Lettre du' 1er septembe
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celles que lui offrait son pays étaient alors assez restreintes. Après avoir tenu son rang parmi les premières, l’école musicale des Pays-Bas était bien déchue de son ancienne splendeur. La Réforme, qui en Angleterre et en Allemagne avait contribué à répandre le goût de la musique, devait en Hollande paralyser son développement. Sous les prescriptions d’un calvinisme austère, non seulement le corps des maîtrises d’église, dépositaire des grandes traditions, avait été aboli, mais il avait même été question d’interdire l’emploi de l’orgue dans les temples. Heureusement, à côté des ministres qui proscrivaient cet instrument comme un reste de papisme et l’auraient volontiers banni du service religieux, les magistrats, moins rigoristes, en permettaient l’usage à certains jours de la semaine, pour la récréation de leurs concitoyens l. Peu à peu, sous la pression de l’opinion, ces tendances libérales avaient gagné du terrain. On avait reconnu que les chants religieux, quand ils ne sont pas soutenus par l’orgue, dégénéraient assez vite en cris discordants ; mais les meilleurs esprits restaient encore divisés sur ce point. Ainsi, en 1634, tandis que Gisbert Yoetius, dans le discours d’inauguration de la chaire qu’il occupait à Utrecht, combattait ce courant d’idées plus larges, le conseil de l’Église de Leyde leur prêtait, au contraire, l’appui de son autorité en approuvant l’usage de l’orgue pendant les
t. C. Huygens, Studien, par Th. Jorissen, p. 267.
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offices, avant la prédication et pour accompagner le chant des Psaumes.
Huygens avait l’esprit trop ouvert et il était trop pénétré de l’influence salutaire que peut exercer la musique pour ne pas applaudir à cette innovation. Cependant, sa qualité de secrétaire du prince d’Orange l’empêchait d’intervenir publiquement dans le débat. C’est donc sans nom d’auteur qu’il fit paraître à Leyde, en 1641, un écrit sur Y Usage ou l' interdiction de l'orgue dans les églises des Provinces-Unies. Pour plaider une cause qui lui était chère, Constantin pouvait invoquer l’exemple de ce qu’il avait vu en Angleterre, à Londres notamment où matin et soir les fidèles chantaient accompagnés par l’orgue. Sans doute, il ne voulait pas que cette pratique autorisât les maîtres de chapelle à étaler leur virtuosité. Bannissant les fioritures et les vains ornements qu’il jugeait à la fois contraires à la gravité de l’instrument et à la dignité du culte, il estimait que, dans ses manifestations les plus nobles, la musique peut être utilement associée aux prières des assistants et servir à leur édification, en contribuant à la beauté des cérémonies. Le ton élevé de cet écrit et la valeur des arguments donnés par Huygens étaient de nature à frapper des esprits non prévenus. Aussi, bien qu’il n’obtînt pas immédiatement le succès, son opinion cependant finit par triompher.
L’idée qu’il se faisait de la musique religieuse l’avait d’ailleurs préparé à un débat où il avait le
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droit d’intervenir, non pas seulement en amateur, mais en juge. Déjà avant 1627, il avait composé des chants pour un assez grand nombre de psaumes, mais il ne devait les publier que vingt ans après, sous le titre de Pathodia sacra et profana. Huygens s y montre un sectateur fervent des doctrines nouvelles brillamment représentées par Monteverde et qui de l’Italie commençaient à se répandre en France. Dégagée des développements du contre-point où elle était jusque-là noyée, la mélodie devait, suivant lui, se pénétrer profondément du caractère des paroles auxquelles elle s’adaptait, de manière à en rendre l’expression plus forte et plus saisissante, grâce aux ressources de b art musical. Dans son désir de conformer exactement l’inspiration au sens du texte, Huygens en vient même parfois à une interprétation un peu étroite qui, au lieu de viser librement une impression d’ensemble, est poussée dans le détail jusqu’à l’imitation figurative des mots. Il cherche à représenter chacun d’eux par un mouvement correspondant des notes, ascendantes pour exaltans, descendantes pour De profundis, prolongées pour dilataverunt, précipitées pour furor \ etc. Malgré ces légers défauts qui, à le bien prendre, ne proviennent que de l’exagération d’une idée juste, le mérite de plusieurs des compositions de Huygens est très réel.
