Lettre du 6 avril
272 NOUVELLES ETUDES SUR l’hISTOIRE DE l’art.
avec les mathématiques. Il cherche à se rendre compte de ce qu’était la musique des anciens, et il voudrait que les instruments qu’ils employaient fussent exactement reproduits d’après tous les bas-reliefs où ils sont représentés. Quant à la musique moderne chez les différents peuples, notamment chez les Orientaux, il pense que la « seule diversité des esprits est capable, de lui fournir des conceptions de concerts que la nouveauté nous fait paraître excellents ». Il l’a bien éprouvé lui-même, « en une chétive chanson qu’il fit mettre en tablature de musique sur le chant d’un forçat de galère ». Un jeune musicien fort habile ayant ensuite chanté cet air devant plusieurs personnes, « l’harmonie en sembla si délicate que tous en étaient ravis et que celuy même qui la chantait ne pouvait assez admirer 1 excellence de certains accords et certaine cadence qu’il n’avait jamais ouïe ». Aussi Peiresc se propose- t-il de faire chercher et de recueillir quelques-unes de ces mélodies populaires en diverses contrées du Levant. Enfin le trait suivant nous fournit un témoignage significatif au sujet de la vivacité des impressions que lui causait la musique.. Après une grave maladie qui le retint longtemps à Belgentier, et qui avait débuté par une paralysie du côté droit et une aphonie complète, une chanson en vers sur les Amours du lys et de la rose qui lui avait été adressée, lui procura un tel plaisir « que la gentillesse des conceptions acheva de lui dégourdir l’esprit », si bien qu’en l’entendant, il avait retrouvé l’usage de la parole.
CLAUDE FABRI DE PEIRESC. 273
Avec sa vive intelligence, sa curiosité et son savoir, la modestie et la bonté de Peiresc demeurent les traits les plus saillants de son caractère. Dans sa vie si active et tout entière consacrée à l’étude, il pouvait se rendre cette justice qu’il n’y avait jamais eu place ni pour l’amour-propre, ni pour l intérêt personnel. Il n’a presque rien publié de lui-même et n’a tiré aucun profit de ses nombreuses entreprises, toutes dirigées en vue du bien public. Son temps, ses relations, sa fortune, sont au service de tous. Pouvant aspirer aux plus hauts emplois, il garde jusqu’au bout ses goûts de simplicité. Il aime la retraite, l’obscurité, et croit qu’une existence absorbée par l’étude n’est pas compatible avec une situation trop en vue. « La douceur d’une vie dans les lettres, écrit-il un an avant sa mort, est bien autrement friande quand on veut examiner ce qu’il y a de mal aux autres façons de vie, car le plus ou moins de moyens ne sont pas capables de nous contenter si nous ne nous savons arrêter à ce qui nous peut suffire, tout le reste n’étant que pour plus de tourment et d’inquiétude quand il faut- avoir plus de valets. » Pour lui, ses serviteurs ne le gênaient pas. Ils étaient vraiment de sa famille et, dans ses affections, il montrait la même indépendance que dans ses goûts. Regardant plus à la valeur morale des gens
274 NOUVELLES ÉTUDES SUR L’HISTOIRE DE l’aRT.
qu’à leur habit, il traite avec égards tous ceux qu’il estime, les plus grands personnages aussi bien que son petit relieur Corberan ou ses jardiniers et ses domestiques dont peu à peu il avait fait des collaborateurs, en leur dictant ses lettres, en les associant à ses observations astronomiques et à ses recherches de toute sorte. Aussi avaient-ils pour lui l’attachement et le dévouement le plus profonds. Il aimait à converser avec eux, bien plus qu’avec les mondains, les oisifs et les pédants, et il croyait qu’on peut trouver autant d’agrément que de profit aux entretiens de certains artisans, ouvriers des villes ou des champs, quand ils aiment et connaissent leur profession.
