‹ Nouvelles études morales sur le temps présentChapitre 5 sur 36 · Plutarque,, fie d'Antoine · texte numérisé non relu

Plutarque,, fie d'Antoine

sut chaater en vers énergiques et brûlants le dogme aride d'Épicure, donna à sa vie le triste dénoûment d'un suicide, accompli dans les plus mystérieuses circonstances. Pétrone, le peintre de l'orgie romaine, joua jusqu'au dernier instant avec le suicide, se faisant ouvrir successivement et refermer les veines, comme pour goûter plus à loisir râere volupté de la mort. A mesure que les temps avançaient vers le déclin, les suicides se multipliaient sans mesure. Étrange contraste auquel l'histoire de toutes les civilisations, usées par leur excès même, devra nous habituer l Au sein de la volupté, naît un goût étrange, désordonné pour la mort. Il y a du sang au terme de toutes les orgies. Quand on a épuisé toutes les sensations de la vie, il s'éveille un appétit nouveau pour une sensation suprême, celle qui la termine. On a remarqué que les âmes impures ont je ne sais quelle jouissance malsaine à voir souflrir ou même à soufirir, et que le suicide a été souvent le dernier rêve de la débauche. Les Romains de la décadence, épuisés de volupté, fatigués de ne rencontrer jamais au bout de leurs désirs que les mêmes plaisirs éternellement prévus, jetaient dans une dernière fête leur vie et se plongeaient avec une sorte d'impatience dans cet inconnu de la mort qu'ils croyaient être le néant.

Le mépria de la vie, voilà un phénomène que

nous présentent invariablement tous les siècles de décadence. Il semble que l'existence n'ait plus de prix, quand il n'y a plus nulle part un noble but où elle puisse tendre. L'humanité, lasse d'ellemême, fatiguée de voluptés sans but, laissait couler la vie avec le sang de ses veines épuisées. Elle se laissait mourir, n'ayant plus la force de vivre. Il était temps qu'une, doctrine plus austère à la fois et plus humaine vînt retenir la main violente de l'humanité, tournée contre elle-même ; il était temps que le christianisme vînt arrêter cette insouciance de la mort, et rendre à la vie sa haute signification , l'épreuve , à la liberté humaine son but, le devoir, à l'âme enfin le secret perdu de ses immortelles destinées.

A ma connaissance c'est saint Augustin, le premier, qui, dans une argumentation subtile et pressante, a formulé dans les termes les plus exprès et les plus dogmatiques la réprobation du suicide. Je résume les principaux arguments développés dans une série de chapitres de la Cité de Dieu : « Ce n'-est point sans raison que , dans les livres saints, on ne saurait trouver aucun passage où Dieu nous commande ou nous permette, soit pour éviter quelque mal, soit même pour gagner la vie éternelle, de nous donner voldhtairemenl la mort. Au contraire, cela nous est interdit par le précepte : Tu ne tueras point.,.. Ces termes sont abso-

lus, et la loi divine n'y ajoute rien qui les limite ; d'où il suit que la défense est générale, et que celui-là même à qui il est commandé de ne pas tuer ne s'en trouve pas excepté. — On peut admirer la grandeur d'âme de ceux qui ont attenté sur euxmêmes, mais à coup sûr on ne saurait louer leur sagesse. Et même, à examiner les choses de plus près et de l'œil de la raison, est-il juste d'appeler grandeur d'âme cette faiblesse qui rend impuissant à supporter son propre mal ou lés fautes d'autrui? Rien ne marque mieux une âme sans énergie, que de ne pouvoir se résigner à l'esclavage du corps et à la folie de l'opinion. Il y a plus de force à endurer une vie misérable qu'à la fuir, et les lueurs douteuses de l'opinion, surtout de l'opinion vulgaire, ne doivent pas prévaloir sur les pures clartés de la conscience.... On cite Gaton qui se donne la mort à Utique. Oublie-t-on que ses propres amis, hommes éclairés tout autant que lui, s'efforcèrent de l'en dissuader, ce qui prouve bien qu'ils voyaient plus de faiblesse que de force d'âme dans cette résolution. Au surplus, Caton lui-même s'est trahi par le conseil donné en mourant à son fils bien-aimé. Si, en eSet, c'était une chose honteuse de vivre sous la domination de César, pourquoi le père conseille-t-il au fils de subir cette honte, en lui recommandant de tout espérer de la clémence du vainqueur? Pourquoi ne pas l'obliger

plutôt à périr avec lui? La vérité est qu'autant il aima son iils , sur qui ses vœux et sa volonté appelaient la clémence de Gésar^ autant il envia à César la gloire de lui pardonner. — Nos adversaires ne veulent pas que nous préférions à Gaton le saint homme Job, qui aima mieux souffrir dans sa chair les plus cruelles douleurs, que de s'en délivrer par la mort. Eh bieni prenons dans leurs propres livres l'exemple de Régulus.' Vaincu après avoir été vainqueur, il aima mieux se résigner et rester captif, que s'affranchir et devenir meurtrier de lui-même. Inébranlable dans sa patience à subir le joug de Garthage, et dans sa fidélité à aimer Rome, il ne consentit pas plus à dérober son corps vaincu aux ennemis qu'à sa patrie son cœur invincible. Quelle leçon pour les chrétiens, adorateurs du vrai Dieu et amants de la céleste Patrie l > Après cette réfutation vive et serrée du stoïcisme, saint Augustin passe en revue les différents prétextes que l'on peut alléguer en faveur de la mort volontaire. « Une femme est en péril de subir les derniers outrages? Mais où réside la chasteté? dans l'âme ou dans le corps? Évitera-t-on, par vax crime certain, la faute incertaine d'un autre?— Si la mort volontaire était désirable comme un rer fuge contre le péché, vous seriez conduit à cob* seiller aux hommes de se donner la mort au bmh ment où Peau du baptême vie&t de les régéa&rtf .

Un tel langage ne serait-il pas criminel? — On allègue l'exemple de quelques saints en certains cas où la foi nous assure qu'ils ont agi par une permission expresse du Créateur. Permis à celui qui sait qu'il est défendu d'attenter sur soi-même de se tuer, si c'est pour obéir à celui dont il n'est pas permis de mépriser les ordres; mais qu'il prenne garde que Tordre ne soit pas douteux.

Nous ne prétendons pas au jugement des choses cachées. Ce que nous disons, ce que nous affirmons, ce que nous approuvons en toutes manières, c'est que personne n'a le droit de se donner la mort, ni pour éviter les misères du temps, car il risque de tomber dans celles de l'éternité ; ni à cause des péchés d'autrui, car, pour éviter un péché qui ne le souillait pas, il commence par se chaîner lui-même d'un péché qui lui est propre ; ni pour ses péchés passés, car s'il a péché, il a d'autant plus besoin de vivre pour faire pénitence ; ni enjQxi, par le désir d'une vie meilleure, car il n'y a point de vie meilleure pour ceux qui sont coupables de leur mort. »

Noos avons tenu à citer quelques traits de cette argumentation décisive, parce qu'elle rompt avec les doctrines antiques, et qu'elle fixe d'une manière définitive l'idée chrétienne sur le suicide.. Los cûiidles firent bientôt passer cette doctrine dans kl législation canonique. Il faut suivre cette

curieuse histoire dans les savantes recherches de M. Bourquelot. Le concile d'Arles, en 452, déclare que la mort volontaire ne peut être que Teffet d'une fureur diabolique* Les conciles de Bragues, d'Auxerre, de Troyes, les instructions pastorales du pape Nicolas P' refusent aux suicidés les prières de TÉglise et la sépulUire chrétienne. De la loi religieuse , ces sévérités passèrent dans les lois civiles du moyen âge , qui poursuivaient le crime du suicidé dans l'honneur et dans la fortune des familles , et faisaient ainsi survivre le châtiment au criminel.

