RÉSISTANCE AUX TEMPÉRATURES ÉLEVÉES. SUPPUTATION DE L'INVISIBLE
Les panspermistes procèdent encore aujourd'hui à l'aide d'une méthode qui les entraîne fatalement dans des errements qui tiennent presque du délire. Condamnés par le contrôle de tout ce qui se passe dans le monde tangible, ils
se rejettent sur les impossibilités de l'invisible, et leur imagination y crée les plus fantastiques théories. En s'appuyant sur une base absolument fausse relativement à la résistance vitale, les continuateurs du dix-huitième siècle renversent toutes les lois de la vie et tombent dans une succession d'impardonnables erreurs. Professant que partout où l'organisme apparaît, il dérive d'œufs ou de semences qui ont bravé la destruction, à mesure que l'expérimentation devenait plus sévère, il leur a fallu élastiquement étendre la résistance vitale de ceux-ci ; et comme dans cette voie on ne peut s'arrêter, nous en sommes arrivés à un point où il devient impossible de ne pas tomber dans l'absurde. Comme à notre habitude, au précepte joignons l'exemple, et tous les esprits sérieux verront bien de quel côté est la vérité.
Lorsque l'on professait si à tort que les expériences de Schultze et de Schwann faisaient succomber l'hétérogénie, tout le monde reconnaissait qu'aucun organisme ne résistait à l'eau bouillante.
Quand avec MM. Mantegazza, Joly et Musset, nous eûmes démontré que ces expériences étaient inexactes (1), et que M. Pasteur l'eut reconnu lui-même, en voyant, à son grand étonnement, des animaux dans ses appareils ; ce savant ne se tira de cette accablante position qu'en admettant que les animalcules ou leur progéniture pouvaient soutenir sans périr une ébullition de quelques minutes (2). C'était alors l'ultimatum de la vitalité!
(1) Mantegazza, Ricerche sulla generazione degli infusorii. Milano, 1851.
— Pouchet, Hétérogénie. Paris, 1859. — Joly et Musset, Nouvelles Expériences sur l'hétérogénie. Comptes rendus de l'Institut. T. LI, p. 620.
(2) Pasteur. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1 860, t. L, p. 852.
— Ce savant admet môme que pour tuer les vibrions ou leurs œufs, il faut que le liquide s'élève de 110 à 112 degrés, à une pression d'une atmosphère et demie.
Mais maintenant que dans l'air calciné Wyman voit se développer des animalcules et des mucédinées dans de l'eau qui a bouilli deux heures à deux atmosphères de pression, M. Pasteur va donc devoir augmenter son échelle de résistance vitale et prétendre que les corps reproducteurs de ceux-ci bravent cette terrible épreuve. C'est là une conséquence de son système.
Bien plus même, il faut absolument, mais qui le croira? qu'il admette aujourd'hui que les œufs ou les semences résistent à six heures d'ébullition, car dans des liquides qui ont subi cette température, à tout instant je vois se développer des organismes vivants (1).
Voici les doctrines étranges, car je ne veux pas prononcer
un autre mot, que nous sommes forcé de combattre
Qui aurait jamais cru qu'elles pussent surgir au sein de la physiologie du dix-neuvième siècle, qu'elles entravent en la compromettant aux yeux de tous les savants sérieux (2) ?
Pour anéantir les théories des panspermistes , il n'est même pas besoin d'avoir à sa disposition leurs germes métaphysiques ; l'expérimentation peut rigoureusement supputer l'invisible (3).
Le procédé pour atteindre ce but est de la plus extrême simplicité. Il ne s'agit que de porter à des températures variées certains liquides fermentescibles, et de conserver, près de ceux que l'on a chauffés, un critérium qui ne l'a pas été. On arrive ainsi à déterminer avec une irréprochable
(1) J'ai même présenté à la Commission de l'Académie des sciences un de mes ballons dont le liquide, après une ébullition de six heures, avait produit un végétal encore inconnu.
(2) Chacune de mes assertions est l'objet d'une sérieuse maturité ; et en parlant ainsi je suis moins osé que quatre à cinq savants qui, dans leurs écrits, ont donné le nom de fantastique à cette étrange physiologie que la chimie cherche à inaugurer.