A vrai dire, il ne s’occupait de lui-même qu’autant que sa santé délicate l’y forçait. Condamné à un régime très sévère, obligé de se garer du vent aussi bien que du soleil, dormant très peu, souvent malade, il ne se plaignait jamais. Alors même que la violence du mal lui imposait une inaction plus pénible à lui qu’à tout autre, il était aussi patient que courageux. « Je suis moins chagrin, disait-il, des maux auxquels je me trouve sujet, que joyeux de ce qu’ils ne sont pas plus considérables » ; et il était si dur à son corps, que pendant trois semaines, il ne s’apercevait même pas qu’il avait une épaule démise, pour laquelle il se fît tardivement soigner par un rebouteur de Draguignan. De même, quand il s’agit de son devoir, il ne s’émeut de rien. Pendant les longs démêlés du Parlement d’Aix avec le duc de Guise, gouverneur de Provence,
CLAUDE FABRI DE PEIRESC
celui-ci ayant proféré contre le président d’Oppède les plus violentes menaces, Peiresc, après avoir rendu compte à son frère de ce qui se passe, ajoute simplement : « Vous voyez où l’on en est réduit et qu’il faut courir fortune de sa vie pour faire ce qu’on doit. Cela ne me fait pas peur et ne me fera pas relâcher d’un pas. »
Maître de lui, réglé en tout comme il l’est, Peiresc n’a besoin de rien pour lui-même, car ces livres, ces œuvres d’art, tous ces objets précieux qu’il recherche si ardemment et dont il jouit si bien, ils appartiennent au moins autant aux autres qu’à lui-même. La sagesse avec laquelle les deux frères administrent leur bien et la modération de leurs désirs peuvent seules expliquer comment, avec des revenus assez modiques, ils ont pu faire tant de choses utiles, prodiguer avec tant de générosité des encouragements aux savants, aux artistes, aux lettrés de leur époque, et non seulement en France, mais dans tous les pays. On comprend le charme que pouvait avoir le commerce d’un homme si délicat et dont les satisfactions n’étaient complètes qu’autant qu’il pouvait les partager avec ses amis. Au dire de ses contemporains, sa conversation était singulièrement instructive et attachante. « Avec sa stature haute et mince, son visage long et mélancolique et un certain air impérieux... ses discours étaient pourtant libres et gais, sans beaucoup de scrupules. » La gravité de son abord devait donner encore plus de prix à ces traits piquants, à ces anecdotes parfois un
276 NOUVELLES ÉTUDES SUR l’hISTOIRE DE l’aRT.
peu salées qu’il mêlait à ses entretiens comme à ses lettres. Mais il avait horreur des méchancetés, et il ne pouvait supporter la moindre altération de la vérité. Dans les jugements qu’il portait sur les autres, son indulgence n’était qu’une des formes de sa bonté. Il se peint lui-même d’ailleurs dans le passage suivant d’une lettre qu’il écrivait à Jean Bourdelot (1er janvier i635) : « Enfin, nous sommes tous hommes, et difficilement pouvons-nous marcher si droit que ceux qui nous regardent ne nous voient ployer çà et là plus qu’il ne nous semble. Et crois qu’il n’y a rien de meilleur que de louer en un chacun le bon zèle et ce qu’il y a de plus louable, et puis excuser le reste au mieux que possible, et me suis bien trouvé de le pratiquer ainsi, étant résolu de continuer de ce train tant que je pourrai-. » Il avait d’ailleurs coutume de dire « qu’il faut toujours mesurer à son aune ceux qu’on aime ». Aussi, avec Peiresc, on vit au centre d’une société exquise; on sent bien, il est vrai, les jalousies, les ambitions, les susceptibilités qui couvent ou s’agitent confusément sur les confins de ce monde choisi, mais, tenues en respect par sa droiture et sa bonté, elles n’osent se manifester devant lui.
