‹ Nouvelles études morales sur le temps présentChapitre 9 sur 36 · SES PRINCIPES ET SES RÈGLES · texte numérisé non relu

SES PRINCIPES ET SES RÈGLES

L L'hygiène morale peut être définie, la science des moyens propres à conserver la santé de Tâme et par la santé de Tâme celle du corps. Le grand stoïcien des temps modernes, Kant, avait traité déjà, dans un profond écrit, du pouvoir de Tâme de maîtriser la douleur par la volonté. Le baron de Feuchtersleben, dans son excellent petit livre qui a eu plus de vingt éditions*, va plus loin; il veut enseigner Tart de maîtriser non-seulement la sensation du mal, mais, autant qu'il est pos*

1, Eygiène de Vdmef par le baron de Feuchtersleben, professeur à la faculté de médecine de Vienne; traduit de Tallemand, sur layiDgtième édition, par le docteur Schlesinger-Rahier.

sible, le mal lui même. « Je veux, nous dit-il, par une alliance, qui peut paraître singulière, de la morale et de l'hygiène, étudier au point de vue pratique l'influence de l'âme sur le corps humain. L'bomme a vraiment le pouvoir d'établir l'équilibre dans son âme. C'est là le fondement de toute l'hygiène morale. Mais pour arriver à ce point, il faut d'abord travailler à se connaître et gagner de l'empire sur soi-même. Il ne suffit pas de bien régler sa nourriture, de se déterminer une mesure convenable de repos et de is*avail, d'apprendre par cœur VAj^t de prolonger sa vie de Hufeland ; il faut encore se faire violence, apprendre à se connaître, développer ses forces intellectuelles et morales : alors on saura ce que c'est que la santé. Que personne ne dise : Je suis incapable d'une telle entreprise ; je ne me sens pas assez fort. Quiconque nous lit et repousse nos conclusions, a dans l'esprit la force et l'aptitude néces- ' saire pour assujettir le corps; mais il faut vouloir: vouloir, c'est pouvoir. » Et l'épigraphe du livre en résume toute la pensée : Valere Aude, aie le courage de te bien porter; —c'est un courage que tout le monde croit facile. On se trompe; on veut les résultats, mais on ne veut pas les moyens; les vouloir est rare et difficile.

Quelle utile et généreuse science qae l'hygiène morale ainsi définie 1 Mais, à vrai dire, peut-elle

L 'HYGIÈNE MOBALB. 107

^re une science? Est- elle susceptible d'être rame- Qée à des formules exactes? Il est au moins per- «ùs d'en douter et de craindre qu'eUe ne soit condamnée, par la nature même de son objet mo-, iile et complexe , à errer sur cette limite indéem de la physiologie et de la psychologie, entre le monde physique , .dont les phénomènes réglés flant la matière même des sciences exactes, et le mmde moral , où l'imprévu s'introduit sous tant de formes diverses à la suite de la liberté.

Certes, l'auteur de ce curieux petit livre n'a pu $'ima^iner, malgré la popularité dont son œuvre Jouit en Allemagne, que tant de problèmes délicats, soulevés par le titre même, étaient résolus es quelques pages et que la science était faite. Il n'a pu se méprendre à ce point sur les innombrables lacunes de son ouvrage, sur l'incertitude et le vague de plusieurs de ses réflexions et de ses préceptes, sur l'indécision de sa méthode d'exposition qui , par ses anticipations et ses perpétuels retours, brouille les idées du lecteur et sous le luxe des classifications ne cache guère qu'un savant désordre. Tout cela ne détruit pas le mérite moral de cet opuscule. Le problème fondamental y est posé en termes excellents, et ians les développements variés que l'auteur nous donne de ses principes, il déploie une sagacité, une expérience du cœur humain, une rectitude

de sens psychologique qui nous consolent de ce qu'il y a peut-être de disproportionné entre le titre de l'ouvrage et les solutions pratiques qu'il • contient.

Notre prétention ne va qu'à recueillir quelquesuns des faits les plus curieux qui servent de base à VHygiène de rdme, et à indiquer les réflexions qu'ils nous suggèrent. C'est une simple excursion de moraliste sur les frontières de la physiologie, avec l'aide d'un médecin philosophe.

On ne peut parcourir ce livre sans être effrayé du mal que l'homme se fait à lui-même. Nous ne mourons pas, disait M. Flourens, nous nous tuons. Axiome sous forme de paradoxe, à l'appui duquel tout ce livre semble avoir été jècrit. La plupart de nos souffrances et de nos maladies ne sont pas de simples accidents, mais les conséquences et comme les châtiments physiques de nos ignorances, de nos faiblesses, de nos défaillances morales. La nature pour M. de Feuchtersleben est un tribunal secret ; sa juridiction patiente, inaperçue ne laisse rien échapper ; elle connaît les fautes qui se cachent aux yeux de l'homme et que ses lois ne peuvent atteindre. Ses décisions souveraines, éternelles comme tout ce qui émane du premier principe, produisent sur les générations leurs effets inévitables, et le petit-fils qui médite avec désespoir sur le mystère de ses souf-

frances peut en trouver la cause dans les excès ie ses aïeux. Mais la nature ne punit pas seulement les fautes et les vices; elle châtie, et trèssévèrement, différentes dispositions d'esprit que nous laissons se développer en nous, la mollesse de . la volonté, le défaut d'attention et de vigilance dans * le gouvernement de notre vie morale, la prédomi-

!'] nance exclusive de certaines facultés nées pour obéir Iftqai prennent sur tout notre être une autorité despotique. Tout cela s'expie; rien n'échappe à la juridiction de la nature. Tout désordre dans la vie florale produit dans la vie physique un désordre correspondant.

Certes, ce n'est pas là une observation nouvelle ; mais cette loi de correspondance entre l'harmonie de nos fonctions qui constitue la santé du corps et le gouvernement intérieur qui fait la santé de l'âme, est mise dans tout son jour par le médecin aileloand. Que de maladies amenées par la faiblesse de l'esprit et la tyrannie des idées fixes 1 Un mal imaginaire, dont on se croit atteint ou menacé, devient tôt ou tard une réalité. L'imagination produit alors une tension nerveuse continuelle vers un même organe, qui finit par être atteint dans sa sphère végétative. On cite ce domestique anglais qui, pour avoir lu dans un journal le récit d'une morthorrible causée par la morsure d'un chien enragé, se trouva immédiatement atteint lui-même d'hydro-

phobie. On se souvient de cet élève de Boerhaave, chez qui tous les états morbides décrits par le maître se manifestaient succesfiâvement : les fièvres et les inflammations pendant le semestre d'hiver, les névroses pendant le semestre d'été. Des mal* heureux à qui les débauches de leur jeunesse donnent des remords et qui redotitent les conséquences de leurs excès se gravent dans l'esprit l'image des maux dont ils se croient menacés, et ces craintes mcessautes amènent à la longue l'état caractérisé par Weikard du nom de phthisie imaginaire^ triste mélange de terreurs morales et de maux physiques nés de ces terreurs mêmes. Quand on étudie les maladies des yeux, il arrive souvent que la crainte de l'amaurose frappant l'imagmafion, la vue finit par se troubler et s'affaiblir. La faiblesse de Tîma* gination est, suivant Hippel, une sorte de phthisie morale. « L'imagination, dit-il ingénieusement, est le poumon de l'âme. »