1. Musique et musiciens au XVII0 siècle, par W. Jonckbloet et J. Land, p. 269.
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Ainsi que l’indique le titre bizarre de son recueil, il y vise au pathétique. Ses récitatifs, d’un ton simple et soutenu, sont aussi d’un dessin très franc, et dans son harmonie assez variée il apprécie fort, comme il le dit lui-même, « ces belles dissonances qui font aujourd’hui les délices de l’Italie ».
A en juger par les tableaux des peintres de société, tels que les Palamedes, Dirck liais, Ter Borch, Metsu et les Mieris, il semblerait que la musique profane tînt une plus grande place dans les distractions de la société bourgeoise ; elle n’était cependant guère moins délaissée alors que la musique religieuse en Hollande. Sauf les publications de Starter (1621) et de Valerius (1626) qui contenaient des airs notés, les recueils de chansons, bien qu’assez nombreux, ne renferment le plus souvent que les paroles de ces chants, et chacun d’eux était précédé par l’indication d’un thème emprunté généralement à d’anciennes chansons françaises bien connues dans le pays, comme : la Gavotte d'Anjou , la Mostarde nouvelle , la Boisvinette , le Petit sot de Bordeaux ou Belle Iris i.
Le plus souvent, du reste, ces recueils n’étaient pas imprimés et se composaient de pièces manuscrites que les dilettanti se communiquaient entre eux. C’est en vain que des amateurs plus sérieux, comme Huygens, s’efforçaient de réagir contre l’indifférence
1. Nous relevons les noms de ces chansons dans un album appartenant à Gcsina Ter Borch, la sœur du peintre bien connu.
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croissante du public. Le poète J. -H. Krul, celui-là môme dont Rembrandt peignit le portrait en 1633, avait essayé l’année d’après d’acclimater à Amsterdam un théâtre d’opéra qu’il inaugurait par une pastorale dont il était l’auteur ; au bout de peu de temps, sa tentative avait échoué. La cour, d’ailleurs, ne donnait aucun encouragement à l’art musical et c’est à peine si, dans les livres de comptes de la maison d’Orange, on rencontre de loin en loin quelques dépenses faites à cet égard par les princes de cette maison.
On comprend qu’en présence d’une telle pénurie, Huygens recherchât avec ardeur autour de lui les trop rares occasions qu’il avait de satisfaire sa passion pour l’art musical. Parmi ses compatriotes dont il vante la virtuosité, nous trouvons tout d’abord la savante Anne-Maria de Schuurman qui, à tous ses autres mérites littéraires ou artistiques, joignait le charme d’une belle voix et une véritable habileté à jouer du luth, du clavecymbale et de la viole. Constantin avait lui-même formé une demoiselle Oglé, dont la famille d’origine anglaise était fixée en Hollande, et qui devait y épouser le chevalier W. Swann, lui aussi grand amateur de musique et fort épris de son talent. Huygens, qui l’appelle « sa très digne et très docte écolière », l’accompagnait sur le théorbe et jugeait que ses compositions gagnaient singulièrement « en ses belles mains et en cette excellente gorge, capables de rendre belles les choses les plus médiocres ». C’est à cette Sirène , /’ ornement du siècle,
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qu’il dédiait en 1647 sa Pathodia, avec des éloges hyperboliques qui étaient bien dans le goût de cette époque. Enfin notre mélomane était également attire vers une famille d’israélites portugais, les Duarte, qui habitaient Anvers, mais venaient assez souvent a la Haye. Le père était lui-même bon musicien ; son fils aîné, qui possédait une importante collection de tableaux, jouait de l’orgue, et Francisca, la troisième de ses filles, était une chanteuse accomplie. Hooft, qui avait successivement épousé deux musiciennes, était très attentif à faire de Muidenun séjour attrayant pour ses hôtes et il y recevait les visites de Francisca,
« son rossignol français », qui vint plusieurs fois chez lui en compagnie de Maria Tesselschade. La maison des Duarte était fort agréable, et le père, en homme d’affaires avisé, s’ingéniait à rendre quelques menus services à Huygens, lui envoyant tantôt des pommades, tantôt des airs italiens, afin d’obtenir par son entremise des avantages plus solides, tels que la délivrance de sauf-conduits pour ses marchandises ou le placement de pierres précieuses dune grande valeur qu’il voulait faire acheter par le prince d’Orange.
