvrent ; des espérances frénétiques agitent l'âme de ces générations affolées, des ambitions colossales poussent en tout sens l'activité haletante ; des émulations gigantesques produisent une concurrence désespérée; c'est alors le contraste de fortunes fabuleuses, improvisées par d'incroyables jeux du hasard, et de catastrophes inouïes, précipitant au fond de l'abîme des rêves insensés. Dans ce conflit de désirs et de déceptions immenses, le suicide joue le rôle de ce dieu des tragédies antiques qui intervenait au dénoûment. Tous ne peuvent pas réussir dans cette mêlée furieuse de la vie. A ceux qui échouent, il reste la ressource de mourir.

Voilà ce que nous diront les faits, ces témoins incorruptibles. Ils nous diront aussi quelle influence directe, immédiate, les idées dominantes

d'un siècle ou d'un pays exercent sur la tentation du suicide. La mort volontaire n'est pas seulement l'effet presque inévitable des agitations fiévreuses d'une société en travail ; elle peut être aussi la coliséquence d'un dogme religieux ou d'un système philosophique, ou encore d'une mode poétique et toute littéraire. Ces influences diverses font essentiellement partie de la civilisation, et ce n'est encore là qu'une autre face de la même question. — C'est une loi, que le suicide devient rare ou se multiplie selon les croyances ou les convictions d'un siècle. C'est une loi, qu'il prend exactement la forme, Tempreinte des idées régnantes, et qu'il reproduit avec une étonnante fidélité l'état des âmes aux époques principales de l'histoire. Cette démonstration, on pourrait la faire en suivant la triste histoire du suicide à travers les difl'érents âges de Thumanité, depuis le sacrifice mystique du Brahmane à l'Infini qui l'entraîne dans ses mystérieuses profondeurs, jusqu'à l'école Stoïcienne, ouvrant aux âmes romaines cette issue vers la liberté; depuis la doctrine Druidique, envoyant le Gaulois, joyeusement aflranchi de la vie, dans un monde meilleur, jusqu'au suicide littéraire des fils rêveurs de Werther et de René.

On n'attend pas de nous cette histoire régulière et approfondie. A peine pourrons-nous, dans les limites que nous nous sommes fixées, tracer les

lignes générales de cette étude. Nous choisirons trois ou quatre points de l'histoire de l'humanité, auxquels nous ramènerons notre démonstration ; nous serons obligé de négliger tout le reste. Encore n'est-ce pas une étude savante que nous comptons présenter sur ces époques choisies par nous; c'est une esquisse morale, rien de plus.

L'Orient s'offre d*abord à nous, et dans l'Orient, rinde, ce berceau des peuples. Laissons de côté la chronologie sans fond de cette antiquité fabuleuse, les savantes ténèbres qui pèsent sur les origines de ces grandes philosophies religieuses, les inventions bizarres de ces théogonies tissues de mystères , les hérésies gigantesques qui divisent depuis tant de siècles ces populations de l'Indus et du Gange. Allons tout de suite à ce qui nous intéressé.* Le suicide a été une tradition permanente parmi ces populations fanatiques. — Ce ne fut pas une des aventures les moins merveilleuses du pèlerinage armé et civilisateur d'Alexandre au fond de TOrient que sa rencontre, à Taxila, avec ces philosophes qui vivaient nus sur les bords du Gange et que les Grecs appelèrent les gymnosophistes. C'était la Grèce face à face avec les Brahmanes. U n'en faut pas douter ; aux traits circonstanciés que nous ont kiMés Arrieo, Plutarque, Strabon, sur cette apétrange qui avait si vivement frappé Ti- « la Grèce, les gymnosophistes étaient

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bien des sectateurs de foahma, et le premier manifeste de leur doctrine qu'ils donnèrent au conquérant et à son arm«e, ce fut un suicide. Mandanîs, le chef de ces philosophes, avait refusé de suivre Alexandre. Calanus seul avait consenti, mais on dirait qu« ce fat pour mourir avec plus d'ostentation, en présence de l'armée étrangère, à laquelle il donna l'étrange spectacle de sa mort, au milieu d'une pompe magnifique préparée par les soins du roi. Alexandre se retira avant la fin de cette cérémonie cruelle, qui devait répugner à une âme élevée , comme elle devait choquer les habitudes de la civilisation grecque. Plutarque prétend que César, eut, i son tour, son g^nosophiste qui se brûla comme celui d'Alexandre.