On vieillit par la peur de vieillir, on meurt de la peur de mourir. Une volonté ferme soutient la vie; en certains cas, elle peut ajourner la mort4 laquelle une volonté indécise livre un corps défaillant. Le docteur Marc Herz en rapporte un singo* lier exemple. Un de ses malades se trouvait dans la dernière période de la fièvre hectique. Le médecin avait cru devoir lui donner toujours de l'espérance-, mais le malade avait la conscience de

son état désespéré ; la lutte de ces deu^c sentiments entretenait et redoublait la fièrre. Alors le médedîi se décida à une démarche fort hasardée. H annonça au malheureux qu'il était perdu. Cette révélation amena naturellement une agitation excessive, suivie d'un morne abattement. Le soir, le |f0uls était régulier, la nuit fut plus calme que les l précédentes. La fièvre diminua de jour en jour, et, fetatout de trois semaines, la guérison fut achevée, riteur risquer une semblable expérience, il faHaït \ que le médecin conntt bien le tempérament de \ ion malade. Il s'appuya, pour la faire, sur une notion exacte de la nature humaine. L'indécision ne prend que trop souvent sa source dans cette idée ftmeste : « Il est trop tard ; il n'y a plus rien à fiiire. » C'est précisément cette idée qui devrait donner de la résolution. S'il est réellement trop tord, la résolution devient facile, parce qu'elle est nécessaire; si, au contraire, il est encore temps d'agir, décidez- vous.

Rien n'est indifférent dans la vie morale. La mauvaise humeur, passée à l'état chronique, ne corrompt pas seulement le caractère, elle prédispose le corps à un état morbide. Elle est bien moins, comme le démontre notre médecin moraliste, le résultat d'un vice organique que l'effet de nos mauvaises habitudes. Si, dès l'enfance, nous étions accoutumés à ne demeurer jamais oisifs, à consa-

crer chaque heure qui nous reste après des travauï 1 ^ sérieux à dés travaux agréables, jusqu'au moment | e où le sommeil viendrait nous apporter du repos et | ■ des rêves tranquilles, jamais alors nous ne serions It mal disposés. Si, dès Tenfance, nous étions accou- Il tumés à ne passer jamais au lit les belles heures du i matin, nous ne connaîtrions pas cette indolence morose que produit généralement la sensation désagréable d'un réveil tardif; si, dès renfance, nous étions habitués à voir tout en ordre autour de nous, bien certainement, par une disposition harmonieuse de rame, cet ordre extérieur se réfléchirait au dedans de nous-mêmes. Dans une chambre bien tenue, rame éprouve une sorte de bien-être. Si, enfin, il ne nous arrivait jamais de méconnaître, dans le gouvernement de notre existence, cette grande loi du changement, de la variété, si nous savions échapper à propos aux impressions d'une solitude trop prolongée, dont l'effet est de rendre morose, comme aux impressions que ne manque jamais de produire le commerce exclusif du monde, dont le résultat ordinaire est la lassitude et le dégoût ; si nous étions plus attentifs à n'abuser ni de Tune ni de l'autre de ces façons de vivre et à les combiner agréablement dans la trame variée de nos jours, pas de doute que notre humeur ne s'en ressentît profondément, que nous ne fussions plus faciles à vivre, moins à charge aux autres et à nous mêmes;

pas de doute que notre esprit, plus ouvert à tout ce qui est bon par cette pratique intelligente des saines habitudes, ne se pliât vite à supporter sans trop de peine ce qui chez les autres nous paraît mauvais. Personne ne peut se défendre de la tristesse, mais tout le monde peut se débarrasser de la mauvaise humeur: aune condition pourtant, c'est que nous ne soyons pas les dupes d'une vanité puérile qui nous porte à regarder notfe mauvaise humeur comme un signe de sagesse, notre maussaderie comme le privilège d'une haute nature, et que nous osions considérer cette disposition d'âme sous son véritable aspect, comme une maladie.

Il y a deux sortes de tristesse que Kant distingue avec grande raison. C'est à propos de ces paroles de Saussure : « 11 règne dans les montagnes de Bouhours une tristesse absurde. » Saussure, dit-il, connaît donc aussi une autre tristesse, différente de celle-ci; une tristesse intéressante, produite peut-être par l'aspect d'une solitude que l'homme a su animer par son énergie ; il y a donc aussi une tristesse qui appartient à la catégorie des affections et qui est aux affections tendres ce que le sublime* est au beau. >

Oui sans doute, il y a une tristesse virile et généreuse, celle, par exemple, que conçoit une âme forte, à l'occasion d'un de ces coups du sort qui

détruisent en un instant l'œuvre laborieuse de toute une vie, qui renversent un plan savamment combiné, qui rejettent tout d'un coup dans la région des rêves une idée à laquelle étaient attachés de grands intérêts. Ou bien encore, c'est la douleur que nous concevons à la mort d*un parent, d'un ami, au départ d'une de ces chères âmes qui emportent avec elles la meilleure moitié de la nôtre : nobles douleurs qui élèvent le regard au delà de ^ la vie; protestation de l'homme contre l'aveugle puissance du sort, ou mieux, sentiment profond de la moralité de l'épreuve, confiance énergique dans le maître qui éprouve. 11 y a aussi une tristesse délicate, religieuse, poétique, celle qui nîût irrésistiblement en nous à la vue des grands spectacles de la nature, de l'infini de la mer et des montagnes ou de l'infini étoile des cieux, le sentiment accablant de la grandeur, l'ivresse presque douloureuse de l'immensité. Cette tristesse élargit l'horizon de la pensée humaine; elle tire l'âme hors d'elle-même et de ses préoccupations mesquines, en ne lui laissant que l'humilité salutaire de son néant profondément senti. Toutes ces formes de la tristesse, regrets ou pressentiments des choses idéales et éternelles, ont leur noblesse et même leur utilité, pourvu qu'elles n'aillent pas jusqu'à abattre le cœur et à le décourager de la grande lutte humaine, pourvu qu'elles n'absorbent pas

L'H YGIÈJ^E MORALE . 115

toutes les forces vives de l'homme et qu'elles ne dégénèrent pas en une sorte de rêve prolongé qui tuerait la vie.

