‹ Nouvelles études orientalesChapitre 34 sur 99 · Baba Kama, f · texte numérisé non relu

Baba Kama, f

consoler ton ami lorsque le corps qu'il a perdu est encore sous ses yeux. Ne t'empresse pas d'aller le visiter dans le moment où il vient de subir une humiliation. »

Comment se fait-il qu'une école d'où sont sortis tant de beaux préceptes et de nobles exemples ait laissé dans la mémoire des hommes une si fâcheuse renommée? Car ce n'est pas seulement l'Évangile qui maltraite les Pharisiens, c'est aussi quelquefois le Talmud. A une question qu'on lui adresse, un des docteurs mentionné dans ce recueil répond avec dédain : « Est-ce que nous allons nous arrêter à expliquer c l'opinion des Pharisiens »? En confirmant le fait qui nous embarc||se, le Talmud nous en donne aussi Texplication. Acôté des Pharisiens sincères parmi lesquels Saint Paul s'est rangé lui-même, il y avait les Pharisiens hypocrites, les Pharisiens teintSj comme la Mischna les appelle, et les Pharisiens exagérés, insensés, qu'elle nomme les plaies des Pharisiens. « Les plaies des Pharisiens ont passé par là, » dit le nassi Yéhoudah^ contrarié dans ses projets de bienfaisance par un malveillant. Dans un autre passage, on compte parmi les fléaux de la société, parmi les animaux nuisibles de ce monde, un dévot imbé-

cile, un habile coquin \ une femme pharisienne (comme qui dirait une femme pédante), et les plaies des Pharisiens. Mais c'est en vain quMls ont changé de nom, les auteurs du Talmud n'en sont pas moins les héritiers légitimes et les continuateurs de l'école pharisienne. Leur but, leur doctrine, leur esprit, leur méthode, sont les mêmes, et ils ont conservé dans l'exil une autorité égale à celle dont jouissaient leurs ancêfres dans la capitale de la Terre sainte.

La morale des Pharisiens nous fait penser à leur logique; car comment ne se seraient-ils pas fait une certaine méthode de raisonnement en passant leur |ip à discuter et à alimenter? La logique des Pharisiens ne ressemble pas à celle d'Aristote, c'est une scholastique composée à leur usage, mais où l'on reconnaît cependant quelquesunes des lois générales do la pensée. Elle ne comprenait primitivement que trois moyens de déduction, tous les trois enseignés et pratiqués par Hillel : l'analogie, le raisonnement a fortim, et ce qu'on pourrait appeler, à défaut d'une autre

1. Fidèle au texte [racha aroum)^ M. Derenbourg traduit « un méchant rusé ». Mais le mot racha comprend tous les genres de perversité, et il s'agit ici d'un homme qui veut et qui sait faire le mal.

expression, l'exemple a pari *. A ces trois moyens Rabbi-Ismaél-ben-Élischa, qui florissait à la fin du premier siècle de noire ère, en ajouta dix autres, parmi lesquels on distingue la conclusion du général au particulier et celle du particulier au général.

Si insuffisantes que nous paraissent aujourd'hui ces règles, elles constatent un progrès marqué sur le temps où Ton n'admettait que la tradition seule. On raconte que les successeurs de Schemaïa et d'Ablalion, peut-être deux frères, que le Talmud appelle « les anciens de Bettyra, » se trouvant un jour dans le doute sur une question de liturgie, firent appeler près d'eux Hillel et le prièrent de les éclairer. Le célèbre docteur, après avoir donné son avis, s'efl'orça de le justifier par les procédés d'argumentation que nous savons. En Tentendant disserter de la sorte, les anciens de Bettyra s'écrièrent avec dédain : « Nous l'avons bien dit : Que

1. On mot de la Bible est pris dans une acception particnliére, avec une conséquence déterminée ; si, dans un autre précepte biblique, on trouve le même mot, il faut lui donner la même acception et en tirer la même conséquence. Par exemple, le sacrifice quotidien étant célébré même le Sabbat, parce qu'il est écrit quMl doit être célébré en ion temps (bemoando), le jour du Sabbat ne doit pas non plu^ faire obstacle à la célébration du sacrifice pascal, parce qu'il est écrit également, à propos de ce dernier, qu'il sera immolé en son temps.

peut-on espérer d'un Babylonien? » Sans se départir de sa patience et de son humilité habituelles, Hillel ajouta : « Je veux être puni si la solution que je vous ai donnée ne m'a pas été communiquée par Schemaïa et Abtalion. » A peine eut-il prononcé ces paroles qu'ils se levèrent et le placèrent à leur tète comme nassi. Le culte aveugle de la tradition ne saurait être mieux caractérisé que par ce récit, qui porte en lui-môme toutes les garanties de la vérité.

