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çant complètement devant son maître, l’auteur, était assuré de prôner un des mérites que les princes apprécient le mieux chez ceux qui les servent. Sagace et réfléchi comme il l’était, il aurait pu cependant plus qu'aucun autre céder1 à la tentation d intervenir personnellement par ses conseils dans la direction des affaires qui passaient sous ses yeux. Un mémoire rédigé par lui relativement à la conduite à tenir vis-à-vis des remontrants nous prouve qu’il en avait eu un instant la velléité.
On sait qu’après une lutte héroïque contre 1 Espagnol, les Hollandais, à peine en possession de leur indépendance religieuse, avaient failli la compromettre dans l’ardeur de leurs disputes confession-
nelles. En présence de la multiplicité des sectes et de la violence de leurs démêlés, le synode de Dordrecht avait eu pour but d’établir une sorte de Credo officiel qui assurât autant que possible l’unité des croyances. Aux persécutions exercées contre les remontrants une période d’apaisement avait succédé pendant laquelle quelques-uns des opposants avaient repris pied peu à peu et travaillaient de nouveau à répandre leurs idées. Constantin, dans un écrit qu’il intitule Discours imparfait, expose la situation dangereuse que peut créer l’indulgence à l’égard de ces factieux. Se mettant au-dessus de ses propres sentiments, il n a en vue que la sécurité publique et lui que son caractère, ses amitiés, sa vie tout entière nous montrent comme un apôtre de la tolérance, il prêche la sévérité
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et le maintien des mesures rigoureuses prises contre les arminiens. A son avis tout fait un devoir au prince de ne pas revenir sur la ligne de conduite adoptée à la suite du synode. La prospérité actuelle du pays n est qu apparente et, en face d’ennemis qui ne désarment pas, il faut raffermir la situation et rassurer les esprits. Ces gens, ajoute-t-il, « ne demandent le doigt que pour empoigner la main », et si parmi eux il en est de téméraires, d’autres « plus avisés ont appris que les approches couvertes sont les plus sûres et qu’en lieu de beaucoup de résistance, la mine vaut bien la tranchée ». Posant nettement la question de sa conscience, tout en ignorant qu’il soit de ce que sont, au fond, les convictions religieuses du prince, il pense que, sans s’être engagé, celui-ci est « content de croire simplement et sobrement à salut, de s'appliquer les enseignements et exhortations à foy et repentance, sans faire distinction par qui elles lui sont offertes, pourvu que toutes se fondent en l’autorité de la parole de Dieu éternel ». Mais il ne s’agit pas, à dire vrai, des convictions personnelles du prince ; il y va du salut de l’État, de sa sécurité, des alliances qu’il faut se ménager au dehors, surtout celle de l’Angleterre, « naturellement bigote, pour laquelle il n y a matière si capable de l’ébranler que le fait de la religion ». Il est donc de l’intérêt du stathouder d’inspirer, à ses débuts, une telle confiance aux gens de bien que « les mauvais eux-mêmes, s’apercevant qu’il n’y a plus de finesse de mise que celle d’être
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homme de bien voudront devenir tels, maigre qu’iis en ayent ». Quant à lui, il est certain que son maître ne faillira ni à l’honneur, ni aux devoirs de sa race. Quelles que soient ses croyances particulières, il verra à les accommoder avec les vrais intérêts de son peuple, « en faisant voir au monde comme il s’est dépouillé entièrement de toute partialité ».