Mais il est un autre genre de tristesse que la médecine et la morale combattent également et contre laquelle M. de Feuchtersleben déploie toute la vivacité mordante de son rare bon sens, c'est rhuméur noire, l'hypocondrie. Quelques esprits distingués ont essayé de nos jours de poétiser cette maladie, et, se sentant malades, d'accuser la cruauté des temps, Tégoïsme de la société, les tristes spectacles que leur offre de toutes parts le monde, et d'expliquer par là pourquoi ils vivent à l'écart, dans Tamertume de leurs farouches dédains, dans la jouissance presque désespérée d'un mal implacable. Il faut lire, pour répondre à ces poètes de l'hypocondrie, l'analyse terrible que le médecin fait de cette maladie de Vàme, de ses causes réelles et de ses déplorables elïets sur l'organisme tout entier.

Au fond, ce qu'il découvre en elle, le vrai nom qu'il lui restitue, en lui ôtant la poétique parure sous laquelle elle se déguise, c'est l'égoïsme, un ' égoïsme malsain, obstiné à rechercher les plus faibles indices de la plus obscure souffrance, la grossissant par l'imagination, s'en inquiétant outre mesure, devenant ainsi son plus cruel ennemi et trouvant en soi-même la source toujours

lie NOUVELLES ÉTUDES MORALES,

renaiisante de son supplice. La cause priacipale de ce mal étant une attention exagérée à tout ce ([ul concerne le corps, l'égoïste est, plus que tout autre, sensible à ses atteintes. Il ne vit, il ne pense, il ne soufîre que pour son misérable moi, exposé à mille invincibles ennemis. Détourné des beaux et des grands spectacles que le monde et la nature offrent à tout cœur largement ouvert, Indiiïérent aux joies et aux souffrances de ses semblables, il guette avec une persévérance pleine de tournisnts la moindre sensation cachée dans lus rojilis los plus délicats de son être; sa vie n'est (ju'une longue agonie. Les autres hommes lui sont un objet d'envie ; tout ce qui est humain lui reste étranger ou même lui devient odieux. C'est avecie désespoir d'Oreste quHl se cramponne, sans s'en rendre compte, à celle misérable glèbe qu'il appelle son moi el s'affaisse avec elle dans la tombe qu'il t'est cmisie.... II fait pitié de voir ces cerveaux étroits, occupés avec un soin minutieux et incessant de leur existence physique, la miner euxmêmes lentement par une lâche inquiétude. Le médecin, qu'ils ne se lassent pas de consulter, n'a pour eux que du mépris. Ces gens-là meurent du désir de vivre. Combien y en a-t-il parmi eux qui parcourent avidement les livres et les dictionnaires de médecine, recherchant partout, d'un œil ût, les symptômes indiqués, consultant dou-

loureusement tous ceux qu'ils peuvent reconnaître en eux-mêmes, transcrivant toutes les formules qu'ils peuvent trouver 1 C'est à l'un d'eux que Marc Herz disait si plaisamment un jour : « Mon ami, c'est une iaute d'impression qui vous tuera. » Déjà il y a vingt-deux siècles, avec quel mépris Platon parlait de ces lâches malades 1 II paraît que la belle société d'Athènes, comme celle de Paris, avait ses hypocondries, ses maux de nerfs, ses vapeurs.: « N'est-il pas honteux , dit Socrate, d'être obligé de recourir à l'art de guérir pour des maux que l'on s'est attirés non par des blessures ou des maladies inévitables, mais par l'oisiveté et par la débauche, et pour lesquels les Asclépiades sont forcés d'inventer des noms * ? » Et avec ce bon sens incisif et familier qui cherche ses exemples partout autour de lui : « Qu'un charpentier tombe malade, il consulte le médecin qui le purge, le , saigne ou le cautérise. Si on voulait le soumettre à un régime délicat et minutieux, il répondrait qu'il n'a pas le temps de se soigner et de négliger son travail ; il dirait adieu au médecin et retournerait à sa besogne avec la chance de guérir, de vivre et de travailler. Ses forces sont-elles trop épuisées pour qu'il se relève ? il prend congé de la vie, et la mort le débarrasse de ses souf-

1, République j liv. III.

frances. Ainsi fait le charpentier. Vous qui vivez dans une condition supérieure, aurex-vous moins d'énergie, ayant plus d'intelligence ? Par Jupiter 1 rien n'est plus contraire à la dignité de la vie que cette continuelle attention donnée au corps. Elle ^DQ^péche de s'occuper sérieusement des affaires de la maison ; elle ôte au soldat son énei^e ; elle mtrave le citoyen dans l'accon^issement de ses devoirs publics; elle ôte à l'homme toute aptitude pour les arts et pour les sciences ; elle empêche de comprendre et de méditer, occupée qu'elle est à rêver toujours des souffrances imaginaires. C'est un obstacle au courage et à la vertu. Esculape guéilssait les blessures des héros, mais on ne voit pas qu'il ait essayé de prolonger, par les merveilles de son art, la vie malheureuse des hommes condamnés à un état continuel de maladie et de souffrance ; il ne voulait pas leur donner le moyen de perpétuer leur race misérable. Quant à l'homme liaible de tempérament et ruiné par les excès, il pensait que l'existence d'un être semblable était inutile à lui-même et aux autres : l'art n'avait pas à s'occuper de lui, lût-il plus riche que Midas* »

L'hypocondrie ne consiste pas seulement à se croire atteint d'un mal chimérique, mais encore à étudier avec un soin minutieux les maux que l'on éprouve réellement. Qui de nous est exempt de souffrir ? Hippocrate n'a-t-il pas pu dire que Thonmie

L'HYGIÈN'E MOMLÊ. 11»

entier n'est qu'une maladie? Nous souffrons tous de la vie. Plus ou moins, nous sommes tous des malades que les souffrances particulières acheminent insensiblement vers la mort. Mais qu'importe? Comme le dit M. de Peuchtersleben avec un viril bon sens, tant que nous sommes assez bien polrtants pour faire notre journée, avons-nous besdû de tant nous occuper de notre corps ? La douleuir est un rien présomptueux , qui' n'a d'importance que parce que nous voulons bien lui en attribtror* Nous devrions rougir de lui faire tant d'honneu!*, de la flatter, de la caresser, de l'élever ainsi sur un piédestal. Elle ne paraît grande que parce qu6 nous nous abaissons devant elle. Peut-on s'imaginer un Thémistocle, un Régulus, regardant sa langue dans la glace et se tâtant le pouls?