Nous n'avons pas à poursuivre cet historique dans les détails. Ce que nous voulons marquer, ce sont les grandes influences religieuses, philosophiques ou sociales sur le suicide. Ce que nous voulons marquer, dans le cas spécial dont il s'agit, c'est l'autorité décisive du christianisme dans cette grande question , où la philosophie antique avait souvent erré. C'est par l'effet de l'enseignement chrétien que l'idée d'un crime s'est associée irrésistiblement à l'idée de la mort volontaire, et s'est emparée si fortement de la conscience moderne. Le christianisme parvint ainsi à rétablir le sentiment de la dignité de la vie dans les âmes, où ce sentiment s'était complètement perdu. Il apprit à rhomme à respecter en soi ce principe mystérieux de l'existence* qui nous a été donné comme un in-

strument non de volupté ou d'orgueil , mais de lutte salutaire et d'épreuve. La vie avait dès lors un grand but, le perfectionnement de l'âme, et l'âme elle-même, que la corruption romaine avait jetée en proie aux rêves les plus effrénés de la débauche, reprenait aux yeux de la raison chrétienne un prix infini, rachetée comme elle l'était par les souffrances, par la mort d'un Dieu. Tel était l'enseignement de l'Église, et il ne fallait pas moins que cette doctrine pour arrêter la tentation universelle du suicide dont le monde semblait possédé. Il fallut une législation rigoureuse pour changer violemment, à cet égard, les habitudes païennes, et ce ne fut pas une des moindres conquêtes du dogme nouveau, d'avoir ramené l'âme au respect de la vie, d'avoir réprimé celte fureur de l'homicide personnel , qui n'était qu'une des formes du mépris de Thumanité.

On se tromperait pourtant, si l'on supposait que ces prescriptions sévères , terribles de l'Église suffirent à supprimer complètement cette maladie dans les âmes. Une maladie morale, comme celle du suicide, peut être réprimée; elle ne disparaît jamais complètement, et laisse toujours sa trace dans le monde, parce qu'elle n'est que l'effet extrême des passions , et que tant qu'il y aura des passions, c'est-à-dire des hommes, il y aura des

désespoirs violents et des colères furieuses contre la vie. Grégoire de Tours nous rapporte avec horreur quelques traits de suicide, où il voit nonseulement l'inspiration, mais la main du démon. Il nous suffira de rappeler le désespoir de Mérovée, fils de Chilpéric, pris par les soldats de son père, et qui força son ami Gaïlen à le percer d'un coup de poignard. Citons encore le comte Palladius, qui, dépouillé de sa province et menacé de périr, fut pris d'une sorte de délire, et deux fois s'élança sur son épée.

Ce sont là des suicides politiques, guerriers, laïques, si je puis parler ainsi. Mais il est curieux et triste de voir la mort volontaire pénétrer jusqu'au sein des monastères et dans le sanctuaire de rÉglilse. La vie religieuse elle-même ne défendait pas de cette tentation certaines âmes inquiètes et malades. Le démon de la tristesse , si vigoureusement combattu par saint Chrysostome dans Tâme affaiblie de Stagyre*, s'abattait de temps à autre sur de pauvres moines perdus au fond de leur cellule et ignorés du monde. Il faut lire dans Cas-

1 . Voir dans le Cours de littérature dramatique de M. Saint- Marc Girardin, qui a touché avec une si délicate justesse à toutes ces questions, la profonde analyse de cette tristesse particulière, Vathumia, dont Tâme de Stagyre est possédée et qui n'est pas autre chose que le premier symptôme de la maladie moderne >de Werther et de René. {Cours de Littérature dramatique , P' vol., p. 93.)

sien, dans Vincent de Beauvais , dans Césaire , la description de cette terrible maladie qui, à certaines époques, désolait les pieuses et savantes retraites où s'abritait la vie intellectuelle et morale de ces temps profondément troublés. Les écrivains ecclésiastiques donnèrent un nom grec à cette maladie , et rappelèrent acedia. L'excès de cet ennui maladif conduisait droit au suicide, et c'est avec un frisson d'épouvante que les pieux chroniqueurs nous en citent quelques exemples douloureux.

C'est iine religieuse, d'un âge avancé, d'une vertu exemplaire, qui se sent tout à coup troublée par le mal de tristesse , et tourmentée de l'esprit de blasphème, de doute et d'incrédulité. Elle se croit danmée, se désespère et se précipite dans la Moselle, d'où on la retire vivante. C'est un frère convers qui se noie dans une heure de délire. C'est une religieuse séduite par les artifices magiques d'un moine y et qui, folle d'amour, incapable de résister à la tentation, veut sortir du couvent. On l'en empêche, elle se précipite dans un puits et meurt. C'est Baudoin, moine de Brunswick, qui, la tête , affaiblie par les veilles et le travail , se pend à la corde de la cloche de son couvent. C'est un vieux moine. Héron, qui, troublé tout d'un coup par le démon de la tristesse, se noie. Ainsi, il y avait un sentiment plus fort que la doctrine même du christianisme, plus fort que la foi, plus

fort que resjîérance du salut, et qui, à certaines heures, signalait sa présence par de terribles victoires ; c'était une insupportable tristesse , un incurable ennui. En vain certaines âmes, malades du dégoût de la vie, cherchaient au fond des asiles sacrés un refuge contre elles-mêmes. Toutes ne trouvaient pas la guérison dans le repos mystique de la contemplation et de la prière; plusieurs languissaient à l'écart dans de mortelles tristesses; quelques-unes souffraient jusqu'à aimer mieux mourir, et la foi vaincue cédait en frémissant à l'horrible joie de la mort. Qu'il fallait souffrir pour que , dans cet âge de la simplicité dans la foi , à l'ombre des tabernacles où résidait le Dieu vivant, la pensée du suicide triomphât de la crainte de l'enfer éternel I Qui nous redira le gémissement de ces pauvres âmes blessées à mort? Mais ces vieux murs mystiques ont gardé leur secret, et ce n'est qu'avec peine qu'on peut suivre à la trace du sang ces histoires ensevelies dans le passé.

En dépit de Vacedia et de ses ravages, en dépit de l'hallucination démoniaque qui fit tant de victimes pendant le moyen âge, il faut bien dire qu'en somme, sous la loi chrétienne, le suicide est rare, surtout dans ces temps où la croyance était naïve et forte, la vie laborieuse, la souffrance réelle, la lutte quotidienne contre la famine, la peste, les maux de la guerre. Ce qui montre, mieux que toute autre

preuve, que ces faits sont rares, c'est qu'ils ont frappé l'imagination contemporaine d'une sorte de frayeur mystérieuse. Chaque suicide est pour les chroniqueurs le crime inexpiable de Judas. Le récit ne s'en fait qu'avec une pieuse horreur. On peut dire que le moyen âge est comme un point d'arrêt dans l'histoire du suicide.

Pendant toute cette époque où le dogme chrétien règne sans conteste sur les consciences, la mort volontaire apparaît encore de temps à autre ; mais ce n'est plus comme autrefois une doctrine, c'est une révolte contre là. règle acceptée. Quand vint le protestantisme, il eut de nouvelles condamnations contre le suicide. Luther déclare formellement que Dieu est le maître unique, absolu, de la vie et de la mort. Calvin et Théodore de Bèze ne sont pas moins explicites. On connaît cette lettre admirable de Jane Grey au docteur Aylmers, écrite la veille de sa mort, et dans laquelle cette pauvre reine de neuf jours, cette femme, presque un enfant, raconte quel pieux raisonnement elle opposa aux tentatives de son fidèle serviteur Asham, qui voulait la soustraire par le poison aux ignominies du dernier supplice, et qui l'excitait à la mort volontaire en lui proposant les exemples antiques. « Les anciens, dit-elle, élevaient leur âme par la contemplation de leurs propres forces ; les chrétiens ont un témoin, et c'est devant

lui qu'il faut vivre et mourir : les anciens voulaient glorifier la nature humaine, et mettaient au iwemier rang des vertus la mort qui soustrait au pouvoir des oppresseurs ; les chrétiens» estiment davantage le dévouement qui nous soumet aur volontés de la Providence. » Ainsi pensait, ainsi mourut cette aimable et douce reine, qui a^u émouvoir le cœur de la postérité par ce qu'il y a de plus touchant au monde, la grâce dans l'infortune^

Mais en face du catholicisme qui renouvelle ses arrêts, et du protestantisme qui proclame qu'à Dieu seul appartient le droit sur la vie, voici la Re^ naissance qui revendique les fiers privilèges du stoïcisme et renouvelle Fécole philosophique du suicide. Le réveil éclatant des sciences et des lettres^ Tadmiration de la savante antiquité, la passion de l'imitation, le prestige des grands noms et des morts illustres, le goût renaissant pour le paganisme> l'ébranlement des croyances, voilà autant de causes énergiques qui contribuèrent puissamment à modifier les idées du moyen âge sur la mort volontaire. Alors se produisent de toutes parts des apologies philosophiques. Thomas Morus, dans son Utopie, admet, en certains cas, la légitimité du meurtre de soi-même. Un autre Anglais, Jean Donne, compose, sous la double inspiration de la Renaissance qui exalte son espritet de la misère qui l'opprime, un livre intitulé : « Suicide, démonstration de