Malgré la sagesse et l’opportunité de ces idées, Huygens, après y avoir bien pensé, non seulement renonça à les publier, mais le mémoire resta inachevé et par conséquent ne fut pas remis à son adresse. Ce n’est point par une ingérence qui, toute patriotique qu’elle fût, pouvait paraître déplacée que le secrétaire du prince Frédéric-Henri devait, avec le temps prendre, sur l’esprit de son maître une influence légitime. Cette influence, il la devait à son dévoûment, à sa sûreté, à ce zèle que rien ne rebutait et qui jusqu’à la fin de sa carrière ne se démentitpas un seulinstant. Son intelligence et sa ponctualité dans l’accomplissement de toutes les missions dont il était chargé l’avaient rendu indispensable. Cependant, vers les derniers mois de la vie de Frédéric-Henri, cette confiance qu’il méritait si bien lui était tout à coup retirée. Un simple commis, abusant de la faveur dont il jouissait auprès de la princesse Amalia de Solms, exploitait honteusement les personnes qui croyaient que sa situation lui permettait de les servir en haut lieu. Huygens avait dénoncé ce misérable, et celui-ci s’en vengeait par les plus basses calomnies. Indigné, Constantin avait
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réclamé justice. En vain son beau-frère essayait de le calmer, lui conseillant de dédaigner des attaques aussi méprisables et contre lesquelles il n’avait d’ailleurs aucun recours. La santé de Frédéric-Henri avait en effet, rapidement décliné, et comme l’écrivait l’ambassadeur de France à Mazarin (décembre 1647) : « Ce bon princp deschet toujours, et son autorité avec lui... Ce n’est plus qu’une masse de chair animée par ce cœur qui lui reste encore ». Huygens s’était alors tourné vers Amaliade Solms pourobtenir satisfaction. Mais celle-ci, à ce moment, commençait à pencher vers l’Espagne et cherchait par conséquent à évincer Huygens, qu’elle savait disposé en faveur de la France. Après plusieurs tentatives inutiles, Constantin reconnut qu’il serait indigne de lui de l’importuner plus longtemps. Il trouve « plus raisonnable de céder à l’iniquité », et avec le ton de l’honnête homme froissé d’être ainsi méconnu, lui qui a « surservi » plus par affection que par intérêt, il ajoute que, « si Son Altesse continue d’agréer ce désordre, il se reposera de son innocence portant la tête haute, comme le peut et le doit un homme de bien ».
Après tant de bons et loyaux services, Huygens avait été profondément blessé d’une offense aussi imprévue que gratuite. Ce souvenir resta longtemps gravé dans son esprit. Huit ans après, revenant sur ce sujet, il tient à s’en expliquer dans un mémoire non destiné à la publicité et qu’il adresse à ses fils, jaloux qu’il est de l’honneur du nom qu’il leur laissera.
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A l’occasion de la demande faite par lui d’une charge pour l’aîné de ses enfants, demande qui n’avait pas abouti, il s’épanche librement avec eux des ennuis qu’il a éprouvés pendant sa carrière, surtout de ceux qui lui sont venus de « Madame la princesse aujourd hui douairière de Son Altesse ». Sans parler de ce qui constituait ses obligations propres, il énumère tout ce qu’il a fait pour elle, la tenant, sur sa prière, au courant de la santé de son mari pendant qu’il qu’il était à la guerre. Ce qu’on lui a rendu de ses lettres ne monte pas à moins de trois gros volumes in-folio et il y avait quelque mérite à ce surcroît de besogne en des moments où il était accablé d’ouvrage, car « il était chargé seul de toute la milice et de cette infinité de dépesches qui en dépendent ». Que de difficultés aussi pour faire parvenir ces lettres à leur adresse, « quand les dangers des passages se mettaient entre la Hollande et lui » ! Afin de les dissimuler, « il s’exerçait la vue sur une sorte de petite écriture, qui en fort peu d’espace contenait quantité d’histoire et, bien souvent pliée, n’excédait pas le bout d’une plume ou la grosseur d’un pois ». Et pour le payer de cette peine, il lui fut un jour mandé « qu’on se trouvait importuné de ses petites lettres ». Il a également mis en ordre toute la correspondance privée de la princesse, donné pour elle son temps et ses soins, jusqu’à se rendre malade; se trouvant trop récompensé quand elle lui adressait un remerciement. Et « toujours un pied en l’air, comme le bon cheval
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de manège, il attendait gaîment quand on pourrait lui en demander davantage qu’il n en avait fait ». Aussi usait-on de sa bonne volonté. C est a lui qu on s’adressait pour toutes ces « reparties à Roys et à Reynes et autres grands, qui, en effet, ne disent rien et doivent être enfilées d’une suite de paroles d’aussi difficile recherche que la matière en est vaine et stérile ». Avec quel zèle il s’est employé pour la famille du prince, bien que ce ne fût point là non plus sa besogne, « mais estant trop avant dans la possession de porter tout ce qu’on lui jetait à dos pour songer à se défendre! » Et de fait, il n a jamais pensé à le faire, «. quoique le tout ne lui ait pas profité la rognure d’un ongle ».