Ce fut par ces holocaustes sinistres que la philosophie indienne se révéla à la Grèce et à Rome. On voit que [ ce fanatisme extravagant date de loin <ians les mœurs de l'Inde, et l'on sait que les Brahmanes se tuent aujourd'hui avec la même fietcilité que du temps d'Alexandre, sous l'inspiration insensée des mêmes doctrines. Ce n'est pas par indivîduSj comme chez nous, qu'il faut compter les suicides sur cette terre mystique, c'est par centaines d'individus, c'est par milliers. Ce sont moins des 8>aicides individuels que des hécatombes humaines, exigées chaque année par la sQp«ntiti0Q hoffikide, qui fait à la fois la terreur

et la volupté de ces peuples. Est-il besoin de rappeler ces fêtes monstrueuses où Ton voit Tidole de Djaggernat se promener sur les corps écrasés de ses adorateurs, et ces dévotions tristement bizarres par lesquelles des sectes entières de pénitents se condamnent à d'horribles et lents supplices? Par une sorte d'émulation atroce, c'est à qui inventera les souflrances les plus raffinées. Le tout n'est pas de quitter la vie, il faut encore immoler ingénieusement le corps ; il faut le sacrifier dans des tortures nouvelles, et l'imagination se met ainsi au service de ce goût fanatique de la mort. On sait que le Bouddhisme, en pénétrant au Japon, a introduit sur cette terre les mêmes mœurs et les mêmes folies qui régnent depuis un temps immémorial sur le sol sacré de llnde. Les récits de Gharlevoix nous montrent avec quelle exaltation ces malheureux sectateurs d'un culte impitoyable s'entassent dans des barques qu'ils poussent au large, et se laissent submerger en chantant des hymnes, ou bien encore comment, se faisant ensevelir vivants dans des cavernes, ils s'y laissent mourir en bénissant leur destinée. On le sait, le fanatisme développe des forces surhumaines, et ce n'est qu'une foi implacable qui peut donner cette trempe à ces courages violents et froids.

Là est le secret de tant d'énergie dépensée à

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souffrir et à mourir. Sans entrer dans l'analyse des doctrines qui séparent TOrient indien en deux mondes irréconciliables, le monde qui suit le culte de Brahma et celui dont le Bouddhisme s'est emparé, disons que ce qui fait également le fond de ces religions, qui comptent par centaines de millions leurs sectateurs, c'est le sentiment vague de rinfini, abîme sans fond dans lequel vient s'absorber toute forme périssable, toute âme individuelle, après les étapes successives d'une laborieuse métempsycose. Tous ces vastes systèmes ont ce trait commun de proposer à l'homme, comme le plus grand objet auquel il puisse aspirer, une félicité finale , parfaite , l'émancipation et la délivrance. Il importe assez peu de savoir de quelle sorte sera cette félicité idéale. Sera-ce la réunion finale avec l'Ame suprême comme le promettent les Brahmanes? Sera-ce, au contraire, comme le veulent les Bouddhistes, le repos du Nirvana, Vapathie parfaite^ l'existence dépouillée de tout attribut corporel, et considérée comme la suprême béatitude, une cessation de tout mouvement, une négation de tout mode d'être et de sentir, un repos absolu qui ressemble au sommeil du néant? Nous laisserons ces graves questions à débattre aux indianistes. Qu'il nous suffise de savoir, pour le sujet que nous traitons, que la doctrine de la délivrance^ c'est-à-dire de la mort finale de l'individu, absorbé

dans le grand Tout, est le fond de toute la théogonie et de la morale indoue, qui, des bords du Gange^ s'est répandue sur les innombrables populations de l'Asie. On comprendra mieux, alors, comment le suicide est le dénoûment de cette lutte du principe individuel^ illusion de l'être, contre le principe universel qui rappelle dans son ample sein toutes ces existences dispersées et ces âmes errantes. On aura le secret de tous ces suicides accomplis avec le calme le plus parfait, sous le coup de l'exaltation intérieure, quand on saura que la mort n'est pas pour rindou ce qu'elle est pour nous, l'angoisse de l'inconnu ou l'incertitude du jugement suprême. Pour lui, las de la vie et impatient de l'être ou du néant divin, la mort n'est rien que le sacrifice agréable d'une personnalité chétive et souffrante, c'est un évanouissement mystique et un voluptueux ravissement dans llnfini.