« Il y a des maladies, disait Lichtenberg de Groettingue, qu'on n'aperçoit qu'au microscope. Ce microscope, c'est l'hypocondrie. Si les hommes voulaient se donner la peine d'étudier les maladies avec un verre grossissant, ils auraient la safisfac»tion d'être tous les jours malades. •

Cette maladie, fruit de l'égoïsme et de la là* cheté, inspire une telle colère au brave docteur de Vienne qu'il propose sérieusement de la traîteï^ comme un crime, tout au moins comme un délit. Il voudrait faire inscrire l'hypocondrie dans le code pénal. « Tout bien considéré, s'écrie-t-il, les hypo-

120 NOUVEI.LES ÉTUDES MORAI-ES.

condriaques n'étant pas réellement malades, n'excitent et ne méritent aucune pitié ; il faudrait donc, à mon sens, les déclarer malhonnêtes, ce qu'ils sont véritablement, et comme tels, les exclure de la société. Une mesure de ce genre, appliquée dans leur propre intérêt, les guérirait plus promptement que toutes les dissertations philosophiques. Je dis plus, il serait bon de les faire souffrir ; si la société a jamais le droit de tourmenter un de ses membres, c'est bien dans ce cas. » C'est aller un peu vite et un peu loin. Il y a pourtant une grande vérité dans cette plaisante exagération, c'est que le meilleur remède à l'hypooondrie, ce sont les souffrances réelles. « Pour faire comprendre à un hypocondriaque ce que c'est qu'une maladie, rendezle véritablement malade ; alors il recouvrera la santé. »

En résumé, et sans poursuivre à l'excès l'analyse de ces états morbides et d'autres états analogues, nous voyons quelles sont les vraies causes de la plupart de ces souffrances et de ces maladies qui assaillent notre vie, déjà si précaire, et corrçmpent par une constante amertume la secrète douceur de vivre. Sans doute notre organisme lui-même recèle, dès le jour de notre naissance, le germe de notre mort. Mais par combien d'inquiétudes nous nourrissons, nous développons ce germe funeste I Par combien de lâches soucis et de misérables ter-

reurs nous avançons le triomphe de cet invisible ennemi qui habite en nousl C'est un lieu commun de toutes les philosophies sceptiques que de se plaindre amèrement de la destinée humaine et de tourner contre la Providence tant de maux accumulés, pressés dans un si court espace dé temps, cette nécessicé de souffrir sans relâche, plus cruelle encore que la nécessité de mourir. Est-ce un Dieu bon que celui qui condamne un pauvre être, qui ne demandait pas la vie, à expier si cruellement le malheur d'être né ? Est-ce un Dieu juste que celui qui ne suspend pas cette terrible loi de la souffrance même devant la vertu ? On connaît ces récriminations et ces plaintes. Ce n'est pas d'hier que le sceptique a dressé contre la Providence ce formidable réquisitoire, formé des cris de douleur de rhumanité. Ce n'est pas d'hier non plus que l'on a essayé de résoudre cette grande question et cherché le sens de cette énigme de la vie. Cette réponse, elle est déjà dans le poème de Job^ où il &ut bien de la subtilité pour ne pas clairement l'enlendre* Elle est dans Platon, elle est dans Sénèqué, elle est dans tout le christianisme. Mais '•9ns nous engager si loin dans les voies mysté- ^'ilieuses et providentielles de l'épreuve, en nous 1^ teant à notre sujet dont la portée n'est pas si hiute, toutes ces plaintes ne sont-elles pas singu- . lièrement exagérées? Combien y a-t-il de ces maux

qui doivent être mis à notre compte et dont la nature ni Dieu ne sont en rien responsables envers nousl Même quand ce compte sera fait, il en restera sans doute assez pour que se pose aujourd'hui, demain, toujours, cette grande question de la souffrance humaine qui se révolte et du scepticisme qui tourne cette révolte contre Dieu. Mais encore faut-il rétablir les proportions troublées par la peur, exagérées par Tesprit de système, et les ramener à la vérité.

C'est là surtout qu'excelle la démonstration de M. de Feuchtersleben, démonstration substantielle nourrie de faits et non de déclamations. Après ravoir lu et médité, on voit quelle part il faut faire, dans les maux dont nous souffrons, aux influences pernicieuses du milieu social où nous naissons, aux abus d'une civilisation artificielle, aux inspirations de l'égoïsme, aux excès d'une personnalité malade et inquiète, aux mauvaises habitudes que nous nous créons à nous-mêmes et dont nous ne pouvons plus secouer le joug hon*teux et funeste. Par un maladroit amour de nousmêmes, nous faussons notre tempérament, nosi le prédisposons à toutes sortes d'influences moa^ j bides. Ou bien, au lieu d'augmenter par la tensiofr^j de la volonté l'intensité de la vie, nous raffalblis». sons par une sorte de défaillance morale, et notre pusillanimité dissout en nous le principe vi«

L^HTGflÈNE MORALE. J 23

bal ; ou bien nous l'usons par l'ardeur de nos passions ; dans ces deux cas extrêmes, la nature est moins cruelle pour Thomme que ne Test son égoïsme. Une déplorable condescendance à tous nos penchants, une sorte de complicité avec cette force d'inertie qui est au fond de nous-mêmes, Tînaction remplissant notre existence et la désorganisant par Tennui; d'autres fois l'activîté fiévreuse, la précipitation convulsive du désir et du travail, l'impatience de l'ambition exaspérée, la foie maladive du triomphe, les brisements de cceur qui suivent un échec dans cette lutte sociale des intérêts, des vanités et des passions, voilà ce qui trouble si profondément le cours ou trop ralenti ou trop précipité de notre vie, voilà ce qui en corrompt la source ou la tarit prématurément.

Telle est la saisissante leçon qui ressort du livre de M. de Feuchtersleben.Maisce n'est pas la seule; rénumération de tous ces maux que l'homme doit s^puter à lui-même n'est que l'occasion du livre et comme la matière sur laquelle s'exerce ITiygiène morale ; ce n'est pas Fhygiène elle-même. Nous devons maintenant donner une idée de cette science qui, tout incomplète qu'elle est, a permis à l'auteur de déployer une ingénieuse sagacité, ha- ^bîle aux secrets les plus délicats de l'àme et par Fàme atteignant le corps.

Le principe de l'hygiène morale est dans cette action de Tâme sur le corps. C'est une force réelle, nous dit M. de Feuchtersleben , une force dont Texistence n'est guère contestée, dont on raconte, dont on admire les merveilles, mais dont on a rarement examiné les lois, dont on a cherché plus rarement encore l'application pratique. Pourtant, si cette force existe, par son origine et par sa nature elle est soumise à la direction de la volonté ; l'homme peut en régler l'emploi.