Malgré ces ennuis, après la mort du prince, il a préparé le texte et les illustrations des mémoires laissés par Frédéric-Henri, tache difficile et qui nécessita de nombreuses « conférences entre quatre yeux », avec la princesse. Il rappelle aussi la part qu’il a prise à la conduite du bâtiment élevé par Amalia de Solms en l’honneur de son mari, la Maison du Bois, près de la Haye, et « nommément des ornements de cette glorieuse salle d’Orange d’où par son avis, la maison eut le nom ». Il y a contribué par ses correspondances et ses entretiens avec les peintres, architectes et généalogistes qui y ont travaillé, composant lui-même « quelques inscriptions de sa façon qui font parler les choses muettes ».
Les services qu’il a rendus au sujet de la tutelle du
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dernier prince ne sont pas moindres, et cependant malgré tant de soins et de peines, on l’a éconduit dans les deux demandes qu’il a faites successivement pour son fils d’un emploi de receveur et d’un autre de conseiller; tout cela sans égard pour un homme dont la vie tout entière a été vouée à ses devoirs et dont la famille a depuis quatre-vingts ans servi sous quatre princes consécutifs.
Ce ne fut là, nous l’avons dit, qu’un nuage passager dans la longue carrière de Iluygens, et sous Guillaume II et Guillaume III il avait retrouvé et accru la haute situation à laquelle il avait tant de droits. Nous en verrions, au besoin, la preuve dans le mémoire qu’il eut ordre de rédiger pour M. de Zuylestein, nommé gouverneur du jeune prince Guillaume-Henri, au moment où celui-ci allait s’installer à Leyde en 1659. Le premier, le principal soin du gouverneur sera d’inspirer à l’enfant « de vives impressions » de l’amour et de la crainte de Dieu. A cet effet, il devra lui lire tous les jours quelque chapitre de la sainte Écriture, en lui expliquant familièrement les passages les plus obscurs. Il s’occupera soigneusement de lui inculquer, avec la connaissance des principes de la religion, la pratique des vertus chrétiennes et « la déférence que les seigneurs princes, ses aïeux, ont toujours témoignée à la république de ces provinces. . . et comme par là même ils se sont affermis dans l’autorité et le crédit qu’ils y ont acquis )>. Pour y parvenir, il sera bon de « l’animer des beaux exemples
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domestiques qu’il peut trouver dans la vie de ses ancêtres » , auxquels il ajoutera ceux des grands hommes de tous les temps. M. de Zuylestein insistera sur la connaissance générale de la géographie au moyen de cartes « qu’il ait continuellement devant les yeux ». 11 s’attachera avec le même soin à éviter les mauvaises compagnies et les mauvais livres à son élève. Que celui-ci soit affable envers tous, et « donne plutost dans un peu d’excès de courtoisie ». Il ne faudra pas laisser de rendre à Leyde « quelque contrevisite aux principaux du Magistrat ou de l’Académie, soit dans leurs maisons ou leurs jardins », en habituant le prince à répondre avec convenance, mais toujours librement et de lui-même. A l’occasion, le gouverneur tâchera de corriger l’enfant « des petites promptitudes auxquelles sa complexion naturelle ou la liberté de sa première enfance le pourrait avoir rendu enclin... luy représentant la déformité de semblables faiblesses et les inconvénients qui en pourraient résulter si de bonne heure il ne taschait de les surmonter, en s’accoutumant même à ne traiter ceux qui le servent qu’avec douceur et patience .». Pour cela, il est nécessaire de ne jamais perdre de vue son élève, et « sans luy rendre ses corrections odieuses, sans le faire rougir devant le monde,... il faut que les exhortations de son gouverneur sentent toujours plutost le miel que le fiel » . La régularité des études est tout a fait nécessaire, et M. de Zuylestein devra y pourvoir. Il veillera à ce que le jeune garçon ait une bonne
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écriture, « d’un trait aisé et gracieux, bien séant à la main d’un prince ». Avant d’aborder l’étude du latin il sera bon de lui en inspirer le goût par la citation de quelques proverbes ou passages de l’Évangile, de manière a lui donner l’envie de pénétrer plus avant dans cette langue, en le stimulant au besoin par l’exemple d’autres enfants de son âge et plus avancés que lui. Avant l’étude du latin, il conviendra « de le bien exercer aux deux langues qui lui sont le plus nécessaires, la flamande et la française, en lui conservant ce qu’il a déjà acquis de l’anglaise, et prenant garde qu’il se rende parfait en l’orthographe de toutes les trois et à les prononcer nettement ». A cet effet, il auia à rendre compte de ses lectures sans bredouiller, ni bégayer. Il devra aussi « être acheminé vers l’arithmétique, la vraye science des princes, de laquelle ils ne sauraient se passer, ni en paix, ni en guerre ».