Des rives du vieil Indus, transportons-nous à l'autre extrémité du monde connu des anciens, chez nos ancêtres les Gaulois, disciples des Druides. Le trait essentiel qui a frappé tous les historiens de l'antiquité, c'est une bravoure incomparable, un calme inouï devant le danger, une insouciance parfaite de la mort. « Heureux ces peuples, a dit Lucain dans des vers souvent cités, heureux dans leur erreur ces peuples que regarde le Nord I La plus grande des craintes, la terreur de la mort, ne

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les tourmente pas. De là ces cœurs si hardis à courir sur le fer, ces âmes capables de la mort^ cette idée qu'il ne faut pas épargner une vie qui va revenir. » La mort n'était pour eux qu'un accident. Pénétrés de l'espoir d'une émigration dans les régions splendides du firmament, déjà peuplées de leurs ancêtres et de leurs amis, ils s'élançaient d'un cœur vaillant vers cette vie nouvelle qui n'était guère que la continuation de la vie présente. On faisait librement des emprunts dont Técfaéance était dans l'autre monde. Le dogme druidique de l'immortalité n'était plus, comme dans llnde, la croyance à un repos éternel dans le néant ou bien à une apothéose dans l'Âme universelle. Non, c'était le même monde prolongé, c'était la personnalité humaine continuée sur quelque globe céleste. On comprend qu'avec dételles espéranceis, mourir était un jeu. Aussi voit-on, à travers les documents imparfaits qui nous restent de l'antique civilisation de nos aïeux, apparaître l'habitude de la mort volontaire connue une tradition profondément nationale. On mourait pour accompagner un ami aux rives lointaines. D'autres fois, on mourait pour le sauver d'une maladie, et ces rempla^nts volontaires de la grande armée de la mort partaient, sans regret, pour la patrie mystérieuse.

En Grèce et à Rome, la doctrine du suicide eut

une tout autre origine. Elle se répandit dans inltli monde antique comme un enseignement philoso4%li phique plutôt que comme un dogme religieTix.|il Platon a des paroles élevées pour interdire le suï-|«û! cide. C'est lui qui, le premier, a comparé rhommi|ttc au soldat qui doit garder le poste où Ta placé VÊk volonté des dieux. Mais, en d'autres endroits àm ses écrits, sa sévérité semble fléchir, et dans leslili Lois^ il admet tant de circonstances atténuantes|{n qu'il semble, au nom de la philosophie, lever rin-lii terdiction qu'il avait mise ailleurs, au nom de lal^ volonté divine, sur la mort volontaire. Après lui,li après Aristote, il y a comme un grand relâchement 1 5 de doctrine qui ne pouvait être que très-favorable 1 1 au dogme du suicide. Le doute tempéré des aca- 1 démiciens, le doute absolu de Pyrrhon et de son 1 école aboutissaient trop ouvertement à rindiffé- 1 rence en morale et à l'incertitude de la vie future pour ne pas énerver le ressort de la volonté humaine et ne pas prédisposer Tâme, lasse d'ellemême, à demander le repos au néant. On croit qu'Arcésilas et Carnéade, au déclin d'une longue vie, avancèrent l'heure de la mort qui tardait trop à leur gré. L'école cynique, cette mère brutale et grossière du stoïcisme, forma Diogène, ce Socrate en délire, comme l'appelait Platon, qui termina par le suicide son existence orgueilleusement bizarre. On sait l'histoire de ce descendant vaniteux