(3) M. Mallebranche donne en effet à ces germes le nom de germes atomistiques ou métaphysiques. (De l'origine des espèces en botanique, p. 19.)
précision, pour les animaux et les végétaux, le degré où ils cessent d'apparaître; degré qui est, par conséquent, celui qui détruit la vitalité de leurs œufs ou de leur semence, en supposant qu'ils existent (1).
Des expériences, habilement conduites, apportent une preuve surabondante du fait que nous avançons; car elles font voir que cet anéantissement de la fécondité des macérations, n'est absolument dû qu'aux modifications matérielles qu'on leur fait subir; modifications qui n'entravent même que temporairement l'apparition des organismes.
A l'aide de ces recherches sur l'invisible, on arrive cependant à démontrer que si les microzoaires produits normalement par certaines macérations, proviennent réellement d'oeufs préexistants dans celles-ci, il ne suffit que d'une température assez basse pour les tuer absolument. Une même liqueur fermentescible étant partagée en deux parts, si je chauffe l'une d'elles à 75° pendant une minute, je ne vois nullement apparaître dans celle-ci les Paramécies, les Vorticelles, les Glaucomes et les Kolpodes que je découvre dans l'autre au bout d'un court laps de temps. En supposant que ces animalcules prennent naissance à l'aide d'œufs contenus dans le liquide, il est donc évident que la température de 75° a été suffisante pour tuer ces œufs (expérience n° 9).
Des expériences encore plus précises démontrent même que c'est bien au-dessous de 75° que s'anéantit la vitalité des germes métaphysiques des panspermistes.
Si Ton fait chauffer une macération de nature à fournir beaucoup d'infusoires et qu'on en mette successivement des
(1) Uest absolument nécessaire de bannir de la science Je mot germe employé souvent par les panspermistes, et qui ne peut qu'égarer l'opinion. Ce mot n'est pas ici dans son acception, et il a l'inconvénient de faire croire qu'on ne recherche qu'un principe insaisissable, taudis qu'on agit sur des œufs et des spores ordinairement fort apparents, décrits et parfaitement reconnaissables.
portions de côté, quand le thermomètre marque 50°, 55°, 60°, 65°, 70° et 80°; si au bout de huit jours celles-ci sont observées, on voit que tandis que le critérium abonde en grands Microzoaires et en Vibrions, la macération chauffée simplement à 50° ne possède pas un seul Microzoaire cilié. On y rencontre seulement de grands Vibrions et des Monades. A 60°, ces grands Vibrions cessent eux-mêmes de se montrer, et il ne s'engendre plus que des Monades (1).
Il résulte donc de ces expériences, que si l'on admettait l'existence réelle des œufs de Microzoaires dans les macérations sur lesquelles on expérimente, la vitalité de ceux des Microzoaires ciliés s'anéantit au-dessous de 50°, et celle des œufs des grands Vibrions vers 60° (expérience n° 9).
Le même mode d'expérimentation peut s'adapter à l'étude de la résistance vitale des spores de la levure. Si Ton chauffe une macération def oin jusqu'à 50°, et même jusqu'à 60°, on la voit souvent, peu dé jours après, fermenter et offrir une pellicule de levure ; mais au-dessus de ce degré, celle-ci ne se montre plus. Il devient donc évident que si les spores de levure agrostique ont une existence réelle, elles succombent vers 60°. A l'aide du même procédé on démontre que celles de la fermentation des groseilles sont anéanties au-dessous de 80° (expériences 8 et 10).
(I) M. Pasteur n'a pas craint de soutenir que les œufs des Vibrions (car je ne veux pas dire germes) résistent à l'action de l'eau bouillante et qu'on n'anéantissait leur vitalité dans celle-ci qu'à l'aide d'une température de H0° au maximum. (Annales des sciences naturelles, 1861, 4 e partie, p. 55.) Les expériences si simples que nous venons de citer montreront à tous les physiologistes combien sont erronées les assertions du savant chi-* miste. On s'étonne même qu'on ait pu les produire au milieu de la science du dix-neuvième siècle, et que quelques savants les aient acclamées. A l'aide de ses 1 10° de température, M. Pasteur ne tue pas des œufs qui n'existent point, seulement il altère enfin assez le liquide pour qu'aucun animal n'y puisse vivre. Voici le secret de ses expériences et de celles de Spallanzani; et c'est toujours, après cent ans, l'objection de Necdham qu'il faut leur opposer.