Quant aux beaux-arts, il ne sera initié à la musique qu autant qu’il y montrera quelque disposition; mais il sera plus important de lui donner l’usage du crayon. Tel est « le sommaire des premières disciplines auxquelles il faut se borner pour le moment; pour la suite, leurs altesses qui, sont proches » donneront leurs instructions. C’est à elles, du reste, que, sans les importuner, il sera bon de recourir dans les circonstances délicates, en leur laissant le soin de décider. Pour ce qui regarde la nourriture et les exercices du corps, le gouverneur tiendra la main à faire observer « le
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tempérament qu’il verra convenir à la complexion de l’enfant qui, n’étant pas des plus robustes, doit etre ménagée discrètement ». Que la conversation à table soit toujours modeste et respectueuse « et toujours attrempée de quelque entretien joli, mais utile et avantageux ». Tous les moments de la journée étant ainsi bien employés, « s’il luy reste une petite berne devant celle du dîner, ce sera bien la plus propre a l’exercer à la danse, à laquelle il est nécessaire de s’appliquer dès cette pi'emière jeunesse pour luy façonner le port et le beau mouvement de tout le corps ». Les autres exercices plus violents, comme l’escrime, le manège, la paume, viendront après. En attendant, le billard et autres petits jeux suffiront a le divertir au logis et, au dehors, la promenade en carrosse, à pied ou à cheval, selon le temps et les saisons. Le gouverneur exigera la bonne harmonie entre les personnes attachées a son altesse, gentilshommes, précepteurs, pages et valets, maintenant chacun dans l’exacte observation de son devoir. De même, comme on s’est arrangé pour les équipages, le service des écuries et la dépense de la table avec des pourvoyeurs, il faudra veiller à ce qu ils remplissent fidèlement les engagements de leurs contrats. Enfin, pour les détails qui ne sauraient être prévus, leurs altesses s’en rapportent à la discrétion du sieur de Zuylestein, « croyant avoir donné assez de marque de la confiance quelles ont en sa prudhommie en luy mettant en main la conduite d’un prince qui leur est
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si cher et de la bonne éducation duquel dépendra le restablissement'de sa maison et avec le temps, s’il plaît à Dieu, une partie du bien et service de cet Estai ».
Tel était, en résumé, ce programme qui, jusque dans ses moindres prescriptions, témoigne d’une raison si haute et d’une âme si paternelle. Sauf les rares dispositions qui concernent plus particulièîement les devoirs du prince, ce programme si sensé n était, en somme, que celui dont Huygens avait pour lui-même apprécié le bénéfice et auquel il s’était conformé pour ses propres enfants. S’il en .était nécessaire, une nouvelle preuve de son expérience comme éducateur nous serait fournie par la courte instruction qu il traçait à son troisième fils Ludewyk, le 2 décembre 1651, au moment où celui-ci allait passer en Angleterre avec une ambassade parmi laquelle nous relevons le nom de Cats. « Il se souviendra que ce n est pas pour se divertir que son pere lui laisse faire ce voyage, mais pour apprendre et revenir plus sçavant qu’il ne part. » Il s’appliquera donc d abord à bien connaître la langue du pays, et pour cet effet, « esquivera la conversation flamande et s’intriguera dans l’anglaise, tant qu’il lui sera possible ». Viennent ensuite des conseils de tenue et de .conduite vis-à-vis des ambassadeurs et des jeunes gens de leur suite ; Ludewyk évitera toute cause de désordre, « faisant paraître dans son aversion au mal de quelle maison il sort ». Il lui recommande la conversation des dames; il se fera informer par elles ce
toutes sortes de ces minuties dont les dictionnaires ne font aucune mention et il se comportera comme tel « qu’il est né et élevé ». Dans ses lettres mêmes, il o-ardera la plus grande circonspection pour que personne n’en soit choqué si elles s’égaraient. Quand il possédera la langue, dira visiter l’académie d’Oxford et à fond celle de Cambridge, en compagnie d’un ami ou deux, tout au plus, « et de tout ce qu’il verra et apprendra, il en tiendra journal et mémoire, encoreplus amp ement que n’a fait son frère en Italie, qui a plus soigneusement marqué des choses extérieures que celles d’Etat et aultres de plus d’importance ». Il ne manquera pas d’ailleurs de noter aussi très exactement sa dépense. Pour ce qui peut lui avoir échappé dans la hâte ou il écrit ce mémoire, son père « s’en remet à sa prudence et au bon naturel qui a toujours paru en lui, priant Dieu, lequel il s’assure qu’il aura partout devant ses yeux, de le ramener en parfaite santé et avec les avantages qu’il se promet de sa diligence ».