Parmi les relations musicales de Constantin, nous trouvons également un des rares compositeurs que possédât alors la Hollande, un chanoine de Harlem, Jean-Albert Bann, qui s’occupait à la fois de la théorie et de l’histoire de la musique. Huygens l’avait mis en relation avec Descartes, puis avec le P. Mer-
senne, lui fournissant ainsi l’occasion de disserter sur son art favori. Mais l’inspiration n’était pas chez Bann au niveau du savoir, bien qu’il eût composé un assez grand nombre de pièces sur des poésies hollandaises de Hoft et de Tesselschade et sur des vers français ou latins. Il était, comme Huygens, partisan de cet accord intime du texte et de l’expression musicale, dont Glück et après lui Wagner se sont un peu trop gratuitement attribué l’invention et dont les anciens eux-memes, ainsi que les maîtres florentins primitifs, avaient déjà proclamé la nécessité. Tout en partageant ses idées à cet égard, Constantin n’avait qu’une médiocre estime pour ses oeuvres. Bann ayant, en 1640, envoyé ses écrits ainsi qu’une romance composée par lui à l’appui de ses théories au P. Mersenne, celui-ci l’avait mis aux prises avec Boisset, l’intendant de la musique de Louis XIII, qui composait aussi de son côté un chant sur les vers choisis par Bann. La pièce de Boisset ayant paru supérieure à Mersenne, qui avait expliqué dans une longue et pédante dissertation les motifs de sa préférence, Bann ripostait en soutenant assez vertement son œuvre. Dans l’interminable discussion qui s’était engagée entre eux à ce propos, il est piquant de voir le religieux et le chanoine épiloguer à outrance, avec une giavité tout à lait comique, sur le plus ou moins de passion que les deux concurrents ont montrée pour accompagner ces fades paroles : « Me veux-tu voir mourir, trop aimable inhumaine! » Rabroué par
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Mersenne, Bann s’était retourné vers Huygens, et, pour le gagner à sa cause, il lui dédiait en 1642 un recueil de chants intitulé Zaug-Bloemzel.
Si précieuses que fussent ces ressources, elles ne suffisaient pas à contenter un esprit curieux et avide de nouveautés. Aussi, tout en défendant ses compatriotes d’appréciations peu flatteuses au point de vue musical et qui tendaient à les assimiler « aux Moscovites pour la brutalité et la barbarie », Huygens est forcé d’avouer que « c’est en ces matières le plus grand de ses déplaisirs de ne trouver à qui parler ». Si l’on veut bien lui reconnaître « quelque entente du métier... c’est comme à un roi borgne au pays des aveugles ». C’est donc du dehors, de la France surtout, qu’il attend ses meilleures jouissances. Il y a des correspondants nombreux qui le tiennent au courant de tout ce qui peut l’intéresser. Comme il n’a pu trouver en Hollande un éditeur pour sa Pathodia, il la fait imprimer à Paris chez Robert Ballart, et c’est Thomas Gobert, « le maistre de chapelle du Roy très chrestien », qui se charge d’en surveiller pour lui l’impression et d’en corriger les épreuves. Dans les lettres qu’ils échangent entre eux à ce propos, Gobert témoigne à Huygens l’admiration qu il a pour ses « psaumes, pleins de belles chordes et de beaux chants... production non de ses divertissements, comme il le dit, mais plustost d’une méditation sérieuse ». U l’informe des nouveautés musicales de chaque saison, notamment de la représentation de
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L Orfeo e Euridice, de Luigi Rossi, qui doit avoir lieu au Palais-Royal, le 5 mars 1537, et pour laquelle le cardinal Mazarin a fait venir d’Italie des musiciens,
« quatre hommes et huit castrats ». C’est Gobert qui prend également soin d’envoyer à Constantin un maître de chant pour ses enfants, un certain M. Avril,
« jeune, de bonnes mœurs et garçon de cœur, ayant du génie pour composer des airs » (17 juillet 1646). Huygens reçoit aussi chez lui (février 1653) la sœur de l’organiste du roi, de La Barre, engagée comme chanteuse par la reine Christine « sur des appointements nobles et très royaux » et il la recommande chaudement à son ami, M. Chanut, ambassadeur de France en Suède.
