AVANT -PROPOS
I, — Un précurseur du Panslavisme au
XVII' siècle. Georges Krijanitch.
II. — Un essai de mystification littéraire. — Le "Veda slave.
. — La vie de province en Russie.
- Le roman russe dans la littérature française. Madame Henri Grévillc.
- Jean H us.
. — Quelques documents tchèques relatifs
à Henri IV.
. — L'historien national de la Bohême.
— François Palaeky.
. — François Deak et la Hongrie.
L'Autriche Hongrie et la question d'Orient.
jes études qui composent le présent volume, tit toutes été écrites dans nés dernières années, sauf la nouvelle qui a été publiée pour la première fois au mois de mai 1872 dans la Revue des Deux Af ondes.
NIHILISME ET LA RDSSIE
Les événement singuliers dont la Kussie a élé le théâtre depuis quelque temps ont appelé sur ce paya une curiosité mêlée d'horreur. On s'est demandé comment il était possible qu'eu plein xiï° siècle un état chrétien fût témoin de pareils attentats et incapable de se défendre contre une bande de conspirateurs myâlérieux. On n'a pas assez, croyons-nous, réfléchi à la nature spéciale de l'état russe et aux circonstances historiques Qu milieu desquelles il s'est développé. La Russie est le plus jeune des états européens ; son malheur est d'avoir été trop lot et trop brusquement envahi par les idées occidentales. On peut la comparer à une vallée sans défenses, subitement inondée par les eaux d'un lac supérieur qui a rompu ses digues. 11 est possible que
I Ei:rlt eu IKSO.
l'inondation apporte dans ses flots la richesse et la fer tilité. Elle n'en sera pas moins accompagnée de désordres graves, peut-être même de lugubres catastrophes. Ces fléaux auraient été évités si une main prudente avait pu assurer par des canaux habilement ménagés une irrigation lente et régulière, tempérer par une série d'écluses la force destructrice que prêle à Télément dévastateur la différence des niveaux. Malheureusement pour elle la Russie, en ouvrant aux idées de l'Occident les portes qu'elle avait tenu fermées pendant de longs siècles, s'est laissé pénétrer à la fois par des influences fécondes et des contagions dangereuses.
A l'époque où Pierre-le-Grand la fit entrer en rapports suivis avec l'étranger, l'Europe était tout entière monarchique. En aucun pays on ne songeait à détruire les trônes des souverains. Les philosophes du xviii* siècle adressaient leurs hommages à Gatherine-la-Grande; la Russie n'avait d'autre rêve que de s'élever au niveau des principales monarchies de l'Europe. Les états constitutionnels étaient peu nombreux, sauf l'Angleterre et la Hollande, et ils n'étaient guère florissants. Des institutions anarchiques avaient mené à la ruine le royaume de Pologne et celui de Hongrie. Leur exemple n*était pas à imiter. La révolution française porta un coup mortel à cet ancien ordre de choses. Peu à peu, malgré les efforts de la Sainte-Alliance, malgré la politique d'un Metternich, on vit le régime constitutionnel s'implanter dans tous les états européens, même dans ceux
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qui y avaient été jadis les plus rérractuîres. La Iluesio, qui avait jusqu'alors été l'égale des aulres monarchies et avait marché de concert avec elles, se trouva de noureau isolée et réduite à un état de gênante Inrérîorité. t&ajourd'hui elle est acculée à une situation des plus singulières. La Bulgarie récemment alTranchle par le tiar a une constitution, la Russie sa libératrice n*en a
I pas. Mais ce ne sont pas seulement les idées libérales
^^Lqui ont prévalu en Occident, tandis que la Russie res- ^^Bbit fermée k leurs applications. Le radicalisme soue ^^rloutes ses formes tend à ébranler lei^ bases des états et ^B exerce dans chacun d'eux une propagande d'autant ^r plus efficace qu'il rencontre moins de bon sens ou di sens moral dans les classes inférieures de la société.
Les uns aspirent à transformer la famille, au besoin en la supprimant ; d'autres s'attaquent à la propriété, [, OU au capital: d'autres veulent fractionner l'état en ^communes indépendantes et révent d'organiser l'anurdiie. L'essence de ces systèmes, quels que soient les loma divers dont ils se parent, c'est la négation et la Bstructioo. Dans une œuvre satirique qui a eu heure de célébrité ', un utopiste supprime tour à toi profit des ouvriers toutes les industries de luxe. Char t^e fois qu'on lui demande : Mais que feront les ou- Triera bijoutiers, lesmarbriere, les gantiers ou autres, ii répand imperturbablement : Ils ferout autre chose. ' Jérûme Paturot à la recherche de ta meilleure des républi-
Mais il se garde bien de dire ce que doit être cette o autre chose. »
G*est qu'en effet les idées négatives s*imposent sans peine quand elles s'enveloppent de formules plus ou moins solennelles et qu'elles s'adressent à des gens d'une demi-éducation. Impuissantes sur les saines populations des campagnes, elles agissent avec énergie 3ur les étudiants et l'ouvrier des villes. Depuis une vingtaine d'années, une partie de la jeunesse russe a subi avec une désolante facilité les influences malsaines qui ont déjà, à deux époques de l'histoire contemporaine, — les journées de juin, la Commune, — pervert le bon sens héréditaire du peuple français. Il était difficile qu'il en fût autrement ; mieux que personne les nihilistes russes étaient accessibles à la contagion morale de certaines idées ; les hommes de la génération antérieure, n'ayant aucune expérience de la vie publique et de ses conditions, ne pouvaient guider utilement de jeunes utopistes grisés par le vin nouveau des théories exotiques ; la plupart de ces théories renfermaient d'ailleurs un certain nombre d'idées généreuses qui formaient un contraste frappant avec les réalités poignantes de la vie quotidienne. Notons encore un fait psychologique qui suffit à expliquer bien des misères ; parmi les rêveurs qui ont entrepris d'arracher la Russie à son état présent pour la jeter dans un avenir imaginaire, aucun n'a eu la notion, le sens, je dirai même rinstinct de l'histoire. Les différents peuples n'ont pas
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unirorme, c'est une erreur criminelle '"^ de croire que les mêmes traîtemente ou les mêmes théories puissent être appliqués & des nations d'âges diETêrents. Cette erreur a malheureusement prévalu en Russie: certes l'état russe tel qu'il existe actuellement n'offre pas le type d'un édifice poHlique idéal; mais avant de songer à le détruire de fond en comble, il faudrait se demander si on a les mate'riaux nécessaires pour en construire un nouveau et les architectes capables de l'ériger. Nous ne le croyoûs pas ; la maison telle qu'elle est n'est pus très habitable, et cela tient en partie à la maladresse du propriétaire : mais au lieu de la détruire, il vaut beaucoup mieux savoir l'aménager à propos et la transformer peu à peu. C'est ce que les révolutionnaires russes n'ont jamais voulu compren-
L'esprit révolutionnaire n'est pas nouveau en Russie;
date du règne d'Alexandre 1", ce souverain tour 'tour mystique et libéral, dévot et philosophe. Les officiers russes, qui pendant l'occupaliun avaient vu la France et vécu pour ainsi dire de la vie conslitulionnelle, rapportèrent dans leur patrie des idées libérales qui sous Catherine n'avaient guère franchi le cercle restreint d'une cour philosophe et corrompue.
<c C'est k dater du retour des armées russes dans leur paysy écrit Nicolas Tourguenev, que les idées libérales, comme on disait alors, commencôrent à se propager en Russie. Indépendamment des troupes régulières,une grande masse de miliciens avaient aussi vu l'étranger ; ces miliciens de tout rang, à mesure qu'ils repassaient la frontière, se rendaient dans leurs foyers où ils racontaient ce qu'ils avaient vu en Europe. Les événements eux-mêmes parlaient plus haut qu'aucune voix humaine. C'était là une véritable propagande. »
Un autre écrivain russe, qui devait mourir victime de ses convictions, Pastel, écrivait que la restauration des Bourbons avait fait époque dans l'histoire de ses idées et de ses convictions politiques.