Tous ces traits, bien d’autres encore que nous pourrions ajouter, marquent assez le caractère de l’homme, la noble idée qu’il se faisait de ses devoirs, le dévoûment avec lequel il servait son pays et celui qu’il voulait inspirer à tous les siens. Comme diplomate, non seulement il avait été élevé à l’école de Van Aerssen dans la tradition de l’alliance française, mais il se sentait naturellement porté vers la France, où il comptait de nombreux amis. Il s’était même trouve sur ce point en opposition avec un de ses beaux-
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lucres, David de Leu, dans les conseils du prince et il y avait fait pour un temps prévaloir son opinion. Louis XIII, qui connaissait cette sympathie, lui avait envoyé par Beringhen la croix de chevalier de l’ordre de Saint-Michel en 1633 ; plus tard, sous Louis XIV, quand les statuts de cet ordre furent révisés et qu’on réduisit le nombre des chevaliers, Huygens fut des premiers maintenu dans cette élite. Mais le secrétaire des princes d’Orange entendait conserver son indépendance tout entière il ne se laissait guider que par des considérations exclusivement patriotiques. A un courtisan qui, en 1647, semblait insinuer qu’il trouvait également quelque profit à soutenir ces vues, il pouvait fièrement répondre : « Je ne suis ni à vendre, ni vendu ailleurs qu’ici, et pour que j’obéisse à ’un maître et 1 aide à procurer le bien d’un seul État, il
n y a ni Majesté, ni Éminence qui me puisse rien demander ».
A voir le temps que Huygens consacrait aux devoirs de sa charge, on serait en droit de penser qu’ils suffisaient à remplir sa vie. Gomme il le disait lui-même dans un mémoire qu’il adressait à la princesse de Solms, « parmi tous les domestiques » de la maison du punce, n ne croyait pas qu’il s’en pût trouver un seul qui eût aussi bien que lui fait « le chien d’attache et
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sans demander jamais aucune relasche ». Obligé parfois de négliger ses propres affaires et jusqu’au soin de sa santé, se refusant tout ce qui passe pour des plaisirs ou des distractions, choisissant exprès soit à la ville, soit à la campagne, la demeure la plus proche de celle de son maître afin de se tenir toujours « en lieu propre et en état d’accourir au premier commandement », appelé fréquemment hors de son lit, Constantin, en dépit de tout son zèle, ne pensait jamais qu il en avait fait assez. Mais son activité était extraoidinaire et dès qu’il avait un moment de liberté, dùt-ille prendre sur les heures de la nuit, il savait comment occuper ses loisirs. Huygens était, en effet, un écrivain et un poète et, à ce titre, ses œuvres aussi bien que l’influence qu’il a exercée sur ses contemporains méritent d’attirer notre attention.