Or, la première condition pour que l'esprit acquière sur le corps un empire salutaire est de croire à la possibilité d'un tel empire. Aussi M, de Feuchtersleben fait-il les plus consciencieux efforts pour amener cette utile conviction dans l'âme de tous ses lecteurs. — Étrange prétention, ditesvous, de vouloir étendre la puissance de 1 ame au delà de ses limites, comme si nous pouvions composer à notre gré le tissu de notre vie. — Cela est singulier peut-être, mais quoi de plus vrai pourtant? Ce sont toujours les images les plus fortement gravées dans l'âme qui font la joie ou la douleur de là vie. Et qui oserait dire qu'il ne dépend

L'HYGIÈNE MOBALB. 125

imais de nous, de les faire paraître ou disparaître? Nous sommes, jusqu'à un certain point aaîtres de nos impressions. Elles dépendent de Lous, plus peut- être que des objets dont elles nous îennent. Voyez, dans Shakspeare, le roi Lear et on compagnon perdus au milieu delà plaine, sous a tempête furieuse : Tun trempé de pluie, tremilant de froid ; Vautre impassible., sourd à l'o- •age, parce qu'il entend rugir à ses oreilles la ''oixplus haute de sa colère. — Une des preuves es plus frappantes de la puissance de Tesprit 5e tire précisément de son impuissance. Qui ne Jait que les malheureux auxquels la démence a ravi la direction de leur pensée sont à l'abri d'un grand nombre de souflTrances corporelles qui frappent autour d'eux d'autres personnes. Leur attention, absorbée par une idée fixe, se détourne du corps, et cette concentration de toutes les forces de l'esprit sur un seul point les rend inaccessibles aux influences extérieures. Si cela est irai, et personne n'en doute, comment une volonté iroite, ferme, éclairée n'aurait-elle pas autant de )uissance et ne produirait-elle pas les mêmes effets lu'une volonté asservie, inerte comme celle d'un bu?

Qu'est-ce que la vie, sinon le travail de la voonté, qui tend à soumettre les forces extérieures? i'homme est enveloppé de mille influences qui le

pressent; le monde tout entier pèse sur lui, mais rien n'est plits fort que son caractère. Les êtres de la nature n'étant que des forces manifestées, le tout de rhomme c'est l'énergie avec laquelle il se manifeste. Si cette énergie ne s'éveille pas en lui spontanément, il faut que, par une secousse violente, il se place dans un état où il soit forcé de vouiair.

Gomme il modifie les forces extérieures, il modifie son propre organisme, il le plie à son désir, à sa passioa, aux caprices de son imagination, il le domine, quand il veut fortement. Une puissante volonté a je ne sais quel pouvoir, au moins indirect, même sur la vie et sur la mort. Barthez va jusqu'à dire qu'un grand désir de voir avant àê mourir une personne chérie peut prolonger l'agonie. Voici un fait qui prouve qu'il n'y a presque pas de limites assignables à l'action de l'âme sur le corps. Le docteur Cheyne nous assure que le colonel To wnsend pouvait se donner toutes les apparences de la mort. Il se couchait sur le dos et se bougeait plus. Un jour le docteur Cheyne lui prit la main : il sentit le pouls baisser peu à peu; il lui mit une glace devant la bouche : aucun souffle ne ternit le verre. Le médecin effrayé crut que la plaisanterie s'était changée en une triste réalité; mais, au bout d'une demi-heure, le mouvem^rf reparut, le pouls et les bailementJdu cœur devin-

L'HYGIËNJB MORALE. 127

rent sensibles, et le colonel reprit la parole. Il y a donc des hommes chez lesquels le cœur lui-même, ce muscle <non soumisà la volonté, devient un organe volontaire. On a vu, en Amérique, des saur Tages qui, lorsqu'ils pensent avoir accompli leur t&che ici-bas, fussent-ils même à la fleur de l'âge, se tîouchent, ferment les yeux, prennent la résolution de mourir, et meurent en effet. La puissance de la volonté, exercée et dirigée par un constant effort, ne paraît pas être moindre sur certains états qui, par leur origine, se rattachent au système nerveux. On a souvent parlé de l'action très-remarquable qu'exerce un fort vouloir sur les phénomènes de la vision. L'auteur du livre raconte qu'il parvint, par un énergique effort, à se débarrasser des mouches volantes qui troublaient sa vue. N'est-ce pas aussi par une tension énergique de la volonté que s'explique le trait fameux de ce stoïcien qui, cherchant à démontrer, en présence de Pompée, cette proposition qiùe la douleur n'est pas un m(d, joignit l'exemple à la leçon en triomphant sur lui-même d'une violente attaque de goutte? C'est Cicéron qui rapporte ce trait, et il n'y a rien là de plus merveilleux que dans les mille exemples dont abonde ce livre.

Mais c'est surtout par l'intermédiaire de l'imagination que l'âiHe a prise sur le corps. Qui ne sait quelle prodigieuse puissance a cette faculté de

DQ

porter dans Torganisme les troubles les plus profonds? Et de là nous devons conclure que l'imagination étant si féconde pour l'homme en maux de toute sorte, elle ne doit pas être inefficace pour son j *^ bien. Si pour me croire malade je le deviens réel-l'' lement, ne puis -je aussi conserver ma santé parli^ une ferme persuasion que je me porte bien?0n|5^ n'en finirait pas d*énumérér les eflets merveilleux que produisent, pour la guérison de certaines ma-p ladies, la confiance, l'espoir, la sympathie, la mu-p sique, les rêves mêmes. Un malade demande certaines pilules que le médecin lui refuse. Il insiste; le médecin fait semblant de céder et lui administre des pilules de mie de pain dorées. Le lendemain joie et remercîments du malade ; les pilules ont eu l'effet désiré. Pour être produit par l'imagination, ajoute M. de Feuchtersleben, cet effet en était-il moins réel ? Notez bien que l'excellent docteur rapporte cela très- sérieusement, sans aucune intention de méchante épigramrae contre les homœopathes. — Un médecin anglais donnait ses soins à un homme atteint depuis longtemps d'une paralysie de la langue, et que nul traitement n'avait pu guérir. Il voulut essayer sur ce malade un instrument de son invention, dont il se promettait un excellent résultat. Avant de procéder à l'opération il lui introduit dans la bouche un thermomètre de poche. Le malade s'imagine que c'est là Tinstru-

ment sauveur. Au bout de quelques minutes, il s'écrie plein de joie et s'empresse de prouver qu'il peut remuer librement la langue. La passion produit souvent des effets analogues. Les histoires anciennes parlent de ce fils de Crésus, muet de naissance, qui, voyant le glaive levé sur la tète de son père, retrouve tout à coup la voix et s'écrie : « Soldat I épargne mT)n père I » On se rappelle aussi l'anecdote du chasseur muet qui, se croyant ensorcelé par une femme, la rencontre, entre, à sa vue, dans un violent accès de colère et recouvre soudain la parole. Les vives émotions agissent en certains cas, avec une force extraordinaire , sur l'organisme malade. Boerhaave, dans la maison des pauvres de Harlem, guérissait l'épilepsie par la peur.

Voilà quelques-unes des prises que l'âme a sur le corps, soit par un acte énergique de la volonté, soit par quelque secousse de la sensibilité. Comme le remarque judicieusement M. de Feuchtersleben, ce qui a la vertu de guérir des organes malades ne doit-il pas avoir plus d'efficacité encore pour conserver des organes sains? Et ne peut-on pas conclure avec lui de ces faits et de mille autres que l'on pourrait citer, que des forces, dont on ne soupçonnerait pas l'existence, sommeillent dans l'organisation merveilleuse de l'homme? Une volonté de fer peut les révéler d'une façon éclatante.

i30 NOUVELLES ÉTlTDBfr ^MORALES.