« Je vis alors, dit-il, que la plupart des institutions essentielles fondées par la Révolution ont été conservées, lors du rétablissement delà monarchie, comme choses bienfaisantes, tandis qu'auparavant nous tous, et moi le premier, nous nous soulevions contre cette révolution ; j'en ai conclu qu'apparement elle n'était pas si mauvaise qu'on nous la représentait et que même elle avait beaucoup de bon ; je fus confirmé dans mon idée en considérant que les états où elle n'avait pas eu lieu continuaient à être pri vés de beaucoup de droits et de libertés. »
C'étaient là des idées fort justes assurément; il eût fallu cependant considérer que le peuple russe n'était pas arrivé à la même période historique que le peuple
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fraoçais, et qu'il ne représcn lait pus le même degré de civilisation. Le peuple russe étant absolument incapable de faire une révolution et d'en profiter, un certain nombre de réreurs imaginèrent de la faire à eux tout seule. Sous le règne d'Alexandre I", la Russie avait déjà des sociétés secrètes; on y trouvait les plus grands noms (le r aristocratie, on y dissertait gravement sur la possibilité de transformer l'empire en monarchie constitutionnelle ou même en république. Ce dernier trait peint assez la naïveté des esprils. La société de la Vertu, qui s'était constituée à Moscou à l'imitation du Tugendbumi germanique, se bornait à des échanges de vues théoriques, La société du Nord h Saint-Pétersbourg élaborait des plans constitutionnels. La société du Sud avait pour centre Kiev et pour chefs les fameux Ppslel et ïlyleiev. Elle faisait une propagande active ■■parmi les officiers des garnisons méridionales et rêvait, (Me aussi, d'établir en Russio des institutions républinines. Elle s'imaginait qu'en supprimant la djTiaslie régnante, elle arriverait à réaliser son programme, et ^e reculait pas devant l'idée du régicide, 11 n'est pas lût que l'empereur Alexandre, mort précisément à Jftngarogsur les rivages de la Petite-Russie, n'ait pas succombé au poison. L'avènement de Nicolas, dll comme on sait à la renonciation de son frère le grandduc Gonslautin, parut offrir aux conjurés un moment frvorable pour l'exécution de leurs desseins. Quelques Igimente furent soulevés au nom du grand-duc Con»-
tantin et de la Konstitouisia. Les soldats qui acclamaient la Konstitoutsia s'imaginaient que c'était la femme du grand-duc I Cette émeute fut promptement réprimée ; les principaux chefs du complot, Pestel, Ryleiev, Mouraviev Apostol, montèrent sur Téchafaud. L'insurrection de décembre 1825 échoua misérablement ; mais elle laissa, si Ton peut s'exprimer ainsi, une trace lumineuse dans l'histoire de la Russie. Aujourd'hui encore les plus conservateurs ne parlent des décembristes qu'avec respect. Quel eût été le résultat de leur tentative si elle avait réussi ? Au lieu et place de Nicolas, tout autre prince de la famille impériale fût monté sur le trône, et l'ancien régime aurait continué comme devant. La Russie, où il n'y avait certainement pas alors un million d'hommes sachant lire et écrire, n'était en aucune façon mûre ni pour la république, ni même pour le système représentatif. En supposant qu'une assemblée quelconque eût eu la prétention de mener les destinées du pays, elle eût été formée des seuls privilégiés. Ils n'eussent certes pas imaginé de sacrifier d'eux-mêmes leurs prérogatives séculaires.
La nuit du 4 août était possible à Versailles en 1789; la longue propagande des philosophes l'avait préparée ; la généreuse rivalité des trois ordres, le besoin qu'avait la noblesse de reconquérir une popularité quilui échappait, l'ivresse d'un transport momentané, Texpliquent dans une certaine mesure. Mais en i825, il n'y avait point de tiers-état politique en Russie ; la noblesse eût
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
Eeule constitué le pays légal ; le règne d'une oligarchie anarchique, comme en Pologne, eût été le pire des fléaux. Au point de vuedu progrès libéral, il n'y a donc point à regretter que la révolution de décembre ail échoué; il faut plutôt déplorer qu'elle ait eu lieu. L'esprit ombrageux de Nicolas y trouva prétexte à un système d'impitoyable réaction. Noue n'insisterons pas sur ce côté trop connu de son règne; l'enseignement mutilé, la presse bâillonnée par la censure, les relations avec l'Occident restreintes, la Russie isolée de l'Europe au point de vue intellectuel et moral. On a pris l'habitude en Occident de ne juger que par ses abus un règne qui n'a pas été sans grandeur, etquifut, malgré lu main de fer du souverain, illustré par des œuvres éminenles. Malheureusement, forcés de s'abstenir de toute politique, les esprits indépendants cherchèrent un dêdomtnagement dans ta philosophie allemande. A des hommes privés du salutaire exercice de la vie pratique, la philosophie est aussi dangereuse, plus dangereuse peut-être que ne peut l'être l'alcool aux estomacs peu nourris,
La Russie, sous Nicolas, avait besoin d'émanciper les paysans et de leur apprendre à lire, elle avait besoin de routes et de fabriques, d'ingénieurs et de pharmaciens, elle n'avait aucun besoin de métaphysiciens. Les sciences métaphysiques sont le luxe des sociétés mûres, et la Russie à bien des points de vue était encore dans l'enfance. Hegel, Kant, Feuerbach n'avaient i
icore dans | ;nt rien & \
faire dans la Russie de 1830, et nous doutons fort que môme encore aujourd'hui, ils aient de grands services à lui rendre. Un jeune écrivain de talent, Alexandre Herzen, s'imagina pourtant qu'il pourrait régénérer la Russie en lui infusant les idées socialistes qu'il avait puisées dans les œuvres des théoriciens étrangers. Une imprudence lui avait valu un exil assez doux à Perm, sur les confins de la Sibérie ; il s'en infligea lui-même un second plus agréable, à l'étranger. En i847 il quitta la Russie, où depuis il ne remit jamais les pieds ; il alla étudier en Occident la manière de faire des révolutions, d'ailleurs complètement inapplicables à son pays, et devint l'apôtre du socialisme cosmopolite. De là une foule d'écrits, intéressants peut-être au point de vue de l'histoire de certaines doctrines, mais sans intérêt pratique au point de vue russe.