On conçoit les satisfactions de toute sorte qui attendaient Huygens quelques années après, pendant le séjour qu il fît à Paris, lors de sa mission en France.
Il y fréquentait le meilleur monde : les comtes de Lionne et de Brienne, de Thou, le président Lamoignon, le duc de Montausier, l’abbé de Marolles, le graveur Nanteuil et le célèbre graveur en médailles Varin; parmi les dames : Mme de Valavoir, Mme de Buzenval et Mme, de La Fayette. C’est même à cette dernière, qui mettait quelque coquetterie à ne pas laisser paraître tout son savoir, qu’il adressait ce joli vers : Nil te aïunt nescire ; studes nil scire videri.
Les heures d attente -chez les ministres ou les longues courses en voiture, il les consacrait à son passe-temps favori, prétendant que « la secousse même du carosse
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lui faisait sauter des épigrammes hors de la cervelle ». Mais il se plaisait surtout dans la société des amateurs de musique, entre autres du sieur de Beringhen, qu il avait connu à la cour de Frédéric-Henri, et qui, après avoir joui de la faveur de la reine et de Mazarin, était devenu premier écuyer. En souvenir de l’accueil qu’il avait autrefois reçu en Hollande, Beringhen fit fête à Huygens, qui trouvait aussi, d’ailleurs, en son intendant, M. Tassin, un mélomane distingué. Chez M. de Lionne, chez le marquis de Grammont, chez Anna Bergerotti, une chanteuse italienne au service du roi et même chez Ninon de Lenclos, à laquelle il avait été présenté, dit-on, par Fontenelle, il eut aussi l’occasion d’entendre les artistes les plus distingués de ce temps, « comme le très illustre sieur de Chambonnières qu’homme du monde n’égale sur le clavecin, soit qu’on considère la composition ou le beau toucher ». Il pouvait également causer des théories qui lui étaient chères, car il connaissait les règles pour les avoir longtemps etudiees. Mais sur ce chapitie il ne se montrait pas intolérant; là, comme en tout, il est plein de mesure, ennemi de toute exagération « religieux et non superstitieux. ». Il aime les nouveautés, tout en pensant que « la variété dont les Français se tourmentent est un effet de cette maladie nouvellière dont nous voyons cette nation si agitee qu’il n’y a jamais mode qui tienne ». A l’occasion, il ne manque pas, non plus, de communiquer ses œuvres à ceux qui peuvent les apprécier. En 166o, il
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adresse quelques-unes de ses pièces à une Mme de Gessan, abbesse de Montfleuri, pour qu’elle les fasse exécuter par ses religieuses. N’ayant rien reçu d’elle un an après, il écrit à un ami pour savoir « comment ses compositions auront été goûtées sur ce Mont-Parnasse ».