L’hospitalité d’un pareil homme devait être délicieuse et tous ceux qui l’ont goûtée sont unanimes à en célébrer les douceurs. Mais c’est à Belgentier surtout qu’elle s’exerçait le plus largement et c’est dans ce cadre familier qu’on aime à replacer cette aimable fio-ure. comme en son vrai milieu. Il est là bien chez
CLAUDE FABRI DE PEIRESC
lui et si heureux qu’il communique aux autres son bonheur. Très simple et très sobre pour lui-même, il ne ménage rien pour faire fête à ceux qu’il reçoit « dans sa petite maison champêtre ». Alors qu’il mange à peine et se contente chaque jour d’une chétive pitance de mouton bouilli, un de ses hôtes, Bouchard, parle avec enchantement de la grasse cuisine de Belgentier, des bonnes truites et des fins chapons dont la table est servie. « L’enclos n’est pas fort grand, dit-il, resserré entre des montagnes... et le bâtiment n’est pas somptueux, mais commode, de sorte qu’il y a toujours un appartement pour les étrangers. » Les visiteurs s’y succèdent sans relâche. Ce sont tantôt de grands seigneurs partis en pèlerinage, comme le nonce du pape, le cardinal Bichi, évêque de Carpentras, et le maréchal de Vitry « qui s’en va mener Mme la Maréchale et MM. leurs enfants à la Sainte-Baume » ; c’est encore le poète Saint- Amand, ou bien le descendant d’une vieille famille provençale, l’orientaliste Galaup de Chasteuil, qui fait un assez long séjour à Belgentier, avant d’aller vivre en ermite sur le mont Liban où il meurt en odeur de sainteté. A défaut de Rubens que Peiresc aurait si vivement désiré y attirer « pour l’y gouverner quelques jours », c’est encore Claude Mellan, et surtout le bon Gassendi, chanoine théologal de la cathédrale de Digne, qui, toutes les fois qu’il peut s’échapper, vient visiter le châtelain. Même quand Peiresc est absent, Gassendi ne manque guère, s’il
passe à portée de Belgentier, de pousser jusque-là et sachant le plaisir qu’il fera à son ami, il lui écrit poulie mettre au courant de tout ce qu’il a vu. « Je ne dois pas partir de ce beau lieu, lui mande-t-il le 8 mai 1635, sans vous dire que je l’ai trouvé tel que je rapporterai à une singulière faveur d’y revenir toutes les fois qu’il vous plaira de m’y convier par votre présence. Je crois que si l’état de vos affaires ne rend pas quelque jour votre présence extrêmement nécessaire à Aix, vous serez le plus aise du monde de venir donner vos derniers jours au même lieu qui vous a vu naître. Et pourquoi non, puisque si avant que de venir au monde il vous eût été possible de choisir un lieu natal, il semble que vous eussiez dû faire choix de celui-ci. Il est vrai que vous l’avez en partie rendu tel. »
L’attachement que Peiresc avait pour Belgentier devint avec les années de plus en plus vif; il avait sa source dans un amour de la nature que dersonne à cette époque ne posséda au même degré que lui. Même lorsqu’il est absolument seul, il trouve un charme infini à la vie qu’il y mène. Il a beau dire « qu’il est à Belgentier comme au désert, sans autre commerce que de quelques pauvres livres et des bons pères chartreux de Montrieux », il se sent parfaitement heureux et quand il peut y prolonger son séjour un peu plus que d’habitude, il vante « les agréments de sa tranquillité champêtre ». C’est toujours à regret qu’il y renonce et il faut des obliga-
CLAUDE FABRI DE PEIRESC. 279
tions auxquelles il ne peut se soustraire pour « le tirer de cette douceur des champs ». Dès qu’il peut, il y revient et, parti d’Àix encore très souffrant, il se remet promptement « à ce bon air natal où il recouvre bien plus de vigueur qu’il n’en a eu depuis longtemps ». Il énumère avec joie les menus plaisirs de sa convalescence. Autour de lui, tout l’intéresse : la vie de ses tenanciers, la réussite de leurs récoltes, ses herborisations sur les montagnes des environs; une caverne qu’il fait déblayer à Pachoquin, et « qui est pleine de merveilles de la nature, si exquises qu’en tous ses voyages, il ne lui est point arrivé d’en voir de semblables » ; ses petits séjours à la Chartreuse de Montrieux, où il va passer les jours de grandes fêtes dans cette admirable retraite, tout égayée par l’abondance des sources vives qui s’épandent de tous côtés sous les grands arbres. A Belgentier même, il a ses jardins, ses plantations, la floraison des plantes exotiques qui ont échappé aux rigueurs de l’hiver. Il est plus fier de ses conquêtes horticoles que des acquisitions les plus précieuses qu’il a pu faire pour ses collections. Lui, si modeste en toutes choses, c’est avec une vanité ingénue qu’il constate la supériorité de l’éclat de ses anémones sur toutes celles qu’on cultive dans la contrée et il se pâme d’aise quand les fleurs, dont il pare les églises aux jours de grandes cérémonies, ont été remarquées.
