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celui du moins qui affiche le plus de prétentions et à qui Ton reconnaît volontiers le plus de titres à la science. Je n'engagerai pas la démocratie à y souscrire, car elle n'est pas précisément faite pour elle. Je ne crains pas d'être accusé d'injustice en affirmant que jamais rien de plus odieux n'a été inventé par l'esprit de système. Heureusement cette manière de voir ne révolte pas moins le sens du vrai que le sens du bien. J'aurais trop à faire de compter toutes les objections qui se dressent contre elle ; mais il y en a une que je ne puis m'empècher de vous signaler en passant, parce qu'elle est un fait, non un raisonnement; elle relève de l'histoire, non de la logique.
M. Herbert Spencer oublie que les pauvres et les infirmes ont contribué pour une grande part aux progrès de l'humanité. L'Evangile nous apprend que le Fi's de l'homme n'avait pas où reposer la tête; les Apôtres, de même que les docteurs de l'ancienne loi, vivaient de professions manuelles; saint Paul fabriquait des tentes; Homère (je ne me pique pas de suivre l'ordre chronologique) était aveugle et mendiait son pain; Socrate marchait pieds nus et ne possédait que deux tuniques ; si Marc-Aurèle était empereur,
Épictète était esclave ; Le Tasse est mort dans un hôpital, comme cela arriva plus tard à Gilbert et à Malfil&tre ; Milton était privé de la vue comme le chantre de l'Iliade ; notre Corneille faisait réparer sa chaussure chez le savetier du coin ; Vauvenargues et Pascal étaient malades, Saunderson aveugle, Beethoven sourd ; Voltaire a eu affaire toute sa vie aux médicaments et aux médecins, ce qui est peut-être la pire maladie. Ah ! monsieur Herbert Spencer, on voit que vous avez du pain sur la planche et que vous jouissez d'une robuste santé I
Une autre difficulté qui semble échapper à ce philosophe attendri, c'est que les pauvres, ceux qu'on appelle les déshérités de ce monde, qu'ils le soient par leur faute ou par l'injustice du sort, ne permettront pas qu'on les abandonne ainsi à leur misère; ils ne voudront pas accepter la destruction par le dénuement et par la faim à laquelle ils sont voués. Ils se révolteront contre les riches, contre les heureux, contre les bourgeois^ ainsi qu'on les nomme d'un seul mot. Et comme ils sont les plus nombreux et qu'ils n'ont rien à perdre dans la bataille, la victoire leur est assurée dans un temps plus ou moms prochain. Cette belle in-
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vention du perfectionnement indéfini delà Société par rhérédité et la sélection sexuelle conduit tout droit à la destruction de la société par la guerre civile, par la cessation de Témulation et du travail, par Tenvie et par la barbarie. La politique de Tathéisme, sa sociologie, pour parler sa langue qui m'est odieuse, ne vaut donc pas mieux que sa morale.
Mais pourquoi prendre un détour pour se croire autorisé à lui adresser ce dernier reproche? La preuve indirecte est inutile, c'est franchement et directement que l'athéisme a souvent provoqué la dissolution de l'ordre social.
Qui d'entre vous, s'il n'a pas lu les écrits de Proudhon, ne s'en rappelle au moins, pour les avoir entendu citer, les maximes les plus retentissantes? Proudhon, comme il nous l'apprend lui-même dans ses Confessions^ ne consentait pas seulement à passer pour un athée, il revendiquait le nom d'antithéistej ce qui veut dire ennemi de Dieu. C'est lui qui, dans les Contradictions économiques, a écrit ces mots : « Dieu, c'est le mal » Mais il ne lui suffisait pas d'être l'ennemi de Dieu et de la propriété, il était aussi ou se disait l'ennemi des gouvernements, de tous les gouver-
Wl 'OCTELLES ÉTCDES OEIE!ITALES
nemeots sans distinction de forme ni de titre. Toal son système politique et social se résume dans le mot an^arehie. Il est vrai que ce mot, il le divise en deux parties, mais ses sectateurs eurent bientôt fait de lui rendre son unité et sa signification moderne. J*ignore si tous les athées sont des anarchistes ; ce que je puis assurer, c'est que tous les anarchistes sont athées. Ils ont raison aux yeux de la logique. Comme on n^a jamais TU et que sans doute on ne verra jamais de société sans Dieu, supprimer toute religion et toute philosophie religieuse, c*est mettre un terme à la société elle-m£me, qui ne peut subsister sans gouvernement. L'anarchie ainsi comprise se confond avec ce que les Russes appellent le nihilisme.