A la suite des luttes opiniâtres qui avaient assuré son indépendance, la Hollande était entrée dans une période de calme relatif. Des écrivains tels que Coornhert, Dirk Camphuysen, H. Spieghel et Roemer Yisscher, en même temps qu’ils travaillaient à fixer la langue, préparaient cette pacification des esprits à laquelle Ilooft surtout devait attachei son nom. On sait quelle haute situation le châtelain de Muiden occupait parmi les lettrés d alors. Riche, avenant, honoré de la considération publique, bornant toute son ambition au poste de gouverneur du Gooiland , il avait su grouper autour de lui dans sa résidence, un cercle de beaux esprits auquel les filles de Roemer
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Visscher, Anna et Tesselschade, ajoutaient ce charme souverain qu’ont célébré à l’envi tous les poètes qui les ont approchées. Avec son esprit élevé, ennemi de toute exagération, Hooft aimait à accueillir chez lui, sans aucune distinction de croyances , une élite d’hommes remarquables. Dans sa maison hospitalière dont Christina van Erp et après elle Leonora Hellemans, sa seconde femme, l’aidaient à faire les honneurs, catholiques libéraux, remontrants, orthodoxes, mennonites et israélites aimaient à se rencontrer.
Parmi les familiers de Muiden, comme L. Reaal, le docteur Coster, Van der Burgh et Wicquefort, qui étaient aussi ses amis, Huygens s’était de bonne heure trouvé en relations assez intimes avec Caspar van Baerle. Après une existence assez agitée, ce dernier avait été appelé, en 1631, de l’Université de Leyde, où il était professeur de logique, à la chaire de philosophie d’Amsterdam, lors de la fondation de la haute école de cette ville. C’est une curieuse figure que celle de van Baerle, et la consciencieuse étude publiée par M. le docteur Worp dans Oucl-Holland (1888-1889) nous donne d’intéressants détails sur cet écrivain qui fut mêlé de très près à la vie de Hooft et de Huygens. Comme Roemer et Spieghel, il appartenait à une de ces familles de réfugiés venus d’Anvers qui devaient, ainsi que plus tard les protestants exilés de France, contribuer d’une manière si efficace à la prospérité des pays où ils s’étaient établis et qui les avaient libéralement
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accueillis. Fidèle à ses convictions, — il était remontrant, — van Baerle s’était vu, au début de sa carrière en butte aux tracasseries que lui valait son attachement à une secte condamnée par le synode de Dordrecht. Vers 1625, il s’était lié avec Huygens qui , dès sa nomination au poste de secrétaire de Frédéric-Henri, avait pu rendre quelques services à son ami en mettant sous les yeux de son maître des poésies ou des panégyriques composés en l’honneur de son frère, le prince Maurice. Par la suite encore, grâce à l’intervention de Huygens, le stathouder eut plus d’une fois l’occasion d’octroyer des secours ou des gratifications à van Baerle qui, besogneux et chargé de famille, ne tirait pas de sa position un gain suffisant pour subvenir à l’entretien de ses enfants. Gomme la plupart des écrivains de cette époque, il cherchait à s’assurer les bonnes grâces des souverains et des grands afin d’obtenir d’eux des présents ou des pensions. Fécond, prolixe, en quête de patrons généreux, van Baerle était toujours prêt. En prose, en vers hollandais ou latins, il célébrait tour à tour, avec la même déplorable facilité, le prince Jean-Maurice du Brésil, l’électeur de Brandebourg, le prince Chistian de Danemark ou le cardinal de Richelieu. Aussi, à raison de ses requêtes multipliées, un auteur de ce temps, Ilendrick Bruno, l’avait-il surnommé F Archimendiant. Mariages, naissances, morts, hauts faits d’armes, van Baerle était à 1 aflut de toutes les occasions d’exercer sa verve et les interminables déve--
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loppements auxquels il se complaisait lui permettaient d’étaler une érudition très réelle, mais souvent assez déplacée. C’est ainsi que, sans trop s’inquiéter de leur convenance, les réminiscences mythologiques foisonnent sous sa plume, alors que, dans une lettre évidemment faite pour être montrée, il informe Huygens de la mort de sa femme. Il s’y compare longuement à Apollon sans Leucothoé; il voudrait, comme Orphée, arracher son Eurydice à Cerbère; il noircit les marges de ses livres des réflexions que lui inspire son chagrin..., il ne peut arrêter ses larmes et il en couvre le seuil de sa maison, sa table, le lit nuptial. En le voyant ainsi pleurer pour la galerie, il est d’autant plus permis de suspecter la sincérité d’une douleur si bruyante et si expansive, que, six mois après, ce veuf trop facilement consolé songeait à se remarier et courtisait la belle Tesselschade.
