BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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PRÉFACE
Dans un précèdent volume publié en 1895, f avais surtout en vue C histoire des artistes; celui-ci est particulièrement consacré à la critique d'art et à ses transformations successives . Tard venue, — le siècle dernier l'a vue naître et se développer , — elle constitue aujourd'hui un des genres les plus importants de la littérature contemporaine. J'ai essayé de montrer ici les ressources nombreuses et de toute sorte dont elle dispose maintenant et qui, en lui permettant de se mouvoir sur un terrain plus ferme, doivent assurer à ses travaux la précision et F autorité qui jusque-là lui faisaient complètement défaut. Loin d'appauvrir le sentiment, les connaissances qu elle exige désormais ne peuvent que l'éclairer et donner à ses apprè-
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dations la vie et l'intérêt qu'on a le droit d'exiger d'elle à notre époque. En aucune façon , du reste , les recherches documentaires dont elle ne peut plus se passer , ne sauraient suppléer à l'amour de la nature et de l'art qui sont la condition même de la vocation du critique comme de l'artiste. C'est dans la mesure oh L'un et l'autre aiment la nature que tous deux , en effet , peuvent se comprendre , se soutenir mutuellement, et initier ainsi le public aux interprétations nouvelles qui méritent d'être proposées à son admiration. En ce sens , il est permis de dire que la critique d’art est à la fois une science et un ait et Fromentin, par l’action décisive qu'il a exercée, en serait la meilleure preuve. Indifférente à la nature, obligée, parsuite, de déduire ses jugements des œuvres du passé, la critique resterait fermée à l'intelligence des œuvres originales, exposée par conséquent à commettre ces injustices dont Delacroix , Corot, Rousseau et Millet, entre autres, ont été trop longtemps les victimes.
Avec I amour de la nature, l'étude des musées est également nécessaire aux critiques comme aux artistes ; c'est d'elle qu’ils tirent, les uns et les autres, les enseignements les plus directs.
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L histoire de l'art mieux connue a rendu leur fréquentation plus assidue et plus profitable ; en faisant mieux comprendre les chefs-d'œuvre, elle les a fait aussi mieux aimer. A ce titre , une étude sur le Louvre devait trouver ici sa place. Par l' universalité de ses richesses, qui embrassent l' ensemble des manifestations esthétiques de tous les temps et de tous les pays , il est incomparable. Mais si le palais qui abrite ces richesses, atteste lui-même l' excellence de notre architecture française, construit pour servir d habitation à nos rois , non seulement il ne répond en rien à la destination qu'il a reçue, mais il semble que par l’imprévoyance et l'incurie avec lesquelles notre Musée national a été longtemps administre, on ait pris à tache d’ajouter encore ci ses vices originels. En signalant les améliorations importantes introduites rèçemment dans les nombreux services qu’il contient, j'ai cherché de quelle façon il serait possible de les compléter par une série de dispositions, ayant pour but de remédier à l' incohèrence de la répartition de ces divers locaux, et d'obtenir pour eux une appropriation plus méthodique ; de hâter la publication de ceux des catalogues qui ne sont pas encore au courant, d’assurer
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avant tout la sécurité si souvent et si vainement réclamée pour nos collections ; d' en rendre , en en un mot, V accès plus facile et plus instructif au public.
Il n est que juste , d’ailleurs , de constater les accroissements remarquables quont reçus en ces derniers temps certaines catégories , comme celles des ivoires, de l’orfevrerie sacrée , des monuments égyptiens et assyriens, des objets d’art de V Extrême-Orient, grâce aux achats ou aux dons importants faits en vue d’enrichir ou de compléter le fonds de notre sculpture et de notre peinture nationales. En ce qui touche les acquisitions, on a compris que dans un musée aussi abondamment pourvu que le Louvre, ce n est plus à la quantité , mais avant tout à la qualité qu’il faut viser. Il n’y a donc qu’à louer la décision prise depuis quelques années, de n’acheter à l'avenir des ouvrages de maîtres qui y sont déjà représentés , qu’ autant quils sont supérieurs à ceux que nous possédons déjà et de ne combler que par des productions d’un mérite incontestable, les lacunes qui peuvent encore exister. Il m’a paru aussi qu’il y aurait lieu de rehausser par une sanction officielle l'instruction qui se donne dans les cours très suivis
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de l'Ecole du Louvre. De même que nos facultés forment des professeurs et que notre Ecole des Chartes nous fournit des bibliothécaires et des archivistes, le privilège de préparer des conservateurs à nos musées devrait être réservé à l'Ecole du Louvre, toute désignée pour doter ses élèves de connaissances spèciales qu'ils sont obligés aujourd'hui d' acquérir isolément euxmêmes.
