I.i; MHILISME ET LA RUSSIE
'trant chez lui raconte même qu'il a rencontré en chemin un Français qui grasseyait dans son baragouin on ne sait trop quoi. Nejdanov persiste néanmoins dans ses illusions. 11 aperçoit un groupe de sept ou huit paysans; il se jetle au milieu d'eux et leur adresse un discours enflammé où reviennent à tout propos les mots de: Liberté I Poitrine en avant 1 Marchons I Les paysans Té-* coûtent d'un air ébahi : « Comme il est sévère 1 a s'écria. l'un deux. « Çà doit être un chef, » réplique un second. Un troisième conclut: " Gare à notre argent, on va le faire pleurer, u Nous avons vu plus haut comment celte mission malheureuse s'est terminée au cabaret et comment le héros revient dans un élat de complète ivresse. Et encore, pour qu'il puisse revenir, pour que les paj'sans consentent à le laisser sortir du cabaret, il a fallu payer un demi rouble de rachat. Nejdanov s'en tire à bon compte ; Markelov moins heureux que lui est saisi par ses auditeurs, garrottés et livré aux autorités. C'est qu'en effet, il n'y a rien à faire en Russie avec le paysan. Pour le décider à marcher en avant, il faut « non pas lui préeher des doctrines révolutionnaires, mais exploiter son attachement à la famille impériale; il faut imaginer quelque légende comme le faux Dimitri, ou, comme Pougatchev , montrer sur sa poitrine une estampille impériale obtenue k l'aide d'un gros kopek à l'aigle, chauffé au rouge. » C'est I& la conclusion qui lort du récit de Tourguenev et depuis quatre ans
■ ■Iwgle, ctiai
les événements ne lui ont pas donné de démenti. Si nous avons si longtemps insisté sur une œuvre de pure imagination, c'est qu'elle a pour qui connaît la Russie la valeur d'un document historique ; c'est que l'analyse psychologique de ces héros de roman est indispensable à la solution du problème quinous occupe : rechercher les causes du nihilisme et voir qu'elles en peuvent être les conséquences. Ceci posé, abordons l'étude de la réalité.
On a beaucoup disserté dans ces derniers temps sur les origines du nihilisme et sur les causes en vertu desquelles ce fléau moral et politique sévit avec plus de rigueur en Russie que partout ailleurs. Nous avons au début de ces études signalé la principale de ces causes et nous prions le lecteur de ne pas perdre de vue les considérations qui lui ont été présentées. La Russie est beaucoup plus jeune que tous les autres états européens ; les nihilistes essayent de s'assimiler et d'appliquer à leur pays les doctrines et les utopies radicales élaborées au-delà des frontières; mais leur constitution morale n'est pas encore assez solide pour les digérer. Il résulte de cette ingestion prématurée une série d'accidents cérébraux qui aboutissent à une véritable folie. L'homme fait peut supporter les alcools ; le cerveau de l'enfant est immédiatement détraqué par leur funeste
LE NIHILISME ET I.A RUSSIE
influence. On ne trouve, en général, ni Allemands, Polonais parmi les nihiliales ; c'eat que leur éducation morale est plus forte que celle des Busses, c'est que la carrière de leur nation remonte à une plus haute ancienneté, qu'ils ont re^u de l'histoire une éducation plus j solide, de la nature un tempérament mieux équilibré.! Des esprits clairvoyants ont déjà noté cette dilTérenc^fl capitale entre l'esprit révolutionnaire de l'Occident etl celui de la Russie. Les radicaux socialistes ou c nistes de l'Europe ont, en général, un puint de départ historique derrière eux ; ils ont devant eux un idéal déterminé, plus ou moins fantastique, sur lequel ils prétendent mouler la société et l'état. Il n'en est pas de
tméme des nihilistes'. La Kuasie n'a pas d'histoire poli- ;tique. Les peuples de l'Occident ont non seulement fasse par lesétapes variées d'un long développement; ils ont, en outre, reçu l'héritage du monde antique. Les esprits sont pour ainsi dire portés par le flot de l'histoire. Les salutaires leçons du passé manquent aux enfants perdus de la patrie russe; il leur manque aussi l'heureuse hérédité de la vie pratique et du bon sens. On a voulu expliquer le nihilisme comme un produit naturel et spontané de l'esprit slave. C'est li une thèse erronée qui ne supporte pas l'examen ; il y a des Slaves ^llears qu'en Russie : il y en a en Pologne, enBohême^ n Serbie et en Croatie. Mais ils ont vécu de la vie dQi]
) Deuttcht RundK/ittu. Mars 1878.