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cette thèse : rhomicide de soi-même n'est pas si naturellement un péché, qu'il ne puisse être vu. autrement; dans laquelle la nature et l'étendue' de toutes les lois qui semblent être violées par cet acte, sont soigneusement. passées en revue, ji En France, Montaigne est un apologiste enthousiaste de la mort stoïcienne, et il exprime sa sym^ pathiè décidée pour le trépas:de Gaton, qu'il glo* rifie à chaque instant, j'allais dire qu'il déîQe. « Ce personnage4à, nous dit-il, feut véritablement un patron que nature choisit pour monlrer où l'humaine vertu et fermeté pouvait atteindre Soft

trépas lui procura je ne sçay quelle esjouissanee de l'âme, et une émotion de plaisir extraordinaire et d'une volupté virile. » — Et ailleurs : « Le sçavoir mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte.,.. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La vie despend de la volonté d'autruy, la mort de la nostre. En aucane chose, nous ne devons tant nous accommoder à nos humeurs qu'en celle-li. La réputation ne touche pas une telle entreprise, c'est folie d'en avoir respect. Le commun train de la guarison se conduit aux despens de la vie; on nous incise, on nous cautérise, on nous destruit les membres, on nous soustrait l'aliment et le sang; un pas plus outre, nous voilà guaris tout à fait. » Sur ce point, Montaigne, c'est Sénèque ressuscité dans la plus pure tradi-

tion de Técole stoïcienne du suicide. Aussi voit-on se multiplier, à cette époque, les morts volontaires, presque toutes frappées à l'effigie antique. M. Bourquelot, dont nous abrégeons à regret les curieuses recherches , cite entre autres le neveu du comte de Peterborough, Philippe Mordaunt, qui se tua au sein même du bonheur; Richard Smith, qui en fit autant après avoir perdu toute sa fortune; Charles Blount, traducteur de la vie d'Apollonius de Tyane, qui se perça d'un couteau pour ne pas succomber à une passion criminelle ; Bonaventure des Périers, l'auteur du Cymbalum mundiy qui s'enferra de son épée dans un moment de désespoir; Jérôme Cardan, mathématicien et philosophe célèbre, qui avait prédit l'époque de sa mort, et qui, pour ne pas recevoir de démenti de la nature, la força à lui obéir en mourant de faim. Un trépas presque antique est celui de Philippe Strozzi, ce Romain égaré au seizième siècle. Fait prisonnier par le grand-duc Côme I*'', son ennemi, et accusé d'avoir pris part à l'assassinat du duc Alexandre I*% il préféra se tuer plutôt que de s'exposer à révéler, dans la torture, le nom de ses amis : « Si je n ai pas su vivre, dit-il, du moins je saurai mourir. * Son testament porte l'empreinte de la fierté républicaine et des réminiscences classiques : « Au Dieu libérateur I Pour ne pas rester plus longtemps au pouvoir de mes barbares enne-

mis, qui m'ont injustement et cruellement emprisonné, et qui peuvent me contraindre, par la violence des tourments, à révéler des choses nuisibles à mon honneur, à mes parents, âmes amis; moi. Philippe Strozzi, j'ai pris la seule résolution qui me restait, toute funeste qu'elle me paraisse pour mon âme, la résolution de mettre fin à ma vie de mes propres mains. Je recommande mon âme à la souveraine miséricorde de Dieu, et je le prie humblement, à défaut d'autre grâcej de lui accorder, pour son dernier asile, le séjour où habitent les âmes de Caton d'Utique, et des hommes vertueux qui ont fait une semblable fin. » Tout l'esprit du seizième siècle a passé dans ces dernières paroles.

Le dix-septième siècle est une époque relativement calme, où la vie se régularise, où s'apaisent les ardeurs fiévreuses du siècle précédent. Les croyances, un instant ébranlées, se rétablissent dans les âmes. La philosophie spiritualiste ajoute aux espérances de la foi celles de la raison. Les inquiétudes du seizième siècle se pacifient; c'est un siècle organique, et ces époques privilégiées de l'histoire ont un caractère de solide grandeur et de paix animée qui se concilie mal avec les maladies morales dont le suicide est le terme. C'est au dix-huitième siècle, et surtout au déclicf du siècle qu'à la veille d'un monde nou-

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naau, les inquiétudes^ae réy&illent, des pressentiiments agités paxcourent l'Europe et la conscience ibumaine. touchée d'un indéfinissable. malaise, ^se ^tourmente dans, les ixapatiences et les laiguenars 4*une attente passionnée. Ce mal sans nom^ et gui n'est que l'éveil .confus de l'esprit moderne, va ^produire une école inouTeUa de suicide. .L'âge .de Werther comm^ce.

La maladie de Wearther, qu'on a si souvent appelée le mal du siède, eat une. noaladie complexe. Il s'y rencontre un peu de tous les éléments Immains, et chaque faculté de l'âme y apporte son tribut : c'est l'imagination stérilement active et.se tourmentant dans le vide; c'est la volonté avfic ses misères, ;ses défaillances, ses troubles; c'est la sensibilité aux pristes avec d'irréalisables désirs. C'fist toujours et surtout une sorte de mélancolie amoureuse d'elle-même. Cette tristesse, d'un (genre tout particulier, est née du christianisme sams doute, mais d!un christianisme altéré $9T

ides sentiments tout modernes. Au fond dai carac-

tère de Werther et des innombrables personnages qu'il a inspirés, vous rencontrerez la double inûuenee £t>iuie sorte i (te poésie rêveuse gui.ft&dé-

tourne 4e Taction, et d'un scepticisme vaiûtBux gui ftime à se replier sur lui-même dans uB^e véritable idolâtrie.

Je voudrais définir avec quelque soin ce sentiment nouveau de la mélancolie passionnée, Jouissant de sa douleur même, savourant ses blessures, chérissant et caressant sa souffrance secrète. Nous ne rencontrons presque rien de pareil dans l'antiquité, rien d'analogue dans la littérature du dix-septième siècle.

L'esprit antique avait sa tristesse, mais c'était, si on peut le dire, une tristesse épicurienne, née de la satiété, et regrettant que la jouissance, toujours renouvelée, ne durât pas une éternité. A part la mélancolie exceptionnelle du philosophe Heraclite, à part aussi quelques notes mystérieuses échappées à Tâme de quelques poètes tels qu'Eschyle, Pindare, Lucrèce et Virgile , les Romains, 'comme les Grecs, épris des biens de la terre, ne se plaignaient guère que de la brièveté de la vie et du rapide passage de la prospérité. Saisissons l'heure présente ; nous ne savons pas ce que l'heure prochaine nous apportera de trouble et d'ennui ; jouissons : la mort peut venir, qui flétrira ces couronnes de fleurs sur nos tètes. Ainsi chantait Anacréon; ainsi chantait Horace.

Le christianisme apprit au monde une mélancolie plus digne, plus élevée, plus féconde an

grandes pensées : c'est celle qui s'inspire dans le sentiment profond du néant de la vie en face de réternité, du néant de rhomme en face de Dieu. L'idée de l'infini, une fois éveillée dans l'âme humaine, ne lui laissera plus de repos ni de paix. Une inquiétude étrange poursuivra l'homme jusque dans ses joies, et tout le bonheur de cette terre ne suffira pas à remplir la capacité de ses désirs, s'il a une seule fois goûté cette ivresse sacrée. Il y a donc dans le christianisme le germe d'une immortelle tristesse, et toute la littérature, toute la philosophie chrétienne en a ressenti l'influence. Cette religieuse tristesse, elle respirait déjà dans les psaumes des Hébreux, dans le livre de la Sagesse, dans le livre de- Job surtout. Elle marque d'une ineffaçable empreinte chaque page des Pères de l'Église. Elle anime la littérature du dix-septième siècle, la plus haute éloquence comme la plus haute poésie. C'est elle qui dictait à Corneille ces stances où Polyeucte, au seuil de l'éternité, jette l'anathème du martyr aux voluptés du monde. Elle inspirait Pascal écrivant ces incomparables Pensées qui renferment l'infini dans une phrase. Elle empreint la grande parole de Bossuet d'une poésie presque lyrique. Mais remarquons-le bien : au fond de la mélancolie chrétienne, il y a des idées positives et pirécises, qui soutiennent l'âme et qui la dirigent :

cette mélancolie a un objet défini, des limites fixées. L'âme que ce sentiment possède sait à quoi se prendre dans la vie ; elle ne s'abandonne pas à de stériles rêveries; elle s'assujettit à des pratiques réglées, qui sont à la fois une discipline et un appui ; elle économise le temps de son épreuve au profit de son éternité. Elle ne s'abîme pas en Dieu, même dans la prière; elle se contient avec force; elle ne s'aventure pas dans les Voies détournées et périlleuses; et si Vâme inquiète et subtile de Fénelon cède un instant au charme des rêveries mystiques, la voix de l'Église le rappelle aussitôt aux vérités simples et à la pratique. Le sentiment religieux a donc un caractère positif; il se règle sur un dogme ; il ne rêve pas, il agit.