Mais la volonté même d'un= homme ordinaire,' p» un efibrt persévérant, ne peut-elle pas s'emparer de sa Sensibilité flottante, de son imagination «kO^ bile, d'abord pour ravir ces puissances an danjpé^ reux empire de l'inconnu et du hasard, pnispoir les appliquer à la bonne direction des forces- «e^ crêtes de Torganisme, sons Tantorité de la' raison î En tout cela pourtant, il y a un point qui ne saurait être dépassé sans péril et au ddà duquel il serait téméraire de conclure, malgré • quelques cas singuliers, trop légèrement recueillis peut-être et d'ailleurs trop rares pour justifier des assertions si hardies. Nous ne croyons pas nous tromper en jugeant que ce point délicat, au delà duquel une raisonnable Induction ne peut s'étendre, a été plus d'une fois dépassé par le docteur allemand. Il faut laisser ces exagérations auï poètes. Un exemple va éclaircir ma pensée. Goethe est dans le vrai quand il nous raconte que dans tme fièvre putride épidémique qui exerçait autour de lui ses ravages, exposé à une contagion inévitable, il parvint à s'y soustraire par la seule action d'une volonté ferme, et quand il ajoute en commentant ce fait : « on ne saurait croire combien la volonté a de puissance en pareil cas ; elle se répand, pour ainsi parler-, dans tout le corps, et le met dans un état d'activité qui repousse tout€5sles influences nuisibles. La crainte est un état de fai-

L'HYGJ|U»E M03At5- 131

blesse indolente qui .aausiliyre sans défense^i^ attaques 'victarieusesde FeiMPtemi.»» Voilà. Jaivér Tité, saisie dans son trait juste et sa vraie propoiv tion, la vérité physiologique à la fois et morale. Mais fiœthe n'exagère-t-il pas, quand il nous dit ailleurs, dans son ^^anî, que rhomme n'ap* partient qu'à lui-même, et qu'il peut ordonner à la nature d'éliminer de'son être tous les éléments étrangers, cause de maladie et de souflranoç? C'est au fond la même vérité, mais sous deux formes, l'une précise et scientifique, l'autre toute poétique et sensiblement agrandie. — J'ai peur que plus d'une fois M. de Feuchtersleben n'oublie qu'il est médecin et ne devienne poète. Parfois sa pensée touche le point au delà duquel la science s'aventure dans les régions d'un idéalisme crépusculaire. Je ne citerai que cette page, empreinte sans doute d'une certaine beauté poétique, mais d'où le caractère scientifique a complètement disparu :

Ces phénomènes (de la volonté et de Pimagination) sont les symboles de beaucoup d'autres faits, des faits les plus importants qui s^accomplissent dans le monde. Il est une sorte d'atmosphère morale qui enveloppe la terre comme l'atmosphère extérieure; il s'y fait. un flux et un reflux 4e pensées, de sentiments, d'idées, qui flottent dans l'air, invisibles, que Thomme respire, s'assimile et communique sans en avoir nettement conscience. On pourrait appeler cette atmosphère morale : l'amer «xtérieure- du monde ; l'esprit du temps est son reflet, la mode en. est le mirage.

Aucune sphère de la société n^échappe aux effets de Tinfluence secrète que ropinion publique exerce sur le intelligences les plus libres ; mais le milieu moral qui agit sut les individus peut être à son tour modifié par l'action d'une force individuelle. Le courage du héros se transmet comme un fluide magnétique ; la crainte a une sorte de puissance contagieuse; le rire, la gaieté se communiquent d'une manière irrésistible et gagnent même Thomme le plus morose. De même les bâillemojits ou l'ennui ne sont- ils pas •épidémiques? N'ont-ils pas le même effet que la présence d'un traître au milieu d^une société d'amis ? Et l'on refuserait de comprendre comment des hommes bien portants ont pu, sincèrement et de bonne foi, attester la réalité de certains miracle^ et voir des revenants conjurés par l'exorciste I Oui, la foi est une force toute-puissante ; la foi accomplit des merveilles: la foi transporte des montagnes. Regardez votre frère comme un homme de bien, et il le sera. Ayez confiance dans celui qui n'est bon qu'à demi, et il le deviendra tout à fait. Supposez des aptitudes chez votre élève, il les développera. Si vous le jugez incapable, il restera tel. Persuadez-vous que votre santé est bonne, elle pourra le devenir; car la nature n'est qu'un écho de Tesprit, et la loi suprême qui la régit, c'est que l'idée est la mère du fait, et qu'elle façonne graduellement le monde à son image.

Sans doute, il y aurait manière d'interpréter dans un sens exact ces vagues et poétiques formules, visiblement inspirées par l'esprit de Hegel. Il y a d'ailleurs, dans cette page, beaucoup de vérités de détail qu'il serait facile de mettre en pleine lumière, en les dégageant des hypothèses et des hyperboles voisines. C'est néanmoins un grave péril

l'hygiène morale. 133

pour un savant physiolçgiste de parler de cette manière : La nature est Vécho de V esprit.,.. L'idée est la mère du fait, elle façonne graduellement le monde à son image. Auprès de beaucoup de bons esprits, ce genre de sublime compromettrait son crédit. .

Revenons à Thygiène morale. Se soustraire aux influences organiques ou extérieures, croire au pouvoir réel de Vesprit sur le corps, telle est la condition de cette science. Élever son cœur et son intelligence, cultiver les plus hautes et les plus délicates parties de son âme, voilà Tœuvre. Et pour prendre le langage même du docteur allemand, se posséder est la première loi deThygiène morale; s'agrandir en est le second précepte.

S'agrandir l C'est prendre le contre-pied de toutes nos mesquineries, de toutes nos misères, de toutes nos défaillances morales; c'est élever et fortifier l'homme intérieur ; c'est remplacer par de nobles amours les vulgaires tentations d'une sensibilité troublée, par des contemplations idéales les étroites et lâches préoccupations du moi; c'est se désintéresser de Tégoïsme en s'intéressant aux destinées générales de l'humanité; c'est élargir l'horizon de la pensée à la mesure de l'infini : c'est se délivrer des mortelles langueurs du doute pour prendre dans de viriles convictions le point d'appui de sa volonté et de sa vie. Certes, le mot n'est pas trop fort pour exprimer ce que l'auteur veut dire,

1 34 NOUVELLÊâ'^CnES MORALES.

et quand Thomme airra accorapli ce travail d'Hercule sur lui-même, on pourra bien dire qu'il sortira de ce rude eflfort, agrandi.

