‹ Nouvelles françaises inédites du quinzième siècleChapitre 7 sur 61 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

PREMIERE NOUVELLE, DE DAMOISEI.LE YSMAIUE DE VOISINES, COMMENT PAR SA IlOMÉ DIEU LA POURVEIT GRANDEMENT

Isrnarie de Voisines fut fille de messire Jaquedé Voisines, chevalier natif de Sens, el de Regnaul de la Chanteprirae. La quelle, pour sa très parfaite beauté, ses père et mère, a ce qu'elle gardast chasteté el qu'elle eust bonté, l'enseignèrent et endottrinerent tellement que, quant elle fut aagiee de quinze ans, nulle plus belle ne meilleur n'estoit d'elle. Elle avoit ung frère nommé Jaques de Voisines, bel el bon serviteur du roy Claudin, le quel Ysmarie par sa grande et parfaicte bonté l'avoit très bien moriginé, enseigné et en loute vertu endoctriné ; a merveilles se entre aymoienl el ensemble souvent estoient. Le roy Claudin son maistre estoit ung bon et bel et sage roy. qui a soy marier resongnoit pour doubte d'avoir femme mal condicionnee, complexionnee ou moriginee. Il avoit ung serviteur nommé Enguerran de Coucy. chevalier grant terrien, que moult amoyt ; son conseillier et chambellan estoit; tout son secret savoit; en luy du tout se fyoil ; preudomme le cuidoyt, maiz non estoit, comme orrez. Ung jour il dist au roy pourquoi il ne se marioit. Il respondy : « Enguerran, j'en ay bon vou-

2 OHAIMTHE I

loir, et si vous prometz que je n'ai tasche a convoitise, grant lignage ne seigneurie: il me souffiroit qu'elle fut bonne et belle et bien née. Quant Jaques de Voisines ce entendy, avant se tray. a genoux se flecby. dist : « Sire, ce qu'avez dit a y ouy, et bien sçay que l'en vous doyt dire vérité, car il appartient a vostre royal majesté: aultrement seroit grande mesprison et y cber roit grande punicion, par especial en cas de mariage, considéré vostre raison. Pour quoj vous plaise savoir que Ysmarie ma suer est toute telle que vous la desirez et demandez ; car je vous jure et afferme, sans préjudice d'aultruy, faveur nealïinité, qu'clleest très parfaitement belle de1 corps, et je tiengs que si est elle dame. Elle est vertueuse, non vicieuse, a tout bien adonnée, de tout pechié séparée, Dieu ayme sur toute rien, le sert de son pouoir et savoir moult bien, si fait elle la vierge Marie. Elle ayme tout homme et toute femme en Dieu et selon Dieu, nature et raison. Se tout son bien vouloye raconter qu'elle a, a mon cuidier, je pourroye ennuyer. » Quant le roy ec entendy. il s'en resjoy : dit : « Jaques, telle damoiselle fait bien a amer et a loer. »

Le soyr, a son coucher, dil a messire Enguerran. son chambellan : « Vous avez oy comment Jaques de Voisines m'a sa suer ^ smarie grandement blasonnee et loee : se telle est, elle est comme je la demande et vueil pour estre ma femme et compaigne ; si vueil que demain partiez pour l'aler veoir et vous informer s'il m'a ditte vérité. Car. s'elle est telle, elle sera ma femme. Si vous enjoings que bien en fassiez devoir et m'en rapportez le voir; vous savez que en vous me fie plus qu'en personne qui soit en vie. »

De ceste mission Enguerran fut bien joyeux, disant : « Et comment veult faire Jaques le mariage du roi et de sa suer sans mon moyen! 11 scet que je gouverne le roy et qu'il ne puet et ne fait riens sans moy. S'il m'en

eusl parlé, il en eusl mieulx ouvré, car je luy eusse aidié. Et ])uis qu'il ne m'en a parlé et prié, je lu\ miiray.carle roy en destourberay. Ores dea! bien voy que l'est. 11 me vouldroit bien par le moyen de ce mariage me supplanter de mon gouvernement, lin ou aultré y bouter; maiz il se fera aultrement. »

Quant il fut ou Ysmarie demouroit, enquist d'elle que c'estoit1 : on luy en dist autant nu plus de bien que n'avoit dit son frère. Fisl tant qu'il parla a la damoiselle bobine, cousine monll privée et amee d'Ysmarie. Avec elle- demouroit. côuchoit, mengoit, et commode tous poins la gouvernoit. 11 dist : « Damoiselle, vecz cy que je vous donne. » C'estoyent cinq cens pièces d'or. « Sachiez que ce pourquoy vous requerray n'est que pour bien. » Luy dist comment de par le roy envoyé estoit pour veoir Ysmarie; la pria que toute nue la veist. « Voulez-vous », dist elle, « qu'elle le sacbie ou non? — Non ». dist il. — « Ycez cy doneques que ferez : demain, a sept heures de matin, soiez a celle église la: je yray a vous et vous ameneray en nostre hostel, et toute nue la vous monstreray. » Ainsi qu'elle de\ isa fut fait. Quant il fut en une garde robe, prèz de la chambre Ysmarie, elle le lîst coucher entre robes et si bien couvrir qu'il n'y paroit que lez yeulx : luy charga qu'il ne parlast ne crachast, puis qu'il vouloit qu'il :| fut secret. Quant ainsy fut adoubé et conseillé, elle vint au lit sa cousine, qui dormoit : luy dist : « Ma cousine, esvcillez vous : il convient que me faciez savoir au vray ou est vostre signe, en la senestre ou dextre jambe: j'en ay gaigé ung chappon, que mengerons au disner, contre ma damoiselle Agathe Chanteprime, notre cousine : ores sus, levez vous, si le verray. — Hé. ma cousine »,

t. C'est-à-dire : enquist que c'estoil d'elle.

•j. Elle désigne Ysmarie. le sujet de la phrase est Robine.

Page 1