La mélancolie moderne a, elle aussi, pour origine, le sentiment douloureux de ce qu'il y a d'incomplet dans la destinée de l'homme; mais tandis que l'esprit chrétien s'appuie sur cette* considération pour s'élancer de la sphère du temps dans la sphère de la foi, l'imagination moJerne, altérant le sentiment de l'infini par un sentiment de doute inquiet, se complaît dans la méditation de ce contraste douloureux qui existe entre les vœux de l'homme et la réalité, entre ses désirs immenses et sa destinée si étroitement mesurée par l'imperfection de ses facultés. Il y a là un vague

lerrible, oin je ne sais quoi d'irfdécis et d'indéterminé qui oUre un singulier et périlleux attrait. L'imagination s'y perd avec délices; la volonté s'y anéantit. L'existence n'est plus qu'un sjonge agité. Sous l'empire de cette tristesse rêveuse, l'âme soufïre et jouit à la fois. Elle souffre de ce vide immense que la sensibilité lui fait trouver dans la vie^ de ces déceptions de l'intelligence et du cœur qui avaient rêvé une science ou un amour impossible; de ce tourment inefiEable qiJe .produit en nous la pensée de l'infini, quand nous n'arrêtons pas cette pensée sous la forme précise «d'une croyance, d'une espérance ou d'une. prière; naais elle jouit en même temps de ses rêves, même ébauchés, de ses facultés, quoique incomplètçsi, de sa souffrance même, qui est un prétexte pour s'occuper de soi -et se concentrer dans une contemplation perpétuelle qui ressemble à une adoration. Il y a quelque douceur à^ouifrir ainsi; mais, ne l'oublions pas, cette complaisance idolâtrique de l'âme pour elle-même l'énervé insensi- J>lement; elle la rend incapable d'agir, elle détend .le ressort de la volonté, et si c'est là une disposition romanesque, avouons au moins que ce n'est pas un état moral et sain. L'incapacité d'agir amène bientôt l'impuissance de vivre. L'âme, éternellement appliquée à s'analyser, devient irritable à l'excès^ impatiente. des obstacles ; elle se Migue

DU ifiDIQI&E. 43

de la Tie, c!est-4-éire de ïeSorti^éHese laisse pen à peu gagner par lia oirrinsiié de la;iDort.jfin delioi^ de la foi, il n'y a'fâiisjpaiir râfioe, «près la lise, qpi'iin immezise ineonmi; cet ayendr mystértenx sollicite la pensée comme use îndéchdf&raUe énigme : au ternie de ces vagues tristesses, saois vsemède parce qu'elles csont isams cause, apparaît Ifidèe du suicide, conane Funiqioe moyen d'échappdT'à kl fatigue de vivre et de connaître le mot de la âAestinée, s'il y en a nm.

Tel est le sentiment de la mélftncolie qui va prodsire, à la fin du dix-huitième séècle, l'école l£tténdre du suicide. Cette école on la connaît : Werther, Jacopo Ortis, Aknfred, René, ObertnaBoi, Adolphe, Raphaël, Jacques, voilà la triste famille ée jces héros dont Hamlet est l'aïeul. C'est à Shakspeare, en effet, que remonte la paternité véoritable de cette race maladive. Mais la pensée de Shakspeare ne devint féconde qu'à la fin du dernier siècle. On ne comprit le délire d'Hamiet qu'après avoir senti ks souffrances de Werther, fiœtbe portera dans l'histoire la responsabilité de ce type romanesque de la passion et de la mélan- €étie. C'est lui qui a donné un nom à cette miauladie de l'esprit moderne.

Le prodigieux succès de Werther, qui fut beaucoup plus qu un succès littéraire, prouve incontesliblement que Gœthe avait exprimé aoitre chose

que des émotions de fantaisie ou des sentiments individuels. C'était une douleur vraie qui parlait dans ce livre, et la génération à laquelle il s'adressait Taccueillit avec enthousiasme, en y reconnaissant une partie de son âme, quelques-unes de ses passions, de ses rêveries et de ses tristesses. Quand Werther parut , seize années avant la Révolution française , il y avait partout comme une sorte de langueur maladive et d'attente 'passionnée. On pressentait que quelque chose allait mourir, que quelque chose allait naître ; l'esprit était à la fois- éveillé et inactif. On était en suspens devant l'avenir qui se préparait, mais on n'agissait pas, parce qu'on ne voyait nulle part un but où dût tendre utilement l'action. Cette oisiveté fébrile se tournait aisément en rêveries délirantes, en amours chimériques , aliments d'une imagination ardente et désœuvrée. Ne sachant où se prendre , on se prenait à des passions factices qu'on aimait à se forger à soi-même, pour donner un but à sa vie. Mais le rêve ne soutient pas longtemps l'activité ; il lui faut de plus solides appuis, et cette activité, un instant amusée avec des chimères , s'abattait bientôt et ne laissait à l'âme que le sentiment amer du vide. Le néant de l'âme agité par des rêves, n'est-ce pas là le caractère de cette génération à la fois enthousiaste et sceptique, métaphysique et sentimentale , faible de volonté, violente de pas-

sions, pleine de contradictions et de caprices, dédaignant raction et périssant par Toisiveté, que Werther npus représente dans un relief si saisissant?

Mais pourquoi essayer de rendre compte de cette situation morale ? Personne ne Ta mieux décrite que Goethe lui-mume , dans cette page de ses Mémoires dont nous empruntons la traduction vivante et animée à M. Philarète Ghasles. Nulle part, le mal de la vie n'a été plus finement analysé. Gœthe, c'est Werther, jusque dans ses^ souffrances, jusque dans la tentation au suicide. Mais Werther, c'est plus qu'un homme, c'est toute une génération : « Au milieu d'études stériles , privé de mobile et d'excitation, je traînais une vie languissante. Il me semblait que le but de ma vie n'était pas atteint; et mon orgueil se révoltait contre une destinée sans rapport avec mes désirs, contre une existence sans but et sans honneur. La connaissance intime et le goût de la littérature anglaise que je n'avais point cessé d'approfondir augmentait encore l'intensité de mes tristes méditations. Dans la plus heureuse situation imaginable, il arrive que le défaut d'activité, joint à un vif désir d'action, nous précipite vers le besoin de la mort, nous donne soif du néant.

