‹ Nouvelles études orientalesChapitre 69 sur 99 · Page · texte numérisé non relu

Page

2i4 NOUVELLES KTCDE3 ORIENTALES

de tendresse à la langue ferme et sentencieuse de la Mischna qui s'est formée au temps des Asmonéens, ou au style prosaïque soit de TEcclésiasle, soit du livre d'Esther, qui appartiennent à une époque un peu plus reculée, et Ton verra s'il est possible de regarder ces diverses productions du génie hébraïque comme contemporaines les unes des autres. Si Ion répugne à rapprocher entre elles des compositions de genres si différents, que Ton songe au livre de Daniel I Ce livre est moins moderne que ne le suppose M. Havet. Il est difficile d'y trouver des allusions à Hérode et à l'Empire romain. Par la langue et par les événements qu'il nous présente sous un voile transparent, il appartient au règne d'Antiochus Epiphane. Eh bien I la synagogue ne l'a jamais admis au nombre (les prophètes et c'est à grand'peinesi elloleconii>te panai les hagiographes. Selon le Talmucl, il a été rédigé par une assemblée de docteurs postérieure aux temps bibliques. Il est impossible de soutenir qu'une telle œuvre, dont la moitié est écrite en araméen et qui a subi l'invasion de la lani^ue grecque, ne soit pas séparée par un intervalle considérable, |)ar plusieurs siècles certainement, des pi'oplièteset des psaumes. Dans les diverses [.arties

de la Bible qu'on désigne sous ces deux noms, on distingue des compositions de plusieurs époques. Dans les psaumes, en parliculier, il en est qu'on peut faire descendre jusqu'au temps des Maccabées, mais il en est d'autres qui remontent jusqu'au viii^ et même jusqu'au ix* siècle avant notre ère. C'est par une interprétation hardie, démentie par l'inspiration et par la

langue, que M. Havet a pu reconnaître la Syrie des Séieucides et l'Egypte des Ptolémées dans l'Egypte et l'Assur d'Isaîe. Quand le prophète annonce qu'un autel sera élevé à Jéhovah sur le sol égyptien, on ne saurait en conclure qu'il a voulu parler du temple d'Héliopolis, construit par Onias sous le règne de Philométor, environ loO ans avant Jésus-Christ. Il faut dire, au contraire, parce que c'est plus conforme au génie hébraïque, que la prophétie d'Isaîe a suggéré à Onias l'idée du temple qui porte son nom. Bien d'autres prophéties se sont accomplies de cette façon.

Mais en voilà assez sur la généalogie et ce qu'on pourrait appeler l'état civil de la Bible. Il est temps que nous sachions ce que M. Havet pense de la Bible elle-même et quel'e part il lui fait dans

l'œuvre du chrislianisme. C'est là qu'il faut le suivre pour le connaître.

C'est une opinion presque générale, en dehors du cercle extrêmement restreint de la libre critique, que le judaïsme est tout entier dans lePentateuque, et que l'esprit du Pentateuque forme un contraste complet avec celui de l'Église. On se plaît à opposer le Dieu des Juifs, jaloux, vindicatif, implacable, au Père céleste, plein de miséricorde et de mansuétude, que Jésus nous a appris à adorer. On mesure avec orgueil la distance qui existe entre la morale de l'Ancien Testament et celle du Nouveau. On se représente le premier comme une loi purement charnelle, tout au plus comme une loi transitoire, destinée à un seul peuple ; le second, comme une loi spirituelle et universelle, appelée ù régénérer le genre humain par la sainteté et par la charité. M. Ilavet ne laisse rien subsister de cette double erreur. Il montre que depuis le moment où revêtant une forme saisissable, il entre dans Thistoire, jusqu'à celui où le nombre des livres saints se trouve décidément arrêté, le judaïsme n'a cessé de se développer, de se transfigurer et d'admettre dans

son sein, tout en gardant son originalité, la plus haute conception de la nature divine, les idées les plus pures de la perfection proposée à l'homme, les idées de sacrifice et de charité adoptées plus tard par la religion chrétienne. 11 montre que dans le Pentateuque même, œuvre de plusieurs mains et de plusieurs siècles, où sont cités sans mystère des monuments plus anciens, la marche ascendante de l'esprit religieux des Hébreux n'est pas moins sensible, et qu'il y a un immense intervalle, comme nous l'avons déjà dit, entre les quatre premiers livres attribués à Moïse et celui qui passe pour être le dernier.

Il y a dans les quatre premiers livres du Pentateuque des traitsde rudesse qui nous reportent aux temps les plus reculés et appartiennent à une race à peine sortie de l'enfance. Les mœurs tant vantées des patriarches ne sont pas toujours un modèle de pureté et de douceur. Leurs croyances ne sont pas dégagées de tout alliage mythologique, comme le prouvent, entre beaucoup d'autres exemples, les idoles que Rebecca a dérobées à son père et le récit du sacrifice d'Abraham. Parmi les lois qu'on attribue à Moïse et qui, selon toute vraisemblance, sont plus anciennes que lui, il y en a

plus d'une que Thumanité et la justice condamnent absolument . Telle est la loi du talion : Dent pour dent, œil pour œil, plaie \)0\ir plaie I Et cette autre loi imparfaitement expliquée par les commentateurs et dont M. Havet est justement frappé : < Tout anathème* qui aura été prononcé contre un homme ne pourra être racheté ; quUl meure! » Je me hâte d'ajouter que le talion, dont l'histoire du peuple juif ne nous offre d'ailleurs aucune application, a été interprété par la tradition dans le sens d'une compensation pécuniaire, et que de l'anathème prononcé contre une personne innocente, il n'y a pas d'autre exemple que le sacrifice resté problématique de la fille de Jephté. Ce n'en est pas moins un sujet de surprise que de telles lois aient trouvé place dans un code religieux qui passe pour avoir été rédigé sous finspiralion de Dieu. On y peut joindre celle qui condamne à être lapidé par le peuple tout entier quiconque s'est rendu coupable de blasphème .

Cependant, il ne faut pas oublier que les livres

1. En hébreu, ^herem^ le mot qui est resté dans la langue théologique pour désigner Vanalhème. M. Cahen se rapproche du sens en le traduisant par interdiction; M. Havet s'en éloigne en employant le mot vœu.

<Iont nous ])arlons contiennent aussi un grand nombre de règles de pitié et d'humanité envers le pauvre, le faible, l'esclave, l'étranger et prescrivent des ménagements même envers les animaux. Ils condamnent la haine, la vengeance, le ressentiment, ils ordonnent qu'on ramène à son ennemi son agneau ou son bœuf égaré, qu'on lui aide à décharger son âne succombant sous le farci eau, qu'on aime l'Égyptien malgré la servitude dont Israël a soufiert dans son pays, et, enfin, ce qui est la plus haute expression de la justice et de la charité, qu'on aime son prochain comme soimême '. Je ne crois pas qu'on soit autorisé à dire que le prochain ici ne désigne que l'israélite et que l'amour qui nous est prescrit envere lui se borne à ne pas le traiter en ennemi. Puisqu'il nous est prescrit d'aimer même l'Egyptien, c'est-àdire l'oppresseur de nos pères, ou comme on dirait chez une nation voisine, l'ennemi héréditaire, pourquoi l'étranger avec lequel nous sommes en rapport et qui ne nous a fait aucun mal ne serait-il pas compris dans le même devoir? Puisqu'il nous est prescrit de travailler fraternellement avec notre ennemi pour le tirer de la peine, com-

Page 1