‹ Nouvelles études sur l'histoire de l'artChapitre 9 sur 15 · UN HOMME D’ÉTAT AMI DES ARTS EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

UN HOMME D’ÉTAT AMI DES ARTS EN HOLLANDE

On trouverait difficilement un petit pays qui ait eu, dans les temps modernes, une plus grande histoire que la Hollande. Ses gouvernants, ses capitaines, ses marins, ses philosophes, ses savants, ses lettiés et ses artistes lui ont mérité une place à part entre les nations. Parmi tous les esprits éminents quelle a produits, il n’en est pas, croyons-nous, qui résume aussi complètement que Constantin Huygens toutes ses qualités, ni qui ait été mêlé de plus près aux événements et aux hommes qui ont fait sa grandeur. On comprend donc le soin pieux avec lequel, dans ces dernières années, ses compatriotes se sont appliqués à remettre en lumière les services qu il a rendus à la cause nationale. Avec la publication d une partie de ses œuvres et de sa correspondance, les

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études de M. Th. Jorissen, celles plus récentes de MM. J.- H. Unger, \V. Jonckbloet, J. -P. Land et surtout celles de M. le docteur J. Worp, en nous faisant mieux connaître l’homme d’État, l’écrivain et l’artiste, nous ont permis de pénétrer aussi plus intimement dans la vie privée de Huygens. Je voudrais aujourd’hui profiter de tous ces travaux pour étudier, sous ses divers aspects, l’activité vraiment merveilleuse de ce Hollandais qui, après avoir encouragé Rembrandt à ses débuts, devint l’ami de Descartes et de Corneille et pendant le cours de sa longue carrière, professa toujours une vive sympathie pour la France.

La famille de Huygens jouissait d’une grande considération. Ses ancêtres, originaires du Brabant, étaient nobles et habitaient une espèce de château entouré de fossés. Cornelis Huygens, son grand-père "vivait avec sa femme à Terheyde, près de Breda, dans une certaine aisance. Le cinquième de leurs enfants, Christian, vint au monde après la mort de son père, et, comme il perdit également sa mère cinq ans après, des amis qui 1 avaient recueilli surveillèrent ses études à Breda, puis à Douai, où il fut envoyé. Guillaume d’Orange appréciait son intelligence et sa sûreté et après avoir été chargé par lui de missions difficiles, Christian était devenu à l’âge

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de vingt-sept ans son secrétaire. Apres l’assassinat du Taciturne, en 1584, il était nommé secrétaire des États, et, en 1592, il épousait Suzanne Hœfnagel, une jeune fille dont la famille avait quitté Anvers à la suite des persécutions exercées dans le pays par le duc d’Albe. Christian avait eu, comme son père, six enfants, dont les deux premiers seuls étaient des fils. L’aîné, Maurice, qui devait lui succéder dans sa charge, avait un an de plus que son frère Constantin qui, ainsi que lui, naquit à la Haye (4 septembre 1596).

Suivant une habitude du temps à laquelle la plupart des membres de la famille restèrent fidèles, les parents de Constantin tenaient un journal dans lequel étaient brièvement mentionnés, avec leurs dates, les principaux événements de leur vie domestique. Si succinctes que soient ces notes, elles nous valent de précieux renseignements sur la manière de vivre de cette famille, et nous y relevons de nombreux témoignages du soin que des parents prenaient de 1 éducation de leurs enfants, de la précocité et de 1 ardeur que ceux-ci apportaient à leurs études. Plus tard, Constantin, cherchant à rassembler ses souvenirs pour son autobiographie, empruntait à ce mémorial les indications qu’il contient sur sa première enfance, et ces détails naïfs montrent déjà l’esprit d exactitude qu’il devait mettre en toutes choses. Comme son frère Maurice, il avait très facilement appris à lire et acquis la belle écriture qu’il conserva toute sa vie. Son intelligence et sa bonne tournure lui avaient,

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d’ailleurs, valu l’affection de la veuve du Tacturne, Louise de Coligny, qui le faisait quelquefois venir auprès d’elle. Dans la société de cette femme distinguée, le jeune garçon prenait, en même temps que 1 usage du monde, l’habitude de la langue française qu’on parlait toujours à la cour.

Christian apprenait lui-même la musique à ses enfants. A cinq ans, Constantin y joint l’étude de la danse. A six ans et cinq mois, il joue de la vble et, l’année d’après, c’est au luth qu’il s’exerce, « souvent près de la princesse ». Viennent ensuite des études plus sérieuses : le français pendant six mois ; pais les règles du latin, et au bout d’un an et demi, il arrive à le parler aussi couramment que sa langue maternelle. Sous la direction de Dedel, qui devenait plus ta’d son parent et son collègue dans les conseils du priice, il se met à la poésie, à l’étude de la rhétorique, i celle de la grammaire et de la littérature grecques. A l’occasion, son frère Maurice lui sert de maître peur les matières où il l’a devancé. Mais la plupart du temps, leur éducation se fait en commun : pendant six semaines ils montent ensemble à cheval, s’exercent à la gymnastique, au maniement de la pique et du mousquet,, ainsi qu’à l’escrime. Leur père veut en faire des jeunes gens accomplis, qui ne soient étrangers à aucune culture. Il leur fait enseigner avec l’arithmétique et la physique, le dess.n, la peinture, un peu de modelage et même la grivure. Ce n’est pas qu’il songe à en faire des artistes mais