Les sentiments de Huygens étaient plus profonds et ses douleurs moins littéraires. Sans tant parler aux autres de sa peine, nous avons vu qu’il y restait fidèle et conservait pieusement en son cœur ses affections et ses regrets. Très supérieur à van Baerle par l’éducation aussi bien que par les dons naturels, il dépassait également, comme valeur morale, ce petit cercle où les commensaux de Hooft échangeaient entre eux des admirations et des éloges trop complaisants. Chez lui aussi, sans doute, on retrouve quelque chose de la préciosité qui, en Hollande
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comme en Italie, en Angleterre et en France, régnait à ce moment dans la littérature. Constantin, dans ses écrits et surtout dans ses vers, n’est pas exempt de ces périphrases péniblement contournées ni de ces jeux de mots hasardeux qu’on rencontre si fréquemment chez les beaux esprits de ce temps. Il se plaît à des allitérations qui ne sont, à vrai dire, que des calembours approximatifs et il a des formules de politesse tellement entortillées, qu’on se demande comment il en pourra sortir; on dirait de ces labyrinthes alors si en vogue dans les jardins. Mais c’étaient là, en somme, des défauts très répandus, et il convient de se rappeler que les poésies de Huygens n’étaient pour lui que le passe-temps d’une vie fort occupée. Avec une verve et une facilité excessives, il essaie tous les rythmes et s’exerce tour à tour dans toutes les langues. Tantôt c’est une suite de vers formés de mots d’une seule ou de deux syllabes; tantôt à des vers hollandais il entremêle, à intervalles réguliers, des vers latins, grecs, italiens, français ou anglais ; mais il n’a pas d’autre prétention que de se distraire, de se détendre. Ce sont, en général, des pièces assez courtes, à peu près improvisées ; ou de petits poèmes écrits, pour la plupart, avant qu’il fût en possession de sa charge de secrétaire. Dans quelques-uns comme le Voorhout où il parle du Bois de la Haye, ou dans celui que plus tard il consacre à son cher Hoofwyk, on sent un amour sincère de la nature, malheureusement un peu déparé par d’assez nom-
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breuses digressions scientifiques ou morales, et par les réminiscences trop fréquentes de X Aminta, du Pastor fido ou des classiques grecs et latins, qui lui viennent involontairement à l’esprit.
Si goûtées que soient en son pays les poésies de Huygens, nous leur préférons de beaucoup ses écrits en prose hollandaise ou française, comme sa Correspondance et ses Mémoires. Nous avons appris de luimême quelles étaient ses idées sur le style et le cas qu’il faisait de la simplicité, de la concision, de toutes les qualités qu’il vante dans ce Traité de la Secrétairie, dont nous avons cité de nombreux passages. On a pu voir comment il y donnait l’exemple de ces qualités dans un langage ferme, net, sobre et coloré, qui, par la vivacité de ses saillies et le tour très personnel de comparaisons aussi justes qu’inattendues, rappelle celui de Montaigne. Les mots sont toujours pris chez lui dans leur acception la plus forte et son style a cette saveur particulière que les étrangers donnent parfois à notre langue quand ils la savent bien. On pouvait à bon droit s’étonner que ce Batave possédât aussi complètement l’usage et les ressources du français, et Balzac, qui alors faisait autorité, se montre très surpris de rencontrer chez lui, avec cette curiosité des choses de l’esprit, toutes les finesses du bien dire : — « Il faut que vous me juriez, lui écrit-il dans une longue lettre, que vous êtes Hollandais pour me le persuader, et je ne puis croire que sur votre serment une vérité si difficile, car vous écrivez le langage