De retour en Hollande, Huygens s’efforce d’y attirer les artistes dont il admire le talent, et l’âge, sur ce point, ne refroidit point son ardeur. Il est ému quand il apprend, en 1676, que le maréchal d’Estrades a amené avec lui au congrès de Nimègue « un domestique, une des plus belles voix de France et sachant tous les airs nouveaux de l’Opéra ». Empêché de rendre visite au maréchal, il lui exprime du moins l’espoir que les musiciens qu’il a avec lui ne sortiront pas du pays sans pousser jusqu’à la Haye, et il insiste « pour qu’il se haste, pouvant juger combien peu de musique il lui reste encore à entendre à l’âge où il est ». Quelque temps après, Charles Hacquard, ce grand maître de musique, comme l’appelle Huygens, s’étant fixé à la Haye, Constantin écrit pour lui au prince Maurice de Nassau, afin d’obtenir qu’un jour par semaine, le samedi, l’artiste puisse donner des concerts dans la grande salle du palais de ce prince.
On le voit, rien ne lasse son ardeur quand il s’agit de cet art qui a été sa consolation dans ses peines,
« ses divertissements d’après souffrir et comme sa respiration après le travail de sa journée ». Il affirme que la musique a prolongé sa vie et que « beaucoup
d’harmonie joint à quelque régime, ont fort contribué à le mener, à tant d âge où il se trouve, à telle disposition que le monde semble le juger peu changé depuis une douzaine d’années ou deux. » De fait, son portrait peint par G. Netscher, en 1672 1, et dont il existe une belle gravure de Blotelingh, nous le montre encore avec ses traits fins et distingués. On serait fort en peine de mettre un âge sur cette figure aimable et sereine qui semble celle d’un homme de cinquante ans bien plus que d’un octogénaire. En dépit de la vieillesse et quoique la goutte ait ôté la force de ses doigts, il se dit encore en mesure d’accompagner passablement sur la théorbe. Il a composé plus de 800 pièces dans les genres les plus variés, et quiconque voudrait juger de l’état général de la musique à cette époque ne saurait mieux faire que de consulter les lettres de ce vieillard si enthousiaste, qui a des correspondants dans toute l’Europe parmi les exécutants, les compositeurs, les collectionneurs ou les facteurs d’instruments et « qui ferait encore des trente et quarante lieues pour trouver un auditeur et un juge à son gré ».
Huygens, nous l’avons assez montré, était doué d’une activité extrême et chacune des occupations
1. Aujourd’hui, au Rysksmuseum d’Amsterdam, n° 1019 du catalogue.
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dans lesquelles il l’exerçait auraii suffi à remplir une vie tout entière. Mais si pour les étudier avec quelque suite nous avons dû séparer chez lui des aptitudes si diverses, il n’est pourtant guère d’existence qui présente autant d’unité que la sienne. Avant de prendre congé de lui, nous voudrions, en résumant ici les traits les plus caractéristiques d’une si riche organisation, tâcher de faire nettement ressortir les liens qui les unissent entre eux.
Et d’abord, Huygens est avant tout un homme religieux. Les croyances qu’il a reçues de sa famille, il les a faites siennes par le travail de son esprit et par les aspirations constantes de son âme. Dieu a été de bonne heure et il est resté jusqu’au bout l’objet de son amour et de sa foi, le centre de sa vie. Il le prie pour les siens et le conjure de les éclairer; c’est à lui qu’il les recommande et qu’il les confie quand ils s’éloignent, et il le remercie de les lui ramener sains et saufs. Lui-même se recueille, s’examine et se reprend sous l’œil de Dieu. C’est en Dieu qu’il se réfugie dans ses afflictions, s’inclinant avec respect devant ses impénétrables desseins, bénissant même sa main quand elle le frappe. Chez lui, point de ces élans d’exaltation passagère, suivis, comme il arrive trop souvent, de longues défaillances. Ses convictions sont raisonnées, vivaces et profondes; elles inspirent toutes ses actions et le poussent incessamment à se rapprocher de l’idéal de perfection dont il porte en lui l’image toujours présente. Aussi croit-il que le
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but principal de l’éducation, c’est d’inculquer à benfant le respect et la pratique de la loi divine; et il insiste sur ce point, nous 1 avons vu, dans les instructions rédigées pour le gouverneur du jeune prince d’Orange.