Voilà donc le résultat final, révolution suprême que l'athéisme promet à Thumanité dans Tordre moral et politique. Nous est-il permis après cela de le prendre au mot quand il se donne pour le dernier mot de la science? La réponse n'est pas douteuse; mais il ne sufiBt pas de la supposer, il faut que les faits nous l'imposent comme une vérité inattaquable.
Ne voulant pas laisser prendre à cette libre
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causerie la sévère apparence d'une leçon à la Sorbonne ou au Collège de France, je ne m'arrêterai pas à ce que fût la science dans l'antiquité. Je ne puis pourtant pas m'empêcher de vous citer ces belle paroles qui devraient se présenter plus souvent à la mémoire des savants de nos jours : « Quand un homme vint proclamer que c'est une intelligence qui, dans la nature aussi bien que dans les êtres animés, est la cause de l'ordre et de la régularité qui éclatent partout dans le monde, ce personnage fit l'effet d'avoir seul sa raison et d'être en quelque sorte à jeun après les ivresses extravagantes de ses devanciers* ». Cest une allusion au vieux philosophe Anaxagore, le premier qui ait reconnu l'existence d'une cause intelligente de l'univers. Mais qui tient ce langage? Est-ce un théologien imbu d'une foi traditionnelle ou quelque métaphysicien d'école qui n'a jamais ouvert les yeux sur les phénomènes du monde physique? Non, messieurs, c'est le créateur même de la méthode expérimentale, le créateur de l'histoire naturelle, de l'anatomie comparée, de la physiologie aussi bien que de la logique, la personnification de la science dans le
i. Aristote, Métaphysiques, L. H, ch. m, tradnclion de M. Barthélemy-Saiot-Hilaire.
monde enlîer pendant une période de deux mille ans, c'est Aristote. Le même Aristote, parlant en son propre nom, nous démontre par des faits^ non par des arguments, que tous les organes des êtres animés et les fonctions qui leur sont propres tendent à un but, à une fin, que cette fin est le bien des êtres qui la désirent et la recherchent souvent sans la connaître, et qu'enfin le bien suprême, le bien parfait n'est pas autre chose que Dieu, auquel la terre et toute la nature sont suspendues. Dieu se connaît lui-même, il est la perfection de l'intelligence par cela seul qu'il est la perfection du bien. Il est la pensée de la pensée.
Ce nom mille fois béni de la Grèce, plus glorieux à lui seul et plus durable que celui de tous les empires formés par la conquête et gouvernés par le despotisme, dussent-ils renfermer plusieurs fois cent millions de sujets, réveille dans mon esprit encore un autre souvenir qui ne me paraît pas indigne de vous être communiqué. De tous les systèmes philosophiques enfantés par le génie grec, le seul qui, en astronomie, se soit approché de la vérité et ait reconnu la rotation de la terre autour d'un foyer central, plus de deux mille
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ans avant Cîopernic, c'est le système idéaliste et religieux de Pytbagore. Ce philosophe et son école, en même temps qu'ils enseignaient l'existence d'un Dieu unique et une morale certainement plus pure que celle du positivisme de notre temps, ont enrichi de leurs découvertes les sciences mathématiques et ont posé les bases rationnelles de l'art musical. Mais hâtons-nous d'arriver à la science moderne et citons tout de suite les plus grands noms du siècle.