de Diogène, le cynique Peregrinus, qui, au second siècle de Tère chrétienne, monta solennellement sur le bûcher, en présence de toute la Grèce assemblée aux jeux olympiques, parodiant à sa manière les martyrs chrétiens dont il n'avait ni l'humilité ni la foi : spectacle impie et triste dont un sot orgueil faisait tous les frais. Les philosophes de Cyrène, sectateurs éloquents de la volupté, produisirent les premiers une apologie régulière et doctrinale du suicide. On a conservé quelques traits des apologies que présentait Hégésias, un des maîtres les plus entraînants de cette école. Considérant le bonheur comme Tunique fin de l'action humaine, il recherchait par quels moyens on pouvait l'atteindre, et arrivait à cette conclusion, qu'il développait avec une rare habileté : le bonheur est une chose imaginaire qui se dérobe à tous nos efforts -, les maux l'emportent sur les biens, et les biens eux-mêmes, les rares jouissances que nous éprouvons, n'ont rien de réel ni de durable, puisque l'habitude les émousse et que la société peut nous les ravir. Toute sa doctrine se résumait dans cette maxime. « La vie ne semble un bien qu'à l'insensé ; le sage n'éprouve pour elle qu'indifférence, et la mort lui paraît tout aussi désirable. » C'est ainsi qu'il passait en revue, avec un scepticisme désolant, tous les biens de la vie, les vertus, les sentiments, les jouissances du cœur comme les

avantages du corps et de la fortune. Il voulait que le sage s'habituât à mépriser la reconnaissance et Tamitié, la bienfaisance et Testime des autres, sa liberté enfin, tous biens illusoires dont la jouissance précaire ne peut enivrer que des esprits vulgaires ou abusés. Il avait le talent de peindre Texistence humaine sous de si tristes couleurs, qu'un grand nombre de ses auditeurs, pris d'un invincible dégoût pour la vie, se tuèrent en sortant de ces dramatiques leçons ; d'où lui vint le surnom de PisUhanate (qui conseille la mort). L'influence de ce prédicateur de la mort devint un véritable péril, et le roi Ptolémée, effrayé de la contagion de sa parole, fit fermer cette école, qui était devenue une école publique de suicide. Une doctrine beaucoup plus élevée, le stoïcisme, mit la liberté humaine sous la sauvegarde de la mort. Nous retrouverons cette philosophie à Rome et nous verrons quels résultats elle y produisit. Rappelons seulement ici que le fondateur de la secte, Zenon, déjà vieux et brisé par l'âge, se donna la mort, léguant à ses disciples un exemple qui trouva de nombreux imitateurs.

A Rome, nous n'avons pas à nous occuper des innombrables suicides qui eurent leur origine dans des circonstances particulières, soit le dévouement à la patrie, qui se montra dans la mort de Décius ; soit la fierté de Tamour conjugal^ que l'on vit

éclater avec tant de force dans le courage de Porcîa, la femme de Brutus, d'Arria, la femme de Pœtus, de Pauline, la femme de Sénèque ; soit enfin le sentiment de la chasteté offensée, qui se produisit dès les premiers temps à Rome dans le trépas héroïque de Lucrèce. Nous ne voulons nous occuper ici que du suicide philosophique et politique, inspiré par des doctrines, et mettant en relief certains principes, k Rome, en effet, le suicide devient toute une philosophie^ toute une politique, tout un système.

Je voudrais résumer en peu de mots cette doctrine non sans prestige, qui servit de refuge à tant drames incapables de lutter avec fruit, mais incapables de se soumettre. C'est dans Sénèque surtout que l'on trouve la revendication de ce prétendu droit de l'homme sur lui-même. Il s'efforce d'établir que l'homme peut mourir, quand il ne lui plaît pas de vivre. Le suicide est l'acte énergique par lequel l'homme prend possession de lui-même, s'affranchit des servitudes inévitables et proclame solennellement sa liberté en face de l'humanité qui plie sous le joug de la fortune. Le sage ne peut jamais être esclave ; il a sa liberté dans sa main. Il tend son effort à maintenir son indépendance, et sait, quand il le faut, chercher un abri où nulle tyrannie ne peut l'atteindre. Il conserve ainsi son inaltérable félicité, prêt à mou-