Nous demandons alors à l'existence beaucoup plus qu^allie ne peut nous donner ; et ces impôts exor-

46 NOUVELLES âtUDBS MORALES.

bitants que nous prélevons sur elle ne pouvaHt être ni durables ni suffisants à Fimmense avidité' de nos sensations, nous cherchons à nous- débarras-^ ser, insensés que nous sommes, d'une vie qui ne correspond plus avec la hauteur et rexigence» capricieuse de nos pensées. Je sais ce que nfonk coûté de souffrances toutes ces spéculation») je: sais aussi quels efforts j'ai dû faire pour me doitvrer de leur obsession constante ; la vogue qu^â obtenue WertHer m'a prouvé que ces mêmes idées^ si maladives qu'elles fussent , ne m'étaient paint particulières; je ne* cacherai donc ni les douleurs que je partageais avec les hommes de mon siècle:, ni ces méditations sur le suicide, méditations qui ont absorbé une grande partie de ma jeunesse. — Tout, je l'avoue, me semblait monotone dans la vie. En proie au dégoût, insensible à l'amour, je n'entendais plus cette voix douce de la nature qui, à des intervalles réglés, nous appelle à jouir de ses métamorphoses merveilleuses. Je ne puis mieux comparer cette situation qu'à la surdité du malheureux dont l'ouïe blessée ne perçoit plus aucun son. Lessing se courrouçait contre l'éternelle verdure du printemps; il eût voulu que les feuillages, au lieu de cette verdure toujours la même , se fussent, pour changer, teints de pourpre ou d'azur. J ai connu un Anglais qui se pendit pour échapper à l'ennui de s'habiller tous

DU suîgibe; 47

les jours, et un honnête jardinier qui, appfuyé sur sa* Bêche, s'écriait du ton de la déisrolation la plus sincère : « Verrai-je toujours ces nuages maudits aller d*tm bout du ciel à l'autre ?» — Souvent là puissance de cette maladie morale se proportionne aux qualités et aux vertus du malheureux qui en est victime. La faveur des grands, le caprice des amitiés et des amours, tous les accidents de la destinée humaine, blessent une âme irritable et fébrile : faibles dans nos combats contre nos vices, nous sommes harassés de cette lutte interminable. Nous retombons sans cesse dans les mêmes erreurs; souvent elles tiennent à nos vertus mêmes, et dans Timpuissance où nous sommes de séparer les unes des autres , désespérés de notre débilité incurable, nous nous déterminons à triompher d'elles par un coup de poignard. — Telles étaient les pensées dont l'influence dangereuse dominait mon imagination assombrie. J'avais longtemps médité sur les moyens divers dont Fhomme peut se servir pour se délivrer de l'existence. La mort d'Othon surtout excitait mon admiration; vaincu,* mais encore maître d'une partie du monde, il pense avec douleur aux victimes dont son ambition jonchera bientôt le champ de bataille ; il se résout à ne pas commettre ce crime, à sortir de la vie, à renoncer à l'empire et à la lumière du jour. Ses amis , convoqués à un grand festin, sont loin

de pénétrer ce dessein de leur empereur et de l6i]r|t héros. Le lendemain matin, on le trouve dans sod lit, calme, un poignard dans le sein. De tous les suicides, c'est peut-être celui qui prouve chez son auteur le plus de force d'âme et de liberté d'esprit. — Je possédais une assez belle collection d'armes antiques, entre autres un poignard de forme élégante, richement monté, et dont la pointe aiguë eût accompli, en peu d'instants, sous une main assurée, ce que Shakspeare nomme la grande oction romaine. Plus d'une fois, je l'appuyai sur mon sein ; la force me manqua ; je ne tardai pas à reconnaître que cette soif de la mort n'était ^hez moi que la fantaisie d'un désœuvrement lugubre. Je me pris à rire de moi-même et je fus guéri. Cependant les mêmes sentiments d'ennui qui m'avaient obsédé me tourmentaient encore. Il me fallait une œuvre poétique dans laquelle je pusse consigner pour mon repos ces tristes pensées ; c'était le seul moyen de leur donner l'essor et de m'en délivrer en les exprimant. Dans ce moment le bruit de la mort du jeune Jérusalem se répandit ; le plan de Werther fut aussitôt tracé ; l'ouvrage, conçu d'un seul jet, fut écrit de même; et les fantômes, qui venaient d'obséder ma jeunesse, prirent une réalité qui acheva ma guérison. »

On sait comme les souffrances du jeune Werther passionnèrent l'Allemagne et plus tard la France.

On sait aussi que Goethe lui-même, qui avait jeté dans le monde ce grand gémissement , fut effrayé quand tous les échos le lui renvoyèrent si profond et si prolongé. Les vrais poètes sont ainsi les interprètes de l'âme universelle , dans ses inspirations et ses souffrances , à un moment déterminé de rhistoire ; ils ne sont aussi grands qu'à la condition de traduire des émotions générales; ils subissent Tinfluence des idées ou des sentiments de leur époque ou de leur pays, et c'est parce qu'ils ont donné une expression à ces idées qui ne pouvaient se définir, à ces sentiments qui s'ignoraient encore, c'est parce qu'ils ont su faire parler le cœur de l'humanité, qui avant eux n'avait ni parole ni voix, que l'humanité les consacre comme ses poètes privilégiés. Mais cette influence de leur siècle , qu'ils ressentent si profondément, ils la renvoient au siècle, multipliée à l'infini. Ils agissent à leur tour, et avec une incroyable-puissance, sur la génération qui avait agi sur eux. Gœthe avait puisé l'inspiration de Werther dans le sentiment profond des souffrances de son temps; il avait eu pour collaborateur, dans cette œuvre unique, l'esprit rêveur de son pays et de son époque. Mais, à son tour, il inspira toute une génération et lui donna ce goût de mélancolie» cette curiosité de la mort, cette susceptibilité souffrante, cette passion pour l'analyse, dont il avait

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fonfié le caractère de son héros. Il répandit mi Mn la contagion du désespoir poétique. Son œuvre fut donc à la fois une cause et unéjflet. Le roman ét^it né d'une douleur vraie et d- nne én>otion . générate ; cette douleur, il en propagea le goût, j'allais dire le culte; cette émotion, qui avait été une souffrance , il en fit une mode, et le suicide , pendant plus de quarante années, porta Tuniforme de Werther.

Gœthe n'avait eu qu'une tentation vague de suicide, et il s'était décidé à faire mourir Werther à sa place. Un quart de siècle après. Chateaubriand, obsédé du même dégoût de la vie, poussait les choses beaucoup plus loin que Goethe; le hasard seul le sauva, s'il faut en croire les Jfemoires d* Outre- Tombe : « Me voici, nous dLt-il, arrivé à un moment où j'ai besoin de quelque force pour confesser ma feiblesse. L'homme qui attente à ses jours montre moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature. Je possédais un fhsil de chasse dont la détente usée partait souvent au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans un endroit écarté du Grand-Mail. J'armai ce fusil, j'introduisis le bout du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je réitérai plusieurs fois l'épreuve, le coup ne partit pas : l'apparition d'un garde suspendit ma résolution. Fataliste isans le vouloir et sans le sa-

toir Je supposai que moa heure n'était pas arrivée, et je remis à un autre jour l'^icécution de mon ftojat Si je m-étais tué, tout ce que j'ai été s'ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de l'histoire qui m'aurait conduit à ma catastrophe; j'aurais grossi la foule des infortunés sans nom : je ne me serais pas fait suivre à la trace de mes cha- ^ins, comme un blessé à la trace de son sang, » Il ne se guérit pas, comme Gœthe, même en écrivant Bené, et toute sa vie, selon son énergique expression, ne fut qu'un long bâillement d'ennuL Au fctnd de ces dégoûts superbes, quelle part faut-il faire à la vanité blessée? Que de petitesses dans ces désespoirs qui jettent le défi à la vie et au monde 1 Que de Renés on aurait sauvés en les nommaat ministres à propos 1

Le 9nal du siècle existait pourtant, et il y aurait maasyaise grâce à le nier obstinément. Cette inquiétude, cet ennui du monde, cette lassitude de la vie, cet élan souvent trompé mais indomptable vers les choses invisibles, la passion du romanesque incapable de se plier aux petits devoirs que chaque jour et chaque heure amène, l'appétit de l'âme qui veut, comme dit Goethe, boire la vie à la coupe écumante de l'infini, ce sont bien là les traits du lyrisme moderne, et ce lyrisme n'aurait eu ni tant de grandeur m tant d'éclat, s'il ne s'était inspiré dans des sentinients sincères. A l'émotion panthéistique de Wer-

ther, substituez une religiosité vague, vous aurez les Méditations et les Harmonies. C'est le même genre de sublime enivrant, mélodieux et triste. Au fond, vous trouverez toujours le goût de la mort. Si Raphaël n'est pas une fiction, s'il a existé, il a subi, lui aussi, comme Gœthe et Chateaubriand , la tentation du suicide. « Oh 1 mourons I disait Julie ; mourons et étouffons cet avenir douteux ou sinistre dans ce dernier soupir, qui n'aura du moips sur nos lèvres que la saveur sans mélange de la complète félicité I » — « Mon âme me disait au même moment et avec la même force ce que sa bouche me disait à l'oreille, ce que son visage me disait aux yeux, ce que la nature solennelle , muette, funèbre dans la splendeur de son heure suprême, me disait à tous les sens. En sorte que les deux voix que j'entendais, l'une au dehors, l'autre au dedans, me disaient les mêmes paroles , comme si l'un de ces langages n'eût été que l'écho ou la traduction de l'autre. J'oubliai l'univers, et je lui répondis : « Mourons!.... » J'enlaçai huit fois autour de son corps et du mien, étroitement unis comme dans un linceul, les cordes du filet des pêcheurs qui se trouvèrent sous ma main dans le bateau. Je la soulevai dans mes bras que j'avais conservés libres, pour la précipiter avec moi dans les flots. Au moment même où l'élan que j'avais pris allait nous engloutir à jamais ensemble, je sentis sa tête pâle

se renverser, comme le poids d'une chose morte, sur mon épaule, et son corps s'affaisser sur ses genoux. L'excès des émotions, le bonheur de mourir ensemble, avaient devancé la mort même. Elle s'était évanouie dans mes bras. »