« Le socialisme^ écrivait Herzen, se développera dans toutes ses phases, jusqu'à ses dernières conséquences, jusqu'à Tabsurdité ; encore une fois, de la poitrine titanique de la minorité révolutionnaire jaillira le cri de la négation ; et encore une fois, une lutte mortelle commencera, lutte en laquelle le socialisme prendra la place du conservatisme actuel et sera vaincu par une révolution à nous inconnue. L'éternel jeu de la vie, cruel comme la mort, inévitable comme la naissance, constitue le flux et le reflux de rhistoirc, le perpetuum mobile do la vie. »
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On se demande de quel intérêt pratique ces Formules fatidiques pouvaient bien éire pour la Russie; un bon patriote qui aurait amélioré ses terres, instruit ou tout simplement vacciné ses paysans, aurait rendu h la patrie plus de services que ne faisait Heneu avec ses pamphlets. M. de Molinarî écrivait avec raison vers 1860 : " Si Henen était devenu un jour maître des destinées de la Russie, il n'aurait certainement pas été moins despote que l'empereur Nicolas. C'est un Nicolas avec un bonnet rouge, u Le publiciste russe se montrait assurément plus pratique et patriote plus intelligent quand il fondait à Londres, en 1857, le fameux journal La Cloche (Kolokol), destiné & dévoiler et k combattre les abus qu'une presse asservie ne pouvait démasquer. On sait quelle fut en Russie l'influence de ce recueil, qui pénétrait dans tout l'empire, malgré la censure et malgré la police, et dont chaque numéro, assure-t-on, passait sous les yeux de l'empereur. Si la chose est vr^ie, le parti libéral ou révolutionnaire avait déjà, comme aujourd'hui, des complices hardis dans l'entourage même du souverain. Oa a raconté plus d'une fois que tel courtisan avait fait réimprimer à ses frais un numéro du Kolokol pour en faire disparaître les lignes flétrissantes qui le conceniuient. Le Kolokol, — en faisant la part des exagérations auxquelles conduit nécessairement le métier de pamphlétaire, — fut la seule œuvre vraiment nationale de Herzen. En somme l'action de ce puJiUciate fat, croyons-nous, plus nuisible qu'utile. Oj
ne refait ni un peuple, ni le monde en prôchant le mépris absolu du passé, en déclarant que tout est pourri et qu'il faut tout amputer. L'histoire ne procède point par bonds rapides ; les vieux scolastiques n'étaient point tant niais quand ils affirmaient qu'il n'y a point de saut dans la nature {non datur saltus in natura). Tout se tient dans le développement historique de l'humanité par
un enchaînement continu ; ceux qui veulent précipiter ce développement manquent, les uns de clairvoyance, les autres de probité, pareils en cela à des parents aveugles, qui, pour hâter la croissance de leur progéniture, prétendraient gorger de viande, de fer et de quinquina un enfant à la mamelle. La Cloche n'était du reste pas le seul organe des mécontents ; vers la fin du règne de Nicolas, quand la Russie humiliée par la guerre de Crimée sentit le besoin de réagir contre les fautes accumulées de trente ans de despotisme, un frémissement généreux agita le pays ; à défaut de presse libre, des pamphlets manuscrits circulèrent :
« Réveille-loi, Russie, disait l'un d'eux. Dévoré par les ennemis du dehors, ruinée par l'esclavage, honteusement opprimée par la stupidité des tchinovniks et des espions, réveille-toi. Demande compte au despote du désastre national. Dis lui hardiment que son trône n'est pas Tau tel du Seigneur et que le seigneur ne nous a pas condamnés à être éternellement esclaves. La Russie, ô tsar, Vavait confié le pouvoir suprême, qu'en as-tu fait ? Tu as consumé ta vie à passer des revues, à modifier des uniformes, à signer les
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projets législatifs de charlatans igoorants. Tu as créé la race méprisable des censenrs afin de dormir ea pais, afin de ne pas conDaltre les besoins et les murmures â< peuple, aSn de ne pas écouter la voix do la vérité... ' sans merci foulé aux pieds la vérité, tu as refusé la liberléj tout en restant l'esclave de tes passioQS. Par ton orguettf et ton obstination, tu as épuisé la Russie, tu as armé Ici monde contre elle. Bumilie-toi maintenant devant tes frè>fl res, courbe ton front orgueilleux, demande cooscil. Jette- ^ toi dans les bras de ton peuple ; il n'y a pas d'autre salut 1 pour toi. I)
k Nicolas mourut sans avoir voulu comprendre ce sé> re langage. « Mon successeur, disail-il, fera ce qu'il pourra; moi, ]e ne puis changer. » C'est, assure-ta le langage que lient aujourd'hui l'empereur Alexandre. Certes, arrivé au terme de vingt-cinq ans de règne, il lut se glorifier d'avoir rendu à sa patrie de signaiéa et parcouru une belle carrrière de souverain." L'affranchissement des serfs, la réorganisation de la justice, le self-govemment accordé aux provinces, les châtiments corporels abolis, la censure atténuée, les universités rendues à elles-mêmes, les défaites de Cn- , mée vengées par d'éclatantes victoires, ce sont là dea 1 titres glorieux et que la postérité recueillera. C'est pour- ' tant sous le règne de ce monarque généreux que s produit le mouvement révolutionnaire le plus grave qui j jamais agité la Russie ; c'est au lendemain d'ua] ind triomphe militaire que les attentats les plus ef>l
Certe Bjùeut
froyables ont désolé le pays et stupéfait TEurope épouvantée. Il y a là assurément un phénomène bizarre et qui vaut la peine d*être étudié.
Tâchons d'abord d'expliquer ces mots de nihilisme et de nihiliste, qui depuis quelque temps reviennent si souvent dans la presse de toutes les nations. Le premier écrivain qui lésait jetés dans la circulation est le célèbre romancier Ivan Tourguenev, dans le livre intitulé Pères et enfants *, où il met en présence les deux générations de Tancienne et de la nouvelle Russie. Le principal héros du roman est un jeune médecin matérialiste, Bazarov, qui ne reconnaît rien ici-bas en dehors des sciences exactes et des vérités expérimentales. Il va passer une quinzaine de jours à la campagne chez des gentilhommes de Tancien temps, et il occupe ses loisirs à disséquer des grenouilles. — Qu'est-ce donc que ce M. Bazarov? demande un des personnages du roman. — C'est un nihiliste, répond l'un des camarades du jeune physiologiste. — Un nihiliste I Ce mot doit venir du latin nihil^ réplique un des gentilshommes, n'en, autant que je puis juger; par conséquent il signifie un homme qui ne veut rien reconnaître, ou plutôt qui ne
1 Pablié en 1862.
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
respeclerien. — C'est, répond l'interlocuteur, un homme qui envisage toute chose à un point de vue critique.
— Gela ne revienl-il pas au même? — Non, point du tout, un nihiliste est un homme qui ne s'incline devant aucune autorité, qui n'accepte aucun principe sans examen, quel que soit le crédit dont jouisse ce principe.
— En vérité I réplique le reprÉsentant de l'ancien régime. Allons ! je vols que nous ne nous enlendrone jamais. Les gens du vieux temps, comme moi, pensent que des principes admis sans examen sont absolument indispensableB. Vous avez changé tout cela ; que Dieu vous soil en aide ; nous nous contentons de vous admirer. Nous avions déjà des hégéliens; maintenant voici des nihilistes. Nous verrons comment vous ferez pour exister dans le néant, dans le vide, comme sous une machine pneumatique.
Mous avons ici l'acte de baptême — si l'on nous permet ce mot — du nihilisme ', l'acte de naissance est plus difficile à établir : comme tous les phénomènes de la vie sociale, les sectes et les systèmes existent longtemps avant qu'on songe à les nommer. Le roman d'Ivan Tourguenev ne met d'ailleurs en relief que le côté philosophique de la nouvelle doctrine ; la censure russe n'eût certainement pas permis à Bazarov d'exprimer.
* Le grand dictioDcalre de Dulil, le Littré rusee> en ISS5, ne prËte encore bu mol nihiliEme itucuue signilicution politique. 11 le défiait amaî: Doctriae moaetrueusB el immorale qui rejette tout ce qu'on na peut constater par le toucber.
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même par des périphrases ou des sous-entendus, un programme politique quel qu'il fût. Bazarov a dépouillé volontairement les sentiments les plus délicats du cœur humain ; il s'est rendu insensible à Tamour de la famille à Tamour de la femme. Ily a d'ailleurs chez lui une sorte de pose qui ne permet peut-être pas de le prendre complètement au sérieux ; il ne songe pas à propager ses doctrines. Il les exprime par des aphorismes laconiques dont quelques-uns méritent d'être relevés. Celui-jci par exemple : « Un bon chimiste est vingt fois plus utile que le meilleur poète. » (Ici Bazarov se rencontre sans s'en douter avec Malherbe, qui disait par boutade qu'un bon poète est moins utile à l'état d'un joueur de quilles.)
Quand on lui parle d'art, il répond qu'il n'estime que « l'art de gagner de l'argent et de guérir radicalement les cors aux pieds... » Pour lui, la science, au sens général et abstrait du mot, n'existe pas ; il y a des sciences comme il y a des métiers; la seule chose qui importe est de savoir que deux et deux font quatre, tout le reste n'est rien. — La nature n'est pas un temple, mais un atelier. — Il n'existe point de principes, il n'y a que des sensations, tout dépend des sensations. Si j'ai l'esprit négatif, contrariant, cela dépend de mes sensations. Il m'est agréable de nier ; ma cervelle est ainsi construite et voilà tout.