Voici, en ce sens, d'utiles conseils. La volonté et le setitiment, nous dit-on, et, par conséquent,' la joie et la tristesse, dépendent en nous du point de vue d'où nous envisageons le monde et nous^ mêmes Ce point de *vuc est déterminé par laculture de notre esprit. C'est ensoi que l'on puise ou la consolation, ou le découragement; en soi l'on porte et le paradis etrenter. Nos idées agissant sur notre humeur, elles agissent même sur notre bien-être et notre santé: Une conviction forte et raisonnée devient, dans l'individu qui fe possède, comme une partie intégrante de sa personne. Cést, pour l'homme fatigué, un appui; pour celui* qui souffre, un adoucissement à ses maux. Représentez-vous le monde dans son ensemble et dans son enchaînement, et vôtre regard se rassérénera ; ne perdez pas de vue le but final, et les maux passagers vous paraîtront plus légers et plus supportables. La cause principale *d'une foule de maladies, c'est l'égoïsme. Élargissons donc le cercle de nos seMiments et de nos idées. Comprenons que lavie n*est pas. un don gratuit de la nature; que c'est avant tout une tâche, uTïe mission à remplir, et qtie, si elle confère deis droits, elle impose des'devôîrs. Il n'est pas denlélUètiT remède'à opposera

L*H¥G;ËN:& morale:. 135

r.égQîsme qui dissout le principe f vital, que le3 bast^ concep^ons de reisprit qui retr^wp^nt I^ volonté, et par .la volonté^ la via.

N'est-ce pas ce que disait Spinoza dans im de ses axiomes moraux : « plus s'étendent les conceptioQâ de notre esprit, plus nous approchons -du vrai bonteur. » M. de Feuchtersleben ne fait guère qua commenter cette grande pensée. Qui a rempli la mesure extrêmede l'existence accordée- à l'homme sur cette terre, sinon les esprits sérieux tournés avec ardeur vers les plus hautes, idées, d^pjuis Pythagore jusqu'à Gœthe ? Une vue sereine de l'enr $emble des choses est una condition nécessaire de la santé, et Tintelligence: seule peut donner à riiomme cette sérénité, nécessaire. C'est alors seulement que l'homme «ait ..se comprendre comme une partie du fout, et, se. rapprocher des autres pai:ties du même touL On p^eut dire que c'est avec cette conception que.CQnua^^ncent.la véritable culture intellectuelle et en. même temps un état de satisfaction réelle, de honhe^ur jnéme physiqi^. La sérénité de l'âme, acquise par l'habitude de ces bautes pensées, entretient la santé par une influence douce mais continue que TautQua: compare à Ja vertu bienfaisante d'un aliment exquis et nourrissant. Il est bon, dit-il, de pouvoir montrer cesindivldualités brillantes, symboles de la puissance.de l'espirU sur la noatière, qui sont placées

dans le temple de Thistoire comme des images vénérables. Platon enseignait et apprenait encore à rage de quatre-vingts ans ; Sophocle était chargé d'années quand il composa Œdipe à Colone; Caton, à l'extrême limita de la vieillesse, n'éprouvait aucun dégoût de la vie; Isocrate brillait comme orateur à quatre-vingt-quatorze ans ; Kant, maltraité par la nature, trouva dans la grandeur de ses pensées la force de vivre pendant une longue période d'années, comme ces méditatifs de l'Inde, ces brahmanes qui vivent au delà d'un siècle, perdus dans une rêverie sans fin. Wieland, dont l'existence fut un modèle d'harmonie, bien qu'il fût poëte, eut une vieillesse heureuse et pleine de santé, due moins à son imagination qu'au développement régulier de ses facultés intellectuelles. Gœthe, le maître suprême, Gœthe -Jupiter, parvenu bien au delà des bornes ordinaires de la vie, cherchait encore à pénétrer le secret de la nature dans le type primitif de ses créations.

Plusieurs moyens sont mis à notre disposition ou pour conserver le calme, préservatif inappréciable, ou pour reconquérir, quand nous l'avons perdu, ce premier et indispensable remède de tous les maux; ce sont la science, Tart, Thistoire et la nature. C'est à chacun de nous de choisir, mais gardonsnous bien de choisir au hasard et d'abdiquer notre raison dans une épreuve si décisive. Appliquons

notre plus délicate attention à chercher la vraie place qui nous est marquée dans l'enchaînement des caractères et des destinées humaines, à bien distinguer les fonctions que nous avons à remplir, et notre valeur une fois connue, efforçonsnous d'être et de rester nous-mêmes purs et vrais comme une parole de Dieu. Soyons vrais avec les autres, avec nous-mêmes. Sortons de tous les mensonges qui composent cette civilisation bizarre où personne n'a le courage d'être soi-même. « Les philosophes ont bien compris quelle est la maladie de notre temps; ils en ont indiqué le remède. Seule, ont-ils dit, la vérité peut sauver le monde. Hommes, soyez vrais partout et toujours I Ce qu'ils enseignent à notre génération tout entière, le médecin doit le recommander avec instance à chaque individu en particulier. C'est, en effet, un métier fatigant et qui use vite les forces humaines de rester continuellement en scène et de jouer un rôle toute sa vie, dùt-on même au dénoûment s'écrier, avec le même droit qu'Auguste: La pièce est finie, applaudissez 1 Hufeland compare cet état à un spasme continuel de l'âme, à une fièvre nerveuse latente. Pourquoi nous y condamner? Ne vaut-il pas mieux être vrai? Faut-il de si grands efforts pour suivre l'instinct de la nature? Je dis à l'homme : Il n'y a pas de^ force sans vérité ; à la femme': Il n'y a pas de vérité sans grâce. » Aima-

bies paroles où le charme de rexpression égale la justesse de la pensée. *

, Contre i'homme et les. tentations de son égoïsme, conUela société et le vaste mensonge sur lequel eUe.se fonde^M. de Feuchtersleben invoque élo^ quemment la.nature. J'ait admirable et d'une mjs?^ tédeuse profondeur! La J^eauté et la grandeur de la; nature ne peuvent pas se déployer à nosrer gafds. sans qu'aussitôt notre esprit s'élargisse et s'élève, sans que le calme physique et moral se répande en nous. C'est qu'au fond la santé< de l'àme est le sentiment de rharmonie, ^t l'harmonie» c'est la nature mém;e. La nature, par ses lois immuables, enseigne :1a justioe; elle est bienfair saute, même quand elle anéantit. — Parmi les sa?. vaats, ce sont surtout les naturalistes . qui ont eu la vieillesse la plus longue et la plus sereine. La nature, en effet, qui pour se révéler exige qu'on l'interroge avec un cœur d'eofant, rajeunit, en retour, ceux qui se consacrent à elle avec, la caa^ deur de> la jeunesse. Une remarque délicate de Tauteur, c'est qu'aucune étude, même celle de l'histoire, ne produit dans l'âme un calme aussi salutaire et.aussi profond que Tétude de la nature. Et cepeadant on cite des eixemples d'hypocondria-r ques guéris de leurs tourments à force d'étudier lïiistoire et de s'intéresser sans réserve aux dest tinées de rhumanité. .Mais. ce remède n'ost pas

infeîllible. L'histoire encore touche de trop près à >E(OS^ intérêts, à nos passioQis; Elle est trop profondément^ engagée dans le variable et le relatif podr nous tirer complètement > de nous-mêmes et ûMis élever à la sphère pure où commence l'entier désintéressement de nous-mêmes. Il y a des âmes ptu^uliérement sensibles -sur certains points, dent elle irrite les passions et les souffrances, ffëst dans la nature seule qu'on trouve la contemplation 'sans fatigue, la vérité sans trouble, le> re^s, la santé.