Descendons le cours du siècle, et nous rencontrerons dans la jeunesse rêveuse de Mme George Sand, sous l'influence de lectures romanesques, la même fascination de la mort : « Gela prenait, ditelle dans l'Histoire de ma vie, la forme d'une idée fixe. C'était surtout l'eau qui m'attirait comme par un charme mystérieux. Je ne me promenais plus qu'au bord de la rivière, et ne songeant plus à chercher les sites agréables ; je la suivais machinalement jusqu'à ce que j'eusse trouvé un endroit profond. Alors, arrçtée sur le bord comme enchaînée par un aimant, je sentais dans ma tête comme une gaieté fébrile, en me disant : Comme c'est aisé, je n'aurais qu'un pas à faire ! D'abord cette manie eut un charme étrange, et je ne la combattis pas, me croyant bien sûre de moi même; mais -elle pri^ une intensité qui m'effraya. Je ne pouvais plus m'arracher de la rivière aussitôt que j'en formais le dessein, et je commençais à me dire oui ou non! assez souvent et assez longtemps, pour risquer d'être lancée par le oui au fond de cette eau transparente qui me magnétisait. » Un jour même, il paraît que le oui fatal gronda dans ses oreilles, le

vertige de la mort s'^eâipara d'elle i^ son cœur badr* tit, sa vue se troubla; elle poussa bnisqu^nent son cheval à Tendroit le plus profond de la rivière. Sans le précepteur Deschartres , ell« était morte.

Il nous a paru curieux de rapprocher les ww€fi de ces grands poètes, qoi tous se sont si fortement esuparés de rimagii!iatk)n nK)derne. Saisis de* L'ën^ nuî de la vie, Gœthe, Chateaubriand, Lamarthie, George Sand, ont traversé cette tentation du suicide. Ils nous représentent, dans le vif de la réalité, ce mal du sièoUy que l'un d'eux a si bien dé^ fini en disant que c'est une maladie sans dcmte, mais une maladie dont le sentiment même est un attrait, au lieu d'être une douleur, et où la mort ressemble, comme celle des mystiques de Tlnde, à un voluptueux évanouissement dans l'infiDÎ. Ils ont vécu, ils ont soufitert comme les héros de leurs romans oh de leurs poèmes. Ils ont étô, ils sont Werther, ils sont René, Raphaël, Jacques* Ils ont créé toute une tradition de suicide, dont nous avons vu un dernier et sinistre exemple dan» la mort de ce pauvre Gérard de Nerval, qui a émfu si vivement Paris il y a quelques années* La mtsère ne suffit pas à expliquer ce triste dénoûment^ d'une existence à laquelle n'avaient manqiïé ni la sjTïipathie publique ni l'amitié. Dans cette intelligence mélangée, il y avait eu toujours une lutte

IttJ SUICIDE* 55

entre un bon sens français, presque voltadrien el une imagination livrée aux fantaisies. Le rêve avait fini par tu«^ le bon sens, et, avec le bon sens, la vie. La maladie de Werther çx>mpiaL une vie» ikaB de plus.

Faut-il nous étonner si de l'imagination assombrie de ces poètes il est sorti une littérature romanesque, raisonneuse et enthousiaste, inspirant en niême temps le mépris de radivité humaine et la curiosité de l'invisible, énervant la volonté pour Yacticm et ne rercita^t que pour la passion, aimant' à promener sans cesse Timagination de la fatigue de la vie à l'inconnu de la mort; substituant entfin à l'austère Wstesse du christianisme , qui , loin d'erclure Faction, la multiplie par la charité, une sorte de mélancolie inquiète qui aime à se concentrer dans r agitation solitaire de ses rêves. Telle est cette littérature, véritable littérattire du suicide, dont l'influence a été si grande sur la génération qwi nous a précédés dams» la vie.

Cette époque, il fout le ddre, est dé^ éMgtiée de notas, moins par la distance des années* que par laf (tififérence des mcewrs, et, bien que Ton rencontre MK^ore des deseaidants éplorés de Werther*^ il faut avouer que leur nombre se restreint chaque jour et que les derniers survivants de cette race bientôt éteinte ressemblent Itor ta des anachronismasv Qu'on n'aille pas croire pour cela que le sui-

cide diminue parmi nous ; la statistique nous répondrait qu'il se multiplie. Mais il a changé de caractère; il tient à des causes nouvelles, qui n'ont plus rien de littéraire. Marquons brièvement quelques-unes des influences sociales qui peuvent agir sur l'extension du suicide contemporain.

Je ne veux pas calomnier mon époque. On est de son temps comme on est de son pays, et il y a une sorte de patriotisme qui consiste à ne pas trahir l'un plus qu'on ne trahit l'autre. Mais enfin, on ne me démentira pas si je dis que tous les progrès ne nous sont pas donnés à titre gratuit, et qu'il y a dans Teflbrt des sociétés modernes pour s'organiser sur leurs bases renouvelées , d'inévitables causes de souffrance. Ce sont là autant d'occasions pour le suicide, chaque souflfrance nouvelle aboutissant à la tentation de' la mort vo- Ion taire.

Un des caractères les plus incontestés de notre temps, c'est Tavénement de la démocratie. Il serait aussi puéril de nier les conquêtes éclatantes du principe nouveau que d'en contester les sérieux bienfaits. C'est la loi des temps et la démocratie ne peut qu'étendre de plus en plus sur les institutions et les mœurs son impérieux niveau. Il faut s'habituer aux conditions d'une société rajeunie, où le mérite seul doit distribuer les rangs, où la

liérarchie ne doit plus être que rbarmonie réglée les services et dû talent. Qui ne voit du premier K)up d*œil que la force de ce principe est dans son nvincible équité ? Mais qui n'en voit aussi les inéiritables dangers ? Que de perturbations dans la vie sociale I L'ordre ancien périssait par l'immobilité. L'ordre nouveau court les risques d'une mobilité excessive. Le principe démocratique abaisse les lîarrières et fait appel à l'activité intelligente des plus dignes et des meilleurs. Mais c'est l'élite que ['on appelait et c'est la foule qui se présente. Et quelle foule I Que de vanités ardentes I Que de médiocrités enflées I Que d'incapacités ambitieuses et de nullités avides d'emplois, d'honneurs, de fonctions! Et dès lors, que de déceptions, de désespoirs et d'imprécations furieuses contre la société I Il arrive aussi que, dans ces rangs pressés, plus l'un tombe en chemin, à qui son intelligence et son mérite semblaient promettre un meilleur sort. k ces infortunés une de ces deux choses a manqué : le caractère ou le bonheur. Il en est qui succombent, dans cette grande mêlée de la vie, par défaut d'énergie, de patience ou de conduite. Chez eux, la force morale n'a pas été au niveau des désirs ni de l'intelligence. La volonté a été inégale à la lutte, elle s'est abattue sous la douleur ou sous l'effort. Us sont retombés dans les rangs inférieuris d'où leur talent devait les faire