Bien que toute idée de propagande politique soit étrangère au type de Bazarov, tel que l'a compris Tourguenev, il y a parmi ces axiomes tel po5^u/a/t£m qui
■< LE NIHILISME ET LA KtTSSIE. lyj
BiifRt à expliquer la tendance révolutionnaire du parti qui terrorise aujourd'hui la Russie. En voici un qui trouve chaque jour son application. « La logique de l'histoire est inutile ; vous vous passez fort bien de logique pour porter un morceau de pain à votre bouche lorsque vous avez faim. A quoi bon toutes ces abstractions 7 • Ici Bazarov, comme beaucoup de naturalistes ou d'an thro polo gislcs, ou même de philosophes, manque complètement, sans s'en douter, à l'esprit critique scientifique dont il prétend s'inspirer. 11 n'y manque pas moins quand il déclare qu'il est inutile d'étudier chaque homme séparément. Un seul exemplaire suffit pour juger tous lesautres. Les hommes sont comme les bouleaux des forêts ; aucun botaniste ne s'avisera d'en étudier chaque échantillon séparément. La comparaison peut sembler ingénieuse ; mais il n'est pas un esprit sensë, je ne dis même pas spiritualiste ou religieux, qui ne lui préfère celle du roseau pensant de Pascal: Il Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Hais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le lue, parce qu'il sait qu'il —meurt et que l'avanlage que l'univers a sur lui, l'uni- Brers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc I en la pensée. >■ Qui dit être pensant, dit par là même être libre ; qui dit liberté de la pensée, dit par là même TanJélé inGnie des êtres composant l'espèce pensante. Rourguener avait été grand prophète et profond psylologue en mettant dans la bouche de son héros^
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cette négation de Tindividualité humaine. A vingt ans de distance, elle figure encore sur le programme des nihilistes. Ils s'imaginent que tout le monde doit penser comme eux, et c*est pour cela qu'ils déracinent ceux qui osent penser autrement. Combien vrai aussi le jugement que Fauteur prête à Bazarov sur l'histoire, et comme il domine encore aujourd'hui les agissements de ses disciples I La logique de l'histoire est inutile I Tous les êtres sont identiques comme les bouleaux de la forêts Que dis-je ? ils n'ont même pas, comme les bouleaux, les phases diverses de la croissance et de la décrépitude. L'homme, autrement dit, est une antma vilis sur laquelle on peut opérer comme sur un cadavre. A quoi bon les tâtonnements, l'étude, la réflexion ? Tout ce qui se passe aujourd'hui en Russie est la mise en pratique de ces théories. On la traite comme un pays sans passé, sans histoire, une terre vierge (ce mot est encore de Tourguenev) sur laquelle on peut faire toutes les expériences possibles d'acclimatation et d^ défrichement, au besoin par le fer et le feu.
Mérimée, qui s'était chargé de présenter au public français Pères et enfants^ écrivait en 1863 dans la préface qu'il a mise en tête de cet ouvrage :
a Naguère on pensait à Saint-Pétersbourg d'après Hegel; présentement, c'est Schopenhauer qui a la vogue. Les adeptes de Schopenhauer prêchent Tac^/on, parlent beaucoup et ne font pas grand'chose : mais l'avenir, disent-ils, leur ap-
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
fârtient. Ils ont leurs théories sociales qui effrayenl fort les gens de l'ancien régime ; car pour un peu ils voua proposent de faire table rase de toutes les institutions exialantes. Au fond, je ne les crois pas dangereux, d'abord parce qu'ils De sont pas plus méchants que leurs pères ; puis ils sont en général paresseux; enfin, jusqu'à présent, le peuple, seul faiseur de révolutions durables, n'a rien compris & leurs théories, et eux-mêmes n'ont jamais pris la peine de faire h on édooalioQ. »
^HuEurément le grand sceptique, s'il revenait aujourd'hui au monde, serait fort surpris de voiries événemenla donnerde si terribles démentis àson optimiste confiance; il serait bien obligé d'avouer qu'il s'est trompé. Mais, avec le sens critique qui le caractérise, il n'hésiterait pas à reconnaître que des rêveurs peuvent toujours devenir dangereux quand ils en arrivent h nier la logique de l'histoire et la liberté de l'individu. Du reste, les successeurs de Bazarov n'en sont plus aujourd'hui à celle période d'inertie qni rasBurail Mérimée ; ils se sont donné la peine de faire l'éducation du peuple ; ils y ont recruté UD certain nombre d'adhérents ; peu heureusement, car le grossier bon sens du paysan russe répugne aux propagandes folles et aux théories fantastiques. Quinze anB après l'apparition de Pèt-es et enfants, Tourguenev, qui avait pour ainsi dire donné le prologue de l'histoire du nihilisme, a retracé la période de sa propagande dans une œuvre sur laquelle nous aurons oc-
casion de revenir. Malheureusement Mérimée n*était plus là pour en écrire la préface.
Le livre d'Ivan Tourguenev était Tœuvre d'un esprit sage et modéré, qui observe la formation des types nouveaux dans la société où il vit et qui s'efforce de les reproduire avec fidélité. Néanmoins, ses portraits ne furent pas acceptés sans murmures etsans protestations; les pères et les fils s'y trouvèrent également peu flattés. Vers la même époque, parut un écrivain de la nouvelle école, qui entreprit de peindre la secte à laquelle il appartenait et de faire connaître l'idéal social auquel elle aspirait. C'était Nicolas Tchernîchevsky ; il était fils de pope et ce détail n'est pas à négliger dans sa biographie ; les fils de popes, placés sur les confins du monde bourgeois et rural, forment aujourd'hui en Russie une catégorie de déclassés qui joue un rôle important dans les convulsions sociales de ce pays. Autrefois, ils entraient dans le clergé; ils poursuivent maintenant d'autres carrières ; leur naissance fait qu'ils n'y arrivent pas toujours. De là leur aigreur contre une société qui qui ne leur accorde pas au soleil la place qu'ils croient mériter.
Esprit bizarre, original et violent, Tchernichvsky semblait réaliser dès l'université le type rêvé par Tourgue-
^TO7. Mais le médecia Baiamv se contentait de parler : I Tcternîchevsky écrivait ; il fut pendant dix unnées attaché à la rédaction du Contemporain, où il traitait de ' préférence les questions politiques et sociales. Il pu- I bliait en même temps une étude sur l'économie politique de Stuart Mill, et s'efforçait de substituer à l'ëconomie politique bourgeoise ce qu'il appelait l'économie popu* i laire : il accommodait tant que bien que mal au goût russe les fantaisies des Babeuf, des Saint-Simon, des Fourier, des Oweo, etc. Il n'oubliait qu'une chose, à Ja vérité, c'est que ce peuple pour lequel il prétendait écrire n'était pas même en étatdelire un almauach du £anra/- ' (ivateur. Les esprits les moins espérimenlés sont les plus ! accessibles aux utopies ; les éloquentes divagations de Tcherniclievsky lui valurent auprès de la jeunesse une immense popularité ; lesétudianls, grisés par les théories de Feuerbach, de Buchuer, de Schopenhauer saluèrent avec enthousiasme celui qui leur eemblait incarner les rêves nébuleux des utopistes les moins conciliablea. Tchernichevsky devint le centre, le chef peut- être d'une association nihiliste ; il entra en relation avec Herzen, Bakounine et les révolutionnaires étrangers ; en juillet 1862, il fut arrêté et jeté en prison. Reconnu coupable d'intelligencescriminellesavec Herzen, de proclamations séditieuses et d'excitations à la révolte, il fut condamné | à quatorze ans de travaux forcés et à la déportation perpétuelle en Sibérie. A ces peines sévères h sénat joignit celle du pilori. 11 iLvait cru effrayer les adhérents
par cette aggravation du châtiment ; on donnait sim*plement au condamné Tauréole du martyre; une jeune fille vint, dit-on, jeter des fleurs à ses pieds.