Quoi doncl Est-ce que Descartes, Pascal, Leibniz et Newton étaient étrangers à la science? Est-ce qu'ils ne savaient pas autant de mathématiques, de physique, d'astronomie, de mécanique, d'algèbre que tous les membres réunis d'un certain Conseil municipal qui a fait disparaître le nom de Dieu de tous les livres destinés aux écoles de la jeunesse? Descartes a été l'inventeur de l'algèbre appliquée à la géométrie, de la vraie théorie de la lumière et de quantité d'autres théories remises on honneur aujourd'hui, sans en excepter les tourbillons et la matière subtile admise sous le nom d'éther. Pascal, un mathématicien de génie, a démontré la pesanteur de l'air et a reconnu la loi du progrès. Newton n'a pas seulement renou-
velé rastronomie par le principe et les lois de Tattraclion universelle, il a inventé, en même temps que Leibniz, le calcul infinitésimal. Leibniz, comme Aristote, n'a été étranger à aucune branche des connaissances humaines et a laissé sur toutes Tempreinte de son génie original. Et cependant, à part Newton, encore plus mystique que philosophe, ce que ces hommes illustres ont fait pour les sciences n'est presque rien en comparaison de <:e qu'ils ont fait pour la philosophie spiritualiste, pour la métaphysique éternelle, pour la connaissance de Dieu et de Tâme humaine.
Une (les plus grandes absurdités soutenues par le patriarche du positivisme, Auguste Comte, qui en a tant d'autres sur la conscience, c'est que la conscience ne s'élève que sur les ruines de la métaphysique, qui elle-même prend la place de la théologie ou de la relisfion. La religion, la philosophie, la science, de même que la poésie et l'art, sont des formes éternelles, des besoins indestructibles de la nature humaine. Malheur aux pouvoirs publics qui ont la prétention de la supprimer, quels que soient leur constitution et leur nom I Une telle entreprise équivaut pour eux à un acte d'abdication.
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En passant du xyu« au xym^ siède, nous trouvons sans doute un autre esprit. Comme je Fai déjà remarqué, Fathéisme n'y est pas rare; mais la science n y ^ale pas celle du siècle précédent; l'athéisme lui-même n'y a pas l'extension qu'on lui attribue et il s'y trouve en face de puissants, d'éloquents contradicteurs. Voltaire, qui ne pouvait concevoir une horlc^e sans un horloger, affirme fréquemment l'existence de Dieu. Jean-Jacques Rousseau la démontre dans les pages brûlantes de^ sa profession de foi du Vicaire savoyard. Montesquieu, dans une œuvre aussi impérissable que la raison humaine, dans VEspril des lois, a écrit cette phrase : « Ceux qui ont dit que tous les effets que nous voyons dans le monde ont été produits par une aveugle fatalité, ont dit une grande absurdité; car quoi de plus absurde qu'une fatalité aveugle qui produit des êtres intelligents! » Il est bien difficile, je crois, de répondre à cet argument magistral, et l'on ne sera pas plus avancé si, à la place de la fatalité, on substitue, comme quelques physiologistes de nos jours, « le pouvoir métabolique des cellules » .