sortir. B^aotre»^ bien plus dignes de s; ovEk tout pour enx , en^ apparence an moicRS^, 1». mérite, le zèiei, la volonté fière et vaillftDl»': une seule chose leur fait défaut, ce je ne saisqaeî> qni fait que sur deux jeimes gens d'une valew égaile, l'un réussit et l'autre échoue, et que j'ap*^ pellerais le hasard ou le sort, si je ne croyais plutôt à quelque vice secret de caractère ou à qoel** q«e mystérieuse épreuve. Nous en avons comni de ces Uessés de la vie^ pour qui chaque ambi«tion, même légitime, n'a été que Toccasiott d'ufi désastre, pour qui chaque effort n'a été qu'ui* échec et dont l'existence tout entière est un avortemaii. Ce sont eux qu'il faut plaindiiB^ ce sont eux qpi'il faut consoler, qu'il faut chérir^ si TafiEection peut quelque chosie sur ces incuraM^ blés tristesses de l'activité trompée I J'indkpie à peine quelques eiiets . die cette cosicurrence ineuie, inévitable résultat du principe démocratique dans la société moderne* Mais ce que j'ai dit snffik pour montrer combien ces conditions no»»velles doivent oontrîbiiier à multiplier le siiiîdiiai Le prodigieux déclassement de ces activité» ai*dentés^ qui veulent à tout prix conquérir une pltjce au soleil, laiièvre de l'ambition um.iversdle^ l'impuissaQce coiidamnée à rentrer dans son i!»éaixl> l'iastelligence trahie par une yoJtemté iziédiocro, le tadentmal servi par la fbrtune^.voilà hieû des eaur

mi suicrDE. 59

ses qtn doivent engendrer des déëespwrs sinistres. Et tous les jours, ne Toyons-nous pas en effet des malheureux se venger du sort, des hommes, on d^enx-mêmes en désertant la vie? N'est-ce pas un chapitre de Thistdre contemporaine que iirous écrivonfs?'

Le progrès! c'est un beai? mot; bien plus, c'est une idée sainte. Mais prenons garde que le progrès matériel ne vienne tout seul, et n'amène après soi des maux terribles qu'il serait impuissant à guérir. Certes, c'est un beau spectacle de voir la science et l'industrie couvrir le globe d'œuvres prodigieuses et T homme régner sur la nature, sur l'espace et le temps. Je m'associe par l'enthousiasme à ce mouvement miraculeux, et je ne veux être ni injuste, ni ingrat; surtout je ne veux pas déclamer. Mais à quoi servirait-il de fermer les ycHX sur des périls, sur des entraînements qui» tous les jours augmentent? La civilisation actuelle' est-elle dans un état normal et sain ? On en peut douter à voir dans quelle effrayante proportion se' développe chaque jour le contraste du luxe et de la misère. Et qu'on le remarque, la nnsère mo- ' dénie est bien pluiï insupportable que ne l'était celle des temps passés. Elle a conscience d'ellemême; elle rougit d'elle-même; elle est aigrie et comme irritée encore par cette demi-instruction universelle qui flotte partout dans Tatmosphère^

et que Ton respire même sans le vouloir ; enfin, dernier supplice, elle est bien plus mêlée qu'autrefois, par le mouvement même de la vie moderne, à ces élégances exquises, à ces splendeurs enviées, qui sont le lot des heureux du siècle. Elle voit de plus près ce luxe, auprès duquel pâlissent les féeries des Mille et une Nuits. Toutes les tentations de l'imagination et des sens viennent tour à tour solliciter ce pauvre homme, grelottant de froid et de faim sous ses haillons, ou pis encore sous son habit noir râpé, à la porte des cafés à la mode, des théâtres, des bals. Peutêtre cet infortuné, dans les mille vicissitudes de la vie sociale, a-t-il cru toucher un instant, lui aussi, à ce bonheur splendide qui passe maintenant sous ses yeux. N'est-ce pas assez d'une vision pareille, par une nuit d'hiver, pour que la Morgue reçoive un hôte de plus le lendemain?

Les besoins croissants du luxe ont éveillé, dans certaines classes sociales, une faim terrible, insatiable, un désir toujours inassouvi de richesse. Il y a des hommes, et ils sont en grand nombre, d'une intelligence rare, d'une effrayante activité, qui dévouent tout ce qu'ils ont de pensées et de forces à la poursuite d'une fortune fantastique. Ils n'estiment comme rien tout ce qui reste en deçà de leurs fabuleux désirs. Essayerons-nous de

peindre ces fièvres honteuses de l'agiotage, ces espérances qui tiennent du délire, ces craintes qui touchent au désespoir? Montrerons-nous comment ces imaginations malades, en proie au vertige, se précipitent vers des mirages de millions? A quoi bon? Qui ne connaît cette maladie et ses effets? Quelle vie que cette vie jetée en proie à d'effrayants hasards, .alternée de succès et de chutes, balancée perpétuellement des sommets aux abîmes! Quelle àpreté dans ces émulations folles, quelle course haletante et furieuse I Ces existences ne sont plus qu'un jeu gigantesque. Si l'on gagne, on double, on double encore, jusqu'à ce qu'on arrive au but fixé. Mais pour un qui atteint le but, combien le manquent et le manqueront toujours ! Ils n'en jouent pas moins, mais avec fureur; et si la chance s'obstine à les trahir, ils mettent, pour dernier enjeu, leur vie : Un coup de dé encore, et s'ils ont perdu, ils meurent. — Est-ce la calomnie de notre époque ? N'est-ce pas plutôt la trop faible peinture de quelques-uns de ses entraînements ? Quelle révélation que cette mort récente du plus étonnant spéculateur des temps modernes, Sadleir, qui laissa derrière lui plus de cinquante mille victimes, et mourut en entraînant dans sa ruine des contrées entières! Je sais que ce spéculateur était de plus un faussaire et qu'il jouait avec des dés pipés. Je ne prétends pas en faire le type de l'a-

giotage ; à Dieu ne plaise I Mais n'était-ce pas encore un effet des spéculations effrénées, que cette tentation infâme à laquelle le malheureux a succombé? — Qu'on ne l'oublie pas, à ce jeu terrible, insensé, on peut gagner; cela se voit; maison peut perdre aussi ; cela se voit plus souvent encore, et perdre, c'est mourir, quand on a mis sa vie.sur un coup de dé.

Tout le monde ne spécule pas, sans doute, tout le monde ne poursuit pas ces fabuleuses fortunes, qui sont la tentation de quelques esprits malades. Mais tout le monde, à peu d'exceptions près, désire passionnément le bien-être. Et que de conditions, que de ressources il faut pour composer ce qu'on appelle le bien- être aujourd'hui I Où sont-ils maintenant ces sages d'autrefois auxquels la tradition attribue une vie modeste, et qui se faisaient, diton, une richesse de la modération de leurs désirs? Aujourd'hui on est trop pressé de vivre. On vit trop et trop vite. La civilisation a la fièvre et la donne. On épuise son intelligence pour lui faire produire tout ce qu'elle peut, dans le moins de temps possible. On ne lui laisse le loisir ni de se préparer par l'étude, ni de se renouveler par le repos. On surmène son activité, on lui demande des prodiges, que l'on s'empresse de transformer en excès. La jouissance s'exagère, comme le travail. Chacun lance sa locomotive à toute vapeur,

DU suicmei. .^3

juscja'à ce qu'elle éclate. Il n'y a pas eu d^époqtie où Toa ait plus audacieusement abusé de la vie. il af y «n a pas eu où plus d'hommes soient itombés, au milieu de leur carrière, comme foudroyés. C'est Gœthe qui l'a dit : « Daios tous les ^em'es, l'activité sans repos fimt par la ban^uejCDuée. » Cette pensée pourrait servir d'épigraphe an temps présent. Et remarquez-le bien, cette banqueroute dont nous parle Gœthe, c'est celle *de la raison ou de la vie, c'est la folie ou le suicide. Terrible alternative où vient aboutir Vactivité désordonnée, dans une société peu soucieuse du devoir et pour qui Dieu devient de plus en plus une énigme. — Il y aurait enfin un long et doulou/eux chapitre à écrire sur Finstabilité de la vie sociale , sur le peu de sécurité des existences modernes , sur la fréquence des ré- Tolutions. Tout cela agite terriblement les cerveaux faibles. C'est une cause épidémique de folie et de suicide.

Notre esquisse est bien incomplète sans doute ; mais nous avons du moins indiqué les principales influences sociales. Que l'on compte les recrues volontaires qu'amènent incessamment à la mort l'ambition refoulée dans son obscurité, l'incapacité orgueilleuse, la volonté faible et découragée par la nécessité de la lutte, la misère perpétuellement aigrie^ar le voisinage d'un luxe ei&éné,l6déiir&de

la spéculation, la précipitation fiévreuse de la vie, l'inquiétude propre aux sociétés nouvelles qui cherchent leur équilibre sans l'avoir encore trouvé, et Ton aura une idée des influences diverses de la civilisation moderne sur le suicide. Il s'est fait, i cet égard, depuis vingt ans environ, un grand changement dans les mœurs. Werther, de nos jours, agit trop pour rêver. Il se tue encore, mais sans phrases , et parce qu'il a perdu à la Bourse.