L'œuvre capitale de Tchernichevsky est le roman intitulé Que faire ? qui parut en 1863, à l'époque où l'auteur était privé de sa liberté. L'intrigue importe peu; un jeune nihiliste épouse par amour une jeune fille qu'il a convertie à ses doctrines ; il s'aperçoit qu'elle en aime un autre, la quitte volontairement, prend un faux nom, se remarie à son tour, et devient l'ami de sa première femme et de son second mari. C'est la thèse de l'amour libre quia été soutenue ailleurs qu'en Russie. Ce cadre est un prétexte à peindre ce que Tchernichevsky appelle les hommes nouveaux. Ceux qui les ont précédée étaient, dit l'un des héros du roman, des imbéciles ou des coquins ; les hommes nouveaux, eux, sont autre chose. Pour eux, tous les vieux sentiments de l'humanité ne sont que des préjugés ; tout se home à la physiologie et à la pathologie. L'homme nouveau, Lopoukhov, devient amoureux de Vera Pavlovna en lui faisant lire la Religion de Feuerbach et la Destinée sociale de Considérant. Ce Lopoukhov est étudiant en méde*cine ; il rêve d'être reçu médecin dans un hôpital militaire, ou d'avoir une chaire à la faculté, mais il ne vou»drait à aucun prix exercer la profession médicale* Tchernichevsky insiste sur ce fait et constate que depuis dix ans la plupart des étudiants en médecine ne veulent plus s'adonner à la pratique.
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
ux, l'art médical est à ses débuts; ils se pi cupent moins de soigner les malades que d'amasser , des malénaus BcienliUques pour les médecins futurs. » En attendant, ils laissent les êpidëinies décimer lu population des provinces ' ; ils abandonnent à des charlatans ou à des bonnes femmes ces paysans, leurs frères, pour lesquels ils ré vent un monde nouveau, X la terre et la liberté, » et qui provisoirement peuvent crever comme des chiens. Ils se soucient même peu de leur famille, qui végète dans la misère, alors que la pratique pourrait lui procurer une honnête aisance. Il est bien évi- !nt que le gouvernement russe ne peut fournir des laires à tous les candidats ; en attendant que leurs mentes soient récompensés, ils restent dans les villes et font, faute de mieux, du nihilisme. Ne trouvant paa toujours de cadavres à disséquer, ils opèrent direcleteraent sur la société. Lopoukohv, malgré ses principes, a cependant la faililesse de cédera l'amour; mais la femme qu'il a nourrie de Feuerbach et de Considérant Bït, elle aussi, une femme nouvelle. Elle veut être l'égala de l'homme ; elle prend une profession pour échapper à l'humilialion d'être nourrie par son époux ; elle donne d'abord des leçons de piano, elle organise ensuite un atelier coopératif de couture, étudie la médecine pour i ouvrières; elle interdit à son fiancé les dé-
moQstrations de tendresse ou de galanterie, qui d'après elle, tendent à prouver que la femme n'est pas l'égale de rhomme; elle lui trace tout un programme de vie conjugale indépendante, d'après lequel chacun des époux a son domicile et ne rencontre l'autre que sur un terrain neutre. Avec Vera Pavlovna apparaît dans la littérature russe la femme émancipée, qui depuis a fait son chemin dans la société et dont la dernière incarnation a été la célèbre Vera Zasoulitch. Ajoutons que cette femme de fer, après s'être engagée dans les liens d'un premier mariage, n'hésite pas à en contracter un autre du vivant môme de son premier époux ; une attraction passionnelle Tentraîne et elle y cède sans songer même à résister.
A côté de ce ménage à trois, moins digne d'intérêt que de pitié, l'auteur a placé un type idéalisé de l'homme nouveau. Rakhmetov est le saint, le visionnaire de l'évangile nihiliste ; fils d'un père général, il se dépouille volontairement de sa fortune; il l'emploie à entretenir dans les universités de pauvres étudiants; pour se mettre en état de frayer avec le peuple, il consacre plusieurs années à se faire, en sciant des bûches et en tirant des bateaux, un physique plébien ; comme les athlètes antiques, il s'interdit le vin et l'amour, mange du pain noir et de la viande « pour se faire des muscles » enfin, à l'instar des ascètes chrétiens, il imagine de coucher sur des pointes de clous. Remarquez que le roman de Tchernichevaky date de i8ô3 ; il paraissait
! NIHILISME ET LA RUSSIE
t même oiî Mérimée aFlirmaît que les nihilistes n'avaient encore rien fait pour l'éducation du peuple. Le type de Rakmetov semble avoir été créé tout Ïprês pour répondre à cette objection.
Poursuivons à travers la littérature russe l'analyse du type nihiliste. Le grand peintre qui l'avait introduit le premier dans Pérex et enfants ne pouvait manquer d'en étudier le développement et de le retracer dans une œuvre ultérieure. C'est ce que Tourguenev a tenté en 1876, dans un roman qui a produit une sensation profonde en Russie et à l'étranger '. Il n'apu,bien entendu, dans les conditions actuelles de la littérature, esquisser que le côté social du type nihiliste ; il a dû se taire sur le côté politique. Néanmoins sa dernière œuvre mérite d'être étudiée comme l'un des tableaus tes plus complets qu'on ait tracés du nihilisme dans la Russie contemporaine.
Nous négligeons l'intrigue du roman; elle nous impeu. Ce qui nous intéresse, ce sont les caractères. 'action se passe en 1870, c'est-à-dire sept ans après celle du roman de Tchernicbevsky. Les types n'ont pas encore pris cet aspect tragique qu'il faudrait leur donner laintenant. L'auteur les aurait sans doute aujourd'hui
pac
poussés plus au noir. Toutefois, n'oublions jamais que la roman politique est absolument impossible dans les conditions actuelles de la presse russe. L*esprit qui guide la plume de Técrivain est à la fois satirique et bienveillant ; il reconnaît de bonnes qualités à ses héros, tout en déplorant le mauvais usage qu'ils en font ; il essaie de leur faire comprendre qu'à poursuivre le rien on perd son temps, on gaspille sans profit des forces et des vies qui pourraient être employées utilement à quelque chose. Tous ses nihilistes sont des déclassés ou des oisifs, sauf un seul, Solomine, qui travaille et qui est dans la pensée de l'auteur l'homme de l'avenir. Ils obéissent aux instructions d'un comité mystérieux, dont les agents portent les ordres dissimulés dans des tiges de bottes. L'un des principaux organes de ce comité mystérieux est un blanc -bec, un certain Kisliakov que l'auteur a ingénieusement laissé dans la coulisse; nous ne le voyons point apparaître en scène, mais nous apprenons par l'analyse de ses lettres que pendant les dernier mois, il a (( roulé sur les routes de onze districts, visité neuf villes, vingt-neuf villages, cinquante-trois hameaux, une métairie et huit fabriques ; il a passé seize nuits dans des greniers à foin, une dans une écurie, une dans une étable à vaches ; il s'est faufilé dans les cabanes des ouvriers, dans les baraquements des terrassiers du chemin de fer ; partout il a instruit, prêché, distribué des brochures et recueilli des renseignements, rédigeant les uns sur place et retenant les autres dans sa mémoire
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par les procédés les plus perfeclioimés de la mnémonique moderne ; ii a écrit quatorze longues lellres, vingthuit petileg, dix-huit billets (dont quatre au crayoDi un avec du sang, un avec de la suie délayée dans l'eau) ; s'il a eu la possibilité de faire tant de choses, c'est parce qu'il sait distribuer gyaténiatiqueinent son temps, selon les préceptes de Quentin Johnson, de Sverlilsiij , de Carélîus et autres statisticiens et publicisles. »
Au milieu de tant d'occupations, l'ingénieux Kîsliakov trouve encore le temps de compléter la théorie de l'allraction passionnelle de Fourier; il découvre ce que c'est que le véritable iol ; il s'étonne de penser qu'à vingt-deux ans il a déjà résolu tous les problèmes de la vie et de la science ; 11 déclare qu'il transformera la Russie, qu'il la secouera comme un prunier, qu'il la retournera comme un gant.
La plume de Tourguenev s'égaie évidemment à faire peindre par lui-même ce jeune et naïf présomptueux. Te! jadis Alfred de Mussetnous esquissait en vers gaulois le lype de Durand, « râpé, sycophanle, envieux, «
Ruminant de Fourier la rêve humanilaire.
et méditant un état de social oà
On ne verra plus rien qui ressemble au passé. Les riches seront gueux et les nobles infâmes. Nos maux seroatdesbienSjles hommes seront femmes Et les femmes seront..., tout ce qu'elles voudront
De rois, de députés^ de ministres, pas un ; De magistrats néant, de lois pas davantage, J'abolis la famille et romps le mariage.