4fS ÉTUDES SLAVES.
l'Occident, ils ont participé au déyeloppement de la civilisation européenne. On peut trouver dans ces pays des rêveurs, des révolutionnaires, on n'y trouve pas de nihilistes. L'idée de ne reconnaître aucune autorité, ni en hintoire, ni en philosophie, ni en morale, ni en politique, de vouloir tout détruire, sans rien reconstruire, ne peut germer que chez des ignorants subitement grisés par une demi-science.
C'est de 1860 à 1870 que cette maladie morale a commencé à se développer en Russie. Elle a surtout sévi parmi la jeunesse des écoles et des universités, parmi les étudiants appartenant aux classes inférieures, aux fils des bourgeois, des marchands et des prêtres. Pauvres pour la plupart, ils ne doivent leurs bourses d'études qu*à la munificence de l'état ou à la générosité des particuliers. La science qui aurait dû être un bienfait poureux leura été plus funeste que l'ignorance ne l'avait été à leurs pères. En se comparant à la génération précédente, leur premier sentiment fut une mauvaise honte. La science les fit rougir de leurs origines etdeleurpays. Leur incontestable supériorité leur inspira une vanité maladive et contagieuse. Une fois munis de leur diplôme, les uns ne pouvaient pas en trouver l'emploi, les autres ne le voulurent pas ; la plupart des carrières étaient encombrées parla noblesse; quelques-unes off'raient un champ libre h une intelligente activité ; c'est précisément celles où on lie voulut pas entrer. Telles sont, par exemple, la mt'decinc cl la pharmacie ; une fois reçu doeteur, l6
■ LE NIHILISME ET LA RUSSIE. 4^ '
^ënne étudiant n'a qu'un rêve, obtenir de l'état, une 1 chaire, un laboratoire, disséquer des cadavres, élargir le donmine de la science. 11 aspire à travailler pour l'humanité, — oe qui se concilie aisément avec une certaine paresse, — il dédaignerait de soigner ses compatriotes, la pratique lui semble au-dessous de son génie, il y a en Russie une industrie importante qui est à peu ] près ■tout entière aux mains des Allemands, c'est la ' pharmacie. Le Russe piopremeiit dit ne veut pas s'abaisser jusqu'à préparer des lochs ou à rouler des pilules ; il a bien autre chose à faire ; il panse les plaies de l'humanité. Dernièrement, un journal nihiliste quis'imprime à Genève constatait avec une joie sauvage que la ' diphtérite, la syphilis sévissaient plus que jamais en Russie et il rendait, bien entendu, le gouvernement responsable du progrès de ces fléaux. Mais ce n'est pas le gouvernement qui empêche leaLopoukhovet les Bazarov de praLiquer leur art pour le bien du pauvre peuple. C'est eux-mêmes qui se condamnent volontairement luz études théoriques et se refusent k l'exercice d'une irofession utile et honorable.
 cAté de celte vanité maladive que nous venons de signaler, il faut noter et flétrir une coupable paresse. La jeunesse russe aime beaucoup à pérorer en fumant cigarettes ; elle passe volontiers à des causeries
SbnleueeE un tempsqui serait mieux donné au sommeil , Ou au travail. Herzen nous apprend quelque part ( de son temps « la philosophie de la musique figurait et
IMtf
première ligne parmi les préoccupations de ses jeunes contemporains, et qu'on entamait des dissertations philosophiques sur chaque accord de Beethoven. » Le travail intellectuel est une importation nouvelle en Russie ; les petits-fils des boiars ou des marchands qui, il y a un siècle, ne savaient encore ni lire, ni écrire, n'ont pas reçu la tradition du travail intelligent et raisonné. Leur activité morale s'exerce à tort et à travers sur des objets parfois inutiles, souvent même dangereux. Les pères auxquels la haute éducation a manqué ne sont pas en mesure de surveiller ou de diriger celle des enfants.
Ils mordent indifféremment à tous les fruits de l'arbre de la science et ne peuvent pas toujours les digérer. Ils se nourrissent tour à tour des conceptions les plus sublimes de la métaphysique, des rêves les plus extravagantsdu socialisme et quand, du haut de leur nuageux idéal, ils redescendent sur la terre, ils se trouvent aux prisesavec une réalité misérable. La Russie actuelle a fait d'incontestables progrès ; mais elle n'est encore ni l'Allemagne, ni la France, ni l'Angleterre. Le niveau général de la dignité et de la moralité humaine y est de plusieurs degrés inférieur à celui de l'Occident ; malgré de nombreuses concessions libérales, le despotisme et le fonctionnarisme y font encore sentir tout le poids de leur lourde main. Un moment on a pu croire que de progrès en progrès l'empereur Alexandre II amènerait son pays au degré de la liberté où sont arrivées des nations plus
fausse route. En Occident, le rôle des études classiques dans l'éducation est la conséquence naturelle de l'histoire. La Grèce et Rome sont les ancêtres intellectuels des nations modernes ; elles ne sauraient les oublier sans être pour ainsi dire infidèles à des traditions de famille. Cependant, on commence à comprendre aujourd'hui en France que si la tradition gréco-romaine est glorieuse et respectable, elle peut à la longue devenir dangereuse, et qu'il ne faut point en abuser. Depuis i870, il se produit une réaction énergique contre Fabue de certains exercices que les jésuites avaient introduits dans un enseignement uniquement réservé aux fils d'une noblesse oisive, et qui conviennent moins aux enfants d'une bourgeoisie laborieuse.
