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240 NOUVELLES ÉTCDES ORIENTALES
Pentâteuque, selon les expressions d'un critique contemporain ^ est un monument du travail de longs siècles. On y trouve à chaque instant la trace de la diversité que suppose une œuvre sortie d'un si laborieux enfantement : diversité de temps, de tradition, de documents mis en usage. Déjà, au xn^ siècle, le rabbin Ibn Esra avait signalé douze passages qui ne pouvaient avoir été rédigés qu'à une époque de beaucoup postérieure à celle de Moïse. C'est ce qu'il appelait le secret des douze. Est-ce à dire que Moïse, à l'exception des Dix Commandements, n'a eu aucune part, je ne dirai pas à la rédaction dernière des Cmq Livres, mais à la formation de la loi qui porte son nom ? Et en quoi donc consisterait la mission qu'il a remplie près de son peuple, et, on peut le dire, près de tous les peuples civilisés? Qu'est-ce qui nous expliquerait ce culte sans exemple qu'il a inspiré, tout en gardant les proportions de la nature humaine? On croyait qu'il conversait avec Jébovah face à face, comme un ami avec son ami. Il faut donc qu'on ait entendu quelquefois les échos de ces conversations. Je me rappelle que
1. Noëldeke, Histoire de V Ancien Testamenty page 45 de la traduction française, par MM. Hartwig, Derenbourg et Jules Soury, 1 vol. in-8«. Paris, 1873.
M. Lerminier disait un jour du haut de sa chaire du Collège de France: « Moïse a fait un peuple, il n'avait pas le temps de faire des livres. » On peut répondre à cela : Si Moïse a fait un peuple, €*est comme législateur, et c'est bien le moins qu'un législateur fasse des lois.
Quant à la supposition qui, sans nier l'existence de quelques rares documents d'une origine plus ancienne, attribue à Esdras la rédaction, la création même des quatre premiers livres du Pentateuque, elle me paraît de tout point inadmissible. Qui est Esdras pour qu'on lui fasse honneur d'un tel rôle? Le livre qui porte son nom et qui, lui-même, porte la marque d'une antiquité plus haute que celle que lui reconnaît M. Havet, est signé un scribe^ en hébreu Sopher. Le Sopher n'avait rien de commun avec le prophète, il n'en avait ni l'inspiration ni le prestige. C'était un savant, un légiste comme nous dirions aujourd'hui, tout au plus un théologien. Il passait sa vie à étudier la loi, à la commenter, à l'enseigner et à l'écrire; elle était écrite tout entière dans sa mémoire. Par conséquent, la loi existait au moment où Esdras quittait la Babjlonie pour la rappeler au souvenir de ses frères restés livrés à
eux-mêmes sur le sol de la Judée. D'un autre côté, comment ce peuple dégénéré et déchu se serait-il relevé à la parole d'Ësdras, aurait-il accueilli docilement cette loi qu'il lui apportait toute pleine des plus dures obligations, s'il n'eu avait jamais entendu parler, s'il n'était pas sûr qu'elle existait depuis bien des siècles et qu'elle avait régné sur ses ancêtres? Comment se ûgurer aussi que les savants, que les lettrés demeurés à Babylone eussent gardé le silence devant cette supercherie. Si Esdras, au lieu d'être le restaurateur de la loi, en avait été l'auteur, ne l'aurait-il pas faite plus conforme à la situation où il trouvait ses malheureux compatriotes ? Les aurait-il forcés à répudier les femmes étrangères qu'ils avaient épousées? Aurait-il institué le jubilé et l'année sabbatique dans un pays dont Tagriculture était ruint'e et où la propriété, au lieu d'être remise en question tous les demi-siècles, avait besoin de se raffermir? S'il avait été non un légiste, mais un législateur, aurait-il converti en prescriptions immuables cette multitude de détails liturgiques que le temps seul avait consacrés et que le temps devait détruire? C'est un fait aujourd'hui reconnu presque sans contradiction que le Deutéronome
est plus moderne que les quatre autres livres du Pentateuque. Il respire une piété plus tendre et plus exaltée; la morale en est plus pure, le dogme plus décidé et plus libre de tout contact avec le polythéisme et le culte de la nature. Mais ce n'est pas une raison de retarder la naissance du livre jusqu'au temps des Séleucides. Le souffle puissant qui y court, la poésie enthousiaste qui en remplit les derniers chapitres, l'énergie des malédictions et des menaces contre l'infidélité, la primitive simplicité du récit, le langage majestueux des lois, tout cela nous fait remonter bien au delà d'une époque d'asservissement, d'imitation et de décadence. Il serait d'ailleurs superflu d'insister sur ce point, car l'opinion qu'il exprime sur l'âge du Deutéronome, M. Havet lui-même la qualifie de paradoxe en se contentant de la soumettre à l'examen des érudits*.
En exagérant encore cette hypothèse pour l'appliquer aux grands prophètes et au livre des Psaumes, M. Havet soulève contre lui les mêmes objections. Que l'on compare la parole enflammée d'Isaïe, les visions étranges d'Ezéchiel, les chants passionnés du psalmiste, ses éclats de colère ou