Ni forêt, ni clocher, ni vallons, ni montagnes Chansons que tout cela I nous les supprimerons, Nous les démolirons, comblerons, brûlerons.
Musset croyait plaisanter ; mais toutes les fois qu^il se trouve un rêveur pour brûler quelque chose en théorie, il se trouve un imbécile pour le prendre au sérieux et pour tenter Tincendie dans la pratique. On Ta vu deux, fois à Paris en moins de vingt-cinq ans. Ce ne sont peut-être pas aujourd'hui les Kisliakov qui « secouent » eux-mêmes la Russie. Ce qu'il y a de certain, c'est que Tarbre est rudement secoué !
La plupart des nihilistes que Tourguenev a ingénieusement groupés dans son œuvre sont des déclassés. Tel est, par exemple, l'étudiant Nejdanov ; comme jadis Herzen, c'est le fils naturel d'un grand personnage. Cette situation fausse et pénible lui a aigri le caractère ; des lectures mal digérées lui ont faussé le jugement. A vingt-trois ans, il raisonne de tout et surtout a de Heine et de Proudhon, de Bœrne et du réalisme dans l'art. D II est dans une fureur continuelle contre la société où il vit. Il ne peut mettre le nez dehors dans cette ignoble ville de Pétersbourg, sans se heurter à quelque
^P LE NIHILISME ET LA RUSSIE, 29
bassesse, à quelque sottise, à quelque stupiâtlé, à, ^
quelque absurde injustice. 11 La moitié de la Rui^sie I
meurt de faim, la Gazette de Moscou triomphe, on in- I
troduit dans les écoles le classicisme, on interdit j
aux étudiants tes caisses de secours, partout l'es- i
pionnage, l'oppression, la dénonciation, le mensonge, j
la fausseté.» Conclusion: on ne peut plus vivre à j
Pétersbourg. Et une fois échauffé par le Champagne, j
NejdanoT proclame ■ qu'il faut agir, » Cependant, '\
comme il a encore un certain bon sens, il reconnaît 1
que ses théories destructives ne trouvent aucune sym- l
pathie dans la société et que le peuple n'a aucun senti- J
timent de sa situation. |
Pour aller étudier l'ennemi sur place, il accepte une i
situation de précepteur dans une grande famille à la I
campagne ; là, il devient amoureux d'une jeune orphe- i
Une, Marianne, qu'il convertit au nihilisme. Il s'enfuit I
avec elle et essaie d'aller prêcher au peuple la bonne ]
nouvelle; il endosse un costume grotesque de petit I boutiquier, distribue des brochures, et se jette dans
les cabarets à la suite des paysans. C'est ce qu'on j
appelle se simplifier. Malheureusement, Ncjdanov ne ]
sait pas supporter l'eau-de-vie ; pour prêcher le peu- ^ pie il faut boire, et boire beaucoup. Le second jour de son apostolat, Nejdanov rentre chez lui abominablement gris. Use trouve humilié, déshonoré ; il sent qu'il n'est bon à rien, pas même k faire le bonheur d'une brave fille çuï se laisse aimer par lui, el i\ se tttiifc \a.
3o ÉTUDES SLAVES.
cervelle. Il avoue dans son testament qu'il s'est dévoué pour une œuvre à laquelle il ne croyait pas. Il n'a pas su se « simplifier ; » il ne lui reste qu'à se « biSer tout à fait, » et il se retranche lui-même d'une société à laquelle il est inutile et où il pourrait devenir dangereux.
Son ami Markelov n'est pas précisément un déclassé, mais un homme qui n'a pas pu arriver ; par suite de désagréments qu'il a eus avec son chef, un officier ailemandy il a donné sa démission du grade de lieutenant d'artillerie ; il s'est mis à lire les écrits de Herzen et à en faire sa nourriture intellectuelle ; il essaie d'écrire lui-même ; mais faute de talent il n'arrive pas à donner une forme à ses pensées.
« C'était, dit notre auteur, un homme énergique, obstiné d'une intrépidité à toute épreuve, ne sachant ni pardonner, ni oublier, constamment blessé pour son propre compte et pour celui de tous les opprimés, et prêt à tout. Son esprit étroit s'était ramassé sur un seul point ; ce qu'il ne comprenait pas n'existait pas pour lui ; mais il méprisait, il haïssait la fausseté et le mensonge. Avec i^s gens de classe élevée, les réacs,» comme il les appelait, il était brusque et même grossier ; avec les gens du peuple, simple ; avec les paysans, affable comme avec des frères. C'était un assez médiocre propriétaire ; il roulait dans sa tête des plans socialistes qu'il n'avait jamais pu réaliser, pas plus qu'il n'avait pu terminer ses articles sur les défauts de rarlillerie russe. Règle générale, rien ne lui
LE NIHILISME ET LA RUSSIE. 3l
réuseisaait; ses camarades de régiment l'avaient eurnommé " pas do chance. • Caraclère franc et loyaJ, nature passionnée et malheureuse, il pouvait & un moment donné H montrer impitoyable, sanguinaire, mériter le surnom de monstre.... et il était capable aussi de se sacrifier auiB héailation et saoa retour. »
Le lecteur, qui se rappelle une page douloureuse de l'histoire coatemporaine, a déjà peut-être reconntl dans le portrait de Markenov quelques traits d'un deB chefs de la Commune. MarkeloT ressemble par pli
d'un cûté à Rosael ce dictateur passager, qui crut pouvoir organiser l'insurrection de 1871, et paya de sa vie une erreur éphémère. Mais Rossel avait du talent et Markelov n'ena pas. Markelov se paie de grands mots et de formules farouches. « Un coup de force est indispengable, comme un coup de bistouri dans un abcès. » Et il le lente, ce coup de force, à la faveur d'une échaoffourée de paysans ; mais, comme Don Quichotte rossé par les galériens, il est saisi et livré aux autorités pur ceux-là mêmes dont il prétend améliorer la destinée. Il va terminer sa carrière en Sibérie.
A cûté du sceptique Nejdanov et de l'atrabilaire Markelov, nous trouvons le naif et vaniteux Golouchkine. C'est le (Ils d'un vieux croyant, un homme nourri de superstitions enfantines, qui sa croit civilisé parce
Kil s'habille à l'allemande et qu'il écorchele français.
■fde de popularité, il veut à tout prix arriver b. la
renommée. Il veut qu'on parle un jour de Kapiton Golouchkine, comme on parle de Souvarov et de Potemkine. Cette passion de la gloire le jette dans ce qu'il appelle la position. (Il finit par apprendre qu'il faut dire opposition). Il devient nihiliste. Il professe les opinions les plus extrêmes et boit le Champagne comme de Teau. Ses extravagances ne lui causent d'ailleurs aucun ennui, il a, dit-il acheté toutes les autorités ; la vérité est qu'on le trouve probablement inoffensif et même utile à cause de sa bêtise. Tel ce fougueux orateur du temps de Louis-Philippe, qui croyait que chacune de ses paroles ébranlait le trône et l'état. « Gomme ils doivent avoir peur de moi aux Tuileries 1 » s'écriait-il à tout propos. Au lendemain du 24 février, il court à la préfecture de police pour prendre communication de son dossier. 11 se résumait en quatre mots : « Bavard, mais pas dangereux. » Bavard, Golouchkine Test surtout quand il bu du Champagne à la glace. Quelle « tour de Babel » il construit alors des concert avec Nejdanov, Markelov, Pakline et le commis Vasia, qui jure d'aller partout où son maître ira.