D'autres levures, au contraire, se développent dans des liquides qui ont subi six heures d'ébullition. Telle est la levure cérévisique.
Cette extraordinaire différence ne signifie pas que certaines spores de levure supportent sans s'altérer une température à laquelle les autres ne peuvent résister, mais, tout simplement, que les unes ne s'engendrent pas spontanément dans un liquide trop modifié chimiquement par l'action du calorique, tandis que les autres s'y développent normalement de toutes pièces.
Il arrive même parfois que l'arrêt de développement n'est que temporaire, ce qui donne la plus évidente preuve que l'apparition de la levure tient, non à des spores préexistantes, mais aux conditions chimiques du milieu. En effet, une macération dont la chaleur a paralysé la fermentation pendant fort longtemps, finit par fermenter sans que rien lui soit ajouté et produit des Mie rozoa ires et des Microphytes.
Ainsi, il est facile de régler ce qui se passe dans le monde imaginaire que l'on a substitué aux réalités de la science. Si les spores de la levure, si les œufs des Vorticelles et des Paramécies existent réellement dans les macérations, ils meurent tous au-dessous de 80°. Il n'est donc pas nécessaire de tant et tant tourmenter la matière dans les expériences d'hétérogénie, pour tuer des êtres qui sont absolument paradoxaux.
ORGANISMES HYDRATÉS.
Lorsqu'il fut bien démontré que les expériences de Schwann, de Schrœder et de Dusch, parlaient en faveur de la génération spontanée, car on se souvient que ces savants trouvaient eux-mêmes des organismes dans leurs ballons; M. Pasteur, pour sauver la panspermie du naufrage imminent qui la menaçait, en brisant toutes les traditions
de la physiologie moderne, prétendit que des organismes plongés dans l'eau pouvaient résister à la température de l'ébullition en conservant leur vitalité (l).
Je n'aurais jamais cru devoir être appelé à combattre un jour une si audacieuse assertion, cependant émise dans le sein même de l'Académie des sciences! M. Pasteur ignoret-il donc :
1°Que Bulliard s'est assuré, par ses expériences, que les spores des Mucédînées étaient immédiatement tuées par le contact de l'eau bouillante (2) ;
2° Que tous les physiologistes, et MM. Claude Bernard et Milne-Edwards eux-mêmes, considèrent comme un point de doctrine acquis par l'expérimentation, qu'aucun organisme ne peut supporter, sans périr, la température humide de 100° (3);
3° Que le botaniste Herm. Hoffmann, qui a récemment publié des expériences sur ce sujet, quoique adversaire de l'hétérogénie, prétend cependant que quatre à dix secondes de cette température suffisent pour détruire la faculté germinative des spores de toutes les Mucédinées (4) ;
4° Que nous-même nous avons démontré, par l'observation microscopique, qu'en quelques minutes, et même parfois en quelques secondes seulement, les semences des Mucédinées, sur lesquelles roulent les expériences, étaient désorganisées de fond en comble dans l'eau en ébullition (5) ;
5° Enfin que, depuis nous, le physiologiste Wyman est arrivé à des conclusions encore plus rigoureuses, en profes-
(4) Pasteur, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1860, t. L,p. 852.
(2) Bulliard, Histoire des champignons, t. I, p. 115.
(3) Cl. Bernard, Leçons sur les propriétés physiologiques des fluides de l'organisme, t. I, p. 488. — Milne -Edwards, Comptes rendus, t. LV1H, p. 28.
(4) Herm. Hoffmann, Études mycologiques sur les fermentations. (Bullet. de la Soc. bot., t. VIII, p. 803.)
(5) Pouchet, Hétérogénie. Paris, 1859, p. 282 et 283. Trois secondes suffisent pour désorganiser les spores des Ascophores.
sant, d'après ses expériences, que les spores des Mucédinées perdent leur vitalité par le seul contact de l'eau en ébullition (1).
Un seul ne peut se substituer à tous, et se poser comme l'unique terme de la science. Avant de passer outre, il fallait renverser les assertions et les expériences des zoologistes, des botanistes ou des physiologistes que nous venons de citer; car lorsqu'il s'agit d'un fait de biologie, elles ont une autre autorité que celles qui sortent du laboratoire d'un chimiste.