Il se persuade volontiers que ce qui provient de Belgentier vaut mieux que partout ailleurs, et, pour
280 NOUVELLES ETUDES SUR l’hISTOIUE DE L’ART.
que ses amis soient également à même de faire ces avantageuses comparaisons, il leur prodigue les envois de fruits, de fleurs, d’objets de toute sorte. Outre ses chatons, c’est une canivette de muscat, des boîtes de prunes conservées, par douzaines, des raisins de Damas, une certaine eau de naffe (fleurs d’oranger) dont il croit avoir le secret et plusieurs de « ces eunuques de haute graisse », vantés par Bouchard et comme on n’en élève que chez lui. Si, par discrétion, il met parfois quelque réserve vis-àvis des étrangers, quand il leur parle de Belgentier, il est plus à l’aise avec son frère, qu’il sait animé d’une prédilection pareille pour ce cher coin de terre. Avec lui, il n’épargne pas les détails et il a pour lui les attentions les plus délicates. Sachant que Valavès doit arriver prochainement à Belgentier, il retarde la plantation d’anémones et de renoncules qu’il a reçues de Borne pour lui laisser « le plaisir de les mettre lui-mème en terre, peut-être dans des pots, pour les mieux défendre des injures du temps et de la vermine (27 septembre 1625) ». S’il s’agit de plantes rares et que son frère ne connaît pas encore, il lui communique ses émotions au moment des gelées; son contentement quand après les rigueurs de l’hiver, il les voit boutonner, puis s’épanouir. Il lui vante une bordure d’orangers de la Chine qui a mieux résisté aux froids que les espèces du pays et « font une ver* dure plus noble, dans laquelle les fleurs et les fruits paraissent mieux que sur les autres ». Les connais-
CLAUDE FABRI DE PEIRESC
sances horticoles de Peiresc sont peu à peu connues dans la contrée et il est tout lier qu’on le prie de tracer et de planter à Aix le jardin de 1 archevêché. Comme la forme du terrain est irrégulière, il consulte de tous côtés les experts pour le dessin des massifs. Le plan étant arrêté, il s’inquiète des espèces qui conviennent le mieux à la nature du sol et il s ingénie pour marier les feuillages de la manière la plus plaisante à l’œil. Voici le choix fait; il faut maintenant planter : grosse affaire et nouveaux soucis! « Des pluies rabieuses empêchent le travail » et comme tous les jardiniers, Peiresc a une terreur superstitieuse de la lune. « Le plant a-t-il été arraché en bonne lune? » grave question, car « les gens éclairés lui affirment que les borderies sont meilleures plantées hors de lune croissante pour demeurer plus « basses
, sur terre ». Enfin 1 operation est terminée a son gié .
« les cabinets sont plantés d’ormeaux aux encoignures, l’entre-deux garni d’aubespin et de coudrier et il a fait entrelacer une vingtaine de petits platanes qui, grossissant vitement, feront un bel eflet ». 11 avait d’abord pensé y mettre aussi des mûriers blancs; mais il a changé d’avis, « les mûres quoique petites auraient importuné en leur saison ceux qui voudraient prendre le frais dans ces cabinets. Outre aussi que cet arbre se revêtit fort tard de verdure et se dépouille plus tôt que tout autre. » Dieu soit loué ! la lune a été bonne ! Les plantations ont réussi et vers la fin d’avril suivant, Peiresc annonce avec fierté à
282 NOUVELLES ETUDES SUR l’iîISTOIRE DE l’aRT.
\alavès que les ormeaux des cabinets « bourgeonnent à grande force comme les autres arbrisseaux, et les platanes ou sycomores sont déjà tous vêtus, la pluie leur étant venue fort à propos ».
Comment n’être pas touché d’un amour de la nature si vif, si rare à cette époque? On en pourrait à l’infini multiplier les témoignages car la correspondance de Peiresc abonde en ces traits charmants. Ils achèvent, en tout cas, de donner sa physionomie particulière à notre érudit. Cet excellent jardinier, cet amoureux de la campagne et de la retraite, a été, on ne saurait 1 oublier, non seulement un des hommes les plus instruits de son temps, mais peut-être le plus grand excitateur d idées et certainement le plus désintéressé qui fut jamais. Sur bien des points, il a devancé son époque. Ouvert à toutes les nobles études comme à tous les généreux sentiments, il n’a eu d’autre préoccupation dans la vie que de faire profiter les autres de son savoir et de sa bonté.