Laissons là les généralités historiques et abordons de près , avec M. de Boismont, les particularités du suicide contemporain ^ Dans cet amas immense de matériaux, nous ferons un choix.

Nous irions à l'infini s'il nous fallait suivre notre guide à travers toutes les subdivisions de son analyse.

1. D'après une note communiquée par M. Legoyt à l'Académie de médecine, postérieurement au travail de M. de Boismont, c'est actuellement dans l'Allemagne du Nord et dans le Danemark que se présentent les cas les plus nombreux de suicide. Contrairement à l'opinion générale, l'Angleterre se trouve au dernier rang dans l'ordre de la fréquence du suicide. La Belgique, TAutriche, TEspagne, viennen. immédiatement après. la France occupe une position intermédiaire. Elle viendrait au même rang que ces trois Etats, sans Paris, qui fournit le sep-

La progression des suicides augmente à mesure que nous avançons dans le siècle. C'est là une leçon décisive que nous donne la statistique. Il y a eu en France, en 1843, 154 suicides de plus qu'en 1842, 206 de plus qu'en 1841, 268 de plus qu'en 1840, 273 de plus qu'en 1839, 434 déplus qu'en 1838, 577 de plus qu'en 1837, 680 de plus qu'en 1836, 715 de plus qu'en 1835, et 742 de plus qu'en 1834, c'est-à-dire une augmentation environ du tiers en dix ans. La période décennale suivante, de 1843 à 1863, a présenté une progression plus rapide encore, en exceptant toutefois l'année 1848 qui a offert un chiffre inférieur à ceux de 1847 et de 1849, comme si le drame qui se passait alors eût tenu la curiosité en éveil et la vie en suspens. — S'il est vrai que les chiffres aient leur éloquence, combien celle-ci est sinistre! En moins de trente années, le nombre des suicides aura doublé.

La proportion des femmes, sur ces listes funèbres, est très- inférieure à celle des hommes. Sur 4595 suicides, plus spécialement étudiés par M. de

tième du tofal des suicides en France. Pour la Bavière, le Danemark, la France, la Prusse, la Saxe et la Suède, le suicide est en progression plus rapide que la population et la mortalité générale. — On compte en moyenne 29 à 30 suicides féminins pour 300 masculins. Les suicides croissent régulièrement avec l'âge, au moins jusque vers 60 ou 70 ans. Le mois de janvier est celui où il y a le moins de suicides, le mois de juillet celui où il y en a le plus.

66 NOUVELLES ÊTUûES jMORALES.

BoifioaQnt , . en compte 32.1 5 . bomiBies , et ^ 1860 femmes seulement, c'est-à-dire un tiers envircoa. M% Devergie,. dans &on.rélewé.ie.lsiSlaiiuique4écm^ ryale dôla Morgue , de 1834. à 1846, admet une proportion plus faible encore. Siuivant < lui , le>suicide à Paris serait (quatre. fois et demie plus fréquent chez les individus, du <sexe masculin que chez ceux du .sexe féminin. Cette opinion est aussi celle^de Mi.Lélut. En tout cas, il est oooDistant que la dîâer&ace est.très-grande, et cela, nous semble s^'exçliquer très-bien par deux, causes principales : ity a plus de vie.morale chez lesiemmes, plusde croyance religieuse.ll y a en même temps moins de ce courage physique nécessaire pour vaincre,, dans: un moment de décision suprime, les -ilernièrfis. révoltes deiai naiure.

.La^ mort volontaire est rare chez les enfants ,iCe qui se comprend, puisqu'elle est ordinairement reflet d'une passion poussée à bout et d'une décision énergique. On en^ trouve pourtant des exemples, qui s'expliquent, presque tous, par le développement précoce d!une sensibilité irritable» Saint Augustin nous parle, dans ses Confessions, d'un enfant à la mamelle qui ne pouvait voir sa nourrice donner le sein à un autre enfant, «ans entrer dans une violente colère, au point d'en avoir des convulsions. Supposez cet enfant, quelques années après, excité par des préférences

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çffxi ne seraient pas pour lui , et la jalousie pouira ramener au suicide. Notre civilisation hâtive contribue puissamment à développer avant l'âge ces susceptibilités, orgueilleuses et jalouses. Ciette tendance au suicide, chez les enfants, a sensiblement augmenté dans ces dernières années, et surtout à Paris. Si vous donnez à ces petits êtres dea ^habitudes et des idées qui ne sont. pas de l'enfance, vous les exposez à concevoir des passions et à imaginer des actes hors de toute proportion avec leur âge. Il y a là, pour les parents,. matière à de bien sérieuses réflexions.

Xa proportion des suicides chez les vieillards est relativement plus élevée que chez les adultes, si Ton tient compte des populations respectives de ces deux séries. Ce fait en révèle un autre , c'est que. si le vieillard , à mesure qu'il avance dans la vie, s'y attache davantage, comme on Ta si souvent observé, en revanche les ennuis; les déceptions, la misère s'accroissent dans cet âge triste et glacé, auquel manque cette dernière ressource de la douleur, l'espérance. Il y a, à la fois, pour le vieillard, plus de raisons que jamais de tenir à la vie, s'il est heureux, puisqu'il n'a plus longtemps à en jouir, mais aussi plus de raisons de la quitter, s'il souffre, puisque pour lui l'avenir n'existe pas. Ce n'est pas là une contradiction, ce sont deux faces de la même vérité.

L'influence du célibat est considérable , et cela se conçoit, puisque dans cet état on se considère comme plus libre de disposer de soi-même. Le sentiment de Tinutilité de l'existence est pour beaucoup dans la résolution du suicide. Se sentir nécessaire à quelqu'un, c'est une responsabilité de plus, et bien des hommes même dépravés n'y sont pas insensibles. C'est là un des bienfaits de la famille ; elle impose des devoirs nouveaux, et ce sont autant de liens qui rattachent à la vie une âme révoltée contre elle.

La misère est sans doute, bien souvent, une cause prédisposante. Elle n'intervient, cependant, comme circonstance accessoire ou principale, que dans le tiers des cas relevés par M. de Boismont. Sur les 4595 faits étudiés, 697 individus (le sixième environ) étaient dans de bonnes conditions de fortune ; 2000 gagnaient leur vie par le travail. Dans la troisième catégorie, plusieurs conservaient encore quelque argent, mais étaient sur le bord du précipice. Tous les autres étaient plus ou moins malheureux ; sur ce nombre, 282 paraissent s'être donné la mort par suite de leUr profonde misère.

Une étude très-curieuse est celle des professions. Il en résulte qu'il y a, à Paris, une quantité considérable d'artisans qui se donnent la mort. La proportion de cette catégorie est de près de la moitié des professions connues. M. de Boismont indique

très-judicieusement les causes de ce fait lamentable : la concentration de toutes les industries dans la capitale , l'attrait des salaires élevés , la concurrence^ qui amène à chaque instant des perturbations dans la main-d'œuvre, les privations de toute nature , la cherté des vivres , la mauvaise disposition des logements , la facilité des plaisirs, parmi lesquels la débauche et le vin ont une part considérable, Tignorance ouïe mépris des devoirs, les mauvaises lectures et les mauvais spectacles, l'exemple contagieux du vice, la vue continuelle du luxe, l'absence ou Taffaiblissement des principes moraux. — Il y a beaucoup de vrai dans ces observations. Mais qu'on n'oublie pas aussi que la classe des artisans est de beaucoup la plus nombreuse, et que la proportion des suicides doit être en conséquence.

Je ne m'arrêterai pas à des faits d'une importance secondaire, comme celui-ci, que le nombre des suicides augmente chaque année de janvier à juillet, et décroît progressivement d'août à décembre, ce qui s'explique par les influences de la température. Mais voici une singulière observation : les deux premiers jours de chaque mois offrent un chiffre plus élevé que les autres. C'est là une des singularités de la statistique dont une psychologie curieuse pourrait bien tirer quelques inductions , mais qui , en définitive , n'aboutirait à rien

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