A la fin du xviii® siècle et au début du xix', nous avons devant nous deux figures restées fami-
XODVELLES élUDES ORIENTALES
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Hèrea à noire mémoire comme deux personnifications de l'athéisme pbysiol(^ique: celles de Cabanis el de Broussais. Le premier voyait dans la pensée ■ une sécrétion du cerveau •, el le second, l'auteur de Vlrritalion et Je la Folie, semblait contracter les deux états qu'il décrit dans son livre toutes les fois qu'il parlait de l'àine, de Dieu, du spiritualisme, de M. Cousin et de ceux qu'il croyait tlélrirsous le nom de > Icanto-platoniciens >. Eh bieu, ni l'un ni l'autre ne sont restés ûdèles à leur doctrine. Cabanis, sur la ûd de sa rie, a adressé à M. Fauriel cette remarquable Lettre sur tes cwusf« pi-emièrps où il dément les conclusions de ses mémoires à l'Institut sur les Jtapporis du physique et du mortU ; Broussais, dans un gros livre bien peu connu aujourd'hui, son Court d« pkrénologie, a écrit cette phrase que je cite textuellement : « L'athéisme ne saurait entrer dans une tète bien faite et qui a sérieusement médité sur la nature. ■
Que dirai-je maintenant de la science contemporaine et de celle qui l'a devancée de quelques années? Est-ce que Cuvier, qu'on a appelé avec raison le grand Cuvier et quelquefois l'Âristote moderne; son compagnon dans les recherches
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paléontologiques, Alexandre Brongniart ; leur continuateur Agassiz; et, tout près d'eux, Flourens, Leverrier, Cauchy, le merveilleux mathématicien; le physicien astronome Biot, étaient des esprits arriérés, ennemis du progrès, étrangers aux sciences de raisonnement ou d'expérience? Et cependant tous, dans un langage plus ou moins indépendant de la tradition et qui est propre à chacun d'eux, ont reconnu un suprême auteur des choses,* ont gloriGé Dieu. Je commettrais un crime, oui un crime, si j'oubliais Claude Bernard, car enfin, à quoi aboutissent en dernière analyse ses merveilleuses recherches, ses recherches expérimentales, ne l'oubliez pas, sur les fonctions de nos divers organes? A reconnaître, pour la formation de ces oignes et celle de l'être vivant tout entier, ce qu'il appelle si justement € une idée créatrice ». Une idée suppose une intelligence et une création suppose un créateur. Nous voilà en plein spiritualisme, en pleine théologie naturelle. Platon et peut-être saint Augustin auraient applaudi à cette conclusion. Le chimiste J.-B. Dumas ne vous paraîtra pas déplacé à côté de Claude Bernard.
Je m'étais promis de n'admettre aucun vivant sur celte liste glorieuse, mais il y a un nom qui.
tlZ NOCVELLES ÈTL'DËS ÛRIENTILES
si je ne le prononçais pas, éclaterait de lui-môi sur vos lèvres; c'est celui de Pasteur. Pasteur est plus qu'un savant, c'est la personnification vivante de la science ; et non seulement de la science, mais de la bienfaisance, un mot que l'abbé de Saint- Pierre semble avoir créé pour lui. Pasteur, en puisant la lumière qui l'éelaire dans les hauteurs les plus reculées où puisse atteindre la pensée de l'homrae, nous montre sous un jour nouveau les deux infinis dont parle Pascal.
Vous le voyez, messieurs, l'athéisme, par l'inévitable effet de ses prémisses, est en opposition directe avec les illusions dont il se berce ou les promesses qu'il nous fait. Au lieu d'asseoirla société sur sa base déQnilive, il travaille à sa dissolution et ne peut s'arrêter que dans le nihilisme. Au lieu d'être le dernier mot de la science, il provoque la répudiation des savants les plus illustres de toufi les temps et nous représente la décapitation de la science elle-même. Peut-être cependant sera-t-il possible d'en faire sortir quelque avantage. Far ses excès mêmes, il pourra contribuer au réveil du spiritualisme philosophique et des croyances religieuses. Il pourra pousser les jeunes talents qui ne manquent pas à notre pays vers un but plus
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consolant que le pessimisme et plus noble que la peinture des passions sensuelles. Par la domination intolérante qu'il affecte et que trop souvent il exerce quand il possède le pouvoir, l'athéisme pourra aussi nous guérir de l'intolérance. Il pourra servir à rapprocher des opinions respectables, également salutaires, qui n'ont été que trop longtemps divisées. L'union n'est pas la confusion, et je ne vois pas que, sans sacriGer sa liberté, rien empêche la philosophie de se montrer respectueuse pour la religion. Je ne vois pas davantage que, sans abandonner un seul de leurs dogmes, rien empêche les diverses Églises de vivre fraternellement les unes à côté des autres en rivalisant de charité et en s'abstenant de toute agression qui ne s'adresse pas à l'ennemi commun. Si j'ai réussi à vous rendre favorables à ces idées, nous n'aurons, ni vous ni moi, à regretter l'heure que nous avons passée ensemble.