« Gomme des flocons de neige secoués par la tempête, les grands mots se heurtent et tourbillonnent dans l'atmosphère surchauffée de la salle à manger : progrès, gouvernement, littérature, question religieuse, question des tribunaux, classisme, réalisme, communisme, nihilisme; international, clérical, libéral, capital; administration, organisation, association et même cristallisation ! »
LE NIHILISME ET LA RUSSIE. 33'
■ Golouchkine ae vante d'avoir renoncé à l'antique ' barbarie ; ilconnait parfaitement les droits des prolétaires ; s'il a remplacé le commerce par des opératiui de banque, qui accroissent son capital, c'eBt uniquement pour que sa rldiesse soit utile au mouvement 1 général, su peuple: quand à lui, îl méprise le capital. ^ Une fois gris, il crie à tue-tëte : « Chez nous en Huasie, ', tout est pourri, tout. Au diable les modérés ; il faut en I finir d'un seul coup. » Cependant après l'échauffourée de Markelov, il finit par être arrêté sur la dénonciation d'un de ses commis ; livré aux autorités, il fait toute sorte de platitudes pour reconquérir sa liberté ', il n que mourir d'inquiétude et de frayeur, et grâce àsoal K« repentir sincère » il s'en lire avec une légère puni-
Pakline ne vaut guère mieux que Golouchkine ; c'est «n petit employé de commerce boiteux, assez ridicule, qui devient révolulionnire parce que, dit-il, l'atroce cuisine de sa gargotte lui irrite le foie. C'est un naïf ee laisse enguiriander par les habiles, el d<^nonce tUement sans s'en douter ta retraite où ses amis so 8ont réfugiés. Le seul homme sérieux de tout le groupe, c'est le directeur de fabrique, Solomine, un mécanicien intelligent et laborieux. II a sur ses collègues une grande supériorité ; il travaille et ii connaît la vie réelle. « Ii ne croit pas à l'imminence d'une révolution en Russie ; mais ne voulant pas imposer son avis, il laisse les autres essayer leurs forces et les regarde faire,
non de loiliy mais de côté.» 11 connaît parfaitement les révolutionnaires de Pétersbourg, et il sympathise avec eux, car il est du peuple ; mais il se rend compte de Tabsence inévitable de ce même peuple sans lequel rien ne peut marcher, de ce peuple qu'il faut longtemps préparer, mais de toute autre façon et dans un tout autre but. Voilà pourquoi, tout en étant sympathique aux rêves de ses jeunes amis, il se tient de côté, non comme un finaud qui biaise, mais comme un homme de bon sens qui ne veut perdre inutilement ni lui-même ni les autres. Il connaît le paysan russe, il connaît l'ouvrier russe et sait qu'il ne ressemble pas à celui des autres pays, qu'il ne comprendrait rien aux théories de l'Internationale et à la lutte contre l'infâme capital. Il permet à Nejdanov de tenter la propagande, à une condition toutefois, c'est qu'il ne touchera pas à ses ouvriers. Il rabat d'une main brutale le naïf enthousiasme de Marianne au moment où la jeune flUê s*imagîne qu'il suffit de se mettre en campagne et d'aller catéchiser quelques paysans pourvoir le commencement de la révolution. Il faut citer ici ses paroles :
« Sous quelle forme, Marianne, vous figurez-vous le commencement? Croyez-vous donc qu'il s'agisse de construire des barricades avec un drapeau au sommet et un cri de vive la république ? Et puis, ce n'est pas l'affaire d'une femme. Votre affaire, la voici: Vous rencontrerez aujourd'hui une Loukeria^ quelconque, et vous lui enseignerez n'importe
i Nom de paysanne russe*
^B LE NIHILISME ET LA RUSSIE. Ji) ,f
» quoi de bon ; et ce ne sera pas une Uche ^Isâe, Car Loukeria n'a paa l'enteadeinenl facile et elle as délie de voua ; elle se ligure par dessus \e marché qu'elle n'a aucun besoin de ce que vous voulez lui enseigner ; puis au bout de deux oa trois semaines, vous vous escriraerez avec une autre Lou- I keria et, dans l'intervalle, vous débarbouillerez un enTant 1 ou voua lui apprendrez l'alphabet. Voilà le vrai commeno»- I ment. " I
V Marianne trouve ce modeate rôle bien inférieur à ce- ^Vlni qu'elle a\ait rêvé; elle espérait pouvoir s'offrir en ^^ sacrifice. « Croye7.-moi, réplique Solomine, i! y a un aa-
eriflce plus grand et dont peu de gêna sont capables;
c'est de peigner un enfant teigneux. Pardonnez-moi
^^Jïpconyenance de l'expression "
^^k A la Qn du romrin, l'esprit pratique et honnête de So- ^^■Moiae trouve la récompense qui lui est due. II épouse ^HpCarïaane, et certainement elle sera plus heureuse avec ^|nd qu'avec cet écQrvelé de Nejdanov.
Ah 1 c'est uu gaillard, a'écrie le pauvre hoîteus Pakline. Il fera son trou, il a la bec pointu et ferme en mÉme tempe. Il a les mSmes peines et les mâmcs préoocupatioaa que nous; il déteste ce que nous détestons, mais ses nerfg le laissent tranquille et son corps obéit. C'est un gaillard. Les gens comme lui ssnt de vraiâ hommes : on ne les comprend pas tout de suite, mais ce sont les vrais hommes et l'avenir leur appartient. Dites ce que vous voudrez, mais
1 homme qui a un idéal et q
o fait pas dephea
I, qui
^t instruit et qui sort du peuple, qui i
3o Em-ES SLAVES.
XDêsoe «caps très !!ab3e... qv« tous &at-U de mieux? Oofcz-SDOÎ, fts&ft; seail e& Térïtal^e cbemin, c^'est celui qae soÎTCiit 1» gras siaiplei, terre à terre et habiles, les Solomîne en us mol — .. >
Pakline, qui fait à U fois le panégyrique de Solomine et l'oraison funèbre du nihilisme, loue avec raison le laborieux industriel de n'être pas un guérisseur à la minute des plaies sociales. Et il signale en même temps une de ces plaies, et des plus graves, dont la Russie est aujourd'hui gangrenée plus que jamais.
« Nous autres Russes, vous savez comment nous sommes ; nous espérons toujours qu'il arrivera quelqu'un ou quelque chose pour nous guérir tout d*un coup, pour assainir nos plaies, pour nous enlever toutes nos maladies comme on arrache une dent gâtée. Qui sera ce magicien? Est-ce le darwinisme? Est-ce la commune rurale? Est-ce Arkhip Perepentiev? Est-ce une guerre étrangère ? Peu importe; seulement, bienfaiteur, arrache-nous notre denti Au fond, tout cela veut dire: paresse, manque d'énergie et de réflexion ! Mais Solomine, lui, n^est pas de cet acabit ; c'est un gaillard I
Par Itt bouche de Pakline, Tourguenev fait durement la leçon à ses compatriotes. Malheureusement, beaiïcoup nerontpas entendu. Ils s'imaginent qu'avec le lért le ftMi ou la dynamite ils peuvent arracher la dent malade. Ils ne font dans leur brutale ignorance qu'enveni* mer la plaie qu'ils prétendent guérir.
LE MHILISME ET L\ RUSSIE
Un des traits curieux du drame n'-volutioanaire en Russie, c'est le rôle que les femmes y jouent. Un observateur aussi pénétrant que Tourguenev ne pouvait négliger ce côté du problème nihiliste. Il l'a touché d'une main discrète et délicate. Les deux héroïnes qu'il met en scène excitent chez le lecteur une sorte d'iulérèt sympathique. Une seulement est nihiliste par profession; l'autre le devient par circonstance et se guérit bien vite de ses rêveries en épousant un honnête homme.