Ifevenîr à la vérité, à la nature ! c'est ce que VdHïaîib aussi, dans les intervalles de ses grandes luttes, un- «oUtaire, un méditatif aigri par la polé- (aï(pxBi Jeté hors de sa voiepar l'étrange conspira- Bon die ses ennemis et de son propre caractère, ias .des luMnmes, peut-être effrayé de lui-même, qtfand il promenait sous les grands arbres de la ChêBat^J'orage de sa pensée^ Revenir à la naturel c^st le cri que nous trouvons «dans une lettre» de Ifeid^Lamennais. Il écrivait à Tune de ses pieuses MBSês^ en Kalie : « Vous allez entrer dans le priB4 temps, plus hâiif qu'en France dans lepays que voxis iiAitez ; j'espère- qu'il aura sur votre santé une ios fltooQce heufeuse. Abandonnez-vous à ce qu'a de si Jteux^ette' saison de renaissance; faites- vous fteut Mffed les fleurs. Nous perdons par notre faute une pttrtie^ et 4a plus grandef des bienfaits dû-Créateur :

il nous environne de ses dons, et nous refusons d'en jouir par je ne sais quelle triste obstination i nous tourmenter nous-mêmes. Au milieu de YàU mosphère de parfums qui émane de lui, noiu nous en faisons une composée de toutes les vapeurs mortelles qui s'exhalent de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos chagrins, fatale cloche de plongeur qui nous isole dans le sein de rOcéan immense. » La pensée, le regret vif de la nature est là. Mais la nature invite en vain ce grand esprit à ses secrètes délices. Sa colère remporte dans le bruit, dans l'éclat, dans la mêlée ardente. Il fuira l'ombre calmante de ses forêts; il n'y rentrera pas et ne s'apaisera jamais.

C'est que, comme le dit quelque part rauteur de r Hygiène de Came, il y a un moment unique pour ces grandes guérisons des âmes blessées. Ce moment passé, Toccasion perdue, il est trop tard.

Nous n'insisterons pas sur des détails qui sembleraient secondaires , après ces grandes vues de notre auteur sur la culture intellectuelle et morale, sur la géorgique de l'âme. Nous rappellerons seulement l'insistance avec laquelle il nous recommande de ne pas anéantir en nous les passions, mais seulement de les maintenir en équilibre, de les dominer. Gardons-nous bien de les détruire; elles sont les germes naturels de la vie même et de la santé. Nous signalerons enfin la loi

Voscillation à laquelle M. de Feuchtersleben attache une si grande importance et qui nous enjoint l'établir en nous Téquilibre nécessaire entre tous les mouvements et les sentiments contraires, le travail et le repos, la joie et la douleur, Vaustlre raison et une douce folie. Comme le peintre sait opposer et combiner ses couleurs, le sage doit réaliser dans son âme l'harmonie des contrastes. Le sage est un grand artiste, son œuvre d'art est son âme.

Tel est ce livre, auquel nous avons fidèlement emprunté la matière et les éléments de cette étude, mais sans nous astreindre à Tordre dans lequel l'auteur les distribue , et en butinant en pleine liberté à travers ses pensées éparses. CEuvre d'un mince volume, mais d'une grande portée. On y recueille comme un parfum pénétrant de haute morale qui se répand dans chaque page, dans chaque ligne. La foi dans la spiritualité est l'inspiration même et l'unité vivante de ce livre. Cette confiance dans l'autorité de l'esprit, cette fière affirmation des merveilleux effets que l'intelligence peut tirer de l'organisme éclairé et transformé par elle, ridée même de cette science et les développements féconds que l'auteur nous donne de son principe, tout cela n'est-ce pas une démonstration implicite plus persuasive que tous les arguments de l'école? Mais ce qui fait l'origi-

nalité 4e ce précieux petit livr^, c'est TabondAm des impressions morales qu'il dépose dans Yi^ 4e ses lecteurs. Je ne sache pas de moraliste <CQDr temporain qui nous excite plus vivement aux nobles et grandes obligations de l'existence, à jt tâche de vivre, au rude métier d'homme ; qui nw recommande par des raisons plus convaincaotei^ plus humaines, l'activité généreuse du corps ^ de l'esprit, le dévouement, Texercice assidu daji pensée et de la liberté, la foi en soi-même, l'amoBr des autres; qui ait fait mieux ressortir cegranddevoir, être vrai dans sa conscience et dans sa vie, e» même temps que ce grand bonheur, se sentir utile aux autres ; qui nous convie enfin à un plus lange et plus salutaire développement de toutes nos forces intellectuelles et morales. Il y a dans cette âme de médecin allemand l'élévation morale et la tendresse du génie d'un Channing. Et surtout qu'on n'aille pas croire, sur la foi de sa profession et du titre de son livre, que la morale y soit subordonnée à l'hygiène dont elle ne serait à ses yeux qu'un moyen et comme un procédé pratique. Ce serait bien mal comprendre la signification de ce livre et le sentiment de son auteur. Ce sentiment, c'est que la santé du corps n'a d'importance que comme signe et symptôme de la santé de l'âme, que l'harmonie des fonctions ne doit nous intéresser qu'en tant qu'elle nous révèle l'harmonie des

sentiments et des idées. L'hygiène morale, telle qu'il la conçoit, est tout un grand art, Tart d'embellir la vie, de l'ennoblir, plus encore que de la prolonger. A ce dernier point de vue, quelques objections seraient possibles. Ce n'est peut-être pas une si mauvaise recette pour vivre longtemps, que l'égoïsme qui supprime dans la vie les affections, cette prudente économie du cœur qui supprime les passions, cette application incessante à ménager la sensibilité et à calculer les doses de la vie. D'illustres égoïstes, Cornaro, Fontenelle et bien d'autres, sont d'assez beaux exemples de la longévité acquise à ce prix, d'après un

code qui n'est pas précisément celui de notre auteur. Mais quand cela serait, quand hien même les sages préceptes de M. de Feuchtersleben ne pourraient nous donner l'assurance de prolonger notre vie d'un seul jour, qu'importe? On sent, à un demi-sourire socratique qui perce à travers les promesses du bon docteur, qu'il s'en consolerait facilement, et sa figure doucement railleuse semble nous dire : « Je n'ajoute peut-être pas une heure à votre vie; mais si je vous ai inspiré un bon sentiment, de quoi vous plaignez-vous ? »

Page 1