Comme homme d’État, Huygens eât également très préoccupé de l’importance du sentiment religieux, de 1 action bienfaisante qu’il peut exercer sur la valeur morale d un peuple et sur ses destinées. Mais il pense que les devoirs des gouvernants et des sujets sont mutuels et que le plus sûr garant de l’autorité des princes, c’est une intelligence plus haute de leurs responsabilités et le choix de mobiles plus élevés pour leur conduite. D’ailleurs, c’est au nom de la libei te de conscience que la Hollande a conquis son indépendance. Sous peine de perdre cette indépendance si péniblement acquise, il faut la défendre à la fois contre l’ennemi du dehors, le papisme, et au dedans contre les dissensions et les luttes des sectes rivales, prêtes à s’entre-déchirer. Dès sa jeunesse, Huygens a compris la nécessité des efforts entrepris pour créer et réglementer un culte qui puisse s’adapter à 1 esprit de la nation. Maintenant que les décisions du synode de Dordrecht préparées par les princes de la maison d’Orange ont prévalu, au prix de violences et de cruautés qu’il n’eût sans doute point conseillées, il ne les juge plus, il les accepte. Il considère comme des ennemis de l’État ceux qui voudraient les remettre en question et croit qu’il convient
de maintenir le De même, dans
ÉTUDES SUE l’histoire DE L ART.
régime de rigueur établi contre eux.
les relations de société, il montre un
esprit large, dépourvu de préjugés; mais à la condition que ces questions de croyances soient tenues en dehors. Quand il s’aperçoit qu’elles sont agitées, qu’elles tendent à pénétrer dans les rapports amicaux, — ainsi qu’il arriva à propos de Tesselschade et de Vondel, qu’il crut un moment circonvenus par les Jésuites, — alors il se refroidit et devient de plus en plus réservé, parfois même agressif. Autrement, la forme du culte lui semble accessoire et comme pour les esprits les plus éclairés de son temps, l’essentiel à ses yeux, c’est tout ce qui peut rendre l’homme meilleur, plus maître de lui, plus dégagé de ses passions. Dans tout ,ce qu il dit à cet égard, on sent, à certains accents, ce ton de sincérité absolue et de naturelle dignité que peuvent seules donner les habitudes d’une vie tout entière.
Avec son âme aimante, Huygens tenait les liens de la famille pour aussi sacrés que ceux de la religion. Il avait appris dès son berceau tout ce que vaut 1 affection de parents tels qu’étaient les siens, tout ce que peuvent sur, l’éducation d un enfant la tendresse d une mère et l’intelligente sollicitude d’un père. Dans cet intérieur où tout était en commun, les exemples ne lui manquaient pas. Il avait été à même de voir le précieux soutien que se prêtent, dans 1 accomplissement de leurs devoirs, des époux unis par une mutuelle affection. Les traditions d’honneur, l’amour du travail,
CONSTANTIN HUYGENS
1 aisance et le nom respecté qu’il avait reçus de ses parents, il les considérait comme autant de dépôts qu’il devait fidèlement transmettre à ses propres enfants et de son mieux il s était employé à accroître un pareil trésor. De quelque soin que fût alors entourée la jeunesse en Hollande, Constantin pouvait reconnaître combien encore il avait été favorisé, avec quelle sagesse prévoyante avait été conçu le programme de ses études, si variées, si heureusement entremêlées pour éviter le désœuvrement aussi bien que la fatigjue, pour faire la part du corps aussi bien que celle de l’intelligence. Grâce à des soins si vigilants, Huygens, était devenu un homme accom pli ; mais il ne cessa jamais de témoigner son affection reconnaissante à ses parents et sa respectueuse déférence pour leur volonté. La plus étroite union régnait d’ailleurs entre tous les membres de cette famille et la mort de son père et de sa mère, celle