L'étude sur le dessin chez Léonard de Vinci a trait à l’une des questions les plus sérieuses qui se rapportent à l' enseignement de V art, mais qui, ainsi qu'il arrive trop souvent , sert périodiquement chez nous de thème à des discussions théoriques et abstraites, sans portée pratique . A son génie d'artiste, Léonard joignait, on le sait, un esprit philosophique d’une pénétration singulière, double garantie de la valeur des conseils et de la direction que nous pouvons attendre de lui. Les principes qu'il a formulés à cet égard, avec la clarté et V élévation qui lui appartiennent, sont conformes d' ailleurs à ceux des grands maîtres qui , ainsi que lui , se sont préoccupés de consigner dans leurs paroles ou leurs écrits le résultat de leur expérience et de leurs méditations sur leur art. Epars dans
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les manuscrits de Léonard, ces principes méritaient d'être coordonnés et présentés dans l'ordre logique qu'ils comportent , car rien que par leur suite et les liens qui existent entre eux, ils forment un corps de doctrine. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d’une intelligence aussi ouverte que celle de Léonard, ils offrent une gradation progressive depuis ces premiers exercices qui doivent être imposés aussi bien aux plus grands artistes qu'aux' plus humbles artisans, puisqu' ils ont pour objet de les familiariser avec les éléments mêmes de leur métier , de leur apprendre à manier leurs instruments de travail et de leur fournir des facilités d’exécution et des moyens de contrôle ou de repérage qui leur sont nécessaires. Combien parmi les mieux doués ont regretté plus tard le manque de cette instruction élémentaire qui ne s’acquiert que dans la jeunesse. L élève ainsi pourvu, s'il possède des aptitudes plus hautes, n'a plus à fréquenter l’atelier et c'est à lui-même qu'il appartient de se donner une culture personnelle appropriée à son tempérament et à ses visées particulières. C'est par l'étude seule de la nature et par l'énergie constante de son travail, qu’il doit l'acquérir et les conseils qu’il trouvera dans
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les écrits de Léonard tendent principalement ci stimuler son originalité et son initiative et à lui montrer que jusqu’à la fin de sa carrière , il lui faut s’efforcer de se renouveler par cette étude , sous peine de tomber dans les formules apprises et les recettes , marques certaines de la déchéance.
Ces principes trouvent forcément leur sanction dans les pages suivantes qui sont consacrées au paysage et à T étude cl'après nature. L'histoire même de la peinture de paysage considérée comme un genre à part, brièvement indiquée ici dans ses traits principaux, suffirait à prouver, s’il en était besoin, que dans l'art comme dans la vie, les choses les plus simples ne sont pas celles dont on s’avise tout d’abord. Au lieu d étudier directement la nature , ainsi qu'il était indispensable de le faire, on s'est pendant longtemps contenté d’observations superficielles , ou de partis pris systématiques qui ont retardé l'éclosion et le développement de ce genre. Aujourd'hui encore l' absence d'études suffisantes amène, à son tour, un trop grand nombre d'artistes en quête d’inédit, à s'engager dans des voies oh ils ne peuvent trouver que la bizarrerie et l'ijicohèrence. Pressés d'arriver, certains débutants, avec la complicité de critiques amis ,
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abrègent , quand ils ne le suppriment pas tout à fait , le temps de leur apprentissage et considèrent l'ignorance comme le gage le plus assuré de leur originalité. Les mêmes motifs qui avaient paralysé V avènement du paysage provoquent donc aujourd'hui sa décadence et sa ruine. Ici encore, les vrais , les seuls principes avaient été posés par les maîtres et leurs œuvres aussi bien que les propos que leur a dictés leur expérience nous apportent à cet égard les renseignements les plus décisifs.
Dans les deux études qui terminent ce volume , j'ai essayé de faire revivre le souvenir de deux amateurs éminents , Claude Fabri de Peiresc et Constantin Huygens qui, presque en même temps, l'un en France, l'autre en Hollande apparaissent comme les types accomplis d’ufie race qui, de plus en plus, tend à disparaître, celle de ces mécènes intelligents , ouverts à toutes les nobles aspirations , prodiguant aux artistes les encouragements les plus délicats et les plus féconds. Excellents , pleins de tolérance et de générosité, ils étaient tous deux fins connaisseurs dans tous les arts. Le protestant Huygens, travaillant avec ardeur à la pacification religieuse et à la grandeur de son pays , pronostique
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dès les débuts de Rembrandt son futur génie avec une divination vraiment prophétique. Avec cela il est le correspondant de Descartes et de Corneille , qui discute avec lui des questions de versification française et lui dédie sa comédie de Don Sanche d’Aragon. Peiresc, de son côté , ami de Rubens, est foncièrement religieux. R fraie avec les rabbins et les réformés les plus intelligents de son époque et s'intéresse ouvertement aux découvertes de Galilée persécuté, sans croire que les progrès de la science puissent jamais entamer ou contredire la ferveur de ses convictions. L'un et l' autre, d' ailleurs, également modestes , s'estiment assez payés de leur peine et de leur dévouement par la joie de bien faire et le nombre des services qu'ils peuvent rendre. Les exemples de telles vies si droites et si bien conduites, sont toujours bons à recueillir et c'est une satisfaction pour l'esprit de voir ces gens posés, aimables , venant à bout, sans se presser jamais , de tant de choses utiles, alors que notre agitation fiévreuse, que nous prenons pour de l'activité, reste souvent si stérile.
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