Uarianne est une orpheline recueillie par commisération chez de riches parents, les Sipiaguine ; elle est la fille d'un fonctionnaire prévaricateur, auquel ses concussions ont valu un juste châtiment. Sa misère et l'infamie qui pèse sur le nom de son père suffisent à faire d'elle une déclassée; elle n'a qu'une ambition, sortir à tout prix de la situation précaire où elle est tombée; elle porte les cheveux courts, s'intéresse aux sciences uatnrelles et à la question des femmes. Cependant elle n'a pas encore pris de lunettes, ni renoncé aux manebettes. Jusqu'au moment où elle rencontre Nejdanov, elle borne son activité sociale à enseigner la lecture à 'le petits paysans. Elle a le caractère aigri et le dit elle- \atme : ii Je ne puis supporter l'humiliation d'une < fausse indulgence, je ne puis souffrir qu'on me protège, n " Marianne — c'est Tourguenev qui parle — ap-
partenait à une classe particulière d^ôtres malheureux qu*on rencontre assez souvent en Russie depuis quelque temps. La justice les satisfait sans les réjouir, et Tinjustice, pour laquelle ils ont une susceptibilité terrible^ les trouble jusqu'au fond de l'âme. » C'est cette susceptibilité terrible qui arma, on s'en souvient, le bras vengeur de Yera Zasoulitoh. Marianne n'est pas malheureuse de son propre malheur ; c'est du moins ce qu'elle dit. Il lui semble par moments qu'elle souffre pour tous les opprimés, les déshérités de la Russie. Ou plutôt non, elle ne souffre pas; elle s'indigne avec eux, elle se révolte, elle est prête à donner sa vie pour eux. Quand son père était en Sibérie, elle avait envie d'aller le rejoindre, « non pas tant par affection pour lui, que par désir d'aller voir de ses propres yeux, de sentir sur son propre corps comment vivent les persécutés. » Le jour où elle rencontre dans Nedjanov un déclassé comme elle, elle croit l'heure de son apostolat venue, elle se sauve avec lui ; elle médite d'aller dans le peuple, de se faire couturière, blanchisseuse, de se simplifier. Nous avons vu plus haut comment le rude bon sens de Solomine fait échec à son juvénile enthousiasme. Cependant elle se met à laver la vaisselle, elle est enchantée que ses mains deviennent rouges et dures. Elle s'attend d'un instant à l'autre à monter sur Téchafaud, si c'est nécessaire. La mort tragique de Nedjanov la ramène à un sentiment plus juste de la réalité. Mariée avec Solomine, elle deviendra une femme sérieuse et une ci-
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toyenne utile à la Russie. Au fond, le cœur est bon chez elle, et si le jugement est faux, il pourra se redresser aous l'influence d'un mari honnête et intelligent.
Machourina, elle, n'a pas besoin de se timplifier ; elle toute simplifiée d'avance ; originaire d'une pauvre famille de la Russie méridionale, elle est venue à Saint- Pétersbourg pour étudier la médecine avec six roubles dans sa poche. Elle a conquis à force de travaille grade de sage-femme; elle est logée dans une chambre misérable, porte des robei de laine noire et a les mains rouges. N'ayant rien des charmes de la femme et ne comprenant rien aux privilèges de son sexe, elle en rêve l'émancipation : elle vent refaire la société, où ses pareilles n'ont pas une place suffisante, et elle se jette à corps perdu dans le nihilisme. Le comité occulte n'a pas d'agent plus dévoué. Elle parcourt la Russie d'un bout
l'autre. Elle va môme à l'étranger. Quoiqu'elle le à peine quelques mots d'allemand, on l'envoie à Genève ; quand ses amis ont été compromis dans procès politique, elle trouve moyen de revenir en Russie avec un passeport italien. Machourina reste fille
vertueuse. L'auteur donne à entendre que Nejdanov
lui est pourtant pas indifférent ; mais la rude iiéroïne comprime d'une main virile ces misérables défaillances du cœur. Seule du groupe, elle reste fidèle à l'œuvre de propagande, à ce que l'auteur appelle la Hussie anonyme. N'est-ce pas cette Russie anonyme qui terrorise aujourd'hui la Russie ofTicielle ?
Hu
Gomme on le voit par cette analyse, Tourguener n*a pas voulu écrire un pamphlet, ni faire œuvre de parti ; il persifle avec une sorte d^ironie paternelle ces écervelés qui jouent leur vie pour un rêve ; il ne les représente ni comme des filous, ni comme des bandits. Il force le lecteur à s'intéresser à eux ; ce n*est pas sans une certaine déconvenue qu'on assiste à leurs mésaventures. Le malheur de tous ces révolutionnaires, c'est qu'aucun d'entre eux ne se fait une idée juste du pays où il vit, ni du peuple sur lequel il doit opérer. L'auteur de Terres vierges signale ce phénomène avec une merveilleuse clairvoyance. Nous avons vu plus haut Solomine déclarer que l'ouvrier russe ne ressemblait point à celui des autres pays et défendre qu'on y touchât. Que reste-t il donc ? le paysan. En aucun pays il n'est très accessible aux prédications révolutionnaires, en Russie moins que partout ailleurs.
u De quelque manière qu'on parle à ces gens-là, il n'y a pas moyen de se faire comprendre, s'écrie Markelov à bout de patience. Ils ne comprennent pas même le russe. Le mot « part » leur est très bien connu, mais « prendre part... » Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire : prendre part à ?... Ils n'en savent rien, c'est cependant du russe, que diable! »
Markelov est propriétaire rural ; il vit au milieu des paysans ; il essaie de leur expliquer et de leur faire mettre en pratique le principe d'association. Us s'y
LE NIHILISME ET LA RUSSIE
refusent obstinément. Après loutea les explications, uo \ vieillard lui réplique gravement: « Profond était le | trou, jusqu'à présent ; et aujourd'hui il l'est tellement qu'on ne voit plus le fond. « Cette leçonet bien d'autres n'empêchent pas Markelov de s'écrier à tout propos qu'il faut agir et que la patience du peuple est à bout. Quelle déconvenue pour le pauvre Nejdanov, le jour 1 où se croyant simplifié, il s'élance tête baissée dans I9 peuple pour le catéchiser. 11 commence par proposer des brochures à quatre individus. L'un lui demande ai c'est un livre de piété et ne les prend pas ; le s déclare qu'il ne sait pas lire et prend une brochure, comme la soubrette de Molière, à cause de l'image ; le troisième commence par dire : C'est çà, oui c'est çà; puis au moment où Nejdanov s'y attend le moins, l'accable d'injures ; un quatrième accepte avec force ' remerciements, mais sans comprendre un traître mot à ce qu'on lui dit. Une femme s'écrie : « Vagabond de Moscou, il n'y aura donc pas de mort pour toi.» Un soldat en congé illimité menace de démolir le nihiliste i sux frais duquel il vient pourtant de se griser. Aussi, j dès sa seconde rencontre avec les paysans, NeJdanoT J est pris d'un profond découragement.
-Veux-tu, oui ou non.nouadoanerlaterreque tu pos^J
kjËdee, lui demande k brûle pourpoint un de ses catécha^
amènes ?
■ — Mais, je ne suis pus un propriétaire.
-Alors il quoi sert ce que lu nous chantet
D*autres fois, il tombe sur un beau parleur, un gaillard qui se croit de l'instruction et dont' toute la science consiste à répéter nn seul et môme mot, un mot favori. A chaque phrase, Forateur de village répète : « Oui, c'est ça, la production I d Impossible d*en tirer autre chose.
(( Que faire alors ? se demande Nejdanov avec désespoir. Etablir une imprimerie clandestine ? A quoi bon ? Nous ne manquons pas de brochures. Nous en avons qui disent au paysan : « Fais le signe delà croix, et prends ta hache;» et d'autres qui disent : « Prends ta hache tout simplement ! » Ecrire des nouvelles u à thèses » tirées de la vie populaire ? On ne les imprimerait peut-être même pas. Faut-il véritablement prendre la hache? Mais contre qui, avec qui, pourquoi ? Pour qu'un soldat de la couronne vous tire dessus avec un fusil de la couronne? C'est tout simplement un suicide compliqué: mieux vaut se tuer soi-même. *
C'est, en effet, à ce résultat qu'aboutit le nihiliste désespéré. Cependant, avant de se tuer, il essaie encore une fois de galvaniser ces masses inertes. Il monte sur une télègue et parcourt les routes en criant à tous les paysans qu'il rencontre : « Dormez-vous ? Levez-vous I L'heure est arrivée ! A bas les impôts I A bas les propriétaires ! » Certains paysans le regardent avec étonnement, d'autres passent leur chemin sans faire attention à ses cris : ils le croient ivre ; l'un d'eux en rei^-