de Christian, son frère aîné, causèrent à Constantin un profond chagrin dont il a consigné dans son journal la touchante expression. Quand il songea à s’établir, il avait rencontré chez sa compagne, avec les qualités solides qu’il recherchait par-dessus tout, un esprit vif, aimable et enjoué. Aussi, après s’être acquitté des devoirs de sa charge, avec quelle hâte il rentrait à son cher foyer! Quelle affliction, aussi, lorsqu’il perdit cette épouse bien-aimée ! On sait avec quel dévoûment, fidèle à sa mémoire, il s’était ensuite consacré tout entier à l’éducation des enfants qu’elle lui avait laissés, cherchant à faire de
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tous des hommes utiles et distingués, cultivant en particulier chez son fils Christian les dons exceptionnels qu’il manifesta dès son plus jeune âge. Ses enfants, c’était l’honneur et la parure de la vie, l’objet de ses constantes préoccupations. Un tableau du musée de la Haye *, qui ornait autrefois sa demeure, nous montre son portrait peint en 1640, entouré, comme d’une gracieuse couronne, des médaillons de ses cinq jeunes enfants, avec l’inscription : Ecce hereditas Domini. Sans se faire illusion sur leur compte, il prépare de loin l’avenir qu’il juge le mieux en rapport avec les aptitudes de chacun d’eux. Il veut aussi qu’après lui ils connaissent les détails de son existence et il tient à leur expliquer les mobiles de ses actions ainsique des déterminations les plus importantes qui les concernent.
Ses princes, du reste, lui sont presque aussi chers que sa famille, et nous avons vu avec quelle abnégation il les a servis pendant les soixante-deux ans qu’il a rempli auprès d’eux les fonctions de secrétaire. Son esprit d’ordre, sa ponctualité, sa connaissance de l’administration, des finances, de la politique extérieure, la précision, la netteté de son style, sa discrétion, toutes ses qualités naturelles ou acquises, il est
1. Ce tableau, qui pendant longtemps avait passé pour être de Van Dyck, est, en réalité, d’A. Hannemaip un élève d’Antoni Ravesteyn et de Mytens, mais qui subit à Londres l’influeuce de Van Dyck dans lés dernières années de la vie de ce maître.
heureux de les employer pour eux. Quoi qu’on attende il est prêt; toutes les tâches, il les accepte. On comprend dès lors quel froissement il ressentit lorsqu’il vit suspecter sa fidélité.. Après un premier moment de douloureuse surprise, il reprit cependant, auprès même de celle qui l’avait ainsi offensé dans son honneur, sa place accoutumée, oublieux d’une injure si peu méritée, prolongeant jusqu’à l’extrême vieillesse l’exercice de sa charge, cherchant même à se préparer un successeur. Mais s’il est plein de zèle pour ses princes, s’il s’applique de son mieux à leur être utile, on chercherait vainement en lui l’étoffe d’un courtisan. Assurément il ne sépare pas dans sa pensée l’avenir de sa patrie de la maison qui l’a faite ce qu’elle est et à laquelle sont confiées ses destinées. Son dévoûment n’est pas aveugle pourtant, et l’on peut, à l’occasion, attendre de lui des conseils absolument sincères, dictés par une juste appréciation des circonstances, sur la conduite à tenir à l’intérieur, sur les alliances à l’étranger. Ces conseils, il les donne avec la réserve qui sied à sa position, avec l’autorité et la franchise que lui prête sa clairvoyance. Mais en dehors du temps de son service et des obligations de sa charge, il ne se montre guère à la cour. Il a mieux à faire de ses rares loisirs, et les heures dont il peut disposer, c’est, après ses enfants, aux lettres et aux arts qu’il les consacre. C’est bien là qu’est sa joie, sa délectation, la seule douceur de cette existence un peu austère, et ainsi qu’il le dit lui-même de ses divertissements de