Jérémic, XXII
DE TROIZ CHEVALIERS QUI S*ERTRA\MOIENT
Ces troiz chevaliers se nom moient Julien TEsclavon, Guion de Ville Bloan et Yon de VimpcUe ; tousjours ensemble aloient ou faîz d'armes savoient. Mais le Saint Esprit, qui doucement scet toutes deffaultes corriger et en homme Tamour de la vanité du monde muer, et en Tamour de son créateur appeller, mua en telle manière les cuers de ces troiz chevaliers. Ung jour, ilz aloient a ung tournoiement, passèrent par ung boyz monlt bel et monlt vert, qui longuement leur dura. Tant qu'i mistrent a le passer, Tung a Tautre point ne parla. Le boys passé, le plus ancien, nommé Julien, et qui lez aultres gouvernoit, lez appella. Par Tamourque aluy avoient lez adjuraet conjura que chascun luy ditce que pensé avoit
^ Par ce peut on veoir comment Julien
enseigna ses compaignons et conforta en leur tentacion et conferma en leur sainte religion, ou menèrent si sainte vie que Dieu en fut honnoré et le peuple de Dieu édifié, qui a Texemple de ces troiz chevaliers en ces troiz livres souvent regardèrent et voulenliers^; car qui bien lez estudieroit, la joye mondaine,
1. La partio du texte supprimée occuperait environ i6o lignes.
2. Bien que le manuscrit donne un point après édifié et une initiale majuscule à qui, et contrairement à l'original, qui sera donné plus loin, la construction de la phrase oblige de faire rapporter qui... regardèrent à peuple.
({ui legierement trespasse, despiteroit, et les très grans biens de paradiz pardurables de tout son cuer desireroit.
Sous l'influence des réflexions qu'ils ont faites en traversant la forêt, les trois chevaliers entrent dans un monastère et prennent l'habit. Mais quarante jours après, les deux plus jeunes veulent en sortir, prétextant que « pas ne leur sembloit qu'ilz y peussent proufiter ; car ilz ne savoient lire ne chanter, ne ilz ne servoient que de dormir, boire et menger. » Le plus ancien, bien qu'il fût, comme eux, « tout lay», lorsqu'il entra dans l'abbaye, sait maintenant étudier en trois livres, et retient ses compagnons en leur enseignant à les lire : c'est le « livre de conscience », qui « est escript de lettres obscures et noires » ; le « livre de science », dont le parchemin « est blanc comme neige, la lettre vermeille comme sang » ; le « livre de sapience », qui « est escript de lettres d'or ».
On connaît diflerentes versions de l'histoire des trois livres ; on en trouvera une liste dans l'édition des Gesta Romanorum de H. Oesterley^. L'original de celle que donne le ms. du Vatican se trouve dans le ms. Bibl. Nat. fr. ii36, f. 95 r**. Les trois chevaliers n'y ont reçu aucun nom. Voici le début et la lin du ms. de Paris :
Ci après s^ ensuit un petit conte des m chevaliers et des ui livres 2;
L'en raconte de lu chevaliers jeunes et preuz qui compaignons estoient, et tant se entremmoient que touz leurs cuers et leurs pensers s'entredisoient. Et si aloient touz jours ensamble en touz faiz d'armes la ou il les savoient. Mais le Saint Esperit, qui doucement set toutes defautes corrigier, et en liomme muer l'amour de la vanité dou monde et de l'onneur en la sainte amour de son créateur, mua en tele manière les cuers de ces m chevaliers, comme vous orrez ; et de la vanité dou monde les rapela, et en la sainte amour de leur créateur les conferma^... un bois moût bel et moût
1. Gesia Romanorum, herausgcprcben von H. Oestcrley, If, p. 7/12, ir 188 (lierlin, 1872, in-S").
2. Entre ce titre et le début du texte se trouvait une miniature, qui a été enlevée, et dont il ne reste qu'une partie de la légende : Comment ices III chevaliers viennent dou tournoy a grant labeur et...
3. En même temps qu'une miniature qui se trouvait ici, une ligne du texte a disparu.
128 CHAPITRE XXXVIU
vert, qui granit.. [1] eur dura. El tant comme il le mistrent a passer, li uns a l'autre ne parla. Mes quant il orenl le boys passé, celuy des m chevaliers qui plus anciens estoit et qui les autres gouvernoit ses compaignons aparla, et par la grant amour que il avoient a li les ajura et conjura que chascun li deist ce que il avoit pensé tant comme il mistrent le bois
a passer
Or pouez veoir comment celui preudomme
chevalier enseigna ses compaignons et conforta en leur teniptacion et conferma en leur sainte religion, ou il menèrent touz ni ensamble si sainte vie que Dieus en fu lionouré et le peuple Dieu edefié. Et qui a l'exemple de ces ui chevaliers en ces m livres dessus diz volentiers et souvent regarderoit et estudieroit, la vaine joie dou monde, qui Ircspasse Icgierement, despiseroit, et les très grans biens de paradis, qui dureront pardurablement, de tout son cuer desirreroil. Que nous otroit par sa douce pitié le perc et le fllz et le saint cspcrit. Amen.
I. 11 manque ici un mot do quatre ou cinq lettres, enlevé en mémo temps que la miniature; ce qui reste de Tinitiale prouve que ce mot n*était pas temps.
ENSEIGXEMENS QUE FIST JULIEN l'eSCLAVON A SA SUER AGATHE
Agathe, chiere suer, je vous prie que mettiez très grande paine et entente a amer Nostre Seigneur souverainement sur toutes choses. Secondement^ a luy plaire par purté et netteté de conscience, a le servir et honnorer de tout ce que pourrez et savrez. Tout avez de luy ; mieulx ne* pouez emploier vostre amour, ne vostre cuer plus ne si hault mettre ; nulle chose n'est digne d'estrc amee de tout vostre cuer et vertu que luy, vous mesmes ne aultruy. Il vous peut donner bien et grâce temporelment, gloire et beneureté pardurablement. Espouscz le de vostre cuer, si que vous puissiez dire avec madame sainte Agnès : « Je suis espouse a celuy qui est si hault seigneur que les angels sont ses sergens...^ »
Oyez voulcntiers parler de Nostre Seigneur
et le querez en toutes lez manières que pourrez. Se bien le querez, vous le trouverez. Ce vous ottroit la trinité qui est une deité. Amen.
Ce chapitre, comme les précédents, existe dans le ms. Bibl. Nat. fr. u36, fol. i53; les deux copies ne diffèrent guères que par des variantes d'expressions, et par l'addition, dans le manuscrit du Vatican, des noms de Julien TEsclavon et d'Agathe.
L'auteur de cette composition s'est inspiré des Enseignements de saint Louis à sa fille Isabelle. Il avait déjà précédemment introduit dans son volume Les Enseigneinens que le saint roy Loys fait a son filz Philippe en Cartage (f. 83) ; comme les conseils du roi à sa fdle reproduisent, souvent
i. Les conseils suivants ne sont pas numérotés.