La tradition ou la loi orale, malgré la croyance populaire, entretenue avec soin par les docteurs, qu'elle était descendue du ciel avec la loi écrite, n'était pas autre chose que les décisions l^ales et les prescriptions religieuses émanées des diverses autorités doctrinales qui se succédèrent chez le peuple juif depuis Ezra jusqu'à la clôture de la Mischna, et on peut même dire jusqu'à la clôture duTalmud. Considérée comme une œuvre divine, dont les docteurs étaient seulement les dépositaires, non les créateurs, vénérée à l'égal du Pentateuque, la tradition était sans contredit un instrument de perfectionnement et de progrès. Elle permettait de plier la loi de Moïse aux exigences du temps et aux besoins de la société qu'elle-

même avait créée. Hillel et son continuateur Ismaêl eurent le mérite de comprendre que les dispositions adoptées avant eux et celles qui pourraient l'être par eux-mêmes ou par leurs successeurs, ne subsisteraient pas longtemps, si elles reposaient uniquement sur l'autorité personnelle de leurs auteurs. C'est pour cela qu'ils cherchèrent à les faire sortir par voie de déduction du texte même de la loi écrite ; il leur suffisait, pour croire qu'ils avaient atteint leur but, que le texte ne fût pas absolument contraire au sens qu'ils lui prêtaient. Une proposition, un mot, une lettre même, affixe ou suffixe, qui ne leur paraissait pas rigoureusement nécessaire pour faire comprendre la pensée de l'écrivain biblique, servait de base à une de leurs prescriptions, ou, si l'on nous permet cette comparaison, leur faisait l'effet d'une case laissée vacante dans l'arche sainte, afin qu'ils pussent y introduire un des articles de la loi orale.

Il est impossible de supposer qu'ils fussent dupes de leur propre stratagème. La conviction que l'Écriture sainte, émanation directe de la sagesse divine, ne pouvait rien renfermer d'inutile, ne suffisait pas pour rendre légitime à leurs yeux

chaque résultat particulier de leur subtile argumentation. Mais on ne peut douter que la loi orale, dans son ensemble, en y comprenant les développements qu'eux-mêmes lui avaient donnés, ne leur parût aussi nécessaire et aussi vénérable que la loi écrite, puisque, dans leur opinion, la dernière était incompréhensible et par conséquent inexécutable sans la première. Peut-être aussi pensaient-ils qu'une religion, si l'on entend par là une société constituée et organisée, se conserve plutôt par sa discipline que par ses dogmes, par ses pratiques que par ses croyances, par ce qu'elle a de particulier et de distinctif que par la part qui lui revient dans la connaissance de la vérité universelle. Ce qui est certain c'est que leur système d'interprétation ou d'exégèse, si étrange qu'il nous paraisse, a servi de lien entre les Juifs dispersés pendant dix-huit cents ans de persécution; il a donné au judaïsme lui-même l'unité, la vie et la force qui lui étaient nécessaires pour subsister en face du christianisme et de la religion de Mahomet. Aussi la méthode de Hillel et d'Ismaél-ben-Élischa a-t-elle été accueillie par les contemporains comme une partie intégrante de la tradition; les treize règles dont elle est formée.

comprises dans le rituel, sont récitées dévotement chaque jour en manière de prière, et celui qui l'a poussée à sa dernière exagération, le célèbre Akiba, est resté honoré dans la synagogue comme un autre Ezra, comme un second restaurateur de la loi. Tels furent l'attrait et le prestige de son enseignement, que de tous les côtés on accourait à Yabnè pour l'entendre; on ne lui attribue pas moins de vingt-quatre mille disciples. Lui et Ismaël sont appelés les pères du monde.

Habitués à regarder la loi comme leur véritable patrie, contents de la préserver de la destruction et d'y ménager à tous les enfants de leur peuple un refuge inviolable, un moyen assuré de se reconnaître et de rester unis dans la dispersion, les docteurs pharisiens assistaient sans désespoir à la ruine de leur pays, supportaient avec patience la domination étrangère, enduraient sans se plaindre toutes les vexations et les tyrannies qui ne s'étendaient pas à leur conscience. Asmonéens, Hérodiens, empereurs romains, toutes les dynasties leur sont indifférentes, et ce n'est point parmi eux, selon la judicieuse remarque de M. Derenbourg, qu'a pris naissance l'idée d'un libérateur, ceint de la couronne royale et sorti de la race de

David. Ils attendent le Messie, mais dans un temps très éloigné, et, pourvu qu'ils aperçoivent en lui les signes de sa mission, ils ne lui demanderont pas si dans ses veines coule le sang de David ou un sang plébéien. Le grand Pharisien Akiba a cru le reconnaître dans la personne de Barcbochéba, appelé par ironie Barkoziba^ Le voyant un jour s'avancer vers lui, il s'écria : < Voici le roi Messie. » Mais un des docteurs qui l'entendait lui répondit : < Akiba« l'herbe aura poussé entre tes mâchoires que le Messie n'aura pas encore paru. »

Cet esprit de persévérance et de résignation, ce renoncement héroïque à leur nationalité, désormais remplacée dans leurs cœurs par l'unité rdigieuse, par la continuité de la tradition, par Tétude et la pratique de la loi, suffiraient seuls, à défaut d'autres causes, pour nous expliquer le règne dix-huit fois séculaire des Pharisiens. Au contraire, les Sadducéens, attachés à la puissance et aux grandeurs, asservis à la lettre de l'Écriture et hostiles à tous les changements qui, du

1. Barcbochéba ireat dire le fils de TÉ toile, par allusion à ce ▼erset de la Genèse : w Une étoile est sorti de Jacob. » Barkoziba signifie le fils du Mensonge.

culte national tel qu'il est constitué par le Penteuque, devaient faire, au nom de la loi orale, un culte privé capable de résister à toutes les épreuves de l'exil, les Sadducéens devaient disparaître avec les derniers vestiges de l'existence politique de la Judée. Et en effet, il n'est plus question d'eux, soit dans la tradition, soit dans l'histoire, après la destruction de Jérusalem et la dispersion du peuple juif.