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il veut, ainsi qu’il le confesse très simplement, leur éviter les ennuis que plus d’une fois son ignorance des choses de l’art lui a causés. Chargé par le prince d’achats de tableaux ou d’encouragements à donher aux artistes, il a eu trop souvent l’occasion de déplorer les erreurs qu’il a pu commettre et la difficulté qu’il éprouvait à se renseigner sur le mérite des œuvres soumises à son appréciation. La position qu’il occupait et les flatteries des intéressés l’empêchaient de s’éclairer sûrement à cet égard et dans les louanges qu’on prodiguait à son goût, il était trop fin pour ne pas démêler quelles réserves tacites ou quelles critiques légitimes se mêlaient aux approbations complaisantes de ceux qu’il consultait. Pressentant les destinées auxquelles seraient appelés ses fils, il désirait les mettre en mesure de juger par eux-mêmes les artistes et leurs œuvres. Aussi, pour développer et affermir leur goût naturel, il considérait que le moyen le plus efficace était de leur enseigner les éléments du dessin et de la peinture. Il leur faisait donc donner des leçons de dessin et de miniature par leur oncle Hœfnagel, par de Gheyn et par Hondius. Un autre de leurs oncles les initiait à la science du droit, et ils apprenaient successivement l’italien, l’anglais, puis les mathématiques élevées et la géométrie. Les progrès qu’ils firent dans cette dernière étude furent tels que Christian communiquait au prince Maurice les travaux de ses fils. De temps à autre, il les emmenait aussi avec lui pour de courtes excursions en Hollande,

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à Zieriksée, à Utrecht, à Amersfoort. Enfin, quand le moment fut venu, il n hésita pas à se séparer d’eux afin de les envoyer à l'université de Leyde, où, en peu de temps, ils furent en état de soutenir une thèse de droit, à la grande satisfaction de leurs professeurs (1616). A vingt-deux ans, l’éducation de Constantin était entièrement terminée; mais pendant quelque temps encore, il allait, dans des situations un peu subalternes, acquérir bien des connaissances et des qualités nouvelles qui lui permettraient de servir plus utilement ses princes et sa patrie. Au milieu du mois de mars 1618, il part avec l’ambassadeur Dudley- Carleton pour l’Angleterre, où il est reçu chez un ami de son père, Noël de Caron, envoyé des États. C’est là pour lui une facilité de bien voir la contrée, les châteaux royaux, le collège d’Oxford qu’il visite avec deux amis et le peintre de Gheyn; Cambridge, où il a pour guide le chevalier W. Hide. Il se perfectionne dans la langue anglaise et noue des relations dans ce pays qui, traversant alors lui-même une crise redoutable, offrait avec la Hollande des analogies et des différences bien faites pour frapper l’esprit d’un observateur. La musique et la littérature charmaient les loisirs du jeune homme et tenaient déjà dans sa vie la place qu’elles y occuperont toujours. Le 2 novembre, il est de retour à la maison paternelle, où ses parents accueillent avec joie sa rentrée. Au début de 1 année suivante (11 février 1619), il est présenté à Hooft, qui, nommé depuis 1609 gouverneur du

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Gooiland et bailli ( drossarl ) de Muiden, faisait du château de ce nom le rendez-vous des beaux esprits et des femmes les plus distinguées de cette époque. Quelque temps après, le prince Maurice le conduit avec lui à Utrecht et il assiste ensuite avec son père aux dernières séances du synode de Dordrecht. On le voit, il ne néglige aucune occasion de s’instruire et de se renseigner sur la vie politique, religieuse ou littéraire de son pays. En 1620, il quitte de nouveau la Hollande, cette fois avec un autre ami de son père, le conseiller le plus influent du prince, François van Aerssen, qui l’a choisi pour secrétaire dans la mission qu’il va remplir à Venise et le 25 avril, Christian Iluygens, fidèle à ses habitudes de consciencieuse exactitude écrit sur son mémorial de famille : « Aujourd’hui, à deux heures de l’après-midi, mon fils Constantin part pour Venise. Dieu l’accompagne! Amen ».

Le voyage, fait par étapes, était long et difficile; mais le jeune homme prend un vif intérêt à tous les pays qu’il traverse : le Rhin, Cologne, Francfort, Heidelberg, où l’on complimente au passage l’électeur Palatin et la mère du roi de Bohême, puis les Alpes bernoises et leurs grandioses perspectives le captivent tour à tour. A Venise, où l’on arrive enfin, après un mois et demi de chevauchées, l’ambassadeur présente son secrétaire au vieux doge, Antonio Priolo, qui paraît fort surpris d’entendre celui-ci converser avec lui dans sa propre langue et en fort bons termes. A

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