rir pour la garder intacte, et se mettant par sa vertu au-dessus des dieux; car le bonheur des dieux est le privilège de leur nature, la félicité du sage est une conquête de sa liberté. C'est là le fond de la démonstration, le reste est du pur oratoire. Cette fîère doctrine eut pour elle, à Rome, un double prestige : le prestige de l'opposition républicaine et Téclat des grands noms qui s'y rallièrent. Ce prétendu droit de l'homme sur lui-même, Caton le revendiqua dans Utique, Brutus à Philîppes, Sénèque et Thraséas à Rome. Il se propagea sous l'auspice de ces noms consacrés et devint le dogme favori de cette minorité menacée du sénat romain, qui sut du moins soutenir avec honneur, par des morts illustres, la tradition de la république expirante. Ils ne défendaient plus qu'une ombre, ces républicains de la dernière heure ; ils ne couvraient de leur gloire qu'un principe abstrait; mais n'estce donc rien que de savoir mourir ainsi, même pour un grand souvenir ou pour une belle chimère? Le stoïcisme romain a eu le tort de s'étaler en spectacle au monde, comme sur un théâtre. Il a eu le tort plus grave encore de déclamer. Mais est-ce une raison pour déclamer contre lui? En défendaï t les stoïciens contre des accusations excessives, j e ne prétends pas m'associer à leurs apologies du suicide. De tout temps il sera vrai que la vie qui sait se rendre utile aux autres l'emportera

infiniment sur celle qui ne cherche qu'à s'honorer elle-même par un sacrifice stérile et orgueilleux. Encore est-il vrai pourtant qu'en l'absence d'une plus noble doctrine, qui devait apprendre à Thumanité la science supérieure du dévouement, il y a de la grandeur dans ces morts volontaires, qui étaient moins un suicide qu'une protestation. Doctrine fausse, soit; mais de telles erreurs ne vont ni à des cœurs vulgaires, ni à des âmes lâches.

Ce ne fut pas seulement le dogme stoïcien de la liberté qui arma le bras des Romains contre euxmêmes, ce fut aussi le dogme de la volupté. La secte d'Épicure ne marchandait pas ses victimes. Après avoir répété souvent que la mort est bonne quand il n'y a plus de joie dans la vie, elle se frappa dans quelques-uns de ses plus illustres maîtres. Est -il bon d'attendre la mort et ne vaut-il pas mieux la prévenir ? A quoi sert de différer l'heure inévitable, à quoi sert de disputer quelques jours précaires à la fortune, quand ces jourjs ne sont plus comptés que par des chagrins ou des souffrances ? Tandis que l'école stoïcienne disait à ses fiers adeptes : « La force t'écrase ; mais personne n'est maître de toi ; tu tiens dans ta main ta liberté, » la doctrine d'Épicure soufflait l'ivresse de la mort à ses sectateurs : « Tu as épuisé la vie jusque dans ses dernières jouissances ; tu n'as plus rien à at-

tendre d'elle que la douleur, les infirmités, la vieillesse. Une dernière libation; mais cette fois sache y mêler quelques gouttes d'un poison subtil. Bois la mort ; aussi bien n'est-ce pas encore le bonheur que le repos? » Telle était la dernière leçon et la suprême sagesse de la volupté antique. Ainsi les deux plus célèbres doctrines de la morale païenne aboutissaient au même terme, la mort, seul remède d'une vie ennuyée d'elle-même ou d'un courage épuisé par la lutte. Et l'on mourait ainsi, sans espérance et sans regret. Ce serait sans doute une témérité de ranger le suicide d'Antoine parmi les suicides épicuriens. Et pourtant, si la cause de sa mort fut toute politique, la forme au moins fut celle d'une mort épicurienne, préparée à loisir avec toute sorte de précautionsjalouses pour en écarter la souffrance^ acceptée ensuite avec la résignation du fatalisme voluptueux, quand l'heure fut venue. On sait qu'Antoine et Gléopâtre avaient formé en Egypte une académie de la mort {les comourants)^ dont tous les membres s'étaient engagés à mourir ensemble et dont l'unique occupation était la recherche des moyens les plus doux pour finir gaiement la vie*. Gléopâtre manqua au rendez-vous funèbre et ne s'y rendit que plus tard, quand elle y fut contrainte» — Lucrèce, ce grand poète, qui

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