A l'égard des Mucédinées, M. Pasteur rappelle, avec une sorte de complaisance, les expériences de Spallanzani, dans lesquelles ce savant prétend avoir vu des spores bouillies dans l'eau ou ayant subi X action d'an brasier ardent, conserver encore leur vitalité.
La physiologie, de nos jours, n'a plus besoin de combattre de tels et si étranges paradoxes, et je m'étonne que l'on puisse encore les invoquer. Lorsque Spallanzani, après une si rude épreuve, confiait ses spores à un terrain propice aux moisissures, comme il le dit lui-même, bientôt celui-ci se couvrait d'une végétation cryptogamique. C'est tout naturel ; et sans son ensemencement, la même fécondité se fût produite; ses expériences le prouvent (2).
Gomme les semences sont évidemment désorganisées et tuées par une telle température, ici c'est simplement le contact d'une matière organique qui suscite l'apparition de la génération nouvelle, sans que celle-ci soit le résultat de ce prétendu ensemencement.
Il nous faut aujourd'hui quelque chose de plus précis que les assertions de Bonnet et des physiologistes de son école.
(!) J. Wyman, Expérimenté on the Formation of Infusoria in Boiled Solution. Cambridge, 1862. (t) Spallanzani, Opusc. de phys. an. et veg. y t. 11, p. 298.
3* 50LVELLES EXPÉRIENCES SUR I/HETEB0GOTE.
Il est facile de déterminer la résistance vitale des Microzoaires et de leurs œufs dans leur milieu de prédilection; 3 ne s'agit pour cela que de soumettre à une chaleur graduelle l'eau dans laquelle ils vivent ; et. à mesure que le thermomètre s'élève, on les voit successivement périr. Aucun d'eux ne supporte une température élevée.
La température de 40* semble déjà gêner la plupart des Microzoaires. Quelques-uns meurent même si elle est prolongée durant un certain temps. Les grosses Paramécies, les Kolpodes, les Kérones. les Glaucomes, et presque tops les Microzoaires ciliés, périssent au-dessous de 50*; quelques petites Paramécies et les grands Vibrions résistent seuls à cette température. Les œufs spontanés, dont l'embryon est en g) ration, succombent eux-mêmes à ce degré. Enfin, aucun Infusoire ne supporte 55° : c'est la limite de leur résistance vitale (expérience n° 13>.
Dans des expériences faites avec un grand soin, le professeur Mantegazza est arrivé à des résultats analogues aux nôtres, et a vu que la vitalité des zoospermes de la grenouille s'éteignait à 43° 75(1).
Si. récemment, on a beaucoup exagéré la résistance organique des spores des Microphytes, nous venons de voir que les expériences de Bulliard, et celles toutes récentes de Herm. Hoffmann, de J. Wyman, ainsi que les nôtres, protestent contre ce que l'on a avancé à cet égard, ces divers observateurs ayant reconnu qu'à des températures peu élevées, ces semences perdent subitement leur vitalité, et que même, en quelques secondes seulement, elles se désorganisent dans l'eau en ébullition.
A l'aide de plusieurs expériences, j'ai depuis longtemps démontré ce fait (2).
(1) Mantegazza, Délia vitalité dei zoospermi délia rana. Milano, 4860, p. 15.
(2) Compulsez, Hétérogénie, p. 282, 283, 318.
Dans de plus récentes observations, j'ai même reconnu qu'une ébullition de trois secondes désorganisait complètement les semences des Ascophores (expérience n° 15).
Les faits avancés par Bulliard, Herm. Hoffmann, J. Wyman et par nous, sont tellement évidents, que M. Pasteur convient lui-même qu'une spore ne résiste à la température humide de 100° que pendant quelques minutes. Mais ce qui est surprenant, après un tel aveu, c'est qu'il rappelle que M. Payen a reconnu que les spores de ÎV*dium aurantiacam ne se désorganisent pas à 120°, dans le pain soumis au four (1).
Est-ce que, dans ces circonstances, ces spores ne sont pas dans le milieu le plus humide possible? Est-ce qu'elles ne doivent pas, par conséquent, subir les mêmes effets désorganisateurs que ceux dont parlent Bulliard, Herm. Hoffmann et J. Wyman? J'avoue que je l'aurais cru.