La rivalité des Pharisiens et des Sadducéens ne saurait être contestée ; elle résume en quelque sorte la vie religieuse de la nation hébraïque peu* dant les derniers siècles de son existence. Mais la même opposition a-t-elle existé entre les Pharisiens et les Esséniens? Josèphe semble l'insinuer quand il nous représente les premiers comme les stoïciens et les seconds comme les platoniciens de la Palestine. Mais M. Derenbourg nous fait observer avec raison que les Esséniens, réduits au nombre de quatre mille, vivant en communauté dans les campagnes les plus désertes, adonnés à l'agriculture, et, sans proscrire absolument le mariage, lui préférant le célibat, formaient plutôt un ordre religieux qu'une secte ou une école, et ne pouvaient exercer sur la nation aucune influence

active. Aussi le Talmud, qui parle souvent des Sadducéens et qui renferme de nombreuses allusions aux premiers chétiens, faif-il rarement mention des Esséniens. Il les désigne sous le nom de baigneurs du matin ou de baptistes, d'hémérobaptistes, comme on dirait en grec, parce qu'ils commençaient la journée par cet acte de purification. Nulle part il ne fait supposer qu'il s'agit d'une secte distincte qui a sa manière particulière d'interpréter la loi. En effet, les Esséniens, comme le démontre clairement M. Derenboui^, ne sont que des Pharisiens « qui ont aggravé le fardeau de certaines observances sans en créer de nouvelles j> ou qui ont rendu obligatoires pour leurs congr^ations les austérités que les Pharisiens se bornaient à recommander comme des sacrifices volontaires à l'amour de la perfection. Ce sont eux qui, par la bouche d'un de leurs plus anciens docteurs, ont prescrit à leurs disciples cette règle de conduite : « Tu mangeras du pain avec du sel, tu boiras de l'eau avec mesure, tu coucheras sur la terre, tu vivras d'une vie de privations et tu étudieras sans relâche. Si tu agis ainsi, tu as atteint la gloire et le bonheur, la gloire dans ce monde et le bonheur dans

l'autre. » La vie ascétique des Esséniens est tout entière dans cette stoïque maxime.

Remarquons, en outre, qu'il n'y a pas une seule de leurs pratiques qui n'ait son origine dans un précepte ou dans un usage de l'école pharisienne. Cette purification quotidienne et matinale dont nous avons parlé, les Pharisiens les plus austères l'observaient comme eux. Le devoir qu'ils s'imposaient de vivre en communauté avait son principe dans l'institution pharisienne des repas communs et des réunions périodiques consacrées à la méditation et à l'étude. On trouve au moins l'idée de la communauté des biens dans cette maxime pharisienne : < Celui-là est un homme pieux qui considère ce qui est à lui comme appartenant à son prochain, sans exiger de son prochain la réciprocité *. » Sans aller, comme les Esséniens, jusqu'à l'interdiction absolue du serment, les Pharisiens recommandaient de ne jurer que dans un cas de nécessité suprême et de préférer toujours la simple affirmalion de la vérité. Avant les Esséniens, les Pharisiens avaient donné l'exemple du mépris des

1. Littéralement, c Ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à toi, voilà Tiiomme pieax. » (Abotf ch. y).

richesses et de la haine de toute servitude. Avant les Esséniens, ils ont cherché l'indépendance dans le travail et dans l'exercice des plus humbles professions. Ce sont eux encore qui ont enseigné aux Esséniens à observer le repos sabbatique avec la dernière rigueur.

D'ailleurs la vie ascétique ne date pas, chez les Hébreux, de la naissance de l'essénianisme. De temps immémorial il a existé dans son sein des solitaires, hommes ou femmes, qui se séparaient de la société de leurs semblables « pour se consacrer à l'Éternel ». Ce sont les termes dont se sert le livre des Nombres * pour définir le Nazir, Ce nom même signifie un homme séparé du monde, un homme qui vit seul pour se donner tout entier à Dieu. Le Nazir ou Naziréen, c'est Tancêtre de saint Jean-Baptiste et des solitaires de la Thébaïde. 11 se condamnait à l'abstinence, se privait de vin et de liqueur fermentée, laissait croître sa chevelure et la sacrifiait ensuite sur l'autel. La législation de Moïse, sans encourager cette institution, la consacra en la réglant. Elle prend avec le temps une telle extension, qu'on est

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