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que nous parlons avec autant de grâce que si vous étiez né dans le Louvre1. » De son côté, Mazarin, remerciant Huygens de l’envoi qu il lui a fait de ses Momenta desultoria, reconnaît « qu’il n’est pas moins homme de belles-lettres que d’affaires et que les fruits de sa méditation ne sont pas moins doux que ceux de son action ». — Mais nous avons pour garant de la valeur littéraire de Huygens un écrivain mieux en mesure de l’apprécier. Descartes, en lui accusant réception ds ce même recueil de poésies, admire « qu’un homme aussi occupé, et de choses si sérieuses, ait trouvé le loisir de compositions si agréables et si faciles ». Les relations entre le secrétaire des princes d’Orange et le philosophe devaient, d’ailleurs, être aussi étroites que durables. La première fois qu’il avait vu Huygens, Descartes était resté émerveillé de son savoir, de son intelligence si ouverte et de sa sincérité : — « Véritablement, écrit-il à la suite de cette entrevue où il lui avait lu une partie de sa Dioptrique, c’est un homme qui est au-delà de toute estime qu’on en sauroit faire et encore que je l’eusse ouy louer à l’extrême par beaucoup de personnes dignes de foy, si est-ce que je n’avois pas encore pu me persuader qu’un même esprit se pût occuper à tant de choses et s’acquitter si bien de toutes; ny demeurer si net et si présent parmi une si grande diversité de pensées, et
1. Dissertation sur l’ Ile rodes infantictda de Ileinsius, dédiée à Huygens, par Balzaç,
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avec cela retenir une franchise si peu corrompue parmi les contraintes de la cour. » — Il trouve qu’un tel caractère et un si grand savoir commandent à la fois l’estime et l’affection1. Aussi une grande intimité s’était-elle établie entre eux, et Descartes pendant le temps qu’il passa en Hollande adressait ou recevait sa correspondance sous le couvert de Huygens.
Ce n’était pas, d’ailleurs, le seul Français illustre avec lequel le lettré néerlandais devait se lier. Attentif à tout ce qui se faisait chez nous, il avait de bonne heure conçu une vive admiration pour Corneille et il avait contribué à répandre parmi ses compatriotes le goût des ouvrages du poète 2. Il est même probable que c’est grâce à son entremise que le Cid , traduit en hollandais, avait été représenté à Amsterdam dès le 2 mai 1641. En 1642, Huygens exprime à Corneille les sentiments que lui inspire son génie, dans deux épigrammes, l’une en français, l’autre en latin, publiées par les Elzevier en tête de leur édition du Menteur , imprimée à Leyde et que Corneille fit réimprimer en 1648 avec ses remercîments personnels consignés dans son Avis au lecteur. Le 6 mars 1649, le poète remercie, de son côté, Huygens de l’envoi de ses Momenta desultoria et répond à cette politesse en
1. Lettre à Golius, professeur en mathématiques à Leyden ; 6 avril 1635.
2. L’histoire des relations de Huygens et de Corneille est exposée dans l’excellente élude de M. J. -A. Worp : Lettres du seigneur de Zuylichcm à Pierre Corneille, brochure in-8H; Groningue et Paris, 1890.
CONSTANTIN HUYGENS
lui offrant lui-même un exemplaire de ses œuvres, où il l’assure « qu’il ne trouvera rien de supportable qu’une Médée ». Constantin, en lui écrivant à son tour (31 mai 1749), parle de l’effet prodigieux qu’ont produit les représentations de ses pièces données en Hollande par la troupe royale que dirige le comédien Floridor. Il charge ce dernier d’être l’interprète de sa gratitude auprès de Corneille pour le présent qu’il lui a fait et de le louer d’avoir, dans cette nouvelle édition de ses œuvres, donné en tête de chacune d’elles les Arguments, c’est-à-dire l’indication de ce qu’elle contient de fable ou d’histoire. Il estime que, moyennant cette préparation, le lecteur pourra mieux en comprendre la donnée et ne sera plus exposé désormais « à laisser échapper tant d excellentes pointes, ni à laisser tomber à terre tant de roses». En lui adressant une poésie qu’il a récemment composée sur la mort de Charles Ier, « cette rencontre si hautement tragique que peut-etre Corneille n en a jamais tiaitc de plus horrible », il s’excuse de ces vers composés « non dans son cabinet, mais par boutades, dans l’embarras de la cour et de ses charges ; et il y parait assez », ajoute-t-il. L’année d’après, Corneille dédie son Sanche d'Aragon « au seigneur de Zuylichem 1 », et, pour lui complaire, il fait encore précéder d' Arguments cette pièce et celle d 'Andromède. Le 5 octobre 1650, nouvelle lettre de Huygens qui remercie