D'ailleurs la tradition classique n'existe pas en Russie : elle n'a rien hérité de Rome ; et de l'esprit grec, elle n'a connu que la décadence byzantine. Introduire de force l'antiquité dans l'éducation de la jeunesse, c'était préparer une génération de beaux parleurs {govorouny) * et de déclassés. C'était rendre inutiles à la société, ou peut-être même nuisibles, des jeunes gens qui mieux dirigés auraient pu se distinguer par de bons et loyaux services. Les étudiants qui fréquentent les universités sont pour la plupart fort pauvres ; mal pré-
* Une comédie piquante, jouée il y a quelques années à Moscou sous ce titre, met en scène cette jeunesse plus éloquente que pratique. Elle a pour auteur M. Mann. L'espace nous manque malheureusement pour en donner l'analyse.
H LE NIHILISME ET LA RUSSIE. 5l
* ^Mréa par leurs antécëdeDtB aux étudeB qu'on leur icO' posait, beaucoup d'entre eux onlvuse briser contre dei
esamens difficiles la carrière qu'ils avuienLeapérée; exclus du service de l'état sur lequel reposait tout leur avenlr, ilssetrouvaientcependanttrop instruila pouri'aprendrede bon grêle métierdeleurspères, pour rentrer dans la pràtrise, l'agricullure ou la petite industrie. Mécontenta de la sociale, honteux de leurs parents, jaloux de ceux que la fortune ou le rang avait plus favorisés, ces déclassés devaient âtre des InstrumentR dociles aux mains des agitateurs, qui conspiraient h l'étranger le renversement de l'ordre de chose établi. Le classiciBme, il faut bien le reconnaître, prédispose aisément les jeunes esprits aux entraînements métaphysiques ou oratoires, A défaut d'une carrière positive, plus d'un jeune utopiste s'est mis à rêver un bouleversement social, et à défaut de cet idéal les palmes du martyre. Plus la censure était rigoureuse, plus la police était inquisitorialo, plus il y avait d'âpre voluptë k propager aous le manteau la bonne nouvelle révolutionnaire. On avait reproché aux nihilistes de n'avoir pas d'adhérents dans le peuple; Mérimée, comme nous l'avons vu, Iss déclarait peu dangereux, attendu qu'Us n'avaient rien fait pourl'éducation du moujik. Beaucoup de braves jeunes gens crurent que le moment était venu d'aller le prêcher et de le convertir aux dogmes nouveaux. Si le peuple n'était pas aussi heureux qu'il pouvait l'être, à qui fallaitil s'en prendre, sinon à la bureaucratie, au despotisme,
aux abus séculaires que le gouvernement et ses agents conservaient en dépit du progrès ? Si le peuple n*était pas capable de savoir ses maux par lui-même, il fallait les lui faire toucher du doigt, lui en indiquer le remède, et le préparer à la révolution sociale qui devait s'accomplir à son profit et qui pourtant ne pouvait pas se faire sans lui. D'ailleurs, les précédents ne manquait pas à ces missions, qui sembleraient étranges en d'autres pays. Pendant des siècles les raskolniks ou vieux croyants n'avaient-ils pas dû dérober aux yeux jaloux du gouvernement orthodoxe le mystère de leurs rites, de leurs imprimeries secrètes, de leurs sanctuaires abrités au fin fond des forêts ? Récemment encore les Polonais, durant leur insurrection, n'avaient-ils pas donné dans Varsovie même et sur tout le sol de l'ancienne Pologne le curieux spectacle d'une mystérieuse et insaisissable organisation ? A leur exemple, la jeunesse nihiliste créait des sociétés secrètes et dépéchait des agents dans les centres les plus éloignés. Si la presse n'était pas libre, on y suppléerait par la littérature manuscrite et par des imprimeries clandestines. On a beaucoup parlé dans ces derniers temps du journal révolutionnaire Zemlia % Volia (terre et liberté). On l'a cru de création récente. Nous le trouvons déjà mentionné dans une publication qui remonte à l'année i 867. D'ailleurs les presses russes de Londres, de Bruxelles et de Genève se chargeaient de publier des pamphlets plus faciles à colporter qu'à faire